Dérivation ++

Today was a pretty day
No disappointments
No expectations on your whereabouts
And oh, did I let you go ?
Did it finally show that strange things will happen if you let them ?
The Radio Dept. — Strange Things Will Happen
______
3 Avril 2046, Aube levante,
Edimbourg, Ecosse,
3ème année.


L’idée d’être privée de ta Magie te terrifie. Le sentiment d’être terriblement vulnérable, à la merci des éléments habite le fond de ton cœur depuis ton départ de l’Ecole. Et ces pensées cohabitent avec le dégoût de te découvrir dépendante de ta baguette, forcée de la savoir près de toi pour te sentir en sécurité. Ce morceau de bois que tu méprisais voilà plus de deux ans est devenu partie intégrante de ton être, un prolongement de ta main, l’expression de tes sentiments.
Réfugiée dans la musique pour ne pas songer à ce que l’on t’a confisqué, tu laisses ton archet glisser sur les cordes de ton instrument sans cesse. Les notes colorées qui s’envolent dans ton esprit te font un bien fou. Elles ne sont pas toujours belles, pas toujours justes, mais tu n’y prêtes guère attention ; elles sont seulement là pour te permettre de t’échapper.
Maë entre parfois, sans un mot, dans ta chambre pour t’observer. Elle sourit toujours en voyant le violon de Maman, reconnaissable entre tous, que tu tiens entre tes petites mains, et parfois tu surprends quelques larmes au fond de ses yeux. Elle aussi est touchée par ces sons qui lui rappellent son enfance ; elle aussi se laisse emporter. Est-ce leur couleur qui construit dans sa tête un paysage, comme dans la tienne, ou bien les souvenirs qui remontent en même temps qu’eux, qui la font s’envoler ?
Deux fois déjà, elle s’est approchée de toi avec, dans sa main droite, son instrument à elle. Deux fois déjà, elle t’a accompagnée des douces notes de sa flûte, et c’étaient de beaux moments que vous n’aviez plus vécu depuis bien longtemps.
Le reste du temps, elle se contente de s’asseoir à même le plancher frais et de fermer les yeux, le soleil venant parfois jouer dans ses longues mèches enflammées.

Lorsque tu ne joues pas, ce sont les sons qui jouent en toi. Ta tête résonne toujours, comme rarement elle l’avait fait auparavant, et entendre sans cesse toutes ces mélodies t’aide beaucoup. Tes pensées sont ainsi moins douloureuses, moins violentes, elle te laissent enfin en paix.
Rassurée de voir que ta sœur a cessé de vouloir à tous prix connaître Petite Ombre, qu’elle a cessé de fouiller tes affaires pour lire ses mots et que ses questions ne te harcèlent plus, tu la laisses se rapprocher chaque jour un peu plus de toi. Ses lettres sont plus froides que ses mots ; tu préfères l’entendre te parler plutôt que la lire. Elle est plus douce lorsqu’elle parle, moins intrusive et brusque ; elle accepte le silence et paraît même apprécier lorsqu’il s’étire entre vous. N’ayant plus à subir ses yeux emplis de haine ou de pitié, voire de culpabilité, croisant à présent un regard vert d’eau aimant et calme, tu te sens bien à la maison. Tu voudrais y rester encore un peu pour rattraper le temps perdu depuis Septembre, pour qu’elle te parle de tout et de rien, pour avoir ces conversations sans grand intérêt mais si agréables.

Vous êtes allées marcher deux fois déjà, depuis ton retour. Déambulant dans la vieille ville, allant jusqu’à aller contempler le château qui vous a toisées, de haut de sa colline. Vous avez seulement apprécié l’air frais sur votre visage, les voix des quelques personnes que vous y avez croisées, le soleil qui commençait à réchauffer les pierres des bâtiments. Quelques mots échangés sans doute, mais tu n’en gardes aucun souvenir ; tu sais seulement que ces instants étaient doux, et que la présence de ta sœur près de toi était presque rassurante.
Redécouvrir la ville et son architecture si intéressante, constater les changements qui s’y sont effectués depuis ton départ pour l’Ecole, était à la fois agréable et angoissant. Les nouveautés t’ont fait peur, et forcée de faire face à l’avancée du temps, tu t’es sentie submergée.

Aussi, mise à part cette annonce qui t’a privée de ta Magie durant ton séjour à Edimbourg, tu trouves tout beau. Heureuse de te sentir enfin chez toi dans cette maison qui t’a vue grandir, heureuse de savoir les bras de Maë toujours ouverts pour t’accueillir et sécher tes larmes lorsque les cauchemars te réveillent au beau milieu de la nuit.
La seule lueur grise dans ce paysage de couleur vives serait sans doute ton père. Ton père et sa blessure infligée par la mort de Maman, ton père dont la solitude coulait à présent de source. Ton père qui, sans prévenir, a décidé d’autoriser une autre femme à entrer dans sa vie – et dans la vôtre.
Il affirme qu’elle est gentille, qu’elle mérite votre amour. Il affirme que lui, il l’aime, et que, si ce n’est pour elle, pour lui, vous pourriez faire un effort. Accepter de croiser son regard, lui adresser quelques mots lorsqu’elle vient dîner, un sourire de temps à autres ; impossible. Le sentiment de trahison est toujours bien trop vif, et tu lui as fait comprendre lorsque, le soir de ton arrivée il a annoncé qu’elle désirait te rencontrer. « Et Maman, alors ? », que tu lui as balancé. « Tu l’as oubliée ? T’as osé faire ça ? » Pleine de colère, de ressentiment, c’est à lui que tu parles le moins possible maintenant, lui que tu refuses d’embrasser le soir avant de te coucher, que tu évites. Il n’essaie pas d’avoir un quelconque contact avec toi, se contente d'attendre que les flammes de ta rancoeur s'éteignent.

Ce matin, le ciel est bleu. Le monde est doux, Papa absent et la mélodie rougeoyante de Maë résonne dans la maison. Tout va pour le mieux, ton esprit est reposé et l’angoisse n’a pas perturbé ton sommeil.
Le visage dénué de toute expression, les pensées dérivant tranquillement, tu laisses ton regard parcourir ta chambre. Cherchant une occupation sans doute, un élément à ajouter au tableau tranquille qui se dessine.
L’étui du violon, soigneusement posé dans un coin, quelques livres sur la table de chevet, d'autres babioles qui t’aident parfois lorsque tout te semble sombre. Tes yeux pâles, parfaitement secs, s’arrêtent finalement sur le bureau où trône une plume. Une hésitation, et puis tu t’avances vers l’objet qui retient ton attention. C’en est une jolie ; noire d’encre, brillante. Et dessous, une feuille de parchemin. Un petit sourire vient effleurer tes lèvres l’espace d’un instant, tu t’en empares.

Sur la palier, tu entrouvres brièvement la porte de Maë pour lui murmurer un « J’sors ». Un acquiescement sous forme d’abaissement de paupières, et tu sors de la maison. Ton pas léger sur les pavés de la Ville, ton corps frêle et ta démarche souple, tu parcours quelques centaines de mètres. Le visage levé vers les toits des bâtiments, ton admiration pour leur architecture toujours renouvelée, tu inspires profondément pour te laisser envahir de cette atmosphère qui t’avait tellement manqué.
Le cœur léger, les lèvres largement étirées, tu déambules sans vraiment prêter attention aux Autres que tu croises de temps à autres. Seulement imprégnée de lieu qui a abrité toute ton enfance.
Dernière modification par Kyana Lewis le 4 avr. 2021, 19:09, modifié 1 fois.

