Privé Le royaume du rêve et de la folie

Les effets du sérum de vérité prenaient de plus en plus le dessus sur Edward. Peu à peu, son esprit s'embrumait et l'homme se transformait en une coquille vide, un être amorphe dénué de volonté et d'énergie. Il était là, assis sur la chaise à laquelle on l'avait attaché ; son corps n'était plus agité de tremblements comme si il était désormais incapable de ressentir quoi que ce soit. Plus aucune larmes ne coulaient de ses yeux.

Lorsqu'une voix lui demanda de plus amples informations sur le mouvement de résistance qu'il avait formé, sa langue se délia sans qu'il ne ressente la moindre envie de mentir ou de cacher des informations.

« Cette organisation s'appelle le Réveil. Ce nom est associé à son objectif : celui de réveiller les sorciers face aux actes innommables que le Conseil des Sorciers a perpétué. Elle veut renverser votre régime pour pouvoir faire revenir le Ministère de la Magie et que plus aucun sorcier d'une quelconque origine n'ait à avoir peur du lendemain. »

Les mots fusaient directement de sa mémoire à sa bouche sans pour autant passer par sa conscience. Il était un livre ouvert que le premier venu pouvait consulter.

« Je ne saurais dire le nombre exact des membres du Réveil. Dès sa création, j'ai fait en sorte de connaître le moindre possible, de compartimenter l'information afin que si une personne de l'organisation tombait entre vos mains, tout ce pour quoi nous nous battions ne tomberait pas en même temps. Pour sûr, il y a plus d'une soixantaine de personnes impliquées. »

Son corps restait avachi sur la chaise. Il n'avait plus aucune conviction pour laquelle se battre, il n'était en cet instant même plus humain. Toutes les informations qu'il lui était libre de divulguer fusait désormais par sa bouche :

« Erin Grayce était ma lieutenante, je l'ai toujours considéré comme mon bras droit. Elle s'occupe principalement de protéger tous les sorciers qui subissent le courroux de votre gouvernement. Il y a également deux de mes anciens collègues du département de désinformation : Phillip Roberts, qui nous servait d'émissaire auprès des gouvernements magiques des autres pays et Thomas Anderson qui est le propriétaire d'un refuge à Glasgow. »

Les yeux d'Edward s'humidifièrent en prononçant ces noms. « J'ai parfois entendu des noms au détour de conversations. Mon ami Moustache m'a dit qu'un certain Kenneth Bain fait partie du mouvement, mais je ne sais pas ce qu'il fait. » Il continua de prononcer pendant quelques minutes les noms des rares personnes dont il avait entendu le prénom au quartier général. Il ne s'agissait parfois que de prénoms ou de surnoms affectifs.

Un relent d'énergie parcourut son esprit en entendant la dernière question, mais il disparût aussi vite qu'il était arrivé.

« Ma mère Deryn vit à Cardiff, mon père est mort il y a quelques années de cela. Fils unique. J'ai trouvé le véritable amour il y a plus d'un an en la personne de Diane Turner, nous vivons dans notre appartement à Londres et allons avoir un enfant. J'ai un autre enfant dont j'ai appris l'existence il y a quelques mois. Gabryel Fleurdelys. Il ne sait pas que je suis son père, et  tant mieux. Sa vie en serait bousculée. »

Toute sa vie avait été exposée à cette odieuse femme contre sa volonté. Des larmes beaucoup plus discrètes que les précédentes perlèrent sur ses joues depuis le coin de ses yeux. C'était le seul élément qui pouvait montrer qu'il restait encore un peu d'Edward quelque part à l'intérieur de cet être amorphe.

« Seul on va plus vite, mais ensemble on va plus loin ! » #PouffyFamily
Privé Le royaume du rêve et de la folie
Ursula nota consciencieusement chaque information sur son bloc-notes sans prononcer le moindre mot, sans même un regard pour le prisonnier. Elle l’écouta religieusement, consignant sur le papier chaque élément déterminant, chaque nom important, tout en isolant les pistes qu’il lui faudrait creuser plus tard. Son plan devenait de plus en plus clair à mesure que le temps s’égrainait dans cette pièce définitivement trop froide.

Lorsque le prisonnier cessa de parler, Ursula cessa d’écrire.

Posant son menton sur le dos de ses doigts, ses yeux tournés vers le mur, elle se désintéressa de l’instant présent pour laisser son esprit vagabonder dans un lointain passé. Un passé peuplé d’ombres et d’angoisses qui lui retournait encore l’estomac malgré tout ce qu’elle avait accompli. Elle ne connaîtrait jamais la sécurité, encore moins la paix, c’est la malédiction que son père avait gravé en lettres de sang au plus profond de son être. Elle devait bien reconnaître que le vieux fou ne s’y était pas trompé. De la belle magie, magnifiquement pourrie, monstrueusement efficace, mais belle selon des canons qu’elle n’avait jamais réussi à saisir. La malédiction ne la quitterait pas. Jamais.

