Seule-Mens-Toi-Même CO-ÉCRIT

Co-écrit avec la
Plume de Dallan Blackwave

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[ 30 JUIN 2043 ]
Dortoir Mariana Graysmark, Tour de Gryffondor

Charlie, 13 ans.
2ème Année


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*Louna*.
Depuis les quelques minutes que j’étais réveillée, j’avais le corps engourdi. *Ça, là*. Comme si quelqu’un s’était servi de moi pendant cette nuit en pensant que j’étais un sac de frappe. J’observais mes mouvements d’un œil extérieur, loin de ma carcasse. Mes muscles dormaient encore, peut-être sous anesthésie. *’ai presque rien en fait*. Mon regard balaya les alentours, les paupières encore fatiguées.
Deux filles dans le dortoir, et c’était tout. Je penchais la tête sur ma valise-la-gueule-grande-ouverte. *Ouais, fini* soupirais-je avec un picotement au cœur. J’affrontais du regard cette valise à peine remplie. Elle était ridicule par rapport à l’année dernière, énorme pour pas grand-chose. *J’t’avais remplie avant*. Elle me faisait penser à une énorme blessure ouverte que j’essayais de boucher avec mes brindilles d’affaires ; six pauvres manuels, quelques parchemins décolorés, les fiches de Darcy, une plume mourante, une robe trop utilisée, une trousse de toilette déglinguée et des sandales encore crades. J’observais mes affaires avec un certain détachement, parce que je savais déjà pourquoi elle avait l’air si vide, cette foutue valise. *Pas qu’j’y pense, faut que j’me bouge*. L’énorme cape manquait.

Les sensations de mon corps se réintégraient en moi, petit à petit. D’un geste absent, je refermais mon bagage tout en restant assise sur mon lit. Une furieuse envie de soupirer gonflait ma bouche, alors je laissais s’échapper cette pression. *Bien…*. Mes mains se repliaient sur mes cuisses pour enfoncer mes doigts entre eux.
Tout était si calme chez les gryffones, ça me faisait plaisir. Les Autres préféraient gueuler ensemble à Pré-au-Lard avant que le train passe. Je ne m’étais jamais baladée dans cette ville-sorcière, et je n’en avais jamais eu l’envie ; il y avait trois-quatre pauvres maisons alignées, ça m’avait toujours fait rire. *Le train*. Je savais ce que j’étais en train de préparer en ce moment. *Oh oui*. Bien sûr que je savais. *Faut que j’réussisse*. Je fuyais mes pensées pour ne plus y penser.
Au bout de mon bras, mes doigts caressaient mon drap-tout-doux.
Pourtant, plus je me forçais à ne pas y penser, plus j’y pensais. Comme un écho de murs trop proches, mon esprit était étroit aujourd’hui ; l’écho qui frappait d’un côté se répétait encore plus fort sur l’autre côté, je n’avais même pas le temps d’entendre le voyage de mes pensées, elles ne faisaient que rebondir pour m’écraser le crâne. Ça me fatiguait, je m’étais même endormie chez Miss Lloyd hier, écrasée de fatigue.

Ce matin, je me sentais bizarre entre la fatigue et le cœur qui cognait. Un mélange qui ne fonctionnait pas très bien et qui n’allait pas rester. Je le savais déjà. *J’crois… c’est bizarre*. Mon cœur allait frapper si fort aujourd’hui que la fatigue allait être catapultée, avec même une partie de mon âme s’il en avait envie. *Louna*. Mes doigts crissaient entre eux sans la moindre moiteur. *J’vais t’trouver*. Tout au fond de la gorge de mes pensées, une lumière sombre m’aveuglait ; mais je ne la voyais pas encore avec mon regard. C’était pour bientôt. Dans ce train. *Tu verras*. J’allais l’écraser.



Les dernières marches de Poudlard dormaient en face de moi, juste avant la belle herbe du Parc. C’était sur ce palier, juste à l’entrée de l’école, que je fixais l’énorme Pagode. *Quand même belle*. Elle se tenait haute et droite. Le Lac me donnait l’illusion que la structure chapeautée était parfaitement à sa place, elle se fondait tellement bien près de l’eau. Il y avait quelque chose en elle qui… *Coule*.

Tss…

Le millième soupir de la matinée déforma ma bouche. En observant la Pagode, je sentais que mes pensées se calmaient un peu. À l’image de l’eau, il y avait quelque chose de nuageux dans ce que dégageait cette structure. *Ouais*. En fait, c’était juste beaucoup plus beau que Poudlard avec son gris-ignoble et son architecture en pointes de flèche. « Tss… ». Une pensée toute bleue secoua mon intérieur. L’Azuré, et sa magnifique fille-de-grâce, Qiong. Elle me faisait tellement penser à Yuzu quand elle parlait aux Autres, sa manière de parler très digne me surprenait ; mais Qiong était encore plus gracieuse, elle était comme une petite brise, impossible à attraper. Elle était encore plus autre que les Autres. *T’es là ?*. Mon pouce tapotait contre ma valise. Qiong devait sûrement être dans sa Pagode, je ne voyais pas d’autres endroits où elle pouvait être alors que le château se vidait.
Une ombre apparut. Mon regard se jeta dessus.

