Le Papillon d'En-Haut SOLO

[ 16 FÉVRIER 2043 ]
Dortoir Mariana Graysmark, Tour de Gryffondor

Charlie, 13 ans.
2ème Année


« Les cris qui sonnent faux attirent, alors que les cris qui sonnent vrais repoussent. Pourquoi les gens s’embêtent à marcher sur les mains papa ? »

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Le petit buste de Charlie est en accord avec les vagues lunaires. Haut, bas ; lentement, régulièrement. Au tréfonds de la nuit, tout paraît paisible dans ce dortoir.
Si paisible... Pourtant, il suffit de quelques pas pour basculer dans les pensées profondes. Il suffit de pencher la tête, et d'écouter l'inconscient éveillé.
Charlie est là, le visage neutre, la conscience éteinte, l'esprit bouillonnant, les lèvres bougeant silencieusement.
Tombe.


{இ}ڿڰۣ-ڰۣ~—

Un joli papillon, beau dans sa toile de gras. Gracieux dans sa petite tête trop petite.
Belle poudre, hein. Sur ton dos. Belle poudre.
Tu n’as pas d’ailes, petit papillon. Avec ton bleu si bleu, et ta façon de regarder si parlante.
Dégoulinante. Comme ta salive.
Ce petit sucre, presque attirant.
Bon dieu, c’est presque flippant.
Vas-y !
Marche avec ton allure de grâce, et ton visage d’ange. N’ose pas courir, garde ta poudre, ne la donne pas au vent.
Il ne t’a jamais rien donné, ce souffle, pas vrai ? Alors arrête de le regarder, arrête de me regarder.
Petit papillon si bleu, si beau. J’aimerais te voir dans le ciel sans te le dire.
J’aimerais te lâcher sans me le dire. Je suis bien par terre, j’aime regarder. Te regarder sans moi.
Regarde ici, vois comme tu ne supportes pas. La viscosité du sol, la dureté de ton blanc.
Les signes de ton dos qui construisent, les dessins de ton visage qui détruisent.
J’aime contempler ton dos, quand tu me crois absente.
Et j’aime tellement que je pourrais y perdre l’esprit.
Ne parle pas, préserve ton beau dos. Ces beaux signes qui s’entrecroisent.
Pourquoi tout ce qui est beau s’entrecroise toujours ? Aussi simplement ?
Ce n’est pas compliqué, ouais, c’est un mensonge.
Je sais que c’est simple, et c’est décevant.
Belle beauté que tu es. Rien d’autre que tu es.
Tes petites pattes et ton air innocent. Diablotin, avec ta moustache frissonnante.
Tu trembles d’une sincérité qui ne m’atteint pas.
Invisible, tu l’es quand je ferme les yeux. Visible, tu l’es quand j’ose t'approcher.
Personne n’ose, les autres font semblant. Et je n’ai pas envie.
Ah oui ?
Tu as amené un ami ?

Quelle belle couleur, quel beau jaune pour celui-là.
Pour cette belle présence de toi.
Je te connais, petit papillon jaune. Tes griffes sont fausses, et tu t’épiles ta poudre.
En espérant peut-être en trouver une autre.
Laisser une chance à n’importe quelle autre foutue poussière, pourvu qu’elle soit légère.
Pourvu qu’elle soit invisible.
Toi, tu peux me regarder. Je le veux. Je l’ai voulu. Je le voudrais un peu plus.
Fantôme de ton état, je pense que c’est faux.
Tu n’as pas de signes, tu m’es accessible. Tu mens et je n’en peux plus.
Je ne suis pas comme les autres pour toi, mais je leur ressemble.
C’est faux, tu mens, tu mens, tu mens.
Pourquoi faut-il qu’on se rate à chaque fois ?
La prochaine fois que tu me mets une droite, laisse-moi te la retourner directement.
J’ai le temps d’oublier ta présence quand je lance mon poing.
Tu tentes et j’aime ça. Tu es là et j’aime ça.
C’est dur de te voir t’envoler, alors.
Alors ? Hein ?
Tu t’en fous quand je crie. Tu aimes quand je murmure.
Alors ? Tu me vois comme un souffle ou une tornade ?
Je t’aime et tu le sais. Cette pensée me vient, et elle ne suffit pas.
Je ne te suffit pas, rien ne te suffit.
Pourquoi est-ce que je pense au mot « surfait » ?
C’est faux, tu es vrai.
Trop, c’est ça.
Cette fois, je suis sûre, comme toujours.
Je suis là. Le clapotis de mes petits pieds te fait fuir.
Tu gardes une logique, mais elle reste illogique.
Déroule ta petite langue, et fait-moi taire.
Je pense que c'est compliqué alors que tu mens ?
Non, c’est simple.
Tu oublies que je suis là pendant que je suis avec toi.
Ce n’est pas ta poudre qui est invisible, mais moi.
Tu ne vois rien, et j’ai envie de te casser tes grandes ailes jaunes.
Toutes molles, tes ailes.
Je souffle, et ça se réverbère dans ton silence.
C’est bien de ne pas être bien.
C’est mal de faire du mal à celle qui t’aime.
Tu inverses tout, et c’est gris.
Ta couleur change.
Oh. Toi aussi, tu as amené un ami ?

Je… Je.
Ton dos est noir, et mes pensées sont blanches.
J’ai peur de parler de peur d’en dire trop.
J’ai peur de ma peur, et d’en faire trop.
Je crois que je pleure, et j’ai peur d’en foutre partout.
C’est vrai. C’est faux.
J’aime bien cette vitre pleine de gouttes.
Gouttes qui coulent sans logique, alors que c’est tellement logique.
Regarde, petit papillon noir. Elles s’entrecroisent sans se toucher.
Elles s’enjambent sans se regarder.
J’ai peur et je ne te regarde plus depuis trop longtemps.
Ton regard me brise, au vent, et ton physique est fantôme.
J’ai mal de ton invisible, et de ma joie.
Oui, tu crois que je souris, et c’est bien le cas.
Tu n’as pas de pattes, pas de visage.
Tu n’as de yeux, seulement un regard.
Tu me perces, et je m'en fous de toi.
Je me fous de moi, regarde comme je suis folle de toi.
Ooh, petit papillon tout noir.
Sale menteur, tu m’as menti.
Sans mots, tu n’as pas besoin de parler.
Je veux t’entendre, je veux te sentir.
Sentir ton odeur, au moins. Pas ton corps sans vie.
Je ne suis pas abrutie, c’est toi qui l’es.
Pardonne-moi, je ne voulais pas.
Tes ailes sont remplies de crevasses.
Que t’es belle, ma belle.
Avec tes petits points blancs, et mes pensées trop noires.
Si je posais un seul de tes points sur mon crâne, je pourrais en couler.
J’ai déjà coulé, sans un seul de tes points.
J’ai peur de ta peur.
Tu as peur, dis-le moi. Je n’ai pas peur des cris.
Je pourrais t’arracher la gorge, métaphoriquement.
Fantasmagoriquement. C’est un joli mot, pas vrai ?
Papa me l’a appris. Je le trouve très joli.
Il te correspond.
Je suis sûre que t’aimerais Papa, il ne parle pas beaucoup. Comme toi.
Tes ailes tremblent, ou alors c’est mon regard.
Ça vibre de nous.
Ça ne vibrera donc jamais en nous ?
Je t’aime et tu ne le sauras jamais, même si je te le disais.
Tu n’écouteras pas. Tu n’aimes pas ça.
Pourtant, je sais que tu m’écouterais si tu me savais absente.
Ouais, tu me parlerais tellement si tu me savais sourde.
T’en aurais des choses à me dire, hein ?
Bon Dieu, que j’aimerais t’écouter.
Au moins pour me glisser un peu à travers tes ailes.
Toutes ces crevasses… Y en a-t-il seulement une seule qui m’appartient ?
Je souris pendant que tu ris.
Vas-y, rigole aussi fort que tu le peux.
Même si ce n’est pas drôle.
Je ne veux pas d’autres ici, il n’y a que toi.
Je ne suis pas bizarre, c’est les autres qui le sont.
Mon regard est au sol. Mais pour toi, il en coule.
De l’extérieur, c’est ridicule. On aurait presque envie d'en rire.
De l’intérieur, c’est dur. J’aurais presque envie de m'en sourire.
Tu aimes le sourire de mon regard ?
Tu ne m’as jamais répondu, pas vrai ?
Bon Dieu !
Tes ailes !
TES AILES !
Elles coulent ! Oh !
Oh bordel !
Petit papillon !
Arrêtez !
Vous lui faites mal !
Ne la touchez pas !
Cassez-vous !
ARRÊTEZ !
J’retire c’que j’ai dit !
J’lui en veux pas !
Elle n’sait rien !
Elle n’comprend rien !
AAAH !
Arrêtez !
Arrêtez…
Oh…
Petit papillon… Pardon…
Pardon…
J’vou…
J’voulais…
Pas nous faire autant d’mal

{இ}ڿڰۣ-ڰۣ~—

Charlie ouvre brusquement les yeux.
Tout son corps est figé dans une position normale, bien droite, stoïque ; les bras allongés le long du corps, la poitrine se gonflant et se dégonflant régulièrement. Elle tourne la tête vers la droite, dans le silence de cette nuit légèrement bleutée.
Le visage endormi de Nora Starks accueille son regard. La Rouge et Or se demande pourquoi elle s’est réveillée en pleine nuit, cela faisait tellement de temps que ce n’était plus arrivé.
Elle ferme les yeux, et se rendort la conscience vidée.
Alors que son esprit saigne en silence.
Dernière modification par Charlie Rengan le 23 janv. 2020, 09:07, modifié 1 fois.

« Bienvenue chez Toi »

Le Papillon d'En-Haut SOLO
[ 17 FÉVRIER 2043 ]
Couloir de Métamorphose, 6ème Étage



Darcy Crown, 17 ans.
Serdaigle, 6ème Année




Sans réellement y faire attention, je faisais tourner mon Lunascope entre mes doigts, surveillant inconsciemment et intempestivement les cycles de la lune pour la finalisation de mes nombreuses potions. Adossée contre le mur, j’attendais la sortie des deuxièmes années de leur cours de Métamorphose. En somme, j’attendais Charlie.
Cette petite Gryffondor qui venait d’être sélectionnée pour un tournoi qui la dépassait grandement. Je ne comprenais pas pourquoi elle avait osé se présenter. Ce n’était pas un compromis intéressant face à la magie Chinoise, et je soupçonnais qu’elle n’y connaissait rien, en cette magie. Les Chinois sont déséquilibrés, ils ont un accès précoce à une grande puissance magique avant que celle-ci ne se stabilise ; leur marge de progression étant minime comparée à la magie Anglaise. *Par toutes les magies… Charlie…*.
De plus, la Gryffondor n’était pas venue me voir une seule fois depuis le début d’année. Je n’avais reçu aucun hibou de sa part, aucun mot m’informant qu’elle me cherchait d’une quelconque façon. Rien, le néant. Et toute cette situation augmentait l’inquiétude que je pouvais ressentir en cet instant. Mes doigts ralentissaient tout autour de mon Lunascope que je connaissais par cœur. Mon regard était fixé sur la porte de Métamorphose, pourtant je savais exactement à quel instant la réflexion du soleil sur mon Lunascope pouvait atteindre mon menton, je pouvais le savoir s’éclairer sans même le voir. Mes doigts s’articulaient lentement pour arriver à capter chaque instant. Et le visage de la fille-aux-cheveux-châtains éclaboussa dans mon esprit.

Une grande toile se façonnait d’une rapidité intimidante, les aspérités de la peinture s’agrémentant de détails impressionnants. Les nuances s’avalant l’une l’autre, pour se créer avec plus de vigueur. Je ne voyais plus la porte, elle venait de disparaitre dans la bouche de Bristyle. C’était à chaque fois ainsi, un instant, cette fille n’existait pas, puis à l’instant d’après, elle existait trop. Et je ne comprenais toujours pas pourquoi ses nuances étaient si sombres à cause de Charlie.
Mes doigts ralentissaient encore plus, se déléctant de ma création.
*Merlin, je n’comprends pas*. Charlie dégageait une certaine force d’esprit, mais Bristyle en dégageait une bien plus forte. Elle était inatteignable, de par ses gestes, son comportement, son esprit ; pendant que la Gryffondor était bien plus ouverte. C’était une énigme que je mettais sur le dos des différents points de vue : la fille-aux-cheveux-châtains voyait quelque chose en Charlie que je ne voyais pas. Je devais réellement parler à la Gryffondor, connaitre sa version. C’était pour elle je faisais tout cela, même si je me rendais progressivement compte que je le faisais également pour moi. Bristyle avait éveillé une nouvelle nuance en moi, ses teintes étaient nouvelles ; alors je devais chercher à me comprendre.
Consciemment, je laissais couler la toile qui me remplissait le cerveau. Les belles couleurs bavaient, laissant la porte boisée se révéler par pans. J’étais toujours adossée contre le mur, les doigts s’agitant autour de mon outil, les secondes s’enraillant pour me rappeler que j’étais toujours en avance. L’impatience gonflait dans ma poitrine, alors je préférais penser à mes potions. Toutes ces préparations que je créais continuellement pour ne pas subir les tourments d’une attente néfaste. *C’est long*. Cependant, je n’utilisais pas la grande majorité de mes potions, préférant les envoyer à ma mère, au moins pour rembourser les ingrédients ; je prenais toujours soin de garder un exemplaire de toutes les potions que j’arrivais à préparer, juste au cas où le besoin s’en ferait sentir. Je devais me préparer à tout, la fin de mon cursus approchait.
Et je devais en même temps gérer les nuances de mon cœur.

