Nyakane le Serpentaire
À partir du 15 octobre 2045
5ème année

Vous êtes très différent de Zik, avait dit Aelle à Nyakane le matin où elle l’avait rencontré. Certes, le Serpentaire était en effet très différent de son homologue Messager des rêves et ne se gênait pas pour le montrer à la jeune fille qui ne savait décidément pas comment se positionner face à cet étrange énergumène volant. Tout intéressant et passionnant qu’il était, Nyakane n’en restait pas moins un inconnu, un intrus dans sa relation avec Zikomo. Aelle ne savait rien de lui et pire encore : lui ne savait rien d’elle. Il n’y avait rien de pire que de devoir faire connaissance avec une nouvelle personne. Quand elle avait rencontré Zikomo, c’était différent. Elle était alors seule et lui aussi était seul ; ils s’étaient bien trouvés. Mais là ils étaient deux et Nyakane n’avait pas sa place dans leur relation. Aelle n’arrivait pas à lui en trouver une et le fait qu’il était si différent de ce cher Zikomo qu’elle connaissait du bout de la queue jusqu’à la pointe de son museau n’aidait pas.
Depuis le temps qu’elle le côtoyait, Aelle avait appris à comprendre Zikomo, à accepter son étrange humour, ses inquiétudes, sa calme sagesse et son adorable gentillesse. Elle savait exactement lesquelles de ses paroles pouvaient agacer son ami, celles qui l’apaisaient ou le faisaient rire, et pouvait même se targuer d’être capable de deviner ce à quoi il pensait sans qu’il n’ait besoin de le formuler à voix haute. Elle était très fière d’être parvenue à un tel résultat. Zikomo de son côté savait tout autant la deviner. Quand Aelle était de mauvaise foi ou faisait preuve d’orgueil, il ne disait rien : il savait que derrière se cachait une fragilité et un manque de confiance en elle. Et pourquoi s’agacer quand sa jeune amie se montrait vulgaire ou méchante puisqu’il savait parfaitement bien que son langage n’était qu’une façon de cacher la réelle teneur de ses pensées ? Il la connaissait si bien qu’il n’avait pas besoin qu’elle parle pour la comprendre.
Il y avait comme un accord tacite entre Aelle Bristyle et le Mngwi : ils évitaient de parler des choses qui fâchaient. A vrai dire, cet accord avait été pris par Aelle sans consulter Zikomo, mais ce dernier avait compris qu’il y avait des moments où l’on pouvait parler des choses qui fâchent et des moments où il valait mieux éviter de le faire. Le timing était une chose importante à connaître quand on côtoyait Aelle ; elle était capable de tout entendre tant que c’était le bon moment pour elle de l’entendre.
Nyakane ne respectait absolument pas cette règle.
À dire vrai, si l’on demandait son avis à Aelle elle dirait que Nyakane ne respectait rien du tout. Si elle avait cru un jour que le calme, la sagesse et la gentillesse caractérisait tous les Messagers des rêves, c’était une bien belle erreur. Oh, quand Nyakane discutait avec Zikomo il pouvait se montrer tout à fait agréable et charmant, il faisait même preuve d’un humour assez remarquable et d’une malice semblable à celle du Mngwi. Mais à chaque fois qu’elle ouvrait la bouche, il se montrait désagréable avec elle. C’est du moins ainsi qu’Aelle voyait la situation. Elle ignorait, bien entendu, que son manque de respect, son je-m’en-foutisme et sa tendance à croire que tout devait arriver à l’instant même où elle l’exigeait avait tendance à agacer le pourtant bien calme Nyakane qui, contrairement à Zikomo, n’était pas prêt à accepter le mépris d’Aelle ni son dédain.
Finalement ce qui arrivait à Aelle n’avait rien de malheureux, même si ce n’était guère agréable pour elle : elle se confrontait à un être inconnu qui était capable de la rembarrer quand elle se montrait irrespectueuse et de pointer ses erreurs même quand elle refusait de les voir. Nyakane n’épargnait rien à Aelle. Il ne se montrait pas désagréable ou méchant ; Aelle le voyait ainsi seulement parce qu’elle portait le masque de l’adolescente bourrée de fierté qu’elle était. Ainsi, les conseils de Nyakane passaient pour des réprimandes, ses pointes d’humour pour des moqueries et ses questions pour des indiscrétions. C’est sans doute pour cela que lui et Aelle n’avaient eu cesse de se disputer depuis leur rencontre — c’était surtout Aelle qui criait à vrai dire ou qui se fâchait ; Nyakane se contentait de la considérer silencieusement. La seule raison pour laquelle Aelle n’avait pas dit ses quatre vérités à l’esprit c’était la peur que ce dernier lui refuse son savoir. Erza avait envoyé Nyakane pour l’épauler dans son apprentissage de la magie ; c’était une raison suffisante pour prendre sur soi et ne pas tout gâcher, n’est-ce pas ?
