solo Étincelles dans l'Ombre

En sortant à l’air frais, une odeur chargée de sel et d’humidité gonfla ses poumons.
Trottinant derrière sa grand-mère, elle s’aperçut que le faucon s’était envolé pour se poser sur l’épaule d’Anaë.
Sa valise cognait régulièrement contre sa hanche, mais elle s’en fichait pas mal.
Plus qu’intriguée, une envie viscérale de Savoir qui était sa tante l’avait saisie.
Tout disparaissait au profit de cette femme, grande, à la démarche chaloupée, à la tenue masculine et au faucon majestueux.

Finalement, elles s’arrêtèrent à une autre auberge, en meilleur état que l’autre, et d’où des relents de pain frais s’échappaient.
Le soleil commençait à se lever, déployant toute sa palette d’ocre, d’orange et de rose inimitables.
Une fois assise, la valise sur ses genoux, la sacoche sur la valise, elle se mit à détailler plus en détail la femme au faucon.

Deux grands yeux bleus-verts, magnifiques, étaient ourlés d’épais cils couleur charbon. La peau était dorée par le soleil, le front légèrement bombé et large, les pommettes hautes et légèrement arrondies.
Une cicatrice coupait son sourcil en deux, détachant une ligne blanche sur la peau halée, et un tatouage noir assez singulier s’étirait sur la pommette droite. Des simples arabesques, qui dégoulinaient dans son cou et disparaissaient dans le col de son manteau.
Les lèvres étaient couvertes d’une fine pellicule un peu blanche, formant des cristaux là où elles étaient gercées. Le menton était droit et assuré, le port de tête haut et fier.
Un nez droit et fin ajoutait un peu de douceur à ce visage assez brut.
Les yeux brillaient d’un mélange de moquerie, de nonchalance, d’impatience et de quelque chose qu’elle n’arriva pas à définir.
Les cheveux étaient comme les siens, longs, couleur d’ébène, mais rendus secs et figés par...Par quoi, d’ailleurs ?
Un chapeau couvrait la tête, ressemblant à ceux des corsaires, brun, un peu vieilli.
Deux anneaux transperçaient le cartilage de l’oreille droite.

Elle se mit à détailler les vêtements.
Un grand manteau brun, en toile, peut-être ciré, fendu à l’arrière, retenu à l’avant par des boutons d’argents devenus ternes e au motif effacé. Elle portait en-dessous une chemise blanche, aux manches assez larges mais se cintrant à nouveau au niveau des poignets.
Un pantalon brun complétait la tenue, ainsi qu’une paire de bottes cavalières brunes, usées sur les bords.
Les mains étaient longues, fines, et portaient d’innombrables bagues.
Des tatouages couraient sur leurs dos, arabesques noires et bien dessinées, sculptant la main d’une ardeur et d’une force rendue immense.

Déposant son chapeau sur la table, Anaë laissa un sourire énigmatique voguer sur ses lèvres, détaillant la gamine à son tour.
D’une voix forte et assurée, elle commanda une chope de bière ainsi que trois petits déjeuners au serveur qui avait fait mine de s’approcher.
Puis, elle sortit d’une de ses poches une pipe brune et au bout mordillée, la bourra de tabac, l’alluma et commença à faire des ronds de fumée dans la brume matinale.
Puis elle se tourna vers la gamine en face d’elle, et lança :

 « Alors, Alison. Je suis sûre que t’as des tas de questions à me poser. »

Elle aimait son accent, un peu chantant, témoignant d’un anglais parlé autrefois parfaitement puis teinté de plein de langages différents.

 « T’es qui ? »

Les Mots avaient fusé avant qu’elle n’ait pu les retenir.
Se sermonnant intérieurement, elle se mordilla la lèvre, compressant ses mains entre elles.
A sa grande surprise, Anaë éclata d’un gros rire et se pencha vers elle.

 « Aye moussaillon ! Je suis le Cap’tain Blackfall. »

Elle crut sincèrement qu’elle se fichait d’elle.
Mais l’air sérieux dansant comme la mer dans les prunelles étranges lui assura le contraire. L’iris était comme les remous de la mer, finalement. Tantôt, le bleu prenait le dessus, captivant, noyant des taches de verts. Puis parfois de petites explosions couleur mousse se faisaient voir, ensevelissant le bleu, en un éternel ballet marin.
Puis ça expliquait tout. Les cheveux, collés par l’eau et le sel, les lèvres recouverte de cristaux, la peau hâlée, frappée de soleil, la démarche un peu bancale, comme si elle était ivre ou qu’elle descendait d’un bateau.
*Cap’tain Blackfall...*

Elle laissa un petit sourire ourler ses lèvres.

