À l’Aube de l’ombre SOLO


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10 Août 2043
Domaine des Sylves, Angleterre
Première année


— Viens, on s’casse.

Suppliant. Derrière tout le dégoût insolent que j’avais placé dans ma voix, mon ton était suppliant. Terriblement suppliant. La supplication dévalait ma langue et se perdait dans ma bouche, frappait mes lèvres, perçait dans mon regard. *Dis oui*. J’allais le détester s’il disait non. Par Merlin, je savais bien que je le détesterais aussi s’il disait oui. C’était vraiment un piège stupide. « Stupide » Qu’est-ce que ça voulait donc dire ? Qu’il m’enfermait dans mon désir, oh certainement. Qu’il m’entravait complètement, ce piège. Astucieux au possible. Un piège vicieux que j’aurais bien explosé d’un coup de pied rageur, sauf que cette saleté était impalpable. « Impalpable » Tellement compliqué ; je ne pouvais même pas le sentir ou le toucher, et pourtant il m’oppressait. Ses parois se renfermaient autour de moi. Pétrifiée par une Invisibilité ! Vaincue comme une gamine. Toutes les Magies étaient contre moi, c’était certain. *Dis oui, débile !*. L’autre me fixait sans arrêter. Aujourd’hui, je n’aimais pas cela. *Arrête d’me regarder et DIS OUI !*. Il avait un regard qui aurait déchiffré l’infini, qui disséquait mon crâne pour me mettre à nu, et, Ô Diable, je détestais cela plus que tout. Cette beauté impitoyable qui ME BOUFFAIT LE CERVEAU. Le Vert était tellement parfait. « Parfait » Comme une mocheté sans pareille. Ah. Ah. Ah ah. Même mon rire intérieur me semblait dégueulasse. Leur piège me bouffait vraiment, et le regard m’y enfermait un peu plus. Vert indéchiffrable. *Raaah*. Il n’était pas censé faire ça ! M’enfoncer un peu plus. Mes convictions s’évanouissaient lentement dans la contemplation du Vert, c’était inacceptable, intolérable, inimaginable, in... il me dévorait complètement. « Allez. » Ma voix était rauque. Encore plus que d’habitude. Ce soir, ou peut-être demain, si j’étais toujours vivante, j’irais voir si l’Émotion pouvait influer sur les différentes tonalités de la voix. « Tonalités » Une partition imperceptible. Marre de l’Émotion, qui savait faire trop de choses. Modifier ma voix, rien que ça. Elle n’en avait pas le droit. Ni celui de faire trembler mes lèvres, ni celui de rendre ma voix si grave. Comme une résonance caverneuse. « On s’casse, » répétais-je de ma voix Caverneuse. Ça se bousculait dans ma gorge, faisait vibrer trop fort mes cordes vocales si serrées. *Viens par là*. S’il venait... *Viens, j’te montrerai que j’peux être vraiment douce*. S’il venait, je lui écraserais mon poing dans la figure... j’étais sûre qu’il allait dire non. S’il ne venait pas, je le défoncerais. Pas grave si je l’aimais, aucune importance, il fallait juste que je lui montre à quel point il avait Tort de dire non, parce qu’il allait dire non. Refuser de m’accompagner, de se casser très loin. *Viens, viens*. Viens, qu’on s’en aille loin d’ici, vers le Bonheur. Ou juste vers la Solitude. Avec toi, je peux être seule. Viens !

— Habille-toi beauté.