La cohabitation entre Aelle, Zikomo et Nyakane n’était donc pas aussi parfaite qu’on aurait pu l’imaginer. Les deux premiers étant inséparables, l’esprit s’était naturellement et sans trop de difficulté adapté à leurs habitudes de vieux amis. Il parcourut à leurs côtés les couloirs du château dont lui avait tant parlé Erza, observa avec intérêt les mœurs et les coutumes des anglais qui étaient décidément bien différents des africains, appris à redécouvrir le Mngwi qui avait bien changé au contact d’Aelle. Il était presque normal désormais d’apercevoir cette dernière avec un petit Mngwi bleu sur l’épaule droite et, volant dans son sillage, un grand esprit-oiseau d’une jolie couleur argentée. La seule chose qui changea réellement pour Aelle fut l’entraînement que lui imposa, à son plus grand plaisir, l’esprit — ils étaient au moins d’accord sur ce point : Aelle devait apprendre et s’entraîner sans relâche. Nyakane prenait à cœur la raison pour laquelle il avait été envoyé en Grande-Bretagne. Il était un instructeur là où Zikomo était un protecteur.
C’est peut-être pour cela qu’Aelle avait tant de mal à l’accepter, finalement. La plupart du temps, Nyakane agissait naturellement avec elle, comme Zikomo, mais il ne se privait jamais de lui rappeler son rôle. Quand Zikomo était arrivé, aucun statut n’avait été posé sur leur relation. Ils avaient appris à se connaître petit à petit, à s’apprivoiser, à s’aimer. Nyakane, lui, avait été catapulté dans la vie d’Aelle en tant qu’instructeur. Elle ne savait comment le considérer : comme un ami ou comme un professeur ? Mais les professeurs n’avaient pas sa confiance, ils n’étaient pas ses amis ; devait-elle prendre ses distances ? Mais comment prendre ses distances avec un oiseau qui partageait son quotidien du matin au soir ?
Puisqu’Aelle avait une tendance assez marquée pour la mauvaise foi et qu’elle faisait preuve d’une fierté tout aussi développée, elle se convainquit que son malheur n’avait qu’un nom : Nyakane, et que ses difficultés à l’accepter dans sa vie, lui et tous les changements qu’il apportait à son petit quotidien bien réglé, étaient de sa faute. Elle pensait que son caractère était trop différent du sien — et pire encore : trop différent de celui de Zikomo —, elle les disait incompatibles, le trouvait trop susceptible, trop facilement agaçable, trop moqueur aussi, et affirmait à qui voulait l’entendre (c’est à dire pas grand monde) que son manque de patience n’était pas digne d’un Messager des rêves. Aelle s’était persuadée de tout un tas de choses mais elle prenait grand soin d’ignorer la principale raison de l’étrange aversion mêlée d’admiration qu’elle ressentait pour Nyakane.
La jeune fille était effectivement en proie à un terrible sentiment. Le soir en cherchant le sommeil, quand elle écoutait les respirations paisibles du Mngwi et du Serpentaire, la prenait l’abominable angoisse de l’abandon. Elle se remémorait tous ces instants de la journée durant lesquels Zikomo et Nyakane partaient tous les deux sous prétexte de chasser ou de lui permettre de se rendre à ses cours ; ou toutes ces fois où elle rejoignait la Grande Salle pour déjeuner ou dîner, seule ; toutes les fois où ils passaient des heures à discuter du bon vieux temps pendant qu’elle travaillait… Elle repensait à tous ces moments et se surprenait à avoir d’étranges et moroses pensées. Elle se persuadait que Zikomo était plus heureux désormais, qu’elle ne lui avait peut-être jamais suffit, que son amour pour elle allait diminuer maintenant que se ranimait la flamme de son affection pour Nyakane. Mais pire encore ! Quand elle les voyait partir tous les deux elle ressentait s’élever dans son coeur une tempête ; elle n’était pas prête à accepter cela comme étant de la jalousie — elle préférait croire qu’elle n’aimait seulement pas se retrouver seule.
Cette jalousie, terrible jalousie, grande jalousie ! C’est certainement pour cela que Nyakane était la cible de ses regards noirs et de ses piques enflammées. Cet espèce d’esprit venant d’elle-ne-savait-où était en train de lui voler son ami, son compagnon, son âme-sœur ! Regardez-les discuter sans même faire attention à moi, se disait-elle parfois en les observant discrètement, je pourrais bien ne plus être là qu’ils ne remarqueraient même pas mon absence ! Elle se persuadait que Zikomo n’était pas comme ça avant, qu’il faisait plus attention à elle, qu’il lui parlait davantage. Depuis combien de temps ne lui avait-il pas demandé si elle avait passé une bonne journée ? Et quand était-ce, la dernière fois qu’il lui avait souri ? qu’ils s’étaient retrouvés seuls tous les deux ? Toutes ces questions hantaient Aelle et parfois, quand le désespoir et la peur prenaient trop de place, elle se prenait à en vouloir à Erza de lui avoir envoyé cet intrus qui fichait décidément tout en l’air.
