Éclipse
I. Déchirure
04 Décembre 2040
Domaine des Sylves — Non loin de Godric’s Hollow
Éole, 6 ans
[ 22:06 ]
Est-ce que... c’est ma faute ?
Maman, dis, est-ce que c’est ma faute à moi ?
Griffonnage au coin d’un livre
Blanc. Blanche. La couleur de la neige pure. Celle qui recouvre le monde à cette période. Qui enveloppe tout dans un cocon de silence.
Rouge. *N... ar-*. Blanc ! Blanc, c’est blanc. Blanc. Blanc, Éole. La neige est blanche. Blanche comme ta peau. Il faut que tu le crois, Éole. *Arrête d’mentir !*. Blanche est la neige dans mon dos. Mais mes yeux dansent ; ils me jouent des tours, des illusions qui apparaissent sous mes yeux. Blanc, Éole. C’est blanc. Pourquoi ne serait-ce pas blanc ?
Rouge. Rouge. *Arrê-*. Rouge. Rouge, rouge, rouge, ROUGE ! Le rouge me sourit. Se rit de moi. La neige se tord dans tous les sens sous mes yeux, elle rit, elle rit des illusions que créent mes yeux. Rouge.
Blanche est la neige dans mon dos. Rouge est celle qui recouvre le sol devant moi.
Rouge.
∞
[ 21:43 ]
[ 21:43 ]
La vitre est pleine de buée, et mes yeux pétillent en la voyant. Un doigt tremblant se pose contre le verre, se met en mouvement, et esquisse le contour d’un cœur un peu bancal. Avec ma paume, j’enlève la buée parsemant l’intérieur du cœur. La vitre est opaque, partout, sauf à l’endroit précis où mon dessin a été tracé. Un sourire étire mes lèvres devant le résultat satisfaisant. Et je reprends mon livre là où je m’étais arrêtée. Explication de l’exercice des différentes branches du pouvoir universel, par un auteur au nom trop bizarre pour que je puisse le prononcer. Je ne comprends rien au livre. Rien. C’est Thalia qui me l’a donné, pour que je puisse « découvrir des extraordinaires réponses à mes questions et me poser d’autant plus de questions ». Un bouquin sur la Connaissance, comme il y en a tant dans sa chambre, emprunté à la bibliothèque du dernier étage que le bouquin en question ne reverra sans doute jamais. Je n’ai aucun doute que le livre aborde un sujet extrêmement intéressant et de manière extrêmement intéressante, mais l’imposant problème qui se pose à moi est toujours là : quel est le sujet en question, et que veulent dire toutes ces phrases étranges et incompréhensibles ? C’est avec un sourire moqueur et rieur aux lèvres que Thalia m’a expliqué les dix premières phrases — les seules que j’avais pu avaler — au début du dîner, en m’affirmant que je n’étais pas trop petite, et que c’était le premier bouquin qui m’était accessible si je voulais comprendre toute l’étendue de la Magie dans le monde et sa réelle consistance. « Bien sûr que j’veux ! » sont les mots qui sont sortis précipitamment de mes lèvres, sans même que je n’ai le temps d’y réfléchir. Ce que je veux surtout, c’est faire ce que Thalia aime pour pouvoir partager des trucs avec elle. Histoire qu’elle s’enferme un peu moins dans sa chambre à l’accès interdit, et qu’elle parte moins se balader au fond du Domaine ou dans la forêt d’à côté. Sans moi. Parce que je suis trop petite. Mais si j’arrive à lire son livre de grands, je ne serai plus trop petite, n’est-ce pas ?
Je reporte mon attention sur le bouquin incompréhensible et tente péniblement de déchiffrer une nouvelle phrase. La simple appellation commune de ce pouvoir — quoi ? — prouve à quel point sa profondeur et sa complexité est méconnue — c’est anglais, ça ? — car en effet, toute personne ayant un minimum étudié ce pouvoir ou s’y étant simplement intéressé — quel pouvoir, en fait ? — aura compris que l’appellation commune « la Magie » — ah ! — est stupide. Bien, mais pour quelle raison ? Peut-être que si je relis la phrase... non, non, non ! Les mots dansent sous mes yeux, ils virevoltent. Ils se moquent, parce que je ne suis pas assez intelligente pour les comprendre. Thalia les comprend. Pas moi. Peut-être qu’elle a raison de dire que je suis trop petite. Alors je dois continuer à lire, pour comprendre. Décomposons cette appellation en prenant séparément chacun des deux mots qui la composent. Tout d’abord, « la », et c’est là la chose la plus stupide car il est très simple de comprendre qu’il n’y a pas une « Magie », mais plusieurs. Nous reviendrons sur ce sujet plus tard, car c’est le thème principal de ce livre. Tout le livre va parler de ce truc incompréhensible ? Mon poing s’abat rageusement contre le mur et je m’assois plus confortablement sur le lit. « Réfléchis ! Sombre idiote, réfléchis ! Tu peux comprendre ! Si Thalia peut comprendre, tu peux comprendre ! » me hurle mon cerveau. Mes mains se plaquent sur chacune de mes oreilles, pour agripper mon crâne et faire sortir cette voix horrible. Mais mon cerveau stupide a raison : je peux comprendre. Je. Peux. Comprendre.
