Au milieu de la tempête
Samedi 10 septembre 2050
AESM
20 ans
Mes pieds crissent sur les graviers lorsque je m’engage sur le chemin qui mène au grand portail de l’Académie. Je marche à grands pas, pressée de laisser derrière moi les couloirs bruyants et la bibliothèque prise d’assaut pour ce premier samedi suivant la rentrée. Je compte profiter du ciel bleu et brillant qui s’étire au-dessus du Pays de Galles pour rejoindre ma clairière et travailler là-bas, dans le silence. Une agréable brise soulève mes cheveux et caresse mon cou. Je ralentis le pas maintenant que le bâtiment s’est éloigné dans mon dos.
Je salue vaguement les gardiens après avoir passé le portail. La forêt de Cwm Rhaeadr s’étire de part et d’autre du chemin. Je bifurque sur la gauche et pénètre dans le sous-bois en étouffant un bâillement. Un bruit de course retentit soudain derrière moi. Je jette un coup d’œil vers l’arrière, persuadée qu’il ne s’agit que d’un étudiant qui a loupé son transplanage et qui repart en direction du portail.
Une silhouette se découpe dans l’ombre du sous bois ; je reconnais la longueur de ses cheveux, sa morphologie, tout. Mon cœur rate un battement. L'homme secoue la main vers moi.
« Bonjour Aelle, » me salue mon frère avec un sourire maladroit.
Je m’immobilise subitement, la surprise marquant mes traits. Elle est rapidement remplacée par une bouffée d’agacement qui explose dans ma gorge.
« Qu’est-ce que tu fous là, Narym ? » rétorqué-je.
Mes doigts se crispent sur la lanière de mon sac. Je fronce les sourcils, les mâchoires serrées. Je n’ai pas vu Narym depuis ce jour de juillet où il m’a viré de chez lui. Depuis, j’ai reçu trois courriers de sa part (sans parler des lettres de Gabryel qu'il m'a fait passer) dont une invitation à venir à la soirée d’accueil de sa gamine, et j’ai entendu parler de lui par Ashley, ce qui n’a rien arrangé à la colère qu’il m’inspire. J’ai pris soin, ce précédent mois, de ne pas penser à lui et de faire comme s’il n’existait pas. C’était facile, lorsque j’étais chez Kristen. Cette dernière semaine, ça l’était moins. Comme si ce qu’il s’était passé avec elle avait réveillé tout le reste. N’empêche que je n’ai pas envie de le voir, ni de lui parler.
Mon visage s’assombrit lorsqu’il s’avance d’un pas dans ma direction. Il lève les mains autour de lui dans un geste de dépit.
« Aelle, tu vas me forcer à te courir après à chaque fois que nous nous disputons ? soupire-t-il.
— On ne s’est pas disputés, tu m’as viré de chez toi, articulé-je entre mes dents serrées.
— On s’est disputés, insiste-t-il, et tu n’as jamais répondu à mon hibou dans lequel je te demandais comment s’était passé ta rentrée, ni à celui où je t’invitais à...
— Tu vas me faire la liste de tous les hiboux que j’ai reçus, Narym, sérieux ? Je n’ai pas répondu non plus à celui de Zakary dans lequel il m’accablait de tous les maux de la Terre, si ça peut te rassurer. »
Je tourne mon regard noir vers les troncs qui nous entoure pour ne plus voir son visage fatigué. Car oui, il a l’air fatigué et cela m’agace de le remarquer. Du coin de l’œil, je le vois se passer une main sur le visage, puis dans ses longs cheveux, libres aujourd’hui.
« Et voilà pourquoi ça fait une heure que je poireaute ici en espérant que tu sortes de ton école dans laquelle je ne peux pas venir te chercher, déplore Narym en se tournant vers l’Académie que l’on aperçoit à peine derrière les arbres et la grande barrière qui la protège.
— J’aurais pu ne jamais sortir, remarqué-je.
— Oui. Et je serai revenu demain. Et que voudrais-tu que je fasse d’autre ? me lance-t-il en me voyant blasée. Tu ne réponds pas à mes hiboux !
— Et tu ne t’es pas dit que j’avais pas envie de te voir ? » sifflé-je.
Je croise les bras sur ma poitrine. La fatigue me tombe dessus subitement, en même temps que grimpe d’un cran ma colère. La tête de mon frère m’énerve, sa tête, sa voix, ses paroles, sa gamine, le fait qu’il ait préféré me virer de chez lui pour son profit à elle.
Narym abandonne soudainement son observation torturée de mon école pour se tourner vers moi. Il s’avance dans ma direction ; ses yeux brillent d’émotions que je ne comprends pas.
« Si je devais attendre que tu aies envie de me revoir, je ne te reverrai jamais ! s’emporte-t-il, avant de soupirer brusquement, faisant s’affaisser ses épaules. Je ne te demande qu’un moment, Aelle. Pour qu’on puisse discuter.
— J’ai pas envie de discuter avec toi, répliqué-je d’une voix froide. Tu dois pas t’occuper de ta gamine ? »
Narym se fige. Le silence retombe dans le sous-bois, me laissant tout le temps du monde pour sentir mon cœur frapper contre ma cage thoracique. Au bout d’un moment, après avoir ouvert et fermé la bouche plusieurs fois, il répond :
« Elle est avec les parents. C’est avec toi que je veux être ce matin.
— Rien à foutre. »
Ma voix s’expulse sauvagement hors de ma gorge. Les émotions forment une boule compacte dans ma poitrine. Mon corps est crispé par la colère. Je fusille Narym du regard avant de me détourner subitement pour m'éloigner dans la forêt à grand pas. Je n’en ai pas rien à foutre, à vrai dire, mais je ne le crois pas. S’il avait envie d’être avec moi, il ne m’aurait pas forcé à quitter son appartement. Il n’aurait pas fait tout un tas de choses. Je n’ai pas envie de le croire, je n’ai pas envie de voir sa tronche et…
« Allez, Aelle ! »
Il court derrière moi et me contourne pour me faire face ; il trottine en arrière puisque je ne veux pas m’arrêter.
« Viens avec moi. On va s’acheter de quoi manger et on discutera.
— J’ai pas envie de te parler ! braillé-je en le repoussant du bras pour pouvoir continuer d’avancer.
— Alors tu ne parleras pas ! me lance-t-il. Allez. Aelle ! »
Il se glisse devant moi. Si proche que je suis bien forcée de m’arrêter. Il a sa tête de Narym. Avec un sourire doux, des yeux qui encouragent à dire oui. Je m’approche si subitement de lui qu’il écarquille les yeux ; il n’a pas le temps de réagir. Je le repousse brutalement en le frappant des épaules. Il trébuche vers l’arrière et recule de quelques pas. Je reste plantée devant lui, les poings serrés par la colère, pour l'encourager à s'énerver, à m'en vouloir d'être violente, à partir.
« Aïe ! » se plaint-il en posant les mains sur ses épaules.
Il reste silencieux devant moi, une grimace sur le visage, en se frottant les épaules. Puis un sourire aussi léger qu'un nuage passe sur ses lèvres. Suffisamment étonnant et malvenu pour me choquer.
« Ça veut dire que c’est oui ? » demande-t-il sur un ton hésitant.
Je soupire brusquement. Ce n’est pas Narym, ça. Je recule d’un pas, le regard braqué sur lui. Narym, il s’excuse dix fois par phrase, il abuse des sourires, il fait attention à ne pas me frôler ni me toucher, il ne me laisse mon espace et si je veux partir il est du genre à me dire quelque chose d’idiot comme : « Je comprends que tu aies envie de rester seule, je reviendrai à un autre moment, d’accord ? ». C’est pour ça qu’il se passe toujours des mois avant que nous ne nous revoyions quand nous nous disputons. Parce qu’il me laisse mon putain d’espace. Mais là ? Là, il insiste malgré mes regards noirs, malgré mes coups, comme pourrait le faire… Plus aucun de mes frères n’agiraient comme cela, désormais. À l’époque, Zakary l’aurait fait. Cela fait bien longtemps qu’il a arrêté. Alors malgré moi, je me questionne : il a peut-être réellement envie de passer ce temps avec moi ?
Je croise son regard. Il me sourit et cette fois-ci il se ressemble un peu plus ; il a le sourire d’un mec qui a peur que je lui envoie mon poing dans le nez.
« Juste un petit moment…, tente-t-il prudemment.
— T’es bizarre, craché-je en posant un regard lourd de jugement sur lui.
— Ah oui ? fait-il en en se passant la main dans les cheveux. Désolé, je… J’ai juste peur de dire les choses de travers.