Elle voulut s’en ouvrir à Zikomo mais ne trouva pas la force de le faire et n’aurait de toute façon pas osé avouer à voix haute la teneur de ses sentiments honteux. Elle se contentait donc, la plupart du temps, de laisser les deux Messagers dans leur coin et partait broyer du noir dans le sien. Ce faisant, elle se sentait très malheureuse mais cela lui donnait une sorte d’importance ; regardez comme je souffre ! Sauf que personne ne voyait rien et que cela n’empêchait pas Zikomo et Nyakane de s’entendre comme larrons en foire.
5ème année

— Cette jalousie, terrible jalousie, grande jalousie !
Vous êtes très différent de Zik, avait dit Aelle à Nyakane le matin où elle l’avait rencontré. Certes, le Serpentaire était en effet très différent de son homologue Messager des rêves et ne se gênait pas pour le montrer à la jeune fille qui ne savait décidément pas comment se positionner face à cet étrange énergumène volant. Tout intéressant et passionnant qu’il était, Nyakane n’en restait pas moins un inconnu, un intrus dans sa relation avec Zikomo. Aelle ne savait rien de lui et pire encore : lui ne savait rien d’elle. Il n’y avait rien de pire que de devoir faire connaissance avec une nouvelle personne. Quand elle avait rencontré Zikomo, c’était différent. Elle était alors seule et lui aussi était seul ; ils s’étaient bien trouvés. Mais là ils étaient deux et Nyakane n’avait pas sa place dans leur relation. Aelle n’arrivait pas à lui en trouver une et le fait qu’il était si différent de ce cher Zikomo qu’elle connaissait du bout de la queue jusqu’à la pointe de son museau n’aidait pas.
Depuis le temps qu’elle le côtoyait, Aelle avait appris à comprendre Zikomo, à accepter son étrange humour, ses inquiétudes, sa calme sagesse et son adorable gentillesse. Elle savait exactement lesquelles de ses paroles pouvaient agacer son ami, celles qui l’apaisaient ou le faisaient rire, et pouvait même se targuer d’être capable de deviner ce à quoi il pensait sans qu’il n’ait besoin de le formuler à voix haute. Elle était très fière d’être parvenue à un tel résultat. Zikomo de son côté savait tout autant la deviner. Quand Aelle était de mauvaise foi ou faisait preuve d’orgueil, il ne disait rien : il savait que derrière se cachait une fragilité et un manque de confiance en elle. Et pourquoi s’agacer quand sa jeune amie se montrait vulgaire ou méchante puisqu’il savait parfaitement bien que son langage n’était qu’une façon de cacher la réelle teneur de ses pensées ? Il la connaissait si bien qu’il n’avait pas besoin qu’elle parle pour la comprendre.
Il y avait comme un accord tacite entre Aelle Bristyle et le Mngwi : ils évitaient de parler des choses qui fâchaient. A vrai dire, cet accord avait été pris par Aelle sans consulter Zikomo, mais ce dernier avait compris qu’il y avait des moments où l’on pouvait parler des choses qui fâchent et des moments où il valait mieux éviter de le faire. Le timing était une chose importante à connaître quand on côtoyait Aelle ; elle était capable de tout entendre tant que c’était le bon moment pour elle de l’entendre.
Nyakane ne respectait absolument pas cette règle.
À dire vrai, si l’on demandait son avis à Aelle elle dirait que Nyakane ne respectait rien du tout. Si elle avait cru un jour que le calme, la sagesse et la gentillesse caractérisait tous les Messagers des rêves, c’était une bien belle erreur. Oh, quand Nyakane discutait avec Zikomo il pouvait se montrer tout à fait agréable et charmant, il faisait même preuve d’un humour assez remarquable et d’une malice semblable à celle du Mngwi. Mais à chaque fois qu’elle ouvrait la bouche, il se montrait désagréable avec elle. C’est du moins ainsi qu’Aelle voyait la situation. Elle ignorait, bien entendu, que son manque de respect, son je-m’en-foutisme et sa tendance à croire que tout devait arriver à l’instant même où elle l’exigeait avait tendance à agacer le pourtant bien calme Nyakane qui, contrairement à Zikomo, n’était pas prêt à accepter le mépris d’Aelle ni son dédain.
Finalement ce qui arrivait à Aelle n’avait rien de malheureux, même si ce n’était guère agréable pour elle : elle se confrontait à un être inconnu qui était capable de la rembarrer quand elle se montrait irrespectueuse et de pointer ses erreurs même quand elle refusait de les voir. Nyakane n’épargnait rien à Aelle. Il ne se montrait pas désagréable ou méchant ; Aelle le voyait ainsi seulement parce qu’elle portait le masque de l’adolescente bourrée de fierté qu’elle était. Ainsi, les conseils de Nyakane passaient pour des réprimandes, ses pointes d’humour pour des moqueries et ses questions pour des indiscrétions. C’est sans doute pour cela que lui et Aelle n’avaient eu cesse de se disputer depuis leur rencontre — c’était surtout Aelle qui criait à vrai dire ou qui se fâchait ; Nyakane se contentait de la considérer silencieusement. La seule raison pour laquelle Aelle n’avait pas dit ses quatre vérités à l’esprit c’était la peur que ce dernier lui refuse son savoir. Erza avait envoyé Nyakane pour l’épauler dans son apprentissage de la magie ; c’était une raison suffisante pour prendre sur soi et ne pas tout gâcher, n’est-ce pas ?
