Deux paires d'yeux
Elle balance cette phrase comme si c’était normal. Comme s’il était tout à fait banal qu’une élève déteste parler de sa directrice en public, comme si elle ne savait pas que cette phrase allait m’enfoncer dans mon mal être. Gênée, je le suis certainement puisque désormais, Loewy sait que sa présence dans une conversation peut me faire réagir, mais ce n’est pas pour autant que je nie ce qu’elle dit. J’ai toujours haï que l’on parle de Loewy, que ce soit ma famille ou mes camarades. Je ne sais pas pourquoi, ça m’agace.
« C’est vrai, j’aime pas qu’on parle de vous. »
La phrase m’a échappé, évidemment. Mais puisque c’est une vérité, je ne le regrette pas — les vérités ne doivent-elles pas être énoncées à voix haute ? Sauf celles qui commencent par je ne souhaite pas et qui se terminent par m’entretenir avec toi.
Je suis assez étonnée, à vrai dire, que Loewy ne garde pas un souvenir marquant de ma mère. Cette dernière est une femme si imposante. Elle prend tellement de place, elle est parfois si envahissante tout en étant si impalpable. Elle a une façon bien à elle d'imposer sa vision de voir la vie et les choses — ce qu’elle n’a pas réussi avec moi — tout en montrant constamment qu’elle n’en a absolument rien à faire de l’avis (et de la vie) des gens qui l’entourent. C’est encore plus douloureux quand cette tendance se manifeste à l’égard de sa famille. Si je n’ai jamais douté de l’amour de maman (pensé-je) parfois elle se montre si distante avec Papa ou mes frères, si froide, si méchante parfois, si médisante que l’on peut se demander s’il se passe réellement quelque chose dans ce coeur-là que l’on pourrait nommer émotions. En clair, maman n’est pas, contrairement à Papa, une personne vis à vis de laquelle je peux clairement me positionner. En cela, elle ressemble étrangement à Loewy. J’ai toujours trouvé que ma directrice avait quelques points en commun avec ma mère. Un quelque chose dans ce qu’elles laissent paraître, déjà — sans doute cela vient-il du regard souvent habité d’une certaine étincelle de… Je ne saurais dire, du mépris, de la méfiance ou peut-être du dédain — mais aussi dans leur caractère. Ce qui est évident, c’est que ces femmes savent ce qu’elles veulent. Mais plus j’apprends à connaître Loewy, plus je me rends compte qu’elle est bien différente de ma mère. À mon plus grand bonheur. Ou mon plus grand malheur. Si Loewy ressemblait davantage à maman, peut-être aurais-je plus de facilité à la comprendre ? Non, certes. Et puis si elle lui ressemblait, elle serait franchement agaçante — elle l’est déjà suffisamment.
Ce qui m’amuse, et je saute sur l’occasion pour éloigner mes pensées de tout ce qu’il s’est passé précédemment dans ce foutu bureau, c’est que je sais exactement sur quels points Loewy et ma mère sont en désaccord. Après tout, Loewy est connue pour son penchant pour une certaine forme de magie qui rebute particulièrement maman. La confrontation a dû être houleuse et étrangement, ça me plait. Et dire que j’ai fomenté la crainte, depuis que j’ai été mise au courant de leur rencontre, que Loewy trouve ma mère plus intéressante que moi.
« Ma mère est…, commencé-je lentement tout en jetant un regard rapide à la femme. Disons qu’elle désapprouve certaines choses que vous et moi aimons. »
J’aimerais connaître exactement la raison de leur désaccord me concernant mais je ne suis pas folle au point de poser la question. Après avoir subit l’affront d’être considérée par cette grande femme comme une gamine en quête d’attention, je ne risque plus de faire quoi que ce soit qui l’encourage dans ces pensées. De toute façon, ce que pense maman de moi ne m’intéresse pas. Je sais ce qu’elle désapprouve chez moi et je sais ce qu’elle aime ; j’aurais été bien plus curieuse s’il avait été question de Papa.
J'ouvre la bouche, prête à dire quelque chose, n'importe quoi, je ne sais même pas quoi exactement, mais je la referme sur une grimace. Et que pourrais-je dire, hein ? Les conversations qui sont conditionnées me sont insupportables. Et cette conversation que nous sommes en train d'avoir est conditionnée par la grande Vérité de Kristen Loewy : elle n'a pas envie de parler avec moi, sauf si j'ai un problème ou si j'ai réfléchi à notre conversation de la dernière fois. Certes, j'ai songé à cette conversation. J'y songe tous les jours. Mais que puis-je lui dire ? Sa foutue première étape, je l'ai déjà dépassé mais je suis certaine qu'aujourd'hui encore, seulement deux mois après notre virée sur le plateau de Cháofēng, son avis est différent du mien. Et elle a beau dire qu'elle m'écoute, qu'elle m'écoute vraiment, moi je sais que ce n'est pas vrai.
Si je ne fais pas demi-tour maintenant, comme je m'imaginais le faire dans ma tête, c'est parce que j'en suis incapable et j'en ai douloureusement conscience. Mes jambes sont comme bloquées. Impossible de les bouger. Impossible de prendre la décision de mettre fin à cette discussion parce que j'ai tellement de choses à dire, tellement de choses à comprendre, tellement d'attentes et d'espoirs ! Ça bouillonne à l'intérieur, ça veut sortir, mais Loewy m'a foutu une muselière ; quoi que je dise, cela se retournera contre moi et je passerais pour une gamine — ou une idiote, je ne sais pas ce qui est le pire.
« C’est vrai, j’aime pas qu’on parle de vous. »
La phrase m’a échappé, évidemment. Mais puisque c’est une vérité, je ne le regrette pas — les vérités ne doivent-elles pas être énoncées à voix haute ? Sauf celles qui commencent par je ne souhaite pas et qui se terminent par m’entretenir avec toi.
Je suis assez étonnée, à vrai dire, que Loewy ne garde pas un souvenir marquant de ma mère. Cette dernière est une femme si imposante. Elle prend tellement de place, elle est parfois si envahissante tout en étant si impalpable. Elle a une façon bien à elle d'imposer sa vision de voir la vie et les choses — ce qu’elle n’a pas réussi avec moi — tout en montrant constamment qu’elle n’en a absolument rien à faire de l’avis (et de la vie) des gens qui l’entourent. C’est encore plus douloureux quand cette tendance se manifeste à l’égard de sa famille. Si je n’ai jamais douté de l’amour de maman (pensé-je) parfois elle se montre si distante avec Papa ou mes frères, si froide, si méchante parfois, si médisante que l’on peut se demander s’il se passe réellement quelque chose dans ce coeur-là que l’on pourrait nommer émotions. En clair, maman n’est pas, contrairement à Papa, une personne vis à vis de laquelle je peux clairement me positionner. En cela, elle ressemble étrangement à Loewy. J’ai toujours trouvé que ma directrice avait quelques points en commun avec ma mère. Un quelque chose dans ce qu’elles laissent paraître, déjà — sans doute cela vient-il du regard souvent habité d’une certaine étincelle de… Je ne saurais dire, du mépris, de la méfiance ou peut-être du dédain — mais aussi dans leur caractère. Ce qui est évident, c’est que ces femmes savent ce qu’elles veulent. Mais plus j’apprends à connaître Loewy, plus je me rends compte qu’elle est bien différente de ma mère. À mon plus grand bonheur. Ou mon plus grand malheur. Si Loewy ressemblait davantage à maman, peut-être aurais-je plus de facilité à la comprendre ? Non, certes. Et puis si elle lui ressemblait, elle serait franchement agaçante — elle l’est déjà suffisamment.
Ce qui m’amuse, et je saute sur l’occasion pour éloigner mes pensées de tout ce qu’il s’est passé précédemment dans ce foutu bureau, c’est que je sais exactement sur quels points Loewy et ma mère sont en désaccord. Après tout, Loewy est connue pour son penchant pour une certaine forme de magie qui rebute particulièrement maman. La confrontation a dû être houleuse et étrangement, ça me plait. Et dire que j’ai fomenté la crainte, depuis que j’ai été mise au courant de leur rencontre, que Loewy trouve ma mère plus intéressante que moi.
« Ma mère est…, commencé-je lentement tout en jetant un regard rapide à la femme. Disons qu’elle désapprouve certaines choses que vous et moi aimons. »
J’aimerais connaître exactement la raison de leur désaccord me concernant mais je ne suis pas folle au point de poser la question. Après avoir subit l’affront d’être considérée par cette grande femme comme une gamine en quête d’attention, je ne risque plus de faire quoi que ce soit qui l’encourage dans ces pensées. De toute façon, ce que pense maman de moi ne m’intéresse pas. Je sais ce qu’elle désapprouve chez moi et je sais ce qu’elle aime ; j’aurais été bien plus curieuse s’il avait été question de Papa.
J'ouvre la bouche, prête à dire quelque chose, n'importe quoi, je ne sais même pas quoi exactement, mais je la referme sur une grimace. Et que pourrais-je dire, hein ? Les conversations qui sont conditionnées me sont insupportables. Et cette conversation que nous sommes en train d'avoir est conditionnée par la grande Vérité de Kristen Loewy : elle n'a pas envie de parler avec moi, sauf si j'ai un problème ou si j'ai réfléchi à notre conversation de la dernière fois. Certes, j'ai songé à cette conversation. J'y songe tous les jours. Mais que puis-je lui dire ? Sa foutue première étape, je l'ai déjà dépassé mais je suis certaine qu'aujourd'hui encore, seulement deux mois après notre virée sur le plateau de Cháofēng, son avis est différent du mien. Et elle a beau dire qu'elle m'écoute, qu'elle m'écoute vraiment, moi je sais que ce n'est pas vrai.
Si je ne fais pas demi-tour maintenant, comme je m'imaginais le faire dans ma tête, c'est parce que j'en suis incapable et j'en ai douloureusement conscience. Mes jambes sont comme bloquées. Impossible de les bouger. Impossible de prendre la décision de mettre fin à cette discussion parce que j'ai tellement de choses à dire, tellement de choses à comprendre, tellement d'attentes et d'espoirs ! Ça bouillonne à l'intérieur, ça veut sortir, mais Loewy m'a foutu une muselière ; quoi que je dise, cela se retournera contre moi et je passerais pour une gamine — ou une idiote, je ne sais pas ce qui est le pire.
Deux paires d'yeux
Kristen examina la jeune fille de la tête aux pieds et inclina légèrement la tête. Si Aelle n'aimait pas que l'on parle de sa directrice, c'était soit parce qu'en vérité, Kristen l'agaçait au plus haut point, soit parce que l'élève estimait que l'on n'en avait pas le droit. Peut-être était-ce un peu des deux, ou bien encore autre chose.
« Je t'insupporte, n'est-ce pas ? »
Non pas que cela avait de l'importance, l'avis des gens, de toute façon, blablabla... Évidemment. Sauf qu'Aelle n'était pas "les gens", et Kristen était véritablement curieuse de la réponse que l'élève pourrait donner à une question si directe, probablement déstabilisante venant de la grande méchante sorcière. Ce n'est pas qu'elle voulait être aimée d'Aelle, mais elle aurait trouvé le contraire assez injuste. Aelle était quelqu'un de complexe, qui se mentait à elle-même : c'était assez évident, à force.
« J'ai en effet remarqué cela à propos de ta mère. C'est pourquoi son cas ne m'intéresse pas. Des tas de gens pensent comme elle, cette rencontre n'avait donc rien d'exceptionnel ou de remarquable. »
Kristen avait le mérite de dire ce qu'elle pensait, exactement comme elle le pensait ; mais elle n'avait absolument aucun tact : dénigrer ainsi un parent devant son enfant pouvait avoir des effets assez néfastes qu'elle ne prenait même pas en considération. Ce qu'elle disait lui semblait être la pure vérité, alors il ne pouvait pas y avoir de mal à la dire... Les seules vérités qui ne valaient pas le coup d'être sues étaient celles qui la concernaient elle-même : ses secrets les plus sombres qu'elle avait désespérément tenté de se cacher à elle-même, et ceux qu'elle refoulait encore et qui, parfois, refaisaient surface...
« Tu m'intéresses davantage, alors si tu as un sujet plus exaltant à aborder, je t'en prie. Sinon, bonne nuit. »
@Aelle Bristyle
« Je t'insupporte, n'est-ce pas ? »
Non pas que cela avait de l'importance, l'avis des gens, de toute façon, blablabla... Évidemment. Sauf qu'Aelle n'était pas "les gens", et Kristen était véritablement curieuse de la réponse que l'élève pourrait donner à une question si directe, probablement déstabilisante venant de la grande méchante sorcière. Ce n'est pas qu'elle voulait être aimée d'Aelle, mais elle aurait trouvé le contraire assez injuste. Aelle était quelqu'un de complexe, qui se mentait à elle-même : c'était assez évident, à force.
« J'ai en effet remarqué cela à propos de ta mère. C'est pourquoi son cas ne m'intéresse pas. Des tas de gens pensent comme elle, cette rencontre n'avait donc rien d'exceptionnel ou de remarquable. »
Kristen avait le mérite de dire ce qu'elle pensait, exactement comme elle le pensait ; mais elle n'avait absolument aucun tact : dénigrer ainsi un parent devant son enfant pouvait avoir des effets assez néfastes qu'elle ne prenait même pas en considération. Ce qu'elle disait lui semblait être la pure vérité, alors il ne pouvait pas y avoir de mal à la dire... Les seules vérités qui ne valaient pas le coup d'être sues étaient celles qui la concernaient elle-même : ses secrets les plus sombres qu'elle avait désespérément tenté de se cacher à elle-même, et ceux qu'elle refoulait encore et qui, parfois, refaisaient surface...