Je baissais la tête vers la couleur dorée de mon Lunascope, je savais que l’angle de la partie haute allait m'éclairer l’œil droit d’un reflet. J’étais à quelques millimètres près de la réalité. D’un mouvement extrêmement lent, je tournais l’outil vers la diagonale gauche. *Et voilà !*. L’éclat du soleil m’aveuglait l’œil droit que je refermais aussitôt, gardant l’autre œil ouvert. Pendant quelques secondes, mon unique œil contempla la belle couleur de cet outil, plongé dans le halo d’un soleil en déclin. *Vérifions*. Je l’enfonçais soudainement dans la grande poche de ma robe, tout en me dirigeant vers la fenêtre la plus proche.
Je fis deux pas, et la porte s’ouvrit derrière mon dos.

Mes jambes se figèrent. Je me tordis le cou pour regarder. Une dizaine d’enfants sortaient chaotiquement ; chahutant et courant comme si un généreux repas était offert dans la Grande Salle. Et comme à chaque fois, je me rappelais que j’étais parfaitement comme eux lors de ma deuxième année, même s’ils me paraissaient bien plus dissipés. Il y avait quatre ans de cela, je me souvenais que nous attendions d’être sortis de la salle de cours pour s’amuser. *Merlin…*. Je tournais mon corps et mon attention vers cette porte, attendant d’apercevoir le regard de jade.

Quelques longues secondes s’écoulèrent jusqu’à que sa caboche noire apparaisse. J’avais oublié à quel point ses cheveux pouvaient être sombres par rapport aux autres élèves ; et à quel point sa taille était surprenante. Elle tenait quelques livres contre sa poitrine tout en parlant avec une autre gryffonne que je n’avais jamais vue, une gryffonne qui faisait presque une tête de plus qu’elle. La bouche de Charlie remuait lentement, c’était elle qui parlait en cet instant. Je décalais mon regard.
L’autre gryffonne la regardait intensément, le visage tranché d’un sourire béat. *Qu’est-ce que c’est…* soupirais-je sans vraiment me poser la question. Les traits de cette fille me donnaient d’impression d’être illuminés d’admiration. *Hm…*. Elle n’était pas importante pour l’instant, alors je me désintéressais d’elle.
À cette distance, je n’entendais pas ce que disait Charlie, trop de mètres nous séparaient. Je gonflai ma poitrine, puis j’ouvris ma bouche en grand, sentant la caresse de l’air froid sur ma langue et son grincement sur mes dents :

Charlie !

Je reccueillais toutes les informations traversant son petit visage : sa bouche qui se refermait en pleine conversation, sa tête qui se retournait en pleine réflexion et son regard qui se transformait en totale déception. La nuance qui chargeait ses yeux se plaqua contre mon cerveau, me bousculant à l’arrêt. Son regard de jade me décortiquait avec minutie, me mettant dans un état de malaise que je n’appréciais pas. Charlie ne changeait pas, même après trois mois. *Tu vas finir par arrêter ?*. Mais je ne croyais pas sa façon de me regarder, ce n’était pas cette Charlie-là que j’avais connue ; et l’éclair que j’avais aperçu il y avait trois mois de cela confirmait ce dont j’étais sûre : Charlie n’était plus elle-même en ma présence. Je savais pertinemment que c’était de ma faute. J’avais liquéfié notre lien, même s’il en restait quelques bribes auxquelles je m’attachais parce que je m’en voulais réellement.
À chaque fois que je rencontrais son regard, je me revoyais à la cérémonie de répartition – l’année dernière – assise à côté de Zachary, le cœur heureux, nos mains enlacés, la poitrine débordante de rouge brûlant, éclatant ; encore loin de ce sombre si pourpre. J’avais entendu son nom de famille résonner dans les quelques applaudissements restants d’une Serdaigle fraichement répartie, je me rappelais de mon cœur changeant brusquement de couleur. Les nuances s’étaient mélangées, et je m’étais presque levée de ma place lorsque son prénom fut prononcé.
Pourtant, j’étais restée assise. Un petit corps aux cheveux courts s’était avancé. Une caboche noire et un grand regard vert. C’était elle, la Charlie-supposée-Moldue qui passait au salon de coiffure de ma mère. C’était elle, la Charlie qui m’avait défendue dans ce quartier. Ma surprise était si grande que j’en étais restée sans pensée. Ma mère ne m’avait même pas prévenue. Je n’étais au courant de rien. C’était à ce moment-là que Zachary m’avait attrapé la tête pour me la tourner vers lui ; il avait certainement dû remarquer ma grimace puisque ses sourcils s’étaient rapprochés, avant qu’il pose ses lèvres sur les miennes.
Je me rappelais encore que Charlie était dans mes pensées au début du baiser, mais elle s’était très vite évanouie pour ne laisser que Zachary, pendant une année entière.

Les nuances s’effilochaient en stries colorées, puis je retournais aux yeux de jade. Charlie détourna son visage vers l’autre gryffonne inconnue et lui dit quelques mots que je n’entendis pas. Les yeux de la gryffonne s’ouvrirent en grand, et je me rendis compte que je n’aimais pas la façon d’être de cette fille. Elle ressemblait à un trou d’émotion : tous ses ressentis traversaient son visage constamment déformé.
Elle me regarda furtivement, puis elle se rapprocha de Charlie. *Merlin…*. C’était trop long, qu’est-ce qu’elles fabriquaient ? Je sentais mes doigts bouger lentement dans les poches de ma robe ; caressant mon Lunascope. L'autre gryffonne posa ses lèvres sur la joue de Charlie.
Mes doigts s’arrêtèrent. *Nom d’un…*. Mon regard s’affina. Sans vraiment le décider, je focalisais ma concentration sur mon amie qui se contenta d’ouvrir la bouche : « Allez cours ! » déclara-t-elle avec un sérieux qui me mit encore plus mal à l’aise face à ce spectacle.
L’inconnue gloussa. C’était ridicule. Et elle s’en alla en faignant une course. Ce qui était encore plus ridicule.

Je ne la quittais pas du regard jusqu’à ce qu’elle disparaisse derrière un angle. Je ne savais pas quoi penser de ce qui venait de se dérouler sous mes yeux, alors je décidais d’en revenir à mon intérêt : Charlie. Mon regard vrilla vers elle.
Elle m’observait en silence, les manuels toujours écrasés contre sa poitrine. Et mon cerveau se réveilla de sa torpeur. *Si elle se moque, je rentre dans son jeu ; si elle s’en va, je l’attaque ; si elle s’approche, j’attends ; si elle attend, je l’emmène ; si elle m’ignore, je…*. Son pied droit se leva, et se posa un peu plus loin ; dans ma direction. *Tu viens, donc*. Même chose pour l’autre pied. Charlie avait décidé de s’approcher, alors je l’attendis en observant son corps, sachant pertinemment que son regard était fixé sur le mien ; une pratique que je ne supportais pas.
Plus elle se rapprochait, plus je me rendais compte de la petitesse de son corps. *Merlin, vraiment petite*. Son côté minuscule me dérangeait, sans que j'en comprenne la raison. Je voyais sa nuque se tordre à mesure qu’elle avançait, puis elle s’arrêta à un pas de moi. Je remontais mes lunettes.

Mon buste se tordit en deux pour faire descendre mon visage.
*Merlin…*. Je n’y avais même pas réfléchi, c’était un réflexe lorsque je la saluais ; une des bribes encore vivantes de notre lien. Pourtant, je ne pouvais pas m’empêcher d’être surprise de mon propre comportement. Je n’étais absolument pas tactile, mais Charlie était une des seules personnes avec laquelle cela ne me gênait pas. Pour le reste, je haïssais que l’on me touche ; heureusement que les contacts physiques à Poudlard n’étaient pas mornille courante.
Le dos courbé en deux, je présentais ma joue à Charlie. J’attendis une petite seconde, allongée, unique. Puis ses lèvres se posèrent très furtivement en un faible baiser.
Même si son geste était retenu, ma poitrine se déchargea soudainement d’un poids. C’était en ces instants trop courts que je reconnaissais la vraie Charlie.
Je redressais mon dos, et – toujours sans la regarder dans les yeux – je lui demandais simplement :

Ça va ?

Un brouhaha tira mon regard vers la gauche. Une classe d’enfants bruyants arrivait vers nous ; pendant que le temps de réponse de Charlie s’allongeait. *Hm*.
Devinant rapidement ce qu’elle voulait, je portais mes yeux sur son vert de jade qui était évidemment planté dans mes prunelles.

Ouais, me répondit-elle simplement en tournant à son tour la tête vers le groupe tapageur.

Ayant l’opportunité de l’observer sans qu’elle ne le fasse en retour, j’attardais mon regard sur le fantôme de ses cernes et la trace bleutée qui avait guéri sur sa joue. *Visage aussi étroit*. On ne pouvait pas rester là, il y avait trop de passages.

On peut se parler un instant ?

Son visage ne me donnait aucun indice d’écoute, même son regard ne se tournait pas vers moi. Elle restait dans cette position, la tête tournée vers les sorciers qui étaient presque à notre hauteur. Intriguée, je redirigeais ma concentration vers le groupe. C’était des Serdaigles de deuxième ou troisième année ; étonnements bruyants pour leur maison. Un événement des Éclairs pouvait bien être la cause de leur enthousiasme. Du coin de l’œil, je voyais Charlie qui ne les quittait pas des yeux. Je commençais à ouvrir la bouche, à nouveau, lorsque sa réponse me parvint : « J’dois travailler, j’peux pas ».
Je refermais la bouche, me demandant si elle s’était réellement mise au travail. Son retard était conséquent, et même si je regrettais encore de lui avoir cloné mes fiches, j’espérais qu’elle rattrapait vraiment son retard. *Par Merlin, je vais te faire parler*. À l’aide de ma main, je rabattis une mèche derrière mon oreille – le froid ambiant attaquait la chaleur de ma peau. Le groupe de Serdaigles nous dépassa, et Charlie avait toujours le regard fixé dessus.

J’suis certaine que ça va t’intéresser.

Je ne pensais pas que l’effet serait aussi immédiat, mais ce fut le cas : sa tête vrilla pour se tordre vers moi.

Alors ?

Pendant une seconde, mon regard dans le sien, je ne compris pas ce qu’elle était en train de me répondre. Je voyais ses lèvres se mouvoir, mais l’éclat de son regard me plaisait tellement que je ne cherchais pas directement à en saisir le sens. Charlie, lorsque son regard était brillant, ne me mettait pas mal à l’aise ; bien au contraire, je ressentais cette joie spéciale qui se manifestait lorsqu’elle était – à l’époque – proche de moi.
Dommage qu’il fallût une unique seconde à mon cerveau pour s’approprier le sens de ses mots.
Mes fiches.
*Charlie…*. Elle m’avait déjà demandé à plusieurs reprises le clonage de mes fiches de troisième année, mais j’avais toujours refusé. J’hésitais un court instant – qui fut tellement court que je remis en question son statut d'hésitation.

J’ai mieux que ça.

La situation était propice à ce que je maintienne le regard de jade, cela ne m’infligeait aucune gêne pour l’instant. L’éclat dans les yeux de Charlie mourut avec soudaineté. *C’est normal que tu ne me croies pas*. Ma réponse n’était pas un mensonge, elle était vraie pour moi. En revanche, je n’étais pas certaine que cela soit meilleure que mes fiches pour Charlie.
Elle réajusta les manuels qu’elle tenait contre sa poitrine et me répondit d’un ton brut : « J’te suis ».
*Oui !*. Sans attendre la moindre fraction de seconde, je lui tendis la main ; qu’elle regarda longuement, jugeant durement cette invitation à se comporter comme lorsque l’on était petites. Finalement, elle serra ses doigts autour des miens. *Par Dumbledore, je ne veux pas te faire de mal*.
Mais je devais découvrir la vérité, c’était tout ce qui m’importait.


Cela faisait quelques secondes que nous marchions en silence, main dans la main. J'espérais ne pas croiser d'élèves qui m'étaient connus.
Je nous emmenais au deuxième étage, là où tant de salles étaient vides. J’avais décidé de ne pas emmener Charlie dans ma salle du premier étage, j’étais certaine que c’était une mauvaise idée ; elle était trop imprévisible.  Une légère éclaboussure de nuances me rappela la fille-aux-cheveux-châtains. *Je n’avais pas hésité*. La différence de comportement que j’avais eu envers Aelle était incompréhensible. Je ne savais pas ce qui m’avait pris de l’emmener dans ma salle, je n’y avais pas résisté ce soir-là.
Remontant mes lunettes, je tentais de chasser mes pensées en posant une question sans grande conviction.

Qui était cette gryffonne ?

Je ne m’attendais pas à avoir une réponse directe, Charlie réfléchissait toujours avant d’ouvrir la bouche, mais cette fois-ci sa voix s’éleva aussitôt :

Dans ma classe.

Je continuais à regarder droit devant moi, ne ressentant aucun besoin de croiser les yeux de Charlie. Nous descendions les escaliers, avec un rythme ralenti dû aux petites jambes de mon amie.

