PV Le prix de la gratitude

Octobre 2044
Au lendemain de l’enterrement de Vivianne Taylor


La veille elle avait enterré sa mère avec le plus profond dégout que pouvait lui inspirer sa génitrice. Elle avait ensuite pris une gifle monumentale de la part de son père, balafrant sa joue d’une égratignure rouge encore visible. Elle aurait pu user de magie pour faire disparaitre la blessure. Elle aurait pu oui. Mais quand elle s’était retrouvée face au miroir de sa chambre d’hôtel à Ilfracombe, elle en avait été incapable. Caressant du bout des doigts le trait barrant sa joue, elle avait souri. C’était le signe de sa libération qu’elle dévorait des yeux.

Aujourd’hui, alors qu’elle s’était préparée pour un retour à Poudlard assez rapide, elle savait qu’il lui restait quelque chose à faire, à accomplir. Elle devait remercier celle qui avait permis sa délivrance. Plus encore, elle avait dans l’intention de lui demander un service. Si tant est qu’on puisse faire ce genre de demande à Ursula Parkinson. Joanne Taylor n’était rien ni personne, qu’une ombre parmi les ombres, qu’un pion sur ce jeu d’échec politique que semblait maîtriser d’une main de fer Miss Parkinson.

Et au-delà de cela, il y avait une profonde reconnaissance à exprimer à la Cheffe du Conseil des Sorciers. Après tout, n’était-ce pas elle qui l’avait invité à candidater à Poudlard, qui l’avait poussé sur le chemin de Miss Loewy pour lui permettre d’enseigner à de jeunes étudiants sa passion ? Quelque fut les motivations de la femme au regard d’ambre, Joanne lui devait beaucoup et elle en était bien consciente. Elle devait rendre des comptes à celle qui avait été sa supérieure hiérarchique. A celle qui lui avait fait confiance. C’était ainsi qu’elle le voyait.

Arrivée au pied de la Citadelle, la jeune femme remit en place sa cape noire qui avait visiblement mal vécu le voyage enfermée dans une valise. Elle souffle par le nez, inspiration presque immédiatement suivie d’une expiration : elle a le souffle court, coupé. Non pas par le voyage, mais par ce qu’elle s’apprête à affronter. Qui sait si Miss Parkinson sera susceptible de l’écouter ? Peut-être sera-t-elle déçue de n’avoir pas reçu de nouvelles avant ? De toute façon elle ne peut plus reculer. Il faut qu’elle y aille.

Devant le premier barrage de manteaux noirs, à la demande des gardes, elle indique qu’elle n’a pas rendez-vous. Mais qu’elle doit voir en toute urgence Miss Parkinson, car le temps lui manquera bientôt puisqu’elle doit retourner à Poudlard reprendre son service. Elle indique aussi qu’elle a travaillé au sein de la Citadelle en tant qu’archiviste. Elle se montre insistante mais les gardes noirs la refoulent. Elle aurait dû prendre rendez-vous, bien sûr. La Cheffe du Conseil des Sorciers ne se rencontre pas comme ça, c’est une évidence. Avec les récents événements, la chute du Ministère, ils sont sans doute nombreux à vouloir la voir brûlant sur un bûcher.

La jeune femme crie sa colère au visage des manteaux noirs, elle n’a pas envie de se faire refouler, de repartir sans avoir vu la Cheffe du Conseil des Sorciers, mais en même temps, qui est-elle pour exiger quoique ce soit d’eux ? L’air penaud, elle recule alors et observe tant la situation que le paysage. Elle aurait dû se montrer plus précautionneuse, annoncer sa venue, demander une instance. Elle s’en veut, mais refuse de partir immédiatement, alors elle reste là, le regard azur perdu dans les citadelles qui composent désormais Godric’s Hollow. Comme si la solution pouvait tomber du ciel.
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Au coin du feu




L’affaire aurait très bien pu s’éterniser, si Avis Mersch (●), membre de la Garde Noire, n’avait transplané au milieu des rangs de Manteaux noirs avec la grâce d’un cygne. Le regard qu’elle bascula sur Joanne fut des plus brefs, tout comme la discussion qu’elle engagea avec le responsable de garde à ce moment-là.

Quelques minutes plus tard, Joanne était introduite dans une petite pièce douillette au sol recouvert de tapis.

