Cris
Cambridge, automne 2037
Est présent, dans le grenier de la maison des Tramontane, Jacob, qui a fraîchement eu 7 ans.
Jusqu'au grenier parviennent les cris de dispute. Sont présents dans une salle en bas, les trois frères de Jacob : Tobias Tramontane, 17 ans, élève de Serpentard et anti-Gryffondor convaincu ; Adam et Simon, élèves de Gryffondor.

Grrrr... l'écran grésille. Des flocons poivrés y scintillent doucement. Un terrain de quidditch miniature de la couleur du bitume avec de petits anneaux. Pour déclencher le dessin animé, il faut pincer des doigts les petits ronds qui entourent le rectangle gris mat. Un "tchac" se produit comme l'ouverture des scores sur le panneau de quidditch. Puis ces flocons gris, d'un gris grisant, haletant, clignotant, le gris du suspense, petit à petit sont effacés par les cris et les couleurs vives qui le traversent.
C'est l'heure de Michel Strogoff sur le téléviseur des Tramontane.
"Tchac, tchac !". Des hommes colorés croisent des drôles de baguettes magiques : celles-là sont d'acier, et s'enfoncent directement dans les hommes en face d'eux. Leurs chapeaux sont bien plus ronds que les chapeaux pointus des sorciers. Le narrateur dit que ce sont des "chapkas", un mot aussi fascinant que les drôles d'hippogriffes sans plumes et sans ailes qu'ils chevauchent.
Sous le galop des hippogriffes, on entend le piétinement des trois frères Tramontane, en bas. Sous les coups de baguette tranchante de Michel Strogoff, d'autres beaux coups : des maux. Beaucoup de mots, qui fusent, roulés avec haine dans la gorge et s'écrasent contre les murs en résonnant, entrecoupant la plaine immense de leurs mugissements moqueurs, méchants. La bouche serrée, je rapproche mes dents.
Les sifflements "Sssssang..." et les rugissements "de Bourrrrrrrbe !" enserrent le vert de la steppe sibérienne, le strient, aplatissent le sifflement du vent dans l'herbe russe qui n'est plus que bruissement inaudible de souris. Ce vent froid de Sibérie ne parvient pas à souffler plus fort encore que la tornade des tramontanes en bas. Je ne peux plus respirer, ma poitrine se comprime alors que les forts naseaux des drôles d'hippogriffes mogols expirent l'air froid de Sibérie.
Là, les hommes du czar et de l'émir se disputent avec des sons différents, en bas, une langue anglaise striée de mots d'imitation aristocratique, la langue des Tramontane, une seule langue échauffe les esprits. Là, les hommes portent des vêtements multicolores. En bas ils portent des vestes noires à capuchon et des cravates vert sombre ou rouge foncé. Comme un mélange du même pigment qui aurait mal tourné : un vert qui aurait rouillé, un rouge qui se serait verni de vert de gris.
Arthur m'a dit que c'était peut-être la version terrestre de Star Wars : épées rouges contre épées vertes pour la guerre des étoiles, cravates rouges contre cravates vertes pour la guerre dans les terres. Alors j'appuie mes mains sur les bras du fauteuil pour que la dispute se finisse avant l'apparition des étoiles ce soir.
Cris
Crrrr… la porte crisse. Je me recroqueville doucement sur le fauteuil abîmé du grenier. Ce n’est rien, qu’un courant d’air nonchalant provoqué par les portes qui claquent en bas. En face de moi sur l’écran, l’assaut est inodore, invisible : pas une goutte de sang rouge ne coule, alors que j’entends encore et toujours l’odeur de colère monter les escaliers à tue-tête, à m’en faire tourner la tête.
« Sang, sang, sang » et « Sans, sans, sans » aussi : « Sang des Tramontane » ou « Sans des Tramontane », « Traître au sang » ou « Traître haut sans… »… les enchères montaient en bas, comme si chacun abattait chaque jour ses cartes, toujours les mêmes, dans des mises toujours plus fortes. Je déteste les jeux de cartes. Voir les taches de rouge sur les cartes provoque chez moi ce hurlement intérieur que le grésillement de l’écran ne sait pas couvrir.
Je me cache les oreilles, mais la sensation m’accable. Les prénoms se percutent : « Adam », « Tobias », « Simon ». Maman dit que dans ce cas il ne faut pas utiliser de noms d’oiseau, mais j’aime bien les oiseaux alors je ne comprends pas. Je ne comprends que les explications de la télévision, avec ses lignes de fil télégraphiques abattues par les hommes multicolores. De la communication grésillante à l’absence de communication.