Ursula attendit que l’effet du Veritaserum se dilue. Elle sut son ouvrage terminé lorsque le prisonnier recommença à s’agiter sur sa chaise, encore un peu fébrile, mais assez lucide pour ne plus avoir à lui livrer la vérité, toute la vérité. Combien de temps avait duré l’attente ? Ursula n’en savait rien, et là n’était pas l’important.

Elle referma le bloc-notes, fit signe au Pénitent (qui revint aussitôt vers elle pour lui reprendre le crayon et le bloc-notes) et se leva du trône de granite.

« Remettez le bloc-notes à ma secrétaire, et qu’elle le fasse analyser au plus vite par un Gardien du Savoir. »

Le Pénitent acquiesça sans un mot et s’en fut sans un coup d’oeil pour le prisonnier. Ursula marcha droit sur lui et, retirant sa fourrure, la passa soigneusement autour de ses épaules. Là, penchée sur ce misérable, elle le regarda à travers le spectre de ses grands yeux d’or. Elle n’était, en cet instant, qu’un être surréaliste de plus, habillé d’une robe si fine que sa peau d’albâtre se couvrit de veines bleues sous les assauts du froid. Mais ce froid, Ursula ne le sentait plus qu’en elle-même.

« J’ai eu peur tout au long de ma vie, et le ministère si cher à votre coeur a toléré ce qu’on m’infligeait comme il a toléré toutes les souffrances qui lui permettaient d’asseoir l’autorité qu’il avait lui-même acquise par la force, dit-elle, un ton plus bas. Vos politiciens m’ont dévoré des yeux tandis qu’on me torturait. Ils m’ont regardé sombrer dans les limbes, espérant que je m’y noierais pour de bon. Le monde injuste et perfide que vous appelez à renaître mourra de ma main. Je traquerais sans relâche tous ceux qui ont regardé sans rien faire. J’irais les tirer de leur nid douillet pour les trainer dans le froid de l’hiver, comme ils m’y ont laissé. Et vous... »

Elle passa son doigt sous le menton du prisonnier pour lui relever la tête.

« ... vous qui combattez pour leur retour, vous connaîtrez un sort pire encore. »

Sur ces mots, Ursula se redressa. Toisant son ennemi, son expression plus ferme que jamais, elle lui dit :

« L’âge des hommes est terminé. Celui des femmes ne fait que commencer. »

Elle tourna les talons et quitta la pièce.

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Privé Le royaume du rêve et de la folie
Toutes notions de temps et de réalité lui échappaient désormais. Sa langue se déliait et prononçait des mots que jamais, en pleine possession de ses moyens, Edward n'aurait prononcé en présence d'Ursula Parkinson. Ce vil organe dévoilait sans que sa conscience ne trouve rien à en redire le moindre des secrets qu'il n'avait pas pu compartimenter dans l'organisation de la résistance. Non seulement son corps ne lui répondait pas, mais son esprit était tout autant aux abonnés absents. L'homme était semblable à ce que son extérieur laissait transparaître : apathique, léthargique.

Le silence finit par tomber lorsque sa langue n'eut plus rien à dévoiler. Tout ce qu'il aurait voulu cacher pour protéger les siens, tout ce qu'il lui était possible de raconter, était désormais entre les mains de la cheffe du Conseil des Sorciers. Son intimité, le dernier refuge qu'avait tout homme, avait été profané et pourtant, le prisonnier était capable de ressentir ni colère, ni peur, ni même tristesse.


Une sensation étrange au bout des doigts d'Edward le sortit de sa torpeur : c'était le froid qui venait refaire tant bien que mal sa place. Sur sa chaise, il s'agita pour retrouver contenance, reprendre possession du corps qui n'avait plus été sien pendant un moment qui avait semblé être une éternité. Dénué de toute énergie, il était incapable de relever la tête pour voir ce que faisait sa geôlière.  Ce n'est que le bruit des claquements de chaussures contre le granit du sol qui lui indiqua qu'elle venait dans sa direction. 

Un manteau fut déposé sur ses épaules tremblotantes, sans doute pour qu'il ait moins froid, mais Edward se moquait du poids qu'on venait de lui fournir. Seul le poids de la culpabilité l'intéressait car désormais, son esprit se désembrumait et il prenait pleinement conscience de ce qu'il venait de faire. Il n'eut guère le temps de s’apitoyer de la situation que Parkinson entama un long monologue sur son expérience passée avec le Ministère de la Magie et sur la vengeance qu'elle comptait mener à bien. 

À la fin de son discours, un doigt glacé le força à relever la tête. Les impressionnants yeux dorés de sa geôlière le fixaient et ses lèvres rosies par le froid lui annoncèrent qu'il allait connaître un sort encore pire que celui qu'elle réservait au ministère. Bouche-bée, Edward était bien incapable de lui rétorquer ne serait-ce qu'une phrase de mépris ; il se contenta de la laisser partir en silence.

Traître, voilà ce qu'il était désormais.

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