Non loin du doux feu d’une cheminée, une somme de coussins en velours était disposée en un tas grossier autour d’une table basse jonchée de documents. Courbée sur ces parchemins, une petite paire de lunettes posée sur le nez et une plume de corbeau à la main, Ursula Parkinson était d’une beauté pâle, dépouillée de tout artifice. Une cape aux motifs floraux beaucoup trop grande pour elle était posée sur ses épaules. La soie en était si délicate que l’étoffe révéla une clavicule nue lorsque Ursula redressa son dos en entendant la porte claquer faiblement.

Un sourire fendit ses lèvres lorsque son regard rencontra celui de Joanne.

Le hasard fait parfois bien les choses, dit-elle en posant la plume de corbeau sur son porte-plume en argent. Je pensais justement à vous.

D’un geste de la main, elle invita Joanne à prendre le coussin de son choix pour s’asseoir en face d’elle. Prenant, au passage, conscience que son épaule était nue, Ursula tira doucement sur la cape pour la refermer sur sa poitrine.

Vous n’auriez pas fait un si long trajet jusqu’ici si vous n’aviez pas quelque chose de capital à me dire, n’est-ce pas ? Je vous en prie, parlez.

La tiédeur du feu combinée au calme apparent d’Ursula rendait l’atmosphère délicate, presque reposante.

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Elle regardait encore le paysage qui s’offrait à ses yeux, la citadelle et la rangée de manteaux noirs qui l’empêchait de passer, quand une arrivée vint soudainement rompre ses pensées. Une femme dont le crâne est entièrement dépourvu de cheveux. Cette dernière lui jette un regard que Joanne ne parvient pas à cerner, elle n’en a ni les capacités ni le temps, vu que le regard se reporte sur le barrage de sorcier. Quelques minutes plus tard et le souvenir de ce barrage est déjà bien loin.

Joanne ne remarqua pas immédiatement la petitesse de la pièce, non. Ce qui lui sauta aux yeux fut la chaleur qui se dégageait de celle-ci. Elle avait immédiatement l’impression d’être dans un endroit confortable, agréable. La présence de la cheminée, des cousins dispersés autour d’une table basse renforçait cette sensation. Pourtant, la présence d’Ursula Parkinson, visiblement occupée à la rédaction ou la signature de quelques documents, rappelait à la sorcière qu’elle n’était pas là pour profiter du confort de la pièce. Loin de là.

Alors quand la Cheffe du Conseil des Sorciers invoqua le hasard en lui disant qu’elle pensait justement à elle, Joanne ne put se retenir de sourire et de s’incliner. Signe de déférence et symbole de l’estime qu'elle portait en la sorcière. Quand Miss Parkinson l’invita à s’asseoir, elle ne se fit pas prier et s’installa face à son ancienne supérieure hiérarchique. C’est à ce moment-là seulement que Joanne remarqua l’épaule dénudée d’Ursula qu'elle cacha bien vite puisque la cape fleurie remonta sur son épaule, camouflant sous l'étoffe la peau pâle de la sorcière.

Ursula entra ensuite dans le vif de la conversation. Ce n’était pas une femme à tergiverser, il fallait aller droit au but et Joanne ne le savait que trop bien : on ne fait pas perdre le temps d’une sorcière puissante qui a tant de choses à faire, à gérer. Elle hocha la tête, répondant d’un simple « J’ai pris le temps de faire un détour jusqu’à vous avant de rentrer à Poudlard suite à l'enterrement de ma mère». Le regard azur pétille, ce besoin de faire-valoir qui se fait sentir, là, juste au creux des tripes de la jeune femme. Pas l'once d'une tristesse à l'évocation de la mort de sa génitrice.

Elle enchaîne. « Miss Loewy s’est montrée particulièrement … ». Elle n’arrivait pas à définir comment c’était montrée la Directrice de Poudlard mais dans les yeux de l’enseignante l’on pouvait aisément deviner qu’elle avait apprécié sa rencontre. N’arrivant pas à finir sa phrase, elle rajoute « Elle ne s’est pas particulièrement montrée intéressée pour ce passage de messages que vous vouliez, elle supposait que, peut-être, vous utiliseriez ma présence à des fins de propagande … ». La sorcière se tut un instant, au final, Miss Loewy s’était trompée. Car Joanne ne s’était pas rendue compte d'un quelque chose dans ce goût-là dans les journaux sorciers.

