Une Part de ce Monde Privé

25 février 2045 [23h18],
Couloirs, Poudlard
2ème année.


Tu cours. Tu cours. Tu cours.
Sans jamais t’arrêter, sans sentir dans tes jambes la douleur qui les détruit habituellement au bout de quelques minutes.
Sans même songer à te stopper dans ton élan, tu te laisses porter par la violence de tes pensées.
Sans te sentir le moins du monde débarrassée de toute cette colère qui, comme un infernal brasier, te consume de toutes parts.
Tu ne sais pas où tu vas. Tu ne sais pas d’où tu viens. Sous tes pas résonne le bruit de ta haine qui brûle ton âme, et tu voudrais hurler.
Cette nuit est une belle nuit, pourtant. Un ciel constellé d’étoiles. Un voile de Ténèbres si sombre dans lequel, quelques semaines plus tôt, tu te serais enveloppée sans hésitations. Un vent froid, si apaisant. Tant de choses qui empliraient ton cœur de sérénité en temps normal.
Tu n’es que peu vêtue. Une simple robe fine, à travers laquelle on aperçoit ta silhouette presque maigre. Tes chevilles découvertes, pas de chaussures.
La douce chaleur de ton lit ne te manque pas. Tu ne rêves pas – plus – de te blottir dans tes draps pour tout oublier. Tu ne pries plus pour te trouver face à la grande porte au heurtoir d’argent pour pénétrer dans ton dortoir et t’endormir enfin. Tu cours seulement.
Sans plus aucune identité, sans nom, sans famille, tu laisses ton souffle se perdre, ton cœur battre irrégulièrement et ta raison disparaître.
Ton pouls pulsant jusque dans tes tempes, tes pensées tourbillonnant, tes pieds frappant violemment le sol glacial, tu te laisses emporter. Tu laisses le sifflement des courants d’air enfler dans tes oreilles pour devenir hurlements, le son de tes pas se transformer en coups et tes ongles s’enfoncer dans tes paumes pour t’empêcher de hurler ta haine aux pierres millénaires.
Tu en as marre.
Marre d’avoir pleuré pendant si longtemps. Marre de t’être laissée atteindre par une sœur totalement stupide. Marre d’avoir culpabilisé pour une simple maladie. Marre de t’être sentie mal parce que ton père, cet homme si naïf, n'allait pas bien. Marre d’avoir été toi. Marre d’avoir une famille.
Marre des Autres. Marre du Monde. Marre du froid. Marre du château.
Marre du Silence que tu ne sais plus apprivoiser, qu’il te faut désormais combler pour te sentir bien.
Marre de ne pas avoir revu Petite Ombre. Marre de songer à elle.
Marre de dépendre de tes sentiments. Marre d’être triste.
Parfois pour ne plus te sentir si faible, tu voudrais exploser ta tête contre les murs. Frapper violemment et faire sortir toute la tristesse qui subsiste. Sentir le sang couler sur ton front, inonder le col de ta robe sombre, tracer sur ton visage des lignes écarlates et douloureuses.
Tout tuer, tout réduire en cendres. Que le monde soit à feu et à sang, et toi, au sommet de la gloire. Déployant enfin tes Ailes emplies de noirceur, contemplant les ruines de cette société qui te détruisait s’étaler à tes pieds. Pouvant enfin respirer librement, un sourire soulagé se peignant peu à peu sur tes lèvres.
La peau glacée et les yeux brillant d’un brasier intérieur qui enflamme ta conscience et fait briller ton avenir d’un inconnu attirant, enfin t’élever pour démontrer ta fureur. Montrer ta véritable nature à ces Autres qui t’ont tant blessée, qui ont tant douté de toi.
Ecraser de ta haine leurs désirs débiles.
Tu le voudrais. Parfois tu te retiens de gifler l'un de ces crétins. De lui faire ravaler sa fierté et ses mots. Parfois ta colère enfle tellement en toi qu'elle est incontrôlable.
Et c'est dans ces moments là que la Mort t'es si attirante. Que tu voudrais ou bien la rejoindre ou bien tous les y envoyer.
Tu le voudrais, mais tu ne le peux pas. Tu ne veux plus avoir à faire avec ta Famille. Tu ne veux pas être renvoyée.

Ta course freine. Tes pas se font moins bruyants.
Ton cœur se calme, petit à petit. Il cesse de palpiter. Il ralentit mais continue de pulser dans chacune de tes veines, d’encore se rappeler à toi.
Face à toi se dresse un mur. Un Mur. Un obstacle en pierre, qui s’oppose à ton Ascension, qui t’empêche d’avancer et de grandir. Qui te retient et refuse de te laisser passer.
Ton poing jaillit. Il s’écrase avec violence contre le bloc à la puissance indétrônable, laisse une traînée sanguinolente. De ta bouche s’échappe cinq mots, cinq crachats que tu rêvais de laisser sortir depuis si longtemps.


« ALLEZ TOUS VOUS FAIRE FOUTRE ! »


Tu cries tout bas. Un hurlement qui dégage tes épaules de ce poids insupportable, un murmure qui fait grandir les Flammes en toi.
Un sifflement si apaisant.

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Une Part de ce Monde Privé
Là-bas. Ici.

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Cet endroit est le mien. Je m'y sens bien. Il est exigu et inconfortable, mais je suis bien loin de ces problèmes. Une nouvelle insomnie m'a portée jusqu'ici, et j'ai décidé de rester. J'ai la tête posée contre le mur en pierre froide, et cette température contraste avec celle de mes tempes. Je bouillonne. La Tristesse et la Haine me compressent de toutes parts, cherchant sûrement à m'étouffer. Mes Larmes coulent, lentement, puis s'écrasent sur le sol avec violence. Elles sont belles. Cela fait trop longtemps que je lutte de tout mon être pour les retenir, alors je les laisse mouiller mes joues et dégringoler vers la dalle de ce couloir. Elles semblent heureuses de pouvoir enfin franchir la barrière de mes paupières, pour exprimer le désarroi sans nom que je ressens.

Je suis perdue.

Noyée dans tant de Rage, de Peine, avec peut-être une once de Joie, mais qui m'est invisible. Ce noeud qui me serre le coeur et me retient prisonnière de moi-même me paraît impossible à délier. Je pense que j'ai besoin d'aide, d'un soutien quelconque pour défaire ce capharnaüm d'émotions, mais je ne veux pas en demander. Les Autres ne comprendront pas. *Ils comprennent jamais rien, de toute façon.* Et puis je vois pas ce que je pourrais leur dire, je ne sais pas ce que j'ai. Je sais pas ce qu'il se passe. *J'sais plus.* Mais je sais pas non plus si j'ai vraiment envie de le savoir. Je ne sais plus comment j'en suis arrivée là, ni comment je vais me sortir de cet imbroglio. En fait,

Je suis perdue.

Et je me demande d'ailleurs si ceux qui pensent me connaître savent que je suis dans la Détresse. *Ils l'auront même pas remarqué.* Sûrement. Ils ne voient jamais rien. Et je ne veux pas qu'ils sachent. Ce Secret enfoui au plus profond de moi doit y rester. Et il est hors d'atteinte, depuis que j'ai compris. Les cicatrices sur mes poings sont la seule trace visible de ce Jour. Ces réminiscences me sont douloureuses, mais aussi me semblent plus... *Réelles.*. Sur le coup, je n'ai pas vraiment pris conscience de mes actes, j'étais perdue dans mes pensées. Certains trop curieux m'ont demandé ce qu'était ces traces de sang. Mais je ne leur ai rien dit, à ces Autres qui ne savent rien de moi. Presque machinalement, je caresse ces croûtes fraîches. Elles me rappellent un peu à quel point j'ai été naïve. Peut-être le suis-je toujours autant. Mais peut-être que j'ai dépassé tout ceci. Je ne le sais pas vraiment.

