Brasier
avertissement :
ce texte aborde notamment les sujets de stress post-traumatique et d’homophobie

Emily Smith, 18 ans
ce texte aborde notamment les sujets de stress post-traumatique et d’homophobie

Emily Smith, 18 ans
23 Octobre 2045
Manoir des Smith, près de Londres
1ère année à l’Académie des Enchantements et Sortilèges
Manoir des Smith, près de Londres
1ère année à l’Académie des Enchantements et Sortilèges
Je suis une provocation. Je suis une provocation à moi seule et, à cette idée, je dois retenir le sourire immense qui souhaite s’installer sur mon visage. D’un geste souple et habitué, j’attrape mes cheveux pour les nouer en un chignon négligé, laissant le vent caresser ma nuque rasée. Encore une folie. J’ai fait tant de folies, ces dernières semaines. Abigail m’a tellement changée. Et je me sens tellement puissante. Puissante dans ce sweat bleu trop grand qui me descend presque jusqu’aux genoux, puissante dans ce collant à résilles qui laisse le froid glacer mes jambes, puissante dans ces chaussures à plateforme, puissante avec cette coiffure, puissante dans ce que je suis aujourd’hui : tellement moldue. Tellement magnifique. Pourtant, cela me met mal à l’aise. C’est inapproprié, me chuchote ma conscience. On voit mes jambes, je ne me mets pas en valeur, je ne me respecte pas. C’est ce que Père et Mère m’ont appris. *Je ne me respecte pas*. À quel point vont-ils avoir honte, je me le demande. À quel point vont-ils grimacer ? À quel point vont-ils me reprendre, en me voyant si négligée ? Je ne sais pas. Mais je ne peux m’empêcher de sourire, cette fois. Ce sentiment de liberté, il me donne tellement de force. Désobéir, enfin, après dix-huit ans d’existence à baisser la tête, à museler mes pensées, et à faire ce que ma famille me demandait.
Je suis indépendante, désormais. Je suis moi. Je suis moi, Emily, dix-huit ans, sorcière s’habillant comme une moldue, lesbienne, résistante, traumatisée. Je suis tout ce que mes parents voulaient que je ne sois pas. Tout ce qu’ils m’ont appris à détester. Les moldus sont inférieurs — et répugnants. Les homosexuels et les transgenres sont des abominations. Les résistants sont des idiots. Les filles qui se tiennent correctement ne se font pas violer. Ils m’ont dit que je n’existais que par ma famille, que par ce nom, Smith. Je ne l’ai jamais voulu. Ces derniers temps, j’ai perdu l’habitude de me présenter en donnant systématiquement ces quelques syllabes qui me rattachent à mes parents. Qui me rattachent à une normalité exaspérante ; c’est un nom tellement courant. Tout comme mon prénom. Tout comme les robes de sorcière ornées et impersonnelles que j’ai toujours porté. Ma surface n’a jamais rien eu d’unique. Je déteste les robes de sorcière, elles sont inconfortables et ne reflètent pas l’idée que je me fais de l’élégance. Ce que je porte désormais n’est pas non plus l’idée de l’Élégance, mais ces quelques vêtements incarnent parfaitement la provocation, et ils me vont à merveille.
En marchant dans la rue, je vois toutes les traces que mon passé a laissé sur moi. Mes parents m’ont appris à lever la tête haute, à marcher d’un pas assuré, discrètement et souplement, à n’aller ni trop vite ni trop lentement, à ne pas regarder les gens dans la rue. Les deux premières instructions me seront restées, bien que désormais, ma démarche soit trop rapide, et que mon regard se plaise à glisser sur les passants qui m’entourent. Nath Elverod m’a appris à avoir peur de tout. Il m’a appris à sursauter lorsque quelqu’un m’effleure, à effectuer des détours stratégiques pour éviter les groupes de garçons, à cesser de respirer lorsque l’un d’eux est trop près de moi, à me retourner régulièrement pour vérifier qu’on ne me suit pas, à ne jamais trop boire, à ne jamais trop risquer, à être tout le temps sur mes gardes, à être incapable de faire l’amour correctement, à être prête à gérer une crise d’angoisse à tout instant, à supporter les flashbacks du stress post-traumatique. Tout cela ne me quittera jamais. Je ne peux pas désapprendre ces règles comme je remets en question certaines indications de Père et Mère. Il y a des choses qui sont gravées trop profondément en moi. Je suis façonnée des coups que les autres m’ont infligée. Lorsque, instinctivement, j’évite une ruelle trop sombre pour emprunter une rue passante, malgré le détour nécessaire, je repense à lui et je sens mon ventre se serrer. *Je t’oublierai jamais, Nath*. J’en suis incapable. Il m’a laissé avec ma mémoire trouée, des peurs qui prennent toute la place et une colère infinie. Même Abigail ne me fera jamais oublier Nath Elverod.
