Dérivation ++

*C’est repenser à ses lèvres sur les miennes, à sa main que j’ai serré ; à ce que je ressens quand j’écris pour Elle, à mes mots que je m’interdis de relire, parce qu’ils perdraient toute leur saveur.*
Tout ça, tu ne le dis pas, bien sûr. Tu le gardes dans le secret de ton cœur parce que ces souvenirs n’appartiennent qu’à toi, et parce que même si tu as placé en cet Inconnu, tu t’en rends compte, une étrange confiance presque absolue, il est des instants qui ne se racontent pas. Qui ne se dessinent pas non plus, que l’on ne peut rendre vrais dans le Monde d’après – et que même si tu en avais la possibilité, tu refuserais d’offrir à d’autres, aussi proches de toi soient-ils. Peut-être qu’ils pourraient former de belles volutes sur un bracelet comme le sien, mais tu t’interdis de les entraver dans une sphère de verre ; le support est trop petit pour tout exprimer.
Maë n’a jamais su ce qui s’était passé, durant ces trois soirées passées sous le regard des étoiles, et où, surveillées par la bienveillante Cassiopée, vous avez rendu les étoiles jalouses, Papa non plus ; tout cela ne devrait jamais être évoqué à ceux qui seraient incapables de saisir la portée des évènements. Lui non plus n’en saura rien, et tu sais déjà qu’il ne cherchera pas à comprendre davantage. Contrairement à des tas d’Autres, ces mots-là lui suffiront, oses-tu croire, et il s’en satisfera, car lui saisit ce qui n’est pas dit, ce qui reste puissamment en’ancré dans le cœur. Et même s’il ne comprend pas – ce dont tu doutes –, il n’ajoutera rien d’intrusif comme Maë a si bien su le faire, il ne voudra pas connaître son nom ou son année, ni même sa taille ou la couleur de ses yeux. ‘Elle’ sera bien assez, espères-tu avec tant de force qu’avec ta seule volonté tu pourrais ébranler l’Univers.
*‘Elle’ lui conviendra... et si c’est pas l’cas, j’me tairai.*

Étrange, cette volonté que tu as de soudainement révéler davantage que ce que tu t’étais autorisée à dire à ta propre sœur jumelle, à un parfait Inconnu – tu refuses toujours de le qualifier d’Autre –, dont tu ne saurais même pas définir l’âge exact. Peut-être que finalement, il n’en aura rien à faire, ignorera même ta remarque ? Peut-être qu’il choisira ce moment pour se détourner et disparaître. Le Doute persiste, intrépide, s’accroche à la moindre de tes pensées où transparaît un peu d’hésitation ; il envahit ton esprit chaque fois qu’il le peut mais cette fois, tu es presque prête à l’affronter. Peut-être que la mention même de Petite Ombre le fera frémir, et il tournera les talons, se mêlant parmi les passants anonymes – *fous moi…*. Ou peut-être même qu’il entrouvrira les lèvres, comme Bristyle a si bien su le faire, pour cracher une quelconque pique acerbe, reflet d’une jalousie difficilement contenue – *… la paix !*
Doute bat donc en retraite, pour cette fois, comme déstabilisé par la violence de tes pensées. Au lieu de l’Inconnu toujours assis-là, à côté de toi, c’est lui qui fuit pour ne plus avoir à faire face à tes certitudes qui reprennent de la puissance. Grâce à la tranquillité apparente des éléments, qui ont décidé d’offrir à la Ville une belle journée, douce et reposante, à la présence rassurante et légère près de toi, et à la sphère que tu tiens toujours au creux de ta paume et les souvenirs qui tournoient, les battements de ton cœur sont lents et réguliers, les pensées moins violentes et fulgurantes que d’ordinaire, et les émotions plus claires et discernables. Tout prend plus ou moins un sens qui t’apparaît peu à peu comme une évidence, et trouver une explication à chaque être, chaque objet du monde, te rend euphorique.
L’idée que, d’ici quelques temps, tu auras de nouveau à faire face à l’intruse dans ton propre foyer, et à son sourire trop grand et innocent pour être honnête et à ses pantalons amples produisant d’insupportables bruits qui ne dérangent que toi, n’effleure presque plus ton esprit. Et lorsqu’elle se le permet, tu la rabats sur le côté bien vite, trop peu encline à songer à des choses aussi fâcheuses durant un si bel instant. L’idée que Maë est peut-être inquiète en ce moment – tu n’as strictement aucune conscience du temps qui avance, te trouves incapable de déterminer combien de minutes se sont écoulées depuis votre premier échange de mots –, peut-être sortie pour te chercher ou bien dissimulée dans sa chambre pour ne pas voir le visage de l’Autre –, cette idée te fait à peine ciller. Oui, peut-être. Peut-être. Aucune certitude ; aucune raison de te cramponner aux angoisses qui te paraissent désormais terriblement futiles, sans sens.

Ce qu’il prononce manque de te faire suffoquer. De surprise, presque d’effroi qu’il ait aussi aisément saisi l’infinie portée de tes paroles, d’un submergement de reconnaissance. En écho au mouvement qui vient couvrir son cœur, tu amènes ta propre main pour sentir les battements du tien. Ton poing est toujours fermé sur la perle, que tu approches donc sans hésitation de ton palpitant qui s’est emballé l’espace d’un instant, et cette fois-ci tu laisses tes émotions envahir ton regard. Pas de paupières pour les couvrir, seulement l’éclairage cru des rayons du Soleil qui font encore pâlir tes yeux. Une lente expiration, et puis un immense sourire transcendé à l’adresse du garçon. Il ne reste pas très longtemps, quelques éternités peut-être, et est un meilleur traducteur que les plus inspirées des paroles. Rien de plus à ajouter, il n’y a pas besoin de davantage de mots.
Tu n’entends presque pas sa phrase, te raccroches au Monde au dernier moment –
*équilibre*. Avec la vague idée d’un funambule chancelant sur un fil égaré à des kilomètres du sol, défiant l’Attraction de son corps élancé, tu esquisses une moue perturbée. As-tu réellement envie de songer à tout cela ? A toutes les questions que les émotions amènent avec elles, comme si elles n’étaient pas assez violentes ? Tu penses, tu te laisses embourber dans ton propre esprit qui se perd en espérances, avec la certitude que ressentir, c’est douloureux et affreusement imprévisible.
Et il lâche un nouveau flot de mots, une nouvelle vague qui fait s’écarquiller tes yeux, s’éclairer ton visage.


« C’est lesquelles, les notes qui veulent dire qu’on a trouvé l’équilibre ? Celles qui ont des jolies couleurs dans nos têtes ? »


A cette pensée, tu te figes pour songer. Jouer de ton archet sur les cordes du violon pour Petite Ombre serait, définitivement, une idée sublime.
Tu finis par décoller ta main que tu avais laissée sur ton cœur, sans trop le faire exprès, la tends vers lui en rouvrant tes doigts pour découvrir les volutes.


« Tiens. J’ai gravé tout ça dans mon cœur, pour pas l’oublier. J’te la rends, maint’nant, elle s’ra mieux sur ton poignet. »

• ‘til it seemed
that Sense was breaking through — •

ent‘r‘êvée

Dérivation ++
Viendrait-il de partager ? Pas tout à fait. Lorsqu’il partage véritablement les sombres fils qui l’obscurcissent de nœuds, Opa est habituellement son interlocuteur privilégié, celui avec lequel tout est livré au plus brut, sans détours. Autrement il ne fait que presque partager, il n’en est pas à s’immiscer, à pénétrer de son être autrui pour lui faire comprendre son identité et ses accrocs. Quand il colle son corps tout contre la Silhouette de son aïeul, dans un emboîtement laissant le moins possible de zone épargnée par le contact, il a l’impression que leurs contours respectifs se floutent et qu’ils ne sont plus deux entités distinctes. C’est ça, partager. Un fragment qui acquiert dès lors plus d’une appartenance dans le but de l’allégement. Pour ce qui est des sombres peurs bien sûr. Partager sa clarté, c’est une autre affaire. Sûrement plus simple, ce qui leur a été permis de faire par leurs tracés mélangés. Elle n’a pas confié ses intimes terreurs, il n’a pas confié ses terribles craintes. Sa nature n’est pas au transfert de ce genre de ressentis avec qui lui est inconnu, il n’oserait. Il préférait cacher la surpression qui le pousse à ses confins.