— C’est toujours ce que tu fais. »
Il grimace. Je détourne les yeux. Je ne suis pas très juste, car c’est peut-être le mec qui sait le mieux parler de mon entourage, si on oublie papa. Comme s’il avait conscience que chaque mot pouvait déclencher une explosion.
Le silence s’étire autour de nous. Narym se masse l’épaule une dernière fois avant de laisser retomber son bras. Je vois bien qu’il hésite à parler. Je suis certaine qu’il fait tourner dix fois la phrase idiote qu’il a dans la tête pour être sûr qu’il peut la prononcer.
« On s’achète de quoi manger et je t’amène quelque part, » propose-t-il finalement en essayant de capter mon regard.
Je lève les yeux au ciel et tourne les yeux vers les arbres.
« Où ? » marmonné-je du bout des lèvres.
Il me fait un grand sourire, je l’entends dans sa voix.
« Un endroit que tu adores. »
Je pousse un soupir pour la forme ; que sait-il des endroits que j’aime ? Il avance son bras et me tend la main.
« On y va ? demande-t-il avec prudence.
— Je suis capable de transplaner toute seule, grogné-je en fusillant sa main du regard.
— Ok, alors c’est toi qui nous fait transplaner, s’amuse-t-il. Vas-y, je suis prêt. »
Et il ferme les yeux, ses paupières serrées si fort qu’elles se froissent de quantité de plis. Il ne dit rien, il attend seulement. Je pourrais le planter là si je le désirais. Je pourrais repartir dans un tournoiement de cape et m’éloigner dans la forêt, le laisser me poursuivre encore un peu pour voir s’il est prêt à insister un peu. Ou alors je pourrais transplaner et disparaître purement et simplement. Mais je réalise en m’imaginant le faire que je n’en ai pas envie. Alors je m’approche de lui et m’accroche à son épaule. Un fin sourire s’étire sur ses lèvres. Si fin que je pourrais l’avoir rêvé.
Dans un craquement sonore, je nous fais transplaner.
PNJ actif : Narym
AESM
20 ans
Mes pieds crissent sur les graviers lorsque je m’engage sur le chemin qui mène au grand portail de l’Académie. Je marche à grands pas, pressée de laisser derrière moi les couloirs bruyants et la bibliothèque prise d’assaut pour ce premier samedi suivant la rentrée. Je compte profiter du ciel bleu et brillant qui s’étire au-dessus du Pays de Galles pour rejoindre ma clairière et travailler là-bas, dans le silence. Une agréable brise soulève mes cheveux et caresse mon cou. Je ralentis le pas maintenant que le bâtiment s’est éloigné dans mon dos.
Je salue vaguement les gardiens après avoir passé le portail. La forêt de Cwm Rhaeadr s’étire de part et d’autre du chemin. Je bifurque sur la gauche et pénètre dans le sous-bois en étouffant un bâillement. Un bruit de course retentit soudain derrière moi. Je jette un coup d’œil vers l’arrière, persuadée qu’il ne s’agit que d’un étudiant qui a loupé son transplanage et qui repart en direction du portail.
Une silhouette se découpe dans l’ombre du sous bois ; je reconnais la longueur de ses cheveux, sa morphologie, tout. Mon cœur rate un battement. L'homme secoue la main vers moi.
« Bonjour Aelle, » me salue mon frère avec un sourire maladroit.
Je m’immobilise subitement, la surprise marquant mes traits. Elle est rapidement remplacée par une bouffée d’agacement qui explose dans ma gorge.
« Qu’est-ce que tu fous là, Narym ? » rétorqué-je.
Mes doigts se crispent sur la lanière de mon sac. Je fronce les sourcils, les mâchoires serrées. Je n’ai pas vu Narym depuis ce jour de juillet où il m’a viré de chez lui. Depuis, j’ai reçu trois courriers de sa part (sans parler des lettres de Gabryel qu'il m'a fait passer) dont une invitation à venir à la soirée d’accueil de sa gamine, et j’ai entendu parler de lui par Ashley, ce qui n’a rien arrangé à la colère qu’il m’inspire. J’ai pris soin, ce précédent mois, de ne pas penser à lui et de faire comme s’il n’existait pas. C’était facile, lorsque j’étais chez Kristen. Cette dernière semaine, ça l’était moins. Comme si ce qu’il s’était passé avec elle avait réveillé tout le reste. N’empêche que je n’ai pas envie de le voir, ni de lui parler.
Mon visage s’assombrit lorsqu’il s’avance d’un pas dans ma direction. Il lève les mains autour de lui dans un geste de dépit.
« Aelle, tu vas me forcer à te courir après à chaque fois que nous nous disputons ? soupire-t-il.
— On ne s’est pas disputés, tu m’as viré de chez toi, articulé-je entre mes dents serrées.
— On s’est disputés, insiste-t-il, et tu n’as jamais répondu à mon hibou dans lequel je te demandais comment s’était passé ta rentrée, ni à celui où je t’invitais à...
— Tu vas me faire la liste de tous les hiboux que j’ai reçus, Narym, sérieux ? Je n’ai pas répondu non plus à celui de Zakary dans lequel il m’accablait de tous les maux de la Terre, si ça peut te rassurer. »
Je tourne mon regard noir vers les troncs qui nous entoure pour ne plus voir son visage fatigué. Car oui, il a l’air fatigué et cela m’agace de le remarquer. Du coin de l’œil, je le vois se passer une main sur le visage, puis dans ses longs cheveux, libres aujourd’hui.
« Et voilà pourquoi ça fait une heure que je poireaute ici en espérant que tu sortes de ton école dans laquelle je ne peux pas venir te chercher, déplore Narym en se tournant vers l’Académie que l’on aperçoit à peine derrière les arbres et la grande barrière qui la protège.
— J’aurais pu ne jamais sortir, remarqué-je.
— Oui. Et je serai revenu demain. Et que voudrais-tu que je fasse d’autre ? me lance-t-il en me voyant blasée. Tu ne réponds pas à mes hiboux !
— Et tu ne t’es pas dit que j’avais pas envie de te voir ? » sifflé-je.
Je croise les bras sur ma poitrine. La fatigue me tombe dessus subitement, en même temps que grimpe d’un cran ma colère. La tête de mon frère m’énerve, sa tête, sa voix, ses paroles, sa gamine, le fait qu’il ait préféré me virer de chez lui pour son profit à elle.
Narym abandonne soudainement son observation torturée de mon école pour se tourner vers moi. Il s’avance dans ma direction ; ses yeux brillent d’émotions que je ne comprends pas.
« Si je devais attendre que tu aies envie de me revoir, je ne te reverrai jamais ! s’emporte-t-il, avant de soupirer brusquement, faisant s’affaisser ses épaules. Je ne te demande qu’un moment, Aelle. Pour qu’on puisse discuter.
— J’ai pas envie de discuter avec toi, répliqué-je d’une voix froide. Tu dois pas t’occuper de ta gamine ? »
Narym se fige. Le silence retombe dans le sous-bois, me laissant tout le temps du monde pour sentir mon cœur frapper contre ma cage thoracique. Au bout d’un moment, après avoir ouvert et fermé la bouche plusieurs fois, il répond :
« Elle est avec les parents. C’est avec toi que je veux être ce matin.
— Rien à foutre. »
Ma voix s’expulse sauvagement hors de ma gorge. Les émotions forment une boule compacte dans ma poitrine. Mon corps est crispé par la colère. Je fusille Narym du regard avant de me détourner subitement pour m'éloigner dans la forêt à grand pas. Je n’en ai pas rien à foutre, à vrai dire, mais je ne le crois pas. S’il avait envie d’être avec moi, il ne m’aurait pas forcé à quitter son appartement. Il n’aurait pas fait tout un tas de choses. Je n’ai pas envie de le croire, je n’ai pas envie de voir sa tronche et…
« Allez, Aelle ! »
Il court derrière moi et me contourne pour me faire face ; il trottine en arrière puisque je ne veux pas m’arrêter.
« Viens avec moi. On va s’acheter de quoi manger et on discutera.
— J’ai pas envie de te parler ! braillé-je en le repoussant du bras pour pouvoir continuer d’avancer.
— Alors tu ne parleras pas ! me lance-t-il. Allez. Aelle ! »
Il se glisse devant moi. Si proche que je suis bien forcée de m’arrêter. Il a sa tête de Narym. Avec un sourire doux, des yeux qui encouragent à dire oui. Je m’approche si subitement de lui qu’il écarquille les yeux ; il n’a pas le temps de réagir. Je le repousse brutalement en le frappant des épaules. Il trébuche vers l’arrière et recule de quelques pas. Je reste plantée devant lui, les poings serrés par la colère, pour l'encourager à s'énerver, à m'en vouloir d'être violente, à partir.
