Deux paires d'yeux
Début 2046
Bureau de la directrice — Poudlard
5ème année
« Tu es certaine que tu ne veux pas que je vienne ? »
Je baisse les yeux sur le Mngwi qui m’a accompagné jusqu’à l’entrée du petit salon des filles, désert à cette heure-ci. Les oreilles plaquées sur le crâne et l’air miséreux, il me ferait presque revenir sur ma décision mais je tiens bon.
« Non, pas b’soin.
— Mais elle...
— Elle rien du tout, t’en fais pas. » Je soupire et grimace en croisant le regard sévère de Nyakane. « Tu sais bien que je risque rien, dis-je pour rassurer mon ami.
— Je ne m’inquiète pas, soupire Zikomo, je voulais seulement t’accompagner. »
Et moi, je n’en ai aucune envie, il le sait très bien. Ou peut-être ne le sait-il pas, après tout. Comment pourrait-il deviner que j’ai envie d’être seule avec elle, complètement seule, parce que c’est la seule façon que j’ai trouvé pour ne pas avoir honte de ma soudaine envie de lui rendre visite ? Quoi que je n’ai aucune raison d’avoir honte, me rassuré-je, je vais la voir pour une raison bien précise et non pas pour répondre à une étrange envie nocturne de discuter avec quelqu’un qui est susceptible, la plupart du temps — ou du moins m’efforcé-je de m’en convaincre — de me comprendre.
« Nyakane, poursuivis-je en baissant les yeux sur le Serpentaire, tu peux aller vérifier que la voie est libre ?
— J’y vais. »
Dans un bruissement d’ailes, le Messager des rêves prend son envol et traverse le mur qui nous sépare de la Salle Commune. Ce que j’aime bien avec Nyakane — et les choses que je trouve positives chez lui sont suffisamment rares pour que je les souligne — c’est qu’il pose rarement des questions. Il se contente de faire ce que je lui demande de faire, si tant est que je le lui demande poliment. Zikomo veut toujours savoir ce que je vais faire, où je vais, si je ne risque rien. À vrai dire, Zikomo se prend trop la tête. « Tu vas bien ? », « Tu te sens bien ? », « Tu as besoin de moi ? » demande-t-il souvent. Comme si je n’étais pas capable de le lui dire, si un jour j’ai besoin de lui — ce qui n’arrivera pas, je peux me débrouiller toute seule, moi.
Désormais seule avec le Mngwi, il m’est difficile d’ignorer la culpabilité qui me ronge le cœur. Oh, elle n’est pas bien intense, pas bien puissante mais elle est là et c’est suffisant pour me déranger. Le fait est qu’avant, et j’en ai terriblement conscience, Zikomo n’aurait pas eu besoin de me demander s’il pouvait m’accompagner parce qu’il était toujours avec moi. Il a un peu de mal à comprendre pourquoi du jour au lendemain j’ai commencé à insister pour rester seule. Moi aussi, d’ailleurs. Parfois, je me dis que ce serait sympa de l’avoir avec moi. Mais pas ce soir. Ce soir est un soir qui ne nécessite que deux paires d’yeux, pas quatre, pas six, deux. J’ai cependant plaisir à le voir insister. J’ai envie qu’il me pose encore la question, « Je peux venir ? », juste pour avoir une preuve de plus que malgré l’arrivée de Nyakane, mon petit compagnon bleu souhaite toujours ma compagnie, la mienne et pas celle d’une autre.
Zikomo n’insite pas, finalement, et Nyakane revient de la même façon qu’il est parti.
« Il n’y a personne, me dit-il. Dans le couloir non plus mais je ne suis pas allé plus loin.
— Ça suffira. »
Je pose la main sur la poignée. Je m’en serais allée sans un mot si Nyakane n’avait pas claqué du bec.
« Merci, » grommelé-je malgré moi du bout des lèvres. Puis, à Zikomo : « M’attends pas pour dormir, Zik. Je reviens vite. »
Et sans plus un regard pour les deux Messagers, j’ouvre silencieusement la porte et m’infiltre dans le salon. Je ne suis pas beaucoup sortie après le couvre-feu depuis que j’ai croisé ce foutu concierge, en février. J’ai conscience d’être davantage surveillée, désormais. J’ai cru sentir plus d’une fois les regards des préfets sur moi lorsqu’arrivait le soir et quand je suis en cours de Divination et que mes yeux croisent ceux de Field, je ne peux m’empêcher de me rappeler qu’elle sait et qu’elle me surveille. Après tout, Devon a bien dit : « Je vais prévenir Miss Field de votre infraction ». C’est agaçant. Depuis, je suis obligée de faire plus attention que jamais. J’ai dû attendre que les heures défilent avant de prendre le risque de sortir ce soir — la fatigue m’alourdit déjà les yeux mais j’ai confiance pour la suite de la soirée. Dès que je serai là-bas, la fatigue ne sera qu’un mauvais souvenir. Et demain sera un autre jour.
Je me glisse silencieusement hors de ma Salle Commune et prends garde, dans les couloirs, de frôler les murs. Je me retiens d’allumer ma baguette, je ne suis pas folle. Je connais de toute manière le trajet par cœur. Ce n’est pas comme si je le faisais souvent mais je ne sais pas pourquoi, il reste gravé dans ma mémoire.
L’envie m’a prise soudainement. Sans raison même si j’essaie de me faire croire que j’ai tout un tas de raisons d'être ici ce soir. J’étais tranquillement en train d’étudier quand je me suis rappelé qu’elle m’avait dit avoir rencontré ma mère. Ma mère ! Et soudainement, je n’ai pas eu envie d’attendre notre prochaine rencontre pour aller lui demander ce que mam… *ma mère !* lui a dit à mon propos — puisqu’il est évident qu’elles ont parlé de moi, il ne peut en être autrement. De toute façon, je n’ai pas à attendre quoi que ce soit et moins encore qu’elle me convoque. Si j’ai envie de lui parler, je vais lui parler. N’est-ce pas ? Et le fait qu’il soit minuit passé n’a aucune importance, évidemment, ce n’est pas comme si elle ne vivait pas seule, dans cette tour vertigineuse, et que je risquais de les déranger dans leur sommeil. Puisque moi je suis réveillée il n’y a aucune raison pour qu’elle ne le soit pas. C’est logique.
J’ai la chance affolante de ne croiser personne sur mon chemin. Plusieurs fois, j’ai sursauté en entendant le bruit lointain d’une porte qui claque ou le crépitement des torches sous lesquelles je passais tel un fantôme. En arrivant devant l’entrée du bureau directorial, mon cœur bat si fort que je m’étonne qu’il n’ait pas rameuté un quelconque professeur faisant sa ronde à la recherche des abrutis qui, comme moi, osent enfreindre leur fameux couvre-feu.
Je me stoppe devant l’œil qui flotte. Et là, j’hésite. Elle me frappe soudainement, cette hésitation. Elle m’enserre la gorge et je reste comme une idiote à me demander pourquoi, pourquoi, Merlin, j’ai eu l’audace de sortir de mon dortoir en pleine nuit pour aller partager une tasse de thé avec la Directrice de Poudlard. Il me faut beaucoup d’efforts pour me rappeler que ce n’est pas à la Directrice que je rends visite mais bien à la femme. Celle qui, il y près de deux mois, me lançait des mots incroyables au visage. Celle qui m’a avoué des choses que je ressasse encore. Celle qui ne me croit pas capable d’agir, celle qui a osé me dire « pas maintenant », qui a laissé s’échapper sa magie noire devant moi, qui a chevauché un dragon, qui a dit « je m’inquiète pour toi ». La même à laquelle j’ai avoué qu’elle m’énervait, à laquelle j’ai gueulé que j’avais envie, besoin bordel, de faire autre chose que de lancer des Expelliarmus — ce qui veut tout dire. Et je me demande, figée devant l’entrée de son bureau, ce que je fous là, moi. De quel droit je me trouve ici, à exiger une rencontre au beau milieu de la nuit.
Après l’hésitation, vient le doute. Qui suis-je, après tout ? Une élève lambda, pas bien différente de tous les autres élève de ce château, une élève qui s’est faite expulsée du château de ladite dame, une élève qui n’est même pas capable de lancer un seul sortilège informulé, qui ne sait pas grand chose comparé à d’autres. Une gamine qui traverse des couloirs obscurs à minuit passé parce qu’elle a envie de parler à une femme — et qui ne sait même pas pourquoi elle a envie de ça, au fond.
Alors je reste figée, incapable de faire quoi que ce soit, toute pleine de doutes et d’hésitations. Si je pars maintenant, elle ne saura jamais que j’ai voulu la voir. Si je pars maintenant, ça voudra dire que j’ai honte de ce que je veux, ça voudra dire qu’elle a tous les pouvoirs, parce qu’elle, elle n’hésiterait jamais à me convoquer si elle veut me voir. *D’toute façon, elle a pas envie d’me voir, c’est sûr, j’suis rien et…*.
Et la course de mes pensées reprend ; lassante, épuisante.
Plume de @Kristen Loewy.
Bureau de la directrice — Poudlard
5ème année
« Tu es certaine que tu ne veux pas que je vienne ? »
Je baisse les yeux sur le Mngwi qui m’a accompagné jusqu’à l’entrée du petit salon des filles, désert à cette heure-ci. Les oreilles plaquées sur le crâne et l’air miséreux, il me ferait presque revenir sur ma décision mais je tiens bon.