 « Et t’as un bateau ? »

La capitaine eut un sourire rêveur.

 « Ouais. J’ai même deux bateaux. »

Elle lança un regard oblique vers Alison, plissa les yeux, fit descendre son faucon de son épaule et déclara :

 « L’Isabelle mouille plus loin. Tu pourras pas la voir. Mais ´y a le sampan dans l’port. »

Elle attendit de voir les yeux de l’enfant briller de convoitise avant de porter l’estocade.

 « C’est Calypso qui décide qui monte ou pas. Présente-lui ta main. Si elle mord, j’te plante ici. Si elle monte sur ton bras, tu viens. »

Lysander voulut protester mais Blackfall l’arrêta.

 « Choisis, la mioche. »

Je ne lâche jamais rien. Quand je commence une barre de chocolat, je la mange jusqu'au bout.

solo Étincelles dans l'Ombre


Silence.
*Ne jamais faire confiance à un oiseau.*
Elle ne savait pas quoi répondre mais un regard vers Blackfall l’informa qu’elle était mortellement sérieuse. Elle reporta son regard vers Calypso, posée sur la main de la femme.
Les yeux jaunes la toisèrent avec un dédain non dissimulé.
*Elle va me déchiqueter la main.*
Le bec s’ouvrît, lentement, se referma, plusieurs fois de suite, la petite langue rose pointue se laissant voir à chaque fois.
Les serres se crispèrent autour des doigts qui la tenaient.
La réponse était claire.
Tu-monteras-jamais-sur-ce-bateau
Elle plissa les yeux en retour, agacée par l’orgueil de l’oiseau qui semblait prendre tout son oxygène et la ratatiner dans un coin.
Tu-resteras-au-second-plan
Sa bouche prit un pli dur, tandis que ses sourcils se fronçaient, faisant apparaître un creu dans sa peau.
Lentement, elle remonta la main de dessous la table.

La peur l’étreignit un instant lorsqu’elle vit Calypso tourner brusquement la tête vers sa peau dévoilée, gonflant ses plumes comme pour lui interdire d’approcher plus.
Elle claqua sa langue contre son palais, forçant l’oiseau à reporter ses prunelles incandescentes sur elle.

Est-ce qu’elle était terrifiée ? Oui.
Est-ce que l’oiseau le sentait ? Probablement.
Est-ce qu’elle voulait monter sur ce bateau ? Plus que tout.

Sa main serpenta lentement sur la table, comme elle l’aurait fait pour attraper une lettre accrochée à la patte de Godric.
Elle jura voir l’oiseau lever les yeux au ciel, prendre son envol, majestueux, fondre sur sa mai toutes serres déployées, silencieux comme la mort, rapide comme un balai de pointe.
Puis des plumes effleurèrent sa main, tandis que l’oiseau s’y déposait lentement.
Les yeux jaunes la fixement, si intenses qu’elle en oublia de respirer.
Le moindre faux pas et sa main partait en petits copeaux.

Calypso prit son envol, droit vers son visage, lui donna un coup de bec sur le front puis vint se reposer sur sa main.
Le choc la percuta avec un temps de retard et elle porte vivement son autre main à son front.

 « Aïe! Mais elle est complètement malade ou quoi ?! »

Les yeux jaunes étaient toujours froids, un tantinet irrités peut-être.
Elle crut lire une bonne dose d’exaspération et d’impatience dans les iris couleur soleil, lorsque Blackfall intervint.

 « Nope, elle veut juste que tu la caresses. »

Elle tourna des yeux paniqués vers sa grand-mère qui haussa les épaules d’un air impuissant.
Super.
Oiseau-1/ Humain-0

Elle reporta son attention vers Calypso qui labourait tranquillement ses doigts, en espérant les rendre peut-être moins osseux et plus confortables.
Elle tendit la main, l’oiseau toujours occupé à griffer sa chair, pas assez pour la faire saigner mais assez pour que ce soit désagréable.
Ses doigts effleurèrent les plumes douces et propres.
Le faucon releva la tête, la glissa contre sa paume, s’y frotta plusieurs fois à la manière d’un petit chat plumeux, et la laissa même lui gratter le ventre.
Il avait les yeux fermés de satisfaction, et ne bougeait plus du tout, laissant sa main au repos.