« Tu m'intéresses davantage, alors si tu as un sujet plus exaltant à aborder, je t'en prie. Sinon, bonne nuit. »
@Aelle Bristyle
Deux paires d'yeux
« Je t'insupporte, n'est-ce pas ? »
La surprise fait s’envoler mon coeur, c’est très désagréable. Je ne m’attendais pas à cela. En fait, je ne m’attendais pas à ce que ce soit si évident. Bien sûr qu’elle m’insupporte. À un tel point que ça en est physique. Elle me donne envie de hurler, et de balancer mon poing dans un mur, et de le l’insulter, et de la secouer. Cette femme est absolument incompréhensible, elle réveille mes instincts les plus déroutants. Oui, elle m’insupporte. Et ce qui m’insupporte le plus chez cette grande femme c’est que tout cela ne m’empêche pas de me tenir ici ce soir, d’avoir envie de rester. Ce qui est inacceptable, c’est que malgré ma colère mon intérêt ne diminue pas, au contraire. En ressentant de si violentes et désagréables émotions pour quelqu'un, on pourrait croire que cela nous donnerait envie de nous éloigner pour retrouver un semblant de quiétude et de bien-être. Connerie ! La vérité, c’est qu’elle me fait ressentir autant de bonnes choses que de mauvaises. Et si elle m’insupporte, elle n’en est pas moins l'une des personnes les plus intéressantes que j'ai rencontré. Non, ce n’est pas seulement cela. Il y a autre chose. Une chose qui s’enracine tout au fond de moi. J’aimerais croire qu’il s’agit de notre amour commun pour l’abolition des limites, notre envie de comprendre, d’apprendre, que cela vient de nos quelques ressemblances. J’aimerais sincèrement le croire mais je sais que ça ne vient pas de là. C’est plus profond encore. Il y a quelque chose qui m’attire vers elle. Bordel, c’est insupportable de s’en rendre compte ! Je préférerais encore croire qu’elle m’insupporte entièrement, pas seulement à moitié. Moi qui suis si tranchante dans mes décisions et dans mes émotions, voilà que je commence à penser et à ressentir à moitié. Comme le commun des mortel, je suis dans l’indécision. C’est d’un pitoyable.
Et puis, comment peut-elle ainsi influencer mes émotions ? Sa question me plonge dans le désarrois et aussitôt après ce qu’elle dit sur ma mère fait naître un sourire sur mes lèvres. Un sourire un peu amer mais je n’ai pas envie de me questionner à ce propos où je vais finir par penser que, comme tous les gamins, je me braque quand on dit du mal de ma maman — mais moi, je ne suis pas comme ça, non. Je préfère me concentrer sur les jolies choses : la preuve, par exemple, que je suis bien plus intéressante pour Loewy qu’une femme aussi imposante qu’Arya Bristyle. C’est comme une victoire. Ainsi, je serais parvenue sans le savoir au niveau de ma mère ? Voire même, je l’aurais dépassé ? Moi, l’enfant, suis plus intéressante que l’adulte. Est-ce normal de ressentir ce contentement enrobé d’une fierté déplacée ? Je me pose sincèrement la question, le temps d’une demi-seconde, avant de décider que je n’en ai absolument rien à faire, que de toute façon personne n’est dans ma tête donc personne ne peut savoir ce que je pense réellement. Et puis n’est-ce pas ça, quelque part, le but d’une vie : dépasser ses parents et toutes ces conneries ? Enfin, moi je suis bien loin de tout cela. À seize, déjà plus indépendante que tous les autres, Aodren compris, capable de me détacher de ceux qui m’ont élevé.
Je laisse le silence s’installer. Si mes grandes émotions se sont calmées, l’angoisse qui me tord les entrailles est encore bien présente, elle, et je dois faire attention à ce que je vais dire. « Sinon, bonne nuit, » qu’elle me dit. Mais je ne veux pas aller dormir, je ne veux pas qu’elle aille dormir ; j’ai envie de discuter, même si cela me force à parler de choses dont je n’ai pas envie de parler. Une voix dans ma tête me chuchote que je suis bien ridicule à vouloir retenir la femme, quoi qu’il m’en coûte, seulement parce que j’apprécie sa compagnie, mais je la fais taire. Elle a tort.
« Souvent, vous m’insupportez, ouais, » dis-je finalement parce que c’est la vérité.
Pourquoi m’a-t-elle posé cette question, déjà ? Je ne sais même pas. Je crois que ça devait se voir sur mon visage, qu’elle m’insupporte, sinon elle ne m’aurait pas posé la question.
Je pourrais ajouter une suite à mes paroles. Souvent, vous m’insupportez, ouais. Mais ce n’est pas tout le temps, parce que si c’était tout le temps je ne serais pas là ce soir. La vérité, c’est que vous m’intéressez plus que vous m’insupportez et que peut-être que vous m’intéressez en partie parce que vous m’insupportez. Et si vous voulez tout savoir, au fond je n’ai pas envie que vous soyez différente ; cela signifierait que vous n’êtes plus vous et je vous détesterai le jour où vous ne serez plus vous avec moi. Merlin, et dire que certaines personnes énonceraient tout haut ces mots ! Pour la sincérité, la confiance, ce genre de choses, pour rassurer la personne en face, aussi. Plutôt crever que d’avouer tout cela à la femme. Elle m’a déjà bien ridiculisé ce soir. Je me fais la promesse, la promesse solennelle, que je ne lui laisserai plus jamais comprendre que je tiens à elle.
*T’façon j’tiens pas à elle*.
Que cette entrevue est difficile ! J’ai l’impression de patauger, d’avancer à tâtons, de marcher sur un fil étroit qui risque à tout moment de se casser et de m’envoyer m’écraser au sol.
Je ne sais pas comment la retenir. J’ai envie de parler de magie avec elle, de la grande Magie, mais elle refusera de m’écouter. Parce que ce que je dirai ne sera pas à son goût. Parce qu’elle prendra mes envies pour des bêtises, parce que si je l’ouvre elle comprendra que je ne suis pas une personne qui aime attendre et encore moins l’une de celles qui apprécient qu’on lui dise d’attendre. Et ça, Kristen Loewy ne va pas du tout apprécier. Alors que dois-je faire ? Avouer tout cela à voix haute et prendre le risque qu’elle me refuse son savoir ? Tout garder pour moi et me priver moi-même de son savoir ? C’est simple, je dois choisir la personne qui m’arrachera ce que je désire le plus au monde : elle ou moi. Ça me bousille. Parfois, dans des moments de profonde faiblesse, je me dis que j’aimerais être un peu moins moi-même. J’aimerais être capable de faire confiance, d’attendre patiemment que l’on me décide prête. Mettre mon ego de côté, m’asseoir à côté de cette femme et lui dire : « Je vais vous écouter, maintenant, et agir comme vous le souhaitez ». La vie serait-elle plus simple si j’étais ainsi ? Peut-être. En tout cas, je n’éprouverais pas cet horrible déchirement. J’ai l’impression que le chemin que je vais prendre est irrémédiable : je sais être prête, Loewy est persuadée que je ne le suis pas ; jamais je ne changerai d’avis et je ne crois pas qu’elle soit plus capable que moi de se remettre en question. Le futur m’apparaît bien sombre, tout à coup. Adieu, mes rêves ; adieu mes espoirs. Kristen Loewy et Aelle Bristyle ne peuvent pas collabo…
*Et si… ?*.
Une idée énorme vient d’atterrir dans mon crâne. Je m’arrache à mes pensées tourmentées pour poser un regard calculateur sur Loewy. Évidemment, je doute, je me pose des questions, je remets en question la loyauté de cette femme-là qui n’est pas du genre à s’étouffer avec des remords et je pense : *je devrais peut-être garder ça pour moi* et *elle va tout foutre en l’air* ou encore *je me débrouillerai mieux seule*, mais la vérité c’est qu’à propos de ça, je ne me débrouille pas mieux seule, non.
Quand je prends la parole, j’ai l’impression que toute une éternité s’est écoulée alors que ma grande prise de conscience n’a duré qu’une poignée de secondes.
« J’ai un sujet plus exaltant à aborder, oui. »
Plus exaltant que la magie noire ? Absolument pas. Mais dans la vie, il faut faire des choix.
« Je suis sûre que ça vous plaira bien, en plus. Mais… Je dois réfléchir à des trucs avant d’vous en parler. Si c’est pas inimaginable pour vous d’avoir à me supporter autour d’une tasse de thé dans un futur proche, » terminé-je en dressant le menton.
J’aurais pu lui épargner ma dernière phrase mais je n’ai pas pu me retenir. C’est qu’elle me fait foutrement douter de son envie de me revoir. Sans doute à cause de son insupportable voix qui résonne encore dans mon crâne : « Je ne souhaite pas m’entretenir avec toi », comme une insupportable litanie, « je ne souhaite pas m’entretenir avec toi », « je ne souhaite pas… ».
La surprise fait s’envoler mon coeur, c’est très désagréable. Je ne m’attendais pas à cela. En fait, je ne m’attendais pas à ce que ce soit si évident. Bien sûr qu’elle m’insupporte. À un tel point que ça en est physique. Elle me donne envie de hurler, et de balancer mon poing dans un mur, et de le l’insulter, et de la secouer. Cette femme est absolument incompréhensible, elle réveille mes instincts les plus déroutants. Oui, elle m’insupporte. Et ce qui m’insupporte le plus chez cette grande femme c’est que tout cela ne m’empêche pas de me tenir ici ce soir, d’avoir envie de rester. Ce qui est inacceptable, c’est que malgré ma colère mon intérêt ne diminue pas, au contraire. En ressentant de si violentes et désagréables émotions pour quelqu'un, on pourrait croire que cela nous donnerait envie de nous éloigner pour retrouver un semblant de quiétude et de bien-être. Connerie ! La vérité, c’est qu’elle me fait ressentir autant de bonnes choses que de mauvaises. Et si elle m’insupporte, elle n’en est pas moins l'une des personnes les plus intéressantes que j'ai rencontré. Non, ce n’est pas seulement cela. Il y a autre chose. Une chose qui s’enracine tout au fond de moi. J’aimerais croire qu’il s’agit de notre amour commun pour l’abolition des limites, notre envie de comprendre, d’apprendre, que cela vient de nos quelques ressemblances. J’aimerais sincèrement le croire mais je sais que ça ne vient pas de là. C’est plus profond encore. Il y a quelque chose qui m’attire vers elle. Bordel, c’est insupportable de s’en rendre compte ! Je préférerais encore croire qu’elle m’insupporte entièrement, pas seulement à moitié. Moi qui suis si tranchante dans mes décisions et dans mes émotions, voilà que je commence à penser et à ressentir à moitié. Comme le commun des mortel, je suis dans l’indécision. C’est d’un pitoyable.
Et puis, comment peut-elle ainsi influencer mes émotions ? Sa question me plonge dans le désarrois et aussitôt après ce qu’elle dit sur ma mère fait naître un sourire sur mes lèvres. Un sourire un peu amer mais je n’ai pas envie de me questionner à ce propos où je vais finir par penser que, comme tous les gamins, je me braque quand on dit du mal de ma maman — mais moi, je ne suis pas comme ça, non. Je préfère me concentrer sur les jolies choses : la preuve, par exemple, que je suis bien plus intéressante pour Loewy qu’une femme aussi imposante qu’Arya Bristyle. C’est comme une victoire. Ainsi, je serais parvenue sans le savoir au niveau de ma mère ? Voire même, je l’aurais dépassé ? Moi, l’enfant, suis plus intéressante que l’adulte. Est-ce normal de ressentir ce contentement enrobé d’une fierté déplacée ? Je me pose sincèrement la question, le temps d’une demi-seconde, avant de décider que je n’en ai absolument rien à faire, que de toute façon personne n’est dans ma tête donc personne ne peut savoir ce que je pense réellement. Et puis n’est-ce pas ça, quelque part, le but d’une vie : dépasser ses parents et toutes ces conneries ? Enfin, moi je suis bien loin de tout cela. À seize, déjà plus indépendante que tous les autres, Aodren compris, capable de me détacher de ceux qui m’ont élevé.
Je laisse le silence s’installer. Si mes grandes émotions se sont calmées, l’angoisse qui me tord les entrailles est encore bien présente, elle, et je dois faire attention à ce que je vais dire. « Sinon, bonne nuit, » qu’elle me dit. Mais je ne veux pas aller dormir, je ne veux pas qu’elle aille dormir ; j’ai envie de discuter, même si cela me force à parler de choses dont je n’ai pas envie de parler. Une voix dans ma tête me chuchote que je suis bien ridicule à vouloir retenir la femme, quoi qu’il m’en coûte, seulement parce que j’apprécie sa compagnie, mais je la fais taire. Elle a tort.
« Souvent, vous m’insupportez, ouais, » dis-je finalement parce que c’est la vérité.
Pourquoi m’a-t-elle posé cette question, déjà ? Je ne sais même pas. Je crois que ça devait se voir sur mon visage, qu’elle m’insupporte, sinon elle ne m’aurait pas posé la question.
Je pourrais ajouter une suite à mes paroles. Souvent, vous m’insupportez, ouais. Mais ce n’est pas tout le temps, parce que si c’était tout le temps je ne serais pas là ce soir. La vérité, c’est que vous m’intéressez plus que vous m’insupportez et que peut-être que vous m’intéressez en partie parce que vous m’insupportez. Et si vous voulez tout savoir, au fond je n’ai pas envie que vous soyez différente ; cela signifierait que vous n’êtes plus vous et je vous détesterai le jour où vous ne serez plus vous avec moi. Merlin, et dire que certaines personnes énonceraient tout haut ces mots ! Pour la sincérité, la confiance, ce genre de choses, pour rassurer la personne en face, aussi. Plutôt crever que d’avouer tout cela à la femme. Elle m’a déjà bien ridiculisé ce soir. Je me fais la promesse, la promesse solennelle, que je ne lui laisserai plus jamais comprendre que je tiens à elle.