• ‘til it seemed
that Sense was breaking through — •

ent‘r‘êvée

Dérivation ++
Sa démarche avait changé. C’était discret mais Hjúki l’avait bien assez vu se mouvoir depuis toujours pour déceler ce genre d’infime variance ces derniers jours. Ses pas s’alignaient autrement, il pliait différemment son corps lorsqu’il passait de l’assise à la stature. Pourtant, ces nouvelles manières de se déplacer n’avaient pas paru cacher quelque difficulté ou douleur, juste… ce n’était pas pareil. Comme si ses amplitudes s’étaient décalées et devaient suivre d’autres rotations qu’à l’accoutumée. Qu’est-ce que l’hôpital dans lequel il avait dû demeurer quelques temps au début de l’année avait soigné et modifié exactement chez son Opa ? Lorsqu’il lui avait été permis de lui rendre visite fin janvier, rongé par l’inquiétude, le savoir en vie et entier avait été un immense soulagement ; s’étant imaginé le pire jusqu’à enfin le voir mouvant, parlant. « Il est à l’hôpital. » Il n’est possible de faire une annonce aussi floue, apte à susciter les images les plus terrifiantes. S’en était suivi la période châtelaine de plus deux mois durant lesquels il n’avait pu se faire une idée visuelle de l’évolution de son état, de sa guérison ou rémission. Puis le retour retardé qui l’avait explosé à plusieurs titres, dès l’enlacement premier toutefois, il avait perçu la même Silhouette glissant autour de lui de façon… variée. En plus de ne pas avoir songé à demander de quoi il s’agissait, aurait-il seulement compris ?

C’est pourquoi, une fois son invitée écossaise partie, alors que son aïeul lui avait confié avoir reçu une requête de l’institution pour régler des détails administratifs, l’adolescent s’était aussitôt proposé pour faire l’aller-retour à sa place, désirant par le même coup récupérer son dossier pour enfin définir ce qui avait provoqué ces changements perçus parmi les contours de son Opa. Il avait au moins conscience que quelque chose dans sa constitution avait soudainement lâché à cause de la trop longue route, d’où les soins et la réparation nécessaire, et qu’il était impossible d’exiger de lui de refaire tel déplacement. Sûrement son jeune âge le garderait-il de subir pareil sort, surtout en s’appuyant sur les voies moldues en majeure partie, même si quelques sections avaient été accélérées magiquement pour arriver avant la fermeture. Muni des dérogations signées et d’une pochette de justifications il s’était présenté à ce guichet parmi les derniers du jour et avait dû faire montre d’une patience formidablement exemplaire pour s’assurer qu’en partant ne subsiste plus la moindre once de doute quant au caractère clos de l’affaire, avant de demander une copie physique du dossier consultable, ayant réussi à en obtenir l’autorisation manuscrite du sujet.

Empressé, le jeune homme aurait aimé se jeter sur ces pages pour les dévorer aussitôt, mais la lecture partielle aurait été peu informative alors que la fatigue du trajet lui ravissait sa concentration. Évidemment, il n’avait pas prévenu la seule résidente de la ville qu’il connaissait, cette quête était la sienne propre, et il n’aurait pas souhaité en partager la moindre parcelle : cela ne concernait que lui seul et son Opa. Il avait donc réservé une chambre pour la nuit, escale nécessaire pour revenir chez lui en forme le lendemain. Sitôt les documents récupérés, il avait donc rejoint ce bâtiment de passage pour y entamer un repos précoce mais essentiel, l’épuisement ayant pris le dessus au point de ne pas avoir à faire d’effort de patience quant au fait de repousser sa découverte des informations recherchées. Cette tombée en l’Érèbe avancée par rapport à ses cycles habituels avait eu pour conséquence un éveil tout aussi avancé, il n’avait pas même laissé à Éos de le frôler.

Dispos, il récupéra les feuillets que ses doigts fébriles agitaient, présentant à sa vue des fragments de cette langue médicale barbare qu’il n’avait jamais réellement côtoyée jusqu’alors. Prêt à comprendre ce que son Opa avait fait très exactement lors de son dernier déplacement qui ait exigé une intervention chirurgicale. Qu’est-ce qui s’était détraqué, est-ce que cela avait été pleinement ou que partiellement réparé ? Diable, tous ces mots… Le jeune homme essayait tant bien que mal de s’accrocher aux termes évocateurs et qu’il comprenait, avec la désagréable impression répétée de tomber régulièrement en des gouffres à chaque suite de lettres qui ne lui suscitait rien de net. Opa était-il au moins au courant du mal qui l’affectait, qui l’avait affecté ? Serait-il capable de déchiffrer la teneur des informations que recelaient ces documents ? Non, ce qui était entre ses mains devait pouvoir fournir toutes les réponses, si seulement il parvenait à passer outre les barrières de ce qui lui était encore étranger. En avançant, il tomba sur un schéma, une représentation simplifiée d’un corps dévêtu orné d’une croix supposée marquer le lieu de l’intervention. Le dessin apporterait-il plus de clarté que tout ce bla-bla lui rappelant les comptes-rendus qu’il devait parfois produire pour les enseignants ? Les médecins avaient-il le même manque d’entrain à produire de tels résumés de leurs faits et actions que les étudiants ? Se concentrant sur cette figuration de corps, Hjúki scrutait ces traits beaucoup trop épais pour désigner une zone parfaitement délimitée. Comment savoir s’il s’agissait des cuisses, du fessier, du bas-ventre, de quelque élément interne situé quelque part au milieu de tout ça ? Tournant les pages, il remarqua qu’un mot inconnu revenait souvent, était-ce la partie concernée ? Celle qui avait été… réparée ?

Posant les doigts sous ces lettres mystérieuses, l’adolescent fronçait les sourcils en tentant de trouver lui-même ce que ce pouvait bien être. L’étymologie ne l’aidait même pas : ce qui se tient devant. Techniquement, ça pouvait laisser de possible toute la moitié du corps qui n’était pas derrière. Est-ce qu’il avait aussi cette chose dans, devant, sur son corps ? Il n’en avait pas la moindre fichtre idée. Ne devrait-il pas savoir de quoi il était composé ? Levant sa main en l’air au-dessus de son buste jusque ses jambes, il se demandait si par geste il passait au-dessus de cet élément. Serait-ce le cas, il n’était toujours pas aidé. Ah ! Douloureuse impuissance contre laquelle il n’était pas sûr d’avoir les armes pour la battre.

Le jour se levait, il avait pu intégrer la majorité, mais demeurait hanté d’immenses zones d’ombre. S’attarder ne servirait à rien, autant prendre l’air pour se donner le temps de réfléchir et s’éclaircir les idées. Il ne savait pas encore s’il oserait venir une seconde fois à l’hôpital juste pour leur demander de lui expliquer tous les termes qui lui échappaient. Ce serait le meilleur moyen de montrer sa particularité, il était persuadé que les moldus de son âge savaient ; et même si ce n’était pas le cas, il était au courant que dans pareille situation presque tous avaient un petit boîtier à informations contenant des dictionnaires de toutes sortes, dont médicaux pour lever le voile sur quelque ignorance. Il n’avait accès à rien de tout cela, frustré devant un mur impénétrable avec les outils à sa disposition. Diable, l’éducation sorcière formait de véritables ignares. S’il connaissait une autre langue que l’anglais, c’était bien grâce à Opa. Au château seuls de rares domaines magiques comptaient ; au point de considérer qu’il ne servait à rien de s’ouvrir aux autres pays et même aux autres formes de magies. Pire que cela, la culture occidentale avait arbitrairement décidé de parler à sa magie en latin, mais il ne leur était même pas enseigné cette langue ancienne. Autrement dit, la plupart énonçait des suites de syllabes sans sens trouvées par autrui, contrôle illusoire de ses pouvoirs. Pour Hjúki, il était essentiel de savoir très exactement ce qu’il demandait à son énergie, en quels termes, en apposant quelles nuances, quelles précisions par la langue. Et bien sûr, la lacune, la béance qu’il percevait présentement : pas de cours d’anatomie, même rudimentaire. Il était tout bonnement incapable de nommer toutes les parties internes de son corps, sauf celles entrées dans le langage courant. Avoir le dossier détaillé ne lui servait à rien dans ces conditions.

L’adolescent connaissait aussi aux langues étrangères l’aspect libérateur qu’elles procuraient lorsque prononcées dans un milieu où elles n’étaient pas compréhensibles. Ce qu’il en voulait aux failles de l’enseignement de son école ; tellement lui faisait défaut. Faisant voler ses Perles-de-Nótt sur les passants qui parcouraient aussi la ville, s’arrêtant sur une enfant au loin, il se surprit à l’envier. Si elle était moldue, elle avait probablement des connaissances auxquelles lui n’avait pas accès. Elle était même susceptible de mieux comprendre que lui les pages qu’il avait parcourues. La rue n’est pas très fréquentée, quelle est la probabilité qu’elle comprenne l’allemand voire le sorcier ? Il pourrait évacuer sa frustration en deux mots, qui n’auront de sens que pour lui, c’est le lieu parfait. Interrompant la fluidité de sa marche, il marque son exclamation d’un petit bond.