La cohabitation entre Aelle, Zikomo et Nyakane n’était donc pas aussi parfaite qu’on aurait pu l’imaginer. Les deux premiers étant inséparables, l’esprit s’était naturellement et sans trop de difficulté adapté à leurs habitudes de vieux amis. Il parcourut à leurs côtés les couloirs du château dont lui avait tant parlé Erza, observa avec intérêt les mœurs et les coutumes des anglais qui étaient décidément bien différents des africains, appris à redécouvrir le Mngwi qui avait bien changé au contact d’Aelle. Il était presque normal désormais d’apercevoir cette dernière avec un petit Mngwi bleu sur l’épaule droite et, volant dans son sillage, un grand esprit-oiseau d’une jolie couleur argentée. La seule chose qui changea réellement pour Aelle fut l’entraînement que lui imposa, à son plus grand plaisir, l’esprit — ils étaient au moins d’accord sur ce point : Aelle devait apprendre et s’entraîner sans relâche. Nyakane prenait à cœur la raison pour laquelle il avait été envoyé en Grande-Bretagne. Il était un instructeur là où Zikomo était un protecteur.
C’est peut-être pour cela qu’Aelle avait tant de mal à l’accepter, finalement. La plupart du temps, Nyakane agissait naturellement avec elle, comme Zikomo, mais il ne se privait jamais de lui rappeler son rôle. Quand Zikomo était arrivé, aucun statut n’avait été posé sur leur relation. Ils avaient appris à se connaître petit à petit, à s’apprivoiser, à s’aimer. Nyakane, lui, avait été catapulté dans la vie d’Aelle en tant qu’instructeur. Elle ne savait comment le considérer : comme un ami ou comme un professeur ? Mais les professeurs n’avaient pas sa confiance, ils n’étaient pas ses amis ; devait-elle prendre ses distances ? Mais comment prendre ses distances avec un oiseau qui partageait son quotidien du matin au soir ?
Puisqu’Aelle avait une tendance assez marquée pour la mauvaise foi et qu’elle faisait preuve d’une fierté tout aussi développée, elle se convainquit que son malheur n’avait qu’un nom : Nyakane, et que ses difficultés à l’accepter dans sa vie, lui et tous les changements qu’il apportait à son petit quotidien bien réglé, étaient de sa faute. Elle pensait que son caractère était trop différent du sien — et pire encore : trop différent de celui de Zikomo —, elle les disait incompatibles, le trouvait trop susceptible, trop facilement agaçable, trop moqueur aussi, et affirmait à qui voulait l’entendre (c’est à dire pas grand monde) que son manque de patience n’était pas digne d’un Messager des rêves. Aelle s’était persuadée de tout un tas de choses mais elle prenait grand soin d’ignorer la principale raison de l’étrange aversion mêlée d’admiration qu’elle ressentait pour Nyakane.
La jeune fille était effectivement en proie à un terrible sentiment. Le soir en cherchant le sommeil, quand elle écoutait les respirations paisibles du Mngwi et du Serpentaire, la prenait l’abominable angoisse de l’abandon. Elle se remémorait tous ces instants de la journée durant lesquels Zikomo et Nyakane partaient tous les deux sous prétexte de chasser ou de lui permettre de se rendre à ses cours ; ou toutes ces fois où elle rejoignait la Grande Salle pour déjeuner ou dîner, seule ; toutes les fois où ils passaient des heures à discuter du bon vieux temps pendant qu’elle travaillait… Elle repensait à tous ces moments et se surprenait à avoir d’étranges et moroses pensées. Elle se persuadait que Zikomo était plus heureux désormais, qu’elle ne lui avait peut-être jamais suffit, que son amour pour elle allait diminuer maintenant que se ranimait la flamme de son affection pour Nyakane. Mais pire encore ! Quand elle les voyait partir tous les deux elle ressentait s’élever dans son coeur une tempête ; elle n’était pas prête à accepter cela comme étant de la jalousie — elle préférait croire qu’elle n’aimait seulement pas se retrouver seule.
Cette jalousie, terrible jalousie, grande jalousie ! C’est certainement pour cela que Nyakane était la cible de ses regards noirs et de ses piques enflammées. Cet espèce d’esprit venant d’elle-ne-savait-où était en train de lui voler son ami, son compagnon, son âme-sœur ! Regardez-les discuter sans même faire attention à moi, se disait-elle parfois en les observant discrètement, je pourrais bien ne plus être là qu’ils ne remarqueraient même pas mon absence ! Elle se persuadait que Zikomo n’était pas comme ça avant, qu’il faisait plus attention à elle, qu’il lui parlait davantage. Depuis combien de temps ne lui avait-il pas demandé si elle avait passé une bonne journée ? Et quand était-ce, la dernière fois qu’il lui avait souri ? qu’ils s’étaient retrouvés seuls tous les deux ? Toutes ces questions hantaient Aelle et parfois, quand le désespoir et la peur prenaient trop de place, elle se prenait à en vouloir à Erza de lui avoir envoyé cet intrus qui fichait décidément tout en l’air.