Je suis perdue.

Devant Eux, je suis forte, un sourire de façade sur les lèvres, et je ne laisse rien paraître. Mais dès que la solitude m'accable, je ne peux résister à mes Larmes qui luttent pour s'évader. *Plus jamais.* Jamais. Ils n'auront plus accès à mes pensées, à mes émotions, si c'est pour me briser ensuite. Les Autres savent dénicher les faiblesses de chacun, puis faire en sorte de blesser. Blesser, mutiler puis tuer. Ce sont des machines de guerre, dépourvues de sensibilité. Je ne dois plus jamais leur faire confiance. Je me suis effondrée. J'ai sombré lentement mais inexorablement vers le fond. Et il n'y a maintenant ni échelle ni corde pour remonter. Quand j'y pense, j'imagine même les Autres me narguer depuis la surface. Il faut que je sorte d'ici. Mais comment, ça je l'ignore. Je dois rester forte, mais pas aujourd'hui. Cette nuit, je n'y arrive pas, parce que...

Je suis perdue.

Ce que je redoutais le plus vient chambouler mon Univers. Tout à coup, j'ai l'impression que mon monde explose en mille morceaux, et que c'est le chaos. *Non ! Non, pas ça !* Je ne veux pas que quelqu'un vienne. Et pourtant, des bruits de course semblent se rapprocher. Je devrais déguerpir, mais je suis clouée au sol. Mes jambes refusent catégoriquement de se mouvoir. Je décide de ne pas faire un bruit, tandis que les pas semblent ralentir. Ici, c'est mon Sanctuaire, mon Havre de Paix. Et cet Autre vient de bousculer le semblant d'apaisement que j'ai pu éprouver, par sa simple présence. Je voudrais lui crier de dégager, de me laisser seule, mais quelque chose me retient. C'est alors que je la vois. Une Fille, sûrement plus grande, qui à l'air aussi perdue que moi. Aveuglée par sa Haine, elle ne m'aperçoit pas, ou du moins pas tout de suite. Elle est face au mur qui se trouve sur ma droite. Elle le fixe avec une telle intensité que je me demande si elle veut le tuer. Que fait-elle ici ? *J'sais pas. J'veux pas savoir. J'veux qu'elle dégage !*

Je suis perdue.

Je comprends ce qu'elle va faire une demi-seconde avant qu'elle n'agisse. Elle frappe la paroi de pierre de toutes ses forces, comme si sa vie en dépendait, en hurlant.

- Allez tous vous faire foutre !

Je ne peux réprimer ce frisson d'horreur qui me parcourt l'échine. Je ne laisse pas échapper un son cependant. Seules mes Larmes continuent de se jeter dans la bataille, que j'ai perdue depuis longtemps. Je vois son sang rouge perler sur sa main, et je pense à ce que j'ai fait. Mes mains sont de le même état que les siennes, même si ma cicatrisation est légerement plus avancée. Il y a cinq jours tout juste, j'ai éclaté les veines se trouvant à côté de mes phalanges, dans le seul but de me défouler. Et je reconnais que la Douleur avait un côté apaisant, que je ne regrette pas. Je pense savoir ce que cette Fille ressent. *Mais...* Comment est-ce possible ? Les Autres sont tous les mêmes, sans exception. Ils ne peuvent pas comprendre, ni ressentir cette Hargne ? Je ne sais pas ce qui me pousse à faire ça, je sais que je ne devrais pas. Mais je ne m'en soucie pas sur l'instant.

- Je sais.

Je chuchote. J'ai peur. Si elle ressent la même chose que moi, elle va s'énerver. Car à sa place, je voudrais être seule. Je n'aurais pas dû faire ça. Comme pour me justifier, je tourne les paumes de mes mains vers le sol et tends mes doigts. Je ne m'étais même pas aperçue à quel point ils étaient serrés. Cette Fille peut voir mes longues cicatrices, encore fraîches, un filet de sang sec sur ma main droite. Peut-être que de comprendre que j'ai fait la même chose qu'elle calmera son courroux. Je n'en suis pas sûre. Je ne sais pas pourquoi je lui montre ça. Je viens de me promettre de ne plus jamais parler aux Autres, et voilà que je dévoile mon plus grand secret à la première venue. *Putain ! Mais pourquoi ?*

Je suis perdue.

Le cœur vibrant ; la vague se déferla sur elle pour la noyer de ses Notes dégoulinantes et voluptueuses.

Une Part de ce Monde Privé
Tu jettes à peine un regard sur tes phalanges abîmées, à la peau bousillée et sanguinolente. Tu n’oses pas, parce que tu as peur des regrets. Tu ne veux pas être assaillie de remords, tu veux seulement ta Haine, ta Violence, ta Colère qui te consume et te fait vivre. Tu ne te permets pas d’observer le mal que tu fais à ton propre corps, tu t’interdis même de te regarder. Tu préfères te haïr, t’abîmer seule, c’est bien plus simple.
Tu ne veux plus laisser aux Autres le loisir de le faire. Ils ont profité de tes faiblesses trop longtemps ; tu ne dois plus les dévoiler désormais. Il te faut être forte le jour, dure, hautaine, pour que jamais ils ne t’atteignent. Si nécessaire, tu dois frapper, ne jamais hésiter. Tu dois défoncer leurs jolis visages d’anges, exploser leurs sourires suffisants et pleins de pitié. Tu ne veux plus d’eux, tu veux qu’ils laissent ton cœur pourrir dans sa douleur et qu’ils ne s’en occupent plus ; qu’ils ne la voient plus.

Là, dans le Silence écrasant qui serre ta gorge, tu te sens presque libre. Tu te sens presque toi-même, prête à détruire. Tu ne te sens pas faible. Tu n’as plus peur d’être considérée comme égoïste, insupportable, lâche, résignée, seule, amère, toujours en colère. Tu n’as plus peur d’être jugée, d’être haïe. Tu n’as plus peur d’être normale, comme les Autres.
Tu te sens brûlante. Envahie par la terrible envie de mépriser, de blesser, d’écraser ces étincelles de vie qui brillent en chaque être humain. Submergée par ta colère, tu trembles, et ton souffle, une nouvelle fois, se perd.
Se diffuse dans tes mains une onde de douleur qui palpite sourdement, qui attise les feux qui se dressent en toi. Tu as mal, mais tu as encore envie de laisser ta marque sur ce mur. Tu veux toujours détruire tes phalanges et te sentir libérée.
Tu veux frapper, encore et encore. Tu veux faire mal. Tu ne veux plus fuir, tu ne veux pas être bannie de ce monde qui te détruit avant d’avoir tout réduit en cendres. Tu veux tuer ces Autres avant que ta haine ne disparaisse. Avant qu’elle ne parte de ton cœur et gagne celui de quelqu’un, il te faut la contenter, la nourrir.
Tu ne veux plus d’une planète pour toi seule, une planète dépourvue d’Autres, pour pouvoir pleurer à ta guise. Non, tu veux rester ici, à tous prix. Tu veux rester ici et haïr. Faire mal.
Ta respiration est hachée, mais tu te refuses à admettre qu’elle est peu à peu obstruée par les sanglots. Tu t’interdis de croire que tu vas pleurer, ici. Quand bien même personne n’ait osé te déranger, tu


« Je sais. »


refuses de te laisser aller.
*Dégage*
*Dégage, laisse-moi tranquille.*
*Dégage, j’ai pas besoin de toi.*
*Dégage, que j’crève toute seule.*