Crrrr… c’est au tour du fauteuil de craquer : cela fait déjà longtemps qu’il attend d’être libéré de mon poids, de la perturbation de tous ces cris qui courent dans la maison. J’attends la voix, la grande voix de mon père qui tonnera la fin de la dispute mais elle n’arrive pas. Par-dessus les crissements du fauteuil lisse aux ressorts rouillés résistent les articulations des mots criés.
Comme les flammes rouges devenues vertes après y avoir lancé de la poudre de cheminette, la discussion se tend d'un côté, de l'autre, plus résistante que tous les feux de bois de la préhistoire sorcière. Affrontement de forces rupestres les unes contre les autres : « gris fond d’or », « rouge » dans lequel s’immisce ce « vert ». Des forces qui résonnent dans les murs, s'inscrivent en eux. "On crie sur les murs les noms de ceux qu'on hait..."
Mes yeux s'étaient brouillés chez les Cummins lors de l’organisation de leur mini-casino : je n’y irai plus. Jetons rouges sur tapis vert, je ne pouvais plus. Les couleurs des cravates du conflit. J'étais parti en courant, retrouver au plus vite l’herbe verte du dehors, seule, sans rouge. Muet, assis, j'avais regardé l’herbe : l’herbe était toujours plus verte ailleurs que dans ce casino mêlant le rouge et le vert et le grenier craquant des cris rouges ou verts d'en bas.
« Sang, sang, sang » et « Sans, sans, sans » aussi : « Sang des Tramontane » ou « Sans des Tramontane », « Traître au sang » ou « Traître haut sans… »… les enchères montaient en bas, comme si chacun abattait chaque jour ses cartes, toujours les mêmes, dans des mises toujours plus fortes. Je déteste les jeux de cartes. Voir les taches de rouge sur les cartes provoque chez moi ce hurlement intérieur que le grésillement de l’écran ne sait pas couvrir.
Je me cache les oreilles, mais la sensation m’accable. Les prénoms se percutent : « Adam », « Tobias », « Simon ». Maman dit que dans ce cas il ne faut pas utiliser de noms d’oiseau, mais j’aime bien les oiseaux alors je ne comprends pas. Je ne comprends que les explications de la télévision, avec ses lignes de fil télégraphiques abattues par les hommes multicolores. De la communication grésillante à l’absence de communication.
Crrrr… c’est au tour du fauteuil de craquer : cela fait déjà longtemps qu’il attend d’être libéré de mon poids, de la perturbation de tous ces cris qui courent dans la maison. J’attends la voix, la grande voix de mon père qui tonnera la fin de la dispute mais elle n’arrive pas. Par-dessus les crissements du fauteuil lisse aux ressorts rouillés résistent les articulations des mots criés.
Comme les flammes rouges devenues vertes après y avoir lancé de la poudre de cheminette, la discussion se tend d'un côté, de l'autre, plus résistante que tous les feux de bois de la préhistoire sorcière. Affrontement de forces rupestres les unes contre les autres : « gris fond d’or », « rouge » dans lequel s’immisce ce « vert ». Des forces qui résonnent dans les murs, s'inscrivent en eux. "On crie sur les murs les noms de ceux qu'on hait..."
Mes yeux s'étaient brouillés chez les Cummins lors de l’organisation de leur mini-casino : je n’y irai plus. Jetons rouges sur tapis vert, je ne pouvais plus. Les couleurs des cravates du conflit. J'étais parti en courant, retrouver au plus vite l’herbe verte du dehors, seule, sans rouge. Muet, assis, j'avais regardé l’herbe : l’herbe était toujours plus verte ailleurs que dans ce casino mêlant le rouge et le vert et le grenier craquant des cris rouges ou verts d'en bas.
Cris
Ploc, ploc, ploc. Des gouttes d’eau tombent sur les carreaux de la fenêtre alors que le téléviseur se brouille sur la grande scène de bataille finale : Michel Strogoff, c’est fini, mais eux, en bas, n’en ont pas fini : des cris montent jusqu'au grenier, munitions de colère, lourdes de sens et de sous-entendus, qui m’échappent, le nez collé contre la vitre à observer la descente douce et légère des traînées d’eau sur la fenêtre. Un oiseau secoue ses ailes sous la pluie sur la cheminée des Cummins, en face de la fenêtre.
Toc, toc, toc. Mes doigts contre le carreau disent mon accablement à l’oiseau d’en face. Est-ce qu’il m’entend ? Cui, cui, cui. Je ne connais que ce mot du langage oiseau. J’étais cuit, cuit, cuit, oui, par ces discours enflammés qui me rongeaient par moments sans que je ne les comprenne, mes poings serrés sur le rebord de la fenêtre.