Elle voulut s’en ouvrir à Zikomo mais ne trouva pas la force de le faire et n’aurait de toute façon pas osé avouer à voix haute la teneur de ses sentiments honteux. Elle se contentait donc, la plupart du temps, de laisser les deux Messagers dans leur coin et partait broyer du noir dans le sien. Ce faisant, elle se sentait très malheureuse mais cela lui donnait une sorte d’importance ; regardez comme je souffre ! Sauf que personne ne voyait rien et que cela n’empêchait pas Zikomo et Nyakane de s’entendre comme larrons en foire.
Nyakane le Serpentaire
— Envers et contre tout
« Concentre-toi ! » n’avait cesse de lui répéter Nyakane pendant leur entraînement quotidien et Aelle rêvait secrètement de lui arracher une aile et de la lui faire avaler pour voir s’il était encore capable de l’ouvrir après ça. Il se plantait là-haut, sur la branche de l’arbre, et la toisait silencieusement — sauf pour la rabrouer. Il suffisait qu’Aelle se tourne en direction de Zikomo, paisiblement assis au pied de l’arbre, ou qu’elle regarde le lac pour qu’il cancane son éternelle rengaine : « Concentre-toi ! ». Mais elle ne faisait que cela, se concentrer ! Elle se concentrait tout le temps, absolument tout le temps, mais ce n’était pas de sa faute si elle n’arrivait pas à comprendre l’intérêt des exercices que lui imposait l’oiseau.
Malgré tout ce qu’elle pensait de lui et les honteux méchants sentiments qu’elle éprouvait à son égard, Aelle voulait bien reconnaître que Nyakane était un très bon instructeur et qu’il avait une conception de la magie tout à fait fascinante. Quand ils ne se disputaient pas, les deux avaient de longues et intenses discussions autour de la magie, de son utilisation, de ses variantes et des formes multiples qu’elle prenait dans le monde. Durant ces échanges, Nyakane fit enfin la connaissance de la fameuse Aelle dont lui avait tant parlé Erza ; la passionnée, la curieuse, l’insatiable Aelle ! Il la préférait à l’adolescente survoltée et égoïste qu’elle était le reste du temps et ne se gêna pas pour le lui dire.
Puisque la réussite venait avec l’entraînement, ils avaient tout deux convenus que l’entraînement devait être quotidien. Aelle n’avait pas peur de travailler et s’exerçait toujours avec un acharnement qui poussait l’admiration de Nyakane — il gardait cependant ses compliments pour lui depuis qu’il avait compris qu’Aelle était un peu trop orgueilleuse. De toute manière, l’anglaise ne marchait pas aux compliments et le Serpentaire le comprit rapidement. C’était une jeune fille qui avait besoin d’être mise à l’épreuve, au défi et qui ne refusait aucune difficulté tant qu’elle trouvait de l’intérêt dans les exercices que lui donnait Nyakane. Malheureusement, ce n’était pas toujours le cas.
Elle détesta particulièrement devoir lancer encore et encore le même sortilège tandis que Nyakane lui balançait toute sorte d’horreurs à la figure. « C’est pour t’entraîner à contrôler tes émotions, tu en as bien besoin, » lui dit-il quand elle beugla, très en colère, qu’elle en avait assez de répéter pour la énième fois un sortilège qu’elle connaissait pourtant par cœur. Elle eut beau lui dire qu’il était censé lui apprendre de nouvelles choses, il ne voulut rien entendre — Nyakane savait ce qu’il faisait, même si Aelle avait l’impression du contraire. L’exercice n’était de toute manière pas vain puisque l’adolescente finissait toujours par échouer : elle perdait le contrôle de sa magie, ratait le sortilège et crachait sa colère sur Nyakane pour le forcer à se taire. Ce qui ne fonctionnait pas. Le Serpentaire reprenait de plus belle, semblant trouver un plaisir malsain à lui dire de vilaines choses. Aelle l’ignorait mais il ne prenait aucun plaisir à cela, pas plus qu’il appréciait rabrouer la fille quand elle l’agaçait ou se montrait méprisante avec lui. Nyakane était un être profondément gentil — dommage qu’Aelle persiste à l’ignorer.
Sa fatigue ne l'encourageait pas à poser un regard différent sur ce nouveau compagnon qu'elle se coltinait. Depuis qu’elle était entrée en possession de sa nouvelle baguette magique, celle envoyée spécifiquement pour elle par Yokohyama Ururu, Aelle avait remarqué une différence flagrante non pas dans sa magie mais dans l’utilisation de cette dernière. C’était très subtil pourtant la jeune femme ressentait le moindre changement avec une étonnante clarté. Cela avait donné lieu à de nombreuses heures d’étude en plus chaque jour pour chercher à comprendre pourquoi et comment cela arrivait. Elle sacrifiait ses heures de sommeil et passait des journées épuisantes à essayer de suivre des cours qui étaient de toute façon bien moins passionnants que ses recherches personnelles. Elle savait pourtant qu’il était nécessaire de continuer à travailler, à avoir de bonnes notes et faisait tout pour garder son niveau au-dessus de la moyenne des autres élèves.