« Verdammtes Poudlard ! »

Maudit château. Toutes ces années pour ne rien savoir des essentiels de l’existence ?
Dernière modification par Hjúki Anastase le 12 avr. 2021, 20:22, modifié 2 fois.

Dérivation ++
Légèrement aveuglée par la lumière chaque minute un peu plus forte du Soleil qui s’élève par-dessus les toits, tu rabats ton regard sur le pavé que tu foules. Disposé de manière régulière, marcher dessus t’emplit d’un bonheur indicible. Pas d’angle qui dépasse, sur laquelle la plante de tes pieds s’appuierait douloureusement, encore légèrement humide des quelques averses des jours précédents, sa couleur sombre s’oppose à la clarté du ciel, du jour. Ce pavé, détail sur lequel bon nombres d’yeux n’avaient pas trouvé intéressant de s’attarder, prend à présent une importance capitale dans ton cœur. Tu t’étonnes de n’avoir jamais vraiment pensé à ça durant toutes ces années, de ne pas l’avoir fixé en Février dernier, lorsqu’Holloway t’accompagnait. Il fait partie intégrante de ce Tout qui fait d’Édimbourg la seule ville que tu admires réellement.
Avec ses vieux bâtiments inclinés vers la rue, ses quelques façades étrangement colorées, si vives, qui détonnent sur le grès des autres, ses sublimes falaises qui la bordent, elle impose sa présence. T’y trouver te fait du bien, comme si elle partageait avec toi un peu de sa puissance ; tu retrouves de l’assurance en parcourant au hasard ses ruelles, délaissant les avenues les plus fréquentées. Ton dos se redresse, ton menton se lève légèrement, et tu parviens presque à soutenir le regard des gens, lorsque tu y penses.

La démarche presque féline à présent, tu avances avec fluidité, d’un pas qui montre que tu sais où tu vas. La rue monte, mais la respiration tranquille tu continues d’avaler les mètres qui te séparent du Château. Les heures d’entraînement où, penchée sur ton balai, le souffle court, tu serrais de toutes tes forces la balle de cuir ont payé : à présent, ton corps frêle mais musclé avance sans effort, et tu ne sens même pas tes jambes commencer à chauffer.
Toutes ces futiles constatations, ces ressentis que tu perçois et qui proviennent d’un peu partout, cette brise sur ton visage, les visages sans nom des passants que tu croises, mais que tu te surprends à admirer, tout ça forme dans ton esprit une jolie mélodie. Comme pour reproduire le moment de joie simple, de vie sans peur de l’Après, tu composes une musique aux notes simples qui s’élèvent en envolées vertes pâles et que tu t’entends fredonner.

Tes traits s’éclairent, et heureuse tout simplement, tu t’arrêtes au milieu de la route qui mène à l’imposant édifice. Intimidée par ce que la pierre dégage, par la falaise sur laquelle il se tient, tu restes une minute silencieuse, à le contempler. Quelques similitudes avec l’École qui accrochent ton regard – sans doute le roc sur lequel chacun des deux bâtiments se dresse – mais rien qui ne mérite d’être noté. L’une très élancée, avec ses innombrables tours et tourelles ; l’autre qui se dresse d’un seul bloc, entouré de belles murailles. L’une ancienne mais propre, l’autre qui semble survivant, avec sa pierre tachée de suie.
Tu finis par reprendre ta marche, tranquillement, toujours perdue dans cette étrange rêverie qu’amène la joie. Tu redescends vers la ville, t’engouffres dans une ruelle très peu éclairée par le Soleil timide. Les ténèbres ne t’effraient pas, non ; tu les connais bien trop pour les craindre. Tu frôles du bout du doigt l’un des murs, un peu humide, ne peux t’empêcher de sourire une nouvelle fois, sans raison.

Te surprendre à songer que parcourir toutes ces rues en tenant dans ta main celle de Petite Ombre serait incroyablement doux te fait froncer les sourcils. Tu voudrais l’avoir près de toi en cet instant, pour lui montrer toutes ces caches secrètes où vous jouiez enfants avec Maë, tous ces lieux qui ont forgé tant de souvenirs, pour lui faire visiter les sombres passages qui sont tes endroits favoris, pour lui faire toucher du doigt ton enfance durant un instant.
Mais l’Enfant qui a fait fuir tes ténèbres intérieures, qui a contribué à la joie que tu enlaces en ce moment, qui t’a tant aidé et à laquelle tu as pensé tout l’été n’est pas là. Elle est sûrement chez elle, avec ce père qui la prend pour une gamine et ce fantôme de frère qui doit toujours hanter sa maison. Alors, pour ne pas te laisser envahir de mélancolie, tu te remets à fredonner, comme pour faire fuir les démons.


« Devil Town’s colder’n the summertime, I’ll lose my mind at least a thous’nd times... »


Les paroles s’emmêlent mais ce n’est pas grave. Les notes qui résonnent seulement dans ta tête accompagnent tes lèvres qui bougent doucement et ta voix qui résonne, cristalline, dans la portion de ruelle où tu t’es arrêtée sans te rendre compte. Un peu plus éclairée mais elle aussi très peu peuplée, elle t’entoure de sa présence bienveillante.
Sans doute les quelques passants qui se tiennent légèrement devant toi, ou légèrement derrière, entendent vaguement ce que tu prononces, ces mots qui ne trouvent de sens que dans ton esprit. Mais même lorsque cette pensée s’impose à toi, tu ne te laisses pas impressionner ; ce qu’ils pensent des mélodies qui dansent dans ton esprit n’a aucune importance, il n’y a qu’elles qui comptent.

Tu voudrais laisser tes doigts danser sur le manche de ton violon, pour accompagner tes pensées. Ou entendre le souffle de Maë jouer dans sa flûte, pour t’aider à construire ce paysage que tu aimes tant.
Mais au lieu des sons que tu rêves d’avoir dans les oreilles, ce sont deux mots qui s’engouffrent et percutent les pierres des maisons. Un que tu oublies une demi-seconde après l’avoir entendu, l’autre qui te fait te retourner violemment, des vestiges de ta torpeur passée encore présents sur le visage.

C’est un garçon qui a craché ça. Un grand, avec des cheveux sombres qui semblent balayer son visage et des yeux qui, de là où tu te tiens, semblent durs. Un grand, comme l’autre crétin de préfet que tu avais croisé ici voilà plus de deux ans, mais qui est bien plus impressionnant que ce dernier. Et, à priori, un autre élève qui, par un hasardeux coup du destin, a décidé de marcher dans cette même rue, à la même heure que toi. L’idée de te trouver avec un autre écolier fait palpiter ton cœur un peu plus vite mais, anxieuse, tu ne bouges pas. Tu te contentes de le fixer, les sourcils froncés, avec tes cheveux mal démêlés qui illuminent ton visage. Et puis, après une longue hésitation, tu finis par marcher vers lui.
Sans même réfléchir, tu entrouvres les lèvres pour lui parler, en modulant le son de ta voix.


« C’est.. c’est quoi qu’t’as dit ? »


Ta question est stupide, et tu t’en rends compte après l’avoir prononcée. Ses mots résonnent encore dans ton esprit, et lui sait très bien ce qu’il a dit. Aussi, presque avec empressement, tu murmures à nouveau.

« T’es d’là bas, toi aussi ? »


Et puis, réalisant qu’il est encore plus âgé que ce que tu imaginais, tu t’interromps. *Qu’est-ce qu’il fout là ?*
Soudainement gênée et incapable de planter tes yeux de glace dans les siens malgré ta volonté, tu finis par contempler le mur derrière lui.