T’arrives à te faire des amis, alors, conclus-je en marquant un arrêt. Voyant qu’elle ne me répondait pas, je renchéris : « Je suis cont… »

J’sais pa… me coupa-t-elle en se taisant. Elle s’était sûrement rendu compte qu’elle m’avait coupé la parole.

Tu voulais me dire ?

Je tournais furtivement la tête vers elle. Son esprit semblait concentré à observer les marches défiler.
Une seconde.
Deux secondes.
*Hm…*. Comme elle restait silencieuse, j’en fis de même ; ne voulant en aucun cas la brusquer. Elle semblait hésiter. Et finalement, mon silence porta ses fruits puisqu’elle ouvrit la bouche :

C’pas mon amie.

Je voyais les tableaux défiler avec leurs nuances ternes, ce qui contrastait avec les paroles saturées de couleurs de Charlie. Je comprenais lentement qu’il fallait que je garde le silence face à elle, pour laisser libre cours à ses pensées. Pour qu’elle daigne ouvrir la bouche.

Elle m’colle depuis deux jours, c’est…

*Deux jours*. L’autre gryffonne prenait de la place dans mon cerveau, mais elle se faisait recouvrir par un détail trop important : le tournoi. « D’un coup, j’comprends pas ». Charlie parlait encore de cette fille. Alors pour ne pas la couper dans son élan, je renchéris : « Quand elle t’a salué… ». Ma langue se bloqua, je n’avais pas de suite réfléchie à cette amorce. *Merlin ! Juste lui faire comprendre que je m’intéresse !*. Mes jambes descendaient les marches, et mes pensées s’écroulaient avec. Rien ne me venait. *Si c’est la première fois*. Aucun mot juste. *Mais c’est seulement depuis deux jours*. Aucune phrase rassurante. *Ce n’était qu’un baiser sur la joue*. Pourquoi me méfiais-je autant de cette autre gryffonne ?

Ouais, un bisou, déclara Charlie en remontant son regard vers mon visage. Sans même la regarder, je sentais ses yeux sur moi. « Elle est gentille, j’aime bien c’te façon ».

Brusquement, une grande toile s’écarta dans mon cerveau. Des couleurs sombres et claires, comme un éclair, le visage d’une Japonaise. J’avais entendu quelques bribes de rumeurs qui s’étaient confirmées il y a deux jours, lors de cette cérémonie. Je revoyais les traces colorées que laissait Charlie dans son sillage, lors de son entrée dans la Grande Salle. Elle se dirigeait vers la table des Gryffons, et – de ma table des Serdaigles – je ne la quittais pas du regard. C’était à cet instant — gravé dans mes souvenirs — que Charlie se baissa vers un visage et que ses lèvres rencontrèrent les siennes. Dans le mélange des nuances, j’avais remué mon regard – pour vérifier que ce n’était pas un rêve – mais, déjà, leurs lèvres s’étaient détachées. Focalisant mon attention sur le réceptacle de Charlie, je remarquais ses traits Asiatiques. C’était la fameuse Japonaise.
Déchirement de la peinture.

Je forçais sur mon cerveau pour revenir à ces marches qui n’en finissaient pas. *Charlie…*. J’avais l’impression qu’elle changeait bien trop vite. D’abord Bristyle, puis cette Japonaise, et enfin ce Tournoi. Je devais lui parler ; soit je ne comprenais rien, soit elle devenait insensée.
Je me rendais compte que la petite Charlie qui marchait à mes côtés, pas plus haute qu’un vulgaire Croup, allait participer à des épreuves qui la dépassaient, qu’elle était dans une relation qui la renfermait, et qu’elle avait vécu une expérience d’une douleur innomée. J’étais certaine de mes pensées concernant Bristyle et le Tournoi. Pourtant, il restait ce flou de la Japonaise ; mais je gardais le silence, il fallait d’abord que je trouve une salle vide.

Quelques secondes.
Nous étions dans un couloir du deuxième étage, parsemé de portes en ses flancs. Je balayais du regard les différents battants, avant d’en choisir un aléatoirement. Charlie dans une main, et l’autre serrée sur la poignée, j’actionnais le mécanisme ancestral.
Dès que je passais mon corps à l’intérieur de la salle, je sentis la blessure du froid sur ma peau. La température était bien plus basse dans cet espace vide que dans le château en général.
Charlie me lâcha la main, ce qui m’obligea à tourner la tête vers elle.
Avec lenteur, elle déposait ses manuels sur le sol.
*Hm…*. J’en profitais pour sortir ma baguette. *Serpensortia-Silencio-Incendio*. Je pointais mon arme au centre de la salle, mais ma bouche demeura silencieuse. D’un coup d’œil, je me rendais compte que nous étions en intérieur. *Par la barbe…*. La fumée du feu que j’allais créer allait nous asphyxier. Réfléchissant rapidement, je finis par ranger ma baguette ; la température étant de moins en moins dérangeante.

Dis-moi.

Mon corps fit volte-face. Charlie était assise sur ses manuels posés à même le sol, et – avec son air intéressé – elle attendait ma réponse en ayant le visage posé entre ses deux paumes, les coudes sur ses genoux.
J’avais un peu froid, mais mon amie ne semblait pas dérangée par la température ; alors qu’à mon inverse, elle ne portait pas de cape. *Étrange*. Elle avait sûrement un sortilège permanent sur sa robe. Ce n’était pas important.
Je rangeais ma baguette pour croiser mes bras sur ma poitrine, décidée à rester debout.

Avant…

Le regard de Charlie brillait à nouveau. « Hm… ». Je recommençais : « Avant toute chose, j’aimerais te rappeler que je dois prendre soin de toi ». L’éclat dans ses yeux ne mourut pas, mais il s’amoindrit grandement. C’était prévisible.
Ce qui était moins imprévisible, c’était qu’elle maintienne son regard sur moi sans ouvrir la bouche. À nouveau, je ressentais cette gêne caractéristique lorsque je la regardais dans les yeux, alors je décidais de regarder le mur de roche derrière elle.

Alors… J’aimerais savoir qui est cette Japonaise.

Le silence qui suivit ma phrase était pernicieux, dense. Je pouvais sentir le poids de sa teinte, aussi bien que la longueur de son trait. Je m’attendais à une explosion de colère, comme elle m’en avait tant fait cet été lorsque j’essayais de comprendre ce qui lui était arrivé avec Bristyle.
Grand silence.
Une envie irrésistible et interdite de baisser le regard vers Charlie me tiraillait, mais j'endurais – durement, oui, toujours était-il que je ne cédais pas.

Ma sœur, déclara la fille au regard de jade d’un ton neutre. Il n’y avait ni colère, ni haine, ni irritation. Ni… Rien. Il n’y avait rien dans sa voix. Puis, le sens de ses mots me bouscula brusquement. *Merlin ! Quoi ?!*.

Quoi ?!

Ma langue m’avait échappé, et toute ma résistance à ne pas regarder Charlie céda brusquement. *Adam ?!*. Je tombais sur le regard vert qui me faisait face, il ne brillait plus. Absolument plus. Et j’avais peur de comprendre. Adam m’avait donc caché qu’il avait une autre fille ?! *Merlin !*.

De quoi, quoi ?

*Mais… Mais !*. Le visage de Charlie me paraissait soudainement inconnu, elle me donnait l’impression de regarder une créature insignifiante que de me regarder, moi ; son amie. *Je n’y crois pas*. Encore sous le choc de cette nouvelle, je ne pouvais pas empêcher ma voix de s’exprimer.

Et t’embrasses à pleine bouche ta propre sœur ?!

J’avais haussé le ton, parce que je ressentais un dégoût, mêlé à de la colère, et surtout une empathie que je n’acceptais pas. Je refusais que Charlie se comporte comme ça.
Face à ma voix, le regard de mon amie se transforma. Je n’arrivais pas à y lire les nuances, le surplus d’émotions dans mon propre corps m’empêchait de le faire.

Elle est… sa voix me parvenait durcie, ce qui me mettait encore plus hors de moi. Elle hésita une seconde avant de continuer plus rapidement, comme pour rattraper son retard, comme ma famille et j'la salue comme Papa.

Elle ne haussait pas le ton, elle ne me suivait pas dans ma colère ; je ne comprenais rien. Et le sens de ses mots me parvint après que son visage d’incompréhension embrase mon mépris coupable. *Merlin…*. J’avais oublié qu’elle embrassait Adam sur la bouche en guise de salut, et j’avais toujours trouvé cette pratique étrange au plus haut point ; mais c’était son père, et j’étais trop jeune pour vraiment m’en soucier. *Je…*. Pourtant, dans un sens, le fait qu’elle reproduisait cette pratique avec sa sœur me dérangeait profondément. *Ta sœur ? Ou demi-sœur ?*.

Charlie… je repris une voix normale, en ayant un mal considérable à ne pas faire exploser, cette Japonaise... je ne cherchais plus mes mots, je lançais simplement ce que je pensais, c’est la fille de ta mère ou de ton père ?

Avec ses traits Japonais, je soupçonnais qu’elle soit la fille d’Adam. La mâchoire serrée, j’attendais la réponse de la petite Charlie qui me regardait d’un air inhabituel.

C’pour ça qu’tu voulais m’parler ?

Non, mais c’est important pour moi.

Réponse instinctive. Je me préoccupais réellement d’elle, elle m’inquiétait ; et finalement, elle m’avait toujours inquiétée. Que cela soit concernant sa maladie ou ses actes, elle m’inquiétait à chaque fois que je la voyais ; cette petite fille était une source d’angoisse. Et je maudissais ce lien entre nous qui m’avait fait ressentir — à l’époque — un grand bonheur.

Yuzu est ma sœur parc’que j’l’ai choisi, c’est…

Pardon ? murmurais-je en provoquant un arrêt des paroles. Charlie me dévisagea avant de continuer : « C’pas ma sœur de sang ». La persistance du prénom *Yuzu* de cette Japonaise était plus forte que *Yuzu* le sens de ses mots. Il me fallut quelques secondes pour aligner les nuances, et en saisir *Yuzu* l’essence.
Et je compris tout.
C’était affligeant.

En somme, cette Yuzu… prononcer son prénom était dérangeant, c’est ta copine.

Ma sœur j’t’ai dit.

Elle me mettait hors de moi.

Mais Charlie ! haussais-je la voix en décroisant mes bras, tu te rends compte de ce que tu dis ?!

Je…

C’est une inconnue ! Tu n’peux pas l’embrasser en prétendant qu’elle n’est pas ta copine, c’est idiot !

Un long soupir s’extirpa de la bouche de cette insolente. J’avais envie de la secouer, de lui hurler d’arrêter de se faire des illusions, de lui plaquer la réalité dans son regard trop irréel.

Qu’est-c’ça peut t’foutre ?

Mon corps se figea. Je papillonnais des yeux, elle avait parlé d’un ton tellement neutre que je pouvais presque douter de la brutalité de ses mots. *Merlin, il ne faut pas que j’m’énerve*. Elle se moquait de moi ? *Et elle m’aide pas cette idiote !*. Je tentais de rassembler mes idées, et de percevoir les nuances qui s’élançaient dans mon cerveau. Puis, toujours avec une voix trop forte, j’ouvris la bouche.

Je suis ton amie, après une très brève hésitation, j’ajoutais, et tu m’inquiètes !

Charlie se releva brusquement, sa taille ridicule m’explosa au visage. Elle me perçait de son regard tout vert. J’avais l’impression qu’elle me tordait dans ses yeux ; j'étais une bouillie informe dans ses prunelles.
De sa ceinture, elle extirpa sa baguette qu’elle pointa vers moi.
*Merlin !*. Ma propre main était déjà plaquée contre mon arme, dans ma poche ; c’était un réflexe.
Je ne la sortais pas puisque j’avais largement le temps de contre-attaquer le petit niveau de Charlie, et je ne voulais pas la pousser à utiliser un sortilège. C’était une Gryffondor, j’étais certaine qu’elle attaquerait si elle se sentait ne serait qu’une once menacée.

J’vais pas t’balancer d’sort, j’en ai pas b’soin, elle pointa sa baguette vers le plafond et de l’autre main, avec son index, elle désigna l’extrémité de celle-ci, comme tu comprends rien, j’ai juste à t’planter ça dans la tempe pour qu'tu fermes ta grande bouche.

Je me sentais comme écrasée sous la compréhension de ses mots ; et je devinais que mon envie de gonfler était due à cet écrasement. Je contractais mes muscles, poussant sur la pointe de mes pieds imperceptiblement, ouvrant mon visage à une concentration pointue ; je gonflais, gonflais.
Charlie, après un effort apparent de volonté, rangea sa baguette et fit trois pas vers la porte de sortie avant que je n’ouvre la bouche d’une voix transformée, douce ; moi aussi poussant sur ma volonté :

Tu ne fuyais jamais, j’avais laissé ma voix s’exprimer avec ses couleurs profondes, puis j’ajoutais une teinte qui donnait un visage à ma douleur : « Avant ».

Elle ne s’arrêta pas. Son corps entier était en train de s’échapper comme un lâche. J’observais mon amie et sa petite enveloppe me couler entre les doigts sans rien pouvoir faire. *Je veux pas*. Oui, c’était plutôt moi qui ne voulais pas faire quelque chose. En aucun cas je me permettrais de l’attaquer alors qu’elle ne me regardait pas. Je ne pouvais pas l’arrêter, impuissante que j’étais, serrant ma baguette entre mes doigts puissants.
Elle tourna la poignée, activa le mécanisme millénaire et le battant s’écarta de son chemin.