Peut-être qu’ils essaient de comprendre. La limite entre la compréhension et l’affrontement est extrêmement fragile. Il faut parfois bien du courage pour faire face à certaines connaissances qui se dévoilent si peu, avec difficulté. À moins que le désir de savoir soit si irrésistible que cette témérité n’a rien de conscient, qu’elle n’est rien de plus que l’incapacité à résister à une pulsion dévorante, à en oublier les dangers qui alerteraient les seuls raisonnables. Y en-a-t-il ? L’adolescent perçoit bien ses lacunes dans l’appréhension des êtres, ne sachant comment les courants traversent les autres Lacs, ne sachant comment les impulsions naissent en chacun, ne sachant comment prévoir les élans motivés si différemment des siens. Certains sont-ils capables de renoncer à la simple considération du risque ? Dépendant du pan dont il est question ? Comment les attaches indestructibles se construisent-elles ? Comment certains effleurements passagers se font-ils si aisément ignorer ? Lui est prêt à se consumer car perçoit dans l’infini, refuse l’existence des frontières dans toute exploration. Se restreindre ? Quelle idée…

Quel que soit le versant l’ayant poussé à ses paroles s’intégrant parmi ses trop foisonnantes branches de recherche, il a parlé. A fait quelque chose d’une partie de ses peurs, transformées en un ‘il-ne-sait-quoi’. En fait, il n’est pas tellement tiraillé ni explosé sur le moment. Heureusement. Il a puisé, mais ce ne sont pas des parties de son être trop ardentes ni douloureuses. Voilà pourquoi il parvient à les exprimer avec sincérité et apaisement. Pas paniqué. Il n’a pas besoin de savoir pleinement, dans l’immédiat. Il peut avancer d’un pas, d’un demi même, s’arrêter, reprendre plus tard. Ainsi sont menées les découvertes touchant aux vastes et complexes interrogations. S’il était possible de recevoir d’un foudroiement divin l’entière connaissance, pas sûr que l’esprit humain serait capable de tenir le coup sans dommages. Mieux vaut respecter le rythme naturel. Son bras redescend, libère son buste. Ses poignets pivotant en petites courbes, il agite ses mains pour dessiner des remous tous doux en l’air, juste en-dessous de son visage pensif mais ne portant pas les marques du trouble.

Une ouverture des paumes qui contraste avec le poing de l’enfant qui a enrobé la Sphère. Par ce contact mutuel, un transfert résiduel et imperceptible pourrait opérer, si elle ressent jusqu’au bout du doigts au point que cela ressorte. Ou l’inverse, elle boit un peu de la substance qu’elle lui a confiée. Il l’avait vue la rapprocher de sa poitrine avant qu’il ne s’ouvre, renforçant ses impressions d’imprégnation. Son vœu avait été bien accueilli, avait volé et s’était traduit par l’expressivité des mouvements par lesquels il réaffleurait, converti par le passage au sein de celle à qui il l’avait adressé. Ou plutôt celles, justement. Oui, durant une fraction de seconde, il aurait pu toucher à plus d’une âme, la seconde ayant été éveillée au point qu’il la perçoive.

La réduction de ses Vagues, dont ses extrémités avaient été envahies, ralentit progressivement avant de presque cesser alors qu’elle soumet son esprit à de nouvelles interrogations, à l’exploration de méandres qu’il n’a pas encore rendu palpables, qu’il n’a pas encore pris le soin d’exprimer. *…jolies couleurs…* Hum. Il craint que ce ne soit plus délicat, même s’il n’en a évidemment pas la certitude, aurait-il quelques années de plus, il reste un novice, en rien aguerri des expériences de la vie. Recueillant délicatement leur Sphère tendue vers soi, il profite de cette distraction manuelle pour y songer quelques instants avant de chercher à formuler. Détachant pour la seconde fois son bracelet, il travaille une section vierge du tressage de cuir pour établir le solide enchevêtrement d’insertion, permettant au passage aux autres éclats de lui rappeler certaines considérations colorées qui l’aideraient à dire ses… c’est trop flou.


« Les jolies couleurs, c’est plus facile à accorder. »

Froncement réflexif. Comment montrer ça ?

« Parfois ça dissone, mais pour annoncer une belle résolution. »

Il était tellement jeune, du moins cela remontait bien à quelques années. Quand il était encore possible de voyager avant les incessants ébranlements de ces derniers temps. Opa l’avait emmené en Allemagne pour écouter Wagner. Le Ring et son expression musicale de l’amour. Plus tard, il avait découvert dans Tristan et Iseult c’était justement l’accumulation presque insoutenable des dissonances précédant les résolutions qui rendait la tension des sentiments. Alors la question était : cela se résoudra-t-il ? Se détournant de cette interprétation, il y avait aussi la sienne.

« Personne n’est entièrement composé de couleurs belles, je crois. L’équilibre, ce serait aussi être prêt à voir toutes les nuances, pas déformer l’identité en ne voulant voir que le facile à accepter. C’est la seule façon de réilluminer ensemble nos notes plus ternes. Pas en les ignorant, pas en s’aveuglant. »

Dans le sens de porter des œillères, de fermer les yeux. En revanche...

« Sauf des brillances. »

Même ce qui n’est pas encore beau en chaque être peut le devenir, mais pas tant qu’il est nié. Bien sûr, ça fait mal quand l’ouïe n’est pas prête à lui permettre ne serait-ce que d’exister, rejette sans concession. L’on ne peut atteindre la bonne sonorité toujours du premier coup, il devrait être permis de mal viser pour ensuite glisser sur la corde afin d’ajuster et d’atteindre le juste.

Dérivation ++
Désormais, tu t’interroges. Sans plus d’angoisse pour faire s’emballer ton cœur et vriller ton cerveau, sans plus rien d’autre que la lumière pour te déconcentrer, tu laisses tes pensées s’égarer un peu plus loin que d’ordinaire, lorsque tu t’aventures chez les Autres. Elles ne partent tout de même pas autant que quand tu es en sécurité, à la Maison ou seule au Château, mais tu t’autorises un relâchement que tu t’étais très rarement accordé en-dehors de ces environnement rassurants où tu te sens chez toi. Tes yeux sont légèrement perdus dans le vague, fixés sans que tu le veuilles sur ses mains, et ton visage a pris une expression distante difficilement descriptible ; le relâchement de ton corps est très facilement perceptible. Contrairement à d’habitude, plus de dos un peu trop droit, plus de mâchoire contractée et de lèvres frémissantes, plus d’yeux dérivant en tous sens – il sont parvenus à se fixer. Tu déplies tes jambes, les tends complètement durant quelques secondes pour soulager tes articulations tétanisées, puis tu les replies, déposant tes pieds à plat sur le pavé. Les genoux arrivant juste en-dessous de ton menton, tu gardes ton visage légèrement orienté vers lui, sans toutefois chercher son regard.
Dans tes chaussures de cuir, au liseré jaune cousu au niveau des semelles, tu ne peux t’empêcher de mouvoir tes orteils ; au même rythme que ta main libre posée au sol, tu tapotes : deux, quatre, cinq, deux, sans jamais t’arrêter. Pourtant, contrairement à lorsque tu es à la maison, tu surprends ton mouvement mais ne l’interromps pas. Tu t’étonnes seulement de te voir l’effectuer, alors même que d’ordinaire, ce rythme-là est réservé à ton inspiration littéraire, le soir. Assise à ton bureau sous les yeux de la Lune, tu es constamment en train de frapper le bois du plateau, comme pour organiser les formes mots plus facilement dans ton esprit, de manière à ce qu’ils s’emboîtent mieux – pourquoi donc cette soudaine agitation si caractéristique des instants où tu prends la plume ? Un très léger froncement de sourcils perplexe qui traduit ton étonnement ; est-ce parce que vous avez tracé sur le parchemin ? Parce que tu t’es imprégnée de l’encre et des émotions immortalisées dans la sphère de verre ?
Et puis, sans transition, ton esprit passe à autre chose, sans interrompre ton mouvement répétitif.

