Et sonnent les cloches
14 Décembre 2040
11h25
10 ans
Whitby, YorkShire
11h25
10 ans
Whitby, YorkShire
Il n'y a jamais eu pire journée dans ma vie -pour le moment. Les cloches de l’église sonnent. Je suis dehors, déjà. Avec Luana. Je n'ai pas pu rester dans le bâtiment, assise sur ces bans en bois, tandis que les personnes se succédaient sur l'estrade. Pour conter Ô combien Mima était géniale, talentueuse, adorable, aimante. Qu'elle allait retrouver l'amour de sa vie, là-haut, et y être heureuse. Mais ça veut dire quoi, ça ? Qu'elle n'était pas heureuse avec nous ? Qu'elle ne nous aimait pas ? Elle avait encore beaucoup de temps à passer ici. Avec nous.
T'façon, j'n'ai rien compris, quand Maman, en essayant de retenir ses larmes -ça n'a pas marché-, nous a dit à ma sœur et moi, que Mima était, tout simplement, morte. Dans un accident d'avion, ou quelque chose comme ça. Pourtant, elle nous aurait dit, Mima, si elle devait partir en vacances et prendre l'avion, j'ai dit à maman. Il fallait être sûr. Et maman a hoché la tête. Information véridique. Fin des argumentations.
La réalité est dur à accepter. J'ai du mal à l'avaler. Elle est coincée. Elle a un goût acre, amer.
Luana aussi semble dans cette état. Ses yeux qui étaient rieurs sont bien ternes, depuis, tandis qu'elle tient mes deux mains dans les siennes. Qu'elle fait des ronds dessus, avec ses pouces. Elle parle. Mais je ne l'écoute pas. Je la regarde. Naïvement, je me dis que, peut-être de Mima est partie parce que je ne la regardais pas assez. Je sais que c'est vraiment bête, comme pensées. Mais, qu'est ce que vous voulez que j'vous dise, j'pense pas claire, j'pense sombre, noir. Alors, je dévie de ses beaux yeux à ses cheveux blonds élégamment coiffés. Pour l'occasion. Quelle occasion ? L'enterrement de sa mère ? Ses lèvres fines bougent avec grâce. Elles sont insouciantes. Innocentes. La mienne, d’Innocence, a été réduite en fumée il y a bien longtemps. Piétinée, enterrée loin sous terre, depuis quelques jours.
Les cloches s'arrêtent de sonner. Le monde afflue autour de nous. M'oppresse. Alors, je serre fort la main de Luana dans la mienne. Elle doit avoir mal. Une autre main chaude se glisse dans ma paume. Réconfort. Je serre les doigts autours de cette présence, pour ne pas qu'elle s'échappe. Je tourne ma tête. Ma sœur. Ma rancœur vis-à-vis d'elle afflue. Comme une vague. Détruisant toutes les habitations frêles sur son passage, tous les barrages. *Pas aujourd'hui* Alors, je serre la mâchoire. Je me redresse. Et lâche quelque peu la pression que j'avais mis deux secondes avant pour serrer sa main. Je suis là, pour elle, mais je n'ai pas oublié.
Le cercueil sort. Porté par des Hommes, payés pour ça, qui affichent un air morose. Ça m'intrigue toujours, comment font-ils pour porter cette masse de bois ? Et puis ce … corps. Enfin, non pas aujourd'hui. Car dans les décombres du lieu d'atterrissage d'urgence de l'avion, le corps de Mima n'a pas été retrouvé. Aigreur. Mais enfin, bon. Ils portent cette masse. Sous tant de regards. Sans tomber. Sans flancher. Alors que la foule, autours d'eux, vacille. Flanche. Se soutient pour ne pas tomber. Dans ces moments là, on se montre unis. Une simple façade. Oui, ces personnes qui ont craché dans son dos, à Mima. Qui ne l'on pas aidé à la mort de Pipa. Qui lui ont tourné le dos. Tous des cons.