Tu ne me salues même pas ?

Mes pensées étaient craquelées autour du Tournoi, de Bristyle et de *Yuzu* la Japonaise, mais mon cerveau en avait décidé autrement. Mes mots n’étaient rattachés qu’à moi, et je savais que Charlie — en ce moment — pouvait entendre n'importe quels mots pourvu qu'ils ne proviennent pas de moi. Qu’elle s’en aille aussi brutalement était porteur de douleur, je ne pouvais pas m'empêcher de la ressentir. Mes compétences démesurées et mes connaissances élargies ne me servaient à rien face à Charlie. Je me sentais idiote, encore plus qu’elle ne l’était.
Alors, j’explosais.

Je-n’sais-plus-quoi-faire-Charlie !

Mes mains étaient sorties de mes poches, loin de mon arme. Je fis deux pas en avant, vers cette porte béante remplie d’une Charlie.

J’aimerais prendre soin de toi mais tu m’rejettes !

Pratiquement à l’extérieur de la salle, elle se retourna vers moi, le regard inexpressif. Son vert ne portait rien, à part une nuance de lassitude ; peut-être se trouvait-elle en son sein, ma douleur. *Nom… Nom de…*. Je sentais mes émotions se mélanger pour former des couleurs que je me forçais à cacher. En aucun cas je ne voulais trop m’emporter face à mon amie, ce serait destructeur pour moi.

Je suis désolée d’avoir… je manquais d’air, alors je repris une longue inspiration, désolée ne pas avoir été prése…

Ta gueu…

Heurtée, j’écarquillais les yeux. *Je…*. Cette injonction, elle l’avait déjà utilisée contre moi, et j’avais haï la sensation qui s’était emparée de mon corps. Alors, je restais ainsi, immobile, la réflexion coupée, les couleurs choquées, la peinture gravée.
Le regard de Charlie changea, il se chargea d’une émotion que je décelais comme étant de la culpabilité. En tout cas, je l’espérais profondément.
Elle détourna ses yeux des miens pour lustrer le sol de son regard coupable. Je pouvais ressentir comme une certaine gêne en elle, c’était étrange à quel point – parfois – je pouvais comprendre ses émotions. *Regrette*.
En cet instant, je maudissais mes faibles connaissances en Legilimancie. Une nuance d’un blanc cassé s’insinua dans mes sens. *Louna*. Ce n’était pas le moment d’y penser. J’agitais mes pensées avec brusquerie, tout en ne quittant pas Charlie du regard.

La fille au regard de jade-coupable s’introduit à nouveau dans la salle. Lentement. Donnant l’impression que ses mouvements étaient calculés. J’en peignais toutes les aspérités sur une belle toile, me permettant de ne pas solliciter mes pensées amères. D’une main résolue, elle referma la porte puis posa ses yeux vers le centre de la salle. Elle resta plusieurs secondes ainsi, dans un silence que je ne supportais pas, mais que je m’efforçais de ne pas rompre. Je savais déjà que ses yeux observaient ses manuels qu’elle avait oubliés dans sa fuite. Charlie était finalement restée, mais je n’arrivais pas à ressentir la moindre joie ; son injonction étouffait encore mes sentiments. Elle était encore là à cause d'elle-même, à cause de sa culpabilité ; ce n'était pas moi qui avait réussi à lui faire changer d'avis.
« Yuzu… ». *Yuzu*. Son souffle qui n’était qu’un murmure me parvint clairement. Elle avait la tête baissée, mais son corps restait stoïque ; toute gêne avait disparu, je le voyais si fort.
Je me demandais pourquoi elle était restée debout à côté de *Yuzu* la porte, mais ce n’était pas important.
J’attendais, toujours avec ce même désir de ne plus la brusquer.

Elle a l’même regard qu’Papa.

Je sentis mon visage se froisser, affublé de rides d’ahurissement. *Yuzu*.

Et j’l’aime parce qu’elle m’aime pour de vrai.

Les rides laissèrent place aux nervures de mes traits dilatés. Dans l’épanchement qui me faisait face, je ne savais plus où me situer. Étais-je l’amie ou la confidente ? L’intime ou la distante ? Je me perdais dans les mots de Charlie qui étaient bien trop saturés par rapport à mes attentes. Je ne savais pas quoi dire, ni comment réagir. Je ne savais plus si j’avais raison ou tort. La seule chose dont je pouvais être certaine était mon trouble. Charlie m’avait répondu sincèrement, même si je n’arrivais pas à expliquer pourquoi. Dans un sens, mon amie agissait comme à l’époque, sans me mentir ; je trouvais cela perturbant, mais si plaisant. Je ne me sentais aucunement mal à l’aise, même si je n’arrivais pas à définir ce que je ressentais réellement. Je n’étais plus habituée à la Charlie sincère, même mes pensées étaient troublées de teintes multicolores.

Quand tu… sa voix s’évanouit pendant une courte seconde avant de reprendre son rythme lent, le regard toujours baissé, tu la rencontreras avec moi, t’auras plus à t’inquiéter.

*Hm...*. J’avais envie de la croire, mais le contenu de ses mots n’était pas important en ce moment, c’était la façon dont elle me les disait qui me remplissait le cerveau d’importance. C’était unique, précieux. Son ton était sincère et sans détour. J’aimais cette Charlie-là, celle qui m’avait marquée à l’époque. J’avais envie de lui faire comprendre que j’acceptais ce qu’elle me disait, alors — sans réfléchir — je soufflais simplement : « D’accord chérie ».
Cette fois-ci, je n’avais pas honte de l’appeler ainsi. Je l’avais toujours fait quand nous étions bien plus jeunes. Dans son élan de sincérité, je voulais lui montrer que j’aimais l’entendre sans mensonges, exactement comme avant.
J’attendis quelques secondes qui passèrent bien trop lentement. Charlie ne me donnait toujours pas l’impression de relever mon approbation.
Soudainement, elle me demanda :

C’est pour ça qu’tu voulais m’voir ?

Elle ne me regardait plus dans les yeux, ce qui me permettait d’avoir tout le luxe de pouvoir l’observer sans une quelconque gêne. *S’il faut le faire…*. Pour l’instant, je mis de côté cette Japonaise qui ne m’inquiétait plus autant. Et même si j’avais une réticence à changer de sujet — puisque je risquais de détruire le peu de sincérité qui s’écoulait de Charlie — je devais lui parler du Tournoi.

Je voulais te féliciter pour ta sélection…

Une seconde, quelques traits de silence.

Deux secondes.

Ah…

Elle avait ouvert sa bouche pâteuse, noyée dans la vase. Le regard toujours rivé sur le sol, son petit mot me renvoyait l’image d’un soupir.

Et te donner quelques conseils.

Comme pour ponctuer mes mots, ses yeux se plantèrent dans les miens en un point final. Son vert était fatigué, terne, et je trouvais cela étrange que sa couleur morose provoque en moi des nuances aussi vives. Son absence de teinte déclenchait le déchainement de la mienne. Alors, à mon tour, je ressentais l’envie de me décharger pour l’obliger à me considérer aussi fort que je le faisais en ce moment.
Un frisson traversa mon corps, l’excitation et la peur se mêlaient en symbiose irisée. J’allais enfin me confronter à Charlie pour la comprendre ; j’avais hésité pendant de longs mois, repoussant l’échéance pour ne pas briser le lien fébrile qui tanguait entre nous.
Mais en cet instant, je sentais que ce même lien s’était fortifié, les filaments qui le composaient étaient légèrement plus stables, plus résistants. C’était le moment parfait pour frapper dessus sans outrageusement risquer de le briser.

Tu sais que Loewy recherche un autre partenaire à Xue ?

Son vert était immobile, toujours aussi intouchable. Charlie me fixait de ses grands yeux. Je n’étais pas certaine de discerner ce qu’elle pensait, alors j’attendais avant d’interpréter. De toute manière — même si j’avais de la peine à l’admettre — j’étais incompétente pour l’interprétation des comportements.
Ma première question était destinée à ne pas brusquer la fille au regard de jade. Aborder le sujet avec douceur et finir par savoir si elle entretenait encore un lien avec Bristyle. *Aelle*.

Ouais j’ai entendu.

Je remarquais que son ton était à nouveau devenu neutre, comme si elle parlait à un professeur ou à un quelconque inconnu. Pourtant, son vert demeurait inlassablement le même. Si terne, si vide. *Merlin…*. D’un mouvement sec, elle détourna ses yeux des miens, comme si elle avait soudainement trouvé un quelconque intérêt au sol.

D’accord… répondis-je en enchainant presque aussi vite : « Je me sens vraiment triste pour Bristyle ».

Mon cœur accéléra ses battements, je ne savais pas si c’était l’œuvre de ma phrase ou la prononciation du prénom. J’avais longtemps appréhendé le silence qui allait suivre cette affirmation, et je n’étais pas déçue de constater le mutisme actuel de Charlie. J’allais ouvrir à nouveau la bouche quand sa voix s’éleva : « Ouais… ».
J’eus furtivement le temps de sentir mes sourcils se froncer que je me lançais déjà sur l’occasion.

Merlin ! Tu la connais ?

Cette phrase s’était lacérée dans ma gorge, elle avait tonné d’une difficulté d’élocution que je n’aurais pas imaginée. J’espérais que mon ton ne serait pas trop décelable, que Charlie ne ferait pas attention. *Je rêve*. J’avais grand espoir, même si je savais déjà qu’il était très mince. Presque inexistant.
Sa tête ne se releva pas vers moi.

Non, affirma-t-elle, durement. Je savais qu’elle n’avait pas encore fini sa phrase — ses lèvres étaient réparties dans un nouveau mouvement — mais je ne pouvais pas m’empêcher de la maudire dans mon esprit. Elle recommençait à me mentir. « …c’que j’dis, c’est qu’ça doit être chiant d’être remplacée ». *Continue à mentir, c’est ça*. Je n’étais pas certaine que la deuxième partie de sa phrase était un mensonge, mais je n’accordais pas d’importance à cette partie-là. J’étais uniquement focalisée sur sa première négation.
Je sentais la frustration et la colère grandir en moi, mais mon esprit était détaché de mon corps. Je ne devais rien montrer, pour n’éveiller aucun soupçon. *Par le sang des Centaures, Charlie !*. Je me devais d’attaquer avec mes mots. Je n’allais pas en rester à ce calme plat, même s’il fallait que j’use de mensonges, j’étais prête à le faire pour une fois.

Ah, d’accord… réfléchissant une seconde, je continuais, moi, je suis réellement triste pour elle, comme on se connait.

La concentration de mon regard était extrême, je ne devais rien rater de ce qui pouvait émaner de Charlie. Sa tête était toujours baissée, ses petits bras pendaient naturellement autour de son corps et ses talons flottaient calmement à quelques millimètres de la roche. Elle me donnait l’impression d’être figée, comme une grande peinture, mais je ne savais pas si c’était réel ou si elle était ainsi depuis quelques instants déjà. Tel mon regard fixant une grande peinture, lorsque je me concentrais sur un point, je savais que je ratais le spectacle des autres. Ainsi, je devais prendre de la distance pour tenter d’appréhender toute la toile, mais en cet instant j’avais le corps bloqué. Impossible de reculer, j’étais lancée.

On se verra plus maintenant…

Elle veut plus t’voir ? me questionna-t-elle directement.

*Que…*. Une grimace déforma mes traits, j’en profitai pour remonter mes lunettes. Je ne comprenais pas où elle voulait en venir avec sa question, mais je répondis tout de même.

On ne s’est jamais vues à l’extérieur de l’école, alors pourquoi pas…

Il y eut comme un flottement, une lévitation du temps ; puis la tête de Charlie se releva, accompagnée de son vert étrange. *Par toutes les magies*. J’étais face à un regard unique. Le vert qui me faisait face était composé d’une nuance aussi sauvage que douce. Le morose avait disparu, envolé, découpé. Laissant place à un regard que je n’avais jamais rencontré, une nouvelle facette de Charlie que je découvrais.

À l’extérieur ? me demanda-t-elle avec un calme qui ne pouvait être que contrôlé.

Son ton était toujours aussi neutre, ce qui lui conférait une essence d’effroi à mesure que le temps s’écoulait. Je me sentis brusquement mal à l’aise, bien plus que je ne l’avais jamais été face à Charlie. Je ne pouvais pas supporter son vert trop calme, trop perçant. En serrant les muscles, je détournais les yeux vers la fenêtre la plus proche. *Merlin…*. J’étais maintenant certaine que Charlie était la fautive envers Aelle ; horriblement certaine de mon avis. Une pensée très noire s’engouffra dans mes réflexions, mais je ne la repoussais pas cette fois-ci, je laissais Aelle m’emplir une partie du cerveau.
Je réfléchissais vite en me rendant compte que j’avais compris trop tard, mais j’avais tout de même fini par le comprendre.
En observant la lumière extérieure s’amoindrir à travers les carreaux sales, je retournais cette information dans mon cerveau : Charlie ne savait pas qu’Aelle était exclue. Analysant ce savoir sous tous ces angles, je me demandais si Charlie allait perdre son faux-calme, dans un instant.
Je ne savais pas si c’était de l’excitation ou de la peur que je ressentais.

Elle a été exclue de l’école.

