Coeur en mosaïques
22 mai 2044
Couloirs — Poudlard
3ème année
Nous avons reçu un hibou de Papa et de Maman quelques jours après le Changement. Bézo était blessé lorsque nous l’avons réceptionné dans la Grande Salle. Son aile était tordue et ses plumes toutes ébouriffées. Brodmeal, qui n’est jamais bien loin d’Aodren, nous a dit que le gouvernement arrêtait les hiboux pour vérifier le contenu des lettres. Je ne l’ai tout d’abord pas cru : pourquoi le Conseil perdrait-il autant de temps à vérifier le contenu du courrier des écoliers ? Puis j’ai remarqué que de plus en plus de volatiles arrivaient blessés et je n’ai plus cherché à comprendre : ils le font, c’est suffisant pour restreindre mon envie d’envoyer des hiboux ; c’est sûrement cela le but, d’ailleurs. Nous confiner dans notre coin pour mieux garder le contrôle. A vrai dire, je n’en sais foutrement rien.
Dans leur courrier, Papa et Maman ne nous ont pas dit grand chose. Ils vont bien. Tout le monde va bien. Le travail de Maman se passe bien, si bien que l’on ne devrait pas en parler. En lisant ces mots, Aodren a paniqué. Il a enfin réagit. Il a dit que ce n’était pas juste, qu’ils nous mentaient, qu’il avait besoin de savoir, que nous étions loin et que nous devions savoir. A vrai dire, il parlait surtout de lui et de sa tronche blafarde et tremblante. J’ai dû lui déchiffrer les mots pour qu’il se calme : l’hôpital se cache du Conseil des Sorciers, Maman ne peut donc pas parler de son travail sans prendre de risques. Le dire a eu une autre saveur que de le comprendre ; Maman est en danger permanent. Mes mots, loin de rassurer Ao, l’ont davantage effrayé. Il n’a plus rien dit après cela, il s’est contenté de partir la tête basse.
Je ne comprends pas mon frère. Je ne comprends pas sa mine défaite et sa persistance à me fuir. Lorsque je vais le voir, c’est tout juste s’il m’adresse un mot. Il se contente de hocher la tête, de s’excuser et de s’en aller. Une fois, Quétrilla m’a dit qu’il était choqué, que je ne devais pas le prendre personnellement, que ça finira par aller.
Mais je me fous de ce qu’elle dit, moi.
Je veux savoir. *J’veux r’trouver mon frère*.
Il court des rumeurs dans les couloirs. Des rumeurs sur ce qu’il se serait passé avant que nous ne soyons tous réunis dans la Grande Salle, ce jour-là. Mais j’ai du mal à croire qu’un gamin se soit fait agresser par les tigres de compagnie de la vieille chinoise.
Poussant un profond soupir, je m’éloigne de la fenêtre devant laquelle j’étais posté. Je m’enfonce dans les couloirs. L’ambiance est pesante, ici. Même Zikomo, perché sur mon épaule, ne dit rien. Il se contente d’observer autour de nous avec gravité, comme s’il comprenait des choses que je ne comprends pas. Les couloirs sont pleins d’étudiants perdus et désœuvrés. C’est toujours comme ça. Ils regardent autour d’eux d’un air hagard ; certains pleurent, même si cela fait presque trois semaines que le monde a changé. Poudlard est dégueulasse depuis le coup d’état de Parkinson. La peur rampe dans les couloirs, la colère naît dans les coeurs. Il ne se passe pas un jour sans que je croise dans les couloirs une scène délirante : un élève qui en agresse un autre avec pour seule excuse l’origine de son sang. Je ne comprends pas comment les Autres peuvent être aussi idiots.
L’extérieur inquiète et l’intérieur est insupportable. Je n’ai jamais attendu la fin de l’année avec autant d’impatience. Même les études ne me permettent pas de m’isoler de toute cette mélasse de mauvais sentiments qui grandit dans le château. Rien ne peut m’empêcher de regarder par la fenêtre lorsque je suis seule dans un couloir ; j’y vois au loin la silhouette minuscule de ce que je devine être des Manteaux Noirs qui tournent et tournent autour de nous comme des vautours autour d’une charogne. Dès que je vois l’un de ces Monstres Noirs, l’angoisse enserre mon coeur ; l’extérieur est une folie et je n’ai jamais été aussi pressée de la rejoindre.
Je ne m’inquiète pas.
Papa et Maman sont des sorciers accomplis. Mes frères également. Mais si jamais… Et si je pouvais… Si seulement….
« Aelle ? Aelle ! »
Je me retourne en catastrophe, m’arrachant à mes terrifiantes pensées avec soulagement. Me rejoint en courant Brodmeal. Je fronce les sourcils en le regardant approcher ; que me veut le meilleur ami de mon frère ? La dernière chose qui m’attire est bien une discussion avec un idiot d’Autre.
« J’t’ai enfin trouvé ! me lâche Jace en se pliant en deux pour retrouver son souffle. J’ai fait tout l’château pour te retrouver, j’en peux plus ! »
Il me grimace un sourire. En se redressant, il se fige enfin. Son regard passe de moi à Zikomo, puis de Zikomo à moi. Il a déjà vu Zik, mais sa réaction est toujours aussi extasiée qu’au premier jour. Merlin, qu’il m’agace. Je déteste que l’on parle à Zikomo. C’est mon ami, le mien, alors pourquoi les Autres doivent toujours lui parler comme s’il leur appartenait ?
Couloirs — Poudlard
3ème année
Nous avons reçu un hibou de Papa et de Maman quelques jours après le Changement. Bézo était blessé lorsque nous l’avons réceptionné dans la Grande Salle. Son aile était tordue et ses plumes toutes ébouriffées. Brodmeal, qui n’est jamais bien loin d’Aodren, nous a dit que le gouvernement arrêtait les hiboux pour vérifier le contenu des lettres. Je ne l’ai tout d’abord pas cru : pourquoi le Conseil perdrait-il autant de temps à vérifier le contenu du courrier des écoliers ? Puis j’ai remarqué que de plus en plus de volatiles arrivaient blessés et je n’ai plus cherché à comprendre : ils le font, c’est suffisant pour restreindre mon envie d’envoyer des hiboux ; c’est sûrement cela le but, d’ailleurs. Nous confiner dans notre coin pour mieux garder le contrôle. A vrai dire, je n’en sais foutrement rien.
Dans leur courrier, Papa et Maman ne nous ont pas dit grand chose. Ils vont bien. Tout le monde va bien. Le travail de Maman se passe bien, si bien que l’on ne devrait pas en parler. En lisant ces mots, Aodren a paniqué. Il a enfin réagit. Il a dit que ce n’était pas juste, qu’ils nous mentaient, qu’il avait besoin de savoir, que nous étions loin et que nous devions savoir. A vrai dire, il parlait surtout de lui et de sa tronche blafarde et tremblante. J’ai dû lui déchiffrer les mots pour qu’il se calme : l’hôpital se cache du Conseil des Sorciers, Maman ne peut donc pas parler de son travail sans prendre de risques. Le dire a eu une autre saveur que de le comprendre ; Maman est en danger permanent. Mes mots, loin de rassurer Ao, l’ont davantage effrayé. Il n’a plus rien dit après cela, il s’est contenté de partir la tête basse.