*T’façon j’tiens pas à elle*.
Que cette entrevue est difficile ! J’ai l’impression de patauger, d’avancer à tâtons, de marcher sur un fil étroit qui risque à tout moment de se casser et de m’envoyer m’écraser au sol.
Je ne sais pas comment la retenir. J’ai envie de parler de magie avec elle, de la grande Magie, mais elle refusera de m’écouter. Parce que ce que je dirai ne sera pas à son goût. Parce qu’elle prendra mes envies pour des bêtises, parce que si je l’ouvre elle comprendra que je ne suis pas une personne qui aime attendre et encore moins l’une de celles qui apprécient qu’on lui dise d’attendre. Et ça, Kristen Loewy ne va pas du tout apprécier. Alors que dois-je faire ? Avouer tout cela à voix haute et prendre le risque qu’elle me refuse son savoir ? Tout garder pour moi et me priver moi-même de son savoir ? C’est simple, je dois choisir la personne qui m’arrachera ce que je désire le plus au monde : elle ou moi. Ça me bousille. Parfois, dans des moments de profonde faiblesse, je me dis que j’aimerais être un peu moins moi-même. J’aimerais être capable de faire confiance, d’attendre patiemment que l’on me décide prête. Mettre mon ego de côté, m’asseoir à côté de cette femme et lui dire : « Je vais vous écouter, maintenant, et agir comme vous le souhaitez ». La vie serait-elle plus simple si j’étais ainsi ? Peut-être. En tout cas, je n’éprouverais pas cet horrible déchirement. J’ai l’impression que le chemin que je vais prendre est irrémédiable : je sais être prête, Loewy est persuadée que je ne le suis pas ; jamais je ne changerai d’avis et je ne crois pas qu’elle soit plus capable que moi de se remettre en question. Le futur m’apparaît bien sombre, tout à coup. Adieu, mes rêves ; adieu mes espoirs. Kristen Loewy et Aelle Bristyle ne peuvent pas collabo…
*Et si… ?*.
Une idée énorme vient d’atterrir dans mon crâne. Je m’arrache à mes pensées tourmentées pour poser un regard calculateur sur Loewy. Évidemment, je doute, je me pose des questions, je remets en question la loyauté de cette femme-là qui n’est pas du genre à s’étouffer avec des remords et je pense : *je devrais peut-être garder ça pour moi* et *elle va tout foutre en l’air* ou encore *je me débrouillerai mieux seule*, mais la vérité c’est qu’à propos de ça, je ne me débrouille pas mieux seule, non.
Quand je prends la parole, j’ai l’impression que toute une éternité s’est écoulée alors que ma grande prise de conscience n’a duré qu’une poignée de secondes.
« J’ai un sujet plus exaltant à aborder, oui. »
Plus exaltant que la magie noire ? Absolument pas. Mais dans la vie, il faut faire des choix.
« Je suis sûre que ça vous plaira bien, en plus. Mais… Je dois réfléchir à des trucs avant d’vous en parler. Si c’est pas inimaginable pour vous d’avoir à me supporter autour d’une tasse de thé dans un futur proche, » terminé-je en dressant le menton.
J’aurais pu lui épargner ma dernière phrase mais je n’ai pas pu me retenir. C’est qu’elle me fait foutrement douter de son envie de me revoir. Sans doute à cause de son insupportable voix qui résonne encore dans mon crâne : « Je ne souhaite pas m’entretenir avec toi », comme une insupportable litanie, « je ne souhaite pas m’entretenir avec toi », « je ne souhaite pas… ».
Deux paires d'yeux
Souvent, vous m'insupportez, oui. Kristen expira un petit "Mh !" amusé. Par ce simple aveu, qui était plutôt une évidence, Aelle prouvait qu'elle pouvait malgré tout mériter l'attention de Kristen. Il fallait en avoir un minimum dans le ventre, pour dire à Kristen Loewy, du haut de ses seize ans : oui, vous m'insupportez. Cela lui plaisait, à la directrice de Poudlard.
Elle la dévisagea un instant et face à sa proposition, se contenta de se diriger vers les escaliers qui menaient à son bureau.
« Je peux t'accorder quelques minutes pour réfléchir maintenant, mais je ne sais pas quand nous pourrons nous revoir. Alors monte. »
Kristen mit un pied sur la première marche et se tourna vers Aelle, la fixant du regard et l'intimant de la rejoindre maintenant. C'était l'occasion.
« Væ victis.»
Dans un bruit sourd de frottement de pierre, l'escalier en colimaçon se mit à tourner sur lui-même et les deux sorcières s'élevèrent jusqu'à la porte du bureau. L’œil de surveillance flottait paresseusement, puis il sembla s'animer plus franchement lorsqu'il perçut enfin Kristen et son invitée, comme s'il venait de se réveiller d'une petite sieste. Kristen posa sa main sur la poignée de la porte quelques secondes, inspira légèrement, et un cliquetis plus tard, la lourde porte du bureau directorial s'ouvrit.
La directrice agita sa baguette afin d'allumer quelques bougies. La lumière révéla un bureau passablement désordonné : des coupures de journaux traînaient ça et là, sur la petite table des visiteurs et sur son bureau. Des piles de livres étaient négligemment entreposées au pied des fauteuils, tandis que l'un d'entre eux était encore ouvert sur la table basse. Aelle n'aurait pas le temps de voir l'illustration sur ces pages : un inferius. Après un nouveau coup de baguette, Kristen referma brusquement le livre et le fit léviter jusqu'à son bureau.
Elle indiqua à Aelle l'un des fauteuils tandis qu'elle s'affairait à débarrasser la table de toutes ces coupures de journaux d'Europe de l'Est pour en faire une pile ordonnée, sur laquelle elle fit léviter un autre livre de sa bibliothèque : les contes de Beedle le Barde.
« Du thé, donc. »
Kristen se mit à préparer la théière en la chauffant du bout de sa baguette. Elle se rappela momentanément de la période où elle avait perdu ses pouvoirs, et qu'Aude l'avait tout de suite remarqué, pour une histoire de thé... Elle avait raison : Kristen ne faisait rien sans sa précieuse baguette. Sans elle, elle devenait incapable d'exécuter la moindre tâche du quotidien, c'en était presque ridicule. Pendant que l'eau chauffait, elle lança un regard curieux à Aelle. Que pouvait-elle avoir à lui dire qui lui plairait bien ?
Elle la dévisagea un instant et face à sa proposition, se contenta de se diriger vers les escaliers qui menaient à son bureau.
« Je peux t'accorder quelques minutes pour réfléchir maintenant, mais je ne sais pas quand nous pourrons nous revoir. Alors monte. »
Kristen mit un pied sur la première marche et se tourna vers Aelle, la fixant du regard et l'intimant de la rejoindre maintenant. C'était l'occasion.
« Væ victis.»
Dans un bruit sourd de frottement de pierre, l'escalier en colimaçon se mit à tourner sur lui-même et les deux sorcières s'élevèrent jusqu'à la porte du bureau. L’œil de surveillance flottait paresseusement, puis il sembla s'animer plus franchement lorsqu'il perçut enfin Kristen et son invitée, comme s'il venait de se réveiller d'une petite sieste. Kristen posa sa main sur la poignée de la porte quelques secondes, inspira légèrement, et un cliquetis plus tard, la lourde porte du bureau directorial s'ouvrit.
La directrice agita sa baguette afin d'allumer quelques bougies. La lumière révéla un bureau passablement désordonné : des coupures de journaux traînaient ça et là, sur la petite table des visiteurs et sur son bureau. Des piles de livres étaient négligemment entreposées au pied des fauteuils, tandis que l'un d'entre eux était encore ouvert sur la table basse. Aelle n'aurait pas le temps de voir l'illustration sur ces pages : un inferius. Après un nouveau coup de baguette, Kristen referma brusquement le livre et le fit léviter jusqu'à son bureau.
Elle indiqua à Aelle l'un des fauteuils tandis qu'elle s'affairait à débarrasser la table de toutes ces coupures de journaux d'Europe de l'Est pour en faire une pile ordonnée, sur laquelle elle fit léviter un autre livre de sa bibliothèque : les contes de Beedle le Barde.
« Du thé, donc. »
Kristen se mit à préparer la théière en la chauffant du bout de sa baguette. Elle se rappela momentanément de la période où elle avait perdu ses pouvoirs, et qu'Aude l'avait tout de suite remarqué, pour une histoire de thé... Elle avait raison : Kristen ne faisait rien sans sa précieuse baguette. Sans elle, elle devenait incapable d'exécuter la moindre tâche du quotidien, c'en était presque ridicule. Pendant que l'eau chauffait, elle lança un regard curieux à Aelle. Que pouvait-elle avoir à lui dire qui lui plairait bien ?
Deux paires d'yeux
Mes yeux ne se détournent pas de son profil anguleux. Mon regard n’est jamais neutre lorsque je regarde Loewy ; je suis toujours à la recherche de quelque chose, d’une trace de nos discussions précédentes, de ses sentiments, d’une explication à ses comportements, — qu’est-ce qui me différencie d’elle ? qu’est-ce qui nous rapproche ? pourquoi est-ce que je me fatigue avec elle ? Bref, j’analyse plus que je regarde. Mais ce soir, plantée devant la porte comme si je n’osais pas rentrer dans cette pièce qui a pourtant un parfum bien trop familier, je l’observe et ma tête est vide. La seule chose que je vois, c’est une femme qui prépare du thé. Et ça me laisse une impression bizarre, une Kristen Loewy qui prépare du thé. Non pas parce que je ne l'imaginais pas préparer du thé, tout le monde prépare du thé, mais parce que je me sens complètement déphasée.
Il faut dire que je ne m’attendais pas à être ici ce soir. Si retrouver le bureau directorial est un sincère plaisir, le retrouver maintenant me perturbe. Je m’accorde quelques secondes de répit avant d’avancer vers les fauteuils. Sur mon chemin, je prends évidemment le temps scruter la pièce de mon regard curieux, tout en ayant bien en tête le rangement précipité de la femme à notre entrée dans la pièce. Qu’était-elle en train de faire avant que j’arrive ? Lire la presse est-elle l’une de ses passions honteuses ? Ce n’est pas la première fois que je remarque des coupures de journaux dans son antre. J’imagine qu’une directrice d’école est tenue de se maintenir à jour quant aux nouvelles qui bousculent le monde... — quel ennui.
Toujours très silencieuse, je prends place dans le fauteuil qui fait face au reste de la pièce. Je croise les jambes et les bras, décroise ces derniers, pose les mains sur mes genoux. Et je sens son regard sur moi, un regard qui attend une réponse, un regard qui attend que je l’ouvre. Je me sens un peu frustrée. J’ai envie de râler comme une enfant. Je ne peux nier m’être sentie particulièrement fière de moi en proposant à la femme un sujet de conversation et un éventuel futur rendez-vous ; en une phrase, j’avais repris le contrôle de la situation. Je pensais sincèrement que cela allait couper le sifflet de Loewy ; et puis je ressentais cette petite satisfaction agréable à l'idée d'avoir un temps d’avance sur elle. De quoi apaiser l’angoisse qui me tordait les entrailles et de retrouver un peu de contenance. Mais comme toujours, Loewy a fait du Loewy. « Je peux t’accorder quelques minutes ». En une phrase, elle a réduit ma satisfaction à rien du tout et j’étais bien obligée de la suivre, moi, parce qu’il faut être complètement abrutie pour ne pas savoir sauter sur les occasions lorsqu’elles se présentent à nous, qu’il soit minuit passé ou non, que je sois la bienvenue ou non. Et qui suis-je pour refuser une entrevue avec la Grande Directrice de Poudlard qui m’accorde gracieusement quelques minutes de son précieux temps ? Ça lui va bien de se foutre totalement de mes désirs. Qu’importe que j’ai besoin de temps pour réfléchir à mon sujet, pour préparer la conversation ! Quand on est Kristen Loewy on exige, et le pire, c’est qu’on obtient. Et moi, cette façon de faire m’écrabouille littéralement. Je me sens ridicule de ne pas avoir eu la force de résister, de faire demi-tour en lui servant un : « Je ne souhaite pas m’entretenir avec vous pour le moment ». Elle ne méritait rien d’autre de ma part. Cela ne lui suffit pas de m’interdire son savoir en arguant que je ne suis pas « prête », il faut aussi qu’elle m’impose ses horaires. Ce n’est pas grand chose, ce n’est pas important, ce n’est pas bien grave, mais moi ça me met en colère et en plus, ça me perturbe.
Désormais assise sous son regard scrutateur, je me sens perdue. Pourquoi suis-je ici, déjà ? que voulais-je dire ? Ah oui, mon fameux projet. Et comment lui en parler ? Comment s’assurer de sa loyauté ? Comment faire en sorte qu’elle ne m’utilise pas, qu’elle ne me juge pas ? Malgré tous mes efforts pour oublier que Loewy est, en plus d’être une adulte, la directrice de l’établissement dans lequel je suis élève, aujourd’hui je n’arrive plus à l’ignorer. La plupart du temps, c’est la femme plus que la Directrice qui me fait face mais la retenue qu’elle s’est permise de me donner il y a quelques minutes m’a brutalement rappelé qu’elle peut changer de rôle quand elle le souhaite. Je n’ai aucune certitude qu’elle ne me punira pas pour ce que je m’apprête à lui dire. Elle a tous les droits de contacter mes parents, de me confisquer certaines choses et même de me dénoncer. Je la connais, moi, Loewy. Je sais qu’elle peut être à la fois irritante et passionnante, je sais des choses sur son passé que la plupart des gens ignorent, je connais la grande envie qui existe en elle, la même que j’ai en moi, et je sais aussi qu’elle est froide, distante, qu’elle suit ses propres règles et qu’elle ne laisse personne l’influencer. Et je sais aussi que parfois, elle peut être une véritable enflure — ça me fait du bien de le dire, *enflure*. Quand elle oublie qu’elle a le pouvoir de faire naître chez moi des émotions particulièrement bouleversantes, évidemment. Bref, je sais qui elle est en apparence mais le reste ? Finalement, ai-je la preuve que je peux me fier à elle ?
