Entrez dans la danse miss Taylor
6.
Je ne vous décevrai pas… les dernières paroles de Joanne Taylor résonnaient encore dans sa tête lorsqu’Ursula poussa la porte de ses appartements privés, cachés quelque part dans l’aile ouest de la plus haute tour de la Citadelle.
Le hall d’entrée aussi grand qu’une salle de réception était baigné de taches de couleur, la faute aux vitraux multicolores qui avaient été assemblés sur le mur situé face à la porte. Des ombres issues des quatre coins du hall conféraient un aspect mystérieux à l’endroit pour quiconque y pénétrait pour la première fois.
Peu émue par cet affrontement prophétique entre l’ombre et la lumière, Ursula préféra s’attarder sur les deux silhouettes noires qui l’attendaient, assis de part et d’autre d’une grande vasque en étain. Les jumeaux Roby, Jacob et Geneva, respectivement numéro 5 et 6 dans la hiérarchie des Neuf Lances (comme l’indiquait le tatouage sur le dos de leur main droite) étaient indissociables l’un de l’autre si ce n’est par leur sexe. Ils étaient aussi peu bavards l’un que l’autre et ils arboraient tous deux de somptueux yeux bleus sous une tignasse de cheveux blonds. Des yeux dont l’expression dure vous refroidissait un mort. Les longs manteaux noirs que portaient tous les membres de sa garde leur remontaient sous le nez, de sorte qu’il était impossible d’apercevoir leur bouche ou tout autre partie de leur corps à l’exception des mains.
Braquant sa baguette magique contre sa tempe, Ursula exfiltra délicatement le souvenir de sa toute récente entrevue avant de le jeter au fond de la vasque en étain qui débordait presque d’un étrange liquide visqueux et noir. Geneva s’empressa de piquer le bout de son doigt avec une aiguille, ajoutant une goutte de sang à l’inquiétant liquide.
— Analysez tous les détails de la scène, leur ordonna Ursula en tournant les talons vers une autre porte massive en chêne. Reliez-les au reste.
Les jumeaux Roby acquiescèrent en silence avant de pencher leur visage d’ange sur le contenu de la vasque. Ursula ne les regardait déjà plus. Elle déverrouilla la porte en chêne en la touchant avec sa baguette magique.
— Votre altesse ! s’écria une voix enfantine à l’intérieur.
Ursula eut à peine le temps de refermer la porte derrière elle qu’une petite silhouette noire se rua sur elle pour l’encercler dans ses bras. Aurora n’était qu’une enfant de dix ans, mais le tatouage sur sa main droite indiquait bien le numéro 8 de la Garde Noire. Ursula sentit son coeur battre un peu plus fort, comme à chaque fois que cette orpheline née dans l’enfer d’Azkaban l’étreignait de toutes ses forces. Elle esquissa un demi-sourire en fourrant sa main dans l’épaisse chevelure noire et bouclée de l’enfant.
— Comment va-t-elle aujourd’hui ? demanda-t-elle d’une voix affaiblie par les circonstances.
Aurora releva sa tête et ses grands yeux vert habités par une lueur de démence en affichant un grand sourire.
— Venez votre altesse ! Madame votre mère a parlé ! jura l’enfant en la prenant par la main.
Ursula se laissa guider jusqu’au fauteuil placé dans le tapis de lumière projeté par deux grandes et longues vitres. Là, elle risqua un coup d’oeil vers la silhouette ratatinée contre l’accoudoir. Des larmes se formèrent aussitôt, quelque part au niveau de ses poumons, alors qu’elle prenait une grande inspiration. Retiens tes larmes ! Restes digne ! Sa mère n’était plus que l’ombre d’un être humain… une pauvre femme grelottante à la peau parcheminée, le visage émacié d’un cadavre desséché, aux yeux globuleux, d’un bleu délavé, qui peinaient à s’ouvrir sous des paupières devenues trop lourdes. Un spasme faisait parfois remuer sa bouche grande ouverte, ridée à n’en plus finir, mais aucun son n’en sortait.
— Reine mère, redites-moi ce que vous avez dit tout à l’heure au sujet de la lumière ! l’interrogea Aurora en s’agenouillant près de l’accoudoir pour prendre les mains de la vieille femme entre ses petites mains d’enfant.
Un nouveau spasme remua la bouche de la vieille femme, mais le silence demeura le même. Un filet de bave coula tout juste sur son menton.
Ursula cadenassa ses émotions à double-tour, refoulant ses larmes en-dessous de la ligne de son cou. Elle fit apparaître un mouchoir en soie qu’elle passa dans le cou et sur le menton de sa mère en contrôlant les tremblements qui ne demandaient qu’à faire gigoter sa main.
— Je ne vous décevrai pas, mère, dit-elle à voix basse avant de l'embrasser sur le front.
Aurora leva ses grands yeux vers Ursula. A la démence se mêla une lueur d’admiration.
[FIN]
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