Le garçon oubliera-t-il cela ? Cette rencontre, ces instants passés assis sur le sol d’une rue sans nom d’Édimbourg, à deviser de concepts qui ne devraient pas être décrits tant les mots leur enlèvent leur saveur, ce dessin produit à quatre mains ? L’étrange simplicité de cette communication sera-t-elle submergée par une quelconque connaissance, par un apprentissage offert par le Château, écrasée par le poids du Savoir dont un grand comme lui doit sans doute s’imprégner chaque jour ? Aura-t-il préféré détourner son esprit de cette perle qu’il a formée une fois que vous aurez chacun pris un chemin différent, tourné le dos à ce moment ? En ton for intérieur, tu espères que non. En t’affirmant que s’il a créé une sphère comme cela, que s’il s’apprête à l’intégrer à ce bracelet qui semble rassembler tout son vécu, des plus sombres heures aux douceurs les plus pâles, c'est qu’il accorde tout de même un peu d’importance à tout ça. Et quand bien même, il sera sans doute forcé de se rappeler ça, de temps à autres au moins.
Ou bien ces perles sont-elles simplement créées à chaque nouvelle rencontre qu’il fait, et donc presque banales à présent qu’il en a tant sur le poignet ? Et si c’était le cas, pourquoi diable aurait-il eu une telle réaction à ton approche, tout à l’heure ?
C’est lorsque tu contemples ses mains s’agiter en motifs presque fascinants tant ils trouvent une résonnance en toi que tu arrêtes tes pensées, l’espace d’un instant. Juste le temps de noter les mouvements effectués, de ciller et de vaguement sourire, et puis tu replonges dans ton propre esprit. La compréhension est mutuelle – tu en es presque certaine, et tu taches de t’éloigner tant bien que mal de ce
presque, de cette hésitation dont tu veux te défaire. Lui aussi voit le monde sous un angle parfois mal perçu des Autres, et réaliser cela est un soulagement. De ne plus être qu’une minorité, de ne plus avoir que Petite Ombre qui saisisse la moindre de tes pensées, qui la comprenne parfaitement. Cette divergence que tu ressens permet de mettre une distance entre toi et les élèves que tu ne veux pas apprendre à connaître, entre les Autres et ceux dont la Profondeur et les couleurs les définissant t’attirent. Leur timbre de voix, leur manière de regarder, de se tenir ou d’hésiter ; c’est à partir de détails que tu te forges un avis, et rarement tu reviens sur ton jugement. D’un peu tout ce qu’il dégage et sans trop t’en rendre compte, comme guidée par un sens inconscient, tu as tant bien que mal essayé de discerner cet être aux Lignes si floues, de ceux que d’ordinaire tu aurais fuis – trop grand, trop sombre –, mais que comme poussée par une inspiration soudaine, tu as tout de même décidé d’approcher.

Il saisit l’objet de verre dans ta main – peux-tu le définir de
perle, désormais qu’il s’apprête à le raccrocher à son poignet ? –, et toujours sans relever le visage tu observes le complexe entrelacs du bracelet dans un silence seulement altéré par les sons urbains, que tu juges d’ordinaire assourdissants. Tes yeux se perdent dans les fumées d’encre à nouveau visibles car découvertes de la sphère-fleur, et tu hoches la tête lorsqu’il prononce ses premiers mots.
*Personne… et Elle, alors ? C’est l’exception ?* – une nouvelle moue interrogatrice durant un instant, avant que ton visage ne prenne une expression concentrée pour accueillir la suite de sa phrase.

« Mais alors… comment tu réillumines les plus ternes ? Comme… comme les souvenirs, le passé quand il fait mal ? »


Redressant le visage, tu mordilles ta lèvre supérieure pensivement. Le main tapotant toujours le sol – deux, quatre, cinq, deux –, les jambes encore repliées pour former comme un rempart entre les passants de la rue et la bulle qui s’est formée là, tu hésites vaguement.

« J’aurais dit grâce au futur, mais j’suis même pas sûre que ça marche. Parce que même si on continue, y’a toujours des choses pour nous le rappeler, ce passé. »


Nouveau frémissement. Connaîtrait-il un moyen de se débarrasser des terreurs qui te hantent, des démons qui t’habitent depuis l’an passé ?

« Les cauchemars, par exemple, ils savent bien faire. »

• ‘til it seemed
that Sense was breaking through — •

ent‘r‘êvée

Dérivation ++
Ce n’est certes pas la corde tendue d’un instrument qui lui est présentée, mais ses doigts se font happer par une certaine forme de glissement, parcourant les zones successives de douceur et de rugosité du bracelet par lequel il avait guidé ses tentative d’agglomérer les rudiments de réflexion qui spiralaient d’abord insaisissables dans son esprit ; exigeant des efforts particuliers de formulation. Pourtant, il a la certitude que son expression peut aller au-delà des mots, surtout avec cette enfant. C’est pourquoi ne pas être parvenu à tout couvrir par ses seules phrases ne l’inquiète pas excessivement. Plutôt que l’inquiétude, c’est surtout la frustration qui aurait pu avoir son emprise sur lui en des circonstances moins favorables. Être capable de contempler des Fresques mais ne pas avoir les outils pour les rendre visibles à un regard trop différent, trop incompatible ; tenter de les rendre par des termes trop distants : voilà qui est terriblement frustrant. Qui aime batailler dans la mélasse ? Il existe d’autres façons de danser ses pensées, de les métamorphoser et de les intégrer dans le monde physique et tangible ; et il est rassuré d’avoir affaire à quelqu’un qui en a très sûrement conscience.

Bien qu’il ait intégré leur Mêlement par des entrelacements fermes qui ont suffisamment été éprouvés pour chasser toute crainte de brisure ; il n’a toujours pas scellé à nouveau le bracelet afin de le remettre à sa place habituelle, au poignet gauche. Il marque d’ailleurs du bout du doigt la ligne légèrement plus claire sur la peau presque jamais exposée aux éclairages qui a fini par se dessiner en dépit du couvrement par les manches longues auquel il se dérobe cependant à la saison chaude, et d’autant plus quand il a pour seule compagnie un Opa avec lequel il est serein. Après tout, c’est ce dernier qui l’a aidé à former et capturer les premiers ressentis, c’est son cher Beschützer qui lui a offert depuis toujours les moyens les plus riches et divers d’expression. Même les Encres.

En cet instant, il souhaite… Non, il a besoin de conserver cette ligne colorée à sa portée, telle une ancre l’aidant à se démêler plus efficacement. Est-ce qu’en posant son doigt sur leur toute nouvelle Sphère, il pourrait entendre Étoile K chanter avant même que ses émissions ne soient envoyées dans le fin espace qu’ils partagent et entourent ? Est-ce qu’il pourrait enrichir l’expérience de ce présent, dans le sens temporel, en invoquant certaines sensations dont il retrouve l’écho sous un nouveau jour ? Certainement parce que bien accroché au moment qu’ils sont en train de vivre, le magnétisme du toucher l’attire surtout vers leurs boucles mouvantes et vivantes. Elles protègent sûrement le potentiel de réponses à de grandes questions qui les concernent. Ce point de contact et de compréhension qui les lie jusque dans leurs préoccupations à la fois divergentes et convergentes ? Des parcours, des circonvolutions distinctes menant à des soucis analogues ? Il a beau avoir prononcé sous une forme plutôt affirmative, le ton était loin de celui de la certitude, et il ne s’étonnerait de susciter des interrogations qui ne feraient que pointer que quelques-unes des voies qui se présentent à la croisée, n’attendant que d’être explorées. Chemins de l’esprit qui lui sont donné de parcourir sans rougir de son peu d’expérience, de se méconnaissance de quelques sections de son Dédale.

Sa posture a évolué, dotée d’une nouvelle forme de stabilité ou d’ancrage qui a aussi libéré ses doigts accompagnant les pistes désignées par la voix. *…comment…* Il n’est pas capable de répondre : ‘de cette façon’. Il sent que tout ce qu’il serait capable d’appréhender, de percevoir dans ses recherches n’aura rien de simple, d’accessible. Il s’agit d’enjamber les embûches et espérer ne pas trop souvent s’écorcher le tendre derme contres les rugosités de l’écorce végétale plus qu’apte à se défendre des atteintes humaines voulant affronter les questions de la Nature, du Monde. Ses idées en pelote seront assurément d’une délicatesse extrême à transmettre au mieux. Surtout en sachant quelle est la limite entre la réponse générale et personnelle. Comment pour moi, pour toi, pour nous, pour eux ? Autant de retours potentiels et différents. Une inspiration ne suffira pas, elle est précédée d’un long soupir, comme cherchant par l’abaissement de la poitrine à échapper au poids qui la presse.


« Il faut que son regard soit prêt. »

Qu’il soit capable de voir, avant…

« Et alors, tu montres le terne. Tu le partages. »

Ses doigts dérivent sur les Sphères de Opa. Il repense au moment qui paraît désormais si lointain de son arrivée au château. Quand il pensait avoir été abandonné. Seul. Personne, aucun soutien pour affronter ces lieux si heurtants. Pourtant, aujourd’hui, il ne lui en voulait plus. Il était apaisé. Mais inquiet. Inquiet de savoir que la réconciliation après ses débuts difficiles à Poudlard n’avait pas suffi. Qu’il y avait une myriade de façons de séparer les êtres. Géra. Nommée, clairement désignée par les Anciens. Qui lui restera ? Il ne peut savoir ‘comment’. En partie seulement, restera toujours l’incertain, le jamais su.

« Par le partage, tu acceptes qu’une couleur qui vient d’une autre dimension le modifie. »

Douloureux passé. Quel est le sien ? Il ne devrait pas se demander ça. Mais c’est elle qui a prononcé, c’est elle qui a parlé des souvenirs qui font mal. C’est elle qui invoque les béances de l’enfance de Hjúki. Celles qu’il ne peut même pas prétendre avoir résolu pour de bon. Oserait-il lui balancer cet amer constat, qu’ils ne sauront jamais le pourquoi de certaines entailles, que le colmatage rend la chose vivable mais ne parvient pas à entièrement combler le gouffre.