Cela me mène à me poser une question à laquelle j’ai toujours évité de songer. *Est-ce que je lui fais confiance ?*. Pas de cette confiance branlante que je porte aux gens que j’aime, comme Thalia, comme Zikomo, comme Gabryel, une confiance pas bien solide, soumise à la violence de mes émotions. Non, je parle d’une confiance brute et sincère, qui n’a rien à voir avec ce que je ressens. Est-ce que je pourrais confier à Loewy ce qui m’est le plus cher sans craindre qu’elle me l’abîme, sans craindre une seule seconde qu’elle ne me le restitue pas ? Pourrais-je mettre ma vie entre ses mains sans ressentir la moindre peur ? Lui confier mes pensées les plus sombres sans songer à la possibilité qu’elle me trahisse ? Je songe à tout cela le regard vrillé sur elle, comme si je pouvais trouver les réponses sur son visage. *Non*, me murmuré-je intérieurement. Et la réponse me force à baisser les yeux. *Non*. Je n’ai pas confiance en Loewy, la preuve étant que je flippe totalement à l’idée qu’elle me trahisse. Et je ne parle pas seulement de ce que je m’apprête à lui dire. Je parle aussi des mots prononcés plus tôt, de la douleur de me voir recevoir de la sorte, de son ton si froid, de sa retenue, de son regard. Comment puis-je faire confiance à une personne pour laquelle je ne sais même pas ce que je ressens ? Est-il seulement possible pour moi d’accorder ma confiance ? Après tout, ai-je déjà fait confiance à quelqu’un ? Je veux dire réellement, une confiance absolue ? Je doute même de Zikomo, assez souvent je dois dire. Si je doute de Zikomo, pourquoi ai-je l’espoir d’avoir assez confiance en Loewy pour lui livrer le sujet de mes recherches sans craintes ?
Avec un temps de retard, je remarque que les secondes s’écoulent et que je n’ai toujours rien dit. Mes pensées ont complètement déviées. Sur un sujet très peu intéressant, qui plus est, et complètement ridicule. De toute façon, mieux vaut douter de tout que d’accorder trop facilement sa confiance. Sur cette conclusion, je me racle la gorge et me redresse sur le fauteuil ; avec un peu de chance, Loewy pensera que j’étais complètement absorbée par ce que je m’apprête à lui dire.
Droit au but, Aelle.
Et en subtilité, évidemment. Il ne faudrait pas qu’elle comprenne trop rapidement que j’ai en ma possession l’une des treize merveilles de la magie.
« Souvent, j’me pose des questions sur les treize merveilles de la magie, commencé-je sur le ton de la conversation, comme si ce n’était pas le bordel à l’intérieur de mon crâne. À propos de leurs pouvoirs, de leurs limites… Ce genre de choses, quoi. Vous en savez quelque chose. »
Mes yeux se tournent brièvement vers la baguette magique que la femme tient dans sa main. La très fameuse baguette de sureau…
« Tenez... Si vous aviez l’Élixir de Longue-Vie entre les mains, vous en feriez quoi ? »
Je doute de la subtilité de cette phrase mais entre parler de l’Élixir de Longue-Vie et deviner que j’en suis la détentrice, il y a tout un monde ; tout un univers. Au pire, Loewy pensera que je cherche à m’en procurer pour rallonger mon espérance de vie. Ce qui est complètement con, n’est-ce pas, puisque j’ai seize ans, moi. J’ai le monde à mes pieds et la vie entière devant moi.
Il faut dire que je ne m’attendais pas à être ici ce soir. Si retrouver le bureau directorial est un sincère plaisir, le retrouver maintenant me perturbe. Je m’accorde quelques secondes de répit avant d’avancer vers les fauteuils. Sur mon chemin, je prends évidemment le temps scruter la pièce de mon regard curieux, tout en ayant bien en tête le rangement précipité de la femme à notre entrée dans la pièce. Qu’était-elle en train de faire avant que j’arrive ? Lire la presse est-elle l’une de ses passions honteuses ? Ce n’est pas la première fois que je remarque des coupures de journaux dans son antre. J’imagine qu’une directrice d’école est tenue de se maintenir à jour quant aux nouvelles qui bousculent le monde... — quel ennui.
Toujours très silencieuse, je prends place dans le fauteuil qui fait face au reste de la pièce. Je croise les jambes et les bras, décroise ces derniers, pose les mains sur mes genoux. Et je sens son regard sur moi, un regard qui attend une réponse, un regard qui attend que je l’ouvre. Je me sens un peu frustrée. J’ai envie de râler comme une enfant. Je ne peux nier m’être sentie particulièrement fière de moi en proposant à la femme un sujet de conversation et un éventuel futur rendez-vous ; en une phrase, j’avais repris le contrôle de la situation. Je pensais sincèrement que cela allait couper le sifflet de Loewy ; et puis je ressentais cette petite satisfaction agréable à l'idée d'avoir un temps d’avance sur elle. De quoi apaiser l’angoisse qui me tordait les entrailles et de retrouver un peu de contenance. Mais comme toujours, Loewy a fait du Loewy. « Je peux t’accorder quelques minutes ». En une phrase, elle a réduit ma satisfaction à rien du tout et j’étais bien obligée de la suivre, moi, parce qu’il faut être complètement abrutie pour ne pas savoir sauter sur les occasions lorsqu’elles se présentent à nous, qu’il soit minuit passé ou non, que je sois la bienvenue ou non. Et qui suis-je pour refuser une entrevue avec la Grande Directrice de Poudlard qui m’accorde gracieusement quelques minutes de son précieux temps ? Ça lui va bien de se foutre totalement de mes désirs. Qu’importe que j’ai besoin de temps pour réfléchir à mon sujet, pour préparer la conversation ! Quand on est Kristen Loewy on exige, et le pire, c’est qu’on obtient. Et moi, cette façon de faire m’écrabouille littéralement. Je me sens ridicule de ne pas avoir eu la force de résister, de faire demi-tour en lui servant un : « Je ne souhaite pas m’entretenir avec vous pour le moment ». Elle ne méritait rien d’autre de ma part. Cela ne lui suffit pas de m’interdire son savoir en arguant que je ne suis pas « prête », il faut aussi qu’elle m’impose ses horaires. Ce n’est pas grand chose, ce n’est pas important, ce n’est pas bien grave, mais moi ça me met en colère et en plus, ça me perturbe.
Désormais assise sous son regard scrutateur, je me sens perdue. Pourquoi suis-je ici, déjà ? que voulais-je dire ? Ah oui, mon fameux projet. Et comment lui en parler ? Comment s’assurer de sa loyauté ? Comment faire en sorte qu’elle ne m’utilise pas, qu’elle ne me juge pas ? Malgré tous mes efforts pour oublier que Loewy est, en plus d’être une adulte, la directrice de l’établissement dans lequel je suis élève, aujourd’hui je n’arrive plus à l’ignorer. La plupart du temps, c’est la femme plus que la Directrice qui me fait face mais la retenue qu’elle s’est permise de me donner il y a quelques minutes m’a brutalement rappelé qu’elle peut changer de rôle quand elle le souhaite. Je n’ai aucune certitude qu’elle ne me punira pas pour ce que je m’apprête à lui dire. Elle a tous les droits de contacter mes parents, de me confisquer certaines choses et même de me dénoncer. Je la connais, moi, Loewy. Je sais qu’elle peut être à la fois irritante et passionnante, je sais des choses sur son passé que la plupart des gens ignorent, je connais la grande envie qui existe en elle, la même que j’ai en moi, et je sais aussi qu’elle est froide, distante, qu’elle suit ses propres règles et qu’elle ne laisse personne l’influencer. Et je sais aussi que parfois, elle peut être une véritable enflure — ça me fait du bien de le dire, *enflure*. Quand elle oublie qu’elle a le pouvoir de faire naître chez moi des émotions particulièrement bouleversantes, évidemment. Bref, je sais qui elle est en apparence mais le reste ? Finalement, ai-je la preuve que je peux me fier à elle ?
Cela me mène à me poser une question à laquelle j’ai toujours évité de songer. *Est-ce que je lui fais confiance ?*. Pas de cette confiance branlante que je porte aux gens que j’aime, comme Thalia, comme Zikomo, comme Gabryel, une confiance pas bien solide, soumise à la violence de mes émotions. Non, je parle d’une confiance brute et sincère, qui n’a rien à voir avec ce que je ressens. Est-ce que je pourrais confier à Loewy ce qui m’est le plus cher sans craindre qu’elle me l’abîme, sans craindre une seule seconde qu’elle ne me le restitue pas ? Pourrais-je mettre ma vie entre ses mains sans ressentir la moindre peur ? Lui confier mes pensées les plus sombres sans songer à la possibilité qu’elle me trahisse ? Je songe à tout cela le regard vrillé sur elle, comme si je pouvais trouver les réponses sur son visage. *Non*, me murmuré-je intérieurement. Et la réponse me force à baisser les yeux. *Non*. Je n’ai pas confiance en Loewy, la preuve étant que je flippe totalement à l’idée qu’elle me trahisse. Et je ne parle pas seulement de ce que je m’apprête à lui dire. Je parle aussi des mots prononcés plus tôt, de la douleur de me voir recevoir de la sorte, de son ton si froid, de sa retenue, de son regard. Comment puis-je faire confiance à une personne pour laquelle je ne sais même pas ce que je ressens ? Est-il seulement possible pour moi d’accorder ma confiance ? Après tout, ai-je déjà fait confiance à quelqu’un ? Je veux dire réellement, une confiance absolue ? Je doute même de Zikomo, assez souvent je dois dire. Si je doute de Zikomo, pourquoi ai-je l’espoir d’avoir assez confiance en Loewy pour lui livrer le sujet de mes recherches sans craintes ?
Avec un temps de retard, je remarque que les secondes s’écoulent et que je n’ai toujours rien dit. Mes pensées ont complètement déviées. Sur un sujet très peu intéressant, qui plus est, et complètement ridicule. De toute façon, mieux vaut douter de tout que d’accorder trop facilement sa confiance. Sur cette conclusion, je me racle la gorge et me redresse sur le fauteuil ; avec un peu de chance, Loewy pensera que j’étais complètement absorbée par ce que je m’apprête à lui dire.
Droit au but, Aelle.
Et en subtilité, évidemment. Il ne faudrait pas qu’elle comprenne trop rapidement que j’ai en ma possession l’une des treize merveilles de la magie.
« Souvent, j’me pose des questions sur les treize merveilles de la magie, commencé-je sur le ton de la conversation, comme si ce n’était pas le bordel à l’intérieur de mon crâne. À propos de leurs pouvoirs, de leurs limites… Ce genre de choses, quoi. Vous en savez quelque chose. »
Mes yeux se tournent brièvement vers la baguette magique que la femme tient dans sa main. La très fameuse baguette de sureau…
« Tenez... Si vous aviez l’Élixir de Longue-Vie entre les mains, vous en feriez quoi ? »
Je doute de la subtilité de cette phrase mais entre parler de l’Élixir de Longue-Vie et deviner que j’en suis la détentrice, il y a tout un monde ; tout un univers. Au pire, Loewy pensera que je cherche à m’en procurer pour rallonger mon espérance de vie. Ce qui est complètement con, n’est-ce pas, puisque j’ai seize ans, moi. J’ai le monde à mes pieds et la vie entière devant moi.
Deux paires d'yeux
Kristen interrompit tout mouvement : l'évocation de l’Élixir de Longue-Vie dans la bouche d'Aelle lui sembla pour le moins surprenante. Elle fit mine de ne pas être plus décontenancée que cela et reprit la préparation du thé calmement, avant de le poser sur la table basse, baguette rangée.
« Tu ne t'es pas trompée. C'est un sujet intéressant à aborder, auquel je ne m'attendais pas. »
Elle prit place sur le fauteuil restant et posa les mains sur les genoux, fixant le filet de vapeur qui s'échappait de la théière.
« Maintenant, c'est moi qui ai besoin de quelques minutes pour réfléchir. »
L’Élixir de Longue-Vie était au cœur de tant de problématiques... Le visage de Cygnus Sidiki lui revint en tête, et avec lui, ceux de tous les chefs des Lignées restantes : ceux qu'elle n'avait pas pu tuer, ce jour-là. Ses doigts agrippèrent ses genoux et se contractèrent autour de ses rotules tandis qu'une profonde inspiration venait gonfler ses poumons. Son corps se détendit quand elle commença à répondre :
« Les merveilles de la magie attisent les convoitises par le simple fait d'être appelées ainsi. En posséder une est forcément synonyme de danger. »
Elle sentit sa baguette contre son corps et se contracta légèrement pour en accentuer le contact. Posséder une merveille était déjà une affaire, mais en posséder deux revenait à se promener avec un panneau "cible à abattre" pendu autour du cou. Fort heureusement, Kristen avait bien trop confiance en elle pour que cela l'empêche de dormir la nuit.