Une robe de sorcière, aux couleurs jaune et noir. *Pouffy*. Même ses longs cheveux étaient jaunes-brillants. *Vieille pouffy*. Elle commença à descendre le petit escalier en portant sa valise avec précaution sur chaque marque. *Ridicule*. Sa valise était encore plus grosse que la mienne, mais elle avait l’air de peser dix fois plus. Elle s’arrêta en plein milieu des marches, puis tourna sa tronche vers la mienne. *Oh*. Je la connaissais.

Coucou Charlie…

C’était la fille qui avait le même vert-moche que moi dans ses yeux. *Sarah*. Je plissais les yeux de concentration, essayant de me rappeler de son nom de famille. *’m’avait fait rire*. Je l’avais trouvé drôle par rapport à ses yeux, sans pouvoir me rappeler exactement pourquoi. *Pas grave*. Ma bouche s’ouvrit, mon temps s’était écoulé :

Salut, Sarah… répondis-je sur le même ton qu’elle.

Un sourire étira son beau visage tout blanc. J’avais déjà vu ce sourire quand je lui avais parlé la première fois. *Sarah Brown*. Ah ! Je me rappelais enfin alors que sa voix s’élevait à nouveau : « J’ai un peu d’mal » souffla-t-elle en portant sa valise pour descendre une marche de plus. Elle souffla bruyamment en levant sa tête vers moi, toujours avec son sourire plaqué sur la gueule. Son vert me fixait, comme s’il attendait quelque chose. *Quoi ?*. Le lien se fit dans ma cervelle. *Oh non, j’ai pas envie*. Je n’allais sûrement pas l’aider à porter sa foutue valise ; on s’était parlé qu’une fois, ça ne lui donnait pas le droit d’insinuer ses envies. *Si tu m’avais au moins demandée*.
À mon tour, je lui offris un sourire — mes joues étaient trop contractées, ça devait sûrement être un rictus — et d’une voix légère, je déclarais : « J’vais voir Qiong ». Pour appuyer mes propos, je fis un pas en avant en tirant ma valise roulante d’une main. La tronche de Sarah fanait, comme un ballon de baudruche qui se dégonflait ridiculement. Un rire intérieur me chatouilla tranquillement la gorge, couplé d’une pointe de peine. *C’est rien*. Comme elle ne réagissait pas, je continuais ma lancée en descendant les marches, trainant ma valise qui s’éclatait sur chaque marche.

On se voit dans l’Poudlard Express !

Mon visage coulissa légèrement vers elle. « Ouais ! » affirmais-je, toujours en imitant son intonation. Puis je ramenais mon visage face à mon corps, droit sur la Pagode. *Brown*. C’était vraiment le pire nom de famille pour un regard vert.

Je traversais les quelques mètres d’herbe jusqu’au pied de l’énorme structure, chassant la pouffy de mes pensées. *L’dragon*. L’énorme monstre saphir pouvait porter la Pagode toute entière à lui tout seul ; rien que d’y penser, mes poils se mettaient à pointer vers le ciel. Sa puissance dépassait ma compréhension, même le Dragon-Blanc de l’épreuve paraissait ridicule à côté. Un frisson déchira mon bras gauche.
Je n’avais pas envie de trimbaler ma valise jusqu’en haut, alors je décidais de la laisser au pied de la Pagode. *Bien…*. Mes jambes se lancèrent sur les quelques marches menant à la passerelle. J’avais pris l’habitude de ne plus déranger Hua ou Mei, ou même encore pire : le Doyen. Tous ceux qui vivaient ici acceptaient ma présence, avec ou sans autorisation. La passerelle trembla un peu sous mes pieds. *L’Doyen doit la casser*. Et je m’engouffrais à l’intérieur du domaine des Chinois.

*Ah*. Un parchemin à la main, Hua avait le regard planté sur moi avant même que le mien se pose sur elle. *Toujours aussi bizarre*. Elle était assise en plein milieu du hall, sur sa table de travail. Sa tête hocha dans ma direction en guise de salut, j’en fis de même à son encontre, sans réfléchir. *Qiong*. Toujours sans prononcer le moindre mot, sa main désigna une porte derrière elle, sur ma droite. Les traits de mon visage s’écartaient en un petit sourire. *T’as d’viné*. Elle savait que je venais pour Qiong.
J’activais mon corps, dépassant Hua qui avait tranquillement repris la lecture de son parchemin, sans gestes brusques. C’était une femme gracieuse, mais pas autant que Qiong.
J’écartais l’épais rideau pour m’engouffrer dans la chambre de ma partenaire. *Oh*. Elle était allongée dans son lit, sans couverture, les bras le long du corps comme un cadavre.

*Merde*. Son corps n’avait pas quitté le monde du sommeil.
Mes pas continuaient à s’approcher d’elle.
Je n’allais quand même pas la réveiller… *Non*. Ça serait vraiment débile de ma part.

Ah !