« Aïe ! » se plaint-il en posant les mains sur ses épaules.
Il reste silencieux devant moi, une grimace sur le visage, en se frottant les épaules. Puis un sourire aussi léger qu'un nuage passe sur ses lèvres. Suffisamment étonnant et malvenu pour me choquer.
« Ça veut dire que c’est oui ? » demande-t-il sur un ton hésitant.
Je soupire brusquement. Ce n’est pas Narym, ça. Je recule d’un pas, le regard braqué sur lui. Narym, il s’excuse dix fois par phrase, il abuse des sourires, il fait attention à ne pas me frôler ni me toucher, il ne me laisse mon espace et si je veux partir il est du genre à me dire quelque chose d’idiot comme : « Je comprends que tu aies envie de rester seule, je reviendrai à un autre moment, d’accord ? ». C’est pour ça qu’il se passe toujours des mois avant que nous ne nous revoyions quand nous nous disputons. Parce qu’il me laisse mon putain d’espace. Mais là ? Là, il insiste malgré mes regards noirs, malgré mes coups, comme pourrait le faire… Plus aucun de mes frères n’agiraient comme cela, désormais. À l’époque, Zakary l’aurait fait. Cela fait bien longtemps qu’il a arrêté. Alors malgré moi, je me questionne : il a peut-être réellement envie de passer ce temps avec moi ?
Je croise son regard. Il me sourit et cette fois-ci il se ressemble un peu plus ; il a le sourire d’un mec qui a peur que je lui envoie mon poing dans le nez.
« Juste un petit moment…, tente-t-il prudemment.
— T’es bizarre, craché-je en posant un regard lourd de jugement sur lui.
— Ah oui ? fait-il en en se passant la main dans les cheveux. Désolé, je… J’ai juste peur de dire les choses de travers.
— C’est toujours ce que tu fais. »
Il grimace. Je détourne les yeux. Je ne suis pas très juste, car c’est peut-être le mec qui sait le mieux parler de mon entourage, si on oublie papa. Comme s’il avait conscience que chaque mot pouvait déclencher une explosion.
Le silence s’étire autour de nous. Narym se masse l’épaule une dernière fois avant de laisser retomber son bras. Je vois bien qu’il hésite à parler. Je suis certaine qu’il fait tourner dix fois la phrase idiote qu’il a dans la tête pour être sûr qu’il peut la prononcer.
« On s’achète de quoi manger et je t’amène quelque part, » propose-t-il finalement en essayant de capter mon regard.
Je lève les yeux au ciel et tourne les yeux vers les arbres.
« Où ? » marmonné-je du bout des lèvres.
Il me fait un grand sourire, je l’entends dans sa voix.
« Un endroit que tu adores. »
Je pousse un soupir pour la forme ; que sait-il des endroits que j’aime ? Il avance son bras et me tend la main.
« On y va ? demande-t-il avec prudence.
— Je suis capable de transplaner toute seule, grogné-je en fusillant sa main du regard.
— Ok, alors c’est toi qui nous fait transplaner, s’amuse-t-il. Vas-y, je suis prêt. »
Et il ferme les yeux, ses paupières serrées si fort qu’elles se froissent de quantité de plis. Il ne dit rien, il attend seulement. Je pourrais le planter là si je le désirais. Je pourrais repartir dans un tournoiement de cape et m’éloigner dans la forêt, le laisser me poursuivre encore un peu pour voir s’il est prêt à insister un peu. Ou alors je pourrais transplaner et disparaître purement et simplement. Mais je réalise en m’imaginant le faire que je n’en ai pas envie. Alors je m’approche de lui et m’accroche à son épaule. Un fin sourire s’étire sur ses lèvres. Si fin que je pourrais l’avoir rêvé.
Dans un craquement sonore, je nous fais transplaner.
PNJ actif : Narym
Dernière modification par Aelle Bristyle le 3 avr. 2026, 14:03, modifié 1 fois.
Au milieu de la tempête
La magie et l'espace nous recrachent violemment dans un endroit qui sent la forêt. Au sol meuble sous mes semelles, je comprends qu'on a atterri sur de l'herbe. Je ne peux pas regarder parce que je suis pliée en deux pour résister aux à-coups brutaux de mon estomac qui n'a pas aimé le voyage. Appuyée sur mes genoux, je respire à plein nez en attendant que ça passe. Narym ne dit rien, il attend que ça passe, lui aussi. J'ai l'impression que quelqu'un serre mon estomac entre ses doigts et essaie de l'écraser. J'ai besoin d'une bonne minute pour que la sensation passe, minute durant laquelle je reste pliée à sentir les odeurs d'humus et de feuille qui parviennent à ma conscience.
J'ouvre les yeux sur un sol recouvert de feuilles mortes et de petits morceaux de bois. L'herbe verte pousse vaillamment au milieu de tout cela. Je me redresse en déglutissant péniblement pour découvrir l'endroit dans lequel mon frère nous a amené.
Je me fige en voyant ce qui nous entoure. Mon cœur rebondit furieusement dans ma poitrine. J'ouvre la bouche mais aucun son n'en sort.
Nous sommes passés à l'épicerie. Narym a insisté pour que nous passions par tous les rayons. « On prend ça ! a-t-il dit en attrapant un paquet, puis un autre. Et ça ! Ah, ça aussi ! Tu adores ça, non ? Tu en mangeais souvent quand on vivait ensemble. Et ça aussi, tiens ! ». Il a rempli le panier de beaucoup trop de choses. Je lui ai dit une fois que je n'avais pas faim. Quand il a choisi un article qu'il n'aime pas du tout mais que moi j'adore, j'ai abandonné l'idée de lui répéter une seconde fois que je n'avais pas faim et je l'ai laissé faire. Il a tout payé. Puis il a tendu le bras et il a dit que cette fois-ci, c'était lui qui nous faisait transplaner parce que je ne pouvais pas savoir où il allait nous emmener. S'il m'avait dit que nous viendrions ici, aurais-je refusé ? Certainement, oui. Serais-je partie ? J'aurais fait mine de le faire, en tout cas. Quoi qu'il en soit, nous sommes ici, maintenant. Cela fait des années que je ne suis pas venue ici avec Narym. Je ne me souviens pas de la dernière fois.
Nous nous trouvons au centre d'une clairière. De grands arbres s'élèvent vers le ciel, leurs ramures nous cachent une bonne partie de la toile d'azur. Il y en a de tous les côtés, des troncs. Des troncs que je connais par cœur. Si je tourne la tête vers la droite... Oui, je le vois, cet immense chêne avec le trou au cœur de son tronc. Quand on était petits, on accrochait le panier de pique-nique à la branche la plus basse pour l'éloigner des insectes qui grouillent au sol. Juste devant moi, un grand espace sans arbre. Le soleil coule à flot sur les pierres qui s'entassent les unes sur les autres. De gros rochers, certains sont si grands que l'on peut se glisser dessous. Je sais exactement par où il faut passer pour atteindre la cabane secrète qui se cache au cœur de ces rochers. Et pour cause, j'ai aidé à la construire quand j'étais encore qu'une gamine qui pensait qu'un géant habitait dans cette forêt.
« Pourquoi tu m'as emmené là ? » grogné-je en direction de Narym.
Un petit sourire étire les lèvres de mon frère. Il hausse les épaules et s'avance de quelques pas vers les gros rochers. Cette clairière, c'est le repaire de nos jeux d'enfants. Narym et Zakary nous emmenaient ici quand nous étions tous des gamins ; enfin Aodren, Naël et moi. Ils nous racontaient l'histoire des géants, réputés grands ennemis de la famille Bristyle. Une légende qui ne nous a jamais vraiment quitté. La forêt qui jouxte le domaine Bristyle a vu se dérouler nombre de nos chasses. La Chasse aux géants. C'était notre jeu préféré. Cette clairière était le repaire de nos ennemis. Mais cela fait bien longtemps que je ne suis plus une enfant. Cet endroit n'est rien d'autre qu'un entassement de rochers au cœur d'une forêt du Woscestershire.
« On adorait venir ici quand on était petits.
— On l'est plus, » dis-je d'une voix morne.
Est-ce parce qu'il pense à sa fille qu'il m'a fait venir ici ? Parce qu'il aimerait lui parler de nos jeux, faire perdurer nos légendes ? Je serre les mâchoires. Je m'en fiche bien. Je tourne les yeux vers les rochers. Je m'en fiche bien de tout cela, de ce qu'il peut bien raconter à sa gamine ! Mais au fond de moi, quelque se noue et ne veut pas se relâcher.