• ‘til it seemed
that Sense was breaking through — •

ent‘r‘êvée

Dérivation ++
À l’envers. Les petits sursauts qui entrecoupent parfois sa marche provoquent toujours ce renversement, cette période où les pas semblent ne plus s’enchaîner dans le bon sens. Son bond n’a pas fait exception, le désaxant. Il est plus usuel de taper du pied depuis une position statique, mais le mouvement ne l’a pas dissuadé de perpétuer son habitude. Il pourrait sauter à nouveau pour compenser et rétablir l’ordre, ce qu’il fait indirectement en avançant à deux reprises, successivement, la jambe opposée. Jurer à l’air, dans cette rue de pierres lui rappelant par les échos renvoyés celles qu’il maudissait, avait accompli un partie de ce qui était escompté. Un fragment du surplus s’était échappé, infime délivrance, nivellement des eaux tel que permis par l’écluse. Pourtant, même les élèves débordant de Vagues n’avaient eu le pouvoir d’éroder les pierres du château jusqu’à ce jour. Tous les mots qu’il serait capable d’épandre au sujet du château seront condamnés à l’impuissance ; Rowena n’avait pas idée de ce que deviendrait son sanctuaire alors qu’elle lui avait offert l’indestructibilité. L’Architecte aux secrets sans doute à jamais perdus. Si Poudlard tenait toujours debout grâce à ses arts non partagés, non reproduisibles ; si le Ministère était déjà tombé, ce pouvait déjà apporter une note d’espoir. Les autres institutions sont vouées à s’effondrer, jusqu’à celle qui tenait désormais son égide sur les terres britanniques. Le château suscitait des pensées contradictoires en l’esprit de l’adolescent qui était à la fois admiratif et révolté ce qui pouvait être considéré comme remarquable durabilité ou vaseuse stagnation selon le prisme. Pouvait-il se rêver en nouveau Dédale, même si la maison des architectes lui avait été refusée ? Refaire le Monde, par ses humbles mains humaines et non divines. Non moins porteuses d’une Puissance muante comparable à celles des entités contées au sein des récits des origines.

Trop occupé à scruter les méditations qui s’accumulent dans sa tête, il n’a pas réaliser que ses mots auraient pu avoir un autre impact que l’indifférence générée la plupart du temps par des paroles insensées – toutes les excentricités sont représentées dans cet espace aussi indéfinissable que sont les veines et artères d’une ville, les renflouements périphériques de son Cœur battant – au pire une méfiance poussant à faire un détour pour ne pas approcher de trop près la source instable, potentiellement dangereuse. Il n’a pas senti une attention se porter sur lui et l’approche amorcée par une enfant en sa direction ne connaît d’abord aucune explication simple. Aurait-il affaire à une collégienne germaniste choquée par le débordement de sa langue mais ignorant absolument l’élément sur lequel il s’était défoulé ? Ce serait alors l’étonnement ou la curiosité qui la guideraient… Le jeune homme n’est pas disposé à se justifier, aussi jeune soit-elle, aucun adulte n’a la capacité de contrôler parfaitement ce qui sort de sa bouche. Un tel soin n’est pas exigible, il s’agit là d’une responsabilité toute relative. Il n’est pas plus disposé à inventer des considérations crédibles sur la langue allemande pour justifier le second nom. Après tout, nombre de propriétés privées n’ayant pas même l’envergure d’un château obtiennent des dénominations de domaine ; il n’a aucune raison de s’embêter, quelles que soient ses intentions. C’était anodin, point.

En fin de compte, c’est bien son juron qui a interpellé la petite fille qui est arrivée à sa hauteur pour l’interroger et un second n’est pas loin de quitter ses lèvres en retour, retardé toutefois par la seconde question qui le fait jaillir dans un tout autre ton.


« Verflixt ! »

Et zut. S’il n’y avait eu que les premiers mots, il n’était même pas sûr qu’il se serait répété, mais cela aurait confirmé qu’il avait affaire à une moldue ; et il aurait pu lâcher la question qui le brûlait, prétendant être dans un piètre établissement où les professeurs avaient grand peine à parcourir le programme, induisant d’immenses méconnaissances. Aurait, qui sait, déversé tous les ressentiments qu’il nourrissait à l’égard de Poudlard sous couverture d’évoquer un pensionnat anonyme. Tenté d’arracher quelques précisions sur la façon dont des enseignements étrangers à la magie pouvaient ouvrir sur le Monde. Mais si elle avait identifié le lieu à sa simple dénomination, elle était bien moins susceptible d’être la porteuse de ses réponses tombée de nulle-part. Et zut, donc. Essayant tant bien que mal de repousser son impérieuse envie de découvrir ce qu’était l’inconnu qu’il avait découvert en lettres en ce jour – What the hell was this ? – il se retint de demander de but-en-blanc ce qu’était cette partie en avant aux obscures défaillances.

« Hum, autant que toi. »

Comme ça, de toute façon, ils sont du même côté. Il perçoit à peine son regard fuyant, alors que ses Perles-de-Nótt se sont posés sur la chevelure qui encadre son visage. Il aime bien cette teinte. Lumineuse, plus encore que le blond à son goût. Cependant, la surface est aussi capable de tromperie, et il s’interroge sur sa lumière. Si porteuse, une Lucifera. Pourquoi n’est-il pas fichu de voir rien que des cheveux roux et de passer à autre chose comme tout le monde ?

« T’es lumineuse ? »

Ça avait juste franchi la barrière de ses lèvres, sans songer aux répercussions, déclaration de pure spontanéité.

Dérivation ++
La question s’enroule sur elle-même, se vrille, s’envole dans l’air encore frais pour dépasser les toits d’ardoise. Tu ne la regardes pas disparaître et s’éteindre, préférant contempler les complexes motifs qui s’étalent sur le mur dans le dos de l’Autre. De l’Inconnu. Tes pensées, obnubilées par l’idée fixe qui tourne en boucle dans ton esprit depuis qu’il a craché ses mots, ne se concentrent sur rien d’autre. De temps à autres, sans t’en rendre compte et pour rythmer tes pérégrinations mentales, tu te laisses monter sur la pointe des pieds, pour redescendre aussitôt. Le garçon occupe ton cerveau, mais la réalité, où il se tient près de toi, n’est plus vraiment qu’un détail ; elle n’existe presque plus. Seule compte l’éternelle interrogation-en-pensée qui a suivi tes paroles et qui t’empêche de continuer ta route, de te remettre en marche.

Que fait-il là ? Peut-être est-il en vacances ici. Peut-être a-t-il, lui aussi, de la famille dans ta Ville, des connaissances qu’il vient rencontrer – comme toi, finalement. Peut-être est-il de passage, peut-être visite-t-il
*p’têtre qu’il a besoin que quelqu’un lui indique le chemin pour retourner à l’École*, peut-être a-t-il perdu la raison et s’est égaré dans le dédale de ruelles. Un nouveau sourire sans sens vient illuminer ton visage, mais tu le réprimes bien vite – ses cheveux sombres t’effraient un peu, quand tu y penses, et tu ne veux pas qu’il pense que tu te moques de lui.
Divaguant tranquillement, comme installée sur un radeau qui descend la rivière, tu te laisses porter par ta rêverie. La musique a disparu dans ta tête, remplacée par les deux mots qu’il a prononcés – l’un dont le sens t’échappe totalement mais que tu te plais à essayer de traduire, l’autre qui éveille une multitude de questionnements.

*Et ça s’trouve, il a entendu l’mot quelque part et il a voulu s’en servir lui aussi. Ça s’trouve, il est moldu et il sait pas c’que ça veut dire* ; aussitôt, ta méfiance s’éveille. Après tout, pourquoi pas ? Il pourrait avoir croisé des sorciers et, dans une grande indiscrétion, écouté leurs conversations. Il aurait pu saisir ce mot un peu particulier, ces sons hachés, et pensé à une quelconque insulte.
Non. Non, impossible ; une intuition te souffle qu’il savait pertinemment de quoi il parlait en balançant ça dans la figure du Monde sans considération. Impossible ; il a proféré ça en parfaite connaissance de cause, insensible aux risques encourus.

