Miroitant SOLO

[ 4 OCTOBRE 2042 ]
Tour de Gryffondor, Poudlard

Charlie, 12 ans.
2ème Année


Image postée par le membre


∞-----------------------------------------------∞
Quelques minutes plus tôt, Salle Commune



« N’importe quoi ! »
Une tignasse très sombre parle un peu fort.

« Bah crois c’que tu veux t’façon »
Une cascade blonde lui répond de manière plus détachée.

« C’juste pas possible, alors arrête d’raconter des conneries »
La tignasse noire paraît en colère.

« Bon. J’dois aller chercher mon manuel »
La blondeur se retourne, et commence à s’en aller.

« T'es certaine qu’c’était elle ? »
Une expression enfantine, hésitante, maquille son visage sombre.

« Oublie c’que j’t’ai dit »
Son esprit est fermé à présent, et elle continue de se diriger vers les marches.

« Elle a dit quoi exactement ?! »
Le corps de la tignasse noire est figé, et sa main tord le tissu de son pantalon.

« Pff… J’sais plus moi... Elle te cherchait en gros »
Son corps s’est lui aussi figé, juste à côté des escaliers, et elle s'est retournée.

« Mais… »
Hésitante, dans l’incompréhension.

« T’façon elle est bizarre, j’te disais juste ça comme ça. Pour qu'tu saches »
Nonchalante, dans la certitude.

« Qu… Parle pas d’elle comme ça »
La colère revient.

« Bah... Tout l’monde le dit qu’elle est bizarre »
La confrontation se réveille.

« Rien à foutre des Autres »
L’étincelle s’alimente.

« »
Le silence du jaugeage.

« »
Le silence du prédateur.

« Bref »
L’abandon.

« C’est ça »
La fin.

∞--------------------------------∞
Dortoir Mariana Graysmark



Je levais ma baguette au niveau de mon regard — très proche de mes yeux que je sentais presque loucher. *Bien… Bien…*. La pulpe de mes doigts m’envoyait des centaines d’informations concernant la texture de mon arme, pendant que l’étendue de ma rétine me permettait de confirmer ces informations. Ma respiration était très lente, pour m’éviter de trembloter comme une abrutie ; j’étais déjà assez ridicule à regarder ma baguette d’aussi près. De toute façon, je ne pouvais pas faire autrement ; si je prenais une loupe, j’aurais l’air encore plus abrutie en plus d’avoir l’air d’une bourge.
Depuis le cours sur l’entretien des balais volants en début d’année, je m’étais rappelé de l’énorme importance de suivre l’état de mon arme ; tout comme mes pianos, avant. Alors je vérifiais ma baguette tous les soirs, juste avant de me coucher. Je la retournais dans tous les sens pour sentir l’écho de mon flux magique. *Ouais…*.
Je pouvais sentir que mon arme était fatiguée ce soir, sans pouvoir réellement mettre de mots d’explication dessus. L’entrainement beaucoup trop long de cette après-midi lui avait foutu des courbatures. *Respire…*. Ma baguette était agitée, mais c’était une agitation presque invisible ; pourtant, je la ressentais à travers sa couche de bois, son cœur tanguait au creux des stries. C’était ça… Plus l’agitation du balancement était forte, plus sa fatigue était haute. Un peu à l’inverse de moi. Cette si petite baguette était…
Je sentais mes paupières se remplir de fourmis.
Je ressentais le besoin de les cligner, mais je ne le fis pas.
Petite baguette, était… *Je sais* l’envers du Sorcier. Sa fatigue l’excitait, alors que sa puissance la calmait. Et au bout de mes doigts, je sentais ses montagnes de férocité. *Je te sais*. Je l’aimais, mais je doutais d’elle ; elle n’était pas mon arme originell…

Mon corps sursauta brusquement, m’hérissant tous les poils.

‘dieu !

