Des bouquins et deux êtres pas très malins
| ❝avec @Rogan O’Cathasaigh ⠀⠀⠀⠀⠀⠀⠀⠀⠀⠀⠀⠀⠀⠀⠀⠀⠀⠀⠀⠀⠀⠀⠀⠀⠀ ⠀⠀ ⠀⠀⠀MI-SEPTEMBRE 2044, BIBLIOTHÈQUE
Encore une journée pluvieuse [...]
⠀⠀Elio en avait vu beaucoup passer des journées comme ça, depuis la rentrée. Alors évidemment, son premier réflexe avait était d'aller se réfugier à la bibliothèque, comme d'habitude. Ce lieu qu'il connaissait depuis peu, mais avait déjà créé un attachement à ces grandes étagères en bois où séjournait la poussière, témoin du nombre d'années passées. Il aimait marcher à travers les rayons, effleurer chaque ouvrage du bout des doigts jusqu'à trouver celui dans lequel il se plongerait pendant des heures, faisant complètement abstraction du monde extérieur. Ouvrir un livre était pour lui ouvrir un nouvel univers, avec des champs de possibilités infinis, dans lesquels il pouvait se perdre autant qu'il le souhaitait. Généralement, c'était dans les moments où il avait le plus besoin de retrouver une stabilité émotionnelle qu'il se perdait le plus dans les histoires.
Qu'est-ce que je deviendrais, moi, sans ces pages ?
⠀⠀En cette fin d'après-midi, durant laquelle les derniers rayons du soleil se frayaient un chemin à travers les grandes fenêtres; il se tenait devant le rayon des romans Moldus, voulant retrouver un livre qu'il avait lu il y a quelques temps avant d'entrer à Poudlard. Pour retrouver quelques débris du monde Moldu qui - bien qu'il fut heureux de quitter - lui manquait quelque peu. Ses yeux parcourent le dos des livres, à la recherche de ce titre qui résonnait dans sa tête depuis quelques jours. Mais bientôt, il arriva à la fin du rayon sans trouver ce qu'il cherchait. Je demanderais à mes parents de me l'envoyer, pensa t-il, en soupirant. Il détestait ce sentiment de frustration lorsqu'il ne trouvait pas un livre et qu'on lui privait de ces heures à s'échapper dans les mots.
⠀⠀Alors l'aiglon voulut se changer les idées et se rendit à un autre rayon au hasard, cherchant sans vraiment chercher, quelque chose qui pourrait lui plaire. Et soudain, il entend une respiration ─ le silence de la bibliothèque est si présent que l'on entend chaque battement de coeur ─ et se retourne. Elio pose les yeux sur un jeune garçon. Celui-ci est plongé très profondément dans un livre, ses longs cheveux bruns retombant et laissant à peine apparaître son visage.
Il est différent.
C'est la première chose à laquelle Elio pense. Il ne sait pas précisément pourquoi. Il ne sait pas comment. Mais, il ne cesse d'y penser.
⠀⠀Alors ─ et c'est une grande première, car d'habitude l'anxiété le prend avant qu'il en ait eu le temps ─ Elio fait un pas en avant, décidé à aller l'aborder. Qu'est-ce qu'il lui dirait ? Il n'en a aucune idée. Peut-être qu'il parlerait du beau temps ─ non, il pleut ─ ou bien qu'il l'interrogerait sur ce livre ─ même s'il n'a aucune idée de ce que c'est ─ mais c'est comme si sa conscience lui disait de faire quelque chose, et qu'il le regretterait sinon. Il fit un deuxième pas, plus lourd cette fois, laissant échapper un soupir, et se mordit la lèvre de colère. Car il eut l'impression que la terre entière l'avait entendu, qu'il avait fait trembler le sol, et que d'un instant à l'autre, celui qu'il était en train d'observer avec une obsession étrange se retournerait vers lui, et le prendrait en flagrant délit. Là, il tomberait en miettes, car ce qu'il déteste le plus au monde, c'est qu'on le voit étant vulnérable.
⠀⠀A quoi ressemblait-il à l'instant présent, le regard paniqué, les mains suantes, la tête bourdonnant de pensées toutes plus absurdes les unes les autres ?
Fermer les yeux avant l'assaut final.