Blackfall hocha la tête, un sourire s’étirant sur les lèvres.

 « T’as de la chance, elle t’aime bien. Allez, on va au port. Tu peux la garder sur l’épaule. Elle devrait pas trop te démolir tes vêtements.

Sur ce, elle se leva en laissant à Lysander le soin de payer leur consommation, souffle un panache de fumée qui vint alourdir la brume, et s’éloigne a longues enjambées bancales.
Courant à moitié pour ne pas la perdre de vue, elle faillit lui rentrer dedans lorsque le capitaine s’arrêta devant un ponton.
Enjambant la mer qui envoyait sournoisement des vagues sur les parties en métal, elle se dirigea vers un bateau, rouge, au plafond bas, sans fenêtres, avec une barre à l’arrière et des cordes sagement enroulées en spirales pour l’amarrer au quai.
*Spirales...*

Comme si elle avait entendue cette pensée, Calypso lui donna un petit coup de bec sur le crâne, l’air offensée.
Elle passa doucement ses doigts dans les plumes du faucon, persuadée qu’elle savait sourire.
L’oiseau se blottit un peu plus contre son cou, ramenant ses cheveux au-dessus de son corps comme une immense couverture noire.
Blackfall l’aida à monter sur le bateau, ainsi que Lysander, puis marcha d’un pas ferme et droit puisque sur l’eau.

 « Bienvenue à bords de The Blue! »

Sur ce, elle alla à l’arrière du bateau, enlevant les cordes, manœuvrant pour le sortir du port sans dommage.
Une pluie fine les trempa bientôt jusqu’aux os, mais Blackfall, exaspérée de les avoir dans les pattes, les poussa autoritairement sous le centre du bateau protégé par du tissu.
Lorsque le pan de toile retomba derrière elle, elle se mit à croire qu’elle rêvait

Je ne lâche jamais rien. Quand je commence une barre de chocolat, je la mange jusqu'au bout.

solo Étincelles dans l'Ombre
Des explosions de rouge, des étincelles de Pourpre, des camaïeux de carmin, de subtiles nuances de coquelicot, des parcelles d’orange sanguine.
Et des masques venant de tous les continents, des photos encadrées dans un coin, des tapis confortables étalés au sol, un parfum de mer et de voyage, la musique du tambourinement de la pluie sur la toile.
Émerveillée n’était pas un mot assez fort pour décrire la tempête de ses sentiments hurlant dans son corps.

Elle sentit le bateau bouger, une vague s’écraser contre la toile, Anaë jurer dans le vent, un vent léger lui caresser la joue, les griffes de Calypso s’enfonçant dans son épaule.
C’était fou tout ce que le corps peut ressentir en un instant.
Embrasé en un instant.

Elle ne voulait pas sortir de peur de se faire emporter par une vague et hurler dessus.
À la place, elle se cramponna aux coussins dorés, enfonçant allègrement ses doigts dans les coins des tapis, dos contre la toile, le faucon toujours perché sur son épaule, ballotées par les Grandes Bleues.
Au bout d’un moment, le vent arrêta de rugir.
Elle ne s’en rendit compte que quand le silence l’accabla.
La mer clapotait tranquillement contre la coque, le bateau tanguait doucement, un peu ivre mais stable sur l’étendue salée.
Blackfall rentra dans la cabine.
Avant qu’elle n’aie pu poser une des milliers de questions emballant son cœur, là capitaine ouvrit la bouche.

« C’était cool, hein ? The Blue est parfait pour apprécier toutes la beauté des vagues. Tu sais ce qui est génial dans un bateau, gamine ? »

Voyant qu’elle bougeait la tête en signe de négation, un sourire dansa comme l’ondée s’inscrivît sur ses lèvres couvertes de sel.

« Un bateau, c’est plus que trois planches rafistolées entre elles. Un bateau, ça réalise les rêves les plus fous, ça te mène jusqu’aux étoiles, puis brusquement ça t’écrase au fond des lames. C’est juste un morceau de liberté, qui vole au-dessus de la mer. C’est un peu comme les personnes dans la vie, en fait. Ça se cogne contre les vagues, c’est étranger à son milieu, ça grince quand les tempêtes approchent, ça nargue en caracolant sur les vagues, ça demande à être dompté pour pas finir noyé tous les deux. C’est magique.  »

Elle s’interrompit un instant pour mettre entre les mains de la gamine un carnet, en cuir, avec un petit pendentif de barre de bateau inséré dans une lanière de cuir.