Alors que j’arrive enfin devant l’entrée du manoir, je déglutis. L’appréhension me prend à la gorge, et mes mains tremblent. Pourtant, la tête haute *tu es digne et courageuse*, je gravis les quelques marches qui me séparent de la porte, et saisis le heurtoir pour frapper trois fois. Le menton levé, le regard sérieux, la main droite dans ma poche, refermée sur ma baguette, j’observe le battant qui s’ouvre, laissant apercevoir Hélène, une des domestiques. Je l’ai toujours appréciée. C’est elle qui s’occupait de moi dans mon enfance, lorsque Père et Mère étaient occupés, c’est-à-dire la majorité du temps. Un sourire poli mais affectueux étire mes lèvres tandis qu’elle écarquille les yeux *impoli*, puis, alors que je la croyais choquée, se retient d’éclater de rire *très impoli*. Mais drôle. Je me laisse aller à un clin d’œil, puis incline sérieusement la tête et affirme d’une voix claire :
— Pourriez-vous appeler mes parents, Hélène ?
Troublée, elle se rappelle de son rôle, et s’incline légèrement *par Morgane, j’avais oublié ça aussi* pour me saluer, avant de se retourner dans le Manoir, et de s’adresser à mes parents d’une voix maitrisée. Rapidement, je vois mon père sortir de son bureau et se diriger vers l’entrée. Attendant l’invitation pour entrer, je le dévisage droit dans les yeux.
— Salutations, Père.
Et lui de s’étouffer d’une voix offusquée. « Mais qu’est ce que ! » En songeant à son impolitesse qui transgresse toutes les règles de bonne conduite qu’il m’a inculquée, j’esquisse un sourire poli mais vide de sens, comme à mon habitude.
— Mais qui êtes-vous donc ? s’exclame alors ma mère, dont j’avais suivi l’arrivée du coin de l’œil. Et là, elle se demande qu’est-ce qu’une moldue fait chez elle.
— Sasha, la salué-je d’un ton élégant, mais sans réelle politesse. Qu’y a t-il, Mère ? C’est moi, Emily.
Mon sourire intérieure est immense, et pourtant, il s’écrase au sol dès que les cris débutent. Je garde la tête haute malgré les larmes qui montent à mes yeux, et, rapidement, je me dirige vers l’intérieur. « Je viens seulement récupérer mes affaires. » Quelques sorts plus tard, je récupère le tout dans la valise extensible que je tenais à la main. Je ne peux même pas dire adieu à la bibliothèque, ma pièce préférée.
Les cris ne cessent pas. Les exclamations non plus. Dégoût, surprise, horreur, indignation. Rien n’a changé. Ou plutôt, tout a changé : moi. Et ils arriveraient presque à me faire avoir honte. Je respire profondément, pour garder mon calme. Lorsqu’il a trop de cris, lorsque les mains sont prêtes à frapper, je suis toujours au bord de la crise.
Moldue.
Indigne.
Traitresse.
Négligée.
Irrespectueuse.
Gamine arrogante.
— Et lesbienne, aussi ! que je m’exclame fièrement.
Ma voix tremble légèrement, mais leur stupeur ne leur permet pas de le remarquer. Et ils se taisent enfin. Le regard que Père pose sur moi est empli d’un dégoût si intense qu’il me terrifie ; est-ce possible de détester son propre sang à ce point ? J’en vomirai d’horreur.
— Je suis amoureuse d’une fille ! Nous sommes en couple depuis un an, poursuis-je. Elle est née-moldue, et noire.