Je ne comprends pas mon frère. Je ne comprends pas sa mine défaite et sa persistance à me fuir. Lorsque je vais le voir, c’est tout juste s’il m’adresse un mot. Il se contente de hocher la tête, de s’excuser et de s’en aller. Une fois, Quétrilla m’a dit qu’il était choqué, que je ne devais pas le prendre personnellement, que ça finira par aller.
Mais je me fous de ce qu’elle dit, moi.
Je veux savoir. *J’veux r’trouver mon frère*.
Il court des rumeurs dans les couloirs. Des rumeurs sur ce qu’il se serait passé avant que nous ne soyons tous réunis dans la Grande Salle, ce jour-là. Mais j’ai du mal à croire qu’un gamin se soit fait agresser par les tigres de compagnie de la vieille chinoise.
Poussant un profond soupir, je m’éloigne de la fenêtre devant laquelle j’étais posté. Je m’enfonce dans les couloirs. L’ambiance est pesante, ici. Même Zikomo, perché sur mon épaule, ne dit rien. Il se contente d’observer autour de nous avec gravité, comme s’il comprenait des choses que je ne comprends pas. Les couloirs sont pleins d’étudiants perdus et désœuvrés. C’est toujours comme ça. Ils regardent autour d’eux d’un air hagard ; certains pleurent, même si cela fait presque trois semaines que le monde a changé. Poudlard est dégueulasse depuis le coup d’état de Parkinson. La peur rampe dans les couloirs, la colère naît dans les coeurs. Il ne se passe pas un jour sans que je croise dans les couloirs une scène délirante : un élève qui en agresse un autre avec pour seule excuse l’origine de son sang. Je ne comprends pas comment les Autres peuvent être aussi idiots.
L’extérieur inquiète et l’intérieur est insupportable. Je n’ai jamais attendu la fin de l’année avec autant d’impatience. Même les études ne me permettent pas de m’isoler de toute cette mélasse de mauvais sentiments qui grandit dans le château. Rien ne peut m’empêcher de regarder par la fenêtre lorsque je suis seule dans un couloir ; j’y vois au loin la silhouette minuscule de ce que je devine être des Manteaux Noirs qui tournent et tournent autour de nous comme des vautours autour d’une charogne. Dès que je vois l’un de ces Monstres Noirs, l’angoisse enserre mon coeur ; l’extérieur est une folie et je n’ai jamais été aussi pressée de la rejoindre.
Je ne m’inquiète pas.
Papa et Maman sont des sorciers accomplis. Mes frères également. Mais si jamais… Et si je pouvais… Si seulement….
« Aelle ? Aelle ! »
Je me retourne en catastrophe, m’arrachant à mes terrifiantes pensées avec soulagement. Me rejoint en courant Brodmeal. Je fronce les sourcils en le regardant approcher ; que me veut le meilleur ami de mon frère ? La dernière chose qui m’attire est bien une discussion avec un idiot d’Autre.
« J’t’ai enfin trouvé ! me lâche Jace en se pliant en deux pour retrouver son souffle. J’ai fait tout l’château pour te retrouver, j’en peux plus ! »
Il me grimace un sourire. En se redressant, il se fige enfin. Son regard passe de moi à Zikomo, puis de Zikomo à moi. Il a déjà vu Zik, mais sa réaction est toujours aussi extasiée qu’au premier jour. Merlin, qu’il m’agace. Je déteste que l’on parle à Zikomo. C’est mon ami, le mien, alors pourquoi les Autres doivent toujours lui parler comme s’il leur appartenait ?
Coeur en mosaïques
« Bonjour, Zikomo ! s’exclame le brun, un grand sourire sur le visage. Ça va ? »
Je soupire, croise les bras sur ma poitrine et mitraille le jeune homme de mon regard noir. Mais toute son attention est tournée vers le Mngwi. Ce dernier se relève d’ailleurs et du coin de l’oeil je vois ses oreilles frémir.
« Bonjour, Jace. Je vais bien, je te remercie. » Il me jette un regard et je jurerais l’avoir vu sourire. « Il y a une chose que tu voulais dire à Aelle ?
— Ouais, j’interviens. Qu’est-ce qu’y a ? J’dois aller faire un truc, là. »
Réviser, par exemple, serait une très bonne excuse pour m’arracher à l’horrible compagnie du meilleur ami de mon frère.
« Oh ! oui, dit Jace précipitamment, peinant à détacher son regard de celui de Zikomo. T’es au courant qu’il y a un match, aujourd’hui ? »
Je lève les yeux au ciel. Sur mon épaule, je sens les pattes de Zik qui s’enfoncent dans ma peau pour m’inciter au calme.
« J’suis pas débile ! grogné-je. C’est ma maison qui joue j’te rappelle. »
Je contourne le brun et continue mon chemin. « Attends de voir ce qu’il a à te dire ! » chuchote Zikomo à mon oreille. Je hausse les épaules pour le déstabiliser et ricane en l’entendant couiner.
Jace me court après : « Ouais et les Frelons jouent contre les Crochets, d’ailleurs. T’sais, les Serpentard. »
Il se poste devant moi pour m’empêcher d'avancer. Je fronce les sourcils. Jace aussi a les sourcils froncés. Il n’a pas une tête très joyeuse, maintenant que j’y songe. Depuis quand Jace fait-il la tronche ?
« Les Serpentards, oui. Et alors ? S’tu veux m’proposer d’y aller, non merci. J’m’en fous de c’match !
— Pas moi, marmonne Zikomo dans mon oreille. On a dit qu’on y allait, je te rappelle. »
J’ai oublié ce détail. Zikomo s’est montré très curieux quant au Quidditch et je lui ai dit que je le lui ferais découvrir durant le match *’fais chier*.
« Je veux pas qu’t’y ailles, non, fait Jace en passant une main dans sa nuque. En fait, j’ai besoin de ton aide…. » Il me regarde d’un air bien trop sérieux. Je n’aime pas cela. « Tu veux bien me suivre ?
— Pour aller où ? » braillé-je. Je déteste le mystère qui règne sur ses paroles, par Merlin. Qu’il me dise clairement ce qu’il veut ! « Accouche et dis-moi c’que tu veux, Brodmeal.
— Viens, insiste-t-il en faisant quelques pas dans le couloir, je vais t’expliquer, promis. »
Si Zikomo ne m’avait pas envoyé un coup de queue dans l’oreille, je l’aurais envoyé dans les roses, cet idiot. Mais Zikomo est là, alors j’accompagne Jace en me renfrognant. Son sourire de remerciement me donne envie de lui envoyer mon poing dans le nez, mais je me contiens en affichant ma plus belle tronche des mauvais jours.