« Et alors ? sourit Narym en allant accrocher le sac qu'il tient dans la main à la branche la plus basse du chêne. Tu n'aimes plus cet endroit ? »
Il attend une réponse de ma part. J'ai beau lever les yeux au ciel, il ne se détourne pas. Si je ne dis rien, il me questionnera. Je soupire bruyamment en tournant les yeux vers les rochers qui s'entassent au milieu de la clairière. Je sais que la maison se trouve à quelques kilomètres de là, celle dans laquelle je reviens si peu souvent désormais. Vu l'heure, un samedi, mon père doit être quelque part là-bas. Et Natanaël, aussi, à moins qu'il ne soit à l’hôpital. Mais ici, on est loin de ça, on est loin d'eux. Ce n'est qu'une clairière. Ce n'est qu'un lointain lieu de mon enfance. Alors j'ouvre la bouche pour répondre à Narym :
« Si. »
Et c'est la vérité. Parce que ce n'est qu'une clairière qui ne représente rien. Pourquoi est-ce que je n'aimerais plus cet endroit ? Quand je regarde ces rochers, je me rappelle d'impressions, de sensations, mais tout cela est si loin de mes préoccupations actuelles que je ne peux même pas me remémorer des souvenirs concrets.
« Je pensais que ce serait sympa si on pique-niquait ici, » explique Narym en sautant sur le rocher le plus proche.
Il suit la roche, les yeux baissés sur ses pieds et les bras tendus pour garder l'équilibre. Il va jusqu'au centre du grand amas de rochers. On dirait un enfant, mais un grand enfant de trente-six ans. Je le suis des yeux sans bouger de l'endroit où je me tiens.
« On s'assied, on pique-nique et on se prend pas la tête. »
Je fais la moue et hausse les épaules. Narym poursuit son chemin et choisit le plus gros des rochers pour s'arrêter. Je sais duquel il s'agit. Le seul qui soit réellement plat. Le seul qui soit assez grand pour que s'y installent deux adultes, un adolescent et deux gamins. De là, il me fait un geste pour que je le rejoigne. Je me contente de le regarder, les yeux plissés. Le soleil lui fait comme une cape de lumière. Il fait briller ses cheveux qui se parent de reflets d'ambre. Les miens aussi font la même chose au soleil. Son sourire ne faiblit pas. Pourtant, il a faibli son sourire, un jour. Cet été, quand il m'a dit qu'il ne voulait plus que je vive chez lui. Il ne souriait pas. Enfin, pas à moi. Parce qu'à Mackenzie, il lui avait souri. Mais pas à moi.
« Viens me rejoindre, Aelle, » insiste Narym d'une voix qui n'a plus rien de léger car il sait à quoi je pense.
Il me regarde et c'est comme s'il me disait : allez, s'il te plait. Alors je pousse un énième soupir, lance un regard noir aux arbres qui nous entourent et quand Narym s'est détourné de moi, j'avance vers les rochers. Je saute sur le premier que j'atteins et marche prudemment en m'élevant de plus en plus loin du sol, les mains écartées pour garder l'équilibre. Lorsque j'arrive au rocher sur lequel se trouve Narym, j'arque un sourcil dans sa direction. Il s'est assied dans un coin, jambes croisées, et regarde tranquillement autour de lui. Il remarque pas mon regard. Je reste plantée là quelques secondes avant de daigner le rejoindre. Je m'assieds et serre les jambes contre ma poitrine. Je pose mon menton sur mon genou. J'observe la clairière qui s'étire devant nous. Narym ne cherche pas à combler le silence. Il ne le fait jamais. Alors nous nous contentons de rester là et d'écouter la nature qui nous parle un langage que je ne comprends pas.
J'ouvre les yeux sur un sol recouvert de feuilles mortes et de petits morceaux de bois. L'herbe verte pousse vaillamment au milieu de tout cela. Je me redresse en déglutissant péniblement pour découvrir l'endroit dans lequel mon frère nous a amené.
Je me fige en voyant ce qui nous entoure. Mon cœur rebondit furieusement dans ma poitrine. J'ouvre la bouche mais aucun son n'en sort.
Nous sommes passés à l'épicerie. Narym a insisté pour que nous passions par tous les rayons. « On prend ça ! a-t-il dit en attrapant un paquet, puis un autre. Et ça ! Ah, ça aussi ! Tu adores ça, non ? Tu en mangeais souvent quand on vivait ensemble. Et ça aussi, tiens ! ». Il a rempli le panier de beaucoup trop de choses. Je lui ai dit une fois que je n'avais pas faim. Quand il a choisi un article qu'il n'aime pas du tout mais que moi j'adore, j'ai abandonné l'idée de lui répéter une seconde fois que je n'avais pas faim et je l'ai laissé faire. Il a tout payé. Puis il a tendu le bras et il a dit que cette fois-ci, c'était lui qui nous faisait transplaner parce que je ne pouvais pas savoir où il allait nous emmener. S'il m'avait dit que nous viendrions ici, aurais-je refusé ? Certainement, oui. Serais-je partie ? J'aurais fait mine de le faire, en tout cas. Quoi qu'il en soit, nous sommes ici, maintenant. Cela fait des années que je ne suis pas venue ici avec Narym. Je ne me souviens pas de la dernière fois.
Nous nous trouvons au centre d'une clairière. De grands arbres s'élèvent vers le ciel, leurs ramures nous cachent une bonne partie de la toile d'azur. Il y en a de tous les côtés, des troncs. Des troncs que je connais par cœur. Si je tourne la tête vers la droite... Oui, je le vois, cet immense chêne avec le trou au cœur de son tronc. Quand on était petits, on accrochait le panier de pique-nique à la branche la plus basse pour l'éloigner des insectes qui grouillent au sol. Juste devant moi, un grand espace sans arbre. Le soleil coule à flot sur les pierres qui s'entassent les unes sur les autres. De gros rochers, certains sont si grands que l'on peut se glisser dessous. Je sais exactement par où il faut passer pour atteindre la cabane secrète qui se cache au cœur de ces rochers. Et pour cause, j'ai aidé à la construire quand j'étais encore qu'une gamine qui pensait qu'un géant habitait dans cette forêt.
« Pourquoi tu m'as emmené là ? » grogné-je en direction de Narym.
Un petit sourire étire les lèvres de mon frère. Il hausse les épaules et s'avance de quelques pas vers les gros rochers. Cette clairière, c'est le repaire de nos jeux d'enfants. Narym et Zakary nous emmenaient ici quand nous étions tous des gamins ; enfin Aodren, Naël et moi. Ils nous racontaient l'histoire des géants, réputés grands ennemis de la famille Bristyle. Une légende qui ne nous a jamais vraiment quitté. La forêt qui jouxte le domaine Bristyle a vu se dérouler nombre de nos chasses. La Chasse aux géants. C'était notre jeu préféré. Cette clairière était le repaire de nos ennemis. Mais cela fait bien longtemps que je ne suis plus une enfant. Cet endroit n'est rien d'autre qu'un entassement de rochers au cœur d'une forêt du Woscestershire.
« On adorait venir ici quand on était petits.
— On l'est plus, » dis-je d'une voix morne.
Est-ce parce qu'il pense à sa fille qu'il m'a fait venir ici ? Parce qu'il aimerait lui parler de nos jeux, faire perdurer nos légendes ? Je serre les mâchoires. Je m'en fiche bien. Je tourne les yeux vers les rochers. Je m'en fiche bien de tout cela, de ce qu'il peut bien raconter à sa gamine ! Mais au fond de moi, quelque se noue et ne veut pas se relâcher.
« Et alors ? sourit Narym en allant accrocher le sac qu'il tient dans la main à la branche la plus basse du chêne. Tu n'aimes plus cet endroit ? »
Il attend une réponse de ma part. J'ai beau lever les yeux au ciel, il ne se détourne pas. Si je ne dis rien, il me questionnera. Je soupire bruyamment en tournant les yeux vers les rochers qui s'entassent au milieu de la clairière. Je sais que la maison se trouve à quelques kilomètres de là, celle dans laquelle je reviens si peu souvent désormais. Vu l'heure, un samedi, mon père doit être quelque part là-bas. Et Natanaël, aussi, à moins qu'il ne soit à l’hôpital. Mais ici, on est loin de ça, on est loin d'eux. Ce n'est qu'une clairière. Ce n'est qu'un lointain lieu de mon enfance. Alors j'ouvre la bouche pour répondre à Narym :
« Si. »
Et c'est la vérité. Parce que ce n'est qu'une clairière qui ne représente rien. Pourquoi est-ce que je n'aimerais plus cet endroit ? Quand je regarde ces rochers, je me rappelle d'impressions, de sensations, mais tout cela est si loin de mes préoccupations actuelles que je ne peux même pas me remémorer des souvenirs concrets.