« On peut donc raisonnablement se poser la question de leur destruction pure et simple. »
Elle avait envisagé de détruire le Retourneur de Temps, artéfact d'une puissance phénoménale qui lui avait pourtant été inutile en temps voulu. Elle n'avait rien pu empêcher : ni la mort de son père, ni celle de la mère d'Ursula Parkinson, ni rien de ce qui avait suivi... Devait-elle s'en sentir responsable ? Bien sûr... Elle avait fait tout ce qu'elle avait pu, mais cela n'avait pas suffi. Cela ne suffit jamais, bordel ! Alors, à quoi bon posséder un tel objet ? Pourtant, elle n'avait pas pu se résoudre à le détruire. On ne savait jamais, peut-être qu'à un autre moment, la chose pourrait se montrer utile. Peut-être qu'il y aurait une deuxième chance pour effacer un autre drame. Et finalement, on lui avait dit qu'elle avait bien fait ; que cela aurait créé un micmac temporel incompréhensible, et cætera.
« Mais ce serait assez dommage, malgré tout. »
Elle s'enfonça dans son siège et continua d'observer les volutes vaporeuses qui traversaient en spirale le visage d'Aelle.
« Concernant l’Élixir de Longue-Vie, plus précisément, puisque c'est ta question... Mh ! »
C'était une question pour ceux qui n'avaient pas réussi à vaincre la mort, ça ! À bien y réfléchir, Kristen n'en aurait même pas besoin, même si l'idée était forcément tentante. Et puis, il était plus facile de boire quelques gouttes d'un breuvage que transférer une âme d'un corps à un autre.
« Tout dépend des circonstances. Comme son nom l'indique, il allonge la vie, mais ne rend pas immortel. Il est d'ailleurs bien curieux que les premiers à en avoir bu se qualifient ainsi. Un abus de langage, sans doute : il y a tant de façons de mourir. L'idéal serait de trouver un moyen d'échapper à la Mort en général, pas à une mort en particulier. De ce point de vue, cela rend cet Élixir tout de suite moins intéressant que bien d'autres merveilles. »
Sa réflexion se construisait à mesure qu'elle parlait, ce qui devait se percevoir assez facilement. Elle fronça les sourcils et se pencha sur la table basse pour saisir la théière et se servir de l'eau chaude. Elle en fit de même pour Aelle, avant de pointer de l'index les différents thés qui accompagnaient le service. Thé noir, thé vert, bergamote, jasmin, menthe, earl grey, verveine et autres infusions pour le soir... Peu importait : rien de tout cela ne permettait de survivre à l'âge, finalement. Elle s'arrêta sur une infusion à l'orange et à la cannelle, puis elle plongea le sachet en tissu dans sa tasse.
« En dépit de ces considérations... Le fait de me voir vieillir et dépérir a tendance à passablement me contrarier, alors je ne cracherai certainement pas dessus. Je crois que d'emblée, je voudrais le partager avec celle que j'aime. Cela me paraît même évident. Pouvoir vivre très longtemps avec l'être aimé, c'est un bon projet, n'est-ce pas ? Il faudrait simplement que je fasse attention à ne pas me laisser tuer, mais je ne me suis jamais imaginée mourir tranquillement dans une petite chaumière. Ce sera sans doute en duel ; alors Élixir de Longue-Vie ou pas... »
Elle souffla sur sa tasse avant de relever les yeux vers Aelle.
« Et toi, qu'en ferais-tu ? »
« Tu ne t'es pas trompée. C'est un sujet intéressant à aborder, auquel je ne m'attendais pas. »
Elle prit place sur le fauteuil restant et posa les mains sur les genoux, fixant le filet de vapeur qui s'échappait de la théière.
« Maintenant, c'est moi qui ai besoin de quelques minutes pour réfléchir. »
L’Élixir de Longue-Vie était au cœur de tant de problématiques... Le visage de Cygnus Sidiki lui revint en tête, et avec lui, ceux de tous les chefs des Lignées restantes : ceux qu'elle n'avait pas pu tuer, ce jour-là. Ses doigts agrippèrent ses genoux et se contractèrent autour de ses rotules tandis qu'une profonde inspiration venait gonfler ses poumons. Son corps se détendit quand elle commença à répondre :
« Les merveilles de la magie attisent les convoitises par le simple fait d'être appelées ainsi. En posséder une est forcément synonyme de danger. »
Elle sentit sa baguette contre son corps et se contracta légèrement pour en accentuer le contact. Posséder une merveille était déjà une affaire, mais en posséder deux revenait à se promener avec un panneau "cible à abattre" pendu autour du cou. Fort heureusement, Kristen avait bien trop confiance en elle pour que cela l'empêche de dormir la nuit.
« On peut donc raisonnablement se poser la question de leur destruction pure et simple. »
Elle avait envisagé de détruire le Retourneur de Temps, artéfact d'une puissance phénoménale qui lui avait pourtant été inutile en temps voulu. Elle n'avait rien pu empêcher : ni la mort de son père, ni celle de la mère d'Ursula Parkinson, ni rien de ce qui avait suivi... Devait-elle s'en sentir responsable ? Bien sûr... Elle avait fait tout ce qu'elle avait pu, mais cela n'avait pas suffi. Cela ne suffit jamais, bordel ! Alors, à quoi bon posséder un tel objet ? Pourtant, elle n'avait pas pu se résoudre à le détruire. On ne savait jamais, peut-être qu'à un autre moment, la chose pourrait se montrer utile. Peut-être qu'il y aurait une deuxième chance pour effacer un autre drame. Et finalement, on lui avait dit qu'elle avait bien fait ; que cela aurait créé un micmac temporel incompréhensible, et cætera.
« Mais ce serait assez dommage, malgré tout. »
Elle s'enfonça dans son siège et continua d'observer les volutes vaporeuses qui traversaient en spirale le visage d'Aelle.
« Concernant l’Élixir de Longue-Vie, plus précisément, puisque c'est ta question... Mh ! »
C'était une question pour ceux qui n'avaient pas réussi à vaincre la mort, ça ! À bien y réfléchir, Kristen n'en aurait même pas besoin, même si l'idée était forcément tentante. Et puis, il était plus facile de boire quelques gouttes d'un breuvage que transférer une âme d'un corps à un autre.
« Tout dépend des circonstances. Comme son nom l'indique, il allonge la vie, mais ne rend pas immortel. Il est d'ailleurs bien curieux que les premiers à en avoir bu se qualifient ainsi. Un abus de langage, sans doute : il y a tant de façons de mourir. L'idéal serait de trouver un moyen d'échapper à la Mort en général, pas à une mort en particulier. De ce point de vue, cela rend cet Élixir tout de suite moins intéressant que bien d'autres merveilles. »
Sa réflexion se construisait à mesure qu'elle parlait, ce qui devait se percevoir assez facilement. Elle fronça les sourcils et se pencha sur la table basse pour saisir la théière et se servir de l'eau chaude. Elle en fit de même pour Aelle, avant de pointer de l'index les différents thés qui accompagnaient le service. Thé noir, thé vert, bergamote, jasmin, menthe, earl grey, verveine et autres infusions pour le soir... Peu importait : rien de tout cela ne permettait de survivre à l'âge, finalement. Elle s'arrêta sur une infusion à l'orange et à la cannelle, puis elle plongea le sachet en tissu dans sa tasse.
« En dépit de ces considérations... Le fait de me voir vieillir et dépérir a tendance à passablement me contrarier, alors je ne cracherai certainement pas dessus. Je crois que d'emblée, je voudrais le partager avec celle que j'aime. Cela me paraît même évident. Pouvoir vivre très longtemps avec l'être aimé, c'est un bon projet, n'est-ce pas ? Il faudrait simplement que je fasse attention à ne pas me laisser tuer, mais je ne me suis jamais imaginée mourir tranquillement dans une petite chaumière. Ce sera sans doute en duel ; alors Élixir de Longue-Vie ou pas... »
Elle souffla sur sa tasse avant de relever les yeux vers Aelle.
« Et toi, qu'en ferais-tu ? »
Deux paires d'yeux
Un sujet intéressant à aborder. Je ne m’y attendais pas. Maintenant, c’est moi qui ai besoin de quelques minutes pour réfléchir. Tant de mots qui font exploser mon coeur de fierté. Et voilà, enfin ! J’ai réussi à l’accrocher. Non pas que je doutais y arriver, évidemment, n’importe qui d’un tant soit peu intéressant accorderait son attention à l’Élixir de Longue-Vie ; j’aurais été fortement déçue que Loewy me réponde quelque chose comme : « Oh, je n’ai jamais pensé à ce que j’en ferais si j’en avais sur moi, je préfère regarder le temps qui passe sans me poser de question sur la vie ». Ce qu’aurait répondu la majorité des Autres, j’en ai conscience. C’est pourquoi je fais taire mes pensées, elles sont inutiles, pour me concentrer sur l’instant présent. Je crois que le moment qui va arriver est l’un de ces moments. Les rares moments durant lesquels Loewy me parle comme si j’étais réellement son égale, comme la dernière fois dans son bureau. Oubliées ses remontrances et ses comportements de Directrice. La chose que j’ai en face de moi est ce que je suis venue chercher en quittant mon dortoir en pleine nuit : de la conversation, des échanges, du savoir, de la connaissance. Quelque chose d’utile qui mène quelque part. Et moi, ce genre de choses, ça me fait me sentir vivante. À un tel point que j’en oublie absolument tout le reste pour me concentrer sur le flot de paroles qui s’échappe de la bouche de la femme.
Absorbée, je le suis, mais je ne reste pas immobile pour autant. Mes sourcils se dressent quand elle parle de danger. J’ai l’impression que la vieillesse est la plus terrible chose qui pourrait m’arriver : j’ai peur d’être un jour comme Loewy, de commencer à parler de danger, et de tout ça, et d’en oublier que la seule chose qui importe, c’est d’avancer. Toujours avancer. Un danger, quelle idée ! Bon, je ne suis pas tout à fait idiote. Erza elle-même m’a conseillé de détruire l’Élixir en utilisant la dernière goutte sur Nyakane. Je sais que ce n’est pas un jouet et qu’il doit être utilisé avec parcimonie. Je sais aussi que cette merveille est autant un cadeau qu’une malédiction même si j’ai tendance à croire que c’est plus l'un que l'autre. Mais un danger, je trouve le mot un peu fort. Et la suite des paroles de Loewy ne me rassure pas. Elle parle de destruction, ce qui évidemment me met face à mon propre choix : celui de préserver l’Élixir envers et contre les conseils d’une femme qui s’y connaît bien plus que moi à ce sujet — et qui avait confiance en moi, qui plus est, pour me laisser détruire cet artefact. J’étouffe dans l’oeuf l’étincelle de culpabilité qui apparaît en moi. Ce n’est pas le moment de regretter et moins encore celui de se poser des questions. Après tout, je n’ai qu’une vie, une vie peut-être très longue, et je n’ai pas envie de m’encombrer avec des et si. C’est exactement la même chose que la magie noire. Loewy, elle s'embarrasse de et si, en cela elle ressemble à Erza. Elle se pose trop de questions. Elle a trop peur. Moi, je suis différente. Peu importe la peur, bordel ! Il faut s’en servir comme un tremplin et ne pas se laisser entraver par elle. C’est pour cela que je suis destinée à faire de grandes choses, forcément. Parce que je ne m’empêche pas de faire des choses par crainte du résultat. Qu’est-ce qui est le plus effrayant, finalement ? L'éventualité d’une catastrophe ou le risque que rien ne se passe ? La réponse est évidente.
La tête pleine de pensées, je me rencogne dans mon fauteuil, buvant avidement les paroles de la femme. Les points qu’elle soulève sont intéressants. Même si je ne suis pas tout à fait d’accord avec elle. Pour moi, ce n’est pas tant d’échapper à la mort qui importe que la perspective de me voir accorder quelques années de plus — ainsi, nulle crainte de voir le temps s’enfuir, de perdre mon temps, ou de ne pas pouvoir mener à bien mes recherches. Avec du temps, c’est le monde qui s’ouvre à moi. Et avec le monde, les secrets de la magie. La mort n’est qu’un vague concept auquel je ne porte pas beaucoup d’intérêt. Il faut dire que je suis bien trop jeune pour mourir. Mais je peux comprendre, je présume, que Loewy soit plus intéressée par le sujet que moi.
Je ne peux plus douter, à présent. Lui en parler était foncièrement une bonne idée, même si je dois encore m’assurer de sa loyauté avant de lui en dire davantage. À vrai dire, j’étais persuadée que le sujet lui plairait. Mais j’avais peur qu’elle me sorte le discours habituel : « ce n’est pas prudent et blah blah blah ». Quoi qu’il est encore temps pour elle de me le servir. Si je lui dit : « J’ai une goutte d’Élixir et je ne compte pas m’en débarrasser », elle serait bien capable de me sermonner comme si je n’étais qu’une enfant. Ce qu’elle a fait quand nous avons parlé magie noire. En clair, ce qu’elle fait dès que je touche du doigt les limites que la société nous impose. Et nul doute que l’utilisation des merveilles de la magie fait partie des sujets assez sensibles qui risquent de réveiller les ardeurs de la femme. Je ne comprends pas pourquoi elle fait ça.
Comme je m'y attendais, elle me renvoie ma question. Hein Aelle, que peux-tu donc faire de l’Élixir de Longue-Vie que tu as jalousement caché au fond de tes affaires ? Prenant le temps de la réflexion, j’attrape ma tasse dans laquelle je plonge un sachet de thé attrapé au hasard — avoir les mains occupées m’aide à me concentrer. J’ai passé des heures et des heures à me demander ce que je pourrais bien faire de la goutte que m’a donnée Erza. Mais ce n’est pas ce que veut savoir Loewy, Merlin merci.
« J’en sais rien, » avoué-je finalement en plongeant le regard dans ma tasse.