« C’est pour Ao que je suis là, » marmonne enfin le Gryffondor.
Mon coeur sursaute dans le secret de ma poitrine et je me retiens pour ne pas secouer Jace jusqu’à ce qu’il avoue enfin de quoi il en retourne.
« Ah ? me contenté-je demander, les mains enfoncées dans mes poches.
— Ce matin, continue Jace d’une voix sourde, j’suis allé le retrouver à sa salle commune. Tu sais, d’habitude on s’retrouve dans le hall ou dans la Grande Salle le samedi matin, mais depuis… Enfin, depuis tu-sais-quoi, il sort plus trop. »
La grimace de Jace n’est pas belle à voir. La mienne non plus, j’imagine. Non, aurais-je voulu dire, je ne sais pas ce qu’est le tu-sais-quoi. Mais il m’aurait pris pour une idiote, alors je ne dis rien. Peut-être que la rumeur comme quoi les tigres de la vieille chinoise ont blessé le rejeton Malfoy n’est pas si folle que ça.
« Alors je l’ai attendu devant l’antre des Serpents un bon moment. Il est pas du tout sorti ! C’est Quétrilla qui s’est ram’né toute seule et qui m’a dit qu’il avait pas du tout l’intention d’venir au match et qu’elle venait justement me prévenir.
— Hein ? m’exclamé-je, oubliant instantanément tout l’agacement que je ressentais en écoutant le long et inutile monologue du garçon. Ao veut pas aller au match ? Mais il a jamais loupé un match. »
Ma voix est légèrement moqueuse. Jace doit se tromper. Ne pas avoir compris. Peu importe la raison, il a tort. C’est certain.
« En fait, c’est pas total’ment vrai puisqu’il a loupé un match en troisième année c’était d’ailleurs… Euh… »
Le garçon s’interrompt en me jetant un regard en biais. Sans doute est-ce mon regard noir qui l’a encouragé à fermer sa grande bouche.
« Enfin on s’en fout, reprend Jace (depuis quand parle-t-il autant, par l’amour de Merlin ?), le truc c’est qu’il veut pas du tout aller au match et quand j’ai d’mandé à Quét d’aller l’chercher elle m’a même dit qu’il était pas dans la Salle Co’, tu t’rends compte ? »
Le brun me regarde avec des yeux exorbités.
Non, je ne me rends pas compte. Je ne comprends pas bien où veut en venir Jace, même si le fait qu’Ao décide soudainement de ne pas aller au match a quelque chose d’inquiétant. Mon frère est un féru de balai. Que ce soit lui qui ait le cul posé dessus ou d’autres. Il ne manque jamais une occasion d’aller s’extasier devant un match. Surtout lorsque son équipe joue.
Je soupire, croise les bras sur ma poitrine et mitraille le jeune homme de mon regard noir. Mais toute son attention est tournée vers le Mngwi. Ce dernier se relève d’ailleurs et du coin de l’oeil je vois ses oreilles frémir.
« Bonjour, Jace. Je vais bien, je te remercie. » Il me jette un regard et je jurerais l’avoir vu sourire. « Il y a une chose que tu voulais dire à Aelle ?
— Ouais, j’interviens. Qu’est-ce qu’y a ? J’dois aller faire un truc, là. »
Réviser, par exemple, serait une très bonne excuse pour m’arracher à l’horrible compagnie du meilleur ami de mon frère.
« Oh ! oui, dit Jace précipitamment, peinant à détacher son regard de celui de Zikomo. T’es au courant qu’il y a un match, aujourd’hui ? »
Je lève les yeux au ciel. Sur mon épaule, je sens les pattes de Zik qui s’enfoncent dans ma peau pour m’inciter au calme.
« J’suis pas débile ! grogné-je. C’est ma maison qui joue j’te rappelle. »
Je contourne le brun et continue mon chemin. « Attends de voir ce qu’il a à te dire ! » chuchote Zikomo à mon oreille. Je hausse les épaules pour le déstabiliser et ricane en l’entendant couiner.
Jace me court après : « Ouais et les Frelons jouent contre les Crochets, d’ailleurs. T’sais, les Serpentard. »
Il se poste devant moi pour m’empêcher d'avancer. Je fronce les sourcils. Jace aussi a les sourcils froncés. Il n’a pas une tête très joyeuse, maintenant que j’y songe. Depuis quand Jace fait-il la tronche ?
« Les Serpentards, oui. Et alors ? S’tu veux m’proposer d’y aller, non merci. J’m’en fous de c’match !
— Pas moi, marmonne Zikomo dans mon oreille. On a dit qu’on y allait, je te rappelle. »
J’ai oublié ce détail. Zikomo s’est montré très curieux quant au Quidditch et je lui ai dit que je le lui ferais découvrir durant le match *’fais chier*.
« Je veux pas qu’t’y ailles, non, fait Jace en passant une main dans sa nuque. En fait, j’ai besoin de ton aide…. » Il me regarde d’un air bien trop sérieux. Je n’aime pas cela. « Tu veux bien me suivre ?
— Pour aller où ? » braillé-je. Je déteste le mystère qui règne sur ses paroles, par Merlin. Qu’il me dise clairement ce qu’il veut ! « Accouche et dis-moi c’que tu veux, Brodmeal.
— Viens, insiste-t-il en faisant quelques pas dans le couloir, je vais t’expliquer, promis. »
Si Zikomo ne m’avait pas envoyé un coup de queue dans l’oreille, je l’aurais envoyé dans les roses, cet idiot. Mais Zikomo est là, alors j’accompagne Jace en me renfrognant. Son sourire de remerciement me donne envie de lui envoyer mon poing dans le nez, mais je me contiens en affichant ma plus belle tronche des mauvais jours.
« C’est pour Ao que je suis là, » marmonne enfin le Gryffondor.
Mon coeur sursaute dans le secret de ma poitrine et je me retiens pour ne pas secouer Jace jusqu’à ce qu’il avoue enfin de quoi il en retourne.
« Ah ? me contenté-je demander, les mains enfoncées dans mes poches.
— Ce matin, continue Jace d’une voix sourde, j’suis allé le retrouver à sa salle commune. Tu sais, d’habitude on s’retrouve dans le hall ou dans la Grande Salle le samedi matin, mais depuis… Enfin, depuis tu-sais-quoi, il sort plus trop. »
La grimace de Jace n’est pas belle à voir. La mienne non plus, j’imagine. Non, aurais-je voulu dire, je ne sais pas ce qu’est le tu-sais-quoi. Mais il m’aurait pris pour une idiote, alors je ne dis rien. Peut-être que la rumeur comme quoi les tigres de la vieille chinoise ont blessé le rejeton Malfoy n’est pas si folle que ça.
« Alors je l’ai attendu devant l’antre des Serpents un bon moment. Il est pas du tout sorti ! C’est Quétrilla qui s’est ram’né toute seule et qui m’a dit qu’il avait pas du tout l’intention d’venir au match et qu’elle venait justement me prévenir.