Ce mot traversa mes lèvres comme un sifflement, me bloquant les muscles de ma mâchoire. J’arrachais mon arme de ma vue tout en gardant le regard fixé face à moi, sur la lignée de lits à baldaquin avachis sur la roche du château. Je sentais encore les échos du sursaut dans mon sang. Je ne pouvais pas croire que ce sursaut ne s’était pas mélangé à un horrible frisson envoyé par mon cœ… *Mon ?*. Mon souffle s’emballait. *Mon…*.
Je ne voulais pas y penser. Je préférais me concentrer sur l’Autre, que j’avais foutrement bien entendu. Tout en restant figée, je me rendais compte que je ne pouvais pas reprendre de mouvement naturel, puisque j’étais sûre que mon sursaut avait été repéré par l’intrus. *Bien…*. Ma baguette rugueuse se tenait entre mes doigts, et j’étais tout aussi sûre que ce n’était pas moi qui la tenais, elle se maintenait toute seule contre ma peau, contre ma magie ; cette sale vampire. J’actionnais mes muscles — en espérant que l’intrus ne m’avait pas vue loucher sur mon arme — puis je tournais très lentement mon corps vers l’entrée du dortoir.

*Oh*. Je connaissais ce visage, bien trop. J’avais appris par cœur ces traits et ces aspérités, gravés tous les jours de ma scolarité. *Yuzu*. Yuzu, et ses beaux cheveux ; le reste me laissant dans une indifférence insolente. On ne s’était pas reparlé depuis tellement de jours que je ne les comptais plus. C’était de sa faute, elle avait qu’à ne pas m’abandonner.
Je sentais le froissement de mon visage face à son regard de langouste, honteuse. *Dégueulasse*. Cette pensée rebondissait dans mon crâne, comme une boucle musicale pétée. Yuzu.
Je n’aimais plus croiser son regard, elle me dégoutait. Alors j’acceptais d’être celle qui détournait les yeux la première, j’acceptais ma faiblesse pour ne pas avoir mal en explosant. *’lui exploser la gueule*. Je ne voulais plus avoir mal à cause d’un Autre, la baguette que je serrais entre mes doigts douloureux me faisait déjà assez mal à chaque fois que je la regardais ; je ne m’y habituais pas à cette nouvelle arme de merde, même après tous ces mois.
Le regard braqué sur le sol, je secouais ma tête pour ne plus Penser. Je devais arrêter d’utiliser mon esprit, sinon je savais qu’il partirait dans tous les sens ; et qu’il m’emmènerait dans son chaos, qui était le mien.

J’entendais les petits pas de la Japonaise, qui avait enfin décidé de bouger ses fesses.
*’vais p’t’être bouger*. Ça me faisait chier de nous savoir uniquement toutes les deux dans le dortoir, ça lui donnait une occasion d’ouvrir sa gueule. *Pas l’faire*. Non, elle n’en était pas capable.

Ah, Charlie.

Mon inspiration s’enraya, hachée dans le couloir de ma gorge ; toutes les portes de ce couloir claquèrent, pour laisser passer un filin si fin qu’il se densifia en une barre, à travers ma poitrine. *PAS L’FAIRE J’DIS !*.
Elle avait osé, cette sale traitresse. Elle avait osé, bordel.
*Pas ce soir*. Ce n’était pas le bon moment. *Pas là*. Et ce n’était pas le bon endroit pour Oser. Trop de pensées me griffaient l’intérieur. Là-dedans. Surtout cette pensée-là, là, juste ici. Celle-qui-hurlait ; elle était horrible à supporter.
D’un mouvement d’esprit, je l’autorisais à se divulguer. *Parle !*.
MA MAIN.

Mon menton bascula brutalement vers le bas, cassant toutes mes cervicales. *’Dieu*. Ma main. Là. Tellement blanche ; tellement mal. Elle hurlait de toutes ses forces, sans bruit. *‘fait vraiment mal*. Mon étau éclata, de douleur ; laissant tinter mon arme sur le parquet de ce foutu dortoir. *J’te déteste*. Cette baguette me faisait mal, là, dedans, tout au fond. *’te déteste*. L’Autre gryffonne-d’en-bas m’avait rappelé à quel point son origine me perçait le cœur. Et il fallait que Yuzu arrive à ce moment-là, ici, juste à côté. Maintenant. *T’étais là, la première fois*. Il fallait que tout le monde, ce soir, ici, partout, me rappelle à quel point mon cœur bavait de douleur. J’étais noyée, et ma fausse baguette me reluquait de sa place si basse ; plaquée au sol comme une simple mauvaise herbe qui pousse. Et qui pousse encore.