Le froid tourne autours de nous, à cause du vent. Qui gèle les visages. Et les cœurs. Cœur de glace, qui pleure. Je ressens beaucoup plus de rancœur, envers la majorité de cette foule, que de tristesse, comme cela aurait dû être. La procession, si j'puis dire, avance à la suite de Mima. Il faut marcher longtemps, avant d'arriver au cimetière. L'église à une vue sur la mer sombre. Le cimetière, sur l'Esk. Elle y sera bien, il a dit, Anton. Au frai, l'été. Loin du vent gelé de l'océan, l'hiver. Et c'est vrai que, au fur et à mesure que nous nous rapprochons tous de cette enceinte de pierre, le vent se fait moins mordant, plus doux. Veut-il guérir nos cœurs après les avoir écorché ? Il faut plus de temps à refaire les choses, qu'à les détruire.
On est tout devant, de cette petite procession. Parce qu'on est sa famille la plus proche. Plus de frères ou sœurs, encore moins de parents. Juste ses trois enfants. Unis dans la douleur. Ils ne s'éloignent jamais beaucoup les uns des autres, de toutes façon. Souvent, la grande silhouette d'Anton visible, en ombres chinoises, dans la serre de Maman. Et les notes de piano qui jaillissent des doigts de Luana. Et qui résonnent merveilleusement entre les murs de pierres. Et puis, les lettres qu'ils échangent. Énormément. Je le sais parce, j'adore être la première à intercepter le courrier, dès qu'une chouette ou hibou arrive. Je reconnais leurs écritures. Une penchée, toujours très serrée, pour Anton. L'autre en majuscules, grandes, élégantes, mais un peu tordues et torturée, pour sa sœur.
Le grand blond qui porte le cercueil à quelques mètres de moi, n'a pas l'air d'avoir prévu un chemin aussi long. Malgré le froid, il est rouge et de la sueur apparaît dans son coup découvert. Heureusement pour lui, on arrive.
Les minutes qui suivent, elles se rassemblent en un gros brouillard, dans mon esprit. J'ai les yeux fixés sur cet imposant houx, qui s'étend, et s'étire, majestueux. Vert sur le ciel noir.
Il y a de nouveau eu des discours, la descente du bac en bois au fond de la terre dure et froide, jet de fleurs à l'intérieur de ce fossé. Maman avait choisi avec soin les fleurs, les plus belles, les plus représentatives de Mima. Elle a fait ça avec beaucoup d'amour, croulant sous la tristesse, avec Anton et Luana à côté d'elle.
Luana me tire par la main, pour que je lâche moi aussi cette petite fleur blanche sur le cercueil vernis. Je suis là tout en étant ailleurs. Je pense déjà à l'Après, je crois. Ma sœur qui repart. De même pour mon oncle. La vie qui va reprendre, quand même. Une larme s'échappe, quand je lâche. la pression de ma main et que la fleur tombe, sa longue tige virevoltant doucement. *Au revoir*
J'aime pas voir mes parents pleurer. C'est insupportable. Mais, aujourd'hui, je ne flanche pas. Je reste bien droite. Et puis, je ferme mes oreilles à leurs sanglots étouffés. En attendant la fin de ce moment.
Qui ne dur pas longtemps. Il est déjà temps de partir. Le monde a froid. Le monde est pressé. Je lève les yeux vers le ciel. Il est rempli de gros nuages noirs, eux aussi bien remplis. Il va pleuvoir. Peut-être neiger. C'est rare, mais c'est déjà arrivé, qu'il neige sur la côte. Mima aimait bien ça, la neige. Elle nous racontait ses escapades avec Pipa, dans les autres pays tels que la France ou l'Italie. Ils partaient faire une activité Moldue, grandement affectionnée par Pipa : le ski.
Je n'ai pas lâché la main de Luana. Elle est mon pilier, aujourd'hui. Je semble être le sien, aussi. Car elle me serre tellement fort que le bout de mes doigts devient blanc. Je ne dis rien, encore.
On passe le portail de fer, les murs de pierre. La pression est déjà un peu redescendue, l'air est plus respirable. Quelques discussions enjouées reprennent.
Je tourne la tête vers ma tante. Elle s'est arrêtée et retournée, sans me lâcher, pour dire une dernière fois au revoir à sa mère. Elle a le regard fixé sur ces tombes qui s'alignent. Même triste, elle est belle. Et puis, un flocon blanc virevolte et atterrie sur ses cheveux blonds. Comme quoi l’espoir ne disparaît jamais vraiment.
Pourquoi passes-tu autant de temps dans ma tête ? Parce qu'il y fait toujours beau.