Je vis une main fermer les volets à l’étage des Cummins en face. Arthur… qu’aurait fait Arthur face à un torrent de cris ? Il aurait été voir sa mère, sans doute. Mais la mienne était en bas, de l’autre côté et le déluge était à côté. Sur mes joues, une pluie légère coulait à son tour, semblable à celle des carreaux. Je m'assis alors plus loin de la fenêtre, les mains en croix autour de moi pour fredonner doucement la chanson de la pluie : « Oooh… oooh… Somewhere over the rainbow, blue birds fly… Birds fly over the rainbow... Oh why, oh why can't I ? » Puis mes yeux continuèrent de couler en creusant de plus grands sillons en réentendant ces couleurs maudites dans l'air : « I see trees of green and red roses too ». Ma voix s’éteignit, laissant de nouveau place au grésillement de la télévision après Michel Strogoff fini et aux derniers accords de la pluie.
En me mordant les lèvres, je laissai couler un peu de sang rouge, sur mon menton. Le conflit lui aussi était à son apogée : vert peu mûr à rouge flamboyant, les fruits de la discorde se répandaient sans quartier en bas. Je me levai, comme si cela pouvait m’apporter le regain de force nécessaire, tirai sur le placard de linge de réserve pour en sortir un tissu -JT comme la télévision- où je mêlai mon sang et mes larmes, frottant avec toute l’énergie d’une volonté d’enfant pour effacer. Mais je voulais effacer des mots comme s’ils avaient été écrit à la craie de l’école. La vérité, c’est qu’ils étaient gravés en moi, comme une cicatrice ineffaçable : « Sang », « Sans », « Tramontane », « Rouge », « Vert ».
Toc, toc, toc. Mes doigts contre le carreau disent mon accablement à l’oiseau d’en face. Est-ce qu’il m’entend ? Cui, cui, cui. Je ne connais que ce mot du langage oiseau. J’étais cuit, cuit, cuit, oui, par ces discours enflammés qui me rongeaient par moments sans que je ne les comprenne, mes poings serrés sur le rebord de la fenêtre.
Je vis une main fermer les volets à l’étage des Cummins en face. Arthur… qu’aurait fait Arthur face à un torrent de cris ? Il aurait été voir sa mère, sans doute. Mais la mienne était en bas, de l’autre côté et le déluge était à côté. Sur mes joues, une pluie légère coulait à son tour, semblable à celle des carreaux. Je m'assis alors plus loin de la fenêtre, les mains en croix autour de moi pour fredonner doucement la chanson de la pluie : « Oooh… oooh… Somewhere over the rainbow, blue birds fly… Birds fly over the rainbow... Oh why, oh why can't I ? » Puis mes yeux continuèrent de couler en creusant de plus grands sillons en réentendant ces couleurs maudites dans l'air : « I see trees of green and red roses too ». Ma voix s’éteignit, laissant de nouveau place au grésillement de la télévision après Michel Strogoff fini et aux derniers accords de la pluie.
En me mordant les lèvres, je laissai couler un peu de sang rouge, sur mon menton. Le conflit lui aussi était à son apogée : vert peu mûr à rouge flamboyant, les fruits de la discorde se répandaient sans quartier en bas. Je me levai, comme si cela pouvait m’apporter le regain de force nécessaire, tirai sur le placard de linge de réserve pour en sortir un tissu -JT comme la télévision- où je mêlai mon sang et mes larmes, frottant avec toute l’énergie d’une volonté d’enfant pour effacer. Mais je voulais effacer des mots comme s’ils avaient été écrit à la craie de l’école. La vérité, c’est qu’ils étaient gravés en moi, comme une cicatrice ineffaçable : « Sang », « Sans », « Tramontane », « Rouge », « Vert ».
Cris
Il arriva soudain, rabattant la porte contre le mur dans un bruit d'écrasement. Bouillonnant comme une bourrasque, claquant la porte derrière lui. Père venait de passer la porte de la maison. Il allait hurler, c'était imminent. Un grondement sec, grave s'emportant contre le "gris fond d'or" qui avait entaché Simon et Adam. Alors je lâchai le tissu de l'accoudoir du fauteuil et me bouchai les oreilles plus rapidement que tous les hippogriffes traversant la plaine russe. Je fredonnai un air au hasard -"Do the hippogriff" des Bizarr'sisters-, mais mon esprit était divisé entre le grondement en bas, le grésillement perçant de la télévision, les craquements du fauteuil et le battement de mon coeur à tout-va contre ma poitrine. La tête dans les épaules, comme les joueurs de quidditch en vitesse de pointe, peut-être que cela passerait plus vite.