« Je pensais que ce serait sympa si on pique-niquait ici, » explique Narym en sautant sur le rocher le plus proche.
Il suit la roche, les yeux baissés sur ses pieds et les bras tendus pour garder l'équilibre. Il va jusqu'au centre du grand amas de rochers. On dirait un enfant, mais un grand enfant de trente-six ans. Je le suis des yeux sans bouger de l'endroit où je me tiens.
« On s'assied, on pique-nique et on se prend pas la tête. »
Je fais la moue et hausse les épaules. Narym poursuit son chemin et choisit le plus gros des rochers pour s'arrêter. Je sais duquel il s'agit. Le seul qui soit réellement plat. Le seul qui soit assez grand pour que s'y installent deux adultes, un adolescent et deux gamins. De là, il me fait un geste pour que je le rejoigne. Je me contente de le regarder, les yeux plissés. Le soleil lui fait comme une cape de lumière. Il fait briller ses cheveux qui se parent de reflets d'ambre. Les miens aussi font la même chose au soleil. Son sourire ne faiblit pas. Pourtant, il a faibli son sourire, un jour. Cet été, quand il m'a dit qu'il ne voulait plus que je vive chez lui. Il ne souriait pas. Enfin, pas à moi. Parce qu'à Mackenzie, il lui avait souri. Mais pas à moi.
« Viens me rejoindre, Aelle, » insiste Narym d'une voix qui n'a plus rien de léger car il sait à quoi je pense.
Il me regarde et c'est comme s'il me disait : allez, s'il te plait. Alors je pousse un énième soupir, lance un regard noir aux arbres qui nous entourent et quand Narym s'est détourné de moi, j'avance vers les rochers. Je saute sur le premier que j'atteins et marche prudemment en m'élevant de plus en plus loin du sol, les mains écartées pour garder l'équilibre. Lorsque j'arrive au rocher sur lequel se trouve Narym, j'arque un sourcil dans sa direction. Il s'est assied dans un coin, jambes croisées, et regarde tranquillement autour de lui. Il remarque pas mon regard. Je reste plantée là quelques secondes avant de daigner le rejoindre. Je m'assieds et serre les jambes contre ma poitrine. Je pose mon menton sur mon genou. J'observe la clairière qui s'étire devant nous. Narym ne cherche pas à combler le silence. Il ne le fait jamais. Alors nous nous contentons de rester là et d'écouter la nature qui nous parle un langage que je ne comprends pas.
Au milieu de la tempête
Les aliments sont disposés entre nous. Des choses à grignoter dans lesquelles j’ai fini par piocher. Narym a fait la discussion un temps, il a évoqué l’Académie, ma rentrée, ma colocataire, mes premiers cours. Puis il a parlé de son travail, du quotidien. Il a pris soin de ne pas parler de sa fille. Jusqu’à ce qu’à un moment, alors que nous entamons le dessert et que je viens de mordre dans un scone, il dise :
« J'aimerais que tu la rencontres officiellement. »
La phrase tombe subitement entre nous deux. Elle est lourde et elle prend de la place. Elle occupe le silence qui était agréable avant qu'il ne prenne la parole ; maintenant, il ne l'est plus du tout. Un poids a alourdi mon cœur. J'enfonce les doigts dans mes genoux, le regard résolument fixé sur un point en face de moi, au milieu des arbres. À l'orée de mon regard j'aperçois le profil de Narym. Il ne s'est pas plus tourné vers moi que moi vers lui. Personne ne regarde l'autre. Et pourtant, j'ai l'impression de sentir sur moi ses yeux accusateurs. Je serre si fort les mâchoires qu'elles me font mal. C'est en entendant un bruit sifflant que je prends conscience de ma respiration qui s'est appauvrie.
Je n'avais pas envie qu'il parle de ça, pourquoi faut-il qu'il évoque le sujet ? Pendant un moment, personne ne dit rien. Mais Narym finit par tourner la tête vers moi, alors je suis obligée de diriger mes yeux vers un point opposé pour lui cacher la froideur qui s'est inscrite sur mes traits.
« Tu n'as rien à dire ? » me demande-t-il doucement.
Pendant une fraction de seconde, j'épouse l'idée de ne rien répondre du tout. De garder un silence boudeur et vengeur, le genre duquel on peut rarement me tirer lorsque je décide de m'y plonger. Mais c'est presque malgré moi que ma bouche s'ouvre quand même.
« Ça servirait à quoi ? »
J'articule à peine. Je parle sans le regarder, toute resserrée en moi-même, recroquevillée sur mes genoux. Mon cœur bat vite et fort. C'est désagréable. Je croyais qu'on allait seulement discuter et manger, j'aurais dû me douter qu'il allait tenter quelque chose comme ça. J'aimerais ne pas me sentir trahie, mais c'est pourtant le cas.
« Elle fait partie de ma vie, maintenant, explique Narym de son éternelle voix douce. Je ne peux pas la confier aux parents dès que j'ai envie de te voir, sinon je te verrai trop peu souvent.
— Et alors ? répliqué-je hargneusement.
— Et alors tu as envie qu'on ne se voit que tous les deux mois, toi ? » me lance-t-il sur un ton ahuri dans lequel s'entend un drôle de sourire.
Je hausse les épaules. Je m'en fiche. Ou peut-être pas. J'ai envie de le voir comme je le voyais avant, c'est à dire dès que j'en avais envie, mais je n'ai pas envie que sa fille fasse partie du lot. J'ai envie que tout soit comme avant. Avant qu'il ait un enfant. Avant que quelqu'un occupe cette nouvelle chambre en face de la mienne, chez lui. Avant qu'une nouvelle personne ait rejoint la famille. J'ai envie que rien n'ait changé.
« Je comprends que ce soit compliqué pour le moment. Rencontrez-vous officiellement, après ce sera plus facile pour qu'on se voit tous les trois ensemble. »
Un rire résonne dans ma bouche et vole vers le ciel. Je secoue la tête et lance un regard à Narym. Il me regarde avec attention, la tête penchée sur le côté.
« J'ai pas envie qu'on se voit à trois ! lâché-je sur le ton de l'évidence.
— Je sais et ce ne sera pas toujours le cas. Mais la plupart du temps, oui. Tu le sais.
— J'en ai rien à foutre, je marmonne, volontairement vulgaire pour... Je ne sais pas très bien pourquoi.
— C'est pas vrai, ça. »
Il le dit avec une telle assurance que je me retourne vers lui. Jambes croisées et le dos droit, les cheveux toujours illuminés par le soleil de septembre, il soutient mon regard. Pour la première fois depuis longtemps, une envie subite de lui faire ravaler ses yeux doux et son sourire faussement compréhensif m'étrangle. C'est soudain et violent, une envie qui m'électrise les sens et qui doit sûrement se voir sur mon visage car il reprend la parole.
« Je veux dire que je ne pense pas que tu t'en foutes, ça se voit que ça te touche et...
— Oh, la ferme ! »
J'ai élevé la voix. Cela a au moins le mérite de faire taire mon frère.
« J'aimerais que tu la rencontres officiellement. »
La phrase tombe subitement entre nous deux. Elle est lourde et elle prend de la place. Elle occupe le silence qui était agréable avant qu'il ne prenne la parole ; maintenant, il ne l'est plus du tout. Un poids a alourdi mon cœur. J'enfonce les doigts dans mes genoux, le regard résolument fixé sur un point en face de moi, au milieu des arbres. À l'orée de mon regard j'aperçois le profil de Narym. Il ne s'est pas plus tourné vers moi que moi vers lui. Personne ne regarde l'autre. Et pourtant, j'ai l'impression de sentir sur moi ses yeux accusateurs. Je serre si fort les mâchoires qu'elles me font mal. C'est en entendant un bruit sifflant que je prends conscience de ma respiration qui s'est appauvrie.
Je n'avais pas envie qu'il parle de ça, pourquoi faut-il qu'il évoque le sujet ? Pendant un moment, personne ne dit rien. Mais Narym finit par tourner la tête vers moi, alors je suis obligée de diriger mes yeux vers un point opposé pour lui cacher la froideur qui s'est inscrite sur mes traits.
« Tu n'as rien à dire ? » me demande-t-il doucement.
Pendant une fraction de seconde, j'épouse l'idée de ne rien répondre du tout. De garder un silence boudeur et vengeur, le genre duquel on peut rarement me tirer lorsque je décide de m'y plonger. Mais c'est presque malgré moi que ma bouche s'ouvre quand même.