Désormais, il y avait dans l’utilisation de sa baguette comme une évidence. Aelle éprouvait toujours une vive attirance pour sa vieille baguette en frêne mais celle qu’elle avait actuellement dans les mains… C’était comme comparer un Brossdur 1 et un Éclair de Feu : ça n’avait absolument aucun sens. Aelle avait conscience que ce n’était pas la baguette qui permettait ce changement, mais bien le fait qu’elle lui convienne parfaitement, pourtant dans son esprit, elle n’était pas fière d’elle mais fière de sa baguette.
Si elle détestait les exercices du Serpentaire harassant tant physiquement que psychologiquement qui étaient destinés à lui apprendre à se contrôler ou ressentir sa magie ou encore à sentir le monde autour d’elle, Aelle adorait toutes les mises en situation dans lesquelles Nyakane la plaçait pour la mettre au défi. Il la soumettait à toutes sortes d’expériences pas toujours très réjouissantes mais toujours enrichissantes qui repoussaient Aelle jusque dans ses retranchements. Quand elle s’entraînait seule ces dernières années elle s’épuisait, apprenait toujours plus de choses, de nouveaux sortilèges, de nouvelles façons de les lancer, elle recherchait, inventait, s’essayer même à créer ; Nyakane, lui, ne se contentait pas de l’harasser : il la forçait à penser autrement, à poser un regard différent sur l’environnement qui l’entourait. Il ne voulait pas qu’elle utilise sa magie mais qu’elle la ressente, qu’elle la fasse vivre, et sa baguette lui demandait les mêmes efforts : que sa magie soit le reflet exact de ce qu’elle imaginait. Aelle maniait la magie assez simplement (quand elle contrôlait ses émotions) mais elle s’était toujours contentée de lancer des sortilèges — de manière brillante, certes, mais elle n’avait jamais pensé qu’ils pourraient avoir un autre effet que celui qu’ils étaient censé avoir. Elle s’était visiblement trompée. Nyakane et sa baguette le lui prouvaient tous les jours : sa magie était ce qu’Aelle voulait qu’elle soit, elle était Tout et les sortilèges qu’elle apprenait n’étaient que des outils.
Malgré tout ce qu’elle apprenait, Aelle avait du mal à s’affranchir de ses vieilles habitudes. C’est peut-être pour cela que les défis, les expériences et les mises en situation de Nyakane lui semblaient parfois si difficiles à réaliser. Elle se faisait cependant le devoir de toujours se soumettre à ses exercices et respecter les consignes qu’il lui donnait — ou du moins, elle pensait le faire, Nyakane n’était pas toujours du même avis.
Après un mois de cohabitation, Aelle avait appris de nombreuses choses de Nyakane et avait la certitude qu'elle avait évolué, qu'elle avait grandit et elle se sentait toujours plus légitime de vouloir tout savoir. Si les entraînements quotidiens avec le Serpentaire lui permettaient de retrouver un brin de forme physique et surtout de se familiariser d'une façon tout à fait singulière avec sa magie, ses études nocturnes prenaient une toute autre forme. Sa fatigue se fit plus pesante encore après la grande discussion qu'elle eut avec Loewy, cette même discussion qui l'encouragea à sacrifier toujours plus d'heures de sommeil pour continuer son apprentissage — malheureusement limité par les maigres ressources auxquelles elle avait accès — d'une certaine forme obscure de la magie. Et il fallait dire qu'elle n'hésitait plus, désormais, à sortir après l'heure du couvre-feu. N'était pas étrangère à cette effraction du règlement son envie de découvrir le secret de L'Ombre de la mort ; Aelle se persuadait que c'était là la seule raison de sa désobéissance, elle était bien trop fière pour accepter qu'elle espérait, à chaque fois qu'elle sortait dans les couloirs la nuit, tomber sur le sombre profil de sa directrice. Chose qui n'arriva évidemment pas.
De la discussion que les deux sorcières avaient eu dans le bureau directorial persistèrent quelques obsessions qui achevèrent d'occuper les quelques instants libres qu'Aelle avait encore — au détriment de sa relation avec Thalia qu'elle malmenait sans le savoir. Elle avait du mal à se défaire de ces souvenirs qui ne lui appartenaient pas ; celui de l'homme, notamment, et de ses mots : « Si on trouvait un moyen de ne pas seulement animer leurs corps... ». Tournaient également dans son esprit les paroles de Loewy concernant la magie noire, ses mises en garde. Mais ce qui l'obsédait le plus finalement n'était pas tous ces mots qu'elle avait consigné dans son petit carnet pour ne point les oublier mais bien les émotions qui les accompagnaient. Aelle avait la sensation d'avoir vécu un moment important de sa vie dans ce bureau et d'avoir acquis quelque chose de tout à fait unique : une relation. Mais maintenant qu'elle n'était plus en compagnie de la femme avec laquelle elle avait partagé ce moment, l'adolescente avait du mal à accepter que Kristen Loewy puisse être devenue Quelqu'un dans sa vie à elle. Ces pensées étaient très dérangeantes, trop dérangeantes.