Des bouquins et deux êtres pas très malins
Décidément, comme il était bon de se retrouver dans un endroit aussi quiet. Sans bruits turbulents pour déranger les esprits, si ce n'est les discrètes respirations des élèves, les bruits de pages tournées ou le griffonnement des plumes sur les parchemins. Le garçon se demandait même si le bibliothécaire O'Lake ne trouvait pas cela bizarre qu'un élève rentre et sorte de manière inquiétante, et plus d'une centaine de fois, tous les jours. Il y était peut-être habitué. Après tout, nous sommes à Poudlard. Comme toujours, le Serdaigle était en train de lire. Mais cette fois, ses pupilles miroitaient les écritures difficiles d'un bouquin dont la couverture faisait défaut au paysage des vieux grimoires et des livres de cuire. Ses mains en dessous cachaient le titre de celui-ci, mais l'on pouvait quand même y discerner l'auteur : Épicure.
Alors, venait-il dans un lieu aussi sain que la bibliothèque pour y rechercher cette ataraxie, cet état de béatitude absolue, l'hédonisme entre son esprit et sa raison ? Peut-être que, en lisant les récits aussi mystérieux que ceux de la philosophie moldue, il allait y trouver une réponse à ses questionnements ? Son corps et sa psyché imperturbables, il se tenait debout depuis maintenant une demi-heure à la fin d'une rangée de livres qui s'élevait jusqu'au plafond. Les yeux plissés, il tentait tant bien que mal de déchiffrer les mots complexes, beaucoup trop compliqués pour un élève de première année. Ses cheveux qui tombaient en cascade devant ses yeux ne l'aidaient pas non plus, à vrai dire.
L'ascèse ? Ne serait-il pas au bord de l'érémitisme ? La bibliothèque, ne serait-elle pas sa crypte où son état sensible et intelligible se confondraient pour ne faire qu'un ?
Arrivé à la fin de la phrase qu'il était en train de lire, une sensation désagréable lui parcourut l'échine. Il le savait, il ne la connaissait que trop bien : quelqu'un, à ce moment même, le regardait. Pourquoi alors attirait-il le regard d'un autre sorcier ? Peut-être que cette même personne pensait que le Serdaigle était beaucoup trop bizarre, à lire un livre aussi inutile que celui-ci, à se tenir aussi droit à s'en tordre le dos ? Il hésitait. Devait-il relever la tête pour savoir qui, ou quoi, avait osé ébranler son extasie littéraire ? Ni une, ni deux, il releva la tête.
Et il croisa son regard, celui d'un être tout aussi singulier que lui. L'éphèbe, vil tentateur, contemplait maladroitement, de ses yeux frappés par un océan de foudre, le visage maintenant flamboyant de Rogan qui semblait vouloir crier à l'aide. On n'est pas dans un musée, et encore moins ne suis-je pas une statue, se dit l'Aiglon, complètement décontenancé. Il abattit le livre sur son visage et, sans plus long discours, s'enfuit à l'aveugle. Contournant les étagères et les rangées, pourfendant les faibles lumières d'un jour pluvieux pénétrant par les hautes fenêtres, zigzaguant entre les allées, il laissa tomber derrière lui la dernière chose au monde qu'il aimerait perdre : son livre où il écrivait moult poèmes et pensées privées. Rogan se dissimula derrière un rayonnage sur le domaine de l'Astronomie, toujours alarmé par cette agression inconsciente.
Elle chantait de si belles cantiques,
Si belle à rendre mon esprit alchimique.
Si belle à rendre mon esprit alchimique.
Des bouquins et deux êtres pas très malins
@Rogan O’CathasaighIl est vrai que parfois, l'être humain peut avoir des comportements dénués de sens, auxquels on ne s'attend pas. On a choisi de nommer ce phénomène "impulsivité", et c'est ce qui fait toute la particularité du genre humain : les émotions ne sont jamais une ligne droite continue qui peuvent être dictées par des moeurs.