Décomposons cette appellation en prenant séparément chacun des deux mots qui la composent. En gros, on parle d’abord de « la », et ensuite de « Magie », c’est ça ? Tout d’abord, « la », et c’est là la chose la plus stupide car il est très simple de comprendre qu’il n’y a pas une « Magie », mais plusieurs. Ça a l’air d’être ça. Stupide bouquin qui complique les choses ! Là, il dit que c’est débile de mettre « la Magie » au singulier parce qu’il y en a en fait plusieurs. Mais plusieurs quoi ? Plusieurs Magies différentes ? Plusieurs variantes à l’intérieure de la Magie ? *Arrête d’me torturer !*. Je referme le livre avec hâte et pose une main sur mon cœur pour sentir ses battements. Il bat vite ; trop vite. Alors je commence à ralentir mon souffle, à respirer lentement, très lentement, même si ma respiration est saccadée. Inspire, expire. Doucement. Lentement, mon cœur ralentit son rythme. Retour à la normale. Maintenant, je dois reprendre ce livre.
[...] En effet, dans « la » Magie, ou plutôt les Magies, il y a de nombreuses variantes. Tout d’abord, il faut remonter à l’origine : qu’est-ce exactement que la Magie ? [...] Et les lignes s’enfilent et s’enfilent. Le début devient clair, mais plus les pages se tournent, plus mon esprit s’embrume. Alors je pose le livre sur ma table de chevet et je reviens à mon cœur sur la fenêtre.
La buée l’a recouvert en partie et je le redessine avec un sourire. Mon doigt est trempé par la condensation, mais je ne l’essuie même pas. Je me contente de poser ma tête sur le mur et de regarder à l’extérieur. Le petit lieu-dit où on habite — même pas sur qu’un nom existe — est calme et silencieux en ce temps d’hiver. Sortir en journée est possible ; j’ai fait une bataille de boules de neiges avec les autres tout à l’heure, même Thalia a bien voulu sortir de ses livres pour jouer un peu. Mais la nuit, comme là, la température est glaciale.
Je ramène mes couvertures à moi, et m’enveloppe dedans, toujours assise sur le bord du lit. Ma chambre est envahie par la chaleur du feu magique que Maman fait chauffer en bas, mais le froid hivernal est toujours présent. Glaçant ma peau et mon cœur.
Un bruissement extérieur me sort de ma semi-torpeur. Je colle mon visage à la fenêtre, effaçant aux trois quarts mon cœur et tordant douloureusement mon nez, pour apercevoir l’entrée de la maison et la rue de l’autre côté de la vitre. Ah ! deux silhouettes qui sortent par la porte ; un coup d’œil vers les manteaux et les tailles me font comprendre que ce sont Maman — grande dans un manteau blanc comme la neige — et Thalia — bien plus petite dans son manteau noir comme la nuit — qui se tiennent par la main pour aller observer les étoiles. Comme souvent. Leurs moments à elles deux, solitaires, le soir.
Elles sourient. Maman rit presque, je l’entends malgré le verre qui nous sépare, et Thalia affiche un sourire inhabituel sur son visage tourné vers moi. Lentement, elles marchent, s’éloignent dans la rue et tournent. Je ne peux plus les voir. Mon cœur bat un peu plus vite, comme si c’était un adieu précipité. C’est stupide, pourtant. Mais les voir s’éloigner me donne l’impression qu’elles partent à jamais.
Quand j’y repense, je me dis que je devrais plus écouter mon cœur.
Merde alors, si j’avais su que la Thalia d’avant ne reviendrait plus jamais et
que Maman ne reviendrait plus du tout, j’aurais écouté mon cœur et je les aurais retenu.
Peut-être que c’est de ma faute, non ?
Merde alors, si j’avais su que la Thalia d’avant ne reviendrait plus jamais et
que Maman ne reviendrait plus du tout, j’aurais écouté mon cœur et je les aurais retenu.
Peut-être que c’est de ma faute, non ?