Charlie ?

L’Autre abrutie arrosait cette mauvaise herbe, encore. Encore. J’avais envie de pleurer, mais pleurer ne servait plus à rien maintenant. La fille m’avait *Mal* oubliée.
Tout doucement, je tournais mon visage vers Yuzu, sans même plus faire attention à ce que je regardais, comme dans un rêve, je dormais déjà debout. Trop de fatigue, mes pensées se liquéfiaient en plomb foutrement lourd. Ma rotation était d’une ampleur vertigineuse, manipuler mon corps me donnait l’impression de tirer une énorme voile à contrevent. J’avais qu’une envie, c’était de percer cette foutue voile pour m’envoler dans les bras du vent. Ce soir, je n’avais pas envie de me battre, je n’avais pas envie d’aller contre Yuzu ; mais j’étais obligée de frapper son être, même sans énergie je devais me débrouiller pour trouver le faire.
Dans mon crâne, mes doigts s’enroulaient autour de l’ancre de ma paume. J’étais prête à tout balancer pour me jeter de mon poids sur ma proie. Je n’avais qu’une seule chance, c’était ma seule action possible avec tout ce plomb dans mes jambes. *’t’fais chier Yuzu*. J’arrêtais la rotation de mon plomb. Ma baguette écrasée par terre m’était inutile, mon corps était bien plus lourd, bien plus écrasant. Il y avait un silence bourdonnant dans le couloir de ma respiration, comme s’il se répétait en écho, et qu’il s’alimentait de lui-même. Ouais, il grossissait de silence. Le silence était plus fort chaque seconde. *Hh…*. Mon regard grinça dans mes orbites, léchant les portes fermées de ma cervelle, puis je l’élevais en direction du visage bridé.

Aucun regard. *’t’fous d’ma gueule ?*. Elle ne me regardait même pas ! Le plomb se densifia dans mes veines, fourmillant de stries gonflées. Mes dents se cognèrent violemment, déclenchant un éclair de douleur qui perça mon oreille droite. *TU T’FOUS*. Je perdais le contrôle. Sans même en donner l’ordre à mes yeux, ils s’envolèrent vers la cible de Yuzu, qui devait être tellement plus pertinente que moi. *J’VAIS*.
Mon plomb se fracassa contre un regard ; qui parlait.
*Non*. Comme s’il n’avait jamais existé, comme s’il était né de quelques bouts de papier ; mon corps. Je n’avais même pas senti sa cristallisation qu’il se cassait déjà comme un petit verre ; mon corps. *Non…*. Tout était en train de tomber, je me cassais la gueule. Et à chaque débris qui explosait au sol, un tintement implosait dans ma conscience. Je n’arrivais pas à arracher mes yeux de son regard, puisque sa bouche se foutait de moi. *J’crois pas*. Des bribes, comme du papier, qui s’agglutinaient dans ma gorge en grosses boules baveuses. Qui bouchait mes portes, toutes mes sorties de secours. Ma baguette me faisait mal, ce soir, là, dedans ; et cette bouche-là, juste en face, était bien pire. J’entendais des choses, mais je ne voulais pas les écouter. Ce n’était pas Yuzu qui parlait, j’avais oublié son accent. Non. C’était ce truc-là. *J’TE CROIS PAS !*. Les débris s’enchaînaient. J’étais trouée. Et je tombais, bon Dieu. Je me fracassais comme ma baguette.



Sophie Lunera observait Charlie d’un regard inquiet, regrettant presque d’avoir ouvert sa bouche. La fille-à-la-petite-taille venait de se laisser tomber sur son lit, en position assise ; mais elle ne s’était pas décrispée. Elle paraissait prête à exploser à n’importe quel instant, ses yeux écarquillés pulsaient de cet avertissement.
Juste à côté, Yuzu Ame était assise en position tailleur sur son lit. Un chagrin se lisait sur son visage, ainsi qu’un désespoir soudain face aux mots de Sophie. Depuis le début, elle était restée silencieuse. Depuis le début, elle ne voulait en aucun cas prendre la parole. Et les derniers mots qui venaient d’être prononcés l’avaient convaincue de sceller ses lèvres pour la soirée.

