Surveillance et demande appuyée

Sept 2045, en fin de soirée

L’enseignante y avait passé des nuits, des nuits à réfléchir, à penser. A savoir comment elle pourrait faire pour ne plus être celle qui est blessée mais celle qui blesse. Celle qui porte les coups, non physique mais psychique. Quand elle avait enfin trouvé ce qu’elle pensait être la solution. Elle avait tenté durant les mois d’été, de débuter son apprentissage seule : c’était peine perdue. Elle n’arrivait à rien et finissait par s’endormir sur les quelques ouvrages qu’elle avait pu trouver sur le sujet. Et puis, un jour, au détour d’un couloir, elle avait cru reconnaître l’homme qui déambulait dans le couloir menant au bureau de Kristen.

Toute l’école parlait des visites de la directrice : des étrangers qui allaient et venaient à leur guise, rendant souvent visite à la directrice et s’attardant rarement. Aidan Bowers semblait, visiblement, faire partie des étranges visites de Kristen. Peu importe, pour Joanne. La réputation en légilimancie du sorcier dépassait largement les murs de Poudlard. Lui, mieux que quiconque, pourrait lui apprendre, lui faire comprendre comment travailler. Comment chercher, au plus profond d’elle, cette aptitude qu’elle désirait tant pour mettre à genoux celui qui l’avait brisé. C’était égoïste mais elle avait besoin de ça : elle voulait le voir souffrir autant qu’elle avait souffert. Peut-être n’accepterait-il pas de lui apporter son aide. Mais si elle ne lui demandait pas, comment pouvait-elle être certaine de cette réponse ?

Alors, lors d’une nouvelle visite, Joanne avait surveillé les allées et venues du sorcier et elle l’avait attendu, dans le couloir attenant au bureau de la directrice. Peu importe le temps que prendrait leur entrevue, elle resterait là, adossée au mur, attendant de voir apparaître le sorcier. Et après ? Que lui dirait-elle ? Elle n’en savait rien. Mais ce dont elle était sûre, c’est qu’elle était au bon endroit, au bon moment.

Surveillance et demande appuyée
1. Joanne Taylor. La transfuge du Conseil.


La résistance… Aidan n’était pas le seul à la voir s’essouffler. Du haut de sa tour lugubre, rien ou presque n’échappait à l’oeil de Kristen, pas même le plus petit frisson de découragement. L’adversaire était bien organisé, beaucoup trop pour une résistance condamnée à se cacher entre les murs facétieux d’une école pour adolescents idéalistes. La résistance avançait à dos de tortue quand le Conseil des sorciers volait à dos de dragon ! La différence était si terrible que les consultations nocturnes se faisaient presque aussi rares que les plans sur les tables. On ne parlait plus sabotage, renseignement ou explosions à grande échelle, on parlait survit, risques grandissants et cachettes. On parlait Lignées. Aidan était d’avis de ferrer le petit poisson d’abord, mais Kristen était née pour courir après les monstres des profondeurs. La logique de Serdaigle face à la bravoure de Gryffondor. L'éternel choc des titans.

Les mains dans les poches, Aidan salua la gargouille enchantée au pied de l’escalier en colimaçon et sentit instantanément une présence dans le couloir attenant. Son hésitation ne dura qu’une fraction de seconde. Il s’arma d’un sourire tout en légèreté et bifurqua à l’opposé de cette présence féminine (à en juger par son parfum) en faisant mine de ne pas l’avoir remarqué. Il était bon acteur ; et même pire : il en était conscient. Sifflotant son air préféré en dodelinant de la tête, il poussa le vice jusqu’à attendre que cette chère madame fasse le premier pas alors seulement il s’immobilisa. Il ne se retourna pas tout de suite, non. Il savait déjà tout ce qu’il voulait savoir : cette femme avait désespérément besoin de lui sinon pour quelle autre raison l’aurait-elle espionnée au point d’attendre précisément le moment où il sortirait du bureau de Kristen pour l’aborder. Elle avait besoin de lui, mais qu’avait-elle à lui offrir ?

Aidan interrompit la mélodie et jeta un coup d’oeil par-dessus son épaule gauche. Joanne Taylor. La transfuge du Conseil. Voilà qui ne manquait pas de piquant… cette soirée allait peut-être s’avérer moins morose que prévue.

« Pendant un bref instant, j’en suis venu à me demander si Peeves ne s’était pas parfumé expressément pour me faire une frayeur, dit-il. En quoi puis-je vous aider professeur Taylor ? »

Surveillance et demande appuyée
Le pire, dans tout ça, c’est qu’elle aurait pu s’y préparer. Puisqu’elle avait omis la possibilité qu’il l’ignore délibérément, elle devait trottiner derrière lui. Lui, le plus tranquillement du monde, sifflotait à qui mieux mieux la faisant presque instinctivement lever les yeux au ciel. Ça commençait pas vraiment bien, s’était-elle dit alors que l’homme s’était arrêté net. Quand elle entendit son propos, elle fronça le nez. « Parce que Peeves se parfume pour faire ses blagues maintenant ? ». Elle aurait voulu rire mais son estomac était noué par la peur indicible. Le rejet, la honte. L’égo et la fierté étaient rangés au placard, sinon elle ne serait pas là. Mais tout de même. En plus, elle n’avait pas non plus l’impression de sentir un quelconque parfum particulier mais soit, là n’était de toute façon pas la question. « Sois plus pragmatique Joanne », se disait-elle pour se donner du courage.