Une seconde.
De tous les silences, celui-ci était le plus intense ; marqué par l’éclat d’un regard invisible.
Deux secondes.
Je n’allais pas tourner pas mon regard vers Charlie, je savais déjà qu’elle me transpercerait si j’osais le faire. Il était également possible qu’elle soit sous le choc, et qu’elle ne soit pas en train de m’observer. Mais je sentais la force de ses yeux posés sur mon corps, ratissant la sincérité qui pouvait accompagner mes paroles.

De quoi ?

Une question rhétorique, mais pour laquelle je devais apporter une réponse appuyée. Je sentais l’arrivée de la tornade, et je m’accrochais à notre lien comme si c’était l’unique chose qui persistait. Je n’avais pas prévu de lui annoncer l’exclusion de la fille-aux-cheveux-châtains, cela compliquait tout, et tellement de détails. Mes plans étaient en péril.

Tu ne savais pas pour son exclusion ?

Répondre à la rhétorique par la rhétorique, c’était tout ce que je savais. Mes maigres connaissances en relations étaient pleinement sollicitées.

Mais non, j… elle s’interrompu, deux minuscules mots lancés dans la réalité de son propre cerveau. J’étais certaine qu’elle avait pensé à voix haute, la nouvelle devait être trop percutante. Pourtant, elle se taisait, et l’explosion que j’attendais n’arrivait pas.
J’aurais dû m’en douter, Charlie ne laisserait rien transparaître de sa relation avec Aelle ; elle allait me la cacher jusqu’au bout. De mon côté, je ne pouvais rien lui en dire, car je m’étais promis de ne jamais lui avouer l’interception de la lettre d’Aelle. *Parfait*. Mon amie était en difficulté, un combat intérieur se déroulait entre elle-même et ma présence. Je pouvais enfin la regarder.
Ma tête pivota dans sa direction. À ma grande surprise, elle paraissait bien plus calme que ce que j’aurais pu imaginer. Elle avait le regard fixé sur la même fenêtre que je venais de quitter, et le seul signe qui me permettait de déceler qu’elle n’était pas dans son état normal se résumait à son absence de confrontation visuelle.
Les yeux rivés sur cette fenêtre, elle restait immobile, son vert paraissait lui aussi étrangement calme. Tout paraissait faussement paisible dans ses traits, l’illusion de réalisme était frappante ; je pouvais presque me faire croire qu’elle se sentait soulagée. *Si ?*. Il était possible que Charlie se sente réellement bien, finalement.
Je n’arrivais pas à savoir.

Virée définitivement ? me demanda-t-elle d’un ton toujours aussi neutre, mais il y avait comme un arrière-goût de retenue. Comme si cela était dur pour elle de formuler ses phrases.

Je remarquais un détail qui m’avait échappé, ses mains ne pendaient plus autour de son corps, elles étaient profondément enfoncées dans les poches de sa robe, et je constatais qu’à travers le textile, elles se tortillaient lentement, ces mains.
Ses mains.

Oui… répondis-je en marquant une pause. J’expirais longuement, sans quitter des yeux le corps trop petit qui se tenait trop droit. « Perdre une personne aussi intéressante est vr… d’une complexité spéciale ».

J’avais lancé la phrase, c’était fait ; insinuer un lien plus fort que ce que Charlie pouvait penser. Je n’étais pas dans le mensonge, Aelle était vraiment intéressante. J’évitais de mentir pour l'instant, laissant cette alternative en dernier recours.
C’était prévisible, la fille au regard de jade abandonna sa fenêtre pour se planter dans mon propre regard. Je ne l’affrontais pas, préférant garder ma focalisation sur son corps et plus précisément sur ses mains qui venaient juste d’arrêter de se tordre.

Tu l’aimes ?

Je remontais mes lunettes. *Merlin…*. J’avais toujours trouvé que sa façon d’exprimer ses émotions était touchante. Sa manie de tout exprimer en mots d’amour était un trait que j’aimais chez elle. Pourtant, cette fois-ci, cela me dérangea. Même si je comprenais ce qu’elle voulait dire, c’était la façon qu’elle avait de le dire que je trouvais irritante. Alors, je décidais de répondre par la défensive.

Pourquoi cette question ?

‘savoir si t’es triste ou juste déçue.

Elle répondait rapidement, me donnant l’impression de ne pas réfléchir même si je savais que c’était faux. Elle avait déjà réfléchi à tout ce qu’elle me disait. De mon côté, je n’avais pas envie de brasser toutes les possibilités, puisque je savais que j’allais me tromper en relations.

Je ressens un peu des deux Charlie.

Inconsciemment, je remontais mon regard vers le sien.
Une seconde.
Deux secondes.

Donc tu l’aimes, conclut-elle en se dirigeant vers moi, le ton horriblement neutre.

Non, elle ne venait pas vers moi, mais plutôt vers ses manuels pour s’assoir dessus. *Tu as raison, j’apprécie cette fille*. Ses petites mains ne sortaient pas de ses grandes poches, et sa voix vidait le silence de sa présence.

Mais fais attention, j’ai croisé son r’gard, elle laissa une microseconde s’échapper, et il m’a fait flipper.

Sachant ce qu’elle avait fait à Aelle, je trouvais Charlie bien trop hautaine, méprisante ; en cet instant, elle me donnait l’impression de n’être qu’une petite peste. Je frottais mes mains contre mon corps, le froid commençait à me glacer les muscles.

Ah oui ?

Ouais… elle se racla bruyamment la gorge, et arrangea l’élastique bleu qui tenait ses cheveux attachés. Je ne trouvais rien à redire, et sans savoir pourquoi j’en étais aussi certaine, je savais que c’était Charlie qui avait fait mal à Aelle. Même si les souvenirs de cet été n’étaient pas en faveur de cette certitude, je me disais que la fille au regard de jade n’était qu’une enfant, et que provoquer une telle douleur en Aelle l’avait mise dans un état de profond regret ; ce qui expliquait sa propre douleur. « T’as vu ? Moi aussi j’m’inquiète pour toi ». Toutes les nuances qui emplissaient mon cerveau se firent violemment diluer face aux mots de Charlie. Les teintes s’allongeaient pour s’évaporer en longs filaments meurtris.
Pendant un instant, j’avais oublié le regard tout vert fixé sur moi.

C’est gentil…

C’était bien plus un murmure qu’une réelle réponse, je n’arrivais pas à totalement quitter le flot de mes pensées. J’étais ballotée par tant de questions, tout en me rendant compte que j’avais envie d’envoyer une lettre à Bristyle *Aelle*. Cette envie gonflait dans ma poitrine, et m’insufflait de belles nuances assombries. Il n’y avait qu’avec Aelle que les teintes sombres m’étaient plaisantes.
J’avais une idée.

Juste avant que je t’aide pour le tournoi, je dois envoyer un hibou à Aelle, expliquais-je en articulant le plus clairement possible ; et mon esprit se fit attaquer.

*Nom d’un Sang-de-Bourbe !*. Le regard trop vert se transforma, déborda de puissance déployée contre moi. J’avais les yeux happés par le vert, mais je voyais la mâchoire de Charlie se contracter et ses traits se durcir. « Je… ». Je ne savais plus quoi dire, je me sentais bien plus agressée que si elle avait utilisé sa baguette. Dans la nuance qui la composait, je me voyais meurtrie, désarticulée de mes pensées. Et…
Tout s’arrêta brusquement.

Le regard de jade s’était détourné, et la brûlure de l’air dans ma gorge m’éclaboussait au visage. « Merlin… ». J’étais abasourdie, je m’étais arrêtée de respirer sans m’en rendre compte.
Une seconde.
Et je ne pus pas empêcher mes mots de s’échapper : « Pourquoi tu m’as regardée comme ça ? ». En ce moment, je voulais uniquement qu’elle se dévoile à moi. Je ne voulais plus qu’elle se cache, ni qu’elle me mente. Je n’acceptais plus ses apparences trompeuses, ni son contrôle de soi dérangeant.

J’t’ai regardée norma…

Non-Charlie, rétorquais-je aussitôt sans même lui laisser le temps de finir sa phrase. Elle laissait son regard sur la fenêtre, mais je voyais qu’elle essayait de contrôler ses émotions. Ses mains s’étaient mises à bouger sous sa robe. « Tu m’as regardée comme si tu me détestais ».

Elle laissa échappa un très court rire qui me hérissa tous les poils de mon corps. *Tu t’moques de moi ?*. Ce n’était pas une situation propre à rire ! La gêne que je ressentais s’accentua soudainement. J’étais inconfortable, et mon corps me donnait de plus en plus l’impression d’être superflu, de disposer de bien trop de membres.

Même après tout c’temps, t’as toujours trop d’mal à m’comprendre.

Mon fil de pensée se figea. Cette phrase m’était parvenue avec une sincérité bien trop grande pour qu’elle ne me blesse pas. *Merlin…*. Toutes les émotions qui emplissaient mon cerveau s’inversaient, s’entrechoquaient, pour ne laisser que cette phrase blessante.
L’instant d’avant, j’avais eu envie de fuir cette fille qui me mentait sans relâche ; et l’instant présent, j’avais envie de me confronter à cette fille qui m’en voulait encore. Ne sachant plus vraiment si je devais chercher à me racheter ou à me défendre, j’observais simplement ses traits douloureusement neutres ainsi que son regard terne, planté sur la fenêtre.
Alors, si la nuance de haine que j’avais perçue dans son regard était fausse, qu’est-ce qui était vrai ? Percevais-je uniquement ce que je voulais percevoir ou Charlie était-elle en train de me retourner le cerveau ? *Je suis perdue…*. J’avançais de trois pas pour arriver juste en face de mon amie.

Comment tu veux que j’y arrive en… alors que… je m’arrêtais, me rendant compte que je bégayais. Je pris une longue inspiration, et je continuais en utilisant ma voix la plus douce, je ne peux pas te comprendre si tu me mens.

Charlie extirpa une main de sa poche et la monta au niveau de son visage, elle se gratta lentement le sourcil gauche ; cela en devenait hypnotique, alors que j’attendais une réponse à la phrase la plus importante que je lui avais imposée en cette soirée.
Je la surplombais de toute ma hauteur. Ainsi assise, elle avait l’air d’un vulgaire elfe de maison ; la laideur en moins. La fille au regard de jade-indéchiffrable se leva. De gestes rapides, elle ramassa ses manuels pour les plaquer contre sa poitrine, puis elle se tordit le cou vers mon regard.

On va envoyer ce hibou ou on va crever ici ? articula-t-elle d’un ton que je qualifierai d’enjoué, tout en me tendant sa main gauche.

Je n’appréciais pas ce changement de comportement et d’humeur, cela sonnait faux à souhait. Elle ne répondait pas à ma question, j’en tirais donc mes propres conclusions.

Ça veut dire que tu me mens ?

J’déteste les mensonges, t’sais bien.

Je fronçais les sourcils jusqu’à sentir mes oreilles se tirer. *Merlin, c’est fatiguant*. Un profond soupir s’échappa de mes lèvres. Mon regard restait planté dans le vert trop terne, espérant y apercevoir le moindre changement de teinte.
Je ne savais plus quoi faire, je me rendais compte que j’avais tout simplement perdu la confiance de Charlie ; même si je m’étais persuadée durant tout cet été que ce n’était pas possible, j’étais à présent dans l’obligation d’admettre cette réalité. La fille au regard de jade se méfiait de moi, et sa main tendue dans ma direction n’était que le mirage de notre lien : palpable, mais inutilement présent.

Mais j’pense qu’c’est bien de s’détester un peu, me souffla-t-elle en rapprochant sa main de mon visage, sans me toucher. Ses traits étaient d'un sérieux spectaculaire, portés par sa mâchoire serrée.

Un reflet traversa son vert, comme un sortilège informulé ; vif, éclatant, éphémère. *Merlin…*. Je sentis un baume s’appliquer sur mes pensées douloureuses, une douceur sur la blessure que m’avait infligée mon amie. *Enfin avoué*. Mes lèvres s’étiraient en un sourire entre le soulagement et la distance. *Il s’est enfin passé quelque-chose*. J’avais encore mal, mais un peu moins.
Dès que mon cerveau saisissait la sincérité de Charlie, je ne pouvais pas m’empêcher de ressentir une joie caractéristique propre à cette fille. C’était un bien-être simple, comme j’en ressentais rarement, couplé d’une nostalgie étrange. Même si je sentais la fébrilité de notre lien, Charlie ne détruisait pas ce qu’il en restait ; et je lui en étais reconnaissante.
D’un geste lent, je saisis la main qu’elle me tendait.

Allons-y, lui soufflais-je de la même douceur que mes gestes.

« Bienvenue chez Toi »

Le Papillon d'En-Haut SOLO
La Volière, 7ème Étage


Darcy Crown
Serdaigle, 17 ans



Une gigantesque fresque de regards me sondait, chaque volatile se demandait si la tranquillité de sa journée aller se briser par ma présence. De mon côté, je les sondais aussi bien qu’ils le faisaient, d’un regard appuyé, l’esprit concentré. Un étroit ruisseau d’un noir indéfinissable coulait dans mon cerveau, le sillage d’Aelle dans mes pensées. Avec l’éphémère instant que l’on avait passé ensemble, j’essayais de construire une cohérence entre les informations que je pouvais rassembler sur elle. Je me rappelais de ses yeux brillants lorsqu’elle observait mon flacon de Veritaserum et aussi l’armure dans le couloir. *Hm…*. Cela ne me donnait pas beaucoup d’informations sur ses goûts de teinte… La nuance du plumage que je devais choisir était primordiale, en aucun cas je lui enverrais un volatile aléatoire, alors je parcourais minutieusement leurs teintes du regard.
Si je m’attachais uniquement à la couleur de ma potion et de cette armure, le spectre était très clair, à la limite du translucide. Le blanc ou le gris clair. *C’est idiot*. C’était d’autant plus idiot que les volatiles de l’école étaient quasiment tous de la même race, aux couleurs marron-foncé ou marron-clair.
Je remontais mes lunettes.

