7 mai 2021, 00:48
 Ramée  LunÆnu⅃
Reducio
Au risque de divulgâcher si vous cliquez tout de suite : sollicitation d’un PNJ validé.

Mardi 21.06.2044


Assurément, il devait être un imbécile fini. Fini de chez fini. Par Hel, qu’est-ce qui avait bien pu lui prendre ? Avait-il vraiment eu besoin de se prouver qu’il en était à ce point indifférent ? L’insidieux vertige qui avait ouvert sa voie au sein de sa poitrine ne prouvait-il pas le contraire ? Enfoncé dans la boue jusqu’au cou, à deux doigts de craquer et de courir aller la chercher, comme s’il avait perdu toute confiance en son plan. Soudainement, ce dernier lui paraissait tout particulièrement stupide. Sans doute son cynisme avait-il contribué à s’y risquer tout de même, s’imaginant capable de suivre tous les sursauts de son expérience avec flegme. Habité de la tranquillité que son peu d’attachement à cet objet devait induire. Prêt à défier les conséquences d’un acte pourtant tellement évitable, que l’esprit de l’adolescent était certainement le seul à concevoir. Quel autre châtelain, quelle autre résidente de Poudlard, qui donc se serait enfoncé par soi-même en un piège aussi inextricable ? Jusqu’alors, il n’avait jamais approché personne qui semblât présenter la même distance que lui vis-à-vis de ce précieux instrument. Pourtant, il ne recherchait pas quelqu’un l’appréhendant de la même façon que lui. Tout au contraire. Il voulait apprendre. Il voulait découvrir un être qui soit à même de le convaincre ou du moins de lui montrer sa beauté ou son intérêt en dépit des fades usages qui lui avaient été présentés, des imprécisions. Persuadé de l’existence de milliers de voies destinées à être plus siennes que cet objet. Pourquoi le garder ? En valait-il la peine ? S’il était réellement disposé à l’abandon, sans doute n’aurait-il pas une bourse de quelques gallions à sa disposition, une précaution ou sauvegarde au cas où la situation tournerait vraiment au pire. S’il y avait quelque élève en mesure de changer son regard, ses pas l’attireront irrémédiablement en ces lieux, voilà la partie imparable du plan. La destination était certaine, la présence de tel être était en revanche plus qu’incertaine. Voire impossible.

L’adolescent avait néanmoins pris grand soin de bien choisir son moment au sein de la saison estivale, avant l’arrivée des listes de fournitures, si bien que la boutique était encore épargnée de l’afflux de jeunes sorciers qui s’annonçait pour l’éventrer les prochaines semaines, dès que les lettres seraient arrivées à destination. Cette période précise devait surtout impliquer que la personne dont il espérait éperdument la venue était disposée à chercher des éléments autres que les seuls strictement sollicités par les cours, critère essentiel pour lui. Qu’elle n’hésitait pas à explorer outre les champs trop restreints du cadre académique ; jusqu’à cette section particulière de rayonnages où il l’avait dissimulée avant de se stationner au lieu où il serait le plus logique de la retrouver. Car si elle était honnête et suffisamment maligne, elle saurait exactement auprès de quel expert s’informer pour déterminer infailliblement l’identité exacte du propriétaire, autrement dit de lui. Il espérait seulement de toutes ses fibres tendues et au bord du tremblement que ce ne serait pas un adulte. Qu’un professeur arrive serait l’un des pires scénarios, bien qu’il hésitât à le placer en avant ou en arrière du cas du non-retour. Quoiqu’il en soit, il n’était pas là pour essuyer les reproches de ceux qui le poussaient justement à tel geste par leurs enseignements dont la lacune principale ne serait comblée que par cette seule prise de risque qu’il venait de mettre en place. Il souhaitait quelqu’un qui le considérerait en égal ; à la limite en aîné compte tenu de son avancement dans le cursus, un peu plus proche du terme que des débuts. …encore fallait-il qu’il daigne l’atteindre, ce terme. L’étudiant avait de surcroît conscience qu’une partie de l’échantillon avait été élaguée par le récent ébranlement du printemps. Quelles seraient les implications sur l’approche, le profil de… ? Il aurait beau se poser des questions à l’infini, ses suppositions n’auront le pouvoir de prédire ce qui adviendra. Seule l’attente en sera capable. Discrètement, il évacua par de petites rotations des mains la pression en laquelle sa trop audacieuse machination le plongeait, ses Perles-de-Nótt s’attardant régulièrement sur la porte, comme si la fixer à de multiples reprises allait accélérer sa potentielle ouverture et, de ce fait, sa délivrance.