Sophie était en train de se remettre en question, sa bouche avait parlé sans vraiment réfléchir au fait qu’elle s’adressait à Charlie Rengan — celle-qu’il-ne-fallait-pas-approcher d’après ce que disaient toutes ses copines ; même chose concernant Yuzu Ame. Après une longue inspiration qu’elle s’efforça de rendre la plus naturelle possible, elle laissa son regard s’aventurer vers la Japonaise. *Merlin…*. Celle-ci la fixait avec une expression entre la tristesse et la répulsion, ce qui accentua encore plus le sentiment de regret qu’elle éprouvait envers ses mots. Inconsciemment, ses mains étaient en train de triturer sa peau, tout au fond de ses poches ; à l’abri. Elle ne pouvait pas supporter plus longtemps les reproches hurlés silencieusement par le regard de Yuzu, alors elle laissa ses yeux battre en retraire vers ceux de Charlie ; ce qui était pire. *J’aurais pas dû l’ouvrir*. Pourtant, le regard de Charlie avait l’avantage de ne pas être planté dans le sien, alors il était bien plus supportable.
Le silence alourdissant son corps, Sophie observa furtivement son dortoir qu’elle avait l’impression de redécouvrir ce soir. L’air était différent, il était tellement saturé d’invisible qu’il en devenait presque visible. Une expiration rare émergea de Lunera-au-regard-de-cuivre, elle était en train de se rendre compte qu’elle était seule dans ce dortoir avec les deux gryffones les plus étranges de Poudlard. *Merlin, qu’est-c’que je fais…*.

C’était bien Aelle Bristyle ?

La voix de Charlie — qui était habituellement aiguë et nuancée — prononça ces mots d’un ton monotone et d’une hauteur lourde. Son regard d’émeraude était cristallisé sur un point précis du sol rocheux, qui ne présentait aucune particularité.
Les doigts de Sophie se décrispèrent légèrement face aux mots entendus, soulagés par le fait que Charlie soit finalement dotée de parole ce soir.

Oui, o…

Tu-mens-c’est-impossible.

M… Mais…

Après son bégaiement, les sourcils de Sophie se foncèrent et ses mains décidèrent de sortir de leur tanière. Tout en faisant un mouvement incompréhensible avec ses doigts, elle ouvrit la bouche une nouvelle fois : « Mais… Co… ». Ses mots étaient hachés, ils s’entrechoquaient dans son esprit ; alors, par réflexe, elle chercha de l’aide autour d’elle. Son regard vrilla, et trouva uniquement les flammes de colère dans le vert sombre de Yuzu. Un petit rire nerveux secoua Lunera, comme elle ne savait plus comment réagir.
Son attention se reporta sur Charlie, qui ne bougeait pas toujours pas et qui n’avait plus les yeux écarquillés ; elle semblait beaucoup plus calme. Un air nouveau soufflait, gonflé d’émotions contraires. « C’est… » continua la fille-au-regard-de-cuivre avec une conviction plus forte. « Je sais ce que j’ai vu… ». Alors qu’elle prononçait ces mots, un sourire nerveux et gêné trônait sur son visage harmonieux, mais sa confiance en elle-même était en train d’augmenter ; le chahut de la Salle Commune s’entendait par intermittence en contre-bas, la sensation claustrophobique d’être enfermée seule avec ces deux filles disparaissait. La barrière de ses mots était levée, les non-dits étaient prêts à attaquer.

N’importe-quoi… souffla la fille au regard émeraude, la voix moins grave, mais plus tremblante.

*Je n’en ai rien à faire*. Le sourire de la fille au regard cuivré se transformait en conviction faciale, bien trop vite, bien trop mal. Alors elle laissa son esprit se déchainer.