« Non, pas b’soin.
— Mais elle...
— Elle rien du tout, t’en fais pas. » Je soupire et grimace en croisant le regard sévère de Nyakane. « Tu sais bien que je risque rien, dis-je pour rassurer mon ami.
— Je ne m’inquiète pas, soupire Zikomo, je voulais seulement t’accompagner. »
Et moi, je n’en ai aucune envie, il le sait très bien. Ou peut-être ne le sait-il pas, après tout. Comment pourrait-il deviner que j’ai envie d’être seule avec elle, complètement seule, parce que c’est la seule façon que j’ai trouvé pour ne pas avoir honte de ma soudaine envie de lui rendre visite ? Quoi que je n’ai aucune raison d’avoir honte, me rassuré-je, je vais la voir pour une raison bien précise et non pas pour répondre à une étrange envie nocturne de discuter avec quelqu’un qui est susceptible, la plupart du temps — ou du moins m’efforcé-je de m’en convaincre — de me comprendre.
« Nyakane, poursuivis-je en baissant les yeux sur le Serpentaire, tu peux aller vérifier que la voie est libre ?
— J’y vais. »
Dans un bruissement d’ailes, le Messager des rêves prend son envol et traverse le mur qui nous sépare de la Salle Commune. Ce que j’aime bien avec Nyakane — et les choses que je trouve positives chez lui sont suffisamment rares pour que je les souligne — c’est qu’il pose rarement des questions. Il se contente de faire ce que je lui demande de faire, si tant est que je le lui demande poliment. Zikomo veut toujours savoir ce que je vais faire, où je vais, si je ne risque rien. À vrai dire, Zikomo se prend trop la tête. « Tu vas bien ? », « Tu te sens bien ? », « Tu as besoin de moi ? » demande-t-il souvent. Comme si je n’étais pas capable de le lui dire, si un jour j’ai besoin de lui — ce qui n’arrivera pas, je peux me débrouiller toute seule, moi.
Désormais seule avec le Mngwi, il m’est difficile d’ignorer la culpabilité qui me ronge le cœur. Oh, elle n’est pas bien intense, pas bien puissante mais elle est là et c’est suffisant pour me déranger. Le fait est qu’avant, et j’en ai terriblement conscience, Zikomo n’aurait pas eu besoin de me demander s’il pouvait m’accompagner parce qu’il était toujours avec moi. Il a un peu de mal à comprendre pourquoi du jour au lendemain j’ai commencé à insister pour rester seule. Moi aussi, d’ailleurs. Parfois, je me dis que ce serait sympa de l’avoir avec moi. Mais pas ce soir. Ce soir est un soir qui ne nécessite que deux paires d’yeux, pas quatre, pas six, deux. J’ai cependant plaisir à le voir insister. J’ai envie qu’il me pose encore la question, « Je peux venir ? », juste pour avoir une preuve de plus que malgré l’arrivée de Nyakane, mon petit compagnon bleu souhaite toujours ma compagnie, la mienne et pas celle d’une autre.
Zikomo n’insite pas, finalement, et Nyakane revient de la même façon qu’il est parti.
« Il n’y a personne, me dit-il. Dans le couloir non plus mais je ne suis pas allé plus loin.
— Ça suffira. »
Je pose la main sur la poignée. Je m’en serais allée sans un mot si Nyakane n’avait pas claqué du bec.
« Merci, » grommelé-je malgré moi du bout des lèvres. Puis, à Zikomo : « M’attends pas pour dormir, Zik. Je reviens vite. »
Et sans plus un regard pour les deux Messagers, j’ouvre silencieusement la porte et m’infiltre dans le salon. Je ne suis pas beaucoup sortie après le couvre-feu depuis que j’ai croisé ce foutu concierge, en février. J’ai conscience d’être davantage surveillée, désormais. J’ai cru sentir plus d’une fois les regards des préfets sur moi lorsqu’arrivait le soir et quand je suis en cours de Divination et que mes yeux croisent ceux de Field, je ne peux m’empêcher de me rappeler qu’elle sait et qu’elle me surveille. Après tout, Devon a bien dit : « Je vais prévenir Miss Field de votre infraction ». C’est agaçant. Depuis, je suis obligée de faire plus attention que jamais. J’ai dû attendre que les heures défilent avant de prendre le risque de sortir ce soir — la fatigue m’alourdit déjà les yeux mais j’ai confiance pour la suite de la soirée. Dès que je serai là-bas, la fatigue ne sera qu’un mauvais souvenir. Et demain sera un autre jour.
Je me glisse silencieusement hors de ma Salle Commune et prends garde, dans les couloirs, de frôler les murs. Je me retiens d’allumer ma baguette, je ne suis pas folle. Je connais de toute manière le trajet par cœur. Ce n’est pas comme si je le faisais souvent mais je ne sais pas pourquoi, il reste gravé dans ma mémoire.
L’envie m’a prise soudainement. Sans raison même si j’essaie de me faire croire que j’ai tout un tas de raisons d'être ici ce soir. J’étais tranquillement en train d’étudier quand je me suis rappelé qu’elle m’avait dit avoir rencontré ma mère. Ma mère ! Et soudainement, je n’ai pas eu envie d’attendre notre prochaine rencontre pour aller lui demander ce que mam… *ma mère !* lui a dit à mon propos — puisqu’il est évident qu’elles ont parlé de moi, il ne peut en être autrement. De toute façon, je n’ai pas à attendre quoi que ce soit et moins encore qu’elle me convoque. Si j’ai envie de lui parler, je vais lui parler. N’est-ce pas ? Et le fait qu’il soit minuit passé n’a aucune importance, évidemment, ce n’est pas comme si elle ne vivait pas seule, dans cette tour vertigineuse, et que je risquais de les déranger dans leur sommeil. Puisque moi je suis réveillée il n’y a aucune raison pour qu’elle ne le soit pas. C’est logique.
J’ai la chance affolante de ne croiser personne sur mon chemin. Plusieurs fois, j’ai sursauté en entendant le bruit lointain d’une porte qui claque ou le crépitement des torches sous lesquelles je passais tel un fantôme. En arrivant devant l’entrée du bureau directorial, mon cœur bat si fort que je m’étonne qu’il n’ait pas rameuté un quelconque professeur faisant sa ronde à la recherche des abrutis qui, comme moi, osent enfreindre leur fameux couvre-feu.
Je me stoppe devant l’œil qui flotte. Et là, j’hésite. Elle me frappe soudainement, cette hésitation. Elle m’enserre la gorge et je reste comme une idiote à me demander pourquoi, pourquoi, Merlin, j’ai eu l’audace de sortir de mon dortoir en pleine nuit pour aller partager une tasse de thé avec la Directrice de Poudlard. Il me faut beaucoup d’efforts pour me rappeler que ce n’est pas à la Directrice que je rends visite mais bien à la femme. Celle qui, il y près de deux mois, me lançait des mots incroyables au visage. Celle qui m’a avoué des choses que je ressasse encore. Celle qui ne me croit pas capable d’agir, celle qui a osé me dire « pas maintenant », qui a laissé s’échapper sa magie noire devant moi, qui a chevauché un dragon, qui a dit « je m’inquiète pour toi ». La même à laquelle j’ai avoué qu’elle m’énervait, à laquelle j’ai gueulé que j’avais envie, besoin bordel, de faire autre chose que de lancer des Expelliarmus — ce qui veut tout dire. Et je me demande, figée devant l’entrée de son bureau, ce que je fous là, moi. De quel droit je me trouve ici, à exiger une rencontre au beau milieu de la nuit.
Après l’hésitation, vient le doute. Qui suis-je, après tout ? Une élève lambda, pas bien différente de tous les autres élève de ce château, une élève qui s’est faite expulsée du château de ladite dame, une élève qui n’est même pas capable de lancer un seul sortilège informulé, qui ne sait pas grand chose comparé à d’autres. Une gamine qui traverse des couloirs obscurs à minuit passé parce qu’elle a envie de parler à une femme — et qui ne sait même pas pourquoi elle a envie de ça, au fond.
Alors je reste figée, incapable de faire quoi que ce soit, toute pleine de doutes et d’hésitations. Si je pars maintenant, elle ne saura jamais que j’ai voulu la voir. Si je pars maintenant, ça voudra dire que j’ai honte de ce que je veux, ça voudra dire qu’elle a tous les pouvoirs, parce qu’elle, elle n’hésiterait jamais à me convoquer si elle veut me voir. *D’toute façon, elle a pas envie d’me voir, c’est sûr, j’suis rien et…*.
Et la course de mes pensées reprend ; lassante, épuisante.
Plume de @Kristen Loewy.
Deux paires d'yeux
Qu'ils étaient bons, ces moments de bonheurs simples. Le contact de la peau contre la peau, la chaleur d'un corps tout doux, un visage au sourire apaisé, simple, un esprit loin des terreurs du jour. Kristen Loewy ne dormait pas encore, mais Aude et elle s'étaient couchées tôt : l'ancienne directrice de Beauxbâtons était épuisée. Ses longs cheveux blonds défaits embaumaient l'oreiller de senteurs fleuries, tandis que Kristen caressait du bout de l'index un bras un peu frais qui s'échappait de la couverture. Ce qu'on était bien, là !