Entre ces profondes réflexions et les brusques changements qu'avait amené l'arrivée de Nyakane dans sa vie, Aelle n'avait guère le temps de penser à autre chose. Elle ne laissait d'ailleurs pas la place à autre chose, trop contente de s'occuper activement pour ne pas avoir à se soucier de la jalousie qui lui grignotait le cœur ou encore de son besoin de plus en plus intense de dépasser de nouvelles limites pour avancer dans son apprentissage de la Magie.
Nyakane le Serpentaire
— La morsure de l'ambition
Aelle avait épluché une bonne partie des livres de la bibliothèque parlant de près ou de loin — et parfois de très loin — des artefacts magiques et plus exactement des treize merveilles de la magie. Elle avait passé des heures à se renseigner sur l’Élixir de Longue-Vie, sur son fonctionnement, sur son histoire, tout ce qu’elle pouvait trouver. Évidemment, elle n’avait rien appris de sensationnel et s’était une nouvelle fois frotté à la frustration d’être incapable de contacter Erza pour l’harasser de questions. Plus d’un mois après être entrée en possession de la dernière goutte d’Élixir, Aelle était incapable de décider ce qu’elle allait en faire.
L’adolescente avait du mal à croire qu’elle était détentrice d’un tel artefact. Il lui arrivait régulièrement de sortir la petite fiole de sa cachette et de la regarder de longues minutes durant, juste pour en savourer le poids dans sa main et l’étrange sentiment qu’il faisait naître au creux de son ventre. Cette fiole faisait d’elle quelqu’un de très important, elle en avait terriblement conscience. Un peu comme Kristen Loewy et sa baguette de Sureau ou Erza Nyakane et son amulette des cinq chamanes (qu’elle avait osé fragmenter à travers le monde, mais c’était encore une autre histoire). Les sorciers à avoir été en possession de cet Élixir se comptaient certainement sur les doigts d’une seule main. Aelle se sentait très importante. Certes, sauf qu’elle ne savait pas que faire de cette fameuse goutte.
Erza lui avait dit, propos écrit de sa propre main mais aussi relatés par Nyakane, de l’utiliser sur ce dernier pour lui donner corps et chair, comme Aelle l’avait fait avec Zikomo il y a plus d’un an. Cela permettra à Nyakane de quitter son état d’esprit et de vivre — c’était un pouvoir exceptionnel que de donner la vie ! Nyakane et Zikomo n’essayaient pas d’influencer son choix mais quand elle en parlait ils répondaient toujours : « Erza aimerait que tu l’utilises sur Nyakane. ». Aelle se souvenait exactement de ce que le Serpentaire lui avait dit quand elle l’avait rencontré : « Dame Erza pense que vous êtes assez sage pour utiliser cette goutte sur moi ». Assez sage, cela signifiait qu’Erza pensait qu’elle ferait le bon choix et pour elle le bon choix c’était de sacrifier l’Élixir. Aelle n’était pas d’accord.
Elle avait en sa possession l’une des treize merveilles de la magie ! La dernière goutte, qui plus est. Pourquoi se précipiter pour l’utiliser ? Pourquoi ne pas la garder pendant quelques temps, jusqu’à être capable de… Quoi ? De l’étudier, peut-être, ou de la multiplier. Si elle avait eu en sa possession des centaines de gouttes de ce genre, elle n’aurait pas hésité à utiliser celle-ci sur Nyakane. Parfois, quand elle regardait l’Élixir, Aelle se demandait ce qui se passerait si elle laissait tomber la goutte sur le bout de sa langue et qu’elle l’avalait ; Aelle devait se faire violence pour ne pas céder à cette envie. Dans ces moments-là, en relevant la tête il lui arrivait de tomber dans le regard de Nyakane ou de Zikomo ; elle avait alors l’impression qu’ils la regardaient avec sévérité. Mais elle n’arrivait pas à s’en vouloir pour ses pensées, pour ses envies, pour ses passions.
Il y avait en elle le besoin irrépressible de ne pas laisser lui échapper cette occasion unique d’en apprendre davantage sur la Magie. Cette goutte n’était pas une simple goutte, c’était une limite qui demandait à être dépassée. Issa Sidiki avait vécu des centaines d’années grâce à cet Élixir, il était devenu un mage puissant et la source de son savoir était certainement intarissable. Aelle n’avait pas douloureusement conscience du temps qui passait, elle n’avait pas peur de vieillir, de voir les années filer ; au contraire, elle attendait avec impatience de grandir pour se libérer des chaînes de l’adolescence et de l’enfance qui l’étouffaient bien trop souvent. Elle savait cependant que le monde était lourd d’une telle quantité de savoirs qu’un siècle ne lui suffirait pas pour satisfaire son besoin insatiable de Connaissance. Si le temps ne l’effrayait pas, il lui arrivait pourtant d’être tétanisée à l’idée de mourir sans avoir eu le temps d’assouvir le quelque chose en elle qui la poussait à étudier et à dépasser les limites, quelles qu’elles soient.