Oh ! s’exclama-t-elle en tordant son visage de dégoût, elle hésita un instant, comme pour choisir entre une multitude de phrases qui se bousculaient, oh et puis crois ce que tu veux !

*Non mais franchement*. D’un rapide mouvement de tête, elle ramena ses longs cheveux en arrière et fit volte-face, s’apprêtant à quitter le dortoir. *Elle se prend pour qui…*.

Attends Sophie ! hurla Charlie de sa voix aiguë, habituelle ; mais tétanisante lorsqu’elle était haussée de la sorte.

Alors que les cheveux imposants de Lunera fouettaient encore l’air, la jeune fille virevolta toute entière pour se replacer face à Charlie. *Merlin !*. Son regard cuivré se retrouva face à l’émeraude, et sans réelle raison apparente, son cœur accéléra sa frénésie ; tambourinant sa poitrine. Malgré le boucan de la Salle Commune, elle ne pouvait pas s’empêcher de se sentir seule face à l’émeraude. « J’te crois, t’es la deuxième à m’dire ça » déclara Charlie en souriant d’une certaine douceur, dérangeante. *Par Merlin…*. Mais Sophie ne voyait pas le côté dérangeant dans les traits qui lui faisait face, puisqu’un soudain soulagement s’injecta dans son esprit. *Enfin*. Toute la pression qu’elle avait accumulée depuis son premier pas dans ce dortoir était en train de s’évaporer. *Pas si étrange que ça*. Et comme toutes les fois qu’elle se confrontait au regard émeraude, elle finissait par se rassurer que cette fille n’était pas si déviante. « Voilà… Alors euh… ». Tout en cherchant ses mots, les muscles de son corps se détendaient, ne cherchant plus à être sur la défensive. « Je voulais juste… te le dire quoi » conclut-elle en se grattant le front de sa main droite et en dirigeant son regard vers Yuzu.
La Japonaise ne la regardait plus, elle était bien trop concentrée à observer Charlie. Ses traits faisaient peine à voir, ils débordaient d’un sentiment d’abandon profond. *Merlin… Qu’est-ce qui t’arrive ?*. Même Sophie pouvait constater cela. Mais — comme la plupart de ses pensées — celle-ci resta informulée, avalée par son esprit aussitôt qu’elle était passée.

Merci.

La voix de Charlie était méconnaissable par rapport au début de la conversation, elle avait repris toute sa hauteur et ses nuances ; ce simple « merci » était nuancé de plusieurs strates. Lunera — se rendant compte du mot prononcé — pointa brusquement sa tête vers l’interlocutrice ; oubliant totalement Yuzu. *Merci ?*. Son regard se retrouva encore une fois dans l’étau d’absinthe, brillant. « Bah de rien… » souffla-t-elle d’une voix si faible que Charlie en saisit que la moitié.

Et… reprit le regard émeraude en baissant les yeux sur sa baguette, qu’est-c’qu’elle a dit sur moi ?

Euh…

Un instant de réflexion ponctua l’hésitation de Sophie, qui avait le champ libre pour scruter Charlie sans être observée en retour ; elle n’appréciait pas se confronter aux regards, c’était comme être prisonnière d’un halo pour elle. *Elle ne parlait pas vraiment de toi… Ou alors sur toi*. Le temps coulait, mais Lunera ne ressentait aucune gêne, puisque Charlie restait immobile, le regard loin d’elle, cela semblait lui suffire pour que le temps ralentisse.

Elle n’a pas vraiment… commença-t-elle a expliquer en se tenant le menton d’une main, euh… je n’ai pas tout entendu. Elle avala sa salive pour aider ses pensées à se fluidifier. *Elle a surtout crié*. Son visage était tordu de réflexion, ses traits traduisaient une difficulté pour elle à se remémorer des détails de la scène. *La fin était claire*. Elle hocha légèrement la tête de haut en bas, sans que cela soit destiné à une des deux filles du dortoir. « C’est surtout à la fin que tout le monde s’est retourné, quand ils se sont mis à crier ».
La grimace de réflexion de Sophie s’était transposée sur le visage de Charlie, mais en une grimace d’incompréhension. « Que… » prononça-t-elle avant de vite refermer la bouche en écrasant sa mâchoire.