Un mouvement, dans l’ombre. Une main qui se défait de son cocon de ténèbres, qui se révèle à toi. Un éclat pâle dans la nuit noire qui te saute au visage, qui t’horrifie.
Une main blanche. Une main sur laquelle se reflète l’éclat pur de la Lune. Une main sur laquelle luit une lueur écarlate.
Une main ; ta main ?
Le cœur battant, encore et toujours, tu baisses la tête à contrecœur. Tu jettes un œil à tes phalanges, qui te brûlent. Tu ne veux pas soutenir le regard de l’Autre. Tu ne veux pas y lire sa douleur, tu ne veux pas avoir pitié d’elle. Tu veux la détester et la frapper. Tu veux laisser ta peau se briser au contact de sa pommette, tu veux avoir mal dans ton bras, tu veux te sentir vivante.
Tu ne veux plus être séduite par la beauté des étoiles, tu ne veux plus espérer. Tu veux juste te laisser embraser par une part d’ombre qui prend chaque seconde un peu plus d’ampleur en toi. Te laisser brûler vive pour devenir le monstre qui sommeillait.
Imprudente, une larme se risque à couler sur ta joue. Tu la sens, scandalisée, dévaler la courbe douce de ta joue et s’arrêter à la commissure de tes lèvres.
Tu porte violemment le dos de ta main contre ton œil, frottes avec rage ta peau humide et, sans t’en rendre compte, la macules de sang. Ton visage devient écarlate mais tu t’en fous.


« Tu sais quoi ? Tu sais quoi, bordel ? »


Tu la regardes avec colère, plisses les yeux, tentant de faire abstraction des larmes qui osent s’accrocher à tes cils. Et essayant tant bien que mal d'ignorer ta conscience qui te hurler de la laisser tranquille.
Tes poings se serrent.


« Tu sais rien. Tu sais rien du tout, que dalle. Laisse... Laisse moi tranquille. »

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Une Part de ce Monde Privé
Nos Sangs.


La Fille s’énerve. Elle ne veut pas de moi, c’est sûr et certain. Mais je reste, je ne veux pas être arrachée à ce couloir qui est devenu le mien, le temps d’une nuit. Elle n'a aucunement le droit d’arriver, de me briser, puis de me demander de m’en aller. Mais ce que je ne comprends pas, c'est sa réaction. Les Autres n'auraient jamais fait ça. Elle s'est mise en colère, comme je le pensais, comme je l'aurais fait. Elle à l'air de vouloir me frapper, d'avoir envie d'être seule. Néanmoins, je ne la lâcherais pas. Je crois que j'ai enfin trouvé quelqu'un.

Peut-être...?

Sa Haine semble émaner de tout son corps, elle me déchire le cœur. Elle lance avec une Hargne non dissimulée.

- Tu sais quoi ? Tu sais quoi, bordel ?

Je n'ose pas répondre. Je suis terrorisée par Elle, mais je suis retenue par quelque chose... *D'indescriptible.* Cette Chose semble me pousser à rester ici, contre ma volonté. Elle refuse que j'aille retrouver la chaleur des dortoirs. Je n'en ai pas envie, de toute manière. Et puis soudain, toute mon être semble voler en éclats. J'explose de Rage, j'ai envie de léser cette Fille, de lui faire plus mal qu'elle ne doit déjà souffrir, de la briser, elle aussi. Qui sait si elle comprendra ?

Peut-être...?

Sa tête baissée, que j'ai envie de percuter contre le sol dur, que le carrelage soit tâché de son sang. Nous ne sommes pas de force égale. Elle est plus grande, plus forte que moi. Et même si l'adrénaline me ferait sans doute sentir plus forte, je ne peux m'y résoudre. J'hésite. *Non.* Et pourtant... Elle semblait différente, je pensais qu'elle n'étais pas comme Eux, les Autres qui ne comprennent rien.

- Tu sais rien. Tu sais rien du tout, que dalle. Laisse... Laisse moi tranquille.

Ainsi donc, je ne sais rien. *Elle est aveugle ou quoi ?* Elle a vu mes mains, elle les a vues avec horreur, même. Je l'ai vue laisser échapper une Larme, il y a quelques minutes. Elle l’a essuyé d’un geste rageur, violent. Mais je perçois qu’elle est touchée, bien qu’elle tente de le cacher. Je crois qu’elle ne sait pas comment réagir, pas plus que moi. Une nouvelle Larme s’écoule sur ma joue, mais je n’y touche pas. Elle ne fait qu’agrandir le fleuve que les autres ont tracé. Ici c’est chez moi, et elle n’a rien à y faire. Je m’agace de plus en plus de son attitude. Arriver en colère chez moi, et écarter mon Existence d’un coup de poing rageur sur le mur. Finalement, me dire de partir. Ce n’est pas possible. Mais pourtant...

Peut-être...?

Cette lueur d’espoir ne veut donc jamais s’éteindre ? C’est pourtant terminé, il n’y a plus rien. J’ai cru un instant que j’avais bel et bien rêvé. Non, bien sûr, le monde est cruel, c’est ainsi. J’ai tant envie de percer les secrets de cette Autre, qui me semble... *Comme moi.* Je ne sais pas ce qui me pousse à penser ça, c’est tellement idiot que j’ai envie de taper à nouveau mes poings sur un mur. Je suis seule, et c’est comme ça, et ce, jusqu’à la fin de mes jours.
Elle est différente, mais Elle est comme Eux. Ils ne doivent plus m’envahir. Je veux la préserver. Je dois lui dire adieu, à ma Vie antérieure. C’est fini. Fini. C’est si difficile de l’accepter, j’ai envie d’oublier, d’oublier tout, d’être quelqu’un d’autre. De ne plus être moi-même. D’être libre. J’ai envie d’être comme Eux pour ne plus me soucier de ce qui m’arrive, pour ne plus ressentir les émotions. Plus jamais. Elles brisent en mille morceaux avec une facilité si déconcertante. Mais en même temps, je ne veux pas être comme Eux. Dépourvus de Joie. De Haine. Elle me fait souffrir, cette Rage, mais elle me fait vivre. Je ne veux pas survivre, je veux vivre.
Quand je lève les yeux vers cette Autre, j’ai le souffle coupé. J’essaye de reprendre de l’air, en vain. Je suffoque. Son visage semble dévasté par la Douleur. Mais je m’interdis d'étudier plus son expression et me reporte sur ses mains. Je ne veux pas voir ni connaître sa Souffrance. Je ne veux plus savoir. J’observe sa chair sanguinolente. Elle ne m’inspire aucun dégoût, mais pas de compassion non plus. Je n’ai pas envie de la réconforter, parce que je suis dans la Détresse, et que je pense que ça ne servira à rien. Lorsque l’on est emplit d’une envie meurtrière, les mots doux sont une huile que l’on ajoute sur un feu déjà brûlant. Je ne veux absolument pas la faire bouillir un peu plus.

Peut-être...?

Peut-être que si je fais ça, elle va m’envoyer valser, me donner une claque, ou même me hurler d’aller me faire foutre, comme ceux à qui elle reproche tout. Mais... Elle n’est pas comme les Autres. Elle... *vit.* C’est inéluctable. Et pourtant, j’ai honte de penser ça, je ne peux me résoudre à faire confiance de nouveau. J’ai trop souffert, assez pour une vie entière. Mais ce n’est pas fini, sûrement. Et puis, j’ose. Je soulève lentement, pour ne pas la brusquer, ma main et je caresse avec une douceur infinie sa plaie.

- Je sais ce que c’est, ça.