Tu jettes un regard aux alentours, soudainement soulagée de constater que vos paroles respectives n’ont interpellé personne, et que les passants anonymes, à l’existence éphémère dans ton esprit, continuent de vaquer à leurs occupations. Et puis tu rabats ton visage vers le mur une nouvelle fois, toujours incapable de planter tes billes pâles dans celles du grand.
Un nouveau juron lui échappe, te faisant frémir. Il laisse échapper un autre mot sans sens
*l’a l’air d’bien aimer c’qui veut rien dire*, te faisant hésiter. Peut-être que finalement, il s’est perdu et il cherche son chemin. Peut-être qu’il ne parle pas anglais, ou que l’accent écossais le dérange. Un peu en colère de ne pas avoir de réponse à ta question, tu songes à faire demi-tour pour rentrer à la maison.
Papa doit t’y attendre, avec la Femme qui lui a fait oublier Maman ; peut-être prennent-ils le thé, en animant la maison d’éclats de rires. Brusquement envahie de culpabilité d’avoir laissé Maë seule face à elle et à son hypocrisie évidente, à ses mots gentils et ses cadeaux stupides, tu manques de te détourner immédiatement. Papa doit être confortablement installé sur sa chaise, avec sa tasse et son petit doigt qui ne touche pas l’anse – pour faire bonne impression, tu comprends –, avec son sourire aux dents blanches et sa barbe de quatre jours un peu piquante. Et elle, tombée sous le charme ou jouant un rôle, passant sa main dans ses cheveux dans un geste parfaitement ridicule – leur jeu est toujours le même.
Une nouvelle flamme vient éteindre toutes les émotions précédentes et manque d’embraser ton être. Ce qui se passe entre eux est complètement stupide, sans intérêt et terriblement superficiel. Ils se mettent en scène – et puis lorsqu’ils penseront qu’il ne sera plus utile de le faire, ils réaliseront tous les deux qu’ils ne s’aiment pas vraiment, seulement à la surface.
Tu songes que la relation avec Lydia est bien plus profonde. Les soirées où le couvre-feu vous guettait, où l’angoisse d’être découvertes le disputait au bonheur que vous procurait vos petites mains entrelacées, étaient d’une douceur mille fois plus grande. Indéfinissable est cette affection que tu lui portes, difficilement compréhensible pour ceux qui ne l’ont pas vécue. Tu sais que Papa a connu tout ça, lui aussi, avec Maman voilà bien des années. Et que ces flammes qu’il essaie de raviver avec crainte ne seront plus jamais aussi brillantes, aussi vives et puissantes. Tu le plains un peu Papa, malgré ton ressentiment et ta haine à l’égard de la Femme. Tu voudrais qu’il aime aussi fort qu’avant.

Brisant le rythme effréné de tes pensées, faisant se relâcher immédiatement ton front qui s’était plissé, il parle à nouveau. Au bout de combien de temps ? Quelques secondes, une éternité peut-être.
Tu hausses les épaules.
*Lumineuse, j’sais pas. J’suis une Ombre, moi.*

« T’as l’air d’croire que oui. »


Sa perception de toi doit être très différente de celle que tu as de toi-même, ou de celle que Petite Ombre a de toi. Peut-être qu’il voit un éclair là où tu ne vois qu’ombre – *mais si ça c’est d’la lumière, c’est quoi les ténèbres pour lui ?*. Bien plus passionnée tout à coup par les songeries qui doivent traverser son esprit que par l’idée de rentrer à la maison soutenir tant bien que mal le regard de la Femme, tu rabats un peu le tien sur le bas de son visage, levant le menton.
Sa grande taille t’impressionne. Les trente centimètres qu’il a de plus que toi le rendent bien imposant.


« J’le suis si tu l’es. »


Un nouveau sourire qui s’éternise, cette fois. *Ça te va comme marché ?*

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ent‘r‘êvée

Dérivation ++
La petitesse des plus jeunes est si effrayante, elle lui donne cette fausse impression de grandeur, d’un ascendant dont Hjúki ne voudrait pour rien au monde. Il ne veut pas craindre d’écraser l’enfant, de la heurter par la disproportion de sa stature. Pour se rassurer, il contemple ses mains qui n’ont pas les mesures de celles d’autres adultes si imposantes qu’elles pourraient tenir la tête d’un petit être au creux de la paume. Vision des plus terrifiantes. Au moins même en étendant ses doigts il ne parviendrait pas à entourer son crâne, il ne peut pas la dévorer ainsi. Au-delà de sa taille, la capacité de préhension de ses mains comptait beaucoup plus pour estimer l’écart qui les séparait. De ses seules phalanges il n’a pas le pouvoir de l’avaler ou d’englober ses contours. Il parvient ainsi à oublier la sensation vertigineuse d’être posé sur un promontoire qu’il ne méritait pas. C’est toutefois de sa hauteur qu’il perçoit aussi clairement les attirants reflets de ses cheveux qui forment un bel écho au temps de l’Éos aux doigts de rose. Il serait hâtif de croire qu’une simple teinte, que de simples reflets provoqueraient sans raison de plus une imagerie lumineuse dans son esprit. Sa façon de dévier comme… *L’on ne contemple pas le Soleil par les yeux.* Ses Perles-de-Nótt étaient aptes à accueillir et refléter les discrets objets célestes, tant qu’ils ne comportent pas la corrosion solaire. Lui n’est pas un Astre dont la brillance mérite que l’on s’en détourne. Ses émanations sont toutes ténues, imagine-t-il. Peut-être… peut-être qu’il a perçu que sa lueur est discrète, et que c’est pourquoi il la reçoit. Un contraste au sein du sombre. Par la discrétion, par le retrait elle se rend tout particulièrement visible à lui qui sonde les eaux opaques. Quelles que soient les distances qui les séparent, l’adolescent ne peut savoir si elles sont responsables de cette légèreté flottant autour de la jeune fille. Par légèreté, il n’entend pas qu’elle se sent légère – il n’en sait rien ; mais qu’elle diffuse, se diffuse avec légèreté. Si de l’écart il ne peut la contempler que de loin, alors tout éclat s’atténue, naturellement. Pourtant, il ne veut pas croire que ce serait le seul motif.

Est-ce que ses mots la rapprochent ? Ce qu’il croit… Il sent quelque chose qui a sa place dans son regard. Il ne serait sûrement pas capable d’expliquer pourquoi il avait demandé. Se figurait-il qu’il obtiendrait un éclaircissement facile, clair ? Non, bien sûr. L’aspect brumeux, protecteur devait se maintenir pour que ce soit toujours possible. Par les nuages Sol se confronte au mieux, car elle devient supportable. Voir aussi par ce qui dissimule. Oh, elle se redresse et la nuque du jeune homme se baisse pour tenter d’attraper ce qu’elle est prête à lui offrir, un double assaut. Elle lui tend un miroir et juste après un sourire. Si une bribe de sa conscience a accepté de récupérer la glace, ses traits ne suivent pas encore le mouvement. Ne s’autorisant pas encore à achever le geste de reflet avant d’avoir jeté un œil en lui, comme s’il ne s’était jamais interrogé. S’il l’est, c’est très variablement. Comme Hjúki. Il se prépare à faire le constat, avant de se reprendre, ce qui passe presque inaperçu, car outre la rupture de rythme, ce sont les mêmes premières lettres. *Croissant et Décroissant.* Ses pensées l’ont d’abord mené à l’Astre Lunaire, avant de passer à l’italien, toutefois universel en la matière. Seulement après, ses lèvres répondent en s’étirant.


« Crescendo et Decrescendo. »

La lumière, ce n’est pas si simple. Sa brillance n’est pas constante, et elle ne s’intègre pas uniformément en chacun des regards. Mais quand elle s’accroît et décroît, elle épouse sûrement des nuances musicales, et pas que. Elle se développe en intensité, en composantes, en espace. Outre le forte et le piano ; les variations d’instrument, la montée et la descente des notes sont indépendantes.

« Selon, je crois qu’on n’est pas lumineux pareil. La température pour la Couleur, comme les Étoiles ; et il peut y en avoir plusieurs mélangées. Quand elles sont toutes là, en ordre, la lumière est blanche. L’Arc-en-Ciel uni. La mélodie de la luminosité est présente de myriades de façons, elle n’est pas perceptible à sa seule intensité. Elle peut être à la fois plus douce lors d’un pianissimo, mais à la fois plus ample si les Couleurs orchestrales se multiplient, si l’élargissement de l’ambitus est conjugué au decrescendo. »

C’est impressionnant à entendre lors du final de l’un des poèmes de Liszt alors qu’il mobilise croissamment l’effectif instrumental pour atteindre des notes de plus en plus extrêmes tout en créant un effet de dissipation par la nuance décroissante jusqu’à l’ultime accord. Il se reconcentra sur l’enfant qui l’avait singulièrement alpagué. Tout en ayant capté qu’elle comprenait le sorcier, il n’a pas parlé de lumière magique. De toute façon, la mélodie lumineuse et la magie, c’était plus ou moins du pareil au même. Toutefois, aussi évidente la parenté lui paraissait-elle, cela n’appartenait pas tellement à la langue pratiquée à Poudlard. Il ne pouvait pas le prévoir, seulement l’espérer. Qu’il était tombé sur une châtelaine, certes, mais qui comprenait les champs à la fois outre et mêlés à la magie. Qui sait, d’autres même qui lui échappaient.