Ne souhaitant pas grignoter davantage de temps à son ancienne supérieure hiérarchique, elle alla droit au sujet qui la concernait. « Je vous suis infiniment reconnaissante pour la confiance dont vous avez fait preuve à mon égard pour cette opportunité à Poudlard ». Car elle l’avait dit, elle n’était pas venue travailler à la Citadelle par conviction d’idée. Loin de là. Pourtant Ursula lui avait fait une proposition qu’elle n’avait pas pu refuser. Plus encore, elle avait offert à Joanne la possibilité de s’émanciper, de se libérer du carcan qu’était sa vie « Je ne saurais jamais comment vous remercier pour cela ». Peut-être qu’Ursula avait une quelconque idée ? Peut-être même l’avait-elle depuis déjà bien longtemps ? Joanne n’en savait strictement rien.

Loin d’avoir fini son propos, la trentenaire laissa vagabonder son regard dans l’âtre de la cheminée, d’où le feu consumait petit à petit le bois. Fascinant. Elle continua « Je sais que je ne suis rien, ni personne pour vous. Mais j’aimerais vous demander un service … ». Elle avait parfaitement conscience qu’Ursula pouvait la renvoyer chez elle sans l’ombre d’un remord, sans l’ombre de considération pour sa demande. Mais c’était plus fort qu’elle, dans la prunelle de ses yeux se dévoile une étrange étincelle. Comme l’excitation d’un enfant un matin de Noël ou la certitude d’une femme que son calvaire touche à sa fin, définitivement.
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On vient la voir quand toutes les portes sont restées closes




Le besoin était une arme redoutable pour qui en comprenait le fonctionnement. Ursula ne se souciait pas de comprendre les nécessités qui atterrissaient sur son bureau, c’était une perte de temps. Elle préférait s’intéresser aux racines du besoin, ce qui poussait précisément des gens à venir la voir, elle, pour lui demander quelque chose. Depuis qu’elle était à la tête du Conseil, et de fait de la Grande-Bretagne, un nombre toujours croissant de personnes cherchaient ses faveurs. Certains par pure quête d’un plus grand pouvoir, d’autres dans le seul but de lui plaire — ceux-là étaient les plus idiots — mais il y avait une troisième catégorie, la plus mince des trois, celle de gens venus trouver une réponse à des questionnements fondamentalement personnels. Ceux-là étaient les plus intéressants. On ne demande pas l’aide de la sorcière la plus influente de Grande-Bretagne sans avoir cultiver d’autres options. On vient la voir quand toutes les portes sont restées closes.

Ursula posa ses lunettes sur la table basse. Elle avait assez bien cerné Joanne pour savoir que l’enterrement de sa mère n’était pas le sujet, pas plus que la réponse de Kristen Loewy à sa proposition ; de fait, Kristen Loewy était une femme beaucoup trop intelligente et formée à un degré trop élevé de vigilance pour accepter sa proposition. Ursula soupçonnait qu’un nuage de fierté recouvrait également le tout, celle de ne pas accepter d’ordre plus ou moins masqué venu d’une parfaite étrangère. Qui plus est une étrangère qui l’avait plus ou moins expédié dans les coulisses de l’histoire. Mais Ursula lui avait, malgré tout, soumis cette proposition parce qu’il y avait toujours plus à apprendre d’un refus, et surtout de la façon dont quelqu’un refusait une proposition, que d’un accord. Un accord n’était jamais plus qu’une soumission d’un des deux parties en présence. Rien qui ne fut utile à Ursula.

Le sujet était ce service. Ce besoin vital que Joanne était venu chercher. Ursula sourit intérieurement en imaginant la réaction de Kristen Loewy si elle apprenait que sa protégée avait recours au service d’Ursula Parkinson et non des siens pour régler un problème qui ne pouvait être autre chose qu’un problème personnel. Sur ce plan, plus que sur n’importe quel autre, elles se distinguaient l’une de l’autre. Kristen Loewy était d’une nature trop froide. Trop sombre même, à ce qu’on disait. Inaccessible. Un comble pour celle qui cherchait à incarner l’espoir d’un futur meilleur. Quand Ursula, par son esprit plus conciliant, sa nature plus avenante, attirait les secrets les plus inavouables sans même les demander.

Ursula — Vous n’avez pas à me remercier. Je n’ai fait que vous donner l’opportunité de mettre en avant vos capacités. Ces capacités étaient déjà là quand j’ai posé mes yeux sur vous. Il fallait juste quelqu’un pour les exhumer.

Elle sourit.