Miaaaou.
Fichu fléreur, créature démoniaque qui, lorsqu'il ne s'amusait pas à grimper sur les meubles et éprouver la gravité en faisant volontairement tomber des objets, préférait hurler à la mort et gratter la porte.
Miaaaaaaaaou.
Kristen ferma les yeux, pensant que l'animal se lasserait. Il avait de l'eau, de quoi manger, il avait fait ses besoins peu de temps avant, bref, il avait tout ce qu'il lui fallait. Et pourtant, ce démon velu persistait. Kristen eut l'envie subite de saisir sa baguette dans le tiroir de sa table de chevet et priver le matou du loisir d'émettre le moindre son.
Miaaaaa...
« Tais-toi ! »
C'en était trop : la directrice de Poudlard s'était redressée subitement, ce qui provoqua un mouvement du côté de l'Aude endormie. Gênée d'avoir troublé son sommeil, Kristen se tourna vers elle et en profita pour lui embrasser le front et caresser ses cheveux. Le sourire de la belle s'agrandit dans ses demi-songes. Oui, on était bien, là, rien qu'à deux. Et demi. Avec cet abominable félin.
La sorcière se leva finalement et enfila une espèce de cape de nuit. Si Ludwig voulait sortir, qu'il sorte ! Elle descendit les escaliers et trouva le fléreur grattant à la porte comme un forcené.
« Qu'est-ce que tu veux ? lui demanda-t-elle en le prenant dans les bras. »
L'animal gigota, essayant de griffer la porte et miaulant encore à la mort.
« Il y a quelqu'un derrière la porte ? »
Ludwig miaula de plus belle et Kristen le posa à terre. Un long soupir plus tard, elle remonta les marches, saisit des vêtements dans une armoire et s'habilla convenablement - elle n'avait aucunement l'intention de se présenter devant qui que ce soit en petite lingerie et kimono en dentelle. Elle récupéra sa baguette, se passa une main dans les cheveux, jeta un coup d’œil dans le miroir et lorsqu'elle se fut jugée présentable, elle redescendit les premières marches.
« Qui est-ce ? fit la petite voix d'Aude, émergeant du sommeil.
- Aucune idée, mais je vais bien le recevoir, répondit-elle, agacée.
- Mhhh... »
Et Aude replongea dans le sommeil.
La sorcière descendit les marches d'un air déterminé, prête à en découdre, par Morgane ! Elle ouvrit la porte et Ludwig s'engouffra dans le couloir. Kristen le suivit du regard. Quelques mètres plus loin, sur la droite, c'est-à-dire juste devant son bureau, il y avait une silhouette, plantée là comme un piquet. Ludwig s'était naturellement dirigé vers elle et lui tournait autour avec un air suspicieux.
« Aelle, soupira Kristen avec plus de lassitude qu'elle ne l'aurait souhaité. Un problème ? Je te croyais pourtant étroitement surveillée, depuis ta dernière tentative d'entorse au règlement. »
Miaaaou.
Fichu fléreur, créature démoniaque qui, lorsqu'il ne s'amusait pas à grimper sur les meubles et éprouver la gravité en faisant volontairement tomber des objets, préférait hurler à la mort et gratter la porte.
Miaaaaaaaaou.
Kristen ferma les yeux, pensant que l'animal se lasserait. Il avait de l'eau, de quoi manger, il avait fait ses besoins peu de temps avant, bref, il avait tout ce qu'il lui fallait. Et pourtant, ce démon velu persistait. Kristen eut l'envie subite de saisir sa baguette dans le tiroir de sa table de chevet et priver le matou du loisir d'émettre le moindre son.
Miaaaaa...
« Tais-toi ! »
C'en était trop : la directrice de Poudlard s'était redressée subitement, ce qui provoqua un mouvement du côté de l'Aude endormie. Gênée d'avoir troublé son sommeil, Kristen se tourna vers elle et en profita pour lui embrasser le front et caresser ses cheveux. Le sourire de la belle s'agrandit dans ses demi-songes. Oui, on était bien, là, rien qu'à deux. Et demi. Avec cet abominable félin.
La sorcière se leva finalement et enfila une espèce de cape de nuit. Si Ludwig voulait sortir, qu'il sorte ! Elle descendit les escaliers et trouva le fléreur grattant à la porte comme un forcené.
« Qu'est-ce que tu veux ? lui demanda-t-elle en le prenant dans les bras. »
L'animal gigota, essayant de griffer la porte et miaulant encore à la mort.
« Il y a quelqu'un derrière la porte ? »
Ludwig miaula de plus belle et Kristen le posa à terre. Un long soupir plus tard, elle remonta les marches, saisit des vêtements dans une armoire et s'habilla convenablement - elle n'avait aucunement l'intention de se présenter devant qui que ce soit en petite lingerie et kimono en dentelle. Elle récupéra sa baguette, se passa une main dans les cheveux, jeta un coup d’œil dans le miroir et lorsqu'elle se fut jugée présentable, elle redescendit les premières marches.
« Qui est-ce ? fit la petite voix d'Aude, émergeant du sommeil.
- Aucune idée, mais je vais bien le recevoir, répondit-elle, agacée.
- Mhhh... »
Et Aude replongea dans le sommeil.
La sorcière descendit les marches d'un air déterminé, prête à en découdre, par Morgane ! Elle ouvrit la porte et Ludwig s'engouffra dans le couloir. Kristen le suivit du regard. Quelques mètres plus loin, sur la droite, c'est-à-dire juste devant son bureau, il y avait une silhouette, plantée là comme un piquet. Ludwig s'était naturellement dirigé vers elle et lui tournait autour avec un air suspicieux.
« Aelle, soupira Kristen avec plus de lassitude qu'elle ne l'aurait souhaité. Un problème ? Je te croyais pourtant étroitement surveillée, depuis ta dernière tentative d'entorse au règlement. »
Deux paires d'yeux
Ce n’est pas attendre qui me dérange, c’est que l’on me fasse attendre. Je peux passer des heures à observer un phénomène passionnant ou à étudier de vieux et poussiéreux grimoires, des journées entières, même, à écouter déblatérer mes professeurs, mais sentir les secondes s’écouler si lentement alors que j’attends que la femme se pointe, c’est insupportable. L’attente aurait été plus agréable, certes, si mon coeur ne s’agitait pas de la sorte et si je ne perdais pas mon temps à imaginer la phrase que je prononcerai quand elle arrivera. Prévoir mes paroles ? Quelle idée ! Me demander ce que je dois dire entre « Bonsoir » et « Je vous réveille ? », ce n’est pas moi. L’anticipation est une perte de temps. Il faut vivre le moment comme il arrive. Si je prévois de lui de lui demander si je la tire du sommeil alors qu’elle se trouve à son bureau depuis des heures, j’aurais l’air bien bête. Non, je dois seulement attendre, attendre silencieusement et *pourquoi j’suis venue, Merlin ?* et surtout arrêter d’écouter mes pensées, je n’en peux plus de cette angoisse qui m’arrache mon souffle et qui fait s’ébattre mon coeur !
Impatiente et angoissée, peut-être, mais quand elle apparaît c’est un immense malaise qui se répand dans mon corps sans que je ne puisse deviner sa provenance. Je me fais violence pour ne pas essuyer mes mains moites sur le revers de ma robe ; j’aimerais pouvoir contrôler l’étrange chaleur qui colore mes joues quand mes yeux se posent sur Loewy mais j’ai bien peur d’en être incapable. Merlin, ce que je peux être ridicule. Une jeune fille comme moi qui vient déranger une femme comme elle au beau milieu de la nuit. Couchée dans mon lit, cela me paraissait une splendide idée. Après tout, quoi que je souhaite je l’obtiens, n’est-ce pas, même si mon désir est d’aller réveiller une vieille femme pour discuter ? À présent face à ladite femme, je me sens tout à fait ridicule, oui.
Je baisse les yeux sur le fléreur qui me tourne autour, trop heureuse d’échapper au regard de glace de Loewy. Malheureusement, ses paroles me ramènent bien trop rapidement à elle. Deux évidences me frappent alors, l’une étant moins douloureuse que l’autre : elle a été mise au courant de mes aléas avec le concierge, détail qui me laisse de marbre, et je comprends à la façon dont elle prononce mon prénom qu’elle n’est absolument pas ravie de me voir. Il est minuit passé, cela devrait-il me surprendre ? Le problème c’est que je ne suis pas surprise ; je suis blessée. C’est un vilain sentiment que celui qui m’alourdit le coeur tout à coup et je m’empresse de le repousser. *Si elle est pas contente de m’voir, p’t-être que...*, peut-être que rien du tout. Je préfère faire taire mes pensées plutôt que de leur trouver une explication.
Un menton qui se dresse, un regard fermé, une moue dont je ne parviens pas à me débarrasser aux lèvres ; j’enfonce mes mains dans mes poches pour me donner une contenance.