8 mai 2021, 22:37
 Ramée  LunÆnu⅃
Reducio
L’écart entre les natures et motifs des deux présents Personnages est tel qu’une narration en fluides oscillations ne serait envisageable mais nécessite une alternance claire des perspectives. Celle du PNJ est marquée par la citation.
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Reprise. Ainsi sonnait ce début d’été à Londres. Non le terme représenté pour tous les résidents étant revenus la veille du château via le Poudlard Express. Après les évènements vécus lors des dernières vacances, un retour dans cette affreuse geôle qu’elle avait détestée chaque jour un peu plus lui avait paru inconcevable. Elle avait perdu, peut-être même n’avait jamais eu foi en cette froide bâtisse ; incapable de protéger des vices de cette même Magie qu’elle prétendait enseigner. En vain, elle s’était consumée. En vain, elle s’était intéressée. D’une quête impossible à la suivante, jusqu’à réaliser que plus aucune entité n’y méritait ni sa présence ni son attention. Elle y avait expérimenté le rejet et la résistance à un niveau d’intensité si douloureux que sa seule imagination n’aurait rien pu présager de tel. Sa retraite choisie aurait pu être belle et apaisante, si littéralement une semaine après n’avait pas eu lieu le grand chamboulement qu’elle n’avait été en mesure de voir venir. Faisant du monde sorcier britannique une geôle à son tour. Fini, l’accès à bien des eaux lointaines et inconnues sur lesquelles elle aurait aimé voguer en cette période. Au lieu de quoi elle avait subi un enfermement certes d’une autre nature mais qui en était demeuré un pour elle. Au moins devait-elle reconnaître à ses parents, chercheurs investis en leurs domaines respectives, une capacité à mettre la lumière sur les processus magiques avec une finesse remarquable. Bien qu’éloignée de Poudlard, son environnement familial n’aurait pas pu la priver de toute formation, ayant toutefois dû renoncer à quelques aspects pratiques. Les retrouver sous leurs prismes passionnés les rendait plus faciles à côtoyer ; d’autant qu’elle avait pris le parti de ne pas leur faire part des détails de son éprouvante entrevue avec son aîné, de la bascule impliquée par celle-ci dans son regard sur la Magie.

La petite Swan avait prudemment patienté jusqu’à la fin des cours avant de solliciter un passage au Chemin de Traverse pour enfin récupérer les ressources qui la démangeaient de découvrir, se présenter en ces lieux avec des traits aussi jeunes en période académique aurait été déraisonnable et elle n’avait pas souhaité déléguer les adultes afin de conserver pour soi les champs exacts concernés. D’où sa présence dans la librairie Fleury et Bott en cette journée estivale, avançant à petits pas le long des rayonnages semblant porter sur les possibilités magiques en question. C’était bien plus vaste qu’elle l’avait… non pas supposé mais surtout espéré. Elle aurait aimé que ce ne soit qu’une branchette périphérique. Puisqu’il fallait en éprouver les limites, elle chercha aussi ce qui se rapporterait à la notion de frontière, frôlant du bout des doigts les côtes rapidement jusqu’à trouver des titres évocateurs. Tirant un volume pour en dévoiler les couvertures, un élément parfaitement inattendu s’introduisit dans son champ de vision ; la conduisant à douter immédiatement de ses perceptions. N’était-elle pas exactement en train de subir ce qu’elle craignait le plus ? Elle n’était pas prête pour une mise à l’épreuve aussi soudaine. Son bras tremblant se décolla du livre pour remonter au-dessus, vers cet objet impossible sur lequel elle referma la main, terrorisée. Qui donc pouvait bien être à l’œuvre ? Était-ce réel ? Comment réagirait-elle si c’était bien le cas ?