« L’espace-temps. Ce sont les deux dimensions possibles. Le partage peut être spatial, une personne extérieure qui t’apporte sa lueur. Le temporel, le futur comme tu dis. »

Il ne sait pas et il ne saura sans doute jamais… ou plutôt : il ne peut pas savoir s’il saura un jour. Pourquoi les Spectres n’étaient-ils pas capables de l’approcher, de lui faire sentir ce qu’ils ressentaient pour lui, s’il y avait seulement le moindre résidu de quelque chose. Pourquoi l’avoir jeté à son existence pour refuser ensuite de l’y guider. Oui, il pouvait prétendre qu’il les considérait désormais comme des étrangers, qu’il ne voulait pas les retrouver car ce n’était pas à lui de faire la quête, de donner de ses forces pour eux ; qu’il ne les attendait plus et que cela avait bien changé la perspective. Mais pas au point de ne plus parfois se demander encore s’il était possible ou non qu’ils l’aiment. N’était-il pas aussi un fils, et non seulement un Enkel ?

« Lorsque c’est ton regard qui est prêt, pour le passé... Il faut essayer de garder la conscience de qui on est devenu par rapport à l’heure du souvenir. Les expériences ultérieures vécues, qui sont en résonance, mais moins sombres peuvent aider à revivre autrement ce passé. Au fil des vécus suivants et du partage, les pires souvenirs le sont… moins ? Ils peuvent s’alléger par le regard qui est prêt à le colorer. »

Il est un tel imposteur. Il n’a pas le pouvoir de l’alléger, de les alléger. Il se raccroche à leur Sphère. Ils ont réussi à partager, non ?

« Même s’il y a certaines choses qu’on ne pourra sans doute jamais savoir. Jamais… éclairer. »

En ce cas… il n’a rien à apporter. Renoncer ? Il l’a déjà fait, croit-il. Pourtant, à chaque fois qu’il décèlera un soupçon d’affection d’une forme trop différente de la sienne, il ne pourra jamais retenir ce doute. Pourquoi certaines personnes ne sont-elles pas capables de l’aimer ou de le lui faire sentir ? Quelle est cette force répulsive qui semble l’habiter et pousser à la fuite ?

Dérivation ++
Est-ce que révéler, en plus de l’existence de l’Ombre qui éclaircit tes nuits, les terreurs que tu subis deux soirées sur trois, était une bonne idée ? Tu en doutes ; ouvrir tes pensées et ton esprit de cette manière est risqué. Le passé ténébreux… beaucoup l’ont subi, beaucoup le subiront. Tu ne doutes pas que lui aussi ait ses parts de néant insondable qui recouvrent des pans de son Histoire, tout comme ton Amie en a, ou même Edwin. Même les Autres qui paraissent les plus hautains, les plus déconnectés du Monde, doivent subir tout cela, les réminiscences douloureuses et les arrêts au milieu du chemin à cause des hésitations que le passé fait remonter. Cependant, les angoisses nocturnes dues à ces souvenirs ne doivent pas tourmenter grand monde – tu n’as jamais échangé avec qui que ce soit concernant ces brusques réveils tremblants, les larmes qui les suivent, sous le regard implacable de la Lune, et la peur qui te saisit, chaque soir au moment du coucher, l’appréhension d’avoir à subir les regards accusateurs des démons de tes rêves, des fantômes de l’an dernier. Personne n’a évoqué de tels ressentis devant toi – tu ne peux t’empêcher de penser que, peut-être, tu es la seule.
La nuit, il y a encore les yeux pleins de pitié d’Ange, en haut de la tour d’Astronomie lorsque tu chancelais, ou bien les mots accusateurs d’Oak, voire même la pensée de tes paroles acerbes à l’attention de Lili, que tu ne te pardonnes pas. Très souvent, tu te rappelles de la terrible sensation du sort lancé par Bristyle, de la pierre qui prend possession de chacune de tes cellules, du sang qui a coulé de ton nez lorsqu’il a percuté le sol de pierre, du bruit de ton poing que tu as écrasé contre le mur cette nuit de Février aussi, de tout ce que tu as dit et que tu regrettes ; tu ressasses tout, tout ce qui n’avait à l’époque aucune forme d’importance. Tes pensées tournent, toujours, sur les mêmes choses pendant des heures, sur ce que l’on a pu te balancer, sur les yeux accusateurs de Maë et ses moues haineuses quand tu es entrée au Château, sur ses airs désespérés cet été, ou les soupirs exaspérés de Papa que tu supportes depuis quelques jours. Si tu n’étais pas partie à l’École, est-ce que tout ça aurait été pareil ? Est-ce que ton père aurait été malade ? Aurait-il oublié Maman comme il est en train de le faire ? Maë serait-elle restée la même ? Évidemment, tu n’aurais pas rencontré Petite Ombre, et généralement c’est cette pensée qui te fait passer à autre chose. Mais d’autres fois, tu ne peux t’empêcher de poursuivre tes réflexions : si tu n’avais pas eu à survivre à une année aussi terrible, aurais-tu eu besoin d’une Sœur-d’Âme comme celle que tu as découverte là ? Aurais-tu eu besoin de passer les cauchemars en t’accrochant à tes souvenirs d’elle, et aux lettres qu’elle t’a envoyées ? Tu en doutes. L’isolement aurait pu être douloureux, si tu étais restée à Édimbourg. Mais il n’aurait jamais été aussi douloureux que cette seconde année à Poudlard, jamais.

La nuit, paradoxalement, il y a les horreurs sombres que tu traverses encore trop souvent, les souvenirs altérés par tes perceptions étranges de ce précédent hiver, les images qui surgissent pour rôder dans ta tête pendant des heures entières, mais il y a aussi, parfois, de très jolies choses. De plus en plus depuis que tout s’est plus ou moins apaisé à la Maison, il y a des textes un peu moins noirs, des mélodies qui s’écrivent d’elles-mêmes sans même que tu aies à y réfléchir et des insomnies qui durent moins longtemps. Quelques rêves également, traces de ce qui fut beau et doux, principalement issus de ton Amie des Ténèbres. Pourtant, tu as peine à croire que le temps soignera tout ça – c’est ce qu’ils disent tous, non ? Ce que tu aurais aimé croire, mais qui se révèle être une utopie. Certes, il rend les choses plus supportables, presque regardables, mais tu doutes fort que tout s’apaise un jour. Comme si, finalement, tu t’étais irrémédiablement modifiée ; réaliser cela est particulièrement douloureux. Ainsi, tout ce qui est vécu, bien ou mal, altère définitivement l’être original, celui que l’on était avant ? Et si oui… où commencent donc ces modifications ? Tu contractes brièvement la mâchoire. Forcée de subir pour toujours les poids amenés par le passé, de tirer derrière toi tout un bagage que tu imagines s’alourdir au fil des années ? L’appréhension du futur se fait encore plus insupportable. D’ordinaire, tu doutes, peines à t’imaginer dans quelques mois, quelques années, mais désormais, en plus des difficultés s’ajoutent les pensées, les souvenirs que, Atlas de tes propres cieux, tu devras soutenir éternellement sur ton frêle dos. Une soudaine crispation de ton visage trahit ta terrible envie de revenir à l’
avant tout, quand tu n’étais qu’une enfant insouciante, avec une Maman bien présente, prête à tout pour sécher tes larmes lorsque tu te blessais. Le rythme auquel tu tapes sur le sol s’accélère pendant quelques secondes, le temps que tu reprennes tes esprits.
Mais alors, comment font les adultes ? Tu sais que beaucoup ont dû être triste, ont dû souffrir dans leur enfance et même après. Papa a perdu sa propre femme voilà douze ans ! Comment peuvent-ils faire pour survivre tout en traînant derrière eux tout ça ? La difficulté doit être immense ; grandir semble une épreuve absolument insurmontable en cet instant. Se sont-ils posé les mêmes questions quand ils étaient plus jeunes, paniqués à l’idée de continuer d’affronter le Monde et ses menaces pendant des décennies ? Et si oui, qu’est-ce qui a changé dans leur esprit pour qu’ils continuent d’avancer alors qu’ils auraient pu cent fois tourner les talons et abandonner ? Tes pupilles un peu agrandies par l’immensité du Temps créant un nœud qui t’empêche de déglutir correctement se figent dans les siennes, comme pour y puiser un peu de force.