∞
[ 21:55 ]
[ 21:55 ]
Mes yeux se sont fermés, mais ma position inconfortable m’empêche de m’endormir. Je n’ai jamais réussi à dormir assise. Peut-être ai-je fait exprès ; peut-être ne voulais-je pas m’endormir mais juste rêvasser. Je pense à ça, et à d’autres petites choses sans importance, les paupières toujours closes. Fermée au monde. Comme Thalia ? Non, Thalia est ouverte au monde. Elle est fermée aux autres. C’est bien différent, non ? C’est elle qui l’a dit. Moi, je ne suis pas sûre de vraiment comprendre ce que ça change, après tout. Si elle ne veut jamais jouer avec moi, c’est qu’elle est fermée au monde, je crois. Mais elle dit qu’elle est plus que quiconque à l’écoute du monde, parce que le monde lui parle en silence et qu’elle lui répond en pensée. J’aimerais bien qu’elle m’apprenne à écouter et à parler au monde. Ça doit être drôle, non ? Parler au monde, aux animaux, aux plantes. Tout savoir ! Comme Thalia. Même si Thalia ne sait pas tout, elle sait beaucoup de choses par rapport à moi. J’aimerais bien ne pas aller à l’école, moi non plus. Ça m’a fait peur, quand elle a refusé d’y retourner, y’a trois ans. Moi je venais d’y entrer, et elle, elle ne voulait plus jamais y venir à nouveau. Comme si elle partait à cause de moi. Mais Maman m’a expliqué qu’elle partait parce qu’elle avait des problèmes avec d’autres enfants. Je ne comprends pas. À l’école, j’ai des amis. Plein d’amis ! Je n’ai pas de problèmes. Mais Thalia apprend à la maison, dans les livres et dans le jardin, avec Papa, Maman, et des fois leurs amis. Et j’ai toujours l’impression qu’elle connait plus de choses. La jalousie est un peu trop puissante à mon goût : c’est ma sœur, mais j’en ai marre qu’elle soit toujours meilleure. Surtout que meilleure va avec énervante. Seule, toujours. Comme si elle ne voulait pas qu’on puisse savoir les mêmes choses qu’elle et qu’on ne l’intéressait jamais. Ou pas. Je l’aime quand même. Même si elle est bizarre.
Un bruit sourd me tire brutalement de mes pensées. Mes yeux doucement fermés se rouvrent immédiatement. Un choc qui vient du bas ; comme quelqu’un qui aurait brutalement poussé la porte d’entrée. Par la fenêtre, je vois... rien, juste des traces de pas fraiches dans la neige pure. Des petites traces de pas ; à peine plus grandes que les miennes. Mes sourcils se froncent ; mais je me rappelle que ça me fait une tête vraiment moche alors je les force à se défroncer lentement.
En bas, un bruit de pas précipité. Sûrement Papa. Un gémissement reconnaissable provient d’Arthus. Puis un troisième bruit rompt le silence. Thalia. Les pleurs de Thalia. J’en suis presque certaine. Je lâche en vitesse les couvertures et attrape ma cape d’hiver ; mais même avec elle, j’ai froid. Trop froid. Ce n’est pas que l’hiver. Aussi les pressentiments. Les murmures de mon cœur. Surtout un.
*Pourquoi M’man ne console pas Thalia ?*.
Et je me rappelle qu’il n’y avait pas de traces de pas plus grandes à côté de celles de ma sœur.
L’escalier grince quand je le dévale à toute vitesse. En bas, Papa est agenouillé devant une Thalia roulée en boule dans un coin, entre deux murs ; la face vers la pierre et refusant de parler. Et les sanglots qui retentissent, encore. Arthus lui parle, d’abord doucement puis en criant presque ; ses hurlements ordonnent à ma sœur de dire ce qu’il se passe. Mais je n’entends rien. Je passe la porte d’entrée à toute allure, avec une grimace parce que je déteste voir ma grande sœur pleurer. Un pas. La neige craque sous mes pieds. Un second pas. Je crie intérieurement ; qu’est-ce qui se passe ? Le troisième pas. Il est presque certain que personne ne m’a vu sortir ; c’est imprudent, et pourtant, je continue. Encore un pas. Mes pensées se bousculent et je cesse de compter les pas. Je me mets à courir, dans l’air glacial qui me déchire la gorge.
Le rouge m’arrête brutalement. Mon pied dans le rouge. Je le décolle si doucement, si précautionneusement, que quand je le repose dans la neige blanche, je pourrais presque croire ne jamais avoir marché dans le rouge. Mais la trace de pas, presque invisible, est tout de même là.
Rouge dans blanc. Blanc dans rouge.