Elle bougeait, toujours avec la même grâce, sans à-coups, coulante comme de l’eau ; miroir de la Pagode. Son bras gauche cala son buste, et un sourire magnifique illumina son visage. *Belle mais fumeuse*. Impossible à serrer entre mes doigts.

Ça y est, tu t'en vas ? articula-t-elle de sa petite voix mignonne.

J’entendis mon nez renifler. *Bon Dieu. Pas à côté d’elle*. Et tout en essayant de contrôler mon corps, j’avançai vers l’extrémité de son lit où j’assis mes fesses. *Là*. J’avais choisi le point de plus éloigné du lit par rapport à Qiong pour ne pas la déranger. *Ouais, j’me casse*. L’étrange sensation que ma présence dérangeait était en train de gonfler en moi. « Ouais… ». Ma réplique était simple, peut-être un peu trop. Pourtant, je n’avais rien à ajouter. Je sentais le regard-fantôme de Qiong sur moi. *Juste t’dire au revoir*. Ma bouche s’ouvrit à nouveau, me rappelant de la politesse qu’aimait ma partenaire.

Et toi, tu vas… elle allait passer tout l’été dans l’école, j’en étais encore étonnée comme la première fois qu’elle me l’avait dit, faire quoi pendant tout c'temps ?

C’était une question sans être une question, la rhétorique à son point culminant. *Dev’nir encore plus puissante*. Son grand-père l’entrainait tout le temps à la Magie. Elle avait la chance d’avoir un professeur particulier, en plus d’être un des sorciers les plus puissants du monde. Cette injustice m’énervait, parfois. Alors que d’autres fois je l’enviais affreusement. Mais à chaque fois, ça me faisait soupirer d’abandon parce que je ne pouvais rien faire contre ça ; à part m’entrainer toute seule presque tous les soirs de cette année qui se finissait. *Pourri*.

Perfectionner ma calligraphie, me répliqua sa douce voix. J’enviais même cette voix-là. J’aurais aimé la posséder à la place de mes aigus bizarres. *Ta calligraphie hein…*. Ce monde magique me perdait, même après deux ans. Il y avait des choses qui m’échappaient, certains piliers que je voyais sans jamais réussir à les toucher. Toutes mes connaissances étaient foutrement cassées dans ma cervelle, toutes isolées les unes des autres.
Et ce n’était pas un simple puzzle, c’était juste un gros chaos. La structure ne tenait pas dans mon crâne, j’avais encore tellement de mal à comprendre le fond de la Magie.

J’vois…

Mon souffle était extérieur à moi, encore une fois. Les grands points de la Magie étaient tellement durs à comprendre ; aussi fumeux que Qiong. *L’dragon*. Je revoyais la blancheur éblouissante du Dragon Blanc, j’avais l’impression que ça faisait déjà une éternité. Pourtant, cette épreuve ne m’avait rien appris sur la Magie. J’avais uniquement compris que je pouvais perdre le contrôle, que je pouvais donner toute ma force une dernière fois avant de disparaitre dans un éclat de fumée. *Tss…*. J’étais fumeuse, moi aussi.
Je m’étais fait peur ce jour-là. Je ne me rappelais même plus bien de la peur que j’avais ressentie face à Qiong, ni face aux Autres, ni même face au Dragon ; tout ça était comme un rêve. Mais Moi, moi, je m’étais foutrement effrayée.
*Qu’est-ce que*. Mon cou vrilla en jetant mon regard sur mon épaule. *Oh*. Une main toute blanche. Je montais les yeux sur la lumière de Qiong, projetée par son sourire magnifique. *Belle fumée*. C’était un ange, je le savais depuis la première fois que je l’avais vu. Inaccessible, seule, mais brillant très fort ; plongeant tout ce qui l’entourait dans un bien-être bizarre, instantané. C’était ce que j’avais ressenti avec elle pendant nos premiers jours passés ensemble, quelques mois en arrière. Pourtant, plus les jours étaient passés, plus je m’étais rendue compte qu’elle était seule dans son propre cosmos, dans sa propre puissance. Moi, j’étais uniquement une étoile filante qui passait très vit e, très fort. *Ouais*. J’avais de plus en plus cette sensation dans le ventre : celle d’être de trop à ses côtés. J’avais essayé, pourtant, de me rapprocher d’elle. On s’était entrainés ensemble des dizaines de fois, on avait affronté un énorme dragon ensemble, on avait même collé nos mains ensemble face à la mort… *Oh ouais bordel, j’ai essayé*. Mais ce ressenti dans mon cœur ne partait pas, il me trouait le crâne pour bien me rappeler de ne jamais l’oublier : je *J’le ressens* doutais de Qiong. Exactement comme je doutais de tous les Autres. Je n’arrivais pas à ressentir la beauté du mot ensemble à ses côtés.
Sa main nacrée qui était en train de glisser avec douceur sur mon épaule me rappelait à quel point je pouvais me sentir seule à ses côtés. J’étais seule, juste accompagnée. *Seulement accompagnée*.

Et pourtant, je ne pus pas m’empêcher de répondre à son toucher par un bisou sur sa main-toute-blanche.

« Bienvenue chez Toi »