Ainsi, le temps passait et Aelle ne prenait toujours pas de décision. Elle étudiait, elle apprenait, elle réfléchissait mais ne pouvait se résoudre à sacrifier cet artefact. Comment le pourrait-elle, bordel, c’était la dernière goutte ! L’immense ambition d’Aelle l’empêchait de se positionner et la jeune fille se persuadait qu’il n’y avait que cela. Elle refusait de voir ce qui était plus probant encore ; peut-être cela aurait-il été trop gênant, trop honteux d’accepter, de songer ou de ne serait-ce qu’énoncer la grande vérité : si Aelle appréciait un peu plus Nyakane, elle aurait déjà pris sa décision depuis longtemps.
Aelle s’était rapidement attachée à Zikomo et jamais elle n’aurait hésité, jamais elle n’hésiterait à sacrifier le plus rare et le plus puissant des artefacts pour lui. Mais pour Nyakane ? Pour ce Serpentaire qui, même après un mois de cohabitation, était toujours un inconnu un peu trop rude, un peu trop sincère, un peu trop envahissant ? Aelle ne le comprenait pas, elle n’arrivait pas à le cerner. Il était celui devant lequel elle était mal à l’aise, celui qu’elle regardait avec des yeux brillant de jalousie, celui qu’elle pensait n’être jamais capable d’aimer. Nyakane n’était pas un ami, il n’était pas tout à fait un Autre, pas entièrement un professeur, pas tout à fait un inconnu ; il était un être hybride pour lequel elle ne savait que ressentir. Aelle s’en voulait beaucoup de cette incapacité à aimer. Erza comptait certainement sur elle pour lier avec Nyakane un lien aussi fort que celui qu’elle avait noué avec Zikomo. Elle voulait qu’Aelle utilise sur lui la goutte d’Élixir, sans doute souhaitait-elle en lui envoyant le talisman du Serpentaire qu’il devienne pour elle le même genre de compagnon qu’était le Mngwi. Et Aelle n’y arrivait pas. Elle n’arrivait pas à se détendre, à s’ouvrir, à accepter. Toutes les paroles de l’esprit étaient des attaques, tous ses sourires des pièges, ses apprentissages des dons aussi précieux qu’empoisonnés — que devra-t-elle sacrifier en échange de ce savoir ?
Le fait est qu’Aelle s’essayait à une chose impossible : se forcer à aimer.
Le Serpentaire qui ne connaissait pas la jeune Bristyle aussi bien que Dame Erza ou que Zikomo n’arrivait pas à comprendre que la gamine soit incapable de prendre une décision. Quand il la regardait il avait parfois l’impression de voir chez elle une ambition dévorante qu’était incapable de remarquer ses deux amis. Comment Zikomo pouvait-il donc ignorer que son amie était dévorée par de sombres envies ? comment Dame Erza avait-elle pu ne pas savoir que donner à cette enfant un artefact aussi puissant que l’Élixir de Longue-Vie allait réveiller chez elle un immense besoin de plus ? La vérité était plus complexe encore ; ni Zikomo ni Erza n’ignorait qu’Aelle n’avait qu’une idée très floutée de ce qu’étaient les limites à franchir ou à ne pas franchir. Mais ils savaient également combien elle était loyale — peut-être ces deux êtres n’avaient-ils tout simplement pas imaginé qu’il put être si difficile pour Aelle de s’attacher au Serpentaire et donc de l’apprécier suffisamment pour accepter de détruire un artefact aussi dangereux que l’Élixir ?
Dans ces moments d’intense culpabilité, Aelle remerciait Merlin qu'il lui soit impossible de contacter Erza. Ainsi, elle n’avait pas à justifier le fait qu’elle n’avait toujours pas donné corps et chair à Nyakane. Il lui était aisé de supporter les jugements des deux Messagers des rêves ; Zikomo était bienveillant et comprenait son besoin de réflexion, et Aelle n’écoutait de toute manière pas les quelques remarques impertinentes de Nyakane à ce sujet. Mais si elle devait se plonger dans le joli regard d’Erza Nyakane et y déceler une fois de plus la couleur de la déception, elle n’y survirait pas.
Elle était écartelée entre sa curiosité féroce et son devoir amical. Ainsi décida-t-elle que la fiole pouvait rester intacte quelque temps encore. Elle la barda de sortilèges de protection et fit en sorte que personne ne puisse tomber dessus, pas même ses deux petits compagnons. Il y avait quelque chose de très satisfaisant de savoir qu'elle, Aelle Bristyle, était la détentrice de la dernière goutte d’Élixir de Longue-Vie — il n’était pas encore l’heure d’abandonner cet agréable sentiment.
Nyakane n’était pas prêt de se trouver un corps.