« Ça te f’ra d’la lecture pendant les vacances, moussaillon. T’aimes la mer ? »

Elle hocha la tête, le carnet serré contre sa poitrine.

« Elle est belle, hein? Moi, j’la vois immense, secrète indomptable. Mais pour d’autres elle sera juste belle et imprenable. Le tout c’est pas de s’approprier la mer. Personne le peut. Mais une fois sur ta coquille de noix en pleine tempête, tu dois bien n’écouter si tu veux pas finir dans les fonds !»

Blackfall parlait, elle se taisait, captivée, se laissait emporter par les récits mimés des doigts devenant Ombres chinoises sur la toile, s’enfermait dans les rencontres imprévues, frémissait au cours des bagarres de rues, pouffait lors des paroles cocasses, prenait un air grave lorsque les disparus en mer furent évoqué.
Un monde nouveau s’offrait à elle du haut de ses onze ans, plein d’une magie qu’elle ne verrait nulle part ailleurs.
Elle apprit en une après-midi à aimer la mer, affamer son esprit de contrées nouvelles, s’intéresser à chaque motte de terre qu’elle parcourrait, la sachant unique dans tout le monde, se perdre dans des voyages intérieurs et des peintures de peuples qu’elle ne connaissait pas.
Souvent, Anaë agrémentait ses récits de mots dans la langue du pays.
Une soif de connaissance sans borne enflamma son être à cet instant.
La langue anglaise était parfaite, relevée par des notes d’accent africain ou mexicain, roulant parfois les r, glissant délicieusement sur les s, prononçant singulièrement les o, tournoyant avec les L.
L’entendre parler était comme vibrer avec elle, danser avec elle, tourbillonner avec elle.

Pendant une après-midi, elle se crut maître du monde, toucha à tous les continents, se noya de reconnaissance, ne dis pas grand chose mais retenant le plus possible de mots, même ceux qu’elle ne connaissait pas, qu’elle ne comprenait pas, admirant leur éclat, les retravaillant dans sa bouche, les remodelant avec son accent irlandais.

La nuit entière passa.
Elles dormirent sur le bateau, ou plutôt contemplèrent les étoiles jusqu’à ce qu’elles disparaissent à l’horizon.
Elle apprit à se repérer avec les astres, à utiliser un appareil étrange qu’Anaë lui avait collé de force dans les mains.
Elle admira le reflet brouillé de la Lune, sentit le sel caresser ses lèvres, les vagues lécher ses mains alors qu’elle troublait la face ronde et diaphane.

En cet instant, elle n’était qu’une goutte d’eau de plus dans l’océan.
Mais elle se foutait d’entre goutte d’eau, particule ou atome.
Elle était et c’était magnifique.

Elles repartirent tôt le lendemain, après avoir troqués leurs vêtements sales contre des vêtements propres.
Blackfall lui tendit avant de partir une boîte en fer blanc, lisse, avec sur un des cotés deux lettres gravées et pleines de fioritures : AB

 « C’est une ancienne boîte à biscuit. Range ce que tu veux dedans, j’m’en sers plus. »

Puis le bateau prit le large.
Anaë leur fit signe de la main, Calypso sur l’épaule, la pipe dans un coin de la bouche.
De loin, elle lui cria une phrase, en enlevant son chapeau pour la saluer.

« Don’t forget to always keep an eye on the horizon! »

Le sampan disparut dans la brume.
Elles restèrent encore une semaine dans la ville, explorant portsmouth, s’attardant devant les boutiques moldues, s’offrant un dessert étrange nommé glace.
Elle eut un sérieux faible pour celle à l’amande.
Puis il leur fallut rentrer.
La cheminée crasseuse, la flamme verte.

Cependant, contrairement à ses autres retours à la maison, son cœur battait toujours avec force.

Ouvrant la boîte qu’elle avait jusque là laissée germer, elle vit un coquillage un peu pointu, autour duquel elle pouvait facilement enrouler ses doigts.
Le pressant contre son oreille, elle se laissa un instant bercée par sa tranquille rumeur.
Un sourire naquit sur ses lèvres, tandis qu’un murmure s'échappait de sa bouche.

*I’ll never forget to keep an eye to the horizon.*


FIN

Je ne lâche jamais rien. Quand je commence une barre de chocolat, je la mange jusqu'au bout.