Une baguette magique. Quelqu’un avait déposé une baguette magique au-dessus d’un ouvrage traitant supposément de limites magiques. Voire de limites de ces instruments, mais la lecture du résumé pour connaître cette précision était à des milliers de lieues de ses préoccupations. Sous quelles conditions cette vision était-elle… réaliste, envisageable ? Déposée ou oubliée ? L’insertion paraissait si précise, mais qui l’abandonnerait à dessein ? La capacité de traitement de la situation de Phœbe était presque hors service, ses mains en automates eurent la présence d’esprit de dissimuler l’objet, puis ses jambes de la faire quitter les lieux en direction d’une autre boutique. Où résidait le merveilleux orfèvre qui serait capable de lui fournir l’identité de… pour autant qu’il fût possible qu’un tel négligeant ou renonçant existe.

L’air était horriblement pâteux et s’épaississait progressivement et irrémédiablement au fil que les secondes, que les minutes, que les parcelles temporelles plus amples encore se succédaient. Évidemment, il faisait aussi chaud que l’on pouvait s’y attendre à la fin du mois de juin au milieu du XXIe siècle ; et le jeune homme n’avait absolument pas songé à prendre de l’eau ou quelque moyen d’hydratation qui apaisât son corps éprouvé de toutes parts par l’insupportable cagnard coutumier de cette saison. Sa bouche entrouverte ne se refermait pas au risque de sceller ses lèvres trop asséchées et de se les arracher en cherchant ensuite à les séparer, ses paupières subissaient le poids écrasant de la luminosité solaire qui éveillait les nuances plus claires de bleu trop rarement perçues en son regard et il savait déjà que s’il se risquait à toucher à sa chevelure, ses doigts gourds sous l’effet de la température sentiraient la brûlure accentuée par le sombre. Sa peau subirait certainement les ravages des rayons reçus en leur surface. Le cheminement jusqu’à son poste de stationnement offrant une vue parfaite et dégagée sur la devanture du fabriquant de baguettes l’avait déjà bien miné, alors qu’il avait pourtant choisi un recoin à l’ombre pour se sauvegarder au moins partiellement. Sa destinée l’attendait, ou c’était lui qui l’attendait, l’adolescent n’en était pas trop sûr. Quelque chose devait se passer. La rue n’allait pas rester indéfiniment déserte, quelqu’un trouvera. Le trouvera. Il avait immensément besoin d’être trouvé. Par… qui y parviendra. Qui viendra.

Il eut le temps de sentir le Soleil descendre lentement, s’éloigner doucement du créneau porteur de fléaux qu’était son faîte, avant d’apercevoir enfin une Silhouette enfantine approchant clairement la boutique. Sa tête s’était quelque peu refroidie depuis que presque en parallèle ses ébullitions avaient elles aussi atteint des sommets avant de poursuivre la courbe en ellipse ; et une part de lui se réjouissait de cette apparition d’un être ayant de surcroît la sagesse de sortir à des horaires relativement vivables, même si pour l’expérience il lui avait fallu commencer tôt de son côté. Expérience qui lui avait bien torturé l’esprit, l’avait déchiré de longs instants. Mais il s’était contenu. Les enjeux étaient immenses. Son besoin, ardent. Vital. À y observer de plus près, au gré de ses enjambées qui réduisaient la distance, les contours indiquaient qu’elle avait sûrement passé l’enfance. Un étrange mélange de maturités caractérisait la châtelaine – origine supposée – dont la démarche avait des allures très jeunes alors que son visage aux traits fins distants de toute rondeur enfantine lui donnait un air… de quelqu’un qui avait vécu. Vécu quoi ? Il n’en avait pas la moindre idée. Poudlard était bien un véritable musée des horreurs, et ce sans tarder.

