Sensitive recollections

JANE ROSENTHAL
(35 ANS)
SEPTEMBRE 2043
BRISTOL
BRISTOL
Lorsque Dali n'était pas là – c'était dire, les trois-quarts de l'année –, Jane s'occupait comme elle en avait toujours eu l'habitude : elle peignait. Cette occupation était sans surprise, puisqu'elle relevait bien plus que d'un simple passe-temps. C'était son métier. Jane avait commencé à être artiste-peintre il y avait de bien longues années. Elle était rentrée à la Bristol School of Art dès qu'elle l'avait pu, même si cela avait marqué le début d'un long conflit avec ses parents. Ceux-ci n'avaient pas accepté qu'elle décide de faire de l'art son métier, s'écartant assez significativement de la voie qu'ils avaient imaginé qu'elle prendrait. Mais Jane, loin de renoncer face à leur déception, avait donné le meilleur d'elle-même pour réussir dans ce domaine. Peut-être, avec le temps, auraient-ils même fini par accepter son choix d'orientation, si seulement il n'y avait pas eu ça en plus. En effet, Jane n'avait pas prévu d'avoir Dali. Elle était – de façon aussi brute qu'on pouvait le dire – un accident. L'enfant était le fruit d'une relation bien courte qu'avait entretenu Jane durant sa vingt-et-unième année, et qui avait pris terme avant qu'elle ne sache même qu'elle était enceinte. Cet événement avait marqué la fin de ses relations avec sa famille, qui, loin de l'avoir soutenue, avaient largement et ouvertement montré sa désapprobation vis-à-vis de son attitude, et de « ce qu'elle devenait ». Jane avait dès lors cessé tout contact avec eux, et avait décidé qu'elle élèverait Dali seule. Depuis, mère et fille avaient toujours et uniquement vécu ensemble, privant Dali de sa famille autant maternelle que paternelle.
Ainsi, en ce mercredi, Jane était occupée à peindre une toile sur laquelle elle travaillait depuis déjà plusieurs jours. Dans le petit appartement au toit en pente, un chevalet était installé sur le côté gauche, inondé de lumière grâce à un velux situé juste au-dessus. Derrière lui, une grande table claire en bois brut servait de support à une multitude de pinceaux, de pots de peintures, de chiffons, de feuilles, de croquis, ou encore de crayons. À droite du chevalet, contre le mur, se trouvait un canapé recouvert d'une couverture blanche qui faisait face à une table basse – où se dessinaient les traces des tasses trop chaudes –, et derrière encore deux fauteuils en cuir marron abîmés, que Jane avait trouvé abandonnés dans la rue. Sur le mur en face, de simples étagères en bois fixées au mur par un ami abritaient divers livres, dont la majorité d'art. Quelques photos étaient accrochées sur les murs blancs, représentant pour l'essentiel Dali, seule ou avec sa mère. On y voyait parfois quelques amis de Jane. Dans le partie droite de l'appartement, séparée par une poutre qui soutenait le plafond pentu et dont partaient trois piliers verticaux, se trouvait une toute petite cuisine, ayant à peine la place de mettre le nécessaire. Il était même impossible d'y rentrer une table, si bien que Jane et Dali devaient prendre tous leurs repas sur la table basse. Entre la table regroupant divers outils artistique et les étagères, une porte permettait d'accéder à une petite chambre, qui avait été séparée en deux par un grand rideau pour laisser une partie à Jane, et une partie à Dali. Enfin, l'accès à la salle de bain, comportant uniquement le stricte nécessaire, se faisait entre les étagères et les poutres verticales. Divers tableaux peints par Jane étaient un peu éparpillés partout dans l'appartement, et d'autres, provenant tout aussi bien d'elle que d'amis, étaient accrochés au mur. Un certain désordre régnait dans cette pièce commune, mais qui donnait une certaine atmosphère au lieu. L'endroit était petit, pas plus de vingt-cinq mètres carrés, et possédait peu de meubles. Mais il était aménagé de telle sorte que l'on s'y sentait bien. Les murs clairs et les différentes fenêtres apportant de la lumière permettaient également d'en faire un lieu relativement lumineux.