Ursula — Demandez ce que vous voulez.

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Joanne avait les capacités et Miss Parkinson n’aurait fait que les exhumer ? La sorcière n’en était pas certaine mais elle ne crut pas pertinent de répondre. Après tout, elle avait un tout autre espoir qui brillait dans ses prunelles, qui luisait comme une étincelle au fond de son âme. Un besoin de vengeance, sans nul doute. De faire souffrir comme elle avait pu souffrir. La Cheffe du Conseil des Sorciers accéderait-elle à sa demande ? La trentenaire n’en était pas certaine. Après tout, elle supposait beaucoup du réseau tentaculaire dont disposait Ursula. Elle espérait que, au vu de la chute du Ministère et des nombreux bruits de couloirs entendus, elle serait en mesure de faire quelque chose.

« Demandez ce que vous voulez » ne valait pas pleine et entière acceptation et Joanne le savait très bien. Elle ne répondit pas immédiatement, laissant même le temps à un silence de s’installer. Son regard céruléen passa rapidement d’Ursula à la cheminée, comme si elle pouvait lui transmettre le feu ardent qui brillait en son âtre pour que la jeune femme trouve le courage de transposer sa pensée. Car le dire à voix haute, l’entendre de sa propre bouche : cela rendait les choses réelles. Palpables. Presque touchables du bout du doigt.

Inspirant profondément, fermant même les yeux pour murmurer les premiers mots, la jeune femme donna alors la raison de sa venue, d’un seul bloc. « J’aimerais que vous fassiez enfermer mon père à Azkaban pour trahison ». Réouverture de ses paupières, yeux brillants d’un sombre besoin de vengeance. « Je ne sais pas si vous en avez les moyens, j’ose espérer que oui ». Inclinant sa tête sur le côté, plongeant son regard dans les prunelles ambre d’Ursula Parkinson, Joanne étaya sa demande d'une explication « Voyez-vous, je pense qu’il y a pire pour lui que de perdre ma mère, que de perdre l’influence sur sa fille … » elle caresse sa joue balafrée « … Il y a vous ».

Et c’était là l’entière vérité. James Taylor n’avait d’yeux que pour le conseil, que pour Ursula Parkinson. Chaque instant de sa vie avait été rythmé pour ça. Joanne avait besoin de se venger, de lui faire payer toutes ses années de douleur qu’elle avait enduré à être son parfait pantin. De le faire souffrir comme elle avait souffert. Dans l’esprit de Joanne, jamais la mort n’avait représenté la bonne échappatoire à sa peine. Elle l’avait bien vu avec sa mère. Rien qui ne perturbe l’équilibre des Taylor, rien qui ne fasse défaillir la famille. Alors que l’enfermement de son père avait bien plus à apporter à la jeune femme : la honte sur sa famille, le déshonneur de se voir ainsi repoussé par tout ce qu’ils avaient toujours voulu et vénéré.

Au-delà cela, Joanne reprenait aussi la main sur cette famille qui avait longtemps était son bourreau. Elle afficherait alors la mine réjouie des vainqueurs. De ceux qui ont combattus, luttés. Et qui finissent par arriver à leurs fins, quel qu’en soit le prix. Car Joanne n’en doutait pas. A pareil service demandé à Miss Parkinson, il devait bien y avoir un prix à payer. Elle était prête à tout donner, sa vie même en échange, juste pour voir la douleur et la souffrance inscrite sur le visage de son géniteur. Rien n’était alors plus important que cela.
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Rien qui ne put être pris pour de la ressemblance




C’était donc ça.

Je soutins le regard de Joanne durant quelques instants, réalisant qu’il n’y avait, tout compte fait, qu’un maigre parallèle entre nous ; mais rien qui ne put être pris pour de la ressemblance. Sa détermination était palpable, cela ne faisait aucun doute, mais Joanne ne présentait pas les caractéristiques d’une femme libre. Elle était, dans le meilleur des cas, une prisonnière libérée, dans le pire, un animal sans crocs, mais certainement pas l’épée vengeresse que je pensais avoir trouvée. Laisser à une autre le soin d’appliquer sa propre vengeance, celle d’une vie… je fis un effort pour cacher ma déception.

