Toi aussi tu les connais, ces nuits-là ?

Pour une lecture plus agréable, je vous conseille d'écouter ceci en même temps.
J'écrivais des silences, des nuits,
je notais l'inexprimable. Je fixais des vertiges.
━ ARTHUR RIMBAUD
je notais l'inexprimable. Je fixais des vertiges.
━ ARTHUR RIMBAUD
Fixer avec tellement d'insistance le plafond grisâtre qu'on arrive à apercevoir des choses qui n'existent pas. Ne pas savoir comment on s'est retrouvé là. Ne pas vouloir se rappeler pourquoi on s'est retrouvé là. Quelques bribes de souvenirs flous fusent. Le matelas sur lequel je me sentais inconfortable. Les chaussons que j'ai enfilé si vite que l'un d'eux est resté au pied du lit. Les respirations des autres qui dormaient à poings fermés. S'enfuir sur la pointe des pieds. Ne même plus ressentir l'excitation de faire quelque chose d'interdit. Fuir, simplement fuir. Fuir cet endroit étouffant qui me suit partout. Fuir ses démons.
Être allongé sur le sol glacé des toilettes. Sentir le froid remonter son échine, atteindre son cerveau, comme si cette sensation rentrait en soi. Fermer les yeux pour s'évader. Impossible : je replonge dans le monde de l'horreur. Ouvrir les yeux pour trouver une solution et ne pas tomber dans le gouffre des souvenirs. Jeter des regards un peu partout dans la pièce. S'attarder sur ce vieux lavabo délabré, d'où un mince filet d'eau coule encore. Depuis quand ? Tourner la tête et apercevoir ce miroir empreint d'un trout béant, orné de larges fissures. Passer son doigt dans le trou pour voir. Sentir quelque chose d'étrange, ne pas vouloir savoir ce que c'est. Continuer à explorer, passer sa paume sur les divers objets qui composent ce tableau macabre. Espérer trouver un trésor et s'enfuir avec, pouvoir devenir riche, égoïste et vivre dans une solitude rythmée de lingots d'or. Commencer à entendre une petite mélodie jouer dans sa tête, puis se demander : Suis-je fou ? Esquisser quelques pas, laisser ses bras valser dans l'air, imaginer être autre part. Ne penser plus à rien. A rien.
Quelques minutes plus tard, essoufflé, un air d'idiot heureux sur le visage.
De nouveau couché sur le sol. Essayer de ne pas faire attention à la saleté du carrelage qui n'a probablement pas été nettoyé depuis des années. Des siècles ? Fixer le plafond. Voir ces choses irréelles.
Je vois des nuages qui dansent au dessus d'un champ de blé. Je vois des grands tournesols qui touchent presque le ciel. Le vent qui vient caresser ma peau qui, pour une fois, n'est pas couverte par un vêtement large qui me protège. Je vois au loin quelque chose briller à travers les feuilles. J'entame l'épopée d'aller découvrir ce que c'est. Les tiges de blé s'écartent naturellement à mon passage, comme si j'avais une aura magique. Le bruit de mes baskets sur la terre encore humide. Le soleil tape sur ma peau, mais je n'ai pas l'impression d'avoir trop chaud. Ou trop froid. C'est la température idéale. J'arrive enfin au bout de mon aventure. L'objet scintillant se dessine enfin dans ma vision floue à cause de la chaleur. C'est un miroir. Ma phobie. Mon pire ennemi. Celui que j'ai peur d'affronter. Et pourtant je continuer d'avancer, comme si je ne contrôlais plus mon corps. Je finis par arriver à mon but : un miroir immense se tient devant moi, me surplombant de toute sa hauteur. Instantanément, je ferme les yeux. Je ne tiens pas à affronter cette peur. Je ne suis pas encore prêt. De longues minutes interminables passent, durant lesquelles, toujours les yeux clos, j'essaye de m'évader de nouveau. Mais rien ne se passe. Rien.
Je ne sais pas pourquoi, mais je décide soudainement d'ouvrir les yeux. Sans but, sans conviction, avec seulement comme envie celle de battre mes démons. Je respire un grand coup, serre les poings, et mes paupières s'ouvrent soudainement, sous le coup d'un battement de cœur presque raté.
...
Au lieu d'apercevoir mon reflet tant redouté dans ce miroir, support de cette douleur incessante, je vois de nouveau ce plafond d'un blanc presque gris tant il a été sali. Toujours allongé sur le sol, les yeux grands ouverts, et le souffle saccadé : je suis revenu dans les toilettes abandonnées. Le rêve - le cauchemar - est terminé. J'éprouve du soulagement et du regret. Le soulagement de ne pas être resté coincé dans ce monde faussement utopique, et le regret de encore une fois, ne pas avoir su me tenir face à mes démons.
Je me lève, sans même regarder autour de moi ou jeter un dernier regard. J'enfile mon unique chausson et manque de glisser en courant vers la sortie de cette pièce dans laquelle je me promets de ne plus jamais poser les pieds. Avant de passer l'embrasure de la porte, je me retourne une dernière fois. Je plisse les yeux, et j'ai l'impression d'apercevoir au loin dans les toilettes une ombre, qui me chuchote doucement quelques mots. Bien que je sais que ce n'est que mon reflet dans un des miroirs brisés, je préfère me convaincre que c'est un de mes démons qui est venu me parler.
- Toi aussi tu les connais, ces nuits-là ?
La vraie vie est absente. ━ RIMBAUD