Déception OS


2 Décembre 2042


Un Mardi matin parmi tant d'autres. Les jours s'enfilaient, chacun semblable au précédent. Dormir, cours, devoirs, repas, puis on recommençait. Depuis trois semaines, un élément s'était ajouté à ma routine d'écolière : un passage quotidien dans l'une des salle du Deuxième étage. Si j'avais hésité à y retourner au début, me demandant si je n'avais pas rêvé ma rencontre avec la jeune inconnue, mais surtout ne cessant de m'interroger sur ce qui me poussait aussi fort à la revoir, j'avais fini par céder à la tentation, et je m'étais aventurée une nouvelle fois là où j'avais fait sa rencontre. Mais depuis que je venais, j'avais toujours trouvé la pièce vide. Chaque jour apportait sa nouvelle déception. Les première fois, j'étais pleine d'espoir, je me disais que j'allais la revoir, qu'au pire le jour suivant serait le bon. Je l'attendais, allant jusqu'à patienter une moitié d'heure dans la salle -je ne pouvais me permettre de l'attendre plus, je n'avais pas parlé d'Elle à Lyn- le regard fixé sur la porte, n'attendant que de la voir pousser le battant. Mais ces derniers jours, je ne m'attendais même plus vraiment à la trouver. Trois semaines s'étaient passées sans signe d'elle, pourquoi tout d'un coup serait-elle présente ? Pourtant je continuais de me rendre dans la salle au piano, j'y finissais un devoir, ou un chapitre, attentive au moindre bruit, puis je finissais par partir, laissant le lieu retrouver sa quiétude. Chaque jour la même chose. Chaque jour une déception un peu plus grande. Une part de moi me disait de laisser tomber. Après tout le château était énorme, et je ne passais que très peu de temps dans la pièce en réalité. Quelle était la probabilité que nous nous y trouvions au même moment ? Elle était faible. Mais une autre part de moi me rappelait que j'avais promis de revenir, que si nous nous étions rencontrées une première fois, pourquoi serait-il impossible que nous nous revoyions ? Alors je continuais à venir. 

Assise à la table des Serdaigle, j'écoutais d'une oreille distraite les voix des élèves qui se mélangeaient dans un brouhaha incompréhensible, Lyn assise à mes côtés, comme chaque matin. Et comme chaque matin, le bruit familier du vol de nombreux hiboux se fit entendre. Je n'y prêtai aucune attention, la dernière lettre de Maman datant de la veille je savais que la prochaine ne serait pas avant demain. Quelle ne fut pas ma surprise quand je vis une Chouette se poser juste devant moi. J'hésitai, pensant d'abord qu'elle n'était pas pour moi. Impossible, qui m'écrirait après tout ? Mais ses yeux noirs me fixaient avec une intensité qui ne laissait pas la place au doute. *Maman ?* Certainement pas, il ne s'agissait pas de Haaw, son hibou.*Ni de son écriture* pensai-je quand je détachai le parchemin. Mon prénom était écrit avec soin, le parchemin tenu par un joli fil rouge. *Qui ça peut bien être ?* Contrastant avec la propreté de l'écriture, le papier semblait complètement miteux. Ma curiosité ayant atteint son paroxysme, j'ouvris la lettre. La première chose qui me sauta aux yeux furent les ratures. Qui pouvait prendre autant d'attention à tracer mon prénom tout en laissant un intérieur aussi brouillon ? La deuxième chose que je vis, fut la différence d'écriture. A croire que ce n'était pas la même personne qui avait inscrit mon nom et rédigé la lettre. 
Puis ce fut les mots. Mes yeux s'attardèrent enfin sur le plus important, le contenu de la lettre. Certains me sautèrent au visage. "Tu t’en fous"*Je... Non, je ne me fous de rien !*  "Promesse" *Quelle promesse ?* "menteuse" *Menteuse. Menteuse.* Ce mot me martelait la tête, encore et encore. Je vis flou. *Je ne suis pas une menteuse !* Qui pouvait oser me traiter de menteuse ? Mon regard sauta vers la dernière ligne. 
Pas un prénom. Une phrase. "Celle qui aurait dû te mettre son manuel dans le crâne." *Oh putain* Il ne m'en fallu pas plus pour comprendre de qui venait cette lettre. Je me levai en titubant, mes yeux fixés sur cette dernière ligne, comme incapables de s'en séparer. 

- Lyn, je... J'ai un truc à faire, je te rejoins tout à l'heure.

Je me forçai à lui déposer un baiser sur la joue pour ne pas qu'elle s'inquiète, puis je me dirigeai vers les portes, la main serrée autour du parchemin. Après tout pourquoi en prendre soin ? Son état était déplorable, et les quelques mots que j'en avais lu me faisait mal. J'avais l'impression qu'elle me les hurlait, je n'arrivais pas à faire taire ses accusations. Je n'avais rien fait ! J'aurais voulu déchirer ce morceau de papier, pourtant je ne le fis pas. Je n'avais pas encore lu ce qu'elle avait à me dire, même si ce que j'avais vu suffisait largement à comprendre. Elle m'en voulait, elle me traitait de menteuse. Certainement pensait-elle que je n'avais pas tenu ma promesse de revenir. Mais je l'avais tenue, j'étais venu tous les jours, qu'est ce que je pouvais faire de plus ? Je ne savais rien d'elle ! D'ailleurs... Comment connaissait-elle mon prénom ?
Au calme dans le couloir, je laissai mon sac chuter au sol, puis je desserrai mon poing. Sa lettre s'était transformée en une boule froissée. Je la dépliai et tentai de la lisser du plat de la main.
Solwen,