Cela fait-il de moi quelqu’un d’égoïste si, contrairement à elle, je n’ai absolument jamais pensé partager l’Élixir avec qui que ce soit ? Vivre toute sa vie avec l’être aimé… Mh. Déjà faudrait-il avoir quelqu’un à aimer. Et puis se coltiner toute sa vie la même personne, ce doit être très ennuyeux, non ? Et puis est-ce que tout cela signifie que si je demande à Loewy de travailler avec moi sur l'Élixir, je dois forcément compter Luneau dans le lot ? Merlin, cela me déplairait énormément. Je n'ai même pas envie d'y songer.
« J’pense pas que ce soit très important le fait que l’Élixir rende pas immortel. Le but de cette merveille de la magie, c’est pas de rendre immortel, mais bien de rallonger la vie, comme vous dîtes. Et ça, ça me plairait bien. Je veux dire… Vous avez jamais eu peur, vous, de pas avoir assez de temps pour faire tout ce que vous vouliez faire ? soufflé-je en levant les yeux vers la femme. Il y a tellement de choses à savoir et à apprendre, et la vie a beau être super longue, c’est pas suffisant. En une vie, on peut devenir ultra compétent dans un domaine, peut-être deux si on est débrouillard. Mais c’est tout. Qui se contente de ça ? »
Je lui jette un regard qui pourrait signifier : pas vous, je le sais. Et moi non plus, d’ailleurs.
« Mais bon, c’est pas comme si j’étais pressée par le temps, après tout, continué-je en haussant les épaules. Si j’avais accès à l’Élixir de Longue-Vie maintenant… » Mon coeur rate un battement. « … je l’utiliserais pas. Je l’étudierais plutôt. » Pour transformer l’unique goutte que j’ai en un flacon entier. « J’ai envie de connaître les secrets de sa fabrication, d’le décortiquer, quoi, avoué-je d’une voix rêveuse. Et ce serait quand même super rassurant de me dire que j’ai tout le temps que je veux pour faire ça, puisque je peux rallonger ma vie si j'ai envie. »
*Ça fait rêver*. Et le rêve se transformera en réalité. Je compte bien réussir à percer les mystères de l'Élixir de Longue-Vie. Aurais-je donc pris ma décision ? Jusque là, je me posais des questions. Je n'avais pas encore décidé que faire. Mais garder l'Élixir pour moi, c'est quand même bien plus excitant que donner un corps à un esprit, non ? Certes. Pourquoi est-ce que je culpabilise, alors ?
J'éloigne mes pensées en avalant une gorgée — brûlante — de mon thé. Je grimace et jette une œillade navrée aux différentes saveurs disposées sur la table. Finalement, j'aurais peut-être dû prendre le temps de choisir. Je ne sais pas ce que je bois mais je n'aime pas.
« J’crois qu’c’est pour ça que ces choses-là existent…, dis-je après une pause en sondant le regard de Loewy. Pour qu’on les comprenne. Et qu’on s’en serve. Sérieux, je vois pas du tout l’intérêt de détruire une telle chose. »
J’ai une pensée pour Erza qui a fractionné l’Amulette des Cinq Chamanes parce qu’elle représentait un danger trop grand. Quelle folie. N’aurait-il mieux pas valut la cacher, tout simplement ? En la gardant intacte ?
Aurais-je pu imaginer à onze ans, en arrivant à Poudlard, côtoyer autant de merveilles de la magie ? La baguette de sureau, grâce à Loewy ; l’Amulette des Cinq Chamanes et l’Élixir de Longue-Vie grâce à Erza. Merlin, si j’avais su que la vie me réservait tant de belles choses, je n’aurais pas gâché tant de temps dans les quelques affaires qui m’ont préoccupées ces dernières années.
« Si elles sont entre de bonnes mains, les merveilles sont exactement ça : des merveilles. »
Je referme la bouche et laisse le silence s’installer. J’ai pourtant encore tant de choses à dire. Je me sens grandir de l’intérieur. J’ai envie de parler, d’exposer mes théories, de poser des questions, de creuser, de comprendre. Je me sens tellement bien tout à coup, il n’y a rien de mieux au monde que d’avoir une conversation passionnante avec une personne passionnante. Mais je me tais parce que les ombres rodent. Elles ne sont pas très belles, ces ombres. Elles me font douter et m’empêchent de dire tout ce que je veux dire. J’ai beau avoir réussi à faire parler Loewy, à la faire parler comme j’aime qu’elle parle, ce n’est pas pour autant qu’elle est prête à entendre ce que je veux lui dire. Comme quoi, moi aussi je peux décider si oui ou non elle est prête pour quelque chose. Pendant une seconde, je me demande si ce serait acceptable de faire un marché avec elle : je vous dis mon secret si vous arrêtez de vouloir m’imposer vos étapes à la con dans l’apprentissage de la magie noire. Mais je suis peut-être impatiente, je ne suis pas idiote pour autant. Loewy ne marche pas au chantage. Dommage. De toute façon je ne m’abaisserai jamais à une telle chose. Enfin, pas avec elle.
Absorbée, je le suis, mais je ne reste pas immobile pour autant. Mes sourcils se dressent quand elle parle de danger. J’ai l’impression que la vieillesse est la plus terrible chose qui pourrait m’arriver : j’ai peur d’être un jour comme Loewy, de commencer à parler de danger, et de tout ça, et d’en oublier que la seule chose qui importe, c’est d’avancer. Toujours avancer. Un danger, quelle idée ! Bon, je ne suis pas tout à fait idiote. Erza elle-même m’a conseillé de détruire l’Élixir en utilisant la dernière goutte sur Nyakane. Je sais que ce n’est pas un jouet et qu’il doit être utilisé avec parcimonie. Je sais aussi que cette merveille est autant un cadeau qu’une malédiction même si j’ai tendance à croire que c’est plus l'un que l'autre. Mais un danger, je trouve le mot un peu fort. Et la suite des paroles de Loewy ne me rassure pas. Elle parle de destruction, ce qui évidemment me met face à mon propre choix : celui de préserver l’Élixir envers et contre les conseils d’une femme qui s’y connaît bien plus que moi à ce sujet — et qui avait confiance en moi, qui plus est, pour me laisser détruire cet artefact. J’étouffe dans l’oeuf l’étincelle de culpabilité qui apparaît en moi. Ce n’est pas le moment de regretter et moins encore celui de se poser des questions. Après tout, je n’ai qu’une vie, une vie peut-être très longue, et je n’ai pas envie de m’encombrer avec des et si. C’est exactement la même chose que la magie noire. Loewy, elle s'embarrasse de et si, en cela elle ressemble à Erza. Elle se pose trop de questions. Elle a trop peur. Moi, je suis différente. Peu importe la peur, bordel ! Il faut s’en servir comme un tremplin et ne pas se laisser entraver par elle. C’est pour cela que je suis destinée à faire de grandes choses, forcément. Parce que je ne m’empêche pas de faire des choses par crainte du résultat. Qu’est-ce qui est le plus effrayant, finalement ? L'éventualité d’une catastrophe ou le risque que rien ne se passe ? La réponse est évidente.
La tête pleine de pensées, je me rencogne dans mon fauteuil, buvant avidement les paroles de la femme. Les points qu’elle soulève sont intéressants. Même si je ne suis pas tout à fait d’accord avec elle. Pour moi, ce n’est pas tant d’échapper à la mort qui importe que la perspective de me voir accorder quelques années de plus — ainsi, nulle crainte de voir le temps s’enfuir, de perdre mon temps, ou de ne pas pouvoir mener à bien mes recherches. Avec du temps, c’est le monde qui s’ouvre à moi. Et avec le monde, les secrets de la magie. La mort n’est qu’un vague concept auquel je ne porte pas beaucoup d’intérêt. Il faut dire que je suis bien trop jeune pour mourir. Mais je peux comprendre, je présume, que Loewy soit plus intéressée par le sujet que moi.
Je ne peux plus douter, à présent. Lui en parler était foncièrement une bonne idée, même si je dois encore m’assurer de sa loyauté avant de lui en dire davantage. À vrai dire, j’étais persuadée que le sujet lui plairait. Mais j’avais peur qu’elle me sorte le discours habituel : « ce n’est pas prudent et blah blah blah ». Quoi qu’il est encore temps pour elle de me le servir. Si je lui dit : « J’ai une goutte d’Élixir et je ne compte pas m’en débarrasser », elle serait bien capable de me sermonner comme si je n’étais qu’une enfant. Ce qu’elle a fait quand nous avons parlé magie noire. En clair, ce qu’elle fait dès que je touche du doigt les limites que la société nous impose. Et nul doute que l’utilisation des merveilles de la magie fait partie des sujets assez sensibles qui risquent de réveiller les ardeurs de la femme. Je ne comprends pas pourquoi elle fait ça.
Comme je m'y attendais, elle me renvoie ma question. Hein Aelle, que peux-tu donc faire de l’Élixir de Longue-Vie que tu as jalousement caché au fond de tes affaires ? Prenant le temps de la réflexion, j’attrape ma tasse dans laquelle je plonge un sachet de thé attrapé au hasard — avoir les mains occupées m’aide à me concentrer. J’ai passé des heures et des heures à me demander ce que je pourrais bien faire de la goutte que m’a donnée Erza. Mais ce n’est pas ce que veut savoir Loewy, Merlin merci.
« J’en sais rien, » avoué-je finalement en plongeant le regard dans ma tasse.
Cela fait-il de moi quelqu’un d’égoïste si, contrairement à elle, je n’ai absolument jamais pensé partager l’Élixir avec qui que ce soit ? Vivre toute sa vie avec l’être aimé… Mh. Déjà faudrait-il avoir quelqu’un à aimer. Et puis se coltiner toute sa vie la même personne, ce doit être très ennuyeux, non ? Et puis est-ce que tout cela signifie que si je demande à Loewy de travailler avec moi sur l'Élixir, je dois forcément compter Luneau dans le lot ? Merlin, cela me déplairait énormément. Je n'ai même pas envie d'y songer.
« J’pense pas que ce soit très important le fait que l’Élixir rende pas immortel. Le but de cette merveille de la magie, c’est pas de rendre immortel, mais bien de rallonger la vie, comme vous dîtes. Et ça, ça me plairait bien. Je veux dire… Vous avez jamais eu peur, vous, de pas avoir assez de temps pour faire tout ce que vous vouliez faire ? soufflé-je en levant les yeux vers la femme. Il y a tellement de choses à savoir et à apprendre, et la vie a beau être super longue, c’est pas suffisant. En une vie, on peut devenir ultra compétent dans un domaine, peut-être deux si on est débrouillard. Mais c’est tout. Qui se contente de ça ? »
Je lui jette un regard qui pourrait signifier : pas vous, je le sais. Et moi non plus, d’ailleurs.
« Mais bon, c’est pas comme si j’étais pressée par le temps, après tout, continué-je en haussant les épaules. Si j’avais accès à l’Élixir de Longue-Vie maintenant… » Mon coeur rate un battement. « … je l’utiliserais pas. Je l’étudierais plutôt. » Pour transformer l’unique goutte que j’ai en un flacon entier. « J’ai envie de connaître les secrets de sa fabrication, d’le décortiquer, quoi, avoué-je d’une voix rêveuse. Et ce serait quand même super rassurant de me dire que j’ai tout le temps que je veux pour faire ça, puisque je peux rallonger ma vie si j'ai envie. »
*Ça fait rêver*. Et le rêve se transformera en réalité. Je compte bien réussir à percer les mystères de l'Élixir de Longue-Vie. Aurais-je donc pris ma décision ? Jusque là, je me posais des questions. Je n'avais pas encore décidé que faire. Mais garder l'Élixir pour moi, c'est quand même bien plus excitant que donner un corps à un esprit, non ? Certes. Pourquoi est-ce que je culpabilise, alors ?
J'éloigne mes pensées en avalant une gorgée — brûlante — de mon thé. Je grimace et jette une œillade navrée aux différentes saveurs disposées sur la table. Finalement, j'aurais peut-être dû prendre le temps de choisir. Je ne sais pas ce que je bois mais je n'aime pas.
« J’crois qu’c’est pour ça que ces choses-là existent…, dis-je après une pause en sondant le regard de Loewy. Pour qu’on les comprenne. Et qu’on s’en serve. Sérieux, je vois pas du tout l’intérêt de détruire une telle chose. »
J’ai une pensée pour Erza qui a fractionné l’Amulette des Cinq Chamanes parce qu’elle représentait un danger trop grand. Quelle folie. N’aurait-il mieux pas valut la cacher, tout simplement ? En la gardant intacte ?
Aurais-je pu imaginer à onze ans, en arrivant à Poudlard, côtoyer autant de merveilles de la magie ? La baguette de sureau, grâce à Loewy ; l’Amulette des Cinq Chamanes et l’Élixir de Longue-Vie grâce à Erza. Merlin, si j’avais su que la vie me réservait tant de belles choses, je n’aurais pas gâché tant de temps dans les quelques affaires qui m’ont préoccupées ces dernières années.
« Si elles sont entre de bonnes mains, les merveilles sont exactement ça : des merveilles. »
Je referme la bouche et laisse le silence s’installer. J’ai pourtant encore tant de choses à dire. Je me sens grandir de l’intérieur. J’ai envie de parler, d’exposer mes théories, de poser des questions, de creuser, de comprendre. Je me sens tellement bien tout à coup, il n’y a rien de mieux au monde que d’avoir une conversation passionnante avec une personne passionnante. Mais je me tais parce que les ombres rodent. Elles ne sont pas très belles, ces ombres. Elles me font douter et m’empêchent de dire tout ce que je veux dire. J’ai beau avoir réussi à faire parler Loewy, à la faire parler comme j’aime qu’elle parle, ce n’est pas pour autant qu’elle est prête à entendre ce que je veux lui dire. Comme quoi, moi aussi je peux décider si oui ou non elle est prête pour quelque chose. Pendant une seconde, je me demande si ce serait acceptable de faire un marché avec elle : je vous dis mon secret si vous arrêtez de vouloir m’imposer vos étapes à la con dans l’apprentissage de la magie noire. Mais je suis peut-être impatiente, je ne suis pas idiote pour autant. Loewy ne marche pas au chantage. Dommage. De toute façon je ne m’abaisserai jamais à une telle chose. Enfin, pas avec elle.
