Une valse à mille temps - Shifumi : Pierre !

20 mars 2046
@Lilly Zarbi (pour la mention)
@Lilly Zarbi (pour la mention)
Tout s'est déroulé si vite. A peine le temps d'agir, de réfléchir, à peine le temps de prendre une décision, de prononcer deux mots ou trois qu'il est déjà trop tard. On tente de bien faire, de protéger ceux à qui l'on tient, on fait tout ce dont on est capable, on se jette à genoux, trace une rune dans le sol aussi vite que possible, mais ce n'est jamais assez, car au fond on sait que l'heure est venue, que l'on a trop attendu, que les mauvais choix ne viennent pas de se faire à l'instant mais découlent d'une longue série d'erreurs qu'il est trop tard pour réparer. On ne peut plus revenir en arrière, et même si du plus profond de mon cœur je le voudrais, je sais que cela m'est impossible. Impossible car déjà je tombe, et les conséquences de mon choix me pèsent sur les épaules. J'aurais tenté, tenté l'impossible pour vivre, et tenté l'impossible pour la protéger, mais ça n'aura pour autant pas été suffisant. Alors que je m'effondre, je n'ai pas le temps d'émettre un son, de pleurer, que déjà je ne suis plus.
Invisible, comme couverte d'une peau qui ne m'appartient en aucun cas, je renvoie une image de moi que je ne contrôle pas. Je ne pleure point, j'en suis bien incapable puisque je ne bouge plus, tétanisée, coincée par une force supérieure qui m'habite et dont je ne peux me défaire. Je voudrais hurler, dire tellement de choses, courir, rattraper ce temps, lui demander de m'en laisser plus, que ça ne peut pas déjà être fini, je ne fais rien, absolument rien, car je ne contrôle plus ce qui m'arrive.
Tout explose en moi, à commencer par mon crâne. La douleur est si forte, on m'enfonce des clous dans le crane, des griffes, des seringues, on veut me transpercer mais que je reste vivante, au moins le temps de l'opération. Car non, je ne peux pas simplement disparaître, ce serait trop simple, trop indolore, et je crois qu'il faut que je souffre, que j'en sois consciente, que ce souvenir me hante, que je m'en veuille d'avoir échoué. Je voudrais hurler, me débattre, dire que je n'ai pas signé pour ça, que ce n'est pas ce dans quoi je m'étais embarquée, que si j'avais su, j'aurais agi autrement, pour me protéger, et la protéger, et depuis le début, depuis bien avant le début j'aurais fait plus attention, que je veux une deuxième chance, pour repartir, refaire tout ce chemin, et savoir ce vers quoi je ne veux pas aller. Au lieu de ça, je tombe devant elle, je vois son regard, et il se grave en moi. J'ai lamentablement échoué et je l'abandonne.
Après mon crâne qui explose, brisant tous mes os sur leur passage, c'est au tour de mon cœur de se serrer, de se serrer si fort que j'en aurais presque les larmes aux yeux si mes globes oculaires n'étaient pas de marbre. C'est douloureux, j'aurais envie de tout envoyer valser, de dire au monde entier à quel point c'est injuste, à quel point il n'avait pas le droit de me faire ça, à quel point j'ai mal, ça brûle, j'étouffe.
Ma gorge se serre, elle devient froide comme la pierre, lisse, perméable, et ma salive ne glisse plus le long d'elle. Ma respiration se bloque, je voudrais suffoquer pour qu'on me vienne en aide, déglutir pour l'hydrater, me tenir le cou, pourtant rien n'y fait, je ne peux plus bouger. Je pourrais y passer que personne ne le remarquerait. Ou peut-être pensent-ils tous que déjà je ne suis plus ?
Toutes ces étapes, ce sont des temps, mille temps qui se suivent, plus douloureux les uns que les autres, si longs que je les ressens tous chacun leur tour, apportant tour à tour leur lot de douleur. Je m'embarque dans une danse macabre durant laquelle je lutte avec moi-même, je lutte pour continuer à y croire, à voir, à vivre, je m'efforce d'y parvenir alors que je ne contrôle plus rien. Et c'est dur d'être un visiteur dans son corps, de le sentir ne pas réagir à nos signaux, de constater qu'on a beau l'habiter, on n'en est plus le maître.
De l'autre côté du mur que je suis devenue, avant que mes paupières ne durcissent, me condamnant à un repos sans doute éternel et obscur, j'ai le temps de voir Lilly. Elle s'en est sortie. Alors je souffle, je me dis que ça n'a pas été vain, et j'espère de tout cœur qu'elle va s'en tirer, vivre, être heureuse, et je me dis qu'au final, avoir un cœur de pierre et bien c'est pas si mal. On ressent encore des choses, des choses si fortes qu'elles pourraient nous ôter la vie, et pourtant je ne voudrais pas ne rien ressentir. Mon cœur de pierre, il me permet d'aimer chaque personne que je croise, chaque personne qui tente de me venir en aide, je ne sais pas de qui il s'agit puisqu'à leur tour mes oreilles s'éteignent, mais je leur en suis reconnaissante. A tou.te.s ces inconnu.e.s qui se sont tenu.e.s devant moi, qui ont voulu me porter secours, m'adresser un sourire, me proposer leur aide, j'ignore qui iels sont, et peut-être qu'iels sortiront du Dominion sans moi, que je ne les verrai jamais, mais je voudrais vraiment leur dire merci.
Dans un ultime souffle me vidant définitivement de tout mon air, je pars, quittant mon corps, laissant ce petit monde qui quelques instants plus tôt se battait à mes côtés. Mon ultime pensée est pour elle. Lilly, t'as intérêt à vivre et à être heureuse. Te laisse pas abattre, t'es une fille forte et je crois en toi. Donne tout.
Je vous fais des bisous,
Elowen