— Hein ? m’exclamé-je, oubliant instantanément tout l’agacement que je ressentais en écoutant le long et inutile monologue du garçon. Ao veut pas aller au match ? Mais il a jamais loupé un match. »
Ma voix est légèrement moqueuse. Jace doit se tromper. Ne pas avoir compris. Peu importe la raison, il a tort. C’est certain.
« En fait, c’est pas total’ment vrai puisqu’il a loupé un match en troisième année c’était d’ailleurs… Euh… »
Le garçon s’interrompt en me jetant un regard en biais. Sans doute est-ce mon regard noir qui l’a encouragé à fermer sa grande bouche.
« Enfin on s’en fout, reprend Jace (depuis quand parle-t-il autant, par l’amour de Merlin ?), le truc c’est qu’il veut pas du tout aller au match et quand j’ai d’mandé à Quét d’aller l’chercher elle m’a même dit qu’il était pas dans la Salle Co’, tu t’rends compte ? »
Le brun me regarde avec des yeux exorbités.
Non, je ne me rends pas compte. Je ne comprends pas bien où veut en venir Jace, même si le fait qu’Ao décide soudainement de ne pas aller au match a quelque chose d’inquiétant. Mon frère est un féru de balai. Que ce soit lui qui ait le cul posé dessus ou d’autres. Il ne manque jamais une occasion d’aller s’extasier devant un match. Surtout lorsque son équipe joue.
Coeur en mosaïques
Nous pénétrons dans un couloir bondé et je dois jouer des coudes pour me frayer un passage. Brodmeal me suit comme mon ombre et il se tait enfin ; impossible de parler ici. C’est bientôt l’heure du match et tous ces foutus Autres habillés aux couleurs des équipes sont en chemin pour le terrain de Quidditch. Je suis en train de me noyer dans la foule quand Jace me tire dans un couloir adjacent. Il marmonne quelque chose comme « On s’entend plus, bordel ».
« Et il est où alors ? parviens-je enfin à demander en suivant le garçon qui s’engouffre dans une cage d’escalier.
— Justement, j’ai finis par l’trouver. Il est dans un endroit où on va parfois lui et moi, pour parler d’trucs ou alors pour…
— Je m’en fous, soupiré-je inutilement.
— … réviser quand il fait pas trop moche. Et j’suis aller le voir pour lui d’mander d’aller au match et il m’a dit de m’en aller. Jamais il m’a dit ça, jamais ! Et j’ai eu beau insister c’était pareil. Il a finit par m’dire de… De dégager. »
Le garçon me fait un peu pitié avec son air triste et son visage préoccupé. Et il m’agace également de prendre tant de temps pour me dire un truc simple. J’avance vers la cour proche de laquelle nous ont mené les escaliers. Il y a une fontaine qui crachent des gerbes d’eaux et quelques plantes tristes.
« Et alors ? dis-je en haussant les sourcils. Qu’est-c' tu veux que j’fasse ? »
Brodmeal allait parler, mais Zikomo intervient avant :
« Il aimerait que tu ailles parler à ton frère.
— Hein ? m’exclamé-je en regardant le Mngwi, mais pour quoi faire ?
— Pour qu’il vienne au match ! » s’exclame Jace au moment même où Zikomo me dit sur le ton de l’évidence : « Pour le réconforter. »
Mon regard troublé passe de l’un à l’autre. Faut-il que je réconforte Aodren ou que je le tanne pour qu’il vienne au match ? Et pourquoi serais-je la mieux placé pour faire cela ? Moi ? Pourquoi pas Quétrilla ? Aodren passe son temps à lui baver dessus, elle serait sans doute bien plus utile que moi. Jace se tortille sur ses pieds et se passe une main dans les cheveux ; il ressemble étrangement à Aodren quand il fait ça.
« Allez au match ça le réconfortera, dit-il d’un ton nerveux. T’sais, ton frère… Ton frère il n’aime pas rester seul. C’est pas bon pour lui de s’isoler comme ça…
— J’le sais, merci. Je connais mon frère. »
Je fais quelques pas dans le couloir, l’air renfrognée. En fait, je ne savais pas qu’il n’était pas recommandé pour Ao de rester seul. Je le découvre tout juste et me rendre compte que Jace connaît davantage de détails sur mon frère que moi me fait mal au coeur.
« Il est là ? demandé-je à Jace pour repousser mes émotions. Dans la cour ?
— Ouais…
— Mais pourquoi tu veux qu’j’y aille ? soufflé-je en le parcourant de mon regard de suie. Quétrilla sera p’t-être plus…
— Elle a refusé, grimace Jace en secouant la tête, l’air désespéré. Elle dit qu’il a b’soin de rester seul. Mais je suis son meilleur ami ! Je sais qu’il n’a pas besoin de ça. »
Moi, je ne sais pas de quoi il a besoin. Mais Jace passe tout son temps avec lui, il doit bien savoir ce genre de choses mieux que moi, non ? Si un jour quelqu’un venait demander à Thalia ou Zikomo ce qui est le mieux pour moi, je suis persuadé qu’ils sauraient répondre juste. Alors, même si je déteste cela, je dois lui faire confiance. Jace est un chieur et un emmerdeur, il rit bien trop souvent au dépend des autres et s’est toujours moqué de ma persistance à étudier quand les autres s’amusaient. Mais il n’a jamais, jamais fait faux bon à Aodren. Il ne m’aime peut-être pas, mais je sais qu’il *aime ?* Aodren. Et pour une fois, j’arrive même à ignorer la pique qui me transperce le coeur à cette constatation.
« Ok, bon, dis-je soudainement. J’vais aller l’voir, mais j’promets rien. T’sais, il s’fiche un peu de c’que j’lui dis.
— C’est pas vrai. » Un sourire étrange passe fugacement sur le visage du garçon. « Il t’écoutera.
— Mh… Bon bah va au match, j’te l’envoie. »
A la tronche que fait Jace, j’ai l’impression qu’il va se mettre à chialer. Mais non, il se contente de hocher la tête. Il s’approche de moi en déroulant l’écharpe qu’il a autour du cou ; je n’avais pas remarqué, mais elle est aux couleurs de Serpentard. Étrange, pour un Gryffondor. Il me la fourre dans les mains et avant même que je puisse dire quoi que ce soit il me jette :
« Pour Ao. C’est la sienne. Tu… Tu lui files hein ? » demande-t-il sur un ton malheureux.
J’acquiesce vaguement. Après m’avoir remercié, le garçon s’éloigne dans le couloir comme une âme en peine. J’échange un regard accablé avec Zikomo. Ce dernier, d’un geste de la tête, m’enjoint à rejoindre la cour pour retrouver Aodren. Le coeur lourd, je lui obéis.
« Et il est où alors ? parviens-je enfin à demander en suivant le garçon qui s’engouffre dans une cage d’escalier.