*Partage.* Un très léger haussement de sourcils pour signifier ton étonnement, une morsure nerveuse qui creuse sur ta lèvre supérieure un petit sillon régulier, et puis tu rabats ton attention sur les mots qu’il continue de prononcer. *Extérieure… j’ai Partagé à Petite Ombre comme ça, quelques fois* – mais mérite-t-elle réellement d’être noyée sous ces noirs souvenirs ? Y a-t-il dans ce Monde une seule personne qui le mériterait, finalement ? Tu n’en est pas certaine. Même une personne que tu n’aimes pas, comme ce crétin de Dale, ne devrait pas avoir à subir l’absence totale d’espoir, et même racontée par quelqu’un d’autre elle doit être absolument insupportable à expérimenter. Alors certes, raconter peut aider. Mais raconter à qui, s’il n’y a nulle part quiconque pour entendre ce que tu as à dire ?

« Ça veut dire qu’on l’fait subir à une autre personne. J’suis pas sûre d’avoir envie que quelqu’un entende ça, même si ça fait longtemps et que je me souviens pas de tous les détails. »


Un air un peu attristé qui se dépose sur ton visage, et soudainement, tu indiques du menton son entrelacs de souvenirs.

« Est-ce qu’elles allègent un peu, Elles ? Ou Elles permettent de se souvenir avec autant de précision même des années après ? »


Tu oses espérer que les perles qu’il crée libèrent un peu l’esprit ; sinon, comment fait-il pour toutes les conserver au poignet de cette manière, sans jamais se sentir oppressé par davantage de passé que nécessaire ?

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ent‘r‘êvée

Dérivation ++
Pourtant, il sait pourquoi il ne leur a ménagé aucune place à ses côtés, aucun déversement d’Encre, pas même de reproches ou ressentiments dirigés. Des incertitudes, des impossibilités, l’incompréhension mais aucun véritable attachement. Est-ce vraiment une perte si rien n’a été construit à l’origine ? Il est seulement conscient d’un potentiel qui n’a jamais eu l’occasion de se déployer. S’il s’agit d’un absolu, si du moins il pense en termes d’absolu, il n’y a jamais rien eu. Il n’était pas parvenu à se sentir concerné par leurs lettres. Généralement, c’était un format qu’il trouvait peu voire mal communicant. Opa accompagnait presque toujours ses mots d’un élément tangible de sorte à les matérialiser. Est-il vraiment possible de connaître un être par des seuls missives ? Transmettre de soi par des jolies phrases à la signification incertaine ? À l’implication si variable… Ce ne peut fonctionner que si les deux correspondants fonctionnent sur le même mode de communication, s’ils rédigent des lettres semblables, sont alignés quant à la forme de leur échange. À sens unique c’est si vain et creux ; ils ne pouvaient l’atteindre par des expressions que lui ne maîtrisait en rien, surtout que sa première langue n’avait pas été celle des mots et des paroles, éléments qu’il n’avait intégrés que relativement tardivement. Il fallait être au plus proche pour parvenir à le comprendre, il n’aurait pu toucher par sa communication qui aurait été considérée comme hermétique. Avait-il seulement eu envie de se traduire pour se rendre accessible ?

À l’évidence certaines zones d’ombre le demeureront longuement, si ce n’est pour l’éternité. Pourtant il n’avait aucune rancœur, aucune implication émotionnelle active à l’égard de ceux qui n’avaient rien commencé à lier avec lui. Pourquoi en vouloir au néant ? Pourquoi vouloir s’en saisir ? Pourquoi capturer par l’Encre l’absence si elle ne provoque rien ? Du moins aucun manque, plutôt la curiosité de ce qui n’a pas pu être connu ni expérimenté et qui ne connaît pas de réponse. Certains questions sont juste trop… glissantes et immenses. Il pourrait s’interroger sur des myriades de potentiels qui ne sauraient être éclairés sans la transmutation vers le réel. Chaque chemin offre et retire ; il est impossible de tout obtenir sans commettre de tort. En réfléchissant à ce qui aurait pu être gagné par une autre voie ce qui a été acquis par celle présente risque de se perdre. Tant d’êtres vivants s’agitent sur le Wyrd où se trouvent des multiples réseaux, les possibilités de tissage ne permettent néanmoins pas toutes les associations ou intégrations. Les enchevêtrements intellectuels dessinent des liens hypothétiques qui ne s’infiltrent pas toujours jusqu’au cœur.

C’est bien étrange, mais certains mécanismes semblent imparablement faire de la braise ardente un charbon inerte. Il s’agit bien de l’exact même élément, toutefois capable de ces états si radicalement opposés. Qu’est-ce qui provoque ce passage d’un état tantôt enflammé et ardent, tantôt froid et inerte ? Il l’ignore mais il le sent parfaitement. Une fois refroidi la peine qui le traverse est embrouillardée, il évalue et considère avec froideur les faits qui ne sont plus capables de lui provoquer de puissant heurt. Son intellect pourra continuer à glisser en des tourmentes pour percer ces irrésolubles incompréhensions ou incompatibilités, laissant cependant son âme protégée. Car ces projections n’auront rien du tangible, il ne leur sera accordé tant de place dans sa réalité. L’inaltérable, sur lequel aucun pouvoir n’a d’emprise, frappera où son énergie le muera, mais il ne méritera pas l’attention requise par un sujet ; car il n’est qu’objet. Ainsi que se cogner à un mur ou à un être n’impliquent pas les mêmes réactions ; par certaines attitudes une personne pouvait se faire objet à ses yeux et perdre tout l’intérêt ou l’implication personnelle qu’il lui aurait dévoué, l’adolescent n’avait plus de raison d’être braise pour lui. C’était l’inerte charbon qui questionnait les Spectres, même s’il avait bien fallu des années pour faire tomber la température qui avait été autrefois suffocante.

Cherchait-elle à savoir comment gérer l’état de l’ardeur ? Les gerbes explosives internes ? Oui, il avait déjà transmis son chaos, ses coulures incontrôlées, avait eu recours à la décharge. Ce souci qui a envahi les traits de l’enfant, ces yeux qui se sont jetés sur ses Perles-de-Nótt et cachent en eux une requête silencieuse, donnant à Hjúki la sensation qu’il n’avait pas le droit de flancher, de ne pas être capable de répondre. Peut-être est-ce lui qui se transpose dans ses jeunes désirs impérieux, quand il pouvait encore de sa Source se raffermir. Ses Sphères se préoccupaient du soi de braise, dans leurs éclats aussi douloureux qu’exaltants mais du moins intenses, dans tout le contraste de l’existence, dans toute la richesse des êtres et des phases. Il avait besoin de se savoir et voir aussi multiple, aussi mélangé, capable d’absorptions aussi variées. Il ne pourrait se contenter de trop rares fragments de palette. Il avait bien un rapport particulier avec quelques-uns de ses épanchements. Une petite part de lui appréciait ses tourbillons par la force qu’ils supposaient, une force sienne. Parce qu’aussi toute puissance levée retombe. Il ne se remémorait les batailles sans l’apaisement qui avait fini par suivre, aurait-il tardé. En réalité les soupçons d’attirance et rejet vis-à-vis des pires moments d’intensité cohabitaient au point de lui offrir une vue ne tranchant pas, jamais totalement assombrie ou illuminée. Pourtant, une perpétuelle demi-teinte n’était une perspective des plus reluisantes. D’où ce besoin de recolorer qui ne paraissait pas la convaincre.


« Certaines intensités sont personnelles. Ce qui t’est lourd ne l’est pas autant à qui tu le transmets. Pour autant il ne faut pas que ce ne soit pas de poids, car si c’est insignifiant alors la personne peut te l’alourdir. Le partage se fait avec quelqu’un qui en prend mesure pour l’alléger alors que ça ne lui pèsera pas comme à toi. »

Suppose-t-il. Il n’a pas parole de vérité, et ce qu’il propose implique de toute façon la quête d’une mesure, d’un équilibre fort délicat à trouver. Baissant le regard vers son bracelet, il commente.

« Elles ne captent pas tous les tourbillons, ceux qui sont dignes de… disons que certaines atteintes ne méritent pas d’être retenues ou considérées. L’étranger est moins marquant. Mais pour celles qui sont présentes et existantes, je les considère comme un ensemble. Elles créent une Symphonie par la succession des mouvements qui peuvent être violents ou doux, par les dissonances, par la beauté des accords, par les âpres sonorités, par les agréables mélodies. C’est parce qu’elles forment un tout que la superposition des intensités est supportable, il n’est pas question de se laisser envahir purement des plus blessantes. »

Ce n’était pas du blanc et du noir qui faisaient du gris ensemble. Non, plutôt une toile représentant à des intensités variables et sur des zones d’ampleur différentes chacune des teintes, vues ensembles.