Leurs airs rabougris me faisaient de la peine, et mon instinct ne s’éveillait pas face à eux ; aucun ne m’attirait. Je regrettais ma propre chouette qui n’était pas encore revenue, le temps de réponse interminable de ma mère m’exaspérait. « Bon… » soupirais-je en observant la saleté du sol. *Merlin…*. C’était ignoble, la roche était maculée de fientes, je n’allais jamais pouvoir m’asseoir sur ce dépotoir.
Je fis volte-face, mon regard s’accrocha à Charlie, toute petite là-bas, en dehors de la volière, sur le perron des marches. Elle était debout sur ses trois manuels empilés — sur la pointe des pieds — avec son buste à moitié penché par-dessus la balustrade. Je ne savais pas ce qu’elle observait vers le Parc, mais elle me donnait l’impression de pouvoir basculer à chaque instant.

Fais attention Charlie.

Ma voix fut emportée par le vent, j’eus peine à m’entendre moi-même. *C’est pas grave*. Je laissais mon regard quelques secondes sur elle en guise de surveillance, laissant le champ libre à mes nuances pour s’épanouir.
Les quelques élèves que l’on avait croisés lors de notre chemin vers la volière portaient des regards singuliers sur Charlie. Les plus âgés avaient tendance à me saluer en première, puis leurs yeux glissaient vers mon amie, pour enfin revenir vers moi, les pupilles dilatées par l’incompréhension. Quant aux plus jeunes, à l’instant même où ils voyaient Charlie, soit ils se mettaient à la toiser outrageusement du regard, soit ils commençaient à chuchoter tout aussi outrageusement entre eux, leurs regards ne faisant jamais attention à moi, l’invisible.
Ces observations avaient accentué ma peur quant aux conséquences de ce Tournoi ; la toile qui en émanait avait une couleur disgracieuse, distendue, semblable à du violet en putréfaction. Et je ne savais pas quoi lui dire pour l’aider, excepté un peu de savoir théorique et quelques points sur la Magie Chinoise, c’était tout ce que je pouvais lui apporter. Je n’avais rien prévu. Elle risquait d’être réellement déçue.
Pourtant, je n’appréhendais pas le peu que j’avais à lui apporter, j’étais déjà assez inquiète face à la friabilité de notre lien. Cette contemplation douloureuse me suffisait amplement en cette après-midi.
Un soupir traversa mes lèvres serrées.
C’était une enfant, cette fille au regard de jade. La seule petite qui importait pour moi dans toute l’école, je devais l’accepter. *Bon…*.
D’un mouvement de l’index, je remontais mes lunettes. En regardant autour de moi, seul persistait mon dégoût. Je ne pouvais pas me résoudre à écrire dans cette volière, j’avais oublié à quel point elle pouvait être repoussante, cela faisait bien trop longtemps que je n’avais plus utilisé ses services. En temps normal, mes lettres étaient écrites à l’orée de mon lit, dans la lumière dansante d’un jaune singulier, mouvant ; et ce, pour la quasi-totalité des lettres envoyées durant ma scolarité. Alors je comprenais la réticence de mon cerveau rien qu’à l’idée d’écrire loin de mon lit. Les nuances de mon esprit ne reflétaient aucune couleur, aucune teinte lorsque je pensais aux mots à écrire. Cette lettre se résumait au sombre ruisseau qui coulait paisiblement entre les sillons de mon cerveau, et je ne pouvais pas me résoudre à la rédiger en compagnie de cette unique teinte ; trop extérieure.
Mon regard s’immobilisa sur un hibou rabougri, perché sur le plus haut rayon de cette volière. Il respirait très lentement en gardant les yeux fermés malgré ma présence. Il était certainement le volatile le plus âgé de toute la pièce, les plumes au niveau de son cou commençaient à se dégarnir de vieillesse. *Pauvre petit*. J’étais curieuse de sonder les restes de son regard, mais son sommeil était bien trop profond. *Il est temps*. Tout en réprimant un frisson de froid, mes yeux voyagèrent vers Charlie — toujours aussi dangereusement penchée sur le monde. *J’aurais dû écrire la lettre avant*. Il était hors de question que je m’attèle à l’écriture dans cette pièce puante, alors je rejoignis la fille au regard de jade sur le petit perron.

À ma grande surprise, dès que je fis un pas en dehors de la volière, le vent disparut ; laissant place à une légère brise aussi douce qu’une nuance diluée. *Par Merlin…*. Ce phénomène n’était pas naturel.
Je me retournais à moitié pour analyser la pièce bondée de volatiles. Diverses particules témoignaient d’un vent tournoyant, identique à celui que je ressentais quelques secondes plus tôt. *Mais… C’est réellement le pire endroit de l’école !*. La structure de la pièce permettait au vent de se doter d’une force tourbillonnante qui persistait uniquement dans cet espace. Rien n’était agréable dans cette volière : l’odeur, la crasse, les volatiles ou l’architecture, tout était à repenser. *Pas le moment*. J’avais laissé mes pensées s’échapper un instant, libérant leur déferlement sur l’inutile volière. *Bristyle*. Les fresques de mon cerveau appréhendaient l’écriture de cette lettre, c’était l’unique raison valable pour expliquer la force de mes pensées vagabondes. Je devais me concentrer, ce n’était qu’une lettre. *Loin de mon lit*. J’avais prévu de lui écrire sur une des références de parchemin les plus coûteuses, je savais qu’elle pouvait en saisir l’ampleur au vu de son Sang-Pur ; puisqu’envoyer un tel parchemin à un né-moldu était aussi pertinent qu’offrir la baguette de Sureau à un bambin-moldu.
Cela concernait également quelques sang-mêlés, malheureusement ; mon regard s’accentua sur le corps de Charlie. J’avais encore une multitude de questions à lui poser, je ne voulais pas laisser s’échapper cette occasion de me rapprocher d’elle.

Charlie ?

Sa minuscule caboche noire se tourna vers moi, ce qui me permit de constater qu’une de ses petites mèches s’était échappée de son élastique, claquant librement au vent. « Mmh ? » me répondit-elle comme un grognement, me toisant durement de son vert. *Opaque*. Elle devait certainement se douter que je n’avais pas encore envoyé ma lettre, ce qui signifiait que je voulais lui parler et non pas lui annoncer que l’on pouvait partir.
Voilà pourquoi elle me perçait de son regard qui me reprochait de ne pas la laisser en paix. *T’as raison*. Il était temps d’écrire cette lettre. « Tu peux me prêter un de tes manuels ? » lui demandais-je en désignant ses livres du menton.

Bah tu peux pas écrire par terre ?

Ses bras étaient encore ballants par-dessus la balustrade, et son cou tordu à l’extrême portait son visage aux sourcils relevés, ahuris. *Non mais…*. En guise de réponse, je fis une moue d’adulte tout en soutenant son regard, pour bien lui rappeler qui j’étais. Une seconde.
Deux secondes.
Puis un soupir de dépit finit par déformer ses traits. *Ah…*. Cela me surprit de sa part, j’oubliais bien trop souvent qu’elle était encore très jeune. Lorsqu’elle s’accroupit, un craquement d’os se fit entendre au niveau de ses genoux ; je ne pus pas empêcher une furtive grimace de traverser mon visage. Ces craquements me donnaient des frissons.

Celui-là ? me questionna-t-elle en levant le manuel de Métamorphose, deuxième année — de vieux souvenirs. Avant même que j’ouvre la bouche pour répondre, elle leva un autre, ou celui-là ? C’était le manuel d’Histoire de la Magie. « En gros, est-c’que tu veux le p’tit-fin ou l'gros-tas ? » continua-t-elle en me désignant l’un et l’autre à tour de rôle.

J'veux bien le petit et fin.

Tant mieux, siffla-t-elle en me tendant le manuel de Métamorphose, j’allais galérer pour voir si tu m’avais volé l’autre.

Hm, merci.

À l’instant où mes doigts se posèrent sur le livre, Charlie le lâcha pour retourner sur son piédestal, qui ne comportait plus que deux manuels ; elle se pencha moins dangereusement que tout à l’heure, puis se figea dans cette position.
Je me laissais aller à l’observer quelques secondes ainsi, une certaine harmonie se dégageait de tout cela ; cet instant très simple me plaisait pendant que la brise s’occupait d’embellir le tout. *Il est temps*. Je n’allais pas rester éternellement sur ce perron, alors je baissais les yeux sur le manuel de Charlie. La teinte qui habillait ce livre était d’une beauté profonde, je l’avais toujours aimée, ce bleu-saphir était pénétrant, sans pour autant être éclatant. Il grondait en multitudes de secrets, les préservant jalousement. *Par le sang des Centaures…*. De toutes les possibilités de support pour écrire ma lettre, celle-ci était étonnamment la meilleure. Elle m’inspirait. *Parfait, parfait*. D’un geste précis, je plongeais ma main dans le revers de ma robe pour en tirer le précieux parchemin vierge. Ses effluves me noyèrent les narines, elles étaient uniques. *Par-fait*. Ce parfum était le signe distinctif de cette série de parchemins, elle était inimitable, voilà pourquoi je l’aimais tant.
Je posais le parchemin délicatement sur le manuel pour sortir ma plume magique de ma main droite. De l’autre main, je tenais le livre en le calant contre mon ventre. Je m’assis faiblement sur la balustrade pour ne pas basculer de l’autre côté. *C’est l’moment*. Le mot « exclusion » était prédominant dans mes pensées, il tourbillonnait aussi fort que le vent de la volière ; et il était d’un noir si sombre qu’il se rapprochait de celui d’Aelle.

Je remontais mes lunettes. La pointe de ma plume lévitait sur le parchemin, il ne fallait pas que je me trompe, mon encre était irréversible. *Comme toutes mes lettres*. La mise en forme et l’agencement que j’utilisais se disposait en ligne dans mon cerveau. *Toi, moi, mélange, toi, moi*. La cohérence de mes hiboux était toujours identique, cela me facilitait grandement la tâche. *D’abord le premier toi*. Ma plume se pencha pour se poser doucement sur le papier.

Aelle


J’hésitais à ajouter son nom pour lui permettre de ne pas se sentir trop infantilisée. *Non, non*. Une lettre inutilement formelle était la dernière chose que je voulais faire.
De la pointe de ma plume, j’ajoutais la virgule. *Bon, un sur cinq*. Tout se compliquait à partir de la deuxième étape. Il fallait que je parle de moi uniquement. *Certainement une information*. Mais une information qui avait un rapport avec le sujet de cette lettre, sinon elle serait inutile. La noirceur du mot « exclusion » m’offrait son miel empoisonné. *Je n’ai pas le choix*. De toute manière, retarder le point central de mon hibou ne servait à rien. Je lui devais une sincérité.

Aelle,

Si une autre personne


Un instant de réflexion pour la tournure de ma phrase me paralysa ma main. Puis je continuais à gratter doucement le parchemin.

Si une autre personne s’était vue exclue de l’école, je n’aurais pas pris la peine de lui écrire.


C’était clair, précis et concis. C’était moi, aussi. Je n’avais rien à ajouter. *Parfait*. Le tour du mélange était arrivé.
Pour l’instant, j’aimais ce que dégageait ma lettre : un privilège. Un privilège qui était réel, je n’avais jamais envoyé le moindre hibou pour un élève exclu. *Bon*. Je devais nuancer mes mots à présent. Sans contraste, tout restait fade. Dans le mélange, j’hésitais entre utiliser la déception ou la colère. Je n’avais aucune idée des potentielles conséquences de l’une ou de l’autre. Tout ce que j’arrivais à voir, c’était que mes mots allaient être nuancés. *La déception m’est apparue en premier, alors…*. Ma plume plongea.

Je trouve cela dommage, ton comportement.


*Parfait*. Il y avait moi et toi dans la même phrase, c’était un bon mélange. Je continuais.

Et d’autant plus dommage de savoir nos chemins séparés


Le point final à cette phrase ne me plaisait pas. Je devais rajouter quelque chose pour que cela soit plus fort, plus réel. *On va plus se revoir*. Elle était trop jeune pour que l’on se rencontre en dehors de Poudlard, cette lettre n’était pas un au revoir, mais un adieu. *Merlin, c’est vrai*. Le comportement d’Aelle durant cette cérémonie était grave, je ne le comprenais toujours pas, mais des explications étaient inutiles à présent.

Et d’autant plus dommage de savoir nos chemins séparés à jamais.


Le point final avait trouvé sa place légitime. Et mes deux phrases étaient un parfait mélange de nous deux. J’étais satisfaite. *Encore une*. Il manquait néanmoins l’élément qui lui permettrait de me répondre plus facilement si elle en avait l’envie. *La demande*. Toujours dans le mélange, il fallait que cela nous touche toutes deux.

Je serais ravie de savoir vers quelle école tes parents vont te rediriger.