« Comme quoi, rétorqué-je à la femme, ça m’empêche pas d’aller où j’ai envie d’aller. »
Un moyen peut-être, de lui faire comprendre que de la même façon, j’obtiens toujours ce que je désire. Quoi que… Ce soir, je désirais beaucoup de choses mais certainement pas être reçue de cette façon. À dire vrai, si j’avais demandé une entrevue au lieu de me pointer au beau milieu de la nuit, peut-être aurais-je eu droit à une autre réaction… Sans doute ces pensées auraient-elles été rassurantes si j’y avais accordé de l’importance, ce que je ne fais évidemment pas. La seule chose que je suis capable de voir, actuellement, c’est la tronche de cette femme et Merlin ! comme à chaque fois que je la revoie, je me souviens douloureusement que s’il est facile de la considérer quand je suis loin d’elle, c’est beaucoup plus difficile quand elle se tient devant moi.
« Je dois forcément avoir un problème pour venir vous voir ? » demandé-je du bout des lèvres en baissant les yeux sur le fléreur.
Et cette question n’est absolument pas posée dans l’optique de me voir répondre un : « Non, tu peux venir quand tu en as envie », absolument pas. Comme si je désirais venir voir Kristen Loewy quand j’en avais envie ! Comme si, surtout, j’avais envie de venir la voir. C’est n’importe quoi. N’importe quoi.
Peut-être mais mon coeur sursaute comme s’il espérait réellement recevoir cette réponse, lui.
Impatiente et angoissée, peut-être, mais quand elle apparaît c’est un immense malaise qui se répand dans mon corps sans que je ne puisse deviner sa provenance. Je me fais violence pour ne pas essuyer mes mains moites sur le revers de ma robe ; j’aimerais pouvoir contrôler l’étrange chaleur qui colore mes joues quand mes yeux se posent sur Loewy mais j’ai bien peur d’en être incapable. Merlin, ce que je peux être ridicule. Une jeune fille comme moi qui vient déranger une femme comme elle au beau milieu de la nuit. Couchée dans mon lit, cela me paraissait une splendide idée. Après tout, quoi que je souhaite je l’obtiens, n’est-ce pas, même si mon désir est d’aller réveiller une vieille femme pour discuter ? À présent face à ladite femme, je me sens tout à fait ridicule, oui.
Je baisse les yeux sur le fléreur qui me tourne autour, trop heureuse d’échapper au regard de glace de Loewy. Malheureusement, ses paroles me ramènent bien trop rapidement à elle. Deux évidences me frappent alors, l’une étant moins douloureuse que l’autre : elle a été mise au courant de mes aléas avec le concierge, détail qui me laisse de marbre, et je comprends à la façon dont elle prononce mon prénom qu’elle n’est absolument pas ravie de me voir. Il est minuit passé, cela devrait-il me surprendre ? Le problème c’est que je ne suis pas surprise ; je suis blessée. C’est un vilain sentiment que celui qui m’alourdit le coeur tout à coup et je m’empresse de le repousser. *Si elle est pas contente de m’voir, p’t-être que...*, peut-être que rien du tout. Je préfère faire taire mes pensées plutôt que de leur trouver une explication.
Un menton qui se dresse, un regard fermé, une moue dont je ne parviens pas à me débarrasser aux lèvres ; j’enfonce mes mains dans mes poches pour me donner une contenance.
« Comme quoi, rétorqué-je à la femme, ça m’empêche pas d’aller où j’ai envie d’aller. »
Un moyen peut-être, de lui faire comprendre que de la même façon, j’obtiens toujours ce que je désire. Quoi que… Ce soir, je désirais beaucoup de choses mais certainement pas être reçue de cette façon. À dire vrai, si j’avais demandé une entrevue au lieu de me pointer au beau milieu de la nuit, peut-être aurais-je eu droit à une autre réaction… Sans doute ces pensées auraient-elles été rassurantes si j’y avais accordé de l’importance, ce que je ne fais évidemment pas. La seule chose que je suis capable de voir, actuellement, c’est la tronche de cette femme et Merlin ! comme à chaque fois que je la revoie, je me souviens douloureusement que s’il est facile de la considérer quand je suis loin d’elle, c’est beaucoup plus difficile quand elle se tient devant moi.
« Je dois forcément avoir un problème pour venir vous voir ? » demandé-je du bout des lèvres en baissant les yeux sur le fléreur.
Et cette question n’est absolument pas posée dans l’optique de me voir répondre un : « Non, tu peux venir quand tu en as envie », absolument pas. Comme si je désirais venir voir Kristen Loewy quand j’en avais envie ! Comme si, surtout, j’avais envie de venir la voir. C’est n’importe quoi. N’importe quoi.
Peut-être mais mon coeur sursaute comme s’il espérait réellement recevoir cette réponse, lui.
Deux paires d'yeux
Une chose était à peu près certaine : la gamine était toujours aussi butée que la dernière fois qu'elles s'étaient vues. Tout, dans son attitude et ses paroles, le criait. Kristen aimait les personnes qui avaient des raisons d'être sûrs d'eux, mais elle n'appréciait pas particulièrement les personnes trop butées - surtout quand la sorcière savait pertinemment qu'ils avaient tort (puisqu'elle-même avait très souvent raison, bien évidemment).
« Tu auras deux heures de retenue samedi prochain, lâcha-t-elle simplement. »
Le verdict pouvait sembler surprenant : elle n'avait jamais puni Aelle pour ses escapades nocturnes et l'avait même plus ou moins encouragée à ne pas respecter le couvre-feu. Mais le fait que la gamine se soit fait prendre une fois changeait un peu la donne. Cela mettait la directrice de Poudlard dans une position indélicate : Aelle pouvait encore se faire prendre sur le chemin du retour, et Kristen n'avait aucune envie d'enterrer la crédibilité du concierge en faisant montre de favoritisme à l'égard de la Poufsouffle.
« Soit tu as un problème, soit tu as réfléchi à notre discussion de la dernière fois. Si ce n'est pas le cas, je ne souhaite pas m'entretenir avec toi. »
Kristen s'approcha de la jeune fille, seulement pour attraper le fléreur qui lui tournait autour. La créature n'était pas franchement ravie de se faire ainsi capturer et se débattit, avant d'enfin se calmer. La directrice entreprit de faire demi-tour pour rejoindre ses appartements.
« Tu auras deux heures de retenue samedi prochain, lâcha-t-elle simplement. »
Le verdict pouvait sembler surprenant : elle n'avait jamais puni Aelle pour ses escapades nocturnes et l'avait même plus ou moins encouragée à ne pas respecter le couvre-feu. Mais le fait que la gamine se soit fait prendre une fois changeait un peu la donne. Cela mettait la directrice de Poudlard dans une position indélicate : Aelle pouvait encore se faire prendre sur le chemin du retour, et Kristen n'avait aucune envie d'enterrer la crédibilité du concierge en faisant montre de favoritisme à l'égard de la Poufsouffle.
« Soit tu as un problème, soit tu as réfléchi à notre discussion de la dernière fois. Si ce n'est pas le cas, je ne souhaite pas m'entretenir avec toi. »
Kristen s'approcha de la jeune fille, seulement pour attraper le fléreur qui lui tournait autour. La créature n'était pas franchement ravie de se faire ainsi capturer et se débattit, avant d'enfin se calmer. La directrice entreprit de faire demi-tour pour rejoindre ses appartements.
Deux paires d'yeux
Je ne souhaite pas m’entretenir avec toi.
Un coup de poignard en plein coeur m’aurait sans doute fait moins mal. Les mots de Loewy ne sont pas des paroles, ce n’est pas une retenue qu’elle me donne et sa dernière phrase n’est pas un moyen de me congédier. Ce sont des coups qu’elle me porte et bordel, si j’avais su que j’aurais aussi mal je ne me serais jamais laissé à… Je n’aurais jamais accepté de... Je le savais pourtant, que ça ferait mal. Mais ces dernières semaines, quand je pensais à elle, je me suis persuadée qu’elle pensait comme moi, qu'elle était comme moi. Je n’arrive même pas à savoir ce que c’est, exactement, d’être comme moi — c’est certain que je ne parle pas de notre passion commune. C’est comme si tout à coup je recouvrais la vue. C’est bête, n’est-ce pas ? Je suis idiote d’avoir cru que je serais bien reçue, idiote d’avoir pensé que cette femme prenait plaisir à partager des discussions avec une gamine de seize ans. Je suis complètement abrutie d’avoir oser penser qu’elle me voyait moi, dans mon entièreté. Bordel, mais elle vient de me prouver le contraire ! Elle voit exactement la même chose que tous les Autres. Une gosse qui s’intéresse à une magie un peu trop dangereuse. Si elle s’inquiète pour moi, ce n’est pas parce qu’elle tient à moi comme je l’ai cru, sinon elle serait heureuse de me voir ce soir. Non, elle s’inquiète seulement parce que ce serait dérangeant, n’est-ce pas, qu’une foutue élève crève dans sa foutue école alors qu’elle est à sa direction.
Loewy récupère sa bestiole et me montre son dos.
Et ça monte à l’intérieur de mon corps, ça monte comme une vague. Ma tristesse fait des ravages, là-dedans, elle prend des proportions gigantesques et je ne sais même pas pourquoi. Elle est bien trop grande, bien trop intense pour garder sa nature propre. En chemin, elle se transforme, elle revêt un habit bien plus arrangeant, bien moins ridicule. Celui de la colère. Une colère brûlante qui me fait croire, réellement croire que je la déteste, cette femme. Pendant quelques semaines, j’ai cru que je l’appréciais. Que je l’appréciais vraiment, je peux me l’avouer maintenant que je suis tellement en colère. Et je pensais que c’était réciproque. Je suis tellement idiote !