Le Vert avait parlé. *Hein ?*. « Beauté, beauté » répétait mon crâne. L’imbécile ! L’imbécile fini ! La profondeur du Vert était encore plus douce que moi, quelle idiote, quel idiot, j’avais tout foiré, ou peut-être que c’était lui qui avait tout fichu en l’air. Tellement doux. Ce Vert. Ce... *Noir !*. Il m’avait tournée le dos ! Il avait osé ! OSÉ ! À grands pas lourds, le Vert s’éloignait de moi, opposant à mon regard scrutateur son grand Dos Noir. Sa chemise blanche bien habillée. Sa veste noire bien ajustée. Son pantalon bien taillé. Ses cheveux bien ébouriffés, comme pour dire qu’au fond, le Vert s’en tapait un peu de tout ça. « Beauté, beauté » Allez va t’habiller. Il ferma la porte, grande et immense porte. Parti, il était parti. Et il n’avait pas voulu partir avec moi. *J’te... pourquoi ?*. Pourquoi ? Je le savais, il était comme Moi. Exactement comme moi. Il n’était pas censé refuser. « Beauté » La prochaine fois, je l’appellerai « chéri », on verrait bien comment il réagirait. Imbécile. Espèce de gros imbécile. Et moi qui n’était même pas capable de lui en vouloir ! C’était la faute du Vert. Beaucoup trop beau pour que je puisse lui en vouloir une seule seconde.

∞


Rouge. *Pourquoi rouge ?*. J’avais cru qu’Elle serait blanche, mais Papa l’avait choisi rouge. Pas rouge sang, pas foncée. Un rouge délicat, subtile, écarlate. Avec une ceinture plus foncée, pourpre et fine, à la taille. Un décolleté léger mais pas du tout osé. Léger. Légère. C’était le mot pour parlait d’Elle. La Robe. J’étais censée enfiler ça. Enfiler ça. Ça. Et aller rejoindre l’enfilade de robes et de costumes qui se présenteraient bientôt dehors. *Saleté d’robe légère*. Habillée, tout de même. Simple et ornée à la fois. Je n’aimais pas du tout ça. Les robes étaient tellement... pas toutes. Mais Elle l’était : horrible. Rouge. Je passais ma main sur le tissu si rouge. Doux au toucher. Les sandales noires par terre, mes cheveux bien coiffés. Rouge. Ma Robe.

∞


Son regard était tellement bleu. Je préférais le Vert. Mais le bleu était tellement envoutant. Perçant. Brûlant. Lui aussi, il essayait de me déchiffrer. Sauf qu’il n’y parvenait pas, contrairement au Vert. C’était pour cela que je préférais le Vert de Sky — *un Ciel Vert* —, parce qu’il faisait ce qu’il disait qu’il faisait. Il arrivait à ses fins. Il ne mentait pas. Le bleu, lui, disait qu’il voulait me déchiffrer mais n’allait pas jusqu’au bout, parce qu’il en était incapable. Il s’arrêtait juste après avoir vu ma colère.
Lentement, le bleu bougea. Son bras. Gauchement. Étrangement. Qu’est-ce qu’il lui arrivait ? Il était malade, pour bouger aussi lentement ? Ou était-ce moi qui était prisonnière d’une Lenteur, ou d’une Vitesse, et qu’il bougeait normalement ? Non, il bougeait lentement. Vraiment lentement. Mais pourquoi ? Pourquoi bougeait-il, d’ailleurs ? Qu’est-ce qu’il voulait faire, d’abord ? Qu’est-ce qu’il voulait ME faire ?

*Non non NOOOOOOOOOOOON !*. Maintenant j’avais compris. Comment est-ce que je pouvais faire ? Bouger, vite, vite ! Un pas sur la gauche, ou sur la droite, ou même en arrière. Non, pas en arrière, je ne fuyais jamais. Me mouvoir, partir d’ici, tout de suite. Il allait me tuer, s’il continuait. Il ne devait pas... ce bleu était tellement... je ne comprenais plus... il fallait que... pourquoi est-ce qu’il... C’était trop tard. Après avoir considéré toutes les issues possibles en une fraction de seconde, j’étais convaincue qu’il était trop tard. J’avais compris une demi-seconde après l’Ultimatum. Mon cerveau m’avait fait défaut ! Il ne me faisait que trop défaut, en ce moment. Si je bougeais, je n’irais pas assez vite, même en me dépêchant. Je n’aurais que le temps d’amorcer mon pas, il me toucherait quand même. J’avais tellement honte. Honte de ne pas avoir compris plus tôt. Maintenant il était trop tard. Comme je détestais ces mots. « Trop tard » La grande Fatalité. Accepter. Je détestais accepter. Mais je ne pouvais pas lui faire l’honneur, lui procurer la satisfaction de tenter de m’échapper. Debout, droite, j’attendais.
Sa main se posa lourdement sur mon épaule. *Lourde ?*. Elle était vraiment lourde. Et elle me faisait trembler, cette main. Il savait à quel point je détestais les contacts ! Il le savait tellement que son regard bleu s’échappa du mien, fuyant. En fin de compte, je gagnais tout de même un peu. Puisqu’il ne voulait même pas soutenir mon regard.