Jane prit du recul, pencha la tête, puis posa son pinceau sur son chevalet, étalant au passage un trait de peinture bleu sur sa chemise en lin blanc. Sur la toile se dévoilaient différentes variétés de fleurs, tandis que le reste paraissait encore flou. Elle se dirigea vers la cuisine et se servit un verre d'eau. Malgré les fenêtres ouvertes, la chaleur pour un mois de septembre restait encore importante, particulièrement sous les toits. Dali était repartie à Poudlard il y avait environ deux semaines, la laissant seule à Bristol. Même si elle savait qu'elle était partie pour plusieurs mois et en ressentait un pincement au cœur, elle pouvait désormais arranger son temps exactement comme elle le voulait et se concentrer uniquement sur ses toiles ; elle devait en vendre au moins dix d'ici la fin de l'année si elle voulait s'assurer un revenu suffisant. Elle finit son verre et le déposa dans l'évier, avant de revenir vers son chevet. Mais quelqu'un frappa alors à la porte. Jane haussa les sourcils, n'attendant aucune visite. Il n'était cependant pas rare que certains de ses amis débarquent par surprise. Elle se dirigea donc vers l'entrée et enleva la petite chaînette qui limitait la porte à un entrebâillement, avant de l'ouvrir en grand. La jeune femme resta alors complètement stoïque face à la silhouette qui se dessinait devant elle. Cette dernière, qui paraissait mal à l'aise, croisa son regard puis baissa ses yeux bleus sur le plancher, recouvrant son visage de ses cheveux dorés. Elle releva néanmoins son visage tout aussi vite, comme se rappelant de la posture qu'elle se devait de tenir, avant de dévoiler une voix aussi lointaine que familière.
« Bonjour Jane. Ça fait longtemps. Est-ce que je peux entrer ? »
TROISIÈME ANNÉE RP
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Sensitive recollections

GRACE ROSENTHAL
(37 ANS)
Grace avait longtemps hésité. Elle avait longtemps hésité sur ce qu'elle devait faire, et surtout sur ce qu'elle voulait faire. Ce qu'elle devait faire coulait de source : elle devait savoir ce qu'était devenue Jane depuis toute ses années, et plus que cela, ce qu'était devenu son enfant. Elle devait savoir qui était son neveu ou sa nièce, et elle devait savoir s'il se portait bien. Depuis toutes ces années Jane se débrouillait seule, sans que personne n'ait aucune nouvelle d'elle. Personne ne savait ce qu'elle était réellement devenue. Cependant, l'interrogation se portait sur ce que Grace voulait. Certes, elle voulait autant voir Jane qu'elle le devait. Elle voulait autant rencontrer son enfant qu'elle le devait. Mais Grace, malgré tout, gardait toujours une sorte de goût amer. Que Jane ait disparu comme cela sans même chercher à renouer avec sa sœur, qui pourtant ne l'avait pas jugée aussi sévèrement que ses parents, et avec qui elle s'était – pour la majorité du temps – toujours bien entendue, elle ne le comprenait pas. Que Jane n'ait jamais donné aucune nouvelle sur sa situation à sa famille, elle ne le comprenait pas. Que Jane n'ait jamais donné aucune nouvelle de son enfant, le privant ainsi de tout lien avec sa famille, elle ne le comprenait pas non plus. L'enfant se retrouvait seulement avec sa mère, sans personne d'autre, celle-ci leur ayant avoué qu'elle ne connaissait pas l'identité du père. En agissant ainsi, elle le punissait autant lui qu'elle avait cherché à punir sa propre famille. Était-ce juste ? En outre, Grace n'avait aucune idée de comment Jane réagirait si jamais elle la revoyait. L'ignorerait-elle ? La rejetterait-elle ? L'accepterait-elle ? Autant de questions qui n'avaient eu de cesse de semer le doute en elle.