Ici, encore une fois, ce phénomène s'observait chez le jeune Serdaigle, qui sans même savoir pourquoi, se mit presque à courir dans la bibliothèque, perturbant cette envie de calme qu'il était venu retrouver. Tout s'était passé très vite; l'inconnu qu'il fixait s'était retourné - comme il l'avait imaginé - arborant un regard confus, et en à peines quelques secondes il avait eut le réflexe quelque peu étrange de se lever, et s'enfuir. Littéralement, s'enfuir. Comme on le fait devant un danger. Elio s'était retrouvé seul, face à cette table où une fraction de seconde plus tôt, était installé ce jeune garçon intriguant. Un silence encore plus pesant que celui de la bibliothèque s'était installé entre lui et cette table, tous deux témoins de ce moment au ton embarrassant.
Suis-je le danger que l'on redoute ?
Cela eut à peine le temps de traverser son esprit, car quelque chose d'autre prit le dessus : encore cette impulsion que les humains ont lorsqu'ils laissent leurs émotions les contrôler plus qu'ils ne les contrôlent. C'est ainsi que l'aiglon se mit à suivre ce qui attisait sa curiosité. Il n'avait pas pu voir son visage correctement car le jeune garçon s'était enfui trop tôt, et il voulait savoir. Savoir des choses qu'en temps normal, il n'avait que faire. Mais aujourd'hui, tout semblait différent.
Il alla de rayon en rayon, cherchant toujours à atteindre cette personne, cette ombre fuyante qui semblait se déplacer à la vitesse de la lumière. À vrai dire, Elio commençait à réaliser que c'était vraiment étrange de suivre quelqu'un comme ça. Alors, dans l'effervescence du moment, il réfléchit à des excuses, des mots qui justifieraient ce comportement inhabituel. Soudain, entre deux rayons, il faillit trébucher sur un petit objet. Il se baissa pour attraper le coupable de cette presque-chute : un livre. Il l'ouvrit instantanément - étant dans une bibliothèque, il pensait que ça devait être un livre comme les autres - et vit griffoné, des écritures, des mots, des phrases qui couvraient les pages. Il lut une phrase, mais tout en lisant, réalisa que ce n'était pas un livre de la bibliothèque. Vu l'écriture, c'était celui d'un élève. Soudain, son souffle se coupa. Elio voulait se frapper intérieurement. Ce carnet devait appartenir à l'inconnu qui avait fui, et lui était en train de le lire, de faire irruption dans son intimité, alors qu'il ne connaissait même pas son prénom. Refermant l'objet d'un coup sec, s'en voulant beaucoup, il reprit sa recherche, cette fois plus calme, ayant un but en tête. Peu à peu, il retrouvait son état dit "normal", sa tête ne bouillonnait plus, ses pensées ne s'entrechoquaient plus. Au moins, il avait trouvé son excuse.
Elio arriva dans la section divination, qu'il connaissait peu, mais toujours aucune âme à l'horizon, hormis les quelques élèves qui travaillaient encore. Enfin, il n'y avait pas l'âme qu'il recherchait. Prêt à abandonner, car ces quelques minutes avaient été bien trop éprouvantes pour lui, le jeune garçon décida d'en profiter, et d'emprunter un livre sur la divination. Après tout, il n'y connaissait rien, et il avait besoin de changer les idées, avec n'importe quoi. Il s'empara d'un gros livre, le retira de son étagère, et son corps entier se paralysa. De l'autre côté, à travers la fente qu'avait créée l'absence du livre, il le vit. La source de toute cette curiosité hors-du-commun, dont il ne savait la cause. Semblant s'agripper à son livre comme s'il allait le sauver, l'inconnu aux cheveux bruns avait encore ce regard emprunt de peur. D'ici au moins, bien que ce n'était qu'à travers des livres, Elio pouvait l'observer. C'était également un Serdaigle, qu'il avait probablement déjà dû croiser dans les dortoirs. Il avait toujours - évidemment - ses longs cheveux, qui cette fois étaient dégagés et laissaient apercevoir le reste de son visage. Celui-ci semblait peint de diverses émotions, qui bataillaient entre elles pour dominer ce faciès perdu.
Il n'avait pas envie d'utiliser de mots, de peur de dire quelque chose qui le ferait passer pour quelqu'un d'encore plus étrange. Alors l'aiglon déposa le livre appartenant à l'autre sur l'espace vide d'où il le regardait, et tapa légèrement sur la couverture pour lui signaler qu'il lui rendait, espérant, contrairement à auparavant, que celui-ci se retournerait.