— Justement, j’ai finis par l’trouver. Il est dans un endroit où on va parfois lui et moi, pour parler d’trucs ou alors pour…
— Je m’en fous, soupiré-je inutilement.
— … réviser quand il fait pas trop moche. Et j’suis aller le voir pour lui d’mander d’aller au match et il m’a dit de m’en aller. Jamais il m’a dit ça, jamais ! Et j’ai eu beau insister c’était pareil. Il a finit par m’dire de… De dégager. »
Le garçon me fait un peu pitié avec son air triste et son visage préoccupé. Et il m’agace également de prendre tant de temps pour me dire un truc simple. J’avance vers la cour proche de laquelle nous ont mené les escaliers. Il y a une fontaine qui crachent des gerbes d’eaux et quelques plantes tristes.
« Et alors ? dis-je en haussant les sourcils. Qu’est-c' tu veux que j’fasse ? »
Brodmeal allait parler, mais Zikomo intervient avant :
« Il aimerait que tu ailles parler à ton frère.
— Hein ? m’exclamé-je en regardant le Mngwi, mais pour quoi faire ?
— Pour qu’il vienne au match ! » s’exclame Jace au moment même où Zikomo me dit sur le ton de l’évidence : « Pour le réconforter. »
Mon regard troublé passe de l’un à l’autre. Faut-il que je réconforte Aodren ou que je le tanne pour qu’il vienne au match ? Et pourquoi serais-je la mieux placé pour faire cela ? Moi ? Pourquoi pas Quétrilla ? Aodren passe son temps à lui baver dessus, elle serait sans doute bien plus utile que moi. Jace se tortille sur ses pieds et se passe une main dans les cheveux ; il ressemble étrangement à Aodren quand il fait ça.
« Allez au match ça le réconfortera, dit-il d’un ton nerveux. T’sais, ton frère… Ton frère il n’aime pas rester seul. C’est pas bon pour lui de s’isoler comme ça…
— J’le sais, merci. Je connais mon frère. »
Je fais quelques pas dans le couloir, l’air renfrognée. En fait, je ne savais pas qu’il n’était pas recommandé pour Ao de rester seul. Je le découvre tout juste et me rendre compte que Jace connaît davantage de détails sur mon frère que moi me fait mal au coeur.
« Il est là ? demandé-je à Jace pour repousser mes émotions. Dans la cour ?
— Ouais…
— Mais pourquoi tu veux qu’j’y aille ? soufflé-je en le parcourant de mon regard de suie. Quétrilla sera p’t-être plus…
— Elle a refusé, grimace Jace en secouant la tête, l’air désespéré. Elle dit qu’il a b’soin de rester seul. Mais je suis son meilleur ami ! Je sais qu’il n’a pas besoin de ça. »
Moi, je ne sais pas de quoi il a besoin. Mais Jace passe tout son temps avec lui, il doit bien savoir ce genre de choses mieux que moi, non ? Si un jour quelqu’un venait demander à Thalia ou Zikomo ce qui est le mieux pour moi, je suis persuadé qu’ils sauraient répondre juste. Alors, même si je déteste cela, je dois lui faire confiance. Jace est un chieur et un emmerdeur, il rit bien trop souvent au dépend des autres et s’est toujours moqué de ma persistance à étudier quand les autres s’amusaient. Mais il n’a jamais, jamais fait faux bon à Aodren. Il ne m’aime peut-être pas, mais je sais qu’il *aime ?* Aodren. Et pour une fois, j’arrive même à ignorer la pique qui me transperce le coeur à cette constatation.
« Ok, bon, dis-je soudainement. J’vais aller l’voir, mais j’promets rien. T’sais, il s’fiche un peu de c’que j’lui dis.
— C’est pas vrai. » Un sourire étrange passe fugacement sur le visage du garçon. « Il t’écoutera.
— Mh… Bon bah va au match, j’te l’envoie. »
A la tronche que fait Jace, j’ai l’impression qu’il va se mettre à chialer. Mais non, il se contente de hocher la tête. Il s’approche de moi en déroulant l’écharpe qu’il a autour du cou ; je n’avais pas remarqué, mais elle est aux couleurs de Serpentard. Étrange, pour un Gryffondor. Il me la fourre dans les mains et avant même que je puisse dire quoi que ce soit il me jette :
« Pour Ao. C’est la sienne. Tu… Tu lui files hein ? » demande-t-il sur un ton malheureux.
J’acquiesce vaguement. Après m’avoir remercié, le garçon s’éloigne dans le couloir comme une âme en peine. J’échange un regard accablé avec Zikomo. Ce dernier, d’un geste de la tête, m’enjoint à rejoindre la cour pour retrouver Aodren. Le coeur lourd, je lui obéis.
Coeur en mosaïques
Mille battements sourds m’empêchent d’entendre mon propre pas lorsque je contourne la fontaine ; que vais-je lui dire ? que puis-je faire ? et s’il pleure ? Les pensées fusent dans ma tête et m’empêchent de réfléchir convenablement. Je m’exhorte au calme lorsque j’aperçois au pied de la fontaine une forme recroquevillée. Mon coeur se serre lorsque je reconnais les traits d’Aodren. Il est roulé sur lui-même comme un enfant, les jambes dans les bras, le corps tremblant. Son visage n’est pas caché. Ses yeux regardent droit devant lui, mais ne semblent pas me voir. Il est vide, ce regard ; pâle, ce visage. Je déglutis. *J’veux pas y aller*. Du bout du museau, Zikomo me rassure : tout ira bien, je suis là.
Je m’approche lentement. Aodren finit par me voir ; il dépose son regard vide sur moi, mais ne dit rien. Il ne s’étonne même pas de ma présence. Je m’accroupis près de lui, hésitante. J’ouvre la bouche, mais aucun son n’en sort. Les mots sont bloqués. Le monstre qui malmène mon coeur les a-t-il dévoré ?
« Qu’est-ce que tu fais là ? »
Cette voix chétive, maladive, malheureuse, larmoyante appartient à Aodren. C’est à peine s’il a bougé les lèvres. Et son regard qui ne me regarde pas. Je baisse la tête sur mes pieds.
« J’suis v’nu te voir, marmonné-je du bout des lèvres, le coeur battant à tout rompre contre ma cage thoracique. Ça te dérange ? »
Depuis quand demandé-je si ma présence dérange ? Surtout à Aodren ? Cette fois-ci pourtant, je préfère demander. J’ai l’impression d’interrompre quelque chose, même si je ne sais absolument pas quoi.
La réponse tarde à venir. « Non, » dit simplement mon frère. J’aurais préféré qu’il prenne plus de temps pour réfléchir et qu’il me donne une réponse un peu plus élaborée, comme : non, d’ailleurs je vais me lever, me secouer et aller au match. Tu viens ? Mais cela ne semble pas être dans les intentions d’Aodren de se secouer. Il se recroqueville même davantage contre la fontaine, comme s’il pouvait fusionner avec la pierre. Un soupir au bord des lèvres, je m’assoie près de lui, dos contre le rebord, le cul sur le sol sale. Zikomo saute de mon épaule et s’installe face à nous. Ses oreilles sont basses sur sa tête.