Elle ne sembla n’accorder aucune attention à l’adolescent qui étudiait son arrivée avec un intérêt cependant non dissimulé. Sûrement trop concentrée pour sentir ses pesantes Perles-de-Nótt la détaillant. Pas vraiment capable de la resituer exactement parmi les multiples possibilités de répartition. En tout cas pas un camarade de son année et de sa maison, voilà un point sur lequel il pouvait trancher sans peine. Elle avait les mains vides, si bien que Hjúki n’avait même pas de preuves tangibles qu’elle détenait bien, qu’elle avait effectivement détecté la présence de son instrument dans la librairie. Rien ne contre-indiquait une visite à but purement personnel pour sa propre baguette, elle aurait même pu voir celle de l’adolescent et l’ignorer, en référer à quelque autorité. Non. Il n’est pas question d’un vœu, d’un désir ou d’une volonté excessive ; mais bien d’une nécessité pour lui. Il laissa passer un très bref intervalle après son entrée pour lui emboîter le pas et pénétrer les lieux longuement surveillés, ayant pris pour signal le geste de présentation vaguement perçu de loin. Ce devait être la sienne, pas celle de la visiteuse.

*27.6 centimètres, noyer, licorne* Trois données de base s’étaient fixées parmi ses pensées, que son ouïe se tenait prête à détecter pour reconnaître la description qui confirmerait, qui parachèverait avec brio son plan, pas si stupide que craint en somme. Ces caractéristiques formaient un filin obsédant dans sa tête, ces informations qui devaient être celles qui résonneraient. Elle lui tournait le dos, si bien que ne serait capable de le détecter que par la périphérie de ses sens, à l’écoute du discours décrivant… *…métamorphose…* Il avait presque oublié cette particularité. Il abhorrait cette discipline à Poudlard, d’autres formes encore méconnues expliquaient sûrement cette singularité qu’il ne comprenait toujours pas. Silencieux, presque félin, il n’avait pas fait une entrée remarquée, mais l’invocation finale de son nom fut accompagnée d’un mouvement de tête en sa direction qui fit se tourner celle qu’il cherchait. Et lui était celui qu’elle cherchait. L’indécent propriétaire de cette baguette faussement égarée. Ils ne se connaissaient pas. *J’ai besoin de toi.* Pouvait-il débuter ainsi ? Farouche, prêt à subir n’importe quel jugement de sa part, il s’offrit à elle jusque par son regard, avançant le bras ; comme attendant le retour tout naturel de son dû. *Pense-moi. Panse-moi.* Qu’elle pense ce qu’elle voudra de son geste, de la signification de sa présence calculée. Il a besoin d’elle.

11 mai 2021, 21:35
 Ramée  LunÆnu⅃
*J’en sais rien. Je suis a-sensitive.* Comment savoir ? Elle n’avait aucune clef. Seulement des influx indéfinissables, qui pourraient n’avoir que l’aspect de la réalité. Là est l’insidieuse vocation de l’illusion ; se rapprocher au plus du réel sans l’être, compter sur les flous récepteurs de la victime, l’enrober de sa séduction et même enfoncer des crocs dénués de matière tangible qui pourtant l’entameront. Dans le monde sans logique tel que celui où l’adolescente évoluait, la raison n’était d’aucune aide pour démêler la plausibilité des situations. Dans une ouate asphyxiante d’incertitude, elle vivait sans avoir la moindre idée des altérations qu’elle appuyait véritablement de sa Silhouette, de son empreinte sur cet univers si étrange auquel son âme avait été enchaînée depuis déjà plus d’une quinzaine d’années.