Sur ses mots, je vais pour me détourner. Alors, la main part. Mon cœur se soulève en entendant le bruit sec, sourd, de l’impact contre ma joue. Au bout du bras qui vient de me frapper, l’air froid et furieux de Mère. *Qu’est-c’que...* Une autre claque qui s’arme, prête à m’achever. Tremblante, je m’enfuis, la peur au ventre *c’possible d’avoir peur de sa famille ?*. Au moment où je claque la porte derrière moi, l’insulte fait trembler les murs, heurte mon crâne déjà douloureux. Les derniers remparts érigés contre les larmes se brisent.
s a l e
g o u i n e
*papa !*
n e
r e v i e n s
j a m a i s
*maman !*
g o u i n e
*papa !*
n e
r e v i e n s
j a m a i s
*maman !*
Un banc accueille mon effondrement, quelques mètres plus loin.
Ça prend au ventre. Ça tord les tripes, ça consume l’estomac, ça acidifie la gorge, ça tranche les cordes vocales, ça déchire le visage, ça brûle la joue, ça pique les yeux. Ça retourne mon cœur et ça me donne envie de vomir, de hurler, de chialer. C’est juste tellement dégradant. Tellement dénigrant. Tellement atroce. Tellement horrifiant. Tellement injustifié. Tellement fait pour heurter, pour blesser, pour réduire à néant. C’est tellement Père et Mère. C’est tellement eux, c‘est tellement leur manière de penser, leur manière de considérer, leur manière d’être. C’est tellement leur manière de me faire du mal.
Je pensais que les défier me rendrait heureuse. Et quelque part, la fierté est là. Oui, je suis fière. Je suis fière de les avoir provoqué, de les avoir confronté, d’avoir fait cette foutue sortie du placard, d’avoir rompu avec eux. Mais comment pourrais-je être fière d’avoir été rejetée ? D’être à la rue ? Parce que, c’est la réalité : je suis à la rue. Et ce n’est même pas illégal, puisque je suis majeure. Là, je n’habitais pas chez eux, de toute manière, je réside à l’Académie puisque j’y étudie. Mais après ? Pendant les vacances ? Je sais que je peux me débrouiller. Il y a les Gil’Sayan. Il y a Ash et Verity. Il y a même Abigail, si nous économisons, nous pourrons peut-être finir par nous trouver un appartement toutes les deux. Il me reste mes affaires, et beaucoup d’argent dans mon coffre. Mais il y a ce poids au fond de mon ventre, qui dit : pour tous ces semblants de solution, il faut aller dire que tes parents ne veulent plus de toi. Il faut arriver au Domaine des Sylves et dire « j’ai besoin d’aide ». Il faut aller trouver Ash chez ses parents ou Verity dans sa collocation, et dire « je suis à la rue ». Il faut rejoindre Abigail et lui dire « c’est arrivé ». Il faut cette force de l’admettre, d’accepter que des parents sont tellement homophobes et anti-moldus qu’ils virent leur enfant, que c’est réel, que ça m’arrive à moi. Et je l’ai, cette force. Je l’ai, parce que je n’ai pas le choix. Je l’ai, parce que je m’y attendais, je savais ce que je faisais. Mais j’avais toujours cet espoir qu’ils aient changé. Et bordel, par tous les mages, c’est dur. Parce que, juste, vraiment ? Vraiment, papa ? Vraiment, maman ?
De ces années de conditionnement par une famille intolérante, je garderai beaucoup de leçons. Ils m’auront énormément appris. Des règles de politesse et de bonne tenue, évidemment. Toutes ne sont pas fausses. Des centaines d’acquis intellectuels, des apprentissages importants. Qui me seront toujours utiles. Mais je sais surtout que je retiendrai la nécessité de la rébellion, le courage d’être qui je suis, la colère qui brûle au fond de mon ventre. Sasha et Adam Smith rejoignent Nath Elverod sur la Liste de ceux qui m’ont brûlée vive et à qui j’ai réchappé.
Tous, ils ont allumés un brasier qui ne s’éteindra jamais.
Pour l’heure, la joue brûlante, je me laisse aller à pleurer sur un banc.
FIN


[Thalia existe entre les échos]
[elle persiste, bien que les Mots l’aient abandonnée]
[elle persiste, bien que les Mots l’aient abandonnée]