J’ai du sang sur les doigts. Mais je m’en contrefiche. Je décide alors de tracer la ligne de la fissure sur ma propre peau, et ce simple contact enlève la croûte qui s’était formée. Sûrement aussi parce que ma paume est fermée de toute la force dont je suis encore capable. Mon propre sang jaillit, et il se mélange au sien. Mes veines continuent de se vider, mais je n’en n’ai cure. Cela me provoque une décharge qui se propage ensuite dans mon corps entier. Je suis paralysée par ce contact indirect. Je lève les yeux vers Elle. *Vas-y, déverse ta Rage sur moi, maintenant. Mais j’l’ai fait.*
Je ne sais pas quoi penser de ce que mon instinct m’a poussée à faire. J’ai moins peur d’Elle, à présent. Si cette Autre décide de me frapper, ou de faire toute autre chose, cela n’en va même pas me terrifier. Parce je crois que c’est une Autre Unique.

Peut-être...?

Le cœur vibrant ; la vague se déferla sur elle pour la noyer de ses Notes dégoulinantes et voluptueuses.

Une Part de ce Monde Privé
Tu es détruite. Morte. Tuée par le Temps, les Autres et une Vie qui ne veut plus de toi.
Tu es encore la même enfant qu'avant. Avec ses traits, son corps. Avec ses souvenirs et sa voix. Avec sa Famille – si c’en est encore une. Oui, tu es encore Kyana, fille de feue Alyia et de Luke. Sœur de Maë.
Mais tu es aussi Lewis, l’Autre qu’a pu entrapercevoir Celle-qui-a-touché-ton-violon
*Aelle*.
Tu es aussi un monstre, au cœur de pierre. Une erreur de la nature, une Gamine qui hait et qui échoue. Une enfant stupide qui gâche sa vie et celle des Autres.
Tu es une fillette qui ne connaît rien à l’existence. Tu ne sais rien. Ce n’est pas elle, cette Fille qui est trop en accord avec l’harmonie de la Nuit, qui n’a rien appris. Ce n’est pas elle, cette Autre qui se dresse face à toi, à qui tu rêves de coller ton poing dans la figure parce qu’elle comprend, qui est complètement conne. Elle a percé toutes les murailles que tu dressais tant bien que mal devant l’infini univers de tes faiblesses. Elle a vu tes larmes, elle a vu la haine qui n’est qu’un moyen de dissimuler ta culpabilité immense, elle a vu ce qui se cachait derrière.
Ce n’est pas elle qui trahit, qui dégoûte et qui Brise. Ce n’est pas elle qui a oublié la saveur d’un sourire et la couleur d’un éclat de rire. Ce n’est pas elle qui a cassé son âme, éclaté sa conscience, défoncé son cœur et abîmé ses rêves avec ses propres pensées acides.
Mais c’est elle que tu hais, du plus profond de tes tripes. C’est à cause d’elle que tu refuses d’ouvrir les yeux sur les beautés du monde et de ceux qui t’entourent. C’est sur elle que tu déverses ta colère, pour ne pas avoir à le faire sur ton corps. C’est elle que tu vas frapper. C’est sur elle que va s’abattre ton poing. C’est son visage qui portera la trace écarlate de ton sang. C’est elle qui crèvera à cause de tes erreurs.
Et toi… tu continueras à t’élever. A renvoyer les Autres dans le Tartare, au plus profond des Enfers, ou peu importe comment ils l’appellent.
A mentir. A Te mentir. A Leur mentir, comme tu l’as toujours si bien fait. A tomber, toujours, dans le déni, pour ne pas remarquer que tu as mal. Et que tu es perdue.
Tu es lâche, égoïste, stupide, égocentrique.
Et tu hais les Autres. Pour ce qu’ils sont. Pour ce qu’ils ont fait de toi. Pour ce qu’ils t’ont fait perdre. Pour ce qu’ils ont subi à cause de tes Humeurs si violentes. Pour ce que tu es devenue malgré toi. Pour tes rêves qui ne sont plus comme avant. Pour tes pensées qui changent au fil du temps.
Et surtout, surtout, pour La Douleur.
Tu te sens étouffer, à cause d’eux. Ta gorge est nouée et ta respiration hachée par les sanglots qui t’agitent, que tu veux oublier.

*Prendre l’air*
Rescapée de la bombe qui a détruit toutes tes pensées, l’expression remonte. Elle fige ton esprit, l’assaille, et tu songes à une chose.
*Ça veut dire que là où on est on est asphyxiés*
Ça veut dire que là où tu as toujours vécu, tu meurs.
Ça veut dire que là d’où tu viens, tu étais bouffée peu à peu.
Ça veut dire que là où tu iras, tu pourras respirer.
Ça veut dire que là où tu iras, tu pourras vivre. Librement.
Ça veut dire que là où tu iras, il n’y aura plus d’Autre qui Détruisent.

*C’est moi l’Autre qui Détruit*

Tu ouvres les paupières que tu avais machinalement fermées sur tes yeux d’hiver lorsque ta main est parcourue d’un frisson désagréable. Tu baisses la tête et contemples avec effroi l’Autre frôler la main blessée. *Qu’est ce qu’elle…*
Elle rouvre la plaie qui s’étale sur ses phalanges, et le sang coule. Hypnotisée, figée, les yeux grand ouverts sur une glace où transparaît ta surprise immense, tu ne parviens plus à bouger.
*…fout, PUTAIN ?*
Les deux liquides écarlates se mêlent, se brouillent pour ne former plus qu’un, et sa voix écrase ta pitié.
*Arrête, arrête, arrête. Tais toi.*
Il tombe. Rouge sombre, épais, il s’écrase sur le sol.
Ton souffle t’échappe violemment, expulse l’air de tes poumons et tremble. Tu veux reprendre le contrôle de ton corps mais tu en es incapable.
Tu Le vois sur le sol. Tu comprends que ce n’est pas un rêve, pas un cauchemar. Tu Le vois, goutte vermeille, qui s’est posée avec violence sur la pierre.
Tu secoues la tête plusieurs fois, sans t’arrêter, sans comprendre. Ce n’est pas ton sang à toi. Ce n’est pas le sien. C’est le vôtre. Le vôtre. Le vôtre.


« Tu… tu fous quoi ? Tu m'veux quoi ? »


Ta voix est un murmure. Une menace froide, à l’attention de cette Fille-qui-Comprend. Presque un sifflement, qui sort de ta bouche avec colère, qui dissimule ton émotion.

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Une Part de ce Monde Privé
Brise mon Âme.


Elle tombe, inexorablement. Cette goutte rouge et soyeuse. J'ai envie de l'arrêter, d'arrêter le Temps, de ne plus le laisser filer entre mes doigts. Il m'échappe, et je ne peux rien faire pour le stopper. Il s'enfuit en me narguant. Il veut me voir souffrir, pleurer, changer.
*Non !* Elle a taché le sol, ce carrelage immaculé qui est maintenant souillé par une simple éclaboussure. Mes yeux sont fixés sur cette simple trace. J'ai envie de l'effacer, de détruire cette meurtrissure, de revenir en arrière pour ne plus voir cette impureté. Elle me fait mal.

Je suis bouleversée.

Une deuxième perle de sang rejoint la première à quelques millimètres de celle-ci. La réalité me rappelle que je ne suis rien, que je ne le serais jamais. Un poussière, un atome parmi tant d'autres, un débris de ce monde. Je ne devrais pas exister. Je ne sais même pas pourquoi je suis dans ce couloir, à faire... *des conneries !* Je devrais partir, je devrais La laisser, je veux être seule, je veux oublier. Tout oublier. Pour toujours.
Pourquoi suis-je condamnée à répéter indéfiniment les mêmes erreurs ? Suis-je destinée à rester la même, sans apprendre ? Mais puisque l'Histoire est un éternel recommencement, ce doit être le cas. *Mais j'ai pas envie de me confier à nouveau !* Pourtant, je l'ai fait. Je dois arrêter tout de suite ce qui est en train de se passer. Pour mon bien mais aussi pour celui de l'Autre. La Douleur est déjà assez insupportable comme ça, et puis je ne veux pas La faire souffrir aussi.
Je crois que je ne suis pas la seule à être chamboulée par ce liquide brûlant qui provient de mes veines. De nos veines. Luisant, au sol, il exprime tant de choses que l'on ne peut dire. Il ne remplace pas le Silence. Il le comble.