Ils ? siffla sa voix entre ses dents, ayant de plus en plus de mal à se contenir. Pourtant, Sophie toujours aussi rassurée ne remarqua rien, et se contenta de répondre simplement : « Tyr et Aelle » d’une petite voix sautillante de Première-de-la-classe répondant à une question avant tout le monde.

Tyr ?

La grimace de Charlie se transformait en une complexe structure de perdition, donnant l’impression qu’elle faisait face aux babillages incessants d’un bambin. *Oui… Tyr…*. Un sourire étira le visage de la fille au regard de cuivre. Ainsi, elle représentait un parfait contraste face au visage perdu de l’autre gryffonne ; visage qui vrilla encore une fois. Et cette fois-ci, même Sophie le remarqua. *Oh non*. Le souffle de vie sur l’entièreté de la tête de Charlie paraissait avoir disparu, son âme s’était échappée très loin de ces murs sombres. Bien au-delà. Plus aucune expression ne tirait les traits de sa figure.

L’abruti-avec-son-chat ? récita-t-elle comme une litanie.

Pardon ?

En contre-bas, le boucan de la Salle Commune se calmait, le groupe bruyant était en train de sortir du domaine des Rouges. *L’abru…*. « Non… ». La voix de Sophie était appuyée, mais fébrile. Elle voulait se rebeller face à la dévalorisation que venait de commettre Charlie, mais sans grand succès. « Il a un chat, c’est vrai… ». Elle abandonnait tout esprit de combat, le regard-vert était beaucoup trop sûr de ses mots, et tenter de le raisonner était une perte de temps ; Lunera s’en rendait compte. Pourtant, pour son bien-être personnel et interne, elle tenta quelques rattrapages.

Mais c’est pas un abruti, pesta-t-elle avec une intonation d’enfant capricieuse, une intonation qui n’eut aucun effet sur la fille-figée, le regard désespérément planté sur sa baguette. Tyr emplissait les pensées de la fille-au-regard-cuivré, ses joues étaient en train de rosir de manière flagrante.

Sans le moindre signe précurseur, Charlie se leva brusquement en fonçant sur sa baguette. *Merlin !*. Toute la construction de confiance de Sophie s’écroula brutalement. Ses narines se dilatèrent d’une inspiration profonde, très longue ; qui lui gonfla son début de poitrine. Face à elle, le regard émeraude avait fourré son arme dans sa ceinture.
La main crispée de Lunera se desserra de la poche portant sa baguette. *J’ai cru…*. Mais sa poitrine restait gonflée, pour exhiber sa supériorité corporelle ; Charlie était bien plus petite qu’elle, c’était un fait. Quant à Yuzu — toujours en tailleur — dépassait d’une tête toutes les gryffonnes de son âge, son regard scrutait furieusement les yeux cuivrés, attendant l’opportunité de défendre celle qu’elle aimait en secret.

*Non ! Reste là-bas !*. Sophie avait envie de fuir ; que cela soit à cause du corps de Charlie qui se rapprochait du sien, du silence soudain de la Salle Commune ou du regard perçant de Yuzu, elle se sentait à l’étroit dans son propre corps. *Je… peux me défendre !*. Écrasée par ses propres pensées, son souffle s’amenuisait en un léger filin. L’avancée de Charlie — bien que lente — créait une angoisse dans son cœur, une oppression qui se manifestait depuis que la fille-au-regard-émeraude lui avait manqué de respect à son arrivée dans Poudlard. *Va-t’en !*. Pourtant, cette oppression ne s’était jamais manifestée de cette façon, comme un étranglement. Son envie première de venir taquiner Charlie après s’être moquée du comportement d’Aelle avait totalement disparu. En face à face, la gryffonne-à-la-petite-taille ne prêtait pas à la moquerie.

Merci, Sophie.