« Votre père est un bon élément, dis-je en mettant de l’ordre dans mes papiers. Personne, ici, ne croirait une seule seconde à sa trahison. Ce qui constituerait un mauvais germe pour l’assise de mon pouvoir. Je suis néanmoins curieuse d’entendre quel prix vous seriez disposée à m’offrir en échange de ce service. »

Je levai de nouveau mes yeux sur cette femme qui ne voulait pas se salir les mains. Que pensait-elle posséder de si précieux qui puisse contrebalancer la faiblesse qu’elle m’inspirait désormais ou le coût de ce qu’elle me demandait ?

Condamner James Taylor pour trahison ne constituait pas une tâche difficile, c’était même d’une facilité enfantine. Personne au sein de la Citadelle ne remarquerait la supercherie contrairement à ce que j’avais laissé entendre. J’avais élaboré des scénarios beaucoup plus complexes que celui-ci au cours de ma vie, et en concevrais encore d’autres plus tortueux dans les temps à venir. Peut-être, dans un vain espoir, j’avais encore la bêtise de croire que Joanne avait quelque chose à offrir à ce monde.

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C’était une douche froide. Ursula Parkinson ne comprenait pas où voulait en venir Joanne et la réciproque était sans doute vrai, d’ailleurs. C’était incroyable pour Joanne. Même si elle comprenait bien les problématiques politiques d’un tel enfermement, elle était persuadée que la Cheffe du Conseil des sorciers pouvait aisément se relever de cela, sans même sourciller. Elle en était persuadée.

Se redressant légèrement, le teint blafard – plus qu’à l’ordinaire – elle ne mâche pas ses mots « Quoi de mieux pour asseoir votre politique que de prouver que vous êtes intransigeante ? Même avec ceux de votre camp, qu’importe les raisons qui vous animent ». Elle fait une pause, ses yeux ne quittant pas Ursula Parkinson une seule seconde. « Il me semblait pourtant que vous n’aviez de compte à rendre à personne ». Ses mâchoires sont crispées. Elle ne s’était pas attendue à pareil refus, pour des raisons qui lui échappaient par ailleurs. Si Joanne s’était doutée que cela ne serait pas évident – après tout, elle n’avait rien à offrir – elle n’avait pas vu venir le refus qui se profilait pourtant à l’horizon.

« Vous savez très bien que je n’ai rien à offrir que vous ne possédez déjà ». Le visage tendu de Joanne ne se décrispe pas. Elle ajoute, plus doucement « Je trouverai un moyen de le faire souffrir vous savez, de le faire souffrir comme il l’a fait pendant des années. Mais je sais que ça ne sera jamais aussi fort que ce qu’il pourrait subir en étant désavoué par la supérieure qu’il vénère ». Et à mesure qu’elle avait dit ses mots, elle s’était relevée, remise sur ses jambes. Après tout, il était hors de question d’accaparer davantage Ursula Parkinson qui devait avoir fort à faire. Elle avait fait sa demande, avait essuyé un refus. Quoi dire, quoi faire de plus ?

Elle était déçue, bien sûr. Mais à quoi s’attendait-elle en venant ainsi quémander une faveur du genre à l’une des sorcières les plus puissantes de son temps ? La déception venait surtout du fait qu’elle savait que quoiqu’elle fasse, son père ne souffrirait jamais autant que si Ursula Parkinson était intervenue. L’azur était toujours figé sur Ursula, comme si Joanne attendait qu’on lui dise qu’elle pouvait disposer.
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Le parchemin qu’elle garnissait des lettres les plus noires




Ursula s’amusa à laisser s’égrainer les secondes, ses beaux yeux ambrés levés sur Joanne, comme une sorte de dévote à qui l’apparition d’un halo de lumière aurait suggéré la manifestation du Divin. Ses lèvres, d’abord pincées l’une contre l’autre, se relâchèrent lentement jusqu’à retrouver leur sensualité pleine et assumée. Puis naquit un sourire, si doux, si innocent, que lorsque les lèvres d’Ursula cédèrent pour inonder la pièce de son rire, l’atmosphère prit la douce chaleur d’un soleil de printemps. Un soleil qui en atteignant son zénith éclairait une Ursula penchée sur le parchemin qu’elle garnissait des lettres les plus noires. Son exercice terminé, elle se relut en tenant ses lunettes entre le papier jaunis et ses yeux brillants puis, satisfaite de son œuvre, elle en tendit l’objet à Joanne.