Il n’y a rien de sincère, chez elle. Ça me percute soudainement. Les « je m’inquiète pour toi » et les « je ne veux pas que tu souffres », des conneries ! Oh, c’est sûrement vrai, mais ces sentiments ne concernent que l’élève que je suis. Elle dira la même chose au prochain abruti qui osera lui dire que les livres ne suffisent plus.
Qu’est-ce qu’il s’est passé ? À quel moment j’ai commencé à dévier et à croire que je pouvais réellement compter ? À quel moment j’ai eu la folie de croire ça ?
J’ai tellement de mots qui bouillent à l’intérieur de moi. Tellement d’émotions qui ne demandent qu’à sortir, des reproches à faire. Je me sens toute bloquée dans mon propre coeur parce qu’il est hors de question que j’exprime ça tout haut. Mais je peux exprimer d’autres choses. Des choses sans importance mais qui deviennent tellement importantes quant il est question de cacher toutes les grands émotions qui me secouent actuellement.
Je fais un pas vers elle puis un second et un troisième, dans l’espoir, peut-être, que mon avancée entrave sa liberté de mouvements. Parce que je crois que j’en crèverais si elle disparaissait soudainement dans ses appartements, sans un mot de plus.
Je vais lui balancer au visage qu’elle est la pire des hypocrites, ça me fera un bien fou, ça.
« Vous… »
Mes mots se bloquent dans ma bouche.
Bordel.
*Respire !*.
« Vous m’encouragez à enfreindre votre putain d’règlement et après vous osez m’mettre une retenue ? »
Ce n’est absolument pas ce que j’avais l’intention de dire mais Merlin ! quelque chose est au moins sortie et ça fait du bien.
« J’ai un problème, oui ! »
C’est tellement brouillon, à l’intérieur de moi. Je n’arrive même pas à parler convenablement. Pourtant je sais, je sais très bien que face à une femme comme Loewy, mieux vaut ne pas baragouiner comme une gamine. Mais j’ai mal, là, dans le coeur, j’ai mal et je ne me suis jamais sentie aussi enfant de toute ma vie. Une toute petite enfant qui crève d’envie que cette femme se retourne, qu’elle reste ici, qu’elle lui pose des questions, qu’elle cherche à savoir ce qu'elle a réellement en tête. J’en ai une telle envie et je me sens tellement pitoyable.
Et tellement en colère que je pourrais en exploser !
« Mais c’est pas en attendant qu’j’ai un problème pour me parler que vous m’empêcherez de devenir comme vous ! »
Je ne comprends pas à quel moment j'ai disjoncté. J'étais si calme et je suis désormais frémissante de rage. Elle est apparue comme ça, soudainement, et déjà je m'efforce d'oublier qu'elle provient de l'immense déception que j'ai ressenti lorsque Loewy m'a prouvé que pour elle, je n'étais qu'une élève comme une autre. En deux malheureuses phrases, elle vient de me réduire à rien du tout. C'est de ma faute, évidemment. Je le savais, pourtant. Je le savais pour Thalia et pour Gabryel et même pour Zikomo, c'est pour cela que je me suis éloignée d'eux : s'attacher fait mal. Et pour Kristen Loewy, alors, pourquoi ne m'en suis-je pas rendu compte plus tôt ?
Un coup de poignard en plein coeur m’aurait sans doute fait moins mal. Les mots de Loewy ne sont pas des paroles, ce n’est pas une retenue qu’elle me donne et sa dernière phrase n’est pas un moyen de me congédier. Ce sont des coups qu’elle me porte et bordel, si j’avais su que j’aurais aussi mal je ne me serais jamais laissé à… Je n’aurais jamais accepté de... Je le savais pourtant, que ça ferait mal. Mais ces dernières semaines, quand je pensais à elle, je me suis persuadée qu’elle pensait comme moi, qu'elle était comme moi. Je n’arrive même pas à savoir ce que c’est, exactement, d’être comme moi — c’est certain que je ne parle pas de notre passion commune. C’est comme si tout à coup je recouvrais la vue. C’est bête, n’est-ce pas ? Je suis idiote d’avoir cru que je serais bien reçue, idiote d’avoir pensé que cette femme prenait plaisir à partager des discussions avec une gamine de seize ans. Je suis complètement abrutie d’avoir oser penser qu’elle me voyait moi, dans mon entièreté. Bordel, mais elle vient de me prouver le contraire ! Elle voit exactement la même chose que tous les Autres. Une gosse qui s’intéresse à une magie un peu trop dangereuse. Si elle s’inquiète pour moi, ce n’est pas parce qu’elle tient à moi comme je l’ai cru, sinon elle serait heureuse de me voir ce soir. Non, elle s’inquiète seulement parce que ce serait dérangeant, n’est-ce pas, qu’une foutue élève crève dans sa foutue école alors qu’elle est à sa direction.
Loewy récupère sa bestiole et me montre son dos.
Et ça monte à l’intérieur de mon corps, ça monte comme une vague. Ma tristesse fait des ravages, là-dedans, elle prend des proportions gigantesques et je ne sais même pas pourquoi. Elle est bien trop grande, bien trop intense pour garder sa nature propre. En chemin, elle se transforme, elle revêt un habit bien plus arrangeant, bien moins ridicule. Celui de la colère. Une colère brûlante qui me fait croire, réellement croire que je la déteste, cette femme. Pendant quelques semaines, j’ai cru que je l’appréciais. Que je l’appréciais vraiment, je peux me l’avouer maintenant que je suis tellement en colère. Et je pensais que c’était réciproque. Je suis tellement idiote !
Il n’y a rien de sincère, chez elle. Ça me percute soudainement. Les « je m’inquiète pour toi » et les « je ne veux pas que tu souffres », des conneries ! Oh, c’est sûrement vrai, mais ces sentiments ne concernent que l’élève que je suis. Elle dira la même chose au prochain abruti qui osera lui dire que les livres ne suffisent plus.
Qu’est-ce qu’il s’est passé ? À quel moment j’ai commencé à dévier et à croire que je pouvais réellement compter ? À quel moment j’ai eu la folie de croire ça ?
J’ai tellement de mots qui bouillent à l’intérieur de moi. Tellement d’émotions qui ne demandent qu’à sortir, des reproches à faire. Je me sens toute bloquée dans mon propre coeur parce qu’il est hors de question que j’exprime ça tout haut. Mais je peux exprimer d’autres choses. Des choses sans importance mais qui deviennent tellement importantes quant il est question de cacher toutes les grands émotions qui me secouent actuellement.
Je fais un pas vers elle puis un second et un troisième, dans l’espoir, peut-être, que mon avancée entrave sa liberté de mouvements. Parce que je crois que j’en crèverais si elle disparaissait soudainement dans ses appartements, sans un mot de plus.
Je vais lui balancer au visage qu’elle est la pire des hypocrites, ça me fera un bien fou, ça.
« Vous… »
Mes mots se bloquent dans ma bouche.
Bordel.
*Respire !*.
« Vous m’encouragez à enfreindre votre putain d’règlement et après vous osez m’mettre une retenue ? »
Ce n’est absolument pas ce que j’avais l’intention de dire mais Merlin ! quelque chose est au moins sortie et ça fait du bien.
« J’ai un problème, oui ! »
C’est tellement brouillon, à l’intérieur de moi. Je n’arrive même pas à parler convenablement. Pourtant je sais, je sais très bien que face à une femme comme Loewy, mieux vaut ne pas baragouiner comme une gamine. Mais j’ai mal, là, dans le coeur, j’ai mal et je ne me suis jamais sentie aussi enfant de toute ma vie. Une toute petite enfant qui crève d’envie que cette femme se retourne, qu’elle reste ici, qu’elle lui pose des questions, qu’elle cherche à savoir ce qu'elle a réellement en tête. J’en ai une telle envie et je me sens tellement pitoyable.
Et tellement en colère que je pourrais en exploser !
« Mais c’est pas en attendant qu’j’ai un problème pour me parler que vous m’empêcherez de devenir comme vous ! »
Je ne comprends pas à quel moment j'ai disjoncté. J'étais si calme et je suis désormais frémissante de rage. Elle est apparue comme ça, soudainement, et déjà je m'efforce d'oublier qu'elle provient de l'immense déception que j'ai ressenti lorsque Loewy m'a prouvé que pour elle, je n'étais qu'une élève comme une autre. En deux malheureuses phrases, elle vient de me réduire à rien du tout. C'est de ma faute, évidemment. Je le savais, pourtant. Je le savais pour Thalia et pour Gabryel et même pour Zikomo, c'est pour cela que je me suis éloignée d'eux : s'attacher fait mal. Et pour Kristen Loewy, alors, pourquoi ne m'en suis-je pas rendu compte plus tôt ?
Deux paires d'yeux
Elle entendit le mouvement d'Aelle et se retourna immédiatement lorsque le premier son s'échappa de sa bouche. Quand elle s'aperçut que l'élève ne rebondissait que sur le règlement, elle tourna à nouveau la tête, peu intéressée. Mais ce n'était pas tout : Aelle avait davantage à dire. C’est pas en attendant qu’j’aie un problème pour me parler que vous m’empêcherez de devenir comme vous ! Mince alors, Kristen ne s'attendait pas à cela. Elle prit une grande inspiration et se dirigea vers la porte de ses appartements. Elle l'ouvrit et se baissa pour y relâcher Ludwig.