« Alors…tant que nos lueurs chantent, nous le sommes ? »

Indéniablement, il était habité d’un mélange de parties éveillées et dormantes, jaillissantes et taries, émanantes et étouffées. Qu’affleurait-il ? Il n’avait pas la perspective pour l’appréhender et l’apprécier.

Dérivation ++
Serrant toujours, dans ta main droite, la plume d’onyx, et dans la gauche le parchemin toujours vierge, tu t’interroges.
Les mots que tu rêvais de poser sur le papier, pour décharger tous les sentiments qui t’habitaient depuis le début de l’année, pour faire un grand vide avant l’arrivée de l’été, ont une fois de plus disparu. Tu ne cherches même pas à les rattraper, consciente que plus le temps avance, plus leur sens se perd, mais les sentir s’envoler peu à peu est des plus déplaisants. Comme s’ils s’arrachaient à ton esprit avec difficulté pour s’évaporer dans l’air d’avril, tu subis douloureusement leur lente destruction.
Te rassurant tant bien que mal en te promettant que bientôt, ils reviendront inspirer ta main et la pointe de ta plume, tu serres les dents, attends qu’ils ne soient plus rien.
Tu pourrais rejeter sur l’Inconnu la faute de leur ensevelissement, sur celui qui a coupé ton élan, tes pensées-mélodie et ton état d’esprit si doux par la même occasion – tu te l’interdis. Le souvenir du coup de Bristyle encore trop cuisant dans ta mémoire, du terrible sort et de ton nez dans un état lamentable ensuite, tu t’abstiens de lui reprocher quoi que ce soit ; les grands sont imprévisibles. Surtout ceux aux yeux sombres, dont la couleur n’est pas réellement discernable, surtout ceux aux mots étonnants, beaux et envoûtants.

Est-il, lui aussi, sensible à la mélodie des violons ? Comme Elle cette après-midi de Janvier, quand Elle a tenu dans sa main le manche de ton violon, qu’Elle t’a expliqué comment faire fuir tes Démons – avant que tout ne dégénère. Est-il intéressé par les paysages mentaux, leurs lumières et l’espoir qu’ils t’apportent ? Une partie de toi l’espère très fort ; une autre se méfie des Autres qui inspirent de belles choses.
La certitude qu’il ferait une belle Ombre s’impose à toi. Un peu déstabilisée, tu te sens coupable : les Ombres, ce sont l’enfant que tu portes dans ton cœur depuis plus d’un an, et toi. Il n’y en a pas d’autres ; ils brisent tous. Aussi, penser ainsi à cet étudiant dont tu ne connais rien, pas même le nom, est particulièrement perturbant,
*j’aime pas trop les intuitions, ça m’fait un peu peur. J’sais pas trop d’où ça vient*. Mais, forcée de te plier à la puissance de ta pensée, tu capitules. Si lui aussi voit des Lueurs, si lui aussi est admiratif de leurs couleurs, il est certain qu’il ferait une belle Ombre, auréolée de ténèbres.
Un peu paradoxale cette idée, lorsque tu songes à sa question précédente. Un peu étrange, mais bien douce en comparaison de tout ce qui a affleuré à la surface de ta conscience depuis quelques jours.

Tu portes machinalement la main dans tes cheveux de feu, entortilles une mèche qui s’est risquée à tomber contre ta tempe sur le bout de ton doigt. Tu entends encore le bruit si singulier qui a résonné lorsque tu as apposé les ciseaux sur leurs extrémités voilà quelques jours, juste avant de rentrer à la maison. Et celui, léger, de chute douce, quand les mèches ont atterri sur le sol de la salle de bain. Comme saisie d’une envie soudaine alors que tu étais censée rassembler tes affaires, plier tes vêtements, pour les déposer au fond de ta malle, qui t’a poussée à saisir les flammes légèrement ondulées qui te tombaient au-dessous des épaules pour tout raccourcir au niveau du menton.
Encore vive, la sensation de satisfaction lorsque tu as contemplé le résultat, pas très soigné et pas très droit, dans le miroir accroché au mur. Encore brûlantes, tes lèvres qui ont affiché cet immense sourire fier.
Parfaitement inconsciente de ton geste, tu le suspends aussitôt après t’en être rendue compte. Laissant choir ton bras contre ta hanche, tu t’imposes l’immobilité pour quelques secondes, avant d’autoriser à nouveau ta conscience à se perdre dans les souvenirs.

Sentiment un peu étrange que celui qui te saisit à l’instant où il lâche ses premiers mots. Comme si vos deux esprit étaient sur la même longueur d’onde, un peu grésillante mais toujours debout malgré les tempêtes, les brouillards – les blizzards. Comme si, soulagée d’entendre des mots, des couleurs de pensée similaires aux tiennes, le soulagement t’enlaçait. Dans une étreinte brutale mais terriblement apaisante, rythmée et entraînante.

*« There’re something wrong in the village »*, tous les passants, autour, ne comprendraient pas. Ils seraient incapable de saisir les mots qu’il lance de cette voix que tu juges étonnamment grave, incapables surtout de lâcher prise et d’accepter les nuances et les mélanges de couleurs et de sons.
Certaines de ses paroles se perdent sans que tu les imprimes dans ta mémoire mais peu importe, seul compte le morceau qu’il écrit.
Euphorique sans t’en rendre compte, tu parviens enfin à river tes yeux dans les siens. Incapable de retirer l’expression qui, mélange d’un tas d’émotions, s’affiche sur tes traits, tu te contentes d’inspirer lentement pour contenir le débordement de ton cœur.


« Tout dépend du son qu’elles produisent. D’la douceur des notes. On peut vite devenir une Ombre, tu sais. »


Tu clos les lèvres, les pinces brièvement.
Regard qui dérive, qui s’accroche brièvement à un scintillement de poussière dans l’air, puis qui revient se planter d’un coup dans les yeux presque noirs.


« Mais c’est beau les Ombres… Enfin, surtout une. »


L’instant qui suit voit tes joues rougir. Tes derniers mots, murmurés sans que tu le veuilles, sont un aveu que tu ne voulais pas réellement prononcer.
Mais, contrairement à cet été où tu as osé avouer la même chose à ta sœur, tu ne crains pas la réaction de celui qui se tient en face de toi. Seulement légèrement anxieuse en sentant le silence qui suit tes paroles, tu te tends.

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ent‘r‘êvée

Dérivation ++
Fébriles, ses mains s’agitent et finissent par s’enrouler autour de son poignet gauche qui abrite ses Perles colorées, discrètes et invisibles tant qu’il ne les montre pas intentionnellement. Il les porte, les arbore. Elles pourraient se projeter : celles qui font partie de lui, celles qu’il a fréquentées, celles qui ont laissé une empreinte en lui. Il aime les sentir par le toucher, du bout de la pulpe sensible de ses doigts, comme pulsantes chacune à sa façon ; caresser et percevoir leur tracé lui suffit à les voir, presque à les vivre. Certaines sont la survivance de sensations anciennes, qui pourraient appartenir à un âge révolu. Au moins ne s’oublie-t-il pas, se souvient-il des nombreuses variations que ses Ailes de Papillon ont revêtues. N’a-t-il pas découvert qu’il était un Papillon, passant par des phases de Chrysalide pour toujours renaître en présentant de nouveaux motifs ? Tout en s’accrochant à la familiarité, à son identité ; il se projette aussi vers l’enfant, sans trop d’attentes mais un soupçon curieux. Abrite-t-elle une Couleur qu’il lui faut apprendre ? Il ne s’étonnerait cependant pas que ses paroles soient perçues comme abstraites. La plupart n’ont pas l’acoustique intérieure correspondante au déploiement des échos et résonances de ses notes qui se perdent alors, tout simplement. S’exprimer à une personne inconnue, c’est comme entrer dans une pièce aux propriétés non communiquées et ne pouvoir prendre conscience de la façon dont elle accueille et réverbère le son qu’après s’être risqué à y lancer sa voix et à y esquisser quelques mouvements fendant l’air. L’adolescent estime notamment que l’acoustique du château n’est pas idéale, à interférences. Si difficile à jauger car elle est en même temps l’agglomération de toutes les acoustiques singulières : celles qui lui seraient parfaitement hermétiques, celles avec lesquelles la superposition des voix n’est pas exclue. Car changeantes, il n’est d’absolu quant aux possibilités avec ses Rayons.