- Tu… tu fous quoi ? Tu m'veux quoi ?

Sa phrase me transperce le cœur. Elle le brise plus qu'il ne l'est déjà. Mais elle le brise avec sa Haine. Je préfère largement ça à sa Peine.

Je suis bouleversée.

Elle a pas le droit. Elle a pas le droit de faire ça.
*J'sais pas, j'sais plus. J'veux pas. J'veux rien, plus rien. Juste oublier.*
Mon Cœur hurle.
Mon Corps crie.
Mon Âme s'époumone de Douleur. Elle n'est plus elle-même.
Cette nouvelle Larme qui coule sur ma joue, qui s'échappe, et qui dissout à moitié la Tache. Tant de choses résumées par cette même bavure.

- Je...

*J'dis quoi ? T'façon, je sais pas ce que je fais. Il se passe quoi ? Je sais pas.* Une boule enfle dans ma gorge, au fil des secondes. Elle ne doit pas sortir, je lutte pour la laisser à sa place. Je sais qu'avec elle se trouve les sanglots que je retiens depuis maintenant peut-être trop longtemps. Les Larmes coulent à leur guise, mais je me refuse à pleurer. Je dois juste rester forte.
Je sais que la Fille en face de moi attend une réponse, mais je n'en ai pas à lui donner. Je veux pas m'excuser. J'aimerais lui dire qu'elle aille se faire foutre, mais cet effort est trop complexe pour moi. Pourtant ma Haine pulse dans mes veines, et j'ai tant envie de me défouler. Cette Autre serait la cible idéale.

- Je... J'sais pas. J'veux...

Qu'est-ce que je veux exactement ? Qu'est-ce que je Lui veux ? Elle, rien. Ou peut-être que si. Je veux qu'Elle me fasse du mal, qu'Elle me rue de coups, qu'Elle m'assomme. Pour oublier.
Qu'Elle me frappe, moi, mon corps, ma chair, mais qu'Elle détruise mon Âme, aussi, mon Cœur, ma Conscience, ma Raison. Qu'Elle me rende folle. Pour oublier.
Qu'Elle me tue, si Elle veut. *J'en ai plus rien à foutre, de tout façon.*

Je suis bouleversée.

La Douleur me fait déjà souffrir, peut-être que je ne verrais même pas la différence ? Elle m'accable déjà de tous les Maux, elle m'a déjà détruite jusqu'au fin fond de moi-même, elle m'a déjà fracassée la tête par terre, elle m'a déjà ouvert les yeux sur les horreurs du monde, alors une claque en plus ou en moins, je ne verrais peut-être pas l'abîme qui se trouve en mon for intérieur.

- Rien. Tout. J'sais plus.

*Ta gueule !* En plus de me haïr, Elle doit me prendre pour une imbécile maintenant. En même temps, Elle aurait entièrement raison. Elle m'énerve, Elle m'apaise. Elle... *m'fait chier ! J'étais seule dans mon couloir ; on peut pas dire que j'y étais bien, mais je me sentais mieux que maintenant. Sa présence à détruit l'atmosphère, et je ne suis plus dans ma bulle. Je pouvais réfléchir, et malgré mes pensées noires, je les préférerais à son arrivée. Je ne comprends plus, j'ai pas envie de comprendre. Je veux simplement... *Qu'Elle dégage, putain ! Va-t-en ! Laisse-moi, j'veux être seule, pourquoi moi ?* Je lui lance un dernier regard noir avant de me laisser glisser contre la paroi froide et lisse, parce que mes jambes ne parviennent plus à me tenir. Je ramène mes genoux contre mon torse et je les enserre de mes bras nus. Je me sens fragile, et à la vue des Autres. De la Fille.

Je suis bouleversée.

Le cœur vibrant ; la vague se déferla sur elle pour la noyer de ses Notes dégoulinantes et voluptueuses.

Une Part de ce Monde Privé
Ta propre voix résonne dans tes oreilles. Echo de ta colère, elle tournoie dans le vide et t’étouffe.
Seul témoin de ta douleur, ton dégoût de toi-même te contemple, te juge et te fait si mal. Tu es dans le noir le plus total, dans la pire des hésitations, dans le doute le plus terrible. Tu ne vois plus rien, tu n’entends que toi, que les promesses que tu n’as jamais tenues, la lâcheté qui murmure à ton oreille et la culpabilité qui te ronge, comme un acide si corrosif qu’il te tue à petit feu.
La Voix.

Elle te crie que tu es stupide. Une Gamine qui fait pitié. Une Gamine qui a mal, mais dont plus personne ne veut s’occuper. Une moitié solitaire, comme lorsque Petite Ombre est loin de toi. Elle t’assure qu’être morte et enterrée ou encore debout, survivante, ne changera strictement rien ; tu ne comptes plus pour personne.
La Voix.

Tu pourrais t’arracher le cœur avec les ongles si cela te permettait de la faire taire. Si cela pouvait la faire dégager, qu’elle aille hanter quelqu’un d’autre. Tu pourrais te jeter du haut d’un immeuble, t’enfouir six pieds sous terre pour qu’elle disparaisse. Tu pourrais hurler au monde qu’il est si con, si débile. Si violent.
Tu pourrais te débattre, tout faire pour te défaire des liens qu’elle tisse autour de toi, s’il y avait encore un espoir. Tu pourrais changer de famille, devenir invisible pour te soustraire au regard des Autres qui te blesse.
La Voix.

Elle fait de toi un monstre. Un cœur-de-pierre, une fille qui va mourir. Une fille qui se hait qui ne comprend plus rien. Qui ne veut plus de l’affection de ses amis. Qui veut crier sa peur de l’abandon et son besoin de reconnaissance, ses erreurs et sa colère qui la prend à la gorge. Mais qui ne le fait pas, parce qu’elle ne veut pas s’exposer ; elle n’a pas besoin d’aide. Elle est persuadée d’aller bien et se voit sombrer. Elle assiste à sa propre déchéance ; est devenue spectatrice de sa propre vie.
La Voix.

Elle se cache lorsque Petite Ombre est là. Elle fuit. Elle attaque, sournoise, quand les Autres t’entourent. Elle sait discerner leurs faiblesses. Elle enfonce ses griffes acérées dans leur cœur, elle les tue, et c’est à toi qu’ils en veulent.
Elle t’a persuadée que tu es un animal. Une bête emplie de haine, qui ne sait plus que détester. Une Autre de plus en plus mal, de plus en plus pitoyable, qui rêverait de tuer.
La Voix.

Elle se déchaîne, maintenant. Comme une violente tempête, noire, pleine de ténèbres, elle tournoie au plus profond de ton cœur, elle t’insuffle les pires pensées, elle fait monter la Noirceur à ton cerveau. Elle fait de toi son pantin, elle t’a fait devenir une marionnette. Sa marionnette.
Elle fait trembler chacun de tes membres. Elle hérisse les poils sur tes bras. Elle te donne envie de cracher sur la Fille-qui-Comprend. Elle te fait serrer les dents et fait reculer ta compassion qui va se terrer au plus profond de ton esprit.
Elle a écarté la Raison d’un coup de poignard, l’a fait s’effondrer. Son cadavre est là, encore chaud, encore plein de la vie qui coulait dans ses veines.
La Voix.