« Va dormir, dit-elle à voix basse en lui infligeant une caresse sur le dos. »
Elle se redressa doucement et se tourna vers Aelle, libérée du poids du matou.
« Tu voudrais que je t'invite à prendre le thé une fois par semaine, c'est cela ? Tu voudrais que je t'entraîne personnellement ? Tu voudrais que je t'apporte des preuves que tu es différente des autres et que je ne te considère pas comme la masse d'élèves qui arpentent ces couloirs ? C'est pour cela que tu as pensé que ce serait une excellente idée de venir me voir au beau milieu de la nuit, n'est-ce pas ? »
Cette élève lui déliait toujours la langue, par Morgane. Kristen n'était pas quelqu'un de très affable, et elle en avait assez conscience - même si elle s'en fichait pas mal. Le simple fait de la voir adresser en privé plus de trois mots à un élève était déjà un certain événement. Mais Aelle ! Comment ne pouvait-elle pas en avoir conscience ? Après avoir vu sa magie, son dragon, après avoir passé tant de temps à discuter ? Il lui en fallait toujours plus, et c'était peut-être plus que Kristen ne pouvait lui donner. C'était fatiguant.
« Combien d'élèves ont vu ce que je t'ai montré ? Combien ont entendu les mots que je t'ai dits, à toi, personnellement ? »
Elle croisa les bras et la fixa, l'air un peu sévère et peut-être même vexé qu'Aelle ne se rende pas compte de tout ce que Kristen lui avait livré, elle qui avait pourtant l'habitude de ne rien laisser paraître.
« Bien. Si tu as les idées en place, je t'écoute. Je t'écoute vraiment. »
« Va dormir, dit-elle à voix basse en lui infligeant une caresse sur le dos. »
Elle se redressa doucement et se tourna vers Aelle, libérée du poids du matou.
« Tu voudrais que je t'invite à prendre le thé une fois par semaine, c'est cela ? Tu voudrais que je t'entraîne personnellement ? Tu voudrais que je t'apporte des preuves que tu es différente des autres et que je ne te considère pas comme la masse d'élèves qui arpentent ces couloirs ? C'est pour cela que tu as pensé que ce serait une excellente idée de venir me voir au beau milieu de la nuit, n'est-ce pas ? »
Cette élève lui déliait toujours la langue, par Morgane. Kristen n'était pas quelqu'un de très affable, et elle en avait assez conscience - même si elle s'en fichait pas mal. Le simple fait de la voir adresser en privé plus de trois mots à un élève était déjà un certain événement. Mais Aelle ! Comment ne pouvait-elle pas en avoir conscience ? Après avoir vu sa magie, son dragon, après avoir passé tant de temps à discuter ? Il lui en fallait toujours plus, et c'était peut-être plus que Kristen ne pouvait lui donner. C'était fatiguant.
« Combien d'élèves ont vu ce que je t'ai montré ? Combien ont entendu les mots que je t'ai dits, à toi, personnellement ? »
Elle croisa les bras et la fixa, l'air un peu sévère et peut-être même vexé qu'Aelle ne se rende pas compte de tout ce que Kristen lui avait livré, elle qui avait pourtant l'habitude de ne rien laisser paraître.
« Bien. Si tu as les idées en place, je t'écoute. Je t'écoute vraiment. »
Deux paires d'yeux
Je nie d’abord farouchement. Cela se voit d’ailleurs sur mon visage. Mes sourcils se dressent et ma bouche se tord dans une mimique signifiant : moi ? mais vous rêvez ! Venir boire le thé ici une fois par semaine ? subir un entraînement avec elle alors que j’ai déjà Nyakane sur le dos ; avoir la preuve, Merlin, que je suis différente de tous les Autres pour cette grande femme austère ! Et en plus, tout cela serait la raison de ma venue ici ce soir ? C’est idiot, tout cela ne colle absolument pas avec la grande colère que je ressens actuellement, ce n’est pas du tout en adéquation avec tout ce que j’ai ressassé ces dernières semaines, ah non, absolument pas. Et je nie, je nie jusqu’au moment où je ne suis plus capable de le faire et alors, la gorge douloureusement nouée et le coeur à l’envers, je laisse une toute petite pensée se frayer un chemin jusqu’à ma conscience. *Oui*, dit-elle. Oui, je voudrais bien un peu de tout cela. Non pas que j’en ai besoin, évidemment, mais une partie de moi me dit que ce serait agréable, peut-être, d’être réellement reconnue par cette femme-là et d’en avoir la preuve très, très régulièrement. Une fois arrivée à ma conscience, cette pensée ne me quitte plus et me voilà incapable de regarder Loewy dans les yeux. J’ai honte quand je baisse le regard sur le sol et plus encore lorsque je me rends compte que mon silence gêné est une réponse à lui seul.
Laborieusement, je décide alors de planter mon regard ailleurs. Pas sur le sol, réceptacle de ma honte, ni même sur Loewy qui doit bien se foutre de moi maintenant qu’elle a compris tout ce que j’aimerais, mais sur le mur derrière elle. Un regard un peu détaché parce que, bordel, je ne parviens pas à reconnaître la jeune femme qui se tient debout devant sa directrice, ce soir — ou peut-être ai-je trop peur de la reconnaître, je n’ai pas envie d’y penser. J’ai envie de ne songer à rien.
Certes. Peu d’élèves ont pu voir ce que j’ai vu et moins encore ce que j’ai entendu de la bouche de cette femme. Ce n’est pas pour autant que j’accepte tout le reste. Ce n’est pas pour autant que s’apaise la colère qui me fait trembler ou que je défronce mes sourcils. D’accord, Loewy dit vrai, mais moi aussi j’ai raison, mince. J’ai raison en me vexant parce que cette femme qui ne s’est jamais montré en directrice devant moi (sauf une fois, me rappelle mes mauvais souvenirs) décide soudainement de jouer un rôle qui n’est pas le sien en me donnant une retenue ; j’ai le droit d’avoir mal au coeur parce qu’en me disant « je m’inquiète pour toi », je pensais qu’elle me disait que j’avais droit à tout le reste ; j’ai le droit d’être blessée en prenant conscience que non, cela ne m’autorisait pas à demander à Loewy de m’accorder une conversation sur des sujets peu importants — parler pour le plaisir, quelle idée ! quelle folie ! Toutes ces émotions, tous ces sentiments… Ils ne viennent pas de nul part, ils ont une raison d’être. N’est-ce pas ? S’il ne m’a fallut qu’une seconde pour croire à tout ça, il ne m’en faut qu’une seule aussi pour que je fasse prendre à mes pensées une autre direction. Pour que je me remette les idées en place. Non, je n’en ai absolument pas le droit. Parce que je suis Aelle Bristyle, que j’ai seize ans et que je n’ai besoin de personne.
*J’ai besoin de personne*.
Je me le répète.
*J’ai besoin de personne*.
Puisque je n’ai même pas le droit de demander des preuves de la réalité des sentiments de cette femme. De toute façon, il n’y a aucune réalité là-dedans, non ? Merlin, je n’en sais rien ; une fois son comportement me prouve que j’ai raison et la seconde suivante, voilà que je doute. C’est ce qui arrive avec les sentiments. On ne peut jamais être certain de leur existence dans le coeur des autres. C’est une science si peu exacte ! Avec Thalia, déjà, j’ai toujours douté ; et que dire de Gabryel ? Quant à Zikomo… Vais-je passer ma vie à me poser des questions à son propos, à avoir peur qu’il s’en aille et qu’il préfère une autre personne ? C’est ça, la vie que Loewy me propose en me disant qu’il faut avoir quelqu’un à aimer ? Merlin, soit cette femme a trop confiance en ceux qu’elle aime, soit elle est complètement aveugle.
Je prends une inspiration profonde qui me soulève les épaules. Toutes ces choses qui me grignotent le coeur, toutes ces pensées ? Je les repousse très loin dans ma conscience. Assez loin pour que je parvienne, très bientôt, à les oublier. C'est comme ça que ça marche.
Et maintenant, elle me demande de lui parler de mon fameux problème inexistant. Merde, alors. Je n’ai rien à dire. Ma tête est complètement vide. J’aimerais m’en aller, maintenant, tout en sachant que je n’ai qu’une envie : celle de rester. Alors, que puis-je faire, désormais ? M’inventer un problème ? Non. Je n’ai pas envie de mentir. J’aimerais seulement dire :
« J’ai juste envie de discuter, » avoué-je d’une voix lasse.
J’ai un peu de mal à respirer, actuellement. Je me sens à l’étroit dans mon corps. Je me détourne pour cacher à Loewy le trouble qui s’affiche sur mes traits et fais quelques pas dans le couloir.
« Ma mère, vous avez… »
Je déglutis péniblement. Parler de ma mère à cet instant précis me fait tout bizarre.
« Vous l’avez rencontré. »
Je ferme les yeux une fraction de seconde.