Dérivation ++
Peut-être que, lorsque tu y réfléchis, tu n’as jamais été cet être original que tu te plais à imaginer. Puisque tout, chaque infime changement, chaque nouveauté, modifie irrémédiablement, n’aurais-tu pas été altérée dès ta naissance ? Où se trouve le début de cette éternelle, infinie évolution de l’être que tu sembles subir depuis plus de quatorze ans ?
Comme toujours, les questions s’entrelacent pour enfermer ton espoir vain dans un étau impossible à briser, et tu te retrouves à t’interroger, une fois de plus. Tout te ramène à ces stupides questions qui te taraudent – parce que tu n’as jamais aucune réponse à leur apporter. Toutes celles plus évidentes, dont la solution est à portée de main, tu les as laissées sur le côté du chemin depuis un bon moment, pour te tourner vers celles qui te torturent, vers celles qui t’inspirent. Parfois, elles sont douces, mais seulement parfois – le reste du temps, tu te retrouves à souffrir de ton impuissance, de ton ignorance.
Et si tout ce que les Autres ont fait, si tout ce que tu as dit, tout ce que tu as songé depuis ta plus tendre enfance, t’ont rendue comme ça, alors ton être entier est le produit de l’influence de ceux que tu côtoies. Ce sont eux qui t’ont faite devenir ainsi, penser ce que tu penses, agir comme tu agis, espérer comme tu espères si souvent. Rejeter la faute sur les autres, ce n’est pas bien, qu’on t’a répété si souvent – mais c’est tellement plus simple, et tellement plus logique. Ce sont les Autres qui t’ont appris à te comporter comme ça. Tu as une famille qui t’a élevée, une sœur avec qui tu as grandi, et sûrement que sans son influence, sans celle de Papa et Maman, tu ne ressemblerais pas à ça. Sans les gamins à l’école, tu ne serais pas si cynique. Sans les élèves du Château, et certains en particulier, tu n’aurais pas eu si mal l’an dernier. Sans leur Masse, leurs mille yeux et leurs pensées que tu prends dans la figure chaque fois que tu leur fais face, tu ne serais pas si faible. Sans l’autre fille, l’autre soir de février, voilà plus d’un an, tu ne te serais pas détruit les phalanges contre le mur de pierre. Sans Petite Ombre, tu aurais sûrement souffert encore plus durant ta seconde année – elle aussi, elle a influé sur ton existence, certes de manière positive, mais tout de même. Si tu étais seule, absolument seule, tu t’ennuierais sans doute, mais au moins tu saurais à quoi ton être ressemble sans leur influence. Sans…
*Stop.*
Un grand tremblement vient parcourir tout ton corps heureusement encore assis sur le sol, depuis l’extrémité de tes doigts jusqu’à la pointe de tes orteils, tendant d’une décharge électrique ta nuque qui s’était un peu relâchée.

*J’en ai horriblement marre, d’tout ça.* Ton visage se teinte un instant de mépris, d’un dégoût de tes propres pensées assez insoutenable. Tu poses ta main à plat sur ton genou encore relevé, et après quelques secondes, replies tes doigts et enfonces légèrement tes ongles dans la peau de ta jambe couverte d’un jean moldu. Tu as déjà ramené tes yeux vers celle-ci, concentrée sur ton mouvement presque impossible à réprimer. Ta paume et la pulpe de tes doigts pincent le vêtement assez large, tandis que tu serres les dents très fort. *J’ai essayé d’être moi-même, et ça a pas marché. Ç’a été un p’tain d’échec monumental, et j’suis même pas sûre d’avoir envie d’réessayer.* Il a déjà commencé à parler, et si tu perçois le sens de ses paroles, elle te paraissent horriblement dérisoires. Tu penches un peu le visage vers tes jambes comme pour l’y cacher, sans achever ton geste et laisser ton front tomber contre tes genoux, déglutis mais avant que tu puisses lui répondre, il continue. *J’ai peur que Petite Ombre ait l’impression d’porter un Univers si je lui expliquais tout.*

Envahir d’intensités… l’idée est séduisante. Intéressante, et tu te laisserais presque aller à la considérer sérieusement, si derrière il n’avait pas rajouté cet adjectif. Comment faire pour observer le Tout plutôt que chaque élément dans ses moindres détails, au plus fort de son unité ? Comment éviter les lames douloureuses des souvenirs blessants pour n’avoir qu’une vision globale ? Fascinée, tu relâches brutalement ta jambe, sentant vaguement les marques en demi-lune laissées sur ta peau. Tes yeux sont perdus dans le vague, ta nuque contractée pour garder ta tête immobile, à mi-chemin entre une position normale et un appui contre tes genoux. Une seconde idée, bien moins dangereuse – quoique – se fraie un chemin dans ton esprit tandis que ton regard couleur d’écume se fixe, s’accroche au tissage fin de ton jean.
Ton cou se redresse tout doucement, tandis que tu songes un instant au meilleur moyen de faire passer ton message. Ta main se saisit du parchemin qui avait glissé à-côté de toi, sur le pavé ; la seconde s’empare de la plume. A partir de l’encre sombre, mélange des deux Identités, qui se trouve encore sur la pointe, tu traces quelques mots en-dessous de la roue offerte au regard du Soleil, au centre, sans plus d’hésitation. Tu apposes l’objet sur le sol directement, à gauche de tes jambes, toujours dans la position prise précédemment.


Courbes-résonnances
Equilibre fragile, confiance mutuelle et silencieuse
Sourires –

Le dernier mot est bien moins visible, l’encre venant à manquer, mais ce n’est pas grave. Tu n’as même pas envie de le repasser ; sa quasi-invisibilité est parfaite, tellement représentative de ta pensée. Incertaine quant au sens qu’un observateur extérieur pourrait lui trouver, tu esquisses une moue assez peu convaincue, mais finis par tendre le feuillet à l’Inconnu.

« Les mots, ça soulage. Des fois ça fait mal, mais modulés correctement… leur timbre, il est doux. »


Et effectivement, les commissures de tes lèvres qui s’étaient crispées se détendent et frémissent.

« Comment tu fais... pour considérer l’ensemble ? J’veux dire, ne pas avoir tous les détails, et tous les souv’nirs douloureux que ça amène, mais juste regarder le tout ? »


Un haussement de sourcils qui témoigne de ta curiosité, tandis que tu reposes délicatement la plume sur le sol, veillant à ne pas en abîmer la pointe.

______
Après de longues semaines, voici mon texte. Comme pour les précédents, je m’excuse sincèrement – les retards de ce genre ne devraient pas se reproduire avant au moins deux mois, si ce n’est plus, du moins je l’espère.
Belle soirée,

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ent‘r‘êvée

Dérivation ++
Oublie-t-on l’éclat bleuté d’un ciel dégagé les jours où il serait devenu tout blanc ? Les épais nuages blancs tranchant sur un azuré franc lorsqu’ils se seraient transformés en reliefs grisés à peine éclairés ? Les éclairs zébrants accentuant des contrastes invisibles à l’heure du calme plat ? Les Constellations au temps des Nuées ; les fonds de l’hémisphère Nord où l’hémisphère Sud ? Imagine-t-on l’inaccessible Pôle ? Ouranos ne se présente sous toutes ses facettes à la fois, respectant des pivots et alternances dissimulant toute une partie de son visage. Hélios ne se repose jamais, ne disparaît jamais. Les Grecs dessinaient une course à début et fin, les Égyptiens une course certes infinie mais en partie immergée dans la Douât. Il ne baigne en permanence les mêmes parcelles, doit se partager d’un bout à l’autre du globe.

Alors qui a raison ? S’il cesse d’être perçu, si ses effets ne sont plus sentis ; sommes-nous en droit de considérer qu’il ne brille plus une fois couché ? Faut-il s’efforcer au contraire de considérer les terres lointaines illuminées de ses rayons, en serions-nous privés ? Un sacré tour de force mental est bien sollicité pour mettre en regard des états qui dans les faits sont inconciliables, ne pourraient se rencontrer car soumis à un conflit de temporalité ; à une désynchronisation naturelle. À quel point est-ce imaginable de superposer un état absent voire étranger à celui présent ? À quel point se balade-t-il sur la toile ? Pour certains mélanges ce n’est pas pareil, avec le bon liant des fusions étaient invoqués. En quelques compositions la juxtaposition était même indispensable.

L’ayant vue envahie du fris[e]son ; son front demeura plissé tandis que ses lèvres bougeaient fébrilement d’un côté et de l’autre, soucieux et impuissant en assistant à un tel phénomène sur lequel aucune réelle emprise ne pouvait émaner de son être. Sachant déverser mais en rien absorber. Ou bien ? En fait, l’adolescent n’avait jamais essayé dans l’autre sens et au début n’avait pas même d’empire sur la voie intuitive. Était-ce apprenable, une initiation existerait-elle ? Hjúki nota d’interroger son exploratrice, risquant de patiner s’il s’intéressait seul à cette question dépassant ses capacités de contrôle. En attendant ce n’était pas une maîtrise qui apparaissait de soi et la perception ne pouvait être suivie de l’action. Collant ses paumes, les mains inversées, il glisse les doigts jusqu’à pouvoir entourer ses poignets ; enchaîné.