« Voici l’acte qui enverra votre père à Azkaban pour le reste de son existence, dit-elle, toujours calme, son beau visage éclairé par ce sourire qui la faisait paraître dix ans plus jeune. Nombreux sont les cadavres qui garnissent le sol en attendant leur meurtrier désigné. »

Le feu de son âme brûlait comme le brasier qui surplombait autrefois le phare d’Alexandrie. Voir Joanne se laisser emporter par le désespoir l’avait convaincu du coup de théâtre tant attendu. Elle n’en tirait qu’un petit mérite, mais le mérite n’était pas sa préoccupation première en cet instant dramatique. Le clou pendait à sa planche. Il était temps de la retourner et d’envoyer le clou s’enfoncer profondément dans ses entrailles.

« Je promulguerai cet acte à l’instant précis où vous déposerez sur ce bureau le rouleau que la délégation de l’Ancienne-Zhuangyán a légué à Poudlard. Nous ne serons vraiment quittes qu’à ce moment-là. »

Les échardes étaient la dernière préoccupation d’Ursula.

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Les secondes semblaient prendre un malin plaisir à s’écouler lentement. Ou était-ce Parkinson qui se jouait de ce pouvoir qu’elle avait au creux de sa main ? Un simple mouvement, une simple parole et elle pouvait anéantir le faible espoir qui subsistait dans l’esprit de la trentenaire. L’espoir avait ce quelque chose de malsain que Joanne détestait : il y avait toujours l’envie de réussite et l’appréhension de l’échec. Une ambivalence qui lui ressemblait beaucoup trop pour qu’elle puisse en apprécier l’ironie. Alors elle attendait, le regard suspendu à l’ambre d’Ursula. Pouvait-elle voir les multiples tumultes qui gouvernaient son interlocutrice ? Pas le moins du monde : aucune expression ne filtrait. Rien.

Et puis la délivrance. Comme une mère livre son enfant au monde lors de la naissance, Ursula faisait naître un sourire sur ses lèvres. Sourire empreint d’un … quelque chose de particulier que Joanne appréciait – sans savoir réellement pourquoi. Alors elle répondit par un faible sourire. Non celui de la politesse, bien trop fade pour ce moment, mais pas celui plein et entier de l’adulte rassurée. Alors qu’Ursula était affairée à l’écriture d’un document, Joanne n’avait de cesse de retourner mille questions dans son esprit : devait-elle partir ? Attendre ?

Après un temps qui lui parut durer une éternité, Ursula Parkinson se releva de son ouvrage, visiblement satisfaite de ce dernier. De courtes paroles s’ensuivirent, provoquant dans les entrailles de la sorcière un soulagement certain. Son calvaire était voué à mourir, comme son père, dans cette prison dont elle n’en connaissait que les contours – avec aucune envie d’en connaître l’intérieur. Le sourire de Joanne, cette fois, se fit beaucoup plus chaleureux, empreint d’une espèce de revanche qu’il était très facile de lire dans ses prunelles étincelantes.

Mais l’héritière Taylor aurait dû le savoir : on n’obtient jamais rien sans rien. Et la suite de l’entretien ne laissait que peu de place au doute. La Cheffe du Conseil des Sorciers évoquait un rouleau – que Joanne devinait précieux, sinon pourquoi Ursula le voudrait-elle – offert par une délégation à Poudlard. Comment était-elle supposée ramenée l’objet en question ? Comment devait-elle savoir que c’était celui-ci et pas un autre ? De multiples questions tournaient dans son esprit malmené par la rencontre. Questions qu’elle eut le bon goût de ne pas poser à Ursula : si elle devait se renseigner, il était évident qu’elle devrait le faire plus finement.

« Très bien ». Le ton de la voix est doux, posé, le sourire sincère accroché aux lèvres et surtout, l’envie de réussir qui brille dans les yeux de la jeune femme. S’agissait-il simplement de l’enfermement de son père ou existait-il une envie de plaire, de voir la satisfaction dans les yeux d’Ursula ? Joanne était très loin de ces considérations, seul subsistait cet étrange rouleau, ultime barrage entre elle et sa vengeance. Dans ses pensées, elle inscrivait en lettres d’or le nom qu’elle avait entendu « que la délégation de l’Ancienne Zhuangyán a légué à Poudlard ». Il lui faudrait sans doute fouiner au sein de l’école et, elle devait bien l’admettre, l’idée ne lui était pas forcément plaisante. Pourtant, elle ajouta un ferme « Je vous ramènerai cet objet » alors que le doute prenait doucement possession de chacune de ses cellules.

FIN