*Me renvoyez pas*. Merlin, que cette supplique est pitoyable, que j’ai honte de tout ce que je suis. La jeune Loewy que j’ai aperçu dans les couloirs de Poudlard dans la Pensine de son homologue plus âgée n’a jamais été comme moi, je n’arrive même pas à comprendre comment la femme peut croire le contraire. Elle, elle était du genre solitaire et se complaisait bien dans sa situation. C’est elle-même qui me l’a dit. Alors que moi, moi j’ai sans cesse l’impression d’être en quête de quelque chose. Pas ce fameux quelque chose qui nous a rapproché, moi et Loewy, non. Un quelque chose de plus profond et de plus douloureux qui s’ancre directement dans mon coeur. Et après, on s’étonne que moi, je préfère concentrer mes recherches sur un quelque chose de bien plus sombre, bien plus violent mais tellement, tellement moins douloureux.
Laborieusement, je décide alors de planter mon regard ailleurs. Pas sur le sol, réceptacle de ma honte, ni même sur Loewy qui doit bien se foutre de moi maintenant qu’elle a compris tout ce que j’aimerais, mais sur le mur derrière elle. Un regard un peu détaché parce que, bordel, je ne parviens pas à reconnaître la jeune femme qui se tient debout devant sa directrice, ce soir — ou peut-être ai-je trop peur de la reconnaître, je n’ai pas envie d’y penser. J’ai envie de ne songer à rien.
Certes. Peu d’élèves ont pu voir ce que j’ai vu et moins encore ce que j’ai entendu de la bouche de cette femme. Ce n’est pas pour autant que j’accepte tout le reste. Ce n’est pas pour autant que s’apaise la colère qui me fait trembler ou que je défronce mes sourcils. D’accord, Loewy dit vrai, mais moi aussi j’ai raison, mince. J’ai raison en me vexant parce que cette femme qui ne s’est jamais montré en directrice devant moi (sauf une fois, me rappelle mes mauvais souvenirs) décide soudainement de jouer un rôle qui n’est pas le sien en me donnant une retenue ; j’ai le droit d’avoir mal au coeur parce qu’en me disant « je m’inquiète pour toi », je pensais qu’elle me disait que j’avais droit à tout le reste ; j’ai le droit d’être blessée en prenant conscience que non, cela ne m’autorisait pas à demander à Loewy de m’accorder une conversation sur des sujets peu importants — parler pour le plaisir, quelle idée ! quelle folie ! Toutes ces émotions, tous ces sentiments… Ils ne viennent pas de nul part, ils ont une raison d’être. N’est-ce pas ? S’il ne m’a fallut qu’une seconde pour croire à tout ça, il ne m’en faut qu’une seule aussi pour que je fasse prendre à mes pensées une autre direction. Pour que je me remette les idées en place. Non, je n’en ai absolument pas le droit. Parce que je suis Aelle Bristyle, que j’ai seize ans et que je n’ai besoin de personne.
*J’ai besoin de personne*.
Je me le répète.
*J’ai besoin de personne*.
Puisque je n’ai même pas le droit de demander des preuves de la réalité des sentiments de cette femme. De toute façon, il n’y a aucune réalité là-dedans, non ? Merlin, je n’en sais rien ; une fois son comportement me prouve que j’ai raison et la seconde suivante, voilà que je doute. C’est ce qui arrive avec les sentiments. On ne peut jamais être certain de leur existence dans le coeur des autres. C’est une science si peu exacte ! Avec Thalia, déjà, j’ai toujours douté ; et que dire de Gabryel ? Quant à Zikomo… Vais-je passer ma vie à me poser des questions à son propos, à avoir peur qu’il s’en aille et qu’il préfère une autre personne ? C’est ça, la vie que Loewy me propose en me disant qu’il faut avoir quelqu’un à aimer ? Merlin, soit cette femme a trop confiance en ceux qu’elle aime, soit elle est complètement aveugle.
Je prends une inspiration profonde qui me soulève les épaules. Toutes ces choses qui me grignotent le coeur, toutes ces pensées ? Je les repousse très loin dans ma conscience. Assez loin pour que je parvienne, très bientôt, à les oublier. C'est comme ça que ça marche.
Et maintenant, elle me demande de lui parler de mon fameux problème inexistant. Merde, alors. Je n’ai rien à dire. Ma tête est complètement vide. J’aimerais m’en aller, maintenant, tout en sachant que je n’ai qu’une envie : celle de rester. Alors, que puis-je faire, désormais ? M’inventer un problème ? Non. Je n’ai pas envie de mentir. J’aimerais seulement dire :
« J’ai juste envie de discuter, » avoué-je d’une voix lasse.
J’ai un peu de mal à respirer, actuellement. Je me sens à l’étroit dans mon corps. Je me détourne pour cacher à Loewy le trouble qui s’affiche sur mes traits et fais quelques pas dans le couloir.
« Ma mère, vous avez… »
Je déglutis péniblement. Parler de ma mère à cet instant précis me fait tout bizarre.
« Vous l’avez rencontré. »
Je ferme les yeux une fraction de seconde.
*Me renvoyez pas*. Merlin, que cette supplique est pitoyable, que j’ai honte de tout ce que je suis. La jeune Loewy que j’ai aperçu dans les couloirs de Poudlard dans la Pensine de son homologue plus âgée n’a jamais été comme moi, je n’arrive même pas à comprendre comment la femme peut croire le contraire. Elle, elle était du genre solitaire et se complaisait bien dans sa situation. C’est elle-même qui me l’a dit. Alors que moi, moi j’ai sans cesse l’impression d’être en quête de quelque chose. Pas ce fameux quelque chose qui nous a rapproché, moi et Loewy, non. Un quelque chose de plus profond et de plus douloureux qui s’ancre directement dans mon coeur. Et après, on s’étonne que moi, je préfère concentrer mes recherches sur un quelque chose de bien plus sombre, bien plus violent mais tellement, tellement moins douloureux.
Deux paires d'yeux
Une chose était à peu près certaine : Aelle Bristyle était envahie par une flopée d'émotions. Elles émanaient de tout son être, dans chaque détail de son attitude. Il y avait du laisser-aller, parfois, et des sentiments qu'elle faisait de son mieux pour contrôler. Mais ce désir de contrôle assez visible en disait lui-même assez long.
Kristen s'attendait à une conversation plus ou moins profonde, mais passer d'une supplique de considération déguisée au sujet de la mère d'Aelle laissait la directrice de Poudlard assez pantoise. Premièrement, ce n'était pas, à son sens, un sujet de conversation très intéressant. La mère d'Aelle se confondait avec tout un tas d'autres personnes, à cheval sur de grands principes construits de toutes pièces, le tout sans aucune nuance. Elle était à peu près aussi bornée que sa fille, mais ses œillères étaient bien différentes. Kristen ne savait pas trop quoi en dire. D'autre part, le déroulé même de ce début de conversation prenait une direction étrange, qui empêchait tout à fait Kristen de montrer qu'elle ne portait absolument aucun intérêt à la mère de l'enfant. L'adolescence est pourtant bien la période où l'on cesse de mettre ses parents sur un piédestal, mais la directrice ne se sentait pas d'avoir le rôle de révélatrice de quoi que ce soit. C'était quelque chose qui devait se faire seul.
Bref, se faire déranger au milieu de la nuit pour parler de parents d'élèves était très peu commun, il fallait bien l'admettre.
« Oui, je l'ai rencontrée à l'hôpital de campagne. Et ? »
Kristen s'attendait à une conversation plus ou moins profonde, mais passer d'une supplique de considération déguisée au sujet de la mère d'Aelle laissait la directrice de Poudlard assez pantoise. Premièrement, ce n'était pas, à son sens, un sujet de conversation très intéressant. La mère d'Aelle se confondait avec tout un tas d'autres personnes, à cheval sur de grands principes construits de toutes pièces, le tout sans aucune nuance. Elle était à peu près aussi bornée que sa fille, mais ses œillères étaient bien différentes. Kristen ne savait pas trop quoi en dire. D'autre part, le déroulé même de ce début de conversation prenait une direction étrange, qui empêchait tout à fait Kristen de montrer qu'elle ne portait absolument aucun intérêt à la mère de l'enfant. L'adolescence est pourtant bien la période où l'on cesse de mettre ses parents sur un piédestal, mais la directrice ne se sentait pas d'avoir le rôle de révélatrice de quoi que ce soit. C'était quelque chose qui devait se faire seul.
Bref, se faire déranger au milieu de la nuit pour parler de parents d'élèves était très peu commun, il fallait bien l'admettre.