« Ça servirait à quoi ? »
J'articule à peine. Je parle sans le regarder, toute resserrée en moi-même, recroquevillée sur mes genoux. Mon cœur bat vite et fort. C'est désagréable. Je croyais qu'on allait seulement discuter et manger, j'aurais dû me douter qu'il allait tenter quelque chose comme ça. J'aimerais ne pas me sentir trahie, mais c'est pourtant le cas.
« Elle fait partie de ma vie, maintenant, explique Narym de son éternelle voix douce. Je ne peux pas la confier aux parents dès que j'ai envie de te voir, sinon je te verrai trop peu souvent.
— Et alors ? répliqué-je hargneusement.
— Et alors tu as envie qu'on ne se voit que tous les deux mois, toi ? » me lance-t-il sur un ton ahuri dans lequel s'entend un drôle de sourire.
Je hausse les épaules. Je m'en fiche. Ou peut-être pas. J'ai envie de le voir comme je le voyais avant, c'est à dire dès que j'en avais envie, mais je n'ai pas envie que sa fille fasse partie du lot. J'ai envie que tout soit comme avant. Avant qu'il ait un enfant. Avant que quelqu'un occupe cette nouvelle chambre en face de la mienne, chez lui. Avant qu'une nouvelle personne ait rejoint la famille. J'ai envie que rien n'ait changé.
« Je comprends que ce soit compliqué pour le moment. Rencontrez-vous officiellement, après ce sera plus facile pour qu'on se voit tous les trois ensemble. »
Un rire résonne dans ma bouche et vole vers le ciel. Je secoue la tête et lance un regard à Narym. Il me regarde avec attention, la tête penchée sur le côté.
« J'ai pas envie qu'on se voit à trois ! lâché-je sur le ton de l'évidence.
— Je sais et ce ne sera pas toujours le cas. Mais la plupart du temps, oui. Tu le sais.
— J'en ai rien à foutre, je marmonne, volontairement vulgaire pour... Je ne sais pas très bien pourquoi.
— C'est pas vrai, ça. »
Il le dit avec une telle assurance que je me retourne vers lui. Jambes croisées et le dos droit, les cheveux toujours illuminés par le soleil de septembre, il soutient mon regard. Pour la première fois depuis longtemps, une envie subite de lui faire ravaler ses yeux doux et son sourire faussement compréhensif m'étrangle. C'est soudain et violent, une envie qui m'électrise les sens et qui doit sûrement se voir sur mon visage car il reprend la parole.
« Je veux dire que je ne pense pas que tu t'en foutes, ça se voit que ça te touche et...
— Oh, la ferme ! »
J'ai élevé la voix. Cela a au moins le mérite de faire taire mon frère.
Au milieu de la tempête
J'appuie les coudes sur mes genoux et me frotte le front avec les paumes de mes mains, comme si cela allait aider à faire passer le malaise que je ressens et la sensation désagréable d'être en train de me dévoiler devant Narym alors même que c'est la dernière chose que je souhaite. J'ai seulement envie qu'il se taise et que nous parlions de tout sauf de ça. De toute façon, je n'ai pas besoin de le voir tout le temps ! C'est vrai, quoi ! Si on doit se voir seulement tous les deux mois pour que l'on soit tous les deux, alors on fera ça et c'est très bien, c'est très bien comme ça ! Je n'ai pas besoin de lui, qu'il reste avec sa gamine. J'ai l'Académie qui va être très intense cette année, tout mon retard à rattraper, sans parler de mes projets personnels ! Et j'ai aussi Krist... Enfin, peut-être, si j'ose un jour me représenter devant elle après ce qu'il s'est passé. N'y pense pas, n'y pense surtout pas. Et j'ai ces rendez-vous de plus en plus réguliers avec Alice ; hop, un coup de Galion et nous nous retrouvons ! Et Ashley et Oswald qui insistent régulièrement pour me voir même si je ne sais pas trop pourquoi ; au moins occupent-ils mes quelques heures libres que j'ai encore. Non, vraiment, je n’ai pas besoin de voir Narym régulièrement.
J’appuie fort avec mes paumes sur mon front dans l’espoir que cela apaise la tension que je sens derrière mes yeux. Cela aurait peut-être fonctionné si Narym n’avait pas repris la parole. Sa voix est comme un coup de vent capricieux qui coule dans notre cou alors que l’on a déjà froid. Je me tends aussitôt.
« Je ne vais pas t’abandonner, dit-il doucement.
— Je vois pas le rapport, réponds-je au tac au tac d’une voix forte avec un rire nerveux.
— Aelle. »
Il prononce mon prénom de cette façon-là, celle qui dit : regarde-moi. Alors je papillonne des yeux et consent à tourner les yeux vers lui, avant même de me dire que c’est une très mauvaise idée ; je n’y pense qu’après. Trop tard : il a kidnappé mes yeux avec les siens.
« Je ne vais pas t’abandonner, tu entends ?
— Arrête, commencé-je, mais il ne s’arrête pas.
— Je t’aime et ce n’est pas…
— Tu devrais…
— …parce que j’ai Mackenzie maintenant que je vais… »
te laisser
Je plonge la tête entre mes mains et pousse un grand cri, un cri qui râcle ma gorge, qui parle du plus profond de mon cœur et qui jaillit brutalement hors de moi. Un grand cri pour le faire taire car il ne m’écoute pas, car il ne veut pas arrêter, il ne veut pas se taire. Je n’ai pas envie de l’entendre, je ne veux pas ! Alors je crie parce que lorsque je hurle je ne peux pas entendre. Les doigts serrés sur ma tête, les ongles enfoncés dans mon crâne, un grand cri qui se transforme en quelque chose de plus rauque, de plus douloureux, parce qu’au bout d’un moment ce n’est plus par envie de le faire taire que je crie, mais parce que je suis hors de moi qu’il me pousse à faire ça devant lui, qu’il m’y force, alors je hurle mon injustice, ma colère, regarde ce que tu me fais faire, regarde à quoi j’en suis réduite par ta faute, regarde à quoi tu me pousses !
J’appuie fort avec mes paumes sur mon front dans l’espoir que cela apaise la tension que je sens derrière mes yeux. Cela aurait peut-être fonctionné si Narym n’avait pas repris la parole. Sa voix est comme un coup de vent capricieux qui coule dans notre cou alors que l’on a déjà froid. Je me tends aussitôt.
« Je ne vais pas t’abandonner, dit-il doucement.
— Je vois pas le rapport, réponds-je au tac au tac d’une voix forte avec un rire nerveux.
— Aelle. »
Il prononce mon prénom de cette façon-là, celle qui dit : regarde-moi. Alors je papillonne des yeux et consent à tourner les yeux vers lui, avant même de me dire que c’est une très mauvaise idée ; je n’y pense qu’après. Trop tard : il a kidnappé mes yeux avec les siens.
« Je ne vais pas t’abandonner, tu entends ?
— Arrête, commencé-je, mais il ne s’arrête pas.
— Je t’aime et ce n’est pas…
— Tu devrais…
— …parce que j’ai Mackenzie maintenant que je vais… »
te laisser
Je plonge la tête entre mes mains et pousse un grand cri, un cri qui râcle ma gorge, qui parle du plus profond de mon cœur et qui jaillit brutalement hors de moi. Un grand cri pour le faire taire car il ne m’écoute pas, car il ne veut pas arrêter, il ne veut pas se taire. Je n’ai pas envie de l’entendre, je ne veux pas ! Alors je crie parce que lorsque je hurle je ne peux pas entendre. Les doigts serrés sur ma tête, les ongles enfoncés dans mon crâne, un grand cri qui se transforme en quelque chose de plus rauque, de plus douloureux, parce qu’au bout d’un moment ce n’est plus par envie de le faire taire que je crie, mais parce que je suis hors de moi qu’il me pousse à faire ça devant lui, qu’il m’y force, alors je hurle mon injustice, ma colère, regarde ce que tu me fais faire, regarde à quoi j’en suis réduite par ta faute, regarde à quoi tu me pousses !