Ne bénéficiant pas de doigts fabuleusement longs comme certaines mains en sont dotées, les anneaux que forment pouces et majeurs sont bien vite bloqués mais c’est aussi l’idée ; mains liées sur tous les plans. Variant la pression de chacune de ses extrémités, il appuie doucement sur ses avant-bras emprisonnés avec une phalange ou l’autre. Côté peau, sans jamais ne plier la dernière jointure pour éviter tout contact avec l’ongle. Point d’estafilades de négligence, la prudence est acquise. Bien qu’ayant conscience qu’il lui suffit d’ouvrir les mains, de détacher ses doigts pour se libérer ; il se laisse doucement tirailler sans lâcher. Comme attendant un vrai prétexte au détachement. Sa mouvance, son relâchement peut-être. Le corps du jeune Anastase se détend alors que son regard suit les nouvelles boucles qui enfoncent le support parcheminé et que ses bras de nouveau libre viennent ensuite recueillir. Soufflant très ténuement pour ne pas provoquer de bavures, il appose ensuite son doigt sur la dernière ligne, souriant au passage du relief.

Il avait appris qu’avant Braille, la lecture se faisait par la reconnaissance des mêmes lettres saillantes ; procédé laborieux impliquant fort peu de traductions sous ce format qui prenait aussi bien plus de volume qu’un ouvrage ordinaire. Cette première forme d’identification était sûrement assez accessible aux voyants, le braille en revanche requérait une plus forte sensibilité du bout des doigts. Un non-initié en glissant sa pulpe sur une ligne sentirait des aspérités sans immédiatement visualiser la suite de patterns s’étant succédés. Quant à la finesse perceptive pour comprendre un mot par la gravure de la plume, il n’y était certes pas ; au moins avait-il eu le bout de son doigt chatouillé par l’irrégularité forgée au fil des lettres, une sensation qui lui avait – semble-t-il – arraché un sourire fort à propos.

*L’ensemble* c’est une considération qui va très bien avec la musique et la polyphonie. Un ensemble vocal, orchestral, ou les deux comme Mahler en a l’art.


« Ce n’est vraiment pas facile de reculer du détail, je confirme. »

Pensant à tout ce qu’il avait besoin de délimiter, de séparer par sous-ensembles caractérisés par une essence commune. Dans énormément de domaines, la dissection et le regard à l’élément le plus insécable était presque de l’ordre de la nécessité. L’une des raisons pour lesquelles il détestait s’alimenter observé dans la Grande Salle. Les gens ne classent pas les textures ni ne tiennent compte de la structure des élaborations culinaires complexes pour les déconstruire méticuleusement. Il était le premier à avoir la perspective du détail et n’était certainement pas doté de la technologie grand-angle permettant un recul paraissant impossible lorsque l’on se croit déjà collé au mur. Alors oui, comment reculer ?

« Écouter toutes les voix d’un orchestre est si désorientant que l’on peut… »

*Assume, bon sang !*

« … que je suis tenté de me raccrocher à un seule voix, à des pupitres spécifiques, aux parties plus discernables. Les syllabes des mots sont précisément plus attirantes en opéra par leur compréhensibilité. »

De son expérience, autant l’uniformité que le mélange sont susceptibles de provoquer la surcharge.

« J’ai besoin de passer au crible en partant des plus petites entités la plupart du temps, mais pour la musique mon écoute s’est affinée et je tire moins en avant une section au détriment d’une autre. »

À presque chaque congé Opa l’accompagnait en une représentation musicale d’ensemble, ses oreilles s’étaient peu à peu initiées à la prise en compte des multiples voix au lieu de chercher à les isoler les unes des autres.

« Le détail est l’ensemble ? »

La composition était le liant entre des éléments disparates, des motifs étaient pris en charge par tels ou tels instruments, un caractère était représenté par telle sonorité ; mais le message ne passait pas par l’écoute de parcelles.

« Il y a un pont dans la σύν et la πολύ-phonie entre le soliste et l’ensemble. Pour entendre pleinement une voix, même si tu cherchais à te focaliser sur elle seule, il te faudrait écouter les voisines. Ou alors elle serait comme incomplète. Même si chaque pupitre a sa propre partition et le seul chef d’orchestre toutes les voix en vue pour la coordination, les interprètes sont tenus à une écoute permanente et attentive du reste de l’ensemble. »

Tout cela était-il à prendre littéralement ou comme une image ? La limite était terriblement floue, songeait Hjúki en reconsidérant qu’il évoquait là les souvenirs que son interlocutrice avait mentionnés.

« Enfin, si tu écoutes la composition d’une traite, la variété de ses mouvements offre des caractères contrastants. On peut écouter en boucle l’un des mouvements qui happe le plus – par le charme ou l’horreur – ou permettre à l’œuvre entière de se dérouler. »

Haussement d’épaules.

« Sinon, j’en sais rien. Je ne suis pas si… apte aux vues d’ensemble. Seulement celles-ci, ouïes. »
______
Reducio
Je te retrouve et relis avec plaisir.

Dérivation ++
Un an. Un an de plus. C’est étrange, non ? Ce jour qui signifie que, tout d’un coup, on est plus âgée, on a plus de responsabilités. Sans aucune raison si ce n’est l’heure à laquelle le Monde nous a accueillie, on décide que ce jour-là, on grandira d’un seul coup, on se prendra douze mois dans la gueule. Je crois que certains ont peur de ce moment qui ne veut rien dire, qui, si on ne compte pas nos pensées, n’a aucune valeur. Je veux dire, imagine ! Si les un an de plus qu’on prenait quand on fêtait nos anniversaires signifiaient tellement plus. Par exemple, si d’un coup, on devenait bien plus mature, ou qu’on prenait quelques centimètres. Ce serait amusant, et ça aurait une réelle signification, ce chiffre qu’on se force à porter toute notre vie.
Quatorze, c’est beaucoup, et à la fois très peu. Quatorze sur combien ? C’est comme une note – si c’en est une, elle me convient à peu près, même si je préfèrerais quinze. C’est comme une énumération, comme si on comptait les moutons de notre vie – tu crois que ça veut dire que depuis ma naissance, j’ai compté quinze moutons, ou quinze nuages ? C’est comme un nombre de pages, mais ça veut dire qu’il en reste tellement à lire, tellement à écrire sûrement – et je ne sais même pas combien de temps je mettrai à faire tout ça, c’est une sacrée charge. C’est comme un poids, aussi. Comme celui de quatorze Univers que je me trimballe sur le dos, et dont la masse change parfois, selon mes humeurs et les leurs – c’est peut-être pour ça que les personnes âgées ont le dos courbé, parfois ? Elles portent trop d’Univers.
Quatorze, c’est un peu orangé comme nuance, et j’aime bien cette couleur. Il va falloir que je m’adapte à ces volutes couleur d’aube qui teinteront mon identité pendant 365 jours, avant de varier encore une fois, sans aucune raison.

Un an. Un an de plus. Tu trouves pas que ça n’a vraiment aucun sens ? Plus j’y pense, et moins je comprends. Pourquoi on s’impose ça en plus ? L’humain est terriblement libre, et il s’inflige tant de choses qui ne servent à rien. C’est rassurant de se raccrocher à tout ça, j’imagine, mais j’aimerais tant n’avoir comme poids que celui du vent qui fait s’envoler mes cheveux. On a tous besoin d’ancres pour se sentir exister, mais que fait-on de ceux qui ne veulent pas d’un nombre à trimballer avec eux toute leur vie ? Je ne vois pas l’intérêt. Que ceux qui le veulent le gardent, et qu’ils laissent les autres sans ce boulet à traîner derrière eux éternellement !
Et puis ce jour, ce fameux jour. Moi c’est un vingt-sept qui ne veut rien dire, la fin d’un mois, la fin d’une année, la fin d’une vie aussi – celle de Maman. C’est une des (trop) nombreuses choses qu’on partage avec Maë et que je ne peux pas changer. Pour certains, c’est un Commencement, un premier janvier. D’autres, c’est le centre du centre de l’année, ou bien un nombre défini aléatoirement, soumis aux volontés de Lune. Tout le monde veut fêter ce jour-là ! Est-ce une nouvelle manière de se vider l’esprit, de se rassembler sans jamais trouver d’explication ? Et on en veut même à ceux qui ne le célèbrent pas.
Non, définitivement, c’est n’importe quoi.
Mais, Ô divine impuissance, je ne peux rien y faire, absolument rien. Comme tout un tas de choses qui me taraudent, les dates d’anniversaire – le concept d’anniversaire lui-même – ne sont qu’une idée humaine de plus à laquelle je ne comprends rien, et que personne ne remet jamais en question. Comment les Autres font-ils pour vivre avec ces incohérences, ces constantes interrogations qui doivent les parcourir, et auxquelles on ne répond pas ? Et enfin, vais-je un jour cesser de songer à tout ça pour laisser Morphée m’envelopper ?