« J’ai besoin de vous ». Moins pragmatique peut-être. « Enfin, j’ai besoin de vos connaissances et de votre aide dans un domaine particulier ». Oui, parce qu’elle n’allait pas de but en blanc crier à la volée qu’elle voulait qu’il l’aide à devenir légilimens parce qu’elle était tellement sotte qu’elle n’arrivait pas à faire le moindre exercice par elle-même. Et puis, ils étaient tout de même dans un couloir du château. Certes, peu fréquenté – le bureau qui logeait ici n’était pas innocent à ce silence désertique qui régnait en maître – mais tout de même. Plus bas, elle ajouta « J’ai conscience de ne pas être la seule à réclamer ainsi votre aide. Je ne suis personne pour vous, je le sais parfaitement mais je … ». Sa voix se brisa dans un murmure. Que pouvait-elle bien dire de toute façon ? « Mais j’ai besoin de vous pour détraquer mon père de l’intérieur ? ». On faisait mieux comme première rencontre.

Surveillance et demande appuyée
2. Comme le héros de son enfance, le brillant Arsène Lupin.


Toute sorte de gens réclamaient son aide. Aidan y était habitué. Il en avait même fait son fond de commerce quand il occupait encore les bancs de Poudlard. On avait toujours besoin d’un Legilimens, qui plus est d’un Legilimens aussi doué qu’il l’était. Ce n’était pas de la vanité, juste un fait. Certains brillent dans des domaines aussi variés qu’inutiles, lui était redoutable pour percer les mystères de la pensée humaine. La chance y était peut-être pour quelque chose — après tout ce don était relativement rare au sein de la population sorcière — mais Aidan n’avait pas atteint ce niveau de compétences en se tournant les pouces. Bien au contraire, la rigueur si chère aux Serdaigle l’avait poussé à travailler sans relâche, parfois jusqu’à l’épuisement, pour affiner sa maîtrise ; sans compter les innombrables heures qu’il avait consacrées à se documenter sur le sujet. Ce n’était donc pas tout à fait un hasard si les gens réclamaient son aide. Aidan était tout simplement le meilleur dans son domaine.

« Laissez-moi deviner, dit-il. Vous souhaitez détraquer votre père de l’intérieur ? »

Un simple contact visuel. Même la plus petite forme d’ascendant psychologique sur sa cible. Et le voilà qui entrait dans la tête de son interlocuteur (en l’occurence son interlocutrice), sans un bruit, sans laisser de trace, comme le héros de son enfance, le brillant Arsène Lupin. Manifestement, le professeur Taylor n’avait pas le moindre penchant pour l’Occlumancie. Il ne fallut qu’une poignée de secondes à Aidan pour comprendre l’intention de la jeune femme ; soit bien avant qu’elle ne franchisse clairement le rempart de ses lèvres. Elle souhaitait apprendre, comme tant d’autres avant elle. Elle était avide de savoir, de comprendre, et à travers ce processus, long et coûteux, de se tailler sa propre expérience. Au moins, ses motivations l’aideraient peut-être à maintenir le cap là où bon nombre de personnes finissaient tôt ou tard par baisser les bras devant la masse de travail.

« Surprenez-moi, dit-il en se tournant complètement. »

Il quitta son esprit à reculons, sur la pointe des pieds, sans qu’elle devine s’il était encore là ou non. C’était de loin la partie la plus amusante du métier : transformer l’ascendant psychologique en océan de possibilités rien que par le pouvoir de la suggestion. L’esprit humain aimait tant se faire des films.

« Mettons que vous soyez un Legilimens très puissant… disons comme moi ! dit-il. Que feriez-vous à votre père ? »

Surveillance et demande appuyée
La jeune enseignante est prise de court par les questions de Bowers, elle ne trouve aucun mot qui ne soit assez fort pour décrire ce qu’elle ressent. Elle se sent épiée, de l’intérieur et cette sensation la gangrène, telle une maladie incurable qu’elle ne peut retenir. Elle retient un soupir, des larmes perlent à ses yeux. « Vous … ». Vous êtes un monstre, aurait-elle pu dire. Vous vous délectez du malheur des autres, de ce besoin viscéral qu’ont certains à vouloir sauver leurs peaux. Mais elle reste bloquée, les mots restaient coincés dans sa gorge, une boule amère s’y étant formée. « Non » qu’elle articule péniblement. Elle ne veut pas le surprendre, elle veut le frapper, l’étrangler, le faire souffrir, elle aimerait faire disparaître ce sourire de son visage. Si seulement elle pouvait, si seulement il savait.

Forte de ses inquiétudes, de ses angoisses. Elle rebrousse chemin, secoue la tête, court presque dans le couloir, pour éviter le regard inquisiteur qu’elle sent peser sur elle. Elle ne veut plus ressentir ça, elle ne veut plus être attaquées, elle veut être celle qui attaque. Peu importe comment elle pourra s’y prendre, elle veut réussir. Peu importe les années d’apprentissage qu’elle devra mener, elle veut y arriver. Poussée par cette envie dévorante, elle ne s’arrêta que devant ses appartements, loin de cette sensation d’oppression qu’elle avait ressenti quelques instants plutôt. Quand, enfin, elle fut rentrée chez elle, elle souffla un bon coup et se jura de travailler d’arrache-pied pour réussir son ultime objectif de vie.


FIN DU RP