Elle est maléfique, elle est insidieuse, elle est terrible. Tu veux t’en débarrasser, à tous prix. Elle t’a volé tes Mots et les a fait devenirs siens, elle a fermé ta bouche et t’a interdit de te servir de tes cordes vocales.
C’est peut-être pour ça que, le soir où Petite Ombre a Brisé, la nuit où tu l’as rencontrée, la nuit où tu l’as haïe, tu as osé sortir de ton Dortoir. C’est peut-être pour ça que tu as bravé tous les interdits.
Pour fuir la Voix et rejoindre la Nuit. Pour que Lune t’aide, comme tu l’as expliqué à ton Amie-des-Ténèbres. Pour qu’elle te conseille comment dégager cette Voix dont tu ne sais plus que faire, qui diffuse son poison noir dans tes veines.
La Voix.

Elle veut te voir morte. Elle veut te voir couchée sur le sol de pierre froid, elle veut que l’Eternité s’empare de ton âme. Elle veut que tu ne sois plus rien qu’une poussière.
Et en attendant que tu tombes, elle te fait détester. Elle te fait cracher tes Mots. Elle te fait assassiner par tes regards terribles, elle te fait enlacer d’étreintes mortelles les Autres qui s’approchent.
Elle te fait te défoncer les phalanges sur le mur, alors que tu sais très bien que tes déchaînements de violence ne la feront pas taire.
La Voix.

Tu veux courir, fuir, lorsqu’elle retentit dans ta tête et t’ordonne de Détruire. Tu veux te cacher et dormir pour qu’elle ne revienne plus jamais.
Elle te fait frémir lorsque la main de la Fille te frôle. Elle te fait trembler lorsque vos sangs s’entremêlent. Elle te fait pleurer lorsque résonne le son pur de ses sanglots.
Et elle fait tourner dans ton esprit la douce mélodie de la vulnérabilité.
La Voix.

Elle ne regarde même pas l’Autre qui se laisse glisser par terre, appuyée contre le mur. Elle n’écoute pas ses Mots empreints de douleur qui t’auraient fait mal autrefois. Elle t’ordonne de te détourner, de t’en aller et de laisser le calme de la Nuit entre ses mains sanguinolentes.
La vue de la goutte écarlate, tombée inexorablement sur le sol, attirée par le Temps, te retient. Elle t’interdit de fuir, lâche que tu es, te cloue sur place et ouvre tes yeux sur la douleur de la Fille.
Tu rives tes yeux dans les siens, passes outre ses yeux noirs-de-colère. Hésites un court un instant.


« Pourquoi t’as mal ? »


Tu t’interromps, alors que la Voix te crie de te taire et de dégager.

« Pou… Pourquoi t’es venue là, a…vec Nuit ? »


*Pourquoi t'as Cassé la Nuit ?*

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that Sense was breaking through — •

ent‘r‘êvée

Une Part de ce Monde Privé
Mal, j'ai si mal.


Ma peau est bouillante contre le mur glacé. Je tremble de cette différence de température. Je n'aime pas Son regard. Je n'aime pas qu'Elle soit là. Je veux qu'Elle reste, mais qu'Elle dégage. Ce couloir sombre m'empêche d'aligner deux pensées cohérentes. Ma tête tourne, je veux qu'elle me donne le tournis, qu'elle m'emmène, que je m'éteigne. Enfin.
Pourquoi suis-je obligée ? Obligée de vivre, de survivre, de manger, de boire, de dormir, de sourire, de pleurer, d'aimer. De penser. Mon cœur se resserre chaque seconde de ma Vie, il m'oppresse de toutes parts, il m'étouffe mais me force à respirer. À vivre.
Je dois vivre dans la Douleur. Cette force invisible mais si meurtrière qui me menace chaque instant. J'ai envie de la frapper, Elle aussi, pour qu'Elle ressente ce qu'elle me fait. Mais je la subit. *Putain de Souffrance !*
Et cette Fille, debout dans la Nuit, est une Autre Unique.

L'Autre Unique

- Pourquoi t’as mal ?

Elle me parle ? Pourquoi Elle me parle sans Haine ? Est-ce la même Fille qu'il y a quelques instants ? Qui est-Elle ? Que fait-elle ? Tant de questions qui se bousculent dans ma tête, qui la heurte de tous côtés pour s'échapper par mes lèvres, pour faire vibrer mes cordes vocales.

*Pourquoi j'ai mal ? POURQUOI J'AI MAL ?* Mais je suis brisée, éclatée, explosée, foudroyée, détruite, anéantie. Je ne suis plus rien. Je suis tombée, et bien plus bas que ce que je pensais. Je suis à l'arrêt et rien ne me donne envie de me relever pour avancer. À quoi bon ? Pourquoi essayer si personne ne m'attend de l'autre côté. Alors j'attends. Et j'attendrais s'il le faut longtemps.

- Je... suis plus... plus rien.

Je murmure, je ne suis pas capable de le dire haut et fort. Tout mon corps me hurle de fermer ma bouche, de rester muette, mais... Je n'y arrive pas. Je ressasse dans ma tête mes paroles et ma conscience semble désespérée par mon attitude. Tout autant que moi d'ailleurs, maintenant. Et cette Fille. Cette Autre, qui est là.

L'Autre Unique

Je ne sais pas ce que je veux, je ne sais plus. Qu'elle parte ? Qu'elle me laisse seule ? Qu'elle reste ? Je crois que Sa présence m'énerve au même point qu'elle m'apaise. Et cela me met hors de moi de penser ça. *Je suis faible ! FAIBLE !*

- Pou… Pourquoi t’es venue là, a…vec Nuit ?

Bien malgré moi, je réponds presque du tac au tac.

- J'crois... J'crois que c'est Elle qui m'a appelée. Elle m'a empêchée de dormir, et Elle m'a guidée ici. Elle est gentille, Nuit, mais parfois, Elle est chiante aussi. J'me pose trop de questions quand je suis avec Elle. J'crois que je préfère les Étoiles.

La première chose à laquelle je pense, c'est que je suis... *Une Gamine !* Rien qu'une Gamine, dans mes Mots. Pourtant, ma voix contraste avec mes paroles. Elle est dure, puissante, muée par la Rage que je dissimule. Mais surtout dégoulinante de Sincérité. Cette Honnêteté me dégoûte, je suis écœurée par moi-même. Et je me questionne une nouvelle fois : Pourquoi faut-il que je me confie à la première Inconnue ? Sauf que maintenant, je connais la réponse. Ce n'est pas - plus - une Inconnue, c'est l'Autre Unique. Elle ne fait pas partie des Autres, de Ceux qui ne comprennent rien. Elle comprend.

L'Autre Unique

- Et toi ? Elle t'a appelée, Nuit ?

À nouveau, les Mots sortent de ma bouche sans que je les ai invités. *Qu'est-ce que j'en ai à foutre ?* Je ne devrais pas m’intéresser à ce qu'Elle fait avec Nuit. Et c'est plus fort que moi.
Je songe à ce que je lui ai dit : « J'crois que je préfère les Étoiles. ». C'est vrai, elles illuminent la Nuit, elles la rendent belle. J'ai toujours l'impression que la Lune me regarde de haut, me nargue, mais les Étoiles me consolent. Et puis je préfère toujours être avec la Lune, les Étoiles ou même dans les bras de la Nuit qu'avec les Autres. Le Jour signifie pour moi Leur présence, Leur rires, Leurs Joies. Et même parfois Leurs pleurs qui sonnent faux et qui ne m'attendrissent point. Ils ne savent pas et ne sauront sans doute jamais ce qu'est la vraie Souffrance, une Douleur telle qui vous prends aux tripes jusqu'à ce que vous pleuriez toutes les Larmes de votre corps. Ma réserve est d'ailleurs à sec, le flot continu qui s'écoulait de mes yeux s'est tari. Est-ce parce que je n'en ai plus rien à évacuer, ou bien a cause de cette Fille ? J'aimerais savoir sa Peine, connaître sa propre Douleur. Je pense que je n'en connais qu'une partie infime, la partie immergée de l'iceberg, même si cette légère Connaissance m'a permise d'entamer notre conversation - si l'on peut appeler cela une discussion. Mais je crois que cette Autre Unique, en plus d'avoir une partie cachée, dissimule la partie à la surface. Elle ne veut absolument rien laisser paraître, et j'aimerais tant pouvoir faire pareil. Ça paraît tellement facile de l'extérieur, mais je pense que c'est une lutte incessante au plus profond de son être. Le contrôle à dû Lui échapper ce soir, et je ne sais pas depuis combien de temps Elle se retenait pour s'empêcher de sombrer.