Et pourtant, malgré toutes ces incertitudes, Grace avait décidé de se jeter à l'eau. Elle avait décidé de mettre de côté sa rancœur, pensant que si elle ne le faisait pas pour Jane, elle se devait au moins de le faire pour son enfant. Pour son neveu ou sa nièce. Elle se devait de retrouver Jane. Certes, elle aurait aimé avoir le soutien de sa famille pour cela, ou au moins celui de son frère, mais elle avait compris lors de son anniversaire qu'elle ne pouvait compter ni sur l'un, ni sur l'autre. Ainsi, Grace, seule, s'était lancée dans cette extraordinaire aventure qu'est celle de chercher quelqu'un que l'on n'a pas vu depuis quatorze ans. Et en voilà l'histoire.
Jane, en se séparant de sa famille, avait changé de numéro de téléphone, ce qui faisait qu'il était désormais impossible de la contacter. Grace avait alors cherché son nom sur Internet, comme l'aurait fait n'importe qui d'autre, sans pour autant trouver quoi que ce soit de concret mis à part de vieux liens la menant à une époque où sa sœur était encore étudiante. Elle était alors retournée à des méthodes plus anciennes. Elle avait commencé par interroger le propriétaire à qui Jane louait son studio à Bristol quand elle était à l'université, qui avait été incapable de lui dire où elle était désormais partie. Elle s'était ensuite orientée vers la Bristol School of Art, là où sa sœur avait fait ses études, qui lui avait appris que celle-ci avait été diplômée, sans être pour autant capable de l'informer plus. Leur expliquant sa situation, ils lui avaient promis de la recontacter si jamais ils avaient des nouvelles. Deux semaines plus tard, Grace recevait un coup de téléphone d'un ancien professeur de Jane désormais à la retraite, avec qui celle-ci était toujours en contact. Il lui avait expliqué qu'il avait toujours apprécié le travail de son élève, qu'il s'était évertué à la guider le plus possible, et qu'aujourd'hui encore, il donnait régulièrement son avis sur ses œuvres. Il entretenait des rapports très cordiaux avec elle, et avait ainsi été capable de lui fournir l'adresse de là où elle vivait désormais.
Et c'était comme cela que Grace s'était retrouvée devant la porte en bois de cet immeuble à cinq étages, se tordant les mains dans tous les sens, une boule au ventre. Pendant plusieurs minutes, elle avait hésité à faire demi-tour, n'ayant aucune idée de ce qu'elle allait trouver derrière cette porte. Qu'est-ce qui lui garantissait même que Jane était là ? Elle pouvait très bien être absente. De même, le vieux professeur avait très bien pu lui donner une mauvaise adresse, et elle s'apprêtait à faire irruption chez quelqu'un qui ne comprendrait absolument pas l'objet de sa présence. Elle était restée ce qui lui paraissait une éternité à s'interroger sur le pallier. Puis finalement, se trouvant stupide, et pensant qu'elle n'avait pas fait toutes ces recherches pour rien, elle frappa trois coups à la porte. Son sang se glaça dans ses veines. Silence. Elle entendit alors des pas se rapprocher, et une chaîne bouger. Elle réalisa qu'elle n'avait même pas préparé ce qu'elle comptait dire à sa sœur et angoissa tellement qu'elle se sentit prête à vomir à tout instant. Finalement, la porte s'ouvrit, et elle la vit. Jane. C'était bien elle. Changée, mais toujours fidèle à elle-même. Elle ne sut que dire et baissa le regard. Se sentant encore plus stupide, elle releva alors la tête, et prononça les seuls mots qui lui vinrent à l'esprit.
« Bonjour Jane. Ça fait longtemps. Est-ce que je peux entrer ? »
Désormais, elle ne pouvait plus faire marche arrière.
TROISIÈME ANNÉE RP
Code couleur : #18405A