Au milieu de la tempête
Narym Bristyle
36 ans
Frère d'Aelle
36 ans
Frère d'Aelle
Narym décroise les jambes et pose une main contre la pierre. Son cœur est tellement serré qu’il n’est pas sûr de savoir comment respirer ; son souffle a du mal à passer à travers sa gorge entravée par les émotions. Il s’est pris de plein fouet le hurlement d’Aelle. Elle a arrêté de crier et est recroquevillée sur elle-même, son dos se soulève rapidement, il entend sa respiration étouffée. Reste maintenant la douleur de sa tristesse, de son mal-être. Ce sont des émotions qui s’échappent d’elle par vagues et que Narym subit sans pouvoir s’en protéger. Il les ressent comme si c’était les siennes alors même qu’il n’a jamais eu le moindre problème avec l’abandon, il a l’impression que c’est lui qui souffre, que c’est lui qui subit. Il a envie de pleurer. Pourtant, il se retient. Il sait que s’il pleure, Aelle se montrera plus violente encore, plus distante.
Il se doutait qu’elle allait réagir de cette façon mais il avait l’espoir que peut-être… Peut-être qu’elle aurait pu l’écouter et qu’ils auraient pu discuter paisiblement. Il a peur de dire quelque chose qui la braquera et qui la fera fuir pendant plusieurs semaines encore. Mais la voix de Zakary résonne dans son esprit : « Dis-lui les choses, pour une fois ! Tu as essayé d’être compréhensif avec elle, de l’écouter, de lui laisser le temps dont elle avait besoin. Si ça ne fonctionne pas, essaie autrement. De toute façon, qu’est-ce que tu risques ? Qu’elle te fasse la gueule pendant des mois ? C’est déjà ce qu’elle fait ». Alors Narym prend sur lui pour ravaler sa peur. Il a toujours craint de faire mal aux gens qu’il aimait et a depuis longtemps adopté la tactique de ne pas dire les chose qui blessent aux gens qui pourraient être blessés. Le fait est que dans son entourage, il n’y a qu’Aelle qui réagit vivement et que tous les autres sont capables de l’écouter. Mais Aelle… Aelle, sans s’en rendre compte, reproche aux autres ce qu’ils sont pourtant légitimes de ressentir. Et Narym est une victime désignée pour la culpabilité.
Recroquevillée un peu plus loin sur la pierre, Aelle n’a pas réagi depuis un moment. Elle a l’air de s’être calmée mais puisqu’elle n’a pas levé la tête d’entre ses mains, il ne peut pas en être sûr. Peut-être est-elle gênée après ça ? Il le comprendrait. Elle qui prend soin de ne jamais exprimer grand chose. Narym déglutit péniblement en rassemblant son courage, même si tout son être lui crie d’arrêter maintenant, d’apaiser les tensions et de faire comme si rien ne s’était passé. Il déteste ce qu’il s’apprête à faire. C’est Aodren qui lui a donné l’idée. Il a dit : Aelle a besoin de voir un intérêt dans les choses, sinon elle ne les fait pas. Elle fonctionne pas comme nous. J’ai mis des années avant d’arrêter d’être blessée par sa façon d’être. Mais une fois qu’on comprend comment elle fonctionne, c’est plus simple. Narym pensait être celui qui la comprenait le mieux mais en discutant avec ses frères il a pris conscience qu’eux aussi avaient une idée d’Aelle et qu’elle était différente de la sienne, donc que leurs conseils pouvaient être bons, même si leur façon de faire n’est pas la sienne. Pour une fois, il peut peut-être faire autrement ?
Narym prend une inspiration tremblante et s’installe de sorte à ne pas faire face à Aelle. Il regarde devant lui, vers le fond de leur terrain de jeu d’enfance.
« On pourrait…, » commence-t-il doucement avant de se taire en voyant Aelle se tendre. Il se force à continuer. « On pourrait se voir une fois par mois, avec Mackenzie, tous les trois. Tu choisirais le lieu, l’activité, ce que tu veux. Et tout le reste du temps, ce ne serait que… Que nous deux. »
*
Je relève la tête juste assez pour pouvoir parler, pas assez pour le voir ou qu’il me voit. J’ai mal à la gorge et aux yeux. J’ai trop crié. Et puis j’ai pleuré aussi, même si j’ai retenu les larmes le plus fort possible. Je me sens mal et je me sens bête. J’ai envie de partir mais je n’arrive pas à bouger, comme si j’étais bloquée dans mon propre corps. Mes jambes ne veulent pas se déplier, ma tête ne veut pas se redresser. Je suis bloquée là, sur ce gros caillou avec Narym. Narym qui vient de sortir une idiotie que je ne comprends pas. Il sort ça de nulle part ou il y a vraiment réfléchi ?
« Ça servirait à quoi ? »
C’est à peine si ma voix s’élève. Elle est rauque et basse, entravée. Après quelques secondes de silence, je commence à craindre que mon frère ne m’ait pas entendu et je m'apprête à me cacher de nouveau dans mes genoux, mais il prend la parole.
« Ça servirait à nous contenter tous les deux : toi, qui a envie qu’on se voit parfois que tous les deux, et moi, qui ai envie que tu rencontres et connaisses ma fille. »
Je déglutis plusieurs fois de suite mais rien y fait : la douleur dans ma gorge ne s’apaise pas. Penser à elle m’empêche de me concentrer sur ce que dit mon frère et qui me paraît lunaire après ce qu’il vient de se passer. Je ne comprends pas la logique de tout ça. Je ne comprends même pas pourquoi je devrais accepter une telle chose. Le silence s’étire entre nous, simplement entrecoupé par le gazouilli des oiseaux qui traversent la clairière et par les lointains bruits du monde moldu. Narym n’essaie pas d’ajouter quelque chose. J’arrive enfin à lever la tête. J’appuie le menton sur mon genou et observe la clairière qui s’étire devant moi en plissant les yeux ; je suis éblouie par le soleil, après tout ce temps passé derrière la toile obscure de mes paupières.
« J’y gagne quoi ? murmuré-je finalement.
— Comment ça ?
— Bah à tout ça, j’y gagne quoi ? » répété-je en lui lançant rapidement un regard en coin.
Lui aussi a rapproché ses genoux de son torse et il me regarde de l’autre bout du rocher, la tête tournée dans ma direction. Ses longs cheveux dénoués sont agités par le vent et volent autour de son visage.
« Au fait d’accepter de te voir une fois par mois avec ta… Avec elle, précisé-je d’une voix lasse. J’y gagne quoi ? »
Une ombre passe sur le visage de Narym. Il ouvre la bouche mais la referme sans ne rien dire et détourne le regard vers la clairière. Il met un moment avant de me répondre ; sur sa bouche, un drôle de sourire danse.
« Il faudrait que je te paie pour que tu vois un intérêt à passer un moment avec ta nièce ? »
Il le dit doucement mais ça sonne comme un reproche. Je le regarde fixement. S’il me payait, je dirais sans doute oui sans la moindre hésitation.
Au milieu de la tempête
« J’ai pas parlé d’argent, dis-je simplement.
— Moi non plus, répond-il sur le même ton.
— Si j’accepte pas ça, de te voir une fois par mois avec elle, tu refuseras qu’on se voit tout cours ? »
Ma gorge se noue pendant que je prononce ces mots. Je l’ai compris subitement, dans son regard. Qu’il y avait des chances qu’il soit en train de me proposer cet odieu marché. Mon regard s’assombrit et je serre les mâchoires. Si c’est bien ce qu’il est en train de me proposer, je promets que je me casse d’ici et que je n’accepte plus jamais de le revoir. Je le promets, par Merlin !
Narym reste un trop long moment silencieux, son regard planté dans le le mien. La tension tend les traits de son visage. Je le connais suffisamment pour savoir qu’il hésite. Alors je décroise soudainement les bras et pose une main sur le rocher pour me relever. Il s’avance tout à coup pour poser une main sur mon bras afin de me retenir.
« Non ! Non, je ne vais pas faire ça ! »
Il l’affirme avec une telle certitude dans la voix, dans le ton, que je replie les jambes alors que j’étais prête à me lever pour partir. Je lui lance un regard méfiant.
« Je ne vais pas faire ça, Aelle ! Jamais de la vie ! Tu comprends pas que ça me fait mal de ne pas te voir ? Tu me manques ! Alors non, je ne vais pas faire ça ! C’est juste que… »
Il rit mais son rire ne se reflète pas dans ses yeux. Il se frotte le visage de sa grande main. Je détourne le regard quand il s’essuie le coin des yeux.
« C’est juste que c’est une façon pour qu’on soit contents tous les deux et pour que ça fonctionne. Ma vie est comme elle est, maintenant. Elle est comme ça et j’en suis heureux. Mais je ne serai pas heureux si tu n’es pas dans ma vie, c’est tout. Crois-moi ou non. C’est tout. »
Il secoue la tête et entreprend de rassembler les affaires encore étalées sur le rocher. Les paquets de friandises, le panier de scones, les gourdes d’eau. Je le regarde avec la même méfiance que tout à l’heure. À vrai dire, je ne le crois pas. Je ne le crois pas quand il me dit ça. J’aimerais. Narym est un homme sincère. Mais je ne le crois pas.