L'Autre Unique

Est-Elle vraiment Unique ? Depuis bien trop longtemps on me rabâche que tout le monde est unique, mais les Autres sont tous les mêmes, insensibles, toujours joyeux, tous identiques. Mais cette Fille-qui-est-différente, souffre Elle aussi, Elle ressent, Elle pleure, Elle en a marre, Elle crie sa Douleur.
J'observe sa main aux chairs sanguinolentes. Elle me semble si... *Vivante. Et... Je n'oserais jamais l'avouer, mais elle est... *Belle. Si belle* Ces Mots que je pense font mal, ils me lacèrent le cœur de leurs griffes acérés. Ces pointes aiguisées et si tranchantes mais si douces l'instant suivant.
Je tremble, j'ai froid, mais j'ai peur aussi. Je ne sais pas d'où sort cette Confiance que j'accorde à cette Autre Unique et je m'en méfie. Si Elle décide de changer d'avis, Elle est en posture parfaite pour me frapper, et je ne pourrais rien faire d'autre que de subir Ses Foudres, assise dans ce coin si étroit. Un rayon de la Lune se projette sur mon genou et je décide d'étendre mes jambes. Elles sont comme bloquées mais je me force à les faire toucher le sol, en contournant les chevilles de l'Autre.

L'Autre Unique

Vêtue d'une simple nuisette, je me sens si fragile. Si frêle, qu'une seule brise pourrait sans doute m'emporter. Mais il n'y a pas de vent ce soir. Il n'y a d'ailleurs aucun bruit, si ce n'est nos respirations entremêlées. Le souffle chaud qui sort de mes poumons pour s'envoler loin de moi.
Je n'arrive pas à m'extirper une pensée de la tête : je suis prisonnière. Étrangement, cela ne me gêne pas tant que ça, mais je ne sais pas trop ce que je ressens, à vrai dire.
Comment cette Fille a pu provoquer ces émotions en moi ? Comment est-Elle parvenue à m'ouvrir le coeur de cette manière ? Comment une simple Autre a réussi le remettre autant en question ? Comment... Comment ose-t-Elle ?
Tout simplement parce que ce n'est pas n'importe qui. C'est Elle.

L'Autre Unique

Le cœur vibrant ; la vague se déferla sur elle pour la noyer de ses Notes dégoulinantes et voluptueuses.

Une Part de ce Monde Privé
Qu’est ce que tu fous là ?
Pourquoi es-tu venue dans ce Couloir, à l’origine ? Pourquoi as-tu risqué, une nouvelle fois ? Pourquoi as-tu osé sortir comme cela, comment as-tu pu te permettre d’ouvrir ton cœur à la Nuit, alors que tu es si vulnérable ?
La Nuit peut être conciliante, parfois. Elle peut être agréable, douce, inciter aux Songes. Elle peut attirer et câliner, réconforter, comme elle l’a fait si souvent. Elle peut permettre de belles rencontres. Elle peut réunir deux Âmes en Peine, deux Moitiés d’un même esprit.
*Petite Ombre.*
Mais lorsque l’on fait de Colère sa plus grande amie, elle ne fait que blesser. Elle déchire, elle entrave, elle perce les tympans de ses hurlements insupportables. Elle hait, le temps d’une soirée, parce que l’on a osé Briser sa fragile tranquillité.

Tu pensais que Nuit t’aiderait, sincèrement. Tu en étais certaine, tu la voyais comme acquise, comme alliée. Pour toi, elle était une amie. Une véritable amie. Tu pensais que malgré ta haine, tu pourrais te blottir une nouvelle fois entre ses bras sombres, tu pourrais t’endormir sans penser à l’avenir, si flou. Tu étais presque persuadée qu’elle t’appartenait. Que tu en faisais ce que tu voulais. Qu’elle se pliait à tes moindres désirs.

*J’ai perdu la Nuit.*
La gifle que tu te prends, qui fait trembler ton esprit, qui hérisse les poils de tes bras, qui inonde ton regard de larmes de douleur, détruit tout. Elle fait sombrer tes certitudes.
Elle n’est pas si violente, finalement. Elle ne te fait pas mal physiquement, tu restes seulement la Gamine aux mains sanguinolentes. Mais dans ta tête, rien n’est plus comme quelques secondes auparavant. Tout s’est cassé la gueule, sans que tu ne t’en rendes compte.
La Nuit t’a fait comprendre que tu ne valais plus rien pour elle, que tu n’étais qu’une Autre, finalement. Elle t’a fait comprendre qu’elle ne te voulait plus entre ses bras. Elle te refuse la quiétude que tu espérais tant et étouffe ton esprit.
Rien ne t’est jamais acquis. Jamais.
Tu ouvres de grands yeux sur un infini d’incompréhension. Tu ne sais plus rien.
La Nuit ne te veut plus.

tu
n’es

plus rien.

Rien.
Plus d’habit de ténèbres. Plus de protection invisible sur laquelle t’appuyer lorsque tu sentais les larmes venir. Plus de délicates caresses du vent sur ta joue pour te rassurer.
Plus de la douceur qui chantait à ton oreille les jours si mornes que même le ciel pleurait. Plus de murmures soufflés quand tu menaçais de t’effondrer.
Tu n’es plus une Ombre.
Tu n’as plus de Moitié, tu ne la mérites plus.
Tu es une Autre, une putain d’Autre comme la multitude qui peuple tes journées sombres.
Tes tremblements ne cessent de prendre de l’ampleur.
Plus personne ne sera jamais là pour te soutenir désormais, n’est-ce pas ?
Ils sont tous là pour passer ta raison à tabac. Ils veulent tous ta mort.
Tu as perdu la Nuit.

Tu chancelles, laisses tes yeux se perdre dans un Ailleurs totalement vide. Blanc, empli du brouillard qui envahit ta vision. Il ne te fait plus peur. Il t’a juste prise soudainement, et te paraît maintenant être dans ton cœur depuis toujours. Il résonne. Il te hurle des choses que tu ne comprends plus.
Tu es comme déconnectée de la réalité.
Tu as perdu la Nuit, putain.
Tes paupières, éternel automatisme, clignent. Comme toujours, elles fonctionnent encore, te prouvent que tu vis encore.
Elles t’infligent une douleur supplémentaire, enfoncent une flèche de plus dans ton âme vide, inutile, encore vaguement consistante.
Et la Voix qui continue à parler. La Voix qui n’est qu’une litanie sans fin, qui répète la même chose, en boucle. « Frappe-la. Tu es détruite. Tu ne mérites plus Petite Ombre. Crève, Gamine. »
Et la Voix qui n’est rien de plus qu’un Reflet de tes instincts les plus sombres. De tes instincts que tu veux faire disparaître, que tu veux voir fuir. Elle est l’image que te renvoie le miroir lorsque tu te contemples.
La Danse de la goutte écarlate se rejoue dans ton esprit. Elle finit de te persuader que Vos Sangs sont la métaphore de votre mort. Tu es perdue, tu es Brisée par la Nuit qui t’a laissée tomber.

L’Autre parle, encore.