Les mains plaquées contre les oreilles, serrées avec toute la puissance d'un enfant de 7 ans, je me défendais de toute mes forces contre ces nouveaux cris. Un temps plus tard, quand je les retirai, les cris avaient cessé. Par un mouvement leste, je me levais pour éteindre la télévision - enfoncer le bouton comme les cavaliers de Michel Strogoff donnent une petite tape à leur hippogriffe fidèle. Je glissai insensiblement la descente des escaliers jusqu'à ma chambre, où tous les devoirs de l'école primaire étaient restés en plan sur la petite table. Je serrai les yeux en direction du cahier d'additions et les poings sur mon stylo : Père allait monter, il fallait baisser de nouveau la tête comme si le moment de vérification passerait ainsi plus vite.
1, 2, 3 étaient les chiffres que je connaissais. Ceux que je savais additionner. Ceux que je récoltais en rouge sur mes copies. Ceux qui me privaient du pudding orangé que j'aimais. J'aimais bien le 9, "neuf" : un appel vers le lointain, vers l'aventure... Peut-être qu'un chiffre plus loin s'appelerait "ancien", qui sait. Une chose était sûre : "sang" ou "sans" -100-, le grand dadais-là, je ne l'aimais pas. Je savais juste qu'un "Sang des Tramontane" faisait beaucoup de cris, ce devait être un très grand chiffre que 100.
L'escalier résonna de pas lourds, je plantai mon regard dans la feuille devant moi, les oreilles en alerte : grincement de portes, enfoncement du bord du lit en s'asseyant, déplacements des mains sur le bois. Il allait me saluer, me demander ce que je faisais, mes dernières notes, me rappeler que le succès scolaire était central force exemples d'échecs gris fond d'or. Il allait rappeler la gloire des Tramontane, me dire de me tenir droit comme mes ancêtres et redescendre. Mes réponses étaient prêtes à s'échapper de ma bouche, mon dos prêt à se raidir encore plus dès qu'il le dirait, ma tête prête à hocher. Je n'avais pas de copie aujourd'hui, c'était une "simple visite de routine". Quand le grincement de la porte à l'entrée de mon père retentit, j'étais prêt.
Les mains plaquées contre les oreilles, serrées avec toute la puissance d'un enfant de 7 ans, je me défendais de toute mes forces contre ces nouveaux cris. Un temps plus tard, quand je les retirai, les cris avaient cessé. Par un mouvement leste, je me levais pour éteindre la télévision - enfoncer le bouton comme les cavaliers de Michel Strogoff donnent une petite tape à leur hippogriffe fidèle. Je glissai insensiblement la descente des escaliers jusqu'à ma chambre, où tous les devoirs de l'école primaire étaient restés en plan sur la petite table. Je serrai les yeux en direction du cahier d'additions et les poings sur mon stylo : Père allait monter, il fallait baisser de nouveau la tête comme si le moment de vérification passerait ainsi plus vite.
1, 2, 3 étaient les chiffres que je connaissais. Ceux que je savais additionner. Ceux que je récoltais en rouge sur mes copies. Ceux qui me privaient du pudding orangé que j'aimais. J'aimais bien le 9, "neuf" : un appel vers le lointain, vers l'aventure... Peut-être qu'un chiffre plus loin s'appelerait "ancien", qui sait. Une chose était sûre : "sang" ou "sans" -100-, le grand dadais-là, je ne l'aimais pas. Je savais juste qu'un "Sang des Tramontane" faisait beaucoup de cris, ce devait être un très grand chiffre que 100.
L'escalier résonna de pas lourds, je plantai mon regard dans la feuille devant moi, les oreilles en alerte : grincement de portes, enfoncement du bord du lit en s'asseyant, déplacements des mains sur le bois. Il allait me saluer, me demander ce que je faisais, mes dernières notes, me rappeler que le succès scolaire était central force exemples d'échecs gris fond d'or. Il allait rappeler la gloire des Tramontane, me dire de me tenir droit comme mes ancêtres et redescendre. Mes réponses étaient prêtes à s'échapper de ma bouche, mon dos prêt à se raidir encore plus dès qu'il le dirait, ma tête prête à hocher. Je n'avais pas de copie aujourd'hui, c'était une "simple visite de routine". Quand le grincement de la porte à l'entrée de mon père retentit, j'étais prêt.
RP terminé.