« Pourquoi t’es là, Aelle ? »
Depuis quand tu parles avec cette voix d’adulte, Aodren ?
« C’est jour de match, aujourd’hui. » Autant ne pas y aller par quatre chemins. « Viens avec moi.
— C’est Jace qui t’a dit où j’étais, hein ? »
Un léger sourire danse sur son visage. Qu’il est laid, ce sourire. Qu’il est moche ; faux, mensonger, hypocrite. Il ne se reflète pas dans ses yeux.
« Ouais, dis-je en plantant mon regard dans le sien. Il m’a poursuivi dans tout l’château, faudrait mieux l’tenir.
— Il est inquiet… »
Autant pour mon trait d’humour. Habituellement, Aodren aurait rebondit sur ce que j’ai dit, lui qui ne perd pas une occasion pour déconner. Mais son lui d’avant semble à des miles d’ici. Je laisse tomber ma tête contre la fontaine et jette mon regard au loin, dans le ciel. Mon coeur est trop gros pour mon corps.
« Moi aussi, » avoué-je du bout des lèvres, les joues rouges. J’ignore le regard que pose mon frère sur moi. « ‘Fin, j’veux dire… Avec tout c’qu’il s’est passé… C’est pas cool… Je… Je… » *Allez, accouche ! Un mensonge de rien du tout*. « J’ai b’soin d’passer du temps avec ma famille. Enfin, je… »
Les mots me quittent. Je reste silencieuse, le coeur battant et honteuse. Pourquoi ai-je l’impression que ce n’est pas un réel mensonge ? De toute façon, la présence d’Aodren ces derniers temps est insupportable. Quand il ne fait pas la tronche, il est aussi… Impalpable qu’aujourd’hui. Un regard vide, un visage inexpressif, un je-m’en-foutisme à toutes épreuves. Mieux vaut que je reste avec Zikomo et Thalia plutôt que de traîner dans les parages morbides de mon frère. Pourtant… Pourtant mon coeur brûle d’espoir. Je le comprends alors que je dépose mon regard sur mon frère, impatiente d’avoir sa réponse, impatiente de le voir me dire : oui, je viens. J’ai utilisé l’une des seules choses qui puissent faire se bouger mon frère : la famille. S'il sait qu’un membre de sa famille va mal, il s’oubliera pour aller l’aider. Je le sais. Ao ressemble à Narym sur ce point-là. Là où Natanaël et Zak se plaignent et refusent de faire des choses qu’ils n’ont pas envie de faire (surtout Zak), Ao et Nar acceptent sans rechigner, parce que c’est dans leur nature, c’est comme ça et pas autrement.
« Désolé, j’peux pas. »
*Quoi ?*.
« Quoi ?
— Je… Je peux pas, ok ? »
Cette fois-ci, il se tourne carrément vers moi et me plante son regard vert dans les yeux. Quelque chose dans ce regard-là me fait frémir. J’en oublie mon coeur qui vient de s’écraser contre le sol.
« Mais…, balbutié-je, désœuvrée. Ça me f’rait plaisir. »
Les mots s’échappent de ma bouche sans que je ne puisse les contrôler. Et ils sont l’exact reflet de ce que je ressens à l’intérieur de mon corps. Oui, cela me ferait plaisir de passer du temps avec toi, Aodren, d’oublier que le monde part en sucette, d’oublier la danse des Manteaux Noirs à l’extérieur, oublier que je rêve de Maman la nuit, oublier que je me réveille en sursaut quand ses yeux morts tombent sur moi.
Un sourire triste me répond et me pourfend le coeur. Je détourne rapidement les yeux pour qu’Aodren ne remarque pas qu’il m’a blessé ; mes yeux sont trop expressifs, Papa me l’a toujours dit.
« Je viendrais pas, Aelle. Vas-y sans moi, d’accord ? Ou avec Gil’Sayan. » Je grimace. *Parle pas d’elle*. « On se voit plus tard, d’accord ? »
Est-il réellement en train de me congédier ? J’échange un regard désœuvré avec Zikomo qui n’a pas bougé. Ses oreilles sont totalement écrasées sur son crâne, comme si c’était à lui que s’adressait Aodren.
Je m’approche lentement. Aodren finit par me voir ; il dépose son regard vide sur moi, mais ne dit rien. Il ne s’étonne même pas de ma présence. Je m’accroupis près de lui, hésitante. J’ouvre la bouche, mais aucun son n’en sort. Les mots sont bloqués. Le monstre qui malmène mon coeur les a-t-il dévoré ?
« Qu’est-ce que tu fais là ? »
Cette voix chétive, maladive, malheureuse, larmoyante appartient à Aodren. C’est à peine s’il a bougé les lèvres. Et son regard qui ne me regarde pas. Je baisse la tête sur mes pieds.
« J’suis v’nu te voir, marmonné-je du bout des lèvres, le coeur battant à tout rompre contre ma cage thoracique. Ça te dérange ? »
Depuis quand demandé-je si ma présence dérange ? Surtout à Aodren ? Cette fois-ci pourtant, je préfère demander. J’ai l’impression d’interrompre quelque chose, même si je ne sais absolument pas quoi.
La réponse tarde à venir. « Non, » dit simplement mon frère. J’aurais préféré qu’il prenne plus de temps pour réfléchir et qu’il me donne une réponse un peu plus élaborée, comme : non, d’ailleurs je vais me lever, me secouer et aller au match. Tu viens ? Mais cela ne semble pas être dans les intentions d’Aodren de se secouer. Il se recroqueville même davantage contre la fontaine, comme s’il pouvait fusionner avec la pierre. Un soupir au bord des lèvres, je m’assoie près de lui, dos contre le rebord, le cul sur le sol sale. Zikomo saute de mon épaule et s’installe face à nous. Ses oreilles sont basses sur sa tête.
« Pourquoi t’es là, Aelle ? »
Depuis quand tu parles avec cette voix d’adulte, Aodren ?
« C’est jour de match, aujourd’hui. » Autant ne pas y aller par quatre chemins. « Viens avec moi.
— C’est Jace qui t’a dit où j’étais, hein ? »
Un léger sourire danse sur son visage. Qu’il est laid, ce sourire. Qu’il est moche ; faux, mensonger, hypocrite. Il ne se reflète pas dans ses yeux.
« Ouais, dis-je en plantant mon regard dans le sien. Il m’a poursuivi dans tout l’château, faudrait mieux l’tenir.
— Il est inquiet… »
Autant pour mon trait d’humour. Habituellement, Aodren aurait rebondit sur ce que j’ai dit, lui qui ne perd pas une occasion pour déconner. Mais son lui d’avant semble à des miles d’ici. Je laisse tomber ma tête contre la fontaine et jette mon regard au loin, dans le ciel. Mon coeur est trop gros pour mon corps.