Toujours aussi crispée, Lunera se paralysa à ces deux mots ; la poitrine gonflée, la respiration coupée, les muscles tétanisés. Charlie se tenait à un mètre d’elle, juste en face, son visage était toujours aussi impassible, mais il retrouva son élasticité à ces mots : « Et tu saurais où s’planque Tyr ? ». Un sourire étrangement chaleureux déchira la dure peinture de sa figure, laissant cohabiter deux visages en un seul : le regard bouillonnant dirigé sur la robe de Sophie, et le sourire amical fabriqué de toute pièce par son esprit, pour cette réponse qu’elle désirait.

Le Parc, prononça la fille au regard-cuivré-d’appréhension. Ses mots étaient inspirés pour lui permettre de prendre encore plus de volume. Le sourire de Charlie s’élargit tellement que ses paupières s’étaient fermées ; son visage n’était plus ambivalent, il était une boule de chaleur, douce ou brûlante ? Il fallait que Sophie s’Ose à la toucher pour savoir, ce qui était la dernière chose qu’elle voulait faire en cet instant. Son regard était absorbé par la beauté qui émanait du sombre sourire ensoleillé. Son cœur se calmait timidement. *Beau*. Et le sourire disparut. Charlie la contourna en direction de la sortie.

Sans réfléchir, Lunera fit volte-face.
La robe de la fille-au-regard-émeraude s’évanouit dans les ténèbres des escaliers. *Merlin…*. Toute l’angoisse qui s’était accumulée dans son corps se dégagea dans un profond soupir, comme si rien de ce qui s’était déroulé n’avait existé. *Plus jamais je te parlerais*. Une promesse contre Charlie, qu’elle s’efforçait d’assimiler. *Et toi non plus*.  Son visage seul se retourna vers Yuzu, qui n’avait pas quitté sa position. Le regard-vert-sombre était comme un sortilège de mort, mais Sophie était bien trop en colère contre elle-même pour réussir à le lire.
La bouche du sombre-regard allait s’ouvrir. *Plus jamais*.
Brusquement, un affreux vacarme résonna dans les escaliers.

Sophie et Yuzu sursautèrent en même temps. « Par tous les mages ! ». La Japonaise bondit de sa position pour laisser dépasser une jambe de son lit, puis elle s’arrêta pour tendre l’oreille, les deux mains serrées sur sa couverture. Sophie n’avait pas bougé d’un seul centimètre, le cœur cognant contre sa poitrine torturée. Ses yeux exorbités fixaient Yuzu en tentant de déceler le moindre signe d’une consigne. Le silence plat.
Il n’y avait plus aucun bruit qui montait des escaliers. Soudainement, la Japonaise s’élança vers la sortie. *Vite !*. Sophie ramena son visage face aux escaliers, puis se jeta dans la pénombre pour les dévaler quatre par quatre, l’adrénaline lui donnant des ailes.

En trois secondes, elle se retrouva presque en bas, la respiration haletante.
*Une table ?!*. Elle meurtrit son genou droit pour violemment bloquer sa cavale. *Merlin !*.

Dans son dos, les pas de Yuzu se stoppèrent également.
Une table occupait le début de l’escalier du Dortoir des Filles, en travers ; elle était totalement retournée. Des encriers cassés, des parchemins vierges éparpillés, des plumes rompues ; tout était par terre.
Sophie finit de descendre les trois marches restantes avant la table, puis elle releva la tête vers la sortie de la Salle Commune. « Merlin ! ». La silhouette de Charlie se découpait dans l’embrasure, et disparaissait à mesure que la Grosse Dame se refermait ; elle avait sa baguette en main. *C’est toi !*. Apercevant du mouvement à gauche, Lunera dévia son regard pour tomber sur quelques premières années assis sur le canapé de la Salle Commune, les yeux ronds. *Faire peur à des premières années…*.
Des pas lents résonnèrent dans son dos, s’éloignant progressivement. Yuzu était en train de remonter.
Un soupir tremblant caressait les lèvres de la fille-au-regard-de-cuivre alors qu’elle posait sa main sur sa baguette, tout au fond de sa poche. *Elle est complètement folle*.

Le silence des élèves dans la Salle Commune, le regard désespéré de Sophie ainsi que la table renversée offraient une joyeuse représentation du deuil.

« Bienvenue chez Toi »