« Oui, je l'ai rencontrée à l'hôpital de campagne. Et ? »
Deux paires d'yeux
Les moments malaisants, ça me connaît. J’en vis à peu près à chaque fois qu’un Autre m’approche. Alors je ne me sens pas à ma place, j’ai l’impression d’être observée, parfois même d’être traquée, et je ne ressens qu’une seule envie : celle de disparaître. Ce n’est pas forcément nouveau de ressentir cette angoisse qui sourde dans mon coeur, d’avoir les mains moites, la gorge nouée et de ne pas savoir où poser mon regard. Ce n’est pas nouveau mais c’est différent avec Loewy. Il n’a suffit que de quelques rencontres pour que je comprenne qu’avec elle, il y a toujours un palier à dépasser ; avec moi aussi, d’ailleurs. Au début, c’est toujours assez formel. On se demande ce que l’autre veut, on pose des questions tout à fait banales jusqu’au moment où la conversation s’emballe toute seule — arrive alors le point culminant de toute conversation avec Kristen Loewy, le moment où ça devient réellement intéressant et passionnant : en général, c’est à cet instant que ma langue se délie, un peu, et que je me sens en confiance. C’est comme ça que ça a toujours fonctionné, avec elle. Mais aujourd’hui, il n’y a pas de point culminant. Il n’y a aucune confiance, il n’y a rien de tout cela. La femme qui se trouve devant moi n’est pas la même que les autres fois. Elle est froide. Certes, Loewy n’a jamais été particulièrement chaleureuse, même à mon égard, mais elle n’a jamais été aussi fermée. Aussi inaccessible. Oui, c’est le mot. J’ai l’impression d’être une Autre face à moi-même. Parfois, les Autres essaient de me parler, de communiquer avec moi. Et moi, j’ai si peu d’estime pour eux que je n’essaie même pas de cacher que la seule chose qu'ils m'inspirent, c'est du mépris. Et à voir le regard que Loewy pose sur moi, à entendre ses paroles j’en viens à me demander si elle aussi, elle me méprise.
Je me rends compte que j’aurais mieux fait d’abandonner une minute avant. Le silence vaut mieux qu’une question idiote, je l’ai toujours soutenu. Et une question sur ma mère n’est pas seulement idiote, elle est également ridicule. En voulant prendre de la distance et montrer que mes précédentes émotions n’existaient pas, je ne fais que m’enfoncer dans mon attitude pitoyable.
Si la honte me recouvre toute entière et ne fluctue pas, ma colère et ma tristesse s’alternent si rapidement que je n’arrive même plus à savoir ce que je ressens exactement.
« Et alors c’est vous qui m’avait dit l’avoir rencontré, rétorqué-je d’une voix rendue sèche par l’agacement. Que j’sache, vous êtes pas du genre à parler pour rien. »
J’aurais aimé planter mes yeux dans les siens pour qu’elle prenne conscience que oui, je suis bien en colère, pas triste, pas bouleversée, mais bien en colère ; je n’en ai cependant pas le courage et la seule chose que je suis capable de faire, c’est de martyriser de mon regard sombre ce pauvre mur qui n’a rien demandé.
Tourne en boucle dans ma tête une scène qui ne demande qu’à exister : celle d’une Aelle qui tourne soudainement le dos, un « je n’ai plus rien à vous dire » sur les lèvres et qui s’éloigne dans sa démarche fière et déterminée. C’est une jolie scène, ma foi, qui remettrait tout en ordre : mon ego, déjà, et l’idée que Loewy tend à se faire de moi. Mais quelque chose me retient. Sans doute est-ce cette grande silhouette sombre. J’aurais l’air bien bête, moi, si elle s’en allait maintenant sans me laisser le temps de ressembler à quelque chose de moins misérable qu’à une enfant pitoyable en quête de… De rien.
Et si cette tronche fermée n'a pas l'air encline à m'offrir quoi que ce soit, et surtout pas ce que je veux réellement, ce n'est pas grave. Moi, j'ai la soudaine envie de me confronter à elle. De la pousser à bout. Ce n'est pas de la vengeance, ce n'est pas du défi. Il s'agit seulement de ma frustration qui s'exprime. N'est-ce pas ? De toute façon, à quoi bon y songer ? Dans dix secondes, j'aurais envie de tout autre chose ; mes envies et mes émotions n'ont aucun équilibre face à cette femme insupportable.
Ce qui est assez terrible, c'est que je réalise que j'ai trouvé près d'elle la chose exacte que je fuis chez tous les autres : le manque de contrôle qu'ils me font ressentir. Je ne me suis jamais sentie aussi stupide de toute ma vie.
Je me rends compte que j’aurais mieux fait d’abandonner une minute avant. Le silence vaut mieux qu’une question idiote, je l’ai toujours soutenu. Et une question sur ma mère n’est pas seulement idiote, elle est également ridicule. En voulant prendre de la distance et montrer que mes précédentes émotions n’existaient pas, je ne fais que m’enfoncer dans mon attitude pitoyable.
Si la honte me recouvre toute entière et ne fluctue pas, ma colère et ma tristesse s’alternent si rapidement que je n’arrive même plus à savoir ce que je ressens exactement.
« Et alors c’est vous qui m’avait dit l’avoir rencontré, rétorqué-je d’une voix rendue sèche par l’agacement. Que j’sache, vous êtes pas du genre à parler pour rien. »
J’aurais aimé planter mes yeux dans les siens pour qu’elle prenne conscience que oui, je suis bien en colère, pas triste, pas bouleversée, mais bien en colère ; je n’en ai cependant pas le courage et la seule chose que je suis capable de faire, c’est de martyriser de mon regard sombre ce pauvre mur qui n’a rien demandé.
Tourne en boucle dans ma tête une scène qui ne demande qu’à exister : celle d’une Aelle qui tourne soudainement le dos, un « je n’ai plus rien à vous dire » sur les lèvres et qui s’éloigne dans sa démarche fière et déterminée. C’est une jolie scène, ma foi, qui remettrait tout en ordre : mon ego, déjà, et l’idée que Loewy tend à se faire de moi. Mais quelque chose me retient. Sans doute est-ce cette grande silhouette sombre. J’aurais l’air bien bête, moi, si elle s’en allait maintenant sans me laisser le temps de ressembler à quelque chose de moins misérable qu’à une enfant pitoyable en quête de… De rien.
Et si cette tronche fermée n'a pas l'air encline à m'offrir quoi que ce soit, et surtout pas ce que je veux réellement, ce n'est pas grave. Moi, j'ai la soudaine envie de me confronter à elle. De la pousser à bout. Ce n'est pas de la vengeance, ce n'est pas du défi. Il s'agit seulement de ma frustration qui s'exprime. N'est-ce pas ? De toute façon, à quoi bon y songer ? Dans dix secondes, j'aurais envie de tout autre chose ; mes envies et mes émotions n'ont aucun équilibre face à cette femme insupportable.
Ce qui est assez terrible, c'est que je réalise que j'ai trouvé près d'elle la chose exacte que je fuis chez tous les autres : le manque de contrôle qu'ils me font ressentir. Je ne me suis jamais sentie aussi stupide de toute ma vie.
Deux paires d'yeux
Kristen dut faire tous les efforts du monde pour se souvenir de sa conversation avec Arya Bristyle. Elle remontait à plusieurs mois, n'avait pas été passionnante, et puis, pourquoi Aelle s'y intéressait-elle aujourd'hui ? Kristen en avait vaguement fait mention en fin d'année précédente, vers le mois de novembre, et puis c'était passé. De toute façon, c'était une information lâchée comme ça, en passant.
« J'y avais simplement pensé, mais la discussion était sans grande importance. Je m'en souviens à peine. »
Elle se concentra davantage, essayant de se revoir à l'hôpital de campagne trimballant ses croissants ratés pour les offrir à Aude, quand elle avait croisé la route de la mère Bristyle, une femme assez peu aimable. La femme ne l'avait même pas tout de suite reconnue et l'avait prise pour une intruse dans le secteur ! Elle avait d'abord été interloquée de ne pas être reconnue, mais au fond.... quel plaisir d'imaginer ce qu'Arya Bristyle avait pu ressentir en comprenant qui se tenait face à elle, Kristen Loewy, l'épouse d'Aude Luneau, et qu'elle avait par conséquent tout un tas de bonnes raisons d'être là. La mère d'Aelle était une femme qui se donnait beaucoup d'importance, vu son attitude. Mettre mal à l'aise ces gens-là en relevant leur impertinence et leur ignorance était l'un des petits plaisirs de Kristen.
« Mh... Nous avons parlé de toi, évidemment, mais nous n'étions pas d'accord. Je crois que nous n'étions pas d'accord sur grand-chose, à vrai dire. Ah, et apparemment, tu détestes que l'on parle de moi, dit-elle en haussant légèrement les épaules. »
« J'y avais simplement pensé, mais la discussion était sans grande importance. Je m'en souviens à peine. »
Elle se concentra davantage, essayant de se revoir à l'hôpital de campagne trimballant ses croissants ratés pour les offrir à Aude, quand elle avait croisé la route de la mère Bristyle, une femme assez peu aimable. La femme ne l'avait même pas tout de suite reconnue et l'avait prise pour une intruse dans le secteur ! Elle avait d'abord été interloquée de ne pas être reconnue, mais au fond.... quel plaisir d'imaginer ce qu'Arya Bristyle avait pu ressentir en comprenant qui se tenait face à elle, Kristen Loewy, l'épouse d'Aude Luneau, et qu'elle avait par conséquent tout un tas de bonnes raisons d'être là. La mère d'Aelle était une femme qui se donnait beaucoup d'importance, vu son attitude. Mettre mal à l'aise ces gens-là en relevant leur impertinence et leur ignorance était l'un des petits plaisirs de Kristen.
« Mh... Nous avons parlé de toi, évidemment, mais nous n'étions pas d'accord. Je crois que nous n'étions pas d'accord sur grand-chose, à vrai dire. Ah, et apparemment, tu détestes que l'on parle de moi, dit-elle en haussant légèrement les épaules. »