« Moi aussi, » avoué-je du bout des lèvres, les joues rouges. J’ignore le regard que pose mon frère sur moi. « ‘Fin, j’veux dire… Avec tout c’qu’il s’est passé… C’est pas cool… Je… Je… » *Allez, accouche ! Un mensonge de rien du tout*. « J’ai b’soin d’passer du temps avec ma famille. Enfin, je… »
Les mots me quittent. Je reste silencieuse, le coeur battant et honteuse. Pourquoi ai-je l’impression que ce n’est pas un réel mensonge ? De toute façon, la présence d’Aodren ces derniers temps est insupportable. Quand il ne fait pas la tronche, il est aussi… Impalpable qu’aujourd’hui. Un regard vide, un visage inexpressif, un je-m’en-foutisme à toutes épreuves. Mieux vaut que je reste avec Zikomo et Thalia plutôt que de traîner dans les parages morbides de mon frère. Pourtant… Pourtant mon coeur brûle d’espoir. Je le comprends alors que je dépose mon regard sur mon frère, impatiente d’avoir sa réponse, impatiente de le voir me dire : oui, je viens. J’ai utilisé l’une des seules choses qui puissent faire se bouger mon frère : la famille. S'il sait qu’un membre de sa famille va mal, il s’oubliera pour aller l’aider. Je le sais. Ao ressemble à Narym sur ce point-là. Là où Natanaël et Zak se plaignent et refusent de faire des choses qu’ils n’ont pas envie de faire (surtout Zak), Ao et Nar acceptent sans rechigner, parce que c’est dans leur nature, c’est comme ça et pas autrement.
« Désolé, j’peux pas. »
*Quoi ?*.
« Quoi ?
— Je… Je peux pas, ok ? »
Cette fois-ci, il se tourne carrément vers moi et me plante son regard vert dans les yeux. Quelque chose dans ce regard-là me fait frémir. J’en oublie mon coeur qui vient de s’écraser contre le sol.
« Mais…, balbutié-je, désœuvrée. Ça me f’rait plaisir. »
Les mots s’échappent de ma bouche sans que je ne puisse les contrôler. Et ils sont l’exact reflet de ce que je ressens à l’intérieur de mon corps. Oui, cela me ferait plaisir de passer du temps avec toi, Aodren, d’oublier que le monde part en sucette, d’oublier la danse des Manteaux Noirs à l’extérieur, oublier que je rêve de Maman la nuit, oublier que je me réveille en sursaut quand ses yeux morts tombent sur moi.
Un sourire triste me répond et me pourfend le coeur. Je détourne rapidement les yeux pour qu’Aodren ne remarque pas qu’il m’a blessé ; mes yeux sont trop expressifs, Papa me l’a toujours dit.
« Je viendrais pas, Aelle. Vas-y sans moi, d’accord ? Ou avec Gil’Sayan. » Je grimace. *Parle pas d’elle*. « On se voit plus tard, d’accord ? »
Est-il réellement en train de me congédier ? J’échange un regard désœuvré avec Zikomo qui n’a pas bougé. Ses oreilles sont totalement écrasées sur son crâne, comme si c’était à lui que s’adressait Aodren.
Coeur en mosaïques
Mon coeur bat si fort que mes oreilles bourdonnent. Je ne sais plus quoi dire. J’ouvre la bouche et la referme.
« Mais je… »
Je…
Je…
J’ai envie de rester avec moi, je veux que tu te lèves, que tu m’accompagnes, que tu arrêtes d’être si sombre, si étrange, si malheureux. Jace t’attends là-bas et je ne peux pas me pointer sans toi. Comment je vais faire si tu ne viens pas avec moi, Aodren ? S’il-te-plait, s’il-te-plait. Aucun de ces mots ne sort de ma bouche. Je me contente de regarder mon frère avec un regard foutrement triste, le coeur en peine, incapable de comprendre ce qu’il se passe dans ma tête et dans mon coeur.
« Va-t’en, s’te-plait… »
Sa voix se brise en même temps que mon coeur. Il dérobe son visage à mon regard curieux et le plonge dans ses bras. Il ne bouge plus. Zikomo se redresse et accroche mon regard : ça sert à rien de rester, veut dire ce regard. Mais… Il a raison. Le coeur lourd, je me redresse. Pourquoi ai-je envie de pleurer, tout à coup ? Mon coeur se serre, mon coeur étouffe. Mon regard se fait plus sombre lorsque je le dépose sur le garçon *le gamin* recroquevillé. Mon sang se transforme en lave ; c’est si rapide que je ne comprends même pas comment j’en arrive là. *Qu’un égoïste !*. La colère se répand dans mes veines et me brûle le coeur. Ma bouche se tord.
« Et j’dis quoi à Jace ? » craché-je, tremblante, à demi-détournée parce que la vision d’Aodren me donne envie de le cogner.
La réponse est longue à arriver. Et quand elle arrive, elle me déçoit si fort que je dois prendre une grande inspiration pour ne pas exploser.
« Tout ce que je t’ai dit, répond Aodren d’une voix étouffée. C’est tout. »
*Dis rien, dis rien*.
Sa voix est tremblante. Pleure-t-il ? Rien à foutre. J’ai envie de lui foutre un coup de pied entre les côtes pour qu’il arrête de larmoyer et pour qu’il se secoue enfin. Il ne veut pas de moi ? Très bien, je ne l’emmerderais plus, je me le promets.
« Tu viens, Zik ? » demandé-je d’une voix sèche, prête à m’en aller.
Le Mngwi trotte vers moi, rejoint d’un bon le bord de la fontaine et de là saute sur mon épaule. Dans l’oreille, il me souffle des mots qui me figent :
« Je vais rester avec lui.
— Quoi ? soufflé-je, hors de moi. Mais il veut pas qu’on reste !
— Je sais, mais… Je ne dirais rien, je resterais juste près de lui. Et toi, va rejoindre Jace. Il va s’inquiéter si on ne le prévient pas.
— Mais… » Mon coeur me fait mal. « Je veux pas qu’tu restes…
— On se rejoint rapidement, va. Ne seras-tu pas moins inquiète si je reste avec lui ? »
Je lui jette un regard noir et redresse le menton, bras croisés sur ma poitrine.
« J’suis pas inquiète, fanfaronné-je.
— A d’autre, Aelle, » me lance Zikomo en m’adressant un regard accablé.
La créature bleue rejoint le sol d’un bon et me rassure d’un regard. Il me rejoindra dès qu’il en aura finit avec Aodren. Du bout du museau, il m’encourage à m’éloigner. D’un dernier regard, je frôle Aodren. Je pourrais très bien ne jamais être venue que rien n’aurait été différent : il a retrouvé la même posture dans laquelle je l’ai trouvé et ne réagit pas lorsque Zikomo s’approche de lui. Lentement, je m’éloigne, jetant plus d’un regard en arrière, le coeur affaibli de devoir abandonner ces deux-là derrière moi.