Deux paires d'yeux
Inclinant légèrement la tête, Kristen observa les moindres mouvements d'Aelle : des inflexions de ses commissures aux soubresauts de ses pupilles, en passant par les gestes incontrôlés qui pouvaient animer ses mains, ses épaules.
« J'ignorais que tu t'intéressais à ce point à ce domaine. J'imagine que tu t'intéresses à tout, et c'est tout à ton honneur. Concocter des breuvages n'a jamais été mon point fort, alors je n'aurais pas la prétention de dire que je pourrais percer les secrets de cet élixir. Mais tu as raison, le plus malin serait de l'étudier. »
Laissant sa tasse refroidir sur la table, elle croisa les bras et poursuivit son observation minutieuse de son interlocutrice. Il y avait quelque chose qui clochait, mais Kristen ne parvenait pas à mettre le doigt dessus. On ne se lançait pas dans ce genre de discussions très précises sans avoir d'idée derrière la tête, sans besoin fondamental d'aborder un point en particulier. Mais Aelle restait en surface : elle n'apprenait pas grand-chose à sa directrice.
« Si tu avais plus de temps, tu n'en aurais quand même pas assez. Imaginons que tu deviennes... ultra compétente dans un domaine. Puis deux, puis trois. Et puis dans tous les domaines, pourquoi pas ! Et après ? Est-on capable de se dire : voilà, c'est fait, je sais tout ; et ne plus exister, du jour au lendemain ? »
Elle secoua la tête. Ne plus exister. Pouf ! Y a plus ! On est là, et puis après, on n'est plus là. Tout devient noir, l'univers retenu dans la boîte crânienne, si complexe, qui a alimenté tant d'angoisses et d'espoirs au fil des années, tout ce petit monde intérieur qui soudainement cesse de fonctionner, parce qu'il est temps, que le corps ne veut plus, que le cœur ne bat plus. Tout cela à cause d'un organe gros comme un poing ! La vie ne tient à rien ; et le temps n'est pas le seul ennemi. Il est une représentation d'un ennemi plus grand.
« On en veut toujours plus. Une fois que tu auras appris tout ce qu'il est possible d'apprendre, tu voudras créer, inventer tes propres mystères... Ceux qui ont bu de cet Élixir peuvent bien s'autoproclamer Immortels et avoir une vie plus longue que les autres, ils ne représentent rien à l'échelle de l'histoire de l'humanité - moins encore à l'échelle de l'histoire de l'univers. Tu pourrais vivre mille ans, ce serait toujours dérisoire. »
Nous sommes dérisoires. Alors, que faire, face à cela ? Aude ferait partie de ces personnes qui disent que la vie est belle parce qu'elle est toujours trop courte, parce qu'elle s'arrête. Mais accepter que la Mort viendrait un jour était insupportable : il faut être libre ! Personne ne me dictera quoique ce soit, pas même la Fin ! C'est moi qui dicterai la fin, voilà. Mais... quand s'arrêter ? D'autres pensaient certainement que la mort était une réponse au désir insatiable de l'Homme : puisque vous ne serez jamais satisfaits, il faut bien que l'on arrête cette torture pour vous.
Kristen plissa les yeux.
« Pourquoi cet intérêt pour l'Élixir de Longue-Vie en particulier ? Pourquoi pas le Retourneur de Temps, ou n'importe quelle autre merveille ? Développe, ne reste pas en surface et apprends-moi des choses que je ne sais pas déjà sur toi. »
« J'ignorais que tu t'intéressais à ce point à ce domaine. J'imagine que tu t'intéresses à tout, et c'est tout à ton honneur. Concocter des breuvages n'a jamais été mon point fort, alors je n'aurais pas la prétention de dire que je pourrais percer les secrets de cet élixir. Mais tu as raison, le plus malin serait de l'étudier. »
Laissant sa tasse refroidir sur la table, elle croisa les bras et poursuivit son observation minutieuse de son interlocutrice. Il y avait quelque chose qui clochait, mais Kristen ne parvenait pas à mettre le doigt dessus. On ne se lançait pas dans ce genre de discussions très précises sans avoir d'idée derrière la tête, sans besoin fondamental d'aborder un point en particulier. Mais Aelle restait en surface : elle n'apprenait pas grand-chose à sa directrice.
« Si tu avais plus de temps, tu n'en aurais quand même pas assez. Imaginons que tu deviennes... ultra compétente dans un domaine. Puis deux, puis trois. Et puis dans tous les domaines, pourquoi pas ! Et après ? Est-on capable de se dire : voilà, c'est fait, je sais tout ; et ne plus exister, du jour au lendemain ? »
Elle secoua la tête. Ne plus exister. Pouf ! Y a plus ! On est là, et puis après, on n'est plus là. Tout devient noir, l'univers retenu dans la boîte crânienne, si complexe, qui a alimenté tant d'angoisses et d'espoirs au fil des années, tout ce petit monde intérieur qui soudainement cesse de fonctionner, parce qu'il est temps, que le corps ne veut plus, que le cœur ne bat plus. Tout cela à cause d'un organe gros comme un poing ! La vie ne tient à rien ; et le temps n'est pas le seul ennemi. Il est une représentation d'un ennemi plus grand.
« On en veut toujours plus. Une fois que tu auras appris tout ce qu'il est possible d'apprendre, tu voudras créer, inventer tes propres mystères... Ceux qui ont bu de cet Élixir peuvent bien s'autoproclamer Immortels et avoir une vie plus longue que les autres, ils ne représentent rien à l'échelle de l'histoire de l'humanité - moins encore à l'échelle de l'histoire de l'univers. Tu pourrais vivre mille ans, ce serait toujours dérisoire. »
Nous sommes dérisoires. Alors, que faire, face à cela ? Aude ferait partie de ces personnes qui disent que la vie est belle parce qu'elle est toujours trop courte, parce qu'elle s'arrête. Mais accepter que la Mort viendrait un jour était insupportable : il faut être libre ! Personne ne me dictera quoique ce soit, pas même la Fin ! C'est moi qui dicterai la fin, voilà. Mais... quand s'arrêter ? D'autres pensaient certainement que la mort était une réponse au désir insatiable de l'Homme : puisque vous ne serez jamais satisfaits, il faut bien que l'on arrête cette torture pour vous.
Kristen plissa les yeux.
« Pourquoi cet intérêt pour l'Élixir de Longue-Vie en particulier ? Pourquoi pas le Retourneur de Temps, ou n'importe quelle autre merveille ? Développe, ne reste pas en surface et apprends-moi des choses que je ne sais pas déjà sur toi. »
Deux paires d'yeux
Concocter des breuvages a beau ne pas être le point fort de Loewy, je reste persuadée qu’elle peut m'apporter son aide dans cette affaire. Ce n’est évidemment pas facile à accepter puisque cela revient à dire que j'ai besoin d’elle pour réussir. Et j’ai toujours mis un point d’honneur, ma famille peut en attester, à ne jamais demander de l'aide à personne. Mais parfois, à deux on a plus de chance de réussir que tout seul. Dans de très rares occasions, et de très particulières. Ce n'est pas être dans le besoin que de vouloir avancer sur un projet en ayant accès à un deuxième cerveau qui a plus d’expérience que le notre. N’est-ce pas ? Je préfère ne pas m’appesantir sur le sujet ou je risque de faire marche arrière. Je n’aime pas beaucoup réfléchir à la raison pour laquelle j’ai directement songé à Loewy lorsque j’ai fomenté l’idée de travailler sur l’Élixir de Longue-Vie au lieu de faire ce qu’Erza m’a conseillé. Une fois acceptée — plus ou moins — l’idée que tout irait plus vite si je n’étais pas seule à travailler, la femme s’est imposée dans mon esprit. Certainement parce qu’il n’y a qu’elle qui semble, la plupart du temps, m’accepter avec mes passions dérangeantes. Ou tout simplement parce que je la sais assez compétente pour me seconder. Ou peut-être parce que je n’ai personne d’autre à qui demander ? Non, c’est un mensonge. J’aurais pu proposer à Zakary. Il est très intelligent. Mais Merlin, ce qu’il est envahissant ! Et à choisir entre mon frère et la femme qui se tient devant moi, étrangement je n’hésite absolument pas.
Les questions de Loewy ne me surprennent pas, je les attendais, mais elles ne me réjouissent pas pour autant. C'est trop tôt. Mon coeur en perd son rythme, il s'affole, et je ne suis plus capable de supporter le regard de la femme sans papillonner des yeux — je préfère le détourner avant de me trahir. *Et merde*. A-t-elle compris quelque chose ? Non, impossible. Elle est seulement observatrice. Il faut dire que c’était assez étrange d’introduire le sujet comme je l’ai fait. J’ai un soudain coup de chaud. Je me vois tout lui raconter, là, maintenant. En serais-je capable ? En ai-je seulement envie ? J’ouvre la bouche, hésite, la referme. Je sais ce qui me retient et cela m’agace. Qu’est-ce que je disais, déjà, dans mes grands discours sur la peur et l’importance d’en faire un tremplin au lieu de se laisser entraver par elle ? Bah, ce n’est pas de la peur que je ressens actuellement, le problème c’est que je n’ai pas confiance en Loewy, c’est tout.
Je me fais un malin plaisir d’éviter ses questions, pour le moment, pour rebondir sur ce qu’elle m’a dit juste avant, comme si ses dernières phrases n'avaient jamais existé.
« C’est impossible de tout savoir. Vous me l’avez même dit, un jour. C’est ça qui est super excitant : de savoir que même si j’apprends plein de choses, j’en aurais toujours d’autres à apprendre. Peu importe que je vive cinquante ou deux cent ans, ça s’arrêtera jamais, » conclus-je en haussant les épaules.
Je suis persuadée que le bonheur ne se trouve pas ailleurs : apprendre, toujours apprendre. J’ai conscience que cela s’accompagnera de beaucoup de frustrations, justement parce qu’il n’existe pas de fin à ce gavage intellectuel, mais je pense que la frustration est acceptable, dans ce cas-là. Certains pensent, surtout dans mon entourage proche, que l’apprentissage ne peut pas être la source principale du bonheur. Qu’il faut, pour vivre heureux, s’accompagner d’autres choses. Comme des êtres aimés, des moments joyeux, vivre des expériences uniques, rencontrer des gens, voir des choses. Mais la vérité, c’est que tout cela est secondaire. Le plus important dans ma vie, c’est la connaissance ; le reste, c’est du bonus. J’ai bien idée de certaines choses qui me combleraient mais je ne peux m’imaginer vivre ma vie sans apprendre de nouvelles choses. Le reste me paraîtrait si fade ! Qu’importe d’avoir une personne à aimer si on a pas de but dans la vie. Et mon but à moi, c’est d’apprendre. Ce qui est rassurant, c’est de me dire qu’à l’heure actuelle, j’ai absolument tout pour être très heureuse ; je suis dans une école, j’ai accès à des ouvrages de qualité, je suis les cours de professeurs éminents et l’ignorance ne fait absolument pas partie de ma vie. J’ai tout pour être heureuse, oui.
« Moi, ce qui m’intéresse, c’est mon propre savoir. J’ai pas besoin de devenir quelqu’un pour ça. Ni même de m’autoproclamer immortelle. J’ai pas envie de marquer le monde, qu’on se souvienne de moi ou ce genre de choses. C’est les gens qui ont pas confiance en eux qui ont besoin de ça. »
Et moi, j’ai confiance en moi, évidemment, me rassuré-je en avalant une gorgée du breuvage infect qui se trouve dans ma tasse. C'est peut-être la clé, d'ailleurs. Si j'ai confiance en moi, ai-je réellement besoin d'avoir confiance en Loewy ?
« J’crois qu’vous en savez moins sur moi que moi sur vous, affirmé-je sans aucune transition en lançant un regard en coin à la femme. J’en suis sûre, même. » En même temps, Loewy étant un personnage public, ce n’est pas bien difficile. « Mais enfin, voilà un truc qu’vous ignorez : vous savez que j’ai déjà rencontré Issa Sidiki en personne ? Et que j’ai déjà posé les yeux sur une goutte de l’Élixir de Longue-Vie ? Elle était là, à portée de main ! m’exclamé-je avec un sourire ravi. C’est la première fois que j’ai eu l’occasion de voir l’étendue de son pouvoir. Et pour vous dire, l’Élixir se contente pas de rallonger la vie à proprement parler. Vous saviez, ça ? »
Je me souviens comme si c’était d’hier de ma rencontre avec Sidiki. Mes souvenirs sont teintés de joie — quel bonheur de pouvoir tenir Zikomo entre mes mains, de le sentir contre moi, de le savoir réellement là ! Le vieil homme, lui, m’a laissé une impression un peu bizarre, un peu effrayante. Son pouvoir est si grand. Étouffant. Je ne suis pas certaine d'avoir apprécié me tenir aussi proche de lui. Face à lui, j'ai eu l'impression d'être une moins que rien.