« Tu me diras, d’accord ? » dit-il soudainement en rangeant notre pique-nique dans le sac qu’il a amené. Un sourire est apparu sur son visage. Il parait mensonger, mais il a la douceur de tous ses sourires habituels. « Je vais te laisser tranquille. Et tu me donneras ta réponse plus tard, ça te va ? » poursuit-il en poussant un soupir d’effort pour se relever sur ses jambes.
En moins de dix secondes, il a tout remballé et s’apprête à partir. Je me tords la nuque pour le regarder. Il me domine de toute sa taille mais avec lui ce n’est pas comme avec Zakary : je n’ai pas l’impression que sa hauteur m’écrase. Au moment où il fait un geste en direction du chemin rocher qui lui permettra de regagner la clairière, je me redresse.
« Attends ! »
Il se retourne, une main en visière pour se protéger du soleil. Il allait partir, je le sais. Il m’aurait salué d’en bas et aurait transplané en me laissant à mes réflexions. Sauf que je n’ai pas envie de réfléchir. Je crois que je n’ai plus jamais envie de penser à tout ça, à ce qui vient de se passer et aussi à tous ces questionnements. Alors je prends une courte respiration.
« Je voulais pousser plus loin, jusqu’au chêne, tu sais ? je dis rapidement en désignant la forêt derrière moi avec mon pouce.
— Le chêne qui fait flipper ?
— Ouais, grimacé-je en haussant les épaules ; moi je ne l’ai jamais trouvé flippant, c’est Aodren qui disait ça quand on était petits. Ce chêne-là.
— Avec… moi ? » demande-t-il, hésitant.
Je lève les yeux au ciel et enfonce une main dans ma poche en regardant vers la forêt.
« Non, non, dis-je ironiquement. Bah oui avec toi. Bon, c’est ok ?
— Bah euh… Ouais…
— Alors bouge, je lui lance en le suivant sur les rochers, les mains en équilibre pour ne pas tomber, on va pas rester plantés là pendant dix ans. »
Narym marmonne quelques mots que je n’écoute pas. Me voyant arriver, il poursuit son chemin, marchant de rocher en rocher jusqu’à retrouver le sol ferme. Je le rejoins d’un saut. Il me regarde comme si j’avais dit une énormité. Je me sens gênée.
« Arrête de me regarder comme ça, marmonné-je.
— Pardon, » fait-il.
Mais un sourire danse sur ses lèvres. Je m’éloigne en direction de la forêt, retrouvant sans difficulté le chemin que nous empruntions dans notre enfance pour nous enfoncer au cœur des bois. J’entends mon frère qui me suit derrière moi. Alors, supposant qu’il est assez prêt de moi pour m’entendre, je lâche comme si je parlais du beau temps :
« C’est d'accord. Une fois par mois, je choisis quand et où, et la durée. Non négociable. »
La réponse met du temps à venir. Mais quand elle arrive, j’entends dans la voix de Narym toute sa joie qu’il n’arrive pas à contenir.
« D’accord, dit-il, ça me va, c’est parfait comme ça. »
Je prends soin de ne surtout pas me retourner. Sinon, je pourrais regretter d’avoir accepté son marché idiot.
— Moi non plus, répond-il sur le même ton.
— Si j’accepte pas ça, de te voir une fois par mois avec elle, tu refuseras qu’on se voit tout cours ? »
Ma gorge se noue pendant que je prononce ces mots. Je l’ai compris subitement, dans son regard. Qu’il y avait des chances qu’il soit en train de me proposer cet odieu marché. Mon regard s’assombrit et je serre les mâchoires. Si c’est bien ce qu’il est en train de me proposer, je promets que je me casse d’ici et que je n’accepte plus jamais de le revoir. Je le promets, par Merlin !
Narym reste un trop long moment silencieux, son regard planté dans le le mien. La tension tend les traits de son visage. Je le connais suffisamment pour savoir qu’il hésite. Alors je décroise soudainement les bras et pose une main sur le rocher pour me relever. Il s’avance tout à coup pour poser une main sur mon bras afin de me retenir.
« Non ! Non, je ne vais pas faire ça ! »
Il l’affirme avec une telle certitude dans la voix, dans le ton, que je replie les jambes alors que j’étais prête à me lever pour partir. Je lui lance un regard méfiant.
« Je ne vais pas faire ça, Aelle ! Jamais de la vie ! Tu comprends pas que ça me fait mal de ne pas te voir ? Tu me manques ! Alors non, je ne vais pas faire ça ! C’est juste que… »
Il rit mais son rire ne se reflète pas dans ses yeux. Il se frotte le visage de sa grande main. Je détourne le regard quand il s’essuie le coin des yeux.
« C’est juste que c’est une façon pour qu’on soit contents tous les deux et pour que ça fonctionne. Ma vie est comme elle est, maintenant. Elle est comme ça et j’en suis heureux. Mais je ne serai pas heureux si tu n’es pas dans ma vie, c’est tout. Crois-moi ou non. C’est tout. »
Il secoue la tête et entreprend de rassembler les affaires encore étalées sur le rocher. Les paquets de friandises, le panier de scones, les gourdes d’eau. Je le regarde avec la même méfiance que tout à l’heure. À vrai dire, je ne le crois pas. Je ne le crois pas quand il me dit ça. J’aimerais. Narym est un homme sincère. Mais je ne le crois pas.
« Tu me diras, d’accord ? » dit-il soudainement en rangeant notre pique-nique dans le sac qu’il a amené. Un sourire est apparu sur son visage. Il parait mensonger, mais il a la douceur de tous ses sourires habituels. « Je vais te laisser tranquille. Et tu me donneras ta réponse plus tard, ça te va ? » poursuit-il en poussant un soupir d’effort pour se relever sur ses jambes.
En moins de dix secondes, il a tout remballé et s’apprête à partir. Je me tords la nuque pour le regarder. Il me domine de toute sa taille mais avec lui ce n’est pas comme avec Zakary : je n’ai pas l’impression que sa hauteur m’écrase. Au moment où il fait un geste en direction du chemin rocher qui lui permettra de regagner la clairière, je me redresse.
« Attends ! »
Il se retourne, une main en visière pour se protéger du soleil. Il allait partir, je le sais. Il m’aurait salué d’en bas et aurait transplané en me laissant à mes réflexions. Sauf que je n’ai pas envie de réfléchir. Je crois que je n’ai plus jamais envie de penser à tout ça, à ce qui vient de se passer et aussi à tous ces questionnements. Alors je prends une courte respiration.
« Je voulais pousser plus loin, jusqu’au chêne, tu sais ? je dis rapidement en désignant la forêt derrière moi avec mon pouce.
— Le chêne qui fait flipper ?
— Ouais, grimacé-je en haussant les épaules ; moi je ne l’ai jamais trouvé flippant, c’est Aodren qui disait ça quand on était petits. Ce chêne-là.
— Avec… moi ? » demande-t-il, hésitant.
Je lève les yeux au ciel et enfonce une main dans ma poche en regardant vers la forêt.
« Non, non, dis-je ironiquement. Bah oui avec toi. Bon, c’est ok ?
— Bah euh… Ouais…
— Alors bouge, je lui lance en le suivant sur les rochers, les mains en équilibre pour ne pas tomber, on va pas rester plantés là pendant dix ans. »
Narym marmonne quelques mots que je n’écoute pas. Me voyant arriver, il poursuit son chemin, marchant de rocher en rocher jusqu’à retrouver le sol ferme. Je le rejoins d’un saut. Il me regarde comme si j’avais dit une énormité. Je me sens gênée.
« Arrête de me regarder comme ça, marmonné-je.
— Pardon, » fait-il.
Mais un sourire danse sur ses lèvres. Je m’éloigne en direction de la forêt, retrouvant sans difficulté le chemin que nous empruntions dans notre enfance pour nous enfoncer au cœur des bois. J’entends mon frère qui me suit derrière moi. Alors, supposant qu’il est assez prêt de moi pour m’entendre, je lâche comme si je parlais du beau temps :
« C’est d'accord. Une fois par mois, je choisis quand et où, et la durée. Non négociable. »
La réponse met du temps à venir. Mais quand elle arrive, j’entends dans la voix de Narym toute sa joie qu’il n’arrive pas à contenir.
« D’accord, dit-il, ça me va, c’est parfait comme ça. »
Je prends soin de ne surtout pas me retourner. Sinon, je pourrais regretter d’avoir accepté son marché idiot.
— Fin —