J’ai pas eu de mal à retrouver ta trace ton prénom.
*Comment-as tu fais ?* Je ne savais même pas comment je m'y serais prise pour trouver le sien. Je ne savais rien d'elle, rien qui puisse me permettre d'avoir une piste pour avoir une idée de par où commencer mes recherches. Si j'avais été plus attentive, peut être que j'aurais pu découvrir sa maison, mais je ne l'avais pas été suffisamment. 
Et je te dirais pas mon prénom, pourquoi je le ferais ? 
*Parce que j'ai envie de savoir ?* Non, parce que j'avais besoin de savoir. J'avais besoin de savoir qui était cette fille que j'attendais depuis trois semaines pour rien.
Tu t’en fous de qui je suis.
*Je... Quoi ?!* Non je ne m'en foutais pas ! *Est ce qu'on pense à quelqu'un dont on se fout aussi souvent que je pense à toi ?* Bien sûr que non. Et j'avais mal, comment pouvait-elle penser ça ? Alors certes je n'avais pas réussi à la voir, certes j'aurais surement pu faire plus pour la retrouver, mais je faisais déjà pas mal pour la revoir !
J’allais m’excuser, j’allais vraiment le faire
*T'excuser de quoi ?* Elle n'avait rien à se reprocher !
Si tu avais tenu ta promesse.
*Mais J'AI TENU ma promesse !* J'avais envie de hurler. Juste extérioriser la déception qui me noyait le cœur. Comment pouvait-elle croire que je n'étais pas revenue, que je n'avais pas cherché à la revoir ? J'avais promis merde ! Une promesse c'est une promesse ! Elle ne me faisait pas confiance, et ça me faisait mal. Je ne la connaissait même pas en soit, et pourtant j'avais mal à cause de ses mots, parce que je voulais qu'elle me fasse confiance, parce que j'avais vraiment envie de la revoir. 
Grosse menteuse.
*Je. Ne. Suis. Pas. Une. MENTEUSE !* Les sanglots me déchirèrent la gorge. *Ça fait mal* D'un geste rageur j'essuyais mes traîtresses de larmes qui débordaient. Pourquoi est ce que ça devait se passer comme ça ? Pourquoi ? 
Celle qui aurait dû te mettre son manuel dans le crâne.
De rage, je serrai de nouveau son parchemin dans ma main. J'aurais voulu qu'il disparaisse, que ses mots ne me soient jamais parvenus. J'aurais continué à l'attendre, tous les jours si il le fallait. Là j'avais juste mal. Et surtout plus aucune envie de tenter de la revoir. Pourquoi ne comprenait-elle pas ?
Balançant mon sac sur mon épaule, je montai les escaliers. J'avais renoncé à tenter d'arrêter mes larmes, elles coulaient toutes seules et le dos de ma main n'y pouvait rien. Je retenais juste mes sanglots, c'était déjà assez que j'ai le visage trempé. Mes pas me guidèrent sans mal vers la salle que je visitai maintenant quotidiennement. Ses mots ne cessaient de me marteler l'esprit, revenant les uns après les autres, avec de plus en plus de force. "Menteuse" *C'est faux !* "Tu t’en fous de qui je suis." *C'EST FAUX*
Je claquai la porte derrière moi. La pièce n'avait pas changé. Normal j'y étais venu la veille. Pourtant j'avais l'impression que ma dernière visite remontait à plusieurs jours. Je posai mon sac au milieu de la pièce, en sortis un parchemin propre, ma plume et mon encrier. Taun serait incapable de la trouver si je lui écrivais une lettre, je ne savais même pas son prénom. Le plus simple était donc de lui laisser un message ici.
Assise en tailleur, le parchemin sur ma cuisse, je commençais à tracer mes mots. J'essayais de m'appliquer au niveau de la calligraphie, de trouver les bons mots. Elle m'avait fait mal, mais je voulais qu'elle comprenne que ses accusations étaient infondées, et que je n'avais jamais voulu la blesser.
Pendant que j'écrivais, je me sentis plus calme. Mes larmes finirent par se tarir d'elles même. 

Ma plume stoppa enfin sa danse, et je tendis le parchemin devant moi pour lire ce que je venais d'écrire
Émeraude, (tu permets que je t'appelle comme ça en attendant de connaître ton prénom ? C'est la couleur de tes yeux, ça te correspond bien)

Tout d'abord, je voudrais te dire que tu te trompes. Grossièrement. Sur toute la ligne. Tu vois, ton prénom m'intéresse. J'aimerais bien connaître l'identité de la fille que j'attends depuis trois semaines, tous les jours, dans la même salle vide. Donc non, je ne me fous pas de qui tu es. D'ailleurs en parlant de prénom -si je peux me permettre une question- j'aimerais savoir comment tu as pu apprendre le mien ? 
Comme je te l'ai dit un peu plus haut, je suis revenue ici, de nombreuses fois. J'ai tenu ma promesse, je ne suis pas une menteuse. Je t'avais promis que je reviendrais non ? Une promesse est une promesse, pour moi c'est sacré. Malheureusement je n'ai jamais trouvé celle que je cherchais. Toi.
Si tu souhaites me revoir, je te laisse me communiquer un moment où tu serais disponible, je me débrouillerais pour te rejoindre.

Solwen

Contente de mes mots, je me relevai, posai ma note en évidence sur le piano. Je regardai ensuite ma main, laquelle tenait son parchemin abîmé par ses mots et ratures. J'hésitai un instant. Devais-je le lui laisser, ou l'emporter avec moi ? C'était le premier hibou que je recevais d'elle, quelque part il était précieux. Je le pliai soigneusement, puis le glissai dans mon sac, avant de sortir de sa pièce.

"If your absence doesn't bother them, then your presence never mattered to them in the first place"
"C'est le temps que tu as perdu pour ta rose qui fait ta rose si importante.” Le Petit Prince