J’observais la simplicité de cette demande mutuelle bien tournée. *Parfait*. Il était temps de passer au deuxième toi, pour lequel je n’avais aucune idée. *Par toutes les magies…*. Un soupir fit grincer ma bouche. Tout en réfléchissant, je profitais du vide d’idée pour observer ce qui m’entourait. Le parchemin était tellement opaque que la teinte pénétrante du manuel était invisible en son sein. *Hm…*. Je relevais la tête.
À mes pieds, l’escalier pour redescendre s’étendait longuement, couché de tout son long. Sur ma gauche, Charlie et sa mèche libérée ne se lassait pas du paysage. Et face à moi, l’immense école imposait sa suprématie même dans la légère brume. Les trois composantes étaient belles à regarder, mais je n’avais toujours aucune idée pour mes mots. Je revoyais Aelle et sa manière de se déplacer proche de la mienne, sa même réticence pour le contact physique, cette même étincelle dans les yeux face à la magie ; elle observait le monde en prenant une certaine distance et c’était la meilleure façon de faire. Il fallait qu’elle reste ainsi, aucun changement ne devait s’opérer à ce niveau-là. *Seulement s’entretenir*. Mes mots n’étaient pas excellents pour cette partie-là, mais ils allaient suffire.

Prends soin de toi.


C’était le plus important, s’entretenir. *Je n’ai vraiment pas mieux*. Mes pensées s’accéléraient, le Noir s’agglutinait dans mon cerveau. Il était temps de vite en finir.
Je déglutis. *Deuxième moi*. J’y étais presque. *Tout complet, pour qu’elle me sache*. Ma plume se jeta sur les dernières boucles.

Crown, Darcy.


*Fin*. Je levais ma plume en l’air, serrant de l’autre main le manuel avec mon petit parchemin plaqué dessus. Cette lettre représentait tout ce que j’aimais : une aiguille précise et sans détour.
Ma plume rejoignit une poche spéciale que j’avais dans ma robe pour me permettre de contempler mon œuvre plus librement ; toujours dans la même logique, je me baissais pour déposer le sublime manuel sur la roche. *Cinq phrases*. La modération avait guidé mes mots, j’étais satisfaite.
Entre mes doigts se tenait ma lettre complète pour Aelle. *Parfait*. Malgré la légère confusion de nuance au deuxième toi, c’était une bonne lettre. *Bon*. Je retournais mon parchemin pour arrêter d’observer mes mots, autrement, mon envie de tout changer allait finir par prendre le dessus sur mon harmonie.
Avec une grande précision, je pliais le parchemin en deux ; tentant d’atteindre la perfection symétrique. Charlie faisait des mouvements de tête, je la voyais du coin de ma vision. *Presque*. Mes paumes se joignirent à plat, écrasant les deux parties de ma lettre. « Voilà… » mon souffle était si faible que la comparaison avec un soupir était légitime. Mon regard parcourait l’étendue d’ambre serrée entre mes doigts. *Il manque…*.

Ah !

*Merlin la décoration !*. Je jetais un coup d’œil à la fille au regard de jade ; aucune réaction, parfait. Je m’étais laissée emportée par mon cerveau. L’écriture de la lettre m’avait plongée dans une bulle étrange. Une bulle qui n’était pas totalement hermétique au monde extérieur même si elle le craignait. *C’est vrai…*. Bristyle m’avait procuré exactement cet effet.
D’un mouvement précis, je sortis ma plume ainsi que l’enveloppe correspondant au format de la lettre. Dans le cas extrême où mon hibou arriverait entre les mains d’un autre élève, je devais donner l’avertissement. Ma main comme support était parfaite pour simuler les bureaux sinueux de l’école. Tenant le parchemin et l’enveloppe, je plaçais le tout en biais sur ma paume. Mon poignet se tordit et la pointe de ma plume se mélangea à l’enveloppe.
J’utilisais mon écriture la plus formelle, la plus calligraphiée pour dissuader les curieux. *Appuyer juste un peu plus*. Mes boucles étaient tellement serrées qu’elles agressaient le parchemin, mais je m’en contentais. Ma pointe se décolla pour venir appliquer le point final.

Bristyle A.


J’observais attentivement ces deux mots, penchant la tête pour saisir leurs formes les plus intimes. *Hm*. Mon œuvre me satisfaisait. *Bon*. J’avais fini. C’était moins compliqué que prévu.
J’étirais mon dos qui pointait d'une douleur aiguë, puis je rangeais ma plume à sa place. Dans la continuité des mouvements, je séparais le parchemin de l’enveloppe et — sans plus réfléchir — je fourrais l’un dans l’autre, tout en repliant le rabat pour bloquer toute éventuelle escapade.
Serré entre mon index et de mon pouce, je contemplais une dernière fois ce petit message complet ; d’un mouvement gracieux, je le levai à bout de bras pour le confronter à l’éclat du ciel changeant. Mon œuvre s’assombrissait dans toute cette lumière, mais elle ne se faisait pas absorber ; elle avait sa propre luminescence, sa propre nuance d’essence, recroquevillée en elle-même pour se tenir chaud. *Parfait*. La courbure des couleurs était magnifique.
Mon bras revient vers moi. Il était temps d’envoyer cette lumière.

À contrecœur, mon regard se dirigea vers la volière et son tourbillon. Il n’était plus l’heure de réfléchir, je devais choisir le volatile qui me paraissait le plus apte à ne pas se tromper. *Manquerait plus que ça*. Je fis quelques pas dans cette volière, sentant le tourbillon du vent m’abimer instantanément ma coiffure ; ce n’était pas grave, je n’étais de toute manière plus présentable aujourd’hui.
Mon corps se tenait au milieu de la pièce désastreuse, bordée d’êtres entre la vie et la mort. *Par la barbe de Dumbledore…*. Chaque volatile sur lequel se posait mon regard alimentait mon envie de partir, il n’y avait rien à tirer de ces cadavr…
*Là !*. Deux petits soleils me scrutaient, jeunes, plein d’énergie. C’était un hibou grand-duc classique, avec une certaine malice dans sa nuance. *Je ne t’avais pas vu toi*. Il était même plus jeune que notre chouette familiale. Ma jambe droite se leva, et à l’instant même où elle se posa, un battement d’ailes me surprit. *Non !*. Ma main s’envola saisir ma baguette.
Deuxième battement d’ailes, d’une puissance terrifiante.
*Mais non !*. Ma baguette se pointa brusquement sur l’embrasure de la volière et les quelques restes de plumes tant le battement d’ailes était fulgurant. Le grand-duc s’était échappé. *Merlin… Tous ces oiseaux sont fous*.
Mes pensées encore plongées dans l’incompréhension, je repris ma recherche avec les sourcils froncés.

*Toi*. Mon regard se cramponna instantanément sur une petite chouette que je n’avais pas vu, et qui ressemblait à la nôtre. J’avais une propension à lui faire plus confiance. Sans ranger ma baguette, je fis un pas précautionneux vers elle.
Aucune réaction. *Hm*. Je décidais de garder mon arme pendant que je me dirigeais vers elle. Son regard d’un noir profond me semblait fatigué, ce qui était normal avec ce vent constant, les courants d’air n’étaient pas bénéfiques pour une petite chouette comme celle-ci. *Je vais te donner un peu de liberté*. Elle semblait se rendre compte de ma présence en levant sa petite tête vers moi. J’étais certaine que cette chouette n’était pas folle, elle n’allait pas s’échapper. Je rangeais ma baguette à sa place, puis je saisis la noirceur-sur-pattes entre mes doigts ; toujours en tenant mon enveloppe de ma main gauche. *Allez, c’est parti*.
Soupirant de soulagement, je rejoignis Charlie sur le perron.

La douceur de la brise me surprit une nouvelle fois, je l’avais vite oubliée face au tourbillon de la volière, alors qu’elle était si agréable. *Tout est prêt*. Je posais la chouette sur mon avant-bras droit, la laissant profiter de la douceur de la brise. *Par Merlin…*. Elle semblait y prendre autant de plaisir que moi.

T’as fini ?

Les bras toujours aussi ballants, la fille au regard-tout-vert connaissait déjà la réponse à sa question. Tout ce qu’elle était en train de faire, c’était d’accélérer le temps. *Petite maligne*. Alors qu’il me manquait beaucoup de réponses à mes trop nombreuses questions.

Je peux te poser une question… j’hésitais entre utiliser son prénom ou un surnom d’affection. *Aucune idée*. Le potentiel spectre des émotions ne m’inspirait jamais, c’était un véritable problème. « …Charlie ? ». La petite fille qui me toisait avait beaucoup appris tout à l’heure, puisque sa nuance resta impassible, m’invitant à simplement continuer le déroulement de ma pensée. Je ne savais pas si je pouvais encore lui faire perdre ses moyens sans la blesser, comme dans la pièce. *Peux pas te parler de sa lettre*. Si j’évoquais la destruction de la lettre d’Aelle qui lui était adressée, j’allais pouvoir contempler toute la force de ses fresques haineuses ; j’en étais certaine. Mais notre lien allait être détruit, pour cela j’en étais tout autant certaine. C’était un grand problème, cette lettre. Une once de remords m’habitait quant à sa destruction. *Pas maintenant*. Je replongeais dans la réalité, me rendant compte que je l’avais quittée pour l’étendue de mes pensées. Charlie avait retourné son visage vers le Parc, seuls ses cheveux très sombres accueillaient mon regard. *Bon…*.
Je devais lui parler de quelque chose de fort, mais flagrant aux yeux de tous. Soudainement, la fresque la plus saturée de teintes éclaboussa l’entièreté de mes pensées. *Mais bien sûr…*. Comment n’y avais-je pas pensé plus tôt ?

Pendant la cérémonie d’avant-hier.

Je posais une main sur la rambarde perpendiculaire à celle de Charlie, chacune de son côté ; la chouette sur mon avant-bras semblait en meilleure forme. Ma bouche était sur le point de continuer ma phrase, mais je me ravisais au dernier moment, préférant attendre une réaction de la petite fille. *Si ça se trouve, tu vas te dévoiler toute seule*. La clarté du ciel créait une aura autour de ses cheveux, elle baignait dans un liquide de beauté.

Ouais ?

*Ah*. Charlie s’était résignée à ne pas me regarder, et à ne laisser transparaître aucune faille dans ses mots. J’étais naïve d’avoir pensé qu’elle se laisserait avoir toute seule. *Merlin*. Au vu de sa fermeture, je doutais de ma capacité à la faire parler. *Une autre fois*. J’allais simplement me contenter d’énoncer des faits, c’était bien la seule chose que je savais faire correctement de mes mots.

Est-ce que tu as remarqué que Bristyle te regardait… *Beaucoup ? Insistance ? Exagération ?*, avec insistance ?

La douce brise offrait un bel écrin à mes paroles, j’étais certaine que même si j’exprimais les mots les plus affreux, ils trouveraient tout de même une part de douceur.

Ah ouais ? me répondit-elle d’un ton nonchalant. *Pas encore ça…*. Un soupir incontrôlé traversa la barrière de mes lèvres. De toutes les réactions possibles, feindre l’ignorance était celle que j’exécrais le plus ; malheureusement, Charlie avait une facilité déconcertante pour l’appliquer. Je n’allais pas laisser cette gamine me déconcentrer. Les faits en ma connaissance devaient être prononcés haut et fort. *Il y a d’autres choses*. Certaines rumeurs dont je n’étais moi-même pas certaine avaient circulé sur Aelle. Et cela concernait toujours Charlie.
Je remontais mes lunettes sur mon nez.

J’ai entendu des choses sur Aelle.

T’façon c’pas important, comme tu la connais... m’enchaina-t-elle directement, sans laisser la moindre fraction de silence après ma phrase, alors on s’en fout de ces… choses.

Le tourbillon de la volière s’était transposé dans mes pensées, colorées en tous sens. *C’est…*. La phrase de la gamine virevoltait dans mon cerveau, se mélangeant aux diverses autres réflexions. *C’est vrai*. Pour finalement me rendre compte que Charlie avait raison. Si je prétendais connaître réellement Aelle, alors en évoquer des rumeurs n’était pas cohérent. Aucune harmonie n’en résultait. *T’as raison*. Mais je pouvais toujours m’en servir pour appuyer mes soupçons et mes propos. *La cérémonie*. Il fallait que je tente de revenir à ce point important puisque c’était une réalité que j’avais vue. Je me rappelais du regard d’Aelle dévorant littéralement le corps de Charlie. *Franchement…*. C’était une représentation qui ne me plaisait pas, alors j’éjectais les filaments de nuances qui s’étaient créés.