— Tu m’détestes ?

Les mots fracturèrent mon crâne au passage. J’avais envie de bailler, maintenant. D’aller me coucher et de frotter mon crâne douloureux en m’endormant. *Pfff*. « Tu m’détestes ? » Je ne savais même pas ce que ça voulait dire, pourquoi est-ce qu’il venait m’emmerder avec des mots comme ça ? Encore une fois, ce regard bleu me prouvait sa stupidité. Détester. Dé-tes-ter. Lui faisais-je cet honneur ? Quel honneur ? Je ne savais vraiment pas ce que ça voulait dire. Trois pauvres mots, une question sans sens. Vraiment : sans sens. Hésitante, je tentais de les ordonner. Détestes tu me ? Me tu détestes ? Me détestes-tu ? Tu me détestes ? Aucune formulation ne trouvait vraiment sens.
La Lourdeur de Papa m’interpellait. Je n’arrivais même plus à me concentrer sur les mots tellement mon attention était tournée vers elle. Ses doigts si lourds, qui pesaient sur mon épaule. Qui m’enfonçaient vers le sol. La main appuyait vraiment fort, poussée par la Lourdeur. Mon corps n’allait pas le supporter. *« Tu m’détestes ? »*. Il n’avait pas le droit de me poser cette question. C’était beaucoup trop intime. Moi, je ne lui demandais pas s’il me détestait. Je n’étais même pas sûre de vouloir connaitre la réponse. La Lourdeur me donnait déjà une piste, et je refusais de la suivre.

Brusquement, je me dérobais à son emprise d’un coup d’épaule. « Ouais. » Cet unique mot claqua. Si doux qu’il en était brusque. Ce n’était même pas vraiment moi qui avait parlé, plutôt Moi, ou quelque chose d’autre. Je n’en étais pas sûre. De toute manière, cette question, elle n’avait aucune importance. Que je le déteste ou non, qu’est-ce qu’il pouvait bien y faire ? Ça n’importait à personne.
Il frémit à une telle vitesse que je sus immédiatement qu’il ne simulait pas. Papa n’était pas assez vif pour simuler aussi rapidement. Je l’avais blessé. « Blessé » Je ne comprenais pas le principe. Une question entraine une réponse, et s’il ne voulait pas de réponse, il ne fallait pas poser de questions. Le bleu était brouillé d’inquiétude, et il laissa son bras retomber le long de son corps. Dépité. Me retournant, je lui offrais une superbe vision sur mon dos avant de commencer à m’éloigner. *Mon dos !*. Par Morgane, Merlin et tous les anciens Mages, cette saleté de vêtement était complètement décolletée dans le dos, avec des lanières croisées qui laissaient allègrement ma peau à l’air. Encore une insulte à ma Pudeur. Suprême Pudeur. Limpide, Papa m’avait interdit de choisir mes vêtements. Comme s’il savait que je prendrais la plus grande insulte possible pour cet évènement-là.