*Ferme ta gueule.*
Oui, Autre, tais-toi, par pitié. Tais-toi. Tu ne comprends rien. Arrête de parler, tu ne sers à rien ; tu es comme tous ceux qui font semblant de comprendre, après tout.
La chose qui t’avait étreint le cœur le temps d’un instant – de la pitié ? – s’envole définitivement. Elle est une intruse.
Elle a pris ta place auprès de la Nuit. Elle s’est installée et a posé ses yeux sur les Etoiles. Elle a osé pleurer, ici, sous le regard impitoyable de Lune. Elle s’est improvisée Ombre, elle aussi.
Tu es presque jalouse, même si jamais tu ne l’avouerais. Tu ne veux pas qu’elle se permette un tel affront. Et même si Nuit ne veut plus de toi
*ça m’fait mal, dans mon cœur, de penser ça*, tu veux le faire payer à cette Autre.

« Et toi ? Elle t’a appelée, Nuit ? »


Tu te figes. Entrouvres les paupières. Observes la Fille-qui-ne-comprend-que-trop-bien de ton œil envahi par le Poison des Pensées.


« Elle m’veut plus. Elle m’a jamais voulue, j’crois. J’l’aime plus d’tout’façon. »


Crachat. Haine, encore et toujours.
Insensible Gamine. C’est toi, qui devrais te taire. C’est lorsque tu en as le plus besoin que ton mutisme disparaît. C’est lorsque tu as le plus envie qu’il dégage qu’il s’impose à toi et interdit aux Mots de franchir tes lèvres abîmées.


« Et toi t'es qu'une Ombre. Qu'une putain d'Ombre ! »


« Que votre Eternité soit infiniment courte. »

• ‘til it seemed
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Une Part de ce Monde Privé
Jamais.

Je ne sais plus rien. J'ai tout oublié, j'ai effacé entièrement ma mémoire. Qui suis-je ? Où suis-je ? Qui est cette Fille ?
Et puis évidemment, tout me revient d'un bloc. C'est comme une brique qui tombe violemment dans mon estomac. J'ai l'impression d'être lourde, l'impression que je vais traverser le sol. Mais je suis parfaitement immobile. Et je Sais.
Je suis Marie. Marie Paulia et j'ai bientôt 12 ans. Pourquoi je ne suis plus cette petite fille gambadait dans le jardin, insouciante ? *Pourquoi j'ai grandi, putain ?* J'ai envie de revenir en arrière, et une nouvelle fois, d'oublier. Je ne suis pas Marie, je ne suis rien. Plus rien.
Une nouvelle Larme s'écoule sur mon visage ; je pensais que je n'étais plus capable d'en produire une, mais la voilà qui mouille le carrelage. Elle me fait penser à la tâche de tout à l'heure, que j'observe attentivement. Elle est toujours là, à refléter la Lune, couleur vermeille. Merveille ? Non. Oui. Je ne sais pas, et je n'ai pas envie de le savoir. À quoi bon ? Pourquoi l'Homme est-il destiné à rêver d'Éternité ? Pourquoi veut-on survivre ? Pourquoi suis-je résignée ?
*Foutaises !* Pourquoi faut-il aussi que je me pose toutes ces questions ? Elles ne me mèneront nulle part, de toute manière. Parce que je ne suis rien, face à Elle, Elle qui est si grande, Elle,

L'Éternité.

Je me demande si je regrette. Je n’aime pas le faire, je préfère assumer et ne jamais avoir tord. Mais la peur me fait faire des choses bien étranges, aussi je me demande si je n’aurais pas dû me taire. Ne rien dévoiler, garder toutes mes craintes en Secret. Sûrement, et je compte bien le faire maintenant, mais je ne veux pas regretter. Ce qui est fait est fait, c’est trop tard pour changer, alors autant faire avec. Je me dois d'avancer la tête haute. Mais c'est si dur.
L'autre me parle, je ne l'écoute même pas, Elle me parle de la Nuit. Comment Elle voit la Nuit. Mais je m'en fout, de ses problèmes, je ne sais même pas pourquoi je me suis ouverte à Elle, je n'aurais jamais dû. Je le sais que j'aurais dû me taire et cela ravive la flamme de ma Haine. Je suis en colère contre mes parents, contre les professeurs, contre les Autres, contre la Fille, mais la plupart de ma Rage est destinée à une seule personne. Moi, bien sûr. Je ne peux plus me supporter, je fais tout de travers. Je... *fous le bordel !* Le bordel dans ma vie, oui. Éprouver de la Haine, de la Peine, de la Rancœur, oh oui je sais faire. Mais sais-je être heureuse ? Je ne connais plus la Joie. De toute façon, je n'en ai pas envie en ce moment. La vie a décidé, sans me demander mon accord bien évidemment, de ne plus m'épargner. Ou bien est-ce autre chose ?

- Et toi t'es qu'une Ombre. Qu'une putain d'Ombre !

Ses Mots me font mal. Prononcés dans la Profondeur de la Nuit, distinctement, ils m'atteingnent en pleine face en une claque retentissante. Mal, ils font mal. Mais pourtant... *Merde ! Non !* Pourtant, je sais pertinemment qu'Elle a raison. C'est sûrement ça qui me fait le plus souffrir. Je ne suis rien. Plus rien face à Elle.

L'Éternité.

Pourquoi suis-je si accablée ? Cette Autre ne devrait même pas m'atteindre. Alors pourquoi me fait-Elle autant ressentir d'émotions ? Pourquoi dois-je lutter ?
Ras-le-bol de toutes ces questions. Je sais que c'est encore la faute de la Nuit si je me les pose. Mais peut-être que cette Autre Unique n'y est pas pour rien. Je sens une bouffée d'air chaud en moi. Je sais que c'est ma Colère qui enfle à nouveau. Je sais pas si je vais parvenir à la maîtriser - mais en ai-je simplement l'envie ? Mais veines semblent palpiter sous cette Fureur, et je serre les poings pour empêcher mes mains de trembler. La tête de cette Fille me donne envie de la détruire, Elle ne mérite pas de vivre. Tout comme moi. Des Ombres, rien d'autre. Seules face à Elle,

L'Éternité.

Je me torture l'esprit pour savoir ce que je dois faire, même si je sais qu'aucune de mes options n'est la bonne. Elles ne le sont jamais, de toute manière. J'essuie d'un geste brusque une autre Larme qui roule sur ma joue, traîtresse qui me dévoile trop et sans limites. Elle n'a pas le droit. Elle n'a pas le droit !
Tous mes muscles sont tendus a tel point qu'on pourrait croire qu'ils sont en métal. Incassables.
Ce Sanglot qui force le passage vers la liberté me met hors de moi, et je le retiens comme je peux. J'y mets tout le courage dont je suis encore capable, mais cela ne suffit pas. Une légère plainte s'échappe de mes cordes vocales. Je suis faible. *Faible ! FAIBLE PUTAIN ! TROP FAIBLE !*

- Vas-y. S'il te plaît, VAS-Y !

Mes Mots résonnent dans le couloir sombre. La Nuit les aspire doucement tandis que je lève la tête vers l'Autre. Je la fixe ; je suis prête. Mes yeux transpercent les siens, d'un Regard doux et violent.
Vas-y. On pourrait penser que je lui demande de partir. Mais non, oh non, bien sûr que non. Non.
Vas-y. Je pense qu'Elle sait ce que je veux dire par ces simples Mots. J'espère qu'Elle le fera, je crois que j'en ai besoin. Je me sens vidée, lessivée. La bouche légèrement entrouverte, j'attend. Combien de temps, je l'ignore, mais j'espère que ce sera bref. Je veux ressentir toute la Douleur, puis... Plus rien. Parce que je ne suis rien. Plus rien face à Elles. La Fille et Elle,

L'Éternité.

Le cœur vibrant ; la vague se déferla sur elle pour la noyer de ses Notes dégoulinantes et voluptueuses.