Le vide finit par être reconnaissable quand il est commune réponse. Quand absolument rien n’est suscité, quand l’interlocuteur gêné souhaiterait glisser comme une anguille sur un autre terrain, quand les mots n’ont rien accroché. Il n’est pas si simple de dissimuler le néant, le décalage, l’absence totale d’adhérence. Constatant alors que ce n’est pas ce qu’il perçoit en l’enfant, l’intérêt de Hjúki n’en est qu’attisé. Il aurait été tellement plus probable de tomber sur une face hagarde et insensible. Il ou elle ou eux ensemble, qu’en sait-il, un pouvoir suscitant est à l’œuvre. Cette fille est capable d’absorber ses émanations. Jusqu’à quel point ? Le déterminer n’est pas l’urgence. Même ce début, même cette amorce représentait déjà une précieuse rareté. Au moment où elle vocalise, se propose à montrer desquels de ses fils elle poursuit, l’écarquillement ouvre le visage du jeune homme. Jour en Nuit. Elle abrite aussi une Voûte, cela lui avait été caché jusqu’alors et il en est agité d’un doux frémissement qu’il ne saurait parfaitement expliquer. Tout comme ils seraient deux nuances d’une même palette, différents mais liés d’un pont paraissant accessible, atteignable.

Du même pont qui unit l’Ombre et la Silhouette. C’est étrange, car il ne croit pas avoir déjà songé en termes d’ombres, ainsi qu’elle le lui a renvoyé ; mais aussitôt son esprit a apporté en perspective la Silhouette. Il voit les êtres, jusque lui-même, en Silhouette et en contours définis selon des modes uniques. Ne sont-ce pas des concepts semblables ? Connaître par les cernes qui entourent. Une forme de Surface, mais emplie, qui va au-delà des fils de fer qui permettraient de dresser l’autour d’une image, au-delà du tracé à la craie autour de la projection qui se dessine au sol. La possibilité de préhension extérieure, sans que l’intérieur ne puisse pour autant se soustraire. Les contours, ce n’est pas seulement la limite de la peau à l’air ; ce n’est pas seulement l’extension de la présence ou la matière qui a une identité. Ils sont en infinité et chaque perception retient l’empreinte des traits les plus vifs à sa sensibilité, des traits qui apportent un tout début de définition subjective. Il n’y a jamais de terme à la révélation des traits ; et ils sont de toutes natures. La brève image de celle qui lui était en effluves lui revient, qui abritait tellement qu’il n’aurait pu tout lui dévoiler sans finir la bouche en désert. La Silhouette évolue toujours. Tout comme les Ombres ? Selon l’inclinaison de la source qui l’illumine, selon son intensité ; elle se révèle sous tellement d’angles, tellement d’étendues, tellement de degrés de clarté. Si l’Ombre est la Silhouette, l’adolescent comprend peut-être pourquoi son teint en est affecté.


« Ça doit être beau comme… une Silhouette que nos doigts peuvent dessiner avec naturel. »

Ayant lâché son poignet, ses mains se déploient devant lui alors qu’elles paraissent entourer des formes selon des tracés qui n’ont de signification limpide que pour lui seul.

« Peut-être que quand on illumine une Silhouette de notre regard, alors son Ombre se projette ? Sublimée par la lumière qui lui confère sa netteté. Toute sombre, toute belle. »

Ses bras se baissent, alors que l’esquisse de contours qui lui sont chers suscite en lui la sourde inquiétude dont il ignore encore tant des fondements.

« Sont-elles éternelles ? »

Sûrement, il le voudrait, mais il ne parvient toujours pas à concrétiser le comment de la question. Comment faire pour qu’une Silhouette, qu’une Ombre jamais ne disparaisse alors que sa vulnérabilité apparaît de plus de plus fortement ?

Dérivation ++
La Nuit a un pouvoir étrange sur moi. Comme une sorte d’influence qui s’étend quand le Soleil s’éloigne, au crépuscule. Elle est puissante, amère et douce. Paradoxale, diraient certains ; elle fait monter l’angoisse mais elle rassure. J’aime la Nuit – c’est toujours quand elle a réussi à faire reculer Atoum et son cercle pourpre que les mots me viennent, c’est toujours quand les doigts acharnés du jour ont enfin lâché prise et abandonné les cieux que je parviens à écrire.
La Nuit et son silence, la Nuit et ses si puissantes ténèbres, la Nuit et son manteau que mon corps rejette trop souvent, qui sait devenir bien vite terriblement blanche.
Je l’aime mais je la déteste. A l’heure où ma plume gratte ce parchemin, elle a fait tomber sa torpeur sur mon Monde, elle a tout rendu bien sombre. C’est une heure noire, une heure effrayante qui fait toujours émerger du Tartare les pires cauchemars – ce soir n’a pas fait exception. C’est un instant de tension extrême, un instant où souvent, je voudrais ne plus exister ailleurs qu’en songes, parce que la réalité est trop dure.
Lâcher tout ça sur un papier que personne ne lira fait un bien fou. C’est puissant et libérateur ; j’aime écrire pour le soulagement que ça apporte. Pas pour le bruit singulier qu’émet la pointe de ma plume quand elle frotte la surface rêche, pas pour la douleur que je ressens parfois au creux du poignet après avoir couvert plusieurs pages de mes textes sans sens, pour ce que je ressens après. Cet abrutissement qui me saisit toujours, le brouillard blanc de la fatigue qui obscurcit tout et le besoin impérieux de rejoindre Morphée. Je sens comme un poids en moins, et il n’y a que ça qui me procure de tels ressentis.
Un Soir, après un douloureux réveil, l’esprit égaré entre rêves et terreurs, elle a balancé ça au Monde. —


Ces mots, tu ne t’en souviens pas réellement. Mais tu sais, au plus profond de toi et dans chacune des cellules de ton être, que l’écriture est une échappatoire. Ton esprit préfère en général faire disparaître les pires instants de tes nuits pâles pour ne garder plus que leur assombrissement, l’instant où tu te laisses emporter à nouveau par le sommeil qui t’avait fuie. Aussi, ces mots crûment posés, sans réflexion ni tentative de clarification, n’ont plus aucune consistance dans ta tête. Ils sont comme les dizaines qui les ont précédés ; ils n’ont servi qu’un instant, à présent ils disparaissent pour laisser place aux suivants.
Un jour, tu le sais, tu rouvriras ce tiroir où tu ranges chacun de tes mots et tu les reliras dans leur intégralité – tu te l’es promis. Mais ce jour où tu seras suffisamment guérie, où toutes les peurs seront parties est encore trop loin ; tu te sens trop fragile pour oser parcourir les lignes tracées sans soin, ces lettres un peu inclinées, resserrées.
Depuis le début de l’année et l’arrivée des cauchemars, rarement tu as écrit le bonheur et l’envie de vivre. Souvent, tes mots étaient seulement destinés à décharger la peine et l’angoisse qui risquaient de déborder d’une manière bien trop violente. Mais peut-être que, pour garder une trace de cet instant lumineux avec l’Inconnu, le grand, tu briseras le pacte étrange ; peut-être que tu laisseras l’encre couler pour écrire ses yeux de nuit et l’étrange impression que son visage anonyme te procure.

Sans considération pour une potentielle gêne qu’il pourrait ressentir, tu te surprends à détailler son visage. Comme désireuse de déjà chercher les paroles pour le décrire, incertaine des phrases parfaites pour définir cette singulière apparence, cette aura qui se dessine par flashs au fond de ton esprit. Tu le fixes sans ciller, tes pupilles dérivant du sommet du front à la pointe du menton, glissant le long des paupières – surtout, ne jamais s’arrêter –, toujours en mouvement.