En rejoignant le couloir, mon coeur est si gros qu’il me donne l’impression qu’il va exploser. C’est en passant une main sur mon visage que je remarque que des larmes brûlantes s’écoulent de mes yeux. Et que dans ma main gauche, je tiens toujours l’écharpe que Jace m’a confié ; j’ai oublié de la passer à mon frère.
« ‘Fais chier, » juré-je dans un sanglot.
*Merde !* hurlé-je intérieurement. Merde. Que vient-il de se passer ? Jamais je ne me suis sentie aussi inutile, aussi faible, aussi débile. *Jamais j’aurais dû venir !*. D’un geste rageur, j’essuie mes larmes. Je me torche le nez dans ma manche et m’éloigne à grand pas de la cour qui abrite la tristesse de mon frère. Autant l’oublier ; de toute façon ils ne veulent pas de moi. Partir sans Zikomo me fait plus de mal que prévu, mais j’essaie de l’ignorer. Je repousse tout cela loin de moi et me concentre sur ma destination : le stade de Quidditch. Rejoindre Jace, lui dire ce qu’il vient de se passer. Et après, j’irais rejoindre Thalia. Avec Thalia, tout va toujours mieux.
J’ai beau accélérer le pas, froncer les sourcils à m’écorcher le front, la vision d’Aodren recroquevillé ne me quitte pas. Elle s’incruste dans mes rétines et malmène mon coeur. Ce monde devient n’importe quoi. Et moi, je suis un jouet entre ses mains, comme Ao. Destinés à accepter tout ce qui arrive sans pouvoir faire quoi que ce soit pour l’empêcher d’arriver. Un foutu jouet.
« Mais je… »
Je…
Je…
J’ai envie de rester avec moi, je veux que tu te lèves, que tu m’accompagnes, que tu arrêtes d’être si sombre, si étrange, si malheureux. Jace t’attends là-bas et je ne peux pas me pointer sans toi. Comment je vais faire si tu ne viens pas avec moi, Aodren ? S’il-te-plait, s’il-te-plait. Aucun de ces mots ne sort de ma bouche. Je me contente de regarder mon frère avec un regard foutrement triste, le coeur en peine, incapable de comprendre ce qu’il se passe dans ma tête et dans mon coeur.
« Va-t’en, s’te-plait… »
Sa voix se brise en même temps que mon coeur. Il dérobe son visage à mon regard curieux et le plonge dans ses bras. Il ne bouge plus. Zikomo se redresse et accroche mon regard : ça sert à rien de rester, veut dire ce regard. Mais… Il a raison. Le coeur lourd, je me redresse. Pourquoi ai-je envie de pleurer, tout à coup ? Mon coeur se serre, mon coeur étouffe. Mon regard se fait plus sombre lorsque je le dépose sur le garçon *le gamin* recroquevillé. Mon sang se transforme en lave ; c’est si rapide que je ne comprends même pas comment j’en arrive là. *Qu’un égoïste !*. La colère se répand dans mes veines et me brûle le coeur. Ma bouche se tord.
« Et j’dis quoi à Jace ? » craché-je, tremblante, à demi-détournée parce que la vision d’Aodren me donne envie de le cogner.
La réponse est longue à arriver. Et quand elle arrive, elle me déçoit si fort que je dois prendre une grande inspiration pour ne pas exploser.
« Tout ce que je t’ai dit, répond Aodren d’une voix étouffée. C’est tout. »
*Dis rien, dis rien*.
Sa voix est tremblante. Pleure-t-il ? Rien à foutre. J’ai envie de lui foutre un coup de pied entre les côtes pour qu’il arrête de larmoyer et pour qu’il se secoue enfin. Il ne veut pas de moi ? Très bien, je ne l’emmerderais plus, je me le promets.
« Tu viens, Zik ? » demandé-je d’une voix sèche, prête à m’en aller.
Le Mngwi trotte vers moi, rejoint d’un bon le bord de la fontaine et de là saute sur mon épaule. Dans l’oreille, il me souffle des mots qui me figent :
« Je vais rester avec lui.
— Quoi ? soufflé-je, hors de moi. Mais il veut pas qu’on reste !
— Je sais, mais… Je ne dirais rien, je resterais juste près de lui. Et toi, va rejoindre Jace. Il va s’inquiéter si on ne le prévient pas.
— Mais… » Mon coeur me fait mal. « Je veux pas qu’tu restes…
— On se rejoint rapidement, va. Ne seras-tu pas moins inquiète si je reste avec lui ? »
Je lui jette un regard noir et redresse le menton, bras croisés sur ma poitrine.
« J’suis pas inquiète, fanfaronné-je.
— A d’autre, Aelle, » me lance Zikomo en m’adressant un regard accablé.
La créature bleue rejoint le sol d’un bon et me rassure d’un regard. Il me rejoindra dès qu’il en aura finit avec Aodren. Du bout du museau, il m’encourage à m’éloigner. D’un dernier regard, je frôle Aodren. Je pourrais très bien ne jamais être venue que rien n’aurait été différent : il a retrouvé la même posture dans laquelle je l’ai trouvé et ne réagit pas lorsque Zikomo s’approche de lui. Lentement, je m’éloigne, jetant plus d’un regard en arrière, le coeur affaibli de devoir abandonner ces deux-là derrière moi.
En rejoignant le couloir, mon coeur est si gros qu’il me donne l’impression qu’il va exploser. C’est en passant une main sur mon visage que je remarque que des larmes brûlantes s’écoulent de mes yeux. Et que dans ma main gauche, je tiens toujours l’écharpe que Jace m’a confié ; j’ai oublié de la passer à mon frère.
« ‘Fais chier, » juré-je dans un sanglot.
*Merde !* hurlé-je intérieurement. Merde. Que vient-il de se passer ? Jamais je ne me suis sentie aussi inutile, aussi faible, aussi débile. *Jamais j’aurais dû venir !*. D’un geste rageur, j’essuie mes larmes. Je me torche le nez dans ma manche et m’éloigne à grand pas de la cour qui abrite la tristesse de mon frère. Autant l’oublier ; de toute façon ils ne veulent pas de moi. Partir sans Zikomo me fait plus de mal que prévu, mais j’essaie de l’ignorer. Je repousse tout cela loin de moi et me concentre sur ma destination : le stade de Quidditch. Rejoindre Jace, lui dire ce qu’il vient de se passer. Et après, j’irais rejoindre Thalia. Avec Thalia, tout va toujours mieux.
J’ai beau accélérer le pas, froncer les sourcils à m’écorcher le front, la vision d’Aodren recroquevillé ne me quitte pas. Elle s’incruste dans mes rétines et malmène mon coeur. Ce monde devient n’importe quoi. Et moi, je suis un jouet entre ses mains, comme Ao. Destinés à accepter tout ce qui arrive sans pouvoir faire quoi que ce soit pour l’empêcher d’arriver. Un foutu jouet.
- Fin -