Rouge.
∞
[ 22:07 ]
[ 22:07 ]
Trois ans après, j’en rêve encore.
Encore et toujours.
Qu’aurais-je vu si j’avais relevé la tête ?
Encore et toujours.
Qu’aurais-je vu si j’avais relevé la tête ?
Bam. Mon cœur qui bat si puissamment. Bam. Mes pensées qui défil... non, mes pensées qui se stoppent dans leur course. Bam. Ma gorge qui se noue si fort que je crois qu’elle ne se desserrera plus jamais. Bam. Mon sang qui se refroidit dans mes veines. Bam. Ma rétine qui explose sous la pression du Rouge.
Rouge de Blanc. Blanc de Rouge. Rouge sur Blanc. Blanc sous Rouge.
Tic-tac. Je comprends enfin qu’elles sonnaient. Tic-tac. Je comprends enfin qu’elles vivaient. Tic-tac. Je comprends enfin qu’elles comptaient. Tic-tac. Je comprends enfin qu’elles décidaient. Tic-tac. Je comprends bien trop tôt qu’elles se sont finalement fatiguées.
Tic-tac. Les pendules de la vie, rattachées au fil du cœur. Tic-tac.
Dans l’instant où je réalise, je pense comme Thalia parle. Mais je suis moi. Moi. Éole. La gamine qui a peur. Peur. Si peur. Peur. *AIDEZ MOI*.
Je décolle si lentement ma semelle de ma botte du Rouge pour la reposer si délicatement sur le Blanc que je pourrais croire qu’elle ne s’y est jamais posée. S’il n’y avait pas cette trace de Rouge sur le bord de ma botte d’hiver et cette empreinte presque invisible mais bien présente dans le Rouge.
Le Rouge est comme un pot de peinture qu’on aurait renversé à terre. Mais il ne possède pas l’odeur âcre de la peinture. Non, il sent bien différemment. Une odeur qui emplit mes narines. Qui me fait mal.
Le Rouge est comme beaucoup de choses. Mais il n’est rien de tout cela, n’est-ce pas ? Je sais ce qu’est le Rouge.
Je sais pourquoi Thalia est rentrée sans Maman.
Si j’y repense bien, il y avait beaucoup trop d’éclaboussures rouges sur les vêtements de ma sœur. Une aussi sur sa peau si blanche ; tranchant. Mais Thalia ne s’est pas fait mal, je crois.
Non, je sais. Je sais pourquoi tout ce Rouge.
Mais je ne veux pas savoir !
Je ne relève pas la tête pour contempler la neige trop Rouge en dehors de mon champ de vision. Et avec la neige, le c *non !*. Je ne relève pas la tête. J’ai trop peur pour relever la tête. Je me contente de fixer la limite Blanc-Rouge. Les éclaboussures. J’ai trop peur, mais j'ai très envie. Un stress immense. Une envie qui fait mal. De voir. De vérifier.
Mais je ne relève pas la tête : je ne veux pas vérifier.
Je sais que j’imaginerai, si je ne peux pas voir. Mais je préfère imaginer. Ce sera peut-être pire que la réalité, mais ce ne sera que mon imagination. Même moins terrible, la réalité sera toujours plus douloureuse.
Non, je ne relève pas la tête. Je fixe le Rouge sur le bord, mais je ne veux pas fixer le Rouge au milieu de la tâche. Une tâche ; comme de la peinture. Une peinture pour jouer, avec laquelle on aurait colorié la neige. Mais personne ne s’est amusé à colorier la neige. Et pourtant, il y a quand même une tâche. Pourquoi ? Pourquoi ? POURQUOI ?
Je sais. Je sais que je sais mais je ne veux pas savoir.
Alors je tourne les talons et je rentre en courant. J’entends encore les sanglots de Thalia mais je m’enferme dans ma chambre. Papa et Arthus essayent de comprendre, mais moi je sais. Je n’ai pas vu, pourtant. Je sais, mais je n’ai pas vu.
Je n’ai pas relevé la tête.
La première a Vu.
Les autres Verront également.
Ils sont Trois ; différents, mais indissociables.
Souvenez-vous :
Ils n’ont pas le même âge.
Mais ils ont tous vécu la même chose.
Et la première n’a pas relevé la tête.
Les autres Verront également.
Ils sont Trois ; différents, mais indissociables.
Souvenez-vous :
Ils n’ont pas le même âge.
Mais ils ont tous vécu la même chose.
Et la première n’a pas relevé la tête.
[Thalia existe entre les échos]
[elle persiste, bien que les Mots l’aient abandonnée]
[elle persiste, bien que les Mots l’aient abandonnée]