« Cette goutte a donné un corps à Zikomo, babillé-je sans préciser l’identité exacte de mon ami bleu — tout le monde le connaît, c’est inutile. Un corps de chair et de sang, je veux dire, alors qu’avant ça c’était juste un esprit. Mais c’est pas ça qui compte, ce qu’il faut retenir c’est que cet Élixir est un mystère complet. »
Et que ce n’est pas tant l’Élixir en lui-même qui me passionne que le fait d’avoir l’occasion de décrypter le mystère qui l’entoure. Je suis persuadée que si j’avais eu accès à une autre merveille, prenons l’Amulette des Cinq Chamanes, j’aurais mis la même ardeur à la comprendre, à l’analyser et maîtriser son pouvoir. Juste parce que j’aurais eu l’occasion de le faire, voilà tout. L’Élixir de Longue-Vie est arrivée dans ma vie dans le plus grand des hasards, je n’ai jamais rien demandé, jamais rien souhaité et surtout je n’ai jamais cherché à m’en procurer, même après en avoir vu pour la première fois. Mais maintenant, il est là. Qui serait assez idiot pour le laisser dans un coin sans chercher à en savoir d’avantage ? Certainement pas moi.
« Et que je veux comprendre comment il marche, comment il fonctionne, continué-je sans réfléchir. Je veux trouver des réponses. Enfin, vous savez tout ça, vous êtes comme moi, vous aussi vous ne pouvez pas vous contenter de survoler un sujet sans le creuser à fond. Surtout certains sujets. »
Et si Loewy pense entendre un sous-entendu dans cette dernière phrase, c’est certainement parce qu’il y en a un.
Les questions de Loewy ne me surprennent pas, je les attendais, mais elles ne me réjouissent pas pour autant. C'est trop tôt. Mon coeur en perd son rythme, il s'affole, et je ne suis plus capable de supporter le regard de la femme sans papillonner des yeux — je préfère le détourner avant de me trahir. *Et merde*. A-t-elle compris quelque chose ? Non, impossible. Elle est seulement observatrice. Il faut dire que c’était assez étrange d’introduire le sujet comme je l’ai fait. J’ai un soudain coup de chaud. Je me vois tout lui raconter, là, maintenant. En serais-je capable ? En ai-je seulement envie ? J’ouvre la bouche, hésite, la referme. Je sais ce qui me retient et cela m’agace. Qu’est-ce que je disais, déjà, dans mes grands discours sur la peur et l’importance d’en faire un tremplin au lieu de se laisser entraver par elle ? Bah, ce n’est pas de la peur que je ressens actuellement, le problème c’est que je n’ai pas confiance en Loewy, c’est tout.
Je me fais un malin plaisir d’éviter ses questions, pour le moment, pour rebondir sur ce qu’elle m’a dit juste avant, comme si ses dernières phrases n'avaient jamais existé.
« C’est impossible de tout savoir. Vous me l’avez même dit, un jour. C’est ça qui est super excitant : de savoir que même si j’apprends plein de choses, j’en aurais toujours d’autres à apprendre. Peu importe que je vive cinquante ou deux cent ans, ça s’arrêtera jamais, » conclus-je en haussant les épaules.
Je suis persuadée que le bonheur ne se trouve pas ailleurs : apprendre, toujours apprendre. J’ai conscience que cela s’accompagnera de beaucoup de frustrations, justement parce qu’il n’existe pas de fin à ce gavage intellectuel, mais je pense que la frustration est acceptable, dans ce cas-là. Certains pensent, surtout dans mon entourage proche, que l’apprentissage ne peut pas être la source principale du bonheur. Qu’il faut, pour vivre heureux, s’accompagner d’autres choses. Comme des êtres aimés, des moments joyeux, vivre des expériences uniques, rencontrer des gens, voir des choses. Mais la vérité, c’est que tout cela est secondaire. Le plus important dans ma vie, c’est la connaissance ; le reste, c’est du bonus. J’ai bien idée de certaines choses qui me combleraient mais je ne peux m’imaginer vivre ma vie sans apprendre de nouvelles choses. Le reste me paraîtrait si fade ! Qu’importe d’avoir une personne à aimer si on a pas de but dans la vie. Et mon but à moi, c’est d’apprendre. Ce qui est rassurant, c’est de me dire qu’à l’heure actuelle, j’ai absolument tout pour être très heureuse ; je suis dans une école, j’ai accès à des ouvrages de qualité, je suis les cours de professeurs éminents et l’ignorance ne fait absolument pas partie de ma vie. J’ai tout pour être heureuse, oui.
« Moi, ce qui m’intéresse, c’est mon propre savoir. J’ai pas besoin de devenir quelqu’un pour ça. Ni même de m’autoproclamer immortelle. J’ai pas envie de marquer le monde, qu’on se souvienne de moi ou ce genre de choses. C’est les gens qui ont pas confiance en eux qui ont besoin de ça. »
Et moi, j’ai confiance en moi, évidemment, me rassuré-je en avalant une gorgée du breuvage infect qui se trouve dans ma tasse. C'est peut-être la clé, d'ailleurs. Si j'ai confiance en moi, ai-je réellement besoin d'avoir confiance en Loewy ?
« J’crois qu’vous en savez moins sur moi que moi sur vous, affirmé-je sans aucune transition en lançant un regard en coin à la femme. J’en suis sûre, même. » En même temps, Loewy étant un personnage public, ce n’est pas bien difficile. « Mais enfin, voilà un truc qu’vous ignorez : vous savez que j’ai déjà rencontré Issa Sidiki en personne ? Et que j’ai déjà posé les yeux sur une goutte de l’Élixir de Longue-Vie ? Elle était là, à portée de main ! m’exclamé-je avec un sourire ravi. C’est la première fois que j’ai eu l’occasion de voir l’étendue de son pouvoir. Et pour vous dire, l’Élixir se contente pas de rallonger la vie à proprement parler. Vous saviez, ça ? »
Je me souviens comme si c’était d’hier de ma rencontre avec Sidiki. Mes souvenirs sont teintés de joie — quel bonheur de pouvoir tenir Zikomo entre mes mains, de le sentir contre moi, de le savoir réellement là ! Le vieil homme, lui, m’a laissé une impression un peu bizarre, un peu effrayante. Son pouvoir est si grand. Étouffant. Je ne suis pas certaine d'avoir apprécié me tenir aussi proche de lui. Face à lui, j'ai eu l'impression d'être une moins que rien.
« Cette goutte a donné un corps à Zikomo, babillé-je sans préciser l’identité exacte de mon ami bleu — tout le monde le connaît, c’est inutile. Un corps de chair et de sang, je veux dire, alors qu’avant ça c’était juste un esprit. Mais c’est pas ça qui compte, ce qu’il faut retenir c’est que cet Élixir est un mystère complet. »
Et que ce n’est pas tant l’Élixir en lui-même qui me passionne que le fait d’avoir l’occasion de décrypter le mystère qui l’entoure. Je suis persuadée que si j’avais eu accès à une autre merveille, prenons l’Amulette des Cinq Chamanes, j’aurais mis la même ardeur à la comprendre, à l’analyser et maîtriser son pouvoir. Juste parce que j’aurais eu l’occasion de le faire, voilà tout. L’Élixir de Longue-Vie est arrivée dans ma vie dans le plus grand des hasards, je n’ai jamais rien demandé, jamais rien souhaité et surtout je n’ai jamais cherché à m’en procurer, même après en avoir vu pour la première fois. Mais maintenant, il est là. Qui serait assez idiot pour le laisser dans un coin sans chercher à en savoir d’avantage ? Certainement pas moi.
« Et que je veux comprendre comment il marche, comment il fonctionne, continué-je sans réfléchir. Je veux trouver des réponses. Enfin, vous savez tout ça, vous êtes comme moi, vous aussi vous ne pouvez pas vous contenter de survoler un sujet sans le creuser à fond. Surtout certains sujets. »
Et si Loewy pense entendre un sous-entendu dans cette dernière phrase, c’est certainement parce qu’il y en a un.
Deux paires d'yeux
« Non, ça ne s'arrêtera jamais. C'est bien ce que je dis, dit-elle en secouant légèrement la tête. »
Cette curieuse impression que quelque chose ne tournait pas rond s'intensifiait. Le teint d'Aelle devint plus rosé pendant un instant, et elle ne maîtrisait pas tous ses mots... Certains n'étaient pas choisis : il y avait une flopée d'indices dans son attitude. Mais... qu'est-ce que cela pouvait bien être ? Sans se soucier de paraître complètement intrusive, Kristen se pencha en avant et posa les coudes sur les genoux, croisant les mains. Plus proche, plus proche... Observe, écoute, rembobine et réfléchis... Il y a quelque chose !
Peu importe que je vive cinquante ou deux cent ans... M'autoproclamer immortelle... C'est la première fois que j'ai eu l'occasion de voir l'étendue de son pouvoir...
Il y a quelque chose. Mais c'était tellement gros, tellement improbable ! Comment une élève, toute Aelle Bristyle qu'elle fût..? Ce ne serait pas la première fois, certes. Il y avait eu Ambre Baxrendhel et la bague d'omniscience, mais tout de même... Comment ? Était-ce à ce moment-là, avec Issa Sidiki ? Avait-elle trouvé un moyen d'en subtiliser, juste sous le nez de cet immense sorcier, ou... Peut-être que comment n'importait que peu ?
Kristen ne pouvait détacher son regard de la jeune fille, cherchant à voir à travers les persiennes de son être. L'important, ce n'était pas ce qu'elle disait : c'était ce qu'elle ne disait pas, et qui transparaissait quand même dans ses mots, sans même qu'elle ne s'en rende compte. Aelle voulait prévoir cette entrevue ; alors, il serait peut-être logique que...
La directrice de Poudlard se redressa dans une longue inspiration. Tout idée de boire la moindre goutte de tisane lui était définitivement passée.
« C'est intéressant, ce que tu dis. Si cet élixir peut donner corps à un esprit... Il y a définitivement quelque chose à exploiter de ce côté-là. »
En effet, s'il était possible de maintenir un esprit dans le monde et de se servir du pouvoir de l'Elixir pour recevoir un corps, alors les complications liées au transfert d'âme n'auraient peut-être plus lieu d'être. Les méthodes semblaient proches, mais celle de l'élixir tellement plus perfectionnée... Aelle en savait beaucoup trop pour une gamine de son âge ; mais Kristen ne voyait même plus la gamine en face d'elle. Elle était tout simplement fascinée par ce discours et avait besoin de le croire sur parole. Quelle lumière d'espoir ! Comme la recherche pourrait avancer, si seulement tout était vrai ! Il le fallait.
« Je suis convaincue. »
Ses yeux bleus pétillèrent d'excitation quand elle lâcha le plus simplement du monde :
« Comme il est avantageux d'avoir des relations ! Eh bien, Aelle, m'as tu apporté un échantillon de cet Élixir ? »
La jeune Poufsouffle le prendrait comme elle le voudrait, mais ce serait une bonne façon de la mettre à l'épreuve. Kristen, elle, avait toujours un moyen de retomber sur ses pattes.
Cette curieuse impression que quelque chose ne tournait pas rond s'intensifiait. Le teint d'Aelle devint plus rosé pendant un instant, et elle ne maîtrisait pas tous ses mots... Certains n'étaient pas choisis : il y avait une flopée d'indices dans son attitude. Mais... qu'est-ce que cela pouvait bien être ? Sans se soucier de paraître complètement intrusive, Kristen se pencha en avant et posa les coudes sur les genoux, croisant les mains. Plus proche, plus proche... Observe, écoute, rembobine et réfléchis... Il y a quelque chose !
Peu importe que je vive cinquante ou deux cent ans... M'autoproclamer immortelle... C'est la première fois que j'ai eu l'occasion de voir l'étendue de son pouvoir...
Il y a quelque chose. Mais c'était tellement gros, tellement improbable ! Comment une élève, toute Aelle Bristyle qu'elle fût..? Ce ne serait pas la première fois, certes. Il y avait eu Ambre Baxrendhel et la bague d'omniscience, mais tout de même... Comment ? Était-ce à ce moment-là, avec Issa Sidiki ? Avait-elle trouvé un moyen d'en subtiliser, juste sous le nez de cet immense sorcier, ou... Peut-être que comment n'importait que peu ?
Kristen ne pouvait détacher son regard de la jeune fille, cherchant à voir à travers les persiennes de son être. L'important, ce n'était pas ce qu'elle disait : c'était ce qu'elle ne disait pas, et qui transparaissait quand même dans ses mots, sans même qu'elle ne s'en rende compte. Aelle voulait prévoir cette entrevue ; alors, il serait peut-être logique que...
La directrice de Poudlard se redressa dans une longue inspiration. Tout idée de boire la moindre goutte de tisane lui était définitivement passée.
« C'est intéressant, ce que tu dis. Si cet élixir peut donner corps à un esprit... Il y a définitivement quelque chose à exploiter de ce côté-là. »
En effet, s'il était possible de maintenir un esprit dans le monde et de se servir du pouvoir de l'Elixir pour recevoir un corps, alors les complications liées au transfert d'âme n'auraient peut-être plus lieu d'être. Les méthodes semblaient proches, mais celle de l'élixir tellement plus perfectionnée... Aelle en savait beaucoup trop pour une gamine de son âge ; mais Kristen ne voyait même plus la gamine en face d'elle. Elle était tout simplement fascinée par ce discours et avait besoin de le croire sur parole. Quelle lumière d'espoir ! Comme la recherche pourrait avancer, si seulement tout était vrai ! Il le fallait.
« Je suis convaincue. »
Ses yeux bleus pétillèrent d'excitation quand elle lâcha le plus simplement du monde :
« Comme il est avantageux d'avoir des relations ! Eh bien, Aelle, m'as tu apporté un échantillon de cet Élixir ? »
La jeune Poufsouffle le prendrait comme elle le voudrait, mais ce serait une bonne façon de la mettre à l'épreuve. Kristen, elle, avait toujours un moyen de retomber sur ses pattes.