C’est vrai, affirmais-je en marquant une pause. Les plaques de teintes se collaient pour mieux se décoller dans mon cerveau, je cherchais mes mots, mes phrases, pour tenter de toucher le regard-tout-vert. « Mais elle me cache des choses à moi aussi ». C’était la pensée la plus pertinente de toutes mes pensées, même si je ne pouvais pas en expliquer les raisons. Je revoyais un tableau très sombre, imbibé par la présence du Noir. « Je n’ai jamais osé lui demander si elle avait bien crié ton prénom… ». Volontairement, je marquais un souffle de silence, rapide, percuteur.
Aucune réponse, alors je repris immédiatement la parole : « …à la table des Gryffondors en début d’année ». Une rumeur comme une autre, mais qui emplissait les bouches lors de cette journée-là ; foisonnant de moqueries. *Je vois le bout de l’harmonie !*.
Toujours aucune réponse, ce qui m'arrangeait puisque je devais d’abord finir cet horizon-là : « Je sais qu’il y a plusieurs Charlie chez vous, mais à la façon dont elle t’a regardé sur cette estrade ». *Bouclée. Parfait*. « Ça ne pouvait être que toi ».
Le soleil, au loin, se couchait paisiblement ; faisant rougir tout ce qu’il atteignait, à l’exception de la caboche trop sombre. J’attendais une réponse, j’avais fini mon déroulement, mon cerveau était à nouveau calme, vidé. Attendant d’être rempli de mots-verts.
La brise me répondit, emplie de non-dits. Je n’aimais pas les silences, ils brouillaient toutes les pistes, ils n’avançaient à rien. Et Charlie ne m’avançait pas, elle restait les bras ballants dans le vide, la tête appuyée sur la rambarde ; sans mot. *Réponds !*. Je sentais une chaleur s’emparer de moi, s’injecter en vagues liquides dans mon sang..
Je devais la forcer à me répondre, alors je calmais mes soudaines ardeurs pour adopter un ton plus doux.

Je pense que tu lui plais.

Une toile gigantesque s’écarta dans mon esprit.
Il y avait des Serdaigles autour de moi. En face les Chinois, la cérémonie touchait à sa fin. Le comportement d’Aelle était étrange, je l’observais attentivement depuis qu’elle était montée sur l’estrade. J’avais la crainte corrosive qu’elle était en train de repousser l’invité Chinois pour mieux regarder *C’est pas possible !* Charlie, alignée non loin d’elle, fixant un point qui paraissait aussi lointain que l’horizon. Je ne comprenais pas. Et autour de moi, certains mots de Serdaigles me parvenaient : « bizarre », « folle », « amoureuse », « impossible ».

Si j’lui plaisais vraiment…

La toile se déchira brusquement en son centre, laissant une plaie béante dans mes souvenirs noircis. Et à travers cette plaie, je voyais le regard de jade, qui s’était enfin décidé à m’accorder de l’importance. « …elle s’rait venue me l’dire en face ». * Nom d’un…*. Une lueur inconnue barrait son vert, traversant toute sa nuance de long en large. Une lueur que je voyais pour la première fois de ma vie. « Tu n’penses pas ? ». Un sourire accompagna l’inconnu qui me jugeait. *C’toi l’inconnue*. C’était Charlie toute entière qui changeait avec cette lueur-là ; je ne la reconnaissais pas. Son vert disparu, s’arrachant à mon étreinte. Il voyagea jusqu'à l’horizon, loin de moi. *T’es tellement loin*. La fille au regard de jade n’était pas elle-même. Cette petite portion que j’avais vue dans la nuance profonde de son regard était un œilleton de ce qui allait arriver, j’en étais certaine. *Par Merlin et tous ses disciples*. Charlie avait une marge d’évolution incalculable ; je n’avais aucune idée de ses limites. Cela me faisait penser à moi avant que je rencontre Zachary, il ne restait plus rien de cette Darcy-là.
*J’arrête*. Ma décision était prise, j’abandonnais mes relances incessantes concernant Aelle. *Merlin…*. Je comprenais enfin. C’était ce qui m’avait détruite avec Zachary. *Les autres idiots*. J’avais trop écouté le monde, sans penser une seule seconde à moi. Et lorsque tout s’était fini, je n’avais plus que moi, seule, le monde avait soudainement disparu. J’avais haï tous ces idiots de toute mes forces, et je m’efforçais à maintenir cette haine. *Pourtant…*
Pourtant, je reproduisais exactement ce que j’avais subi sur Charlie. La pression incessante, l’étranglement des pensées jusqu’à leurs destructions. *J’arrête chérie, je te le promets*. Et la fille au regard de jade me combattait parfaitement depuis le début, elle n’avait pas cédé ; elle se montrait bien plus forte que moi. *Désolée chérie… Désolée*.
Un frisson secoua tout mon corps, agitant mes pensées pour les mélanger entre elles, les confondre dans une grande bouillie informe, molle ; pour toutes les faire taire. Mon esprit se devait de garder le silence à présent, il avait fait suffisamment de dégâts pour aujourd’hui.
Le crépitement aqueux de mes orbites s’éveillait, une soudaine envie de pleurer arrivait ; et je n’avais pas l’intention de retenir mes larmes. La brise était douce, mais sa fraicheur commençait à s’immiscer dans ma robe. L’observation de Charlie en cet instant n’éveillait aucune teinte dans mon cerveau, et j’aimais cela. C’était le calme plat, comme l’horizon. L’envie de pleurer se résorba, tout doucement. *Dois avoir froid*. J’avais envie de parler de légèreté.

Tu n’as pas froid ?

La vapeur qui me sortit de la bouche me sauta au regard. Je n’avais pas remarqué ce phénomène depuis notre arrivée. *Fait si froid que ça ?*. La température ne pouvait pas s’écrouler aussi brusquement, je n’avais juste pas fait attention à cette vapeur. « Pas du tout ». Sa réponse me parvenait baignée des rayons du soleil couchant. « T’façon j’ai plus d’cape ». *Ah ?*. Le cerveau toujours aussi vide, j’articulais d’une voix déterminée : « Je t’en achèterais une autre ».

NON !

« Merlin ! ». Toute ma poitrine se souleva d’un sursaut. La chouette faillit s’envoler sans ma lettre avant que mon autre main se plaque sur son plumage. *Merlin mais… C’était…*. Mes traits encore déformés par la surprise, je commençais à caresser la chouette pour la rassurer. Charlie se redressa rapidement — reprenant le contrôle de ses bras qui ne se balançaient plus dans le vide — puis se retourna entièrement vers moi.

J’veux pas, j’ai… juste pas froid, m’expliqua-t-elle en me regardant droit dans les yeux, droite comme un hippogriffe. Son regard était doté d’une telle force que cela ne pouvait être que de la défense. *Charlie…*. Son cri venait d’un combat qu’elle menait, elle devait certainement combattre quelqu’un d’autre en ce moment même, dans son cerveau, encore une fois. *Merlin*. Elle se défendait bien.
Je le sentis arriver, comme l’imminence d’un plaisir envoûtant, il décolla de mes oreilles pour frapper mes joues en rafale. D’une couleur blanche, pure. Mes joues vibraient, et s'étaient décidées de s'envoler pour se libérer. *Oh, Charlie*. Oui, je le sentis arriver mon sourire éclatant. Traversant tout mon visage de part en part, vibrant de joie face à cette gamine qui me surprenait.
Son petit visage se froissa de concentration, ce qui élargit encore plus mon sourire. *Petit monstre de défense*. Elle se rapprocha de moi, me dévisageant étrangement.

Comment t’es belle quand tu souris.

Et celui-là, je le sentis arriver du tréfonds de ma gorge ; alors je serrais un peu plus la lettre et la chouette.
J’éclatais d’un rire sincère, comme j’en avais eu très peu dans ma vie. *N’importe-quoi !*. C’était cette petite gamine qui était sur le point de me faire rougir.

Mais nooon ! gloussais-je en ayant du mal à contrôler les soubresauts de ma mâchoire, moi j'suis vieille !

J’appuyais très fort sur le mot « vieille » en l’expulsant comme un sort, toujours en rigolant à moitié.
Charlie se mit à sourire légèrement, aussi discrètement que la brise. Les muscles de mes joues me faisaient mal, mais j’étais contente d’avoir offert mon sourire à la fille au regard de jade. *Petit monstre*. C’était un privilège que seule une poignée de personnes avait reçu.

Laissant les quelques restes de fourmis me courir sur les joues, je détournais mon regard vers la chouette ; qui me regardait avec l’air ahuri de toutes les chouettes. *Alors…*. Ma main libre plongea dans ma robe pour en extirper ma baguette, mais la lettre m’encombrait la main. Je ne pouvais pas tenir l’enveloppe, envoyer un sortilège et porter la chouette.

Tiens-moi ça Charlie, ordonnais-je en lui tendant mon enveloppe qu’elle saisit rapidement.

Avant d’arranger l’étreinte de ma baguette entre mes doigts, je remarquais les yeux-tout-verts se perdant sur la façade de la lettre. *Hm*. Ce serait injuste de ma part de laisser s’éterniser cet instant, je commençais à comprendre Charlie. « Tends-là proche de sa patte s’il-te-plait ». Malgré son apparente perdition, Charlie brandit aussitôt mes mots aux pieds du volatile. Cette fille se contrôlait en permanence, toutes ses fresques étaient fascinantes à observer ; et j’allais me contenter de les observer à partir d’aujourd’hui, je ne devais plus essayer de les influencer d’une quelconque manière.
Ma baguette se pointa sur la patte de ma chouette d’emprunt. *Trou d’mém… Ah oui !*.
Un sortilège informulé atteignit ma cible, provoquant un gracieux enroulement de l’enveloppe, liant mon message à la chouette ; Charlie lâcha le tout au début du processus.
*Parfait*. Tout était fin prêt. « Merci ». Je quittais le regard de jade pour l’horizon ; le lac s’étendant à perte de vue, le parc parsemé de quelques élèves. *Et si…*. Ma tête pivota à nouveau vers la caboche noire. *Oui…*. En observant la nuance si spéciale de son regard, j’eus une idée.

Tu veux le lancer ? lui proposais-je en tendant mon avant-bras dans sa direction.

Les yeux de Charlie grandirent, dilatant les nuances complexes qui les composaient. Son regard fit un va-et-vient entre la chouette et moi, jaugeant la justesse de cette décision à prendre.
Pour une fois, je comprenais ce que pouvait ressentir Charlie puisque j’aurais adoré qu’une personne me propose de lancer un tel message dans nos circonstances. Sans me répondre, la fille aux yeux de jade leva ses bras pour les faire lentement avancer vers le volatile qui avait le regard fixé sur moi, attendant certainement mon ordre de décollage. Les doigts basanés de Charlie se posèrent sur la chouette, qui eut un léger sursaut, son cou se tordit entièrement pour fixer celle qui tentait de l’attraper. La petite chouette prit de la distance sur mon bras en sautillant, dépassant mon coude ; elle commençait à me chatouiller. « Vas-y franchement Charlie » ordonnais-je en rapprochant mon bras.
Les petites mains s’approchèrent à nouveau, puis se jetèrent brusquement sur la chouette qui ne put pas engager la moindre esquive, étant trop jeune pour cela. Cette toile qui se déroulait sous mes yeux était attendrissante.
Charlie — les lèvres serrées — tenait le volatile par le buste. Une seconde.
Deux secondes. J’allais ouvrir la bouche lorsque la petite engagea un lancer très ample de la chouette.
Ses ailes s’ouvrirent, frappèrent l’air en me laissant rêver de mes mots ailés. *Rapide*. Elle s’envola à toute vitesse vers le lac, agitant ses ailes avec agilité ; je ne savais pas pourquoi elle prenait cette direction.
Charlie avait repris sa place sur ses manuels, mais son corps était tendu vers le haut et non plus avachi vers le bas. Elle était en train de contempler la grâce de la chouette, certainement.
J’avançais mon corps à côté du sien, posant mes mains sur la rambarde.

Tu penses qu’il s’fous d’nous et qu’il va rev'nir dormir dès qu’on va s'casser ?

J’eus un léger sourire interne. Sa pensée n’était pas totalement fausse, je la partageais en partie. « Peut-être bien… » répliquais-je en prenant une longue inspiration. Le soleil n’était plus douloureux pour les yeux, il s’était trop couché pour cela. La teinte rougeâtre qui se reflétait sur la chouette me faisait penser à un puissant sortilège lancé qui ne s’arrêterait pas, jusqu’à l’infini, jusqu’à toucher son adversaire. *Hm*. Une question lointaine ressurgit sans raison apparente.

Tu envoies des lettres à ma mère ?

Pas du tout, faudrait qu’je l’fasse.

Une certaine sincérité dans sa voix me rassurait, mais je n’oubliais pas que c’était Charlie, elle en faisait donc qu’à sa tête.

Ça lui ferait vraiment plaisir.

Une main se posa sur mon dos, au niveau de mes lombaires. *Merlin*. Je savais à qui appartenait cette paume, mais je ne pouvais pas m’empêcher de tordre ma tête pour constater de mes propres yeux.
La petite main basanée de la fille au regard-tout-vert.
Je relevais le regard pour appréhender sa nuance complexe. Sans succès. Elle semblait concentrée sur l’horizon. J’approchai mon corps du sien jusqu’à être à la limite de la toucher, son bras s’enroula un peu plus autour de moi. L’envie d’ouvrir la bouche pour lui donner un dernier conseil bénéfique me brûlait. *Suivre ton cœur, ou écouter ta propre voix ou encore te concentrer sur ce que tu possèdes*. Cela me brûlait réellement. Pourtant, une autre émotion me brûlait encore plus profondément : ne plus rien lui imposer.
Pour l’instant, cela semblait fonctionner puisqu’elle était en train de me tenir contre son corps minuscule.

Je remontais mes lunettes.
Mon regard abandonna Charlie pour l’horizon. *C’est la bonne décision*. J’avais perdu de vue la chouette, mais ce n’était pas grave. Je sentais les petits doigts me serrer affectivement. C’était agréable, je n’avais plus envie de parler du Tournoi ou de quoi que ce soit d’autre. « Hm… ».
Les contacts physiques étaient quelque chose que je détestais, mais c’était toujours tellement différent avec Charlie.

« Bienvenue chez Toi »