— Si tu vas rejoindre Sky, fais attention à ne pas tâcher ta robe, déclara Papa avant de faire un mouvement en avant. Comme quand j’étais petite, comme pour épousseter mes vêtements ou pour passer sa main dans mes cheveux soyeux. Soyeux comme un océan, disait-il. Immédiatement, je me dérobais à sa Tentative. *Tu t’moques de moi ?*. Bien sûr que j’allais rejoindre Sky, et bien sûr que je n’allais pas faire attention à la Robe. De toute façon, le rouge se tâchait trop facilement. « Elle te met bien en valeur. » Quoi ? QUOI ? J’allais foncer sur lui, lui balancer mon poing dans la face, lui faire ravaler ses moqueries. Qu’est-ce qui lui prenait ? Par tous les Sangs, qu’est-ce qui lui prenait ? Je venais de lui dire que je le détestais. QUE. JE. LE. DÉTESTAIS. À ce moment là, je ne comprenais même pas ce que je disais. J’avais peine à croire que ce n’était qu’il y a quelques secondes. C’était limpide, désormais. Je le détestais salement. Comment osait-il ? Sa Robe ne mettait rien en valeur, rien du tout ! « Elle rend ton teint moins pâle et tes cheveux plus foncés. » Qu’est-ce que j’en avais à faire ? Rien que des reproches, c’était ça qu’il me faisait. En parlant de mon teint trop pâle. De mes cheveux pas assez foncés. Il était bien loin le temps où il caressait ma tignasse en murmurant qu’elle était douce et sublime, hein ? Bien loin. Disparu avec tout le reste. J’avais honte d’espérer qu’il change, Morgane en soit témoin, il ne changerait jamais, c’était irréversible. Aucune idée de la maladie qu’il avait attrapé, mais c’était impossible à soigner. Et il ne m’aimait plus. « T’as bien fait de laisser tes cheveux détachés. » J’avais juste la flemme de les coiffer pour toi ! Traitre ! Je me retourne sans même le vouloir et mon pied se prend dans le tapis. En manquant de tomber, je plonge mon regard dans le sien et me ressaisi physiquement tout en me perdant mentalement. Le bleu est toujours balayé de nuances inquiètes. Mon père voulait vraiment me tuer. Me faire mal. Me faire exploser. Et il y arrivait ! Comme si cette journée n’était pas assez pourrie. Pourquoi Sky et son Vert n’avaient-ils pas voulu partir avec moi, tout à l’heure ? On se serait barrés par la fenêtre de ma chambre, et on les aurait abandonnés dans leur délire de traitres. « Ton brun foncé va vraiment bien avec ce rouge. » Mais qu’est-ce qui lui prenait ? Mes yeux me piquaient, je baissais le regard vers le sol en enfonçant mes ongles dans ma paume.

— T’es très belle.

Il avait osé.

— Rien à faire !

Mes traits étaient plissés et irradiants de fureur. Le Traitre. Le. Traitre. Ses mots me salissaient, m’insultaient. Je n’en voulais pas, de ses compliments. Dans sa bouche de menteur, ils sonnaient comme des reproches et des insultes.

— J’veux pas être belle ! PAS POUR TOI !

Grande ouverte, ma bouche se révélait être plus immense que je ne l’aurais jamais soupçonné. Un Gouffre sombre. Hurlant de vérité. Je martelais, criant mes insultes comme je ne l’avais jamais fait depuis le début de l’été, me contentant de me taire.

— Va t’faire cramer par un Incendio ! Ou par les ch’veux roux d’ton Horreur tiens ! Ils doivent être vachement soyeux, hein ?

Je l’imaginais tellement bien. À complimenter Shaina comme il me complimentait avant. D’une voix douce et gentille, aimante. Comme s’il m’aimait. S’il l’aimait, elle, l’Horreur. Je l’imaginais si bien que ça me donnait envie de pleurer. Pleurer de rage. De rage, pas de tristesse. Juste d’une rage incontrôlable. Réfrénant mes larmes naissantes, je le dévisageais ouvertement. Rageuse. Et lui, planté là. Stupéfait. Il avait l’air tellement stupide.
Murmure. Fin. Inaudible. « J’vous déteste tous. » Peut-être pas si inaudible. Ses yeux se plissèrent à leur tour. Si grand. Il était si grand. Jamais je n’avais remarqué à quel point il était grand.

Immense. *S’il-te-plait*. Il aurait pu m’écraser d’une pichenette. C’était lui, le Monstre. Pas moi. Pas la Magie. Juste lui. Si imposant. Si royal. Si moche. Si splendide. Si grand. Ça me faisait peur. Mon regard se mit à fouiller le sol pour lui échapper. *Papa...*.
Il y eu juste un choc. Je tombais doucement.

[Thalia existe entre les échos]
[elle persiste, bien que les Mots l’aient abandonnée]