Tu vois ses lèvres s’entrouvrir avant qu’il ne parle, t’apprêtes à recevoir quelques nouvelles notes à ajouter à la mélodie qu’il compose. Ton visage qui s’était fermé, tes traits qui s’étaient un instant éteints, se rallument aussitôt pour accueillir avec bonheur les paroles emplies de compréhension. Ses mots un peu en décalage de la réalité, si différents de ceux que Maë pourrait prononcer, sont une pommade qui s’applique avec douceur sur ton cœur et ses entailles. Ses gestes aussi sont gracieux – comme une porte ouverte sur un monde qui t’es inaccessible mais que tu devines, bien présent dans l’intégralité de son être. Un monde un peu similaire à ton univers de Couleurs et de mélodies sans doute, avec toutefois de radicales différences qui pourraient prendre toute la place.


« L’Ombre existait avant la lumière. C’est juste que… qu’elle l’a rendue visible, tu vois, mais nos cœurs la percevaient bien avant. Et la Silhouette, elle est belle dans sa simplicité, j’crois. Sans creux, sans bosses, juste un peu de sombre. »


Tu cherches tes mots, fronces les sourcils. Rien pour définir très clairement ce ressenti que tu veux partager, la langue si assidûment apprise ne connaît pas assez de nuances.

« C’est un peu comme un avant. D’abord, elle, et puis arrive l’Ombre pour détailler, qui clôt la parenthèse. »


Comprendra-t-il ? Rien n'est moins sûr. Mais tu oses espérer, tout de même.
Tes yeux reprennent leur déambulation mais dérivent vers le ciel assez vite. Plus bleu à présent, il est presque éblouissant – l’obscurité de la ruelle est rassurante comparée à l’immensité qui s’étale au-dessus de ta tête. Ici au moins, quelque chose pour arrêter le regard, mur, passant ou quelconque création, ce n'est pas le cas des cieux. Leur grandeur est parfois belle, souvent vertigineuse.


« Et puis, même si elles existent plus là, elles sont éternelles ici. »


Tu désignes successivement la rue, la Ville, le pays ; le Monde, puis ta poitrine où palpite le minuscule organe à la lourde responsabilité de faire la vie. Ses battements résonnent dans ta cage thoracique.
Puissance certitude qui t'aide à t'accrocher.

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Dérivation ++
Les poètes ont déjà réfléchi à la question. Pourtant les interprétations se déchirent. Certains croient devoir reculer devant leurs vers, apporter l’abstraction, refuser les sens premiers, lier à de lointaines notions, fabriquer des significations qui ne figurent pas encore dans les mots. À en oublier la simplicité de qu’ils pourraient transmettre dans la directivité. Sans faire cohabiter les paliers sémantiques des images qu’ils génèrent. Quand Ovide narre les Métamorphoses, il aimerait croire que tel pouvoir existe. Se souvenir à jamais par la Fleur et ses fragrances, par les Étoiles. S’il n’est pas certain d’avoir un pouvoir aussi grandiose que celui qui pourrait altérer la constitution de la Voûte, la réincarnation végétale pourrait-elle au moins être en ses moyens ? Transformer l’ultime Souffle humain en celui de la Nature, le réintégrer à Terre-Mère, le protéger jusqu’à la nouvelle efflorescence. Cette pratique n’est pas nouvelle, tout au contraire, elle trouve ses racines dans les textes les plus anciens et les plus modernes reprennent encore et toujours ce processus, intemporel. L’absence de sa baguette ne le dérange pas sur le moment, persuadé que de telles forces à l’œuvre ne requerront pas tel instrument. Apollon, Aphrodite, les elfes le font, l’ont fait sans cet outil. Mais comment exactement ? Les mythes grecs ne détaillent pas la façon dont ils font couler leur pouvoir sur le Monde, sur les êtres. Aux protégés de Pan la conversion est naturelle. Quant aux récits germano-nordiques, ils ont tant été retravaillés mais une piste paraît exploitable. Les elfes renforcent l’incantation par le chant, la magie conduite par une langue précise et les notes gagne en puissance. Lui faudra-t-il composer un chant de métamorphose ? Trouver la langue de sa magie ? Accomplissant ce qui n’a encore été conté pour nul sorcier de son temps : l’éternité par la transformation. Tout cela n’est-il que divagations d’un enfant qui voudrait croire que le sens littéral des poètes persiste alors qu’il ne serait que le medium à d’autres expressions ? Non ! S’ils présentent ainsi leurs vers, la toute première image ne peut pas être rejetée. Surface et profondeur. Pour plonger dans les eaux des mots ; il faut bien commencer par toucher, se trouver en contact physique et puissant avec leur surface avant l’immersion. La surface est le portail inévitable, y aurait-il une porte dérobée dans les abysses. Elle fait partie du sens, des Sens, avant de s’enivrer des profondeurs.

Ah ! une autre perspective resserrera-t-elle ou relâchera-t-elle le nœud dont il suit les entortillements ? Ses Perles-de-Nótt toutes papillonnantes réduisent un peu leur champ de lecture ; s’il a demandé, il y a sûrement des réponses autres que celles qui se bousculent dans sa tête. D’une seconde à l’autre, du fait de ses oscillations, il est capable de naviguer d’un univers à l’autre ; de celui où il prend toute la place à celui où il n’en est qu’une composante, un fragment. *…percevaient bien avant…* Purée. Il pense voir, ou du moins cela lui suscite cette impression familière. Il aurait autant de peine à l’expliquer. Quand des contours semblent se jeter en soi sans y avoir touché, présents par… infiltration ?


« Clore comme… contenir déjà l’autour, la forme prête à l’intégrer quand elle arrive ? »

Sa tête a pivoté au fil des lieux désignés mais il s’est très vite détourné à la destination finale qu’est son Cœur. L’écho toutefois ne se refuse pas et ses doigts approchent sa propre poitrine, dessinant de petits cercles sur le tissu qui fait rempart. De cette surface, son influence est limitée, mais cela reste un sobre accès d’où quelques variations s’avèrent bien palpables. Ici, comme partout. Les ondes lumineuses, sonores, les infimes vibrations corporelles, les chemins olfactifs ou aux saveurs caractéristiques ; chaque geste ébranle la toile, le Wyrd. Mais quand…comment se passe la soustraction à telle toile ? Les fils recouvrent-ils la béance, ou bien n’est-il finalement pas possible de disparaître définitivement, si les fils connaîtraient une forme de mutation ? Ils ne pourraient plus altérer aussi vivacement mais demeureraient une partie, une broderie inaltérable ? Et toutes les ébranles seraient conservées ? Suffirait-il de poser son doigt sur les fils sinueux aux mille embranchements de son parcours pour le ressentir ? Les empreintes, par le principe d’entropie, ont laissé une marque sur laquelle il n’est plus possible de revenir. Les villes sont en succession de couches, chaque passant la creuse à son échelle, le renouvellement perpétuel s’impose. Qui est en mesure d’estimer quelle couche est plus digne d’intérêt qu’une autre ? Par un jugement trop hâtif, la couche de la Troie d’Homère a été détruite pour accéder aux plus anciennes lors de sa découverte. Certaines traces sont vulnérables selon les mains en lesquelles elles tombent. Celles conservées en soi seraient-elles mieux protégées que celles laissées à l’extérieur, au Monde ? Ses trois doigts centraux se sont mis à marteler sa poitrine en pianotant.

« Partout ? Partout où seraient les empreintes… »

Soudainement, il ne sait plus quoi penser de ses convictions. Ça ne peut pas être… inutile.

« Est-ce que… »

Il n’a pas la moindre idée de comment formuler ça. Il craint que ses idées ne soient… pas raisonnables, vaines, ridicules.

« S’il était possible de créer une Fleur projetant son Parfum ; une Étoile projetant sa Lueur... »

Il ne peut pas être jugé par une gamine, mais l’incertitude l’habite. Entre la dérision que tel projet pourrait susciter, ou au contraire l’intuition que ce serait le bon usage de ses flux magiques.

« Ça vaudrait quelque chose ? »

Ses envies de genèse, sait-il les diriger convenablement ?