Trop
De
Pensées
Egarements

27 Décembre 2045, 2h18Elle a enfin quatorze ans et ne comprend pas pourquoi.


Les mots doivent certainement soulager. Si c’est ce que tu lui as affirmé, c’est que tu dois y croire. Si c’est pour cette raison que tu griffonnes, toujours, tout le temps, partout, c’est que ça doit vider ton cœur et alléger ton esprit.
Il t’arrive trop souvent, en ce moment, de réaliser que ça ne marche pas. De voir le Monde comme au-travers d’un brouillard que les Autres ne perçoivent pas, trop enfouie au fond de tes pensées, et de ne pas parvenir à éclaircir toutes ces informations par l’écriture. Il arrive parfois que ta plume s’égare, que ta pointe se relève trop tôt, et que rien ne soit apaisé – au contraire. A toutes tes interrogations premières se rajoute la culpabilité, douloureuse pointe d’acier dans ton cœur, de ne pas parvenir à t’exprimer. Tu vacilles, tu trembles, et tu fixes de tes yeux passés en quelques instants d’à la fois rêveurs et concentrés à terriblement accusateurs la feuille innocente, maltraitée par tes coups de plume rageurs. Quand ces épisodes de vide surviennent, tu passes souvent ta paume légèrement moite sur les lettres tracées sans soin, seulement destinées à défouler ton poignet ivre de sensations accumulées, sans aucun égard pour l’encre coulant, imprégnant les parties claires et propres du parchemin malmené. Et lorsque tu t’en rends comptes, tu termines d’étaler l’encre qui n’était pas sèche, volontairement, cette fois – le résultat obtenu est toujours terriblement décevant. Espérant toujours quelque chose de plus satisfaisant que les mots tracés auparavant, tu es toujours frustrée de constater que les traces d’encre n’ont rien d’esthétique, du moins à tes yeux. Rien de beau ou de significatif pour ton esprit, rien d’attirant ou même d’intéressant. Seulement quelques boucles encore visibles, lisibles, et puis le reste du texte masqué par de grandes traînées sombres, bleues ou noires – aucunement parallèles, seulement tracées dans le plus grand des désordres.
Et lorsque le scénario se joue de cette manière – régulièrement –, la feuille finit violemment déchirée, en tous petits morceaux que tu te plais à étaler tout autour de toi

Tout est différent ici. Ce ne sont que quelques pauvres mots déposés sur les vagues aléatoires du vent que tu as offerts à l’Inconnu assis juste à côté de toi, mais il te semble qu’ils ont une certaine signification, même s’ils ne sont ni longs ni puissants. Ils sont simples – et c’est peut-être la clef de tout, l’ultime solution. Ils veulent dire quelque chose, et même s’ils ne libèrent pas ton cœur du poids de l’incompréhension, ou de la sensation d’abandon qui l’enchaîne depuis l’arrivée de cette femme dans la famille, ils t’aident un petit peu, te rendent plus légère.
Et une enfant dont le palpitant s’est allégé est une enfant plus heureuse, adoucie ; c’est une enfant qui offre un sourire à la vie qui s’écoule autour d’elle.
Un regard vers le garçon, puis tu déclares aussitôt après qu’il ait terminé quelques mots qui flottent dans l’air.


« J’ai fait de l’orchestre, quand j’étais p’tite. Et bizarrement, c’était presque facile d’entendre mes notes à moi et l’Ensemble en même temps. Enfin, c’était dur des fois, mais pendant les concerts, c’était l’plus beau, c’était sur ça que j’me concentrais. »


Un petit froncement de sourcils frustré, avant de laisser tes lèvres s’agiter à nouveau.

« Sauf que c’est difficile à mettre en pratique le reste du temps, maintenant qu’j’ai arrêté. »


Tu t’interromps, hésites quelques secondes, puis lances d’une voix plus basse :

« Et toi… t’es plutôt du genre à écouter quelques notes, toujours les mêmes, en boucle, ou à ad’mirer les Ensembles ? »

• ‘til it seemed
that Sense was breaking through — •

ent‘r‘êvée

Dérivation ++
Plissant légèrement les yeux, il perçut quelque chose monter en lui, d’une feinte discrétion mais à même de prendre une sérieuse ampleur tant que ce n’était pas chassé. Posant deux doigts de chaque côté de ses mâchoires, il les referma tout doucement en suivant la rotation depuis la surface de sa peau ; vérifiant par le même geste sa température qui n’était pourtant pas si alarmante. En laissant les lèvres entrouvertes, il s’était mis à respirer partiellement par la bouche et à reprendre conscience de son besoin d’air en quittant l’invisible et automatique respiration ; il se passait… *Exhale* Les premiers rapides clignements ne suffirent à dissiper l’épaississement qui l’enrobait ; l’amenant à les espacer pour clore à plusieurs reprises ses paupières en les pressant fortement et les maintenant au moins quelques secondes avant de réintégrer la lumière. Incertain de ses impressions, se soustraire à la vue paraissait atténuer. Pour s’en assurer il recommença, déformant ses traits d’une crispation prolongée jusqu’à accéder à la diminution du trouble ; histoire de se soustraire à une partie de ses attaches tant qu’il était encore temps. En émergeant une dernière fois il eut beaucoup de peine à refaire le focus sur la réalité et entendait toujours des battements dans sa tête ; comme si son cœur s’y était directement logé. Était-ce moins pire parce qu’à force de recevoir les vagues de ce malaise, il s’habituait à leur intensité ; ou bien s’étaient-elle bien adoucies ?

Ignorant quelle était la juste explication, l’adolescent dodelina en un balancement qui se voulait le moins perceptible possible ; sentant son crâne un chouilla moins douloureux ainsi qu’en restant parfaitement immobile ; à moins de tout arrêter sur le champ, ce qu’il n’envisageait pas à ce stade, il n’était pas ‘fichu’. Juste… un peu drainé et en début de détachement. Avançant le bras à côté de lui dans la direction où l’ombre se faisait, il la regarda hagard s’étendre pour se constituer une rapide estimation du temps écoulé ; n’en ayant autrement aucune conscience claire. Clairement plus l’Aube, mais pas pour autant parvenus au faîte solaire dissipant les projections par sa verticalité. Son souffle prenait plus d’envergure qu’à l’accoutumée, comme s’il se remettait d’une privation alors que ce n’était pas vraiment le cas. Il ne l’avait même pas retenu, mais finissait essoufflé parce que… parce que ? *Soupir* Hjúki était rarement en état d’identifier ses négligences une fois qu’il en faisait les frais. Emporté par le courant, se réveillant une fois perdu au milieu de la pleine profondeur. Massivement consumé, la mèche bientôt à ras du plancher et aspirant voracement d’ultimes lampées de dioxygène avant l’inévitable extinction de sa flamme.

*Accrochons-nous*, il n’allait pas flancher d’un coup et sans prévenir. Loin d’être un expert de la dissimulation – il avait déjà croisé certaines personnes capable de traverser la pire tourmente avec la surface la plus lisse qui soit – il avait néanmoins appris à minimiser la portée de ses gestes pour donner aux moins attentifs – les professeurs se faisaient le plus volontiers berner – l’illusion d’un langage corporel particulier ou seulement d’une gêne passagère. Quoiqu’il en soit, il n’avait rien manifesté de spectaculaire et en certaines circonstances la chorégraphie qu’il venait de dérouler ne nécessitait même pas de commentaire. Se redressant pour adopter tenue plus droite, convergeant une partie de sa concentration sur sa posture ; il laissa le silence planer quelques instants, tentant de reconstituer le puzzle du monde extérieur aussi lointain que s’il cherchait à se forcer l’accès à un autre univers dont il ne détenait la clef du portail. Les dernières paroles entendues étaient comme enfoncées dans un souvenir recouvert de couches de terres.

‘Désolé, j’étais chu dans un je-ne-sais-quoi et y suis toujours partiellement’ ne fonctionnerait pas et il n’avait même pas l’intention de s’excuser comme ça de ne pas pouvoir rappeler avec exactitude ce qu’elle avait prononcé… moins d’une minute plus tôt ? Durée point quantifiable. C’était extrêmement perturbant, car il n’avait pas la suite construite ni le tout mais des bribes invoquant la reconstitution. Il articula, sommairement, sortant de ses brumes de petites tranchées éclairées.


« J’aime les ingrédients, j’aime les Potions qu’ils créent. C’est dommage que nous ne fissions pas de Symphonies de baguettes, de la magie combinée d’instruments. »

*…plus là ?* Ah oui, elles étaient confisquées actuellement. De toute façon, il n’apprécierait pas l’expérience avec n’importe qui. Son articulation était toute pâteuse, et il concéda d’une infime parcelle. Il ne savait pas combien lui restait à tenir la cadence.

« Je… ralentis, je crois. »