Projetée tout récemment dans un nouveau cadre aux bords insaisissables, chute initiée par l’apparition inimaginable de ce fragment littéral de branche parmi les branchages de connaissances qu’elle quêtait – en partie sur le pouvoir des illusions, précisément. Était-ce une métaphore de son esprit qui avait jeté cette image sur son chemin ? Les livres magiques absorbaient-ils quelque propriété des forces dont ils traitaient ? Elle regardait sans voir ; elle écoutait sans entendre. Elle ne sentait pas. Qu’était une voix authentique ? Qu’était un toucher juste ? Marionnette de ce monde, mue par des fils qui font souffrir ses articulations sans qu’elle n’ait conscience de ses réelles capacités de mouvement. Avait-elle décidé, elle, de venir jusqu’à cette boutique pour se faire indiquer des caractéristiques de baguette ? Elle, qui était-ce donc ? Pouvait-ce seulement prétendre avoir une volonté propre ? Et si c’était cette enveloppe, ces membres qui s’agitaient alors que son esprit n’a pas encore appris la révolte ? Pourquoi avait-elle l’impression que cette personne qui l’avait amenée ici était autre, pas soi-même ? Retrouver pied ou terre était une urgence, cela faisait trop longtemps qu’elle doutait, encore et encore, sans avoir trouvé l’élément sur lequel se rattacher. Pas… elle, soi, l’étrangère mélangée au volume que prenait sa matière physique et le reste, innommable.

Et ce type qui était arrivé de derrière sans se manifester, sans qu’elle n’ait été capable de le détecter. Était-ce la preuve de son existence ou de son inexistence ? Est-il le plus irréellement réel ou le plus réellement irréel ? S’il
est… parviendra-t-il alors à lui montrer ce qui est, justement ? L’absurdité dans un monde absurde… une attitude de parfaite logique, non ? Des souvenirs remontent, de ceux qui n’ont jamais été altérés, clarté et pureté, presque trop aisés à repasser mentalement. Ce n’est pas la première personne qui n’est pas comme un casse-tête bien fini. Dont l’agencement ne se perçoit pas. Quand l’impatient serait tenté de distordre la pièce qui ne s’insère pas alors que la solution réside peut-être en des fondements de construction entièrement autres. Un ‘presque’ dû à une érection sur de mauvaises bases. Alors préfète, elle avait été estomaquée d’être témoin d’une telle imprudence devant la Réserve du professeur Van Drecken, intrusion vouée à l’échec toutefois tentée. Quelle frontière pousse à tout mettre en danger ?

Elle aurait été tentée de se demander quel imbécile de sorcier il pouvait être pour avoir nonchalamment laissé son instrument de magie avant de le réclamer comme si de rien. Elle avait grandi depuis et comprenait enfin. Quelle que soit cette frontière, il y était. S’il y demeurait, le cataclysme guettait. Elle avait bien vu comme cela avait fini, pas plus tard que l’été dernier, en cette rencontre dont elle n’avait sauvegardé que les premiers instants, ayant presque aussitôt disjoncté. Frappée par l’évidence en une parole. Si elle avait senti les mêmes notes de cerisier, l’ancienne châtelaine s’était laissé devenir une autre. Avait permis l’altération de son identité, par le même processus qui avait tout éventré en Phœbe, tâchant de reconstituer le puzzle de son être depuis. Désormais, elle était prête à sentir son cœur vomir des flots de sang plutôt que de changer quoi que ce soit à sa mémoire. Elle ne pouvait pas encore s’égarer.

Lui… pour avoir été poussé à un acte aussi insensé, c’est qu’il croyait n’avoir rien à perdre. Elle ne devait pas renforcer cette conviction en lui. Car en plus de se perdre, elle le perdrait ; ses épaules ne pouvaient supporter cette double responsabilité. Quelque chose l’invitait à se persuader qu’il n’avait eu d’autre choix que se plonger sans réfléchir dans cette audace. À moins qu’il ne soit parfaitement lucide, à moins qu’il n’ait tout prévu. Son apparente assurance était troublante. Et si Phœbe était stupidement tombée dans son piège, et si elle lui donnait raison en lui rendant ce qu’il attendait ? Elle ne peut pas se risquer à l’enfoncer. Cède, sans rien n’offrir cependant de sa voix, de ses yeux, de ses mouvements. Hermétique.

Il ne se méfie pas. Percevant d’elle des émanations bien différentes de ce qu’il a déjà pu sentir dans le château, cette singularité ne lui est point source d’inquiétude. Ils sont là, réunis à l’unique endroit où son instrument pouvait lui être restitué, en mains propres. Sa première intuition était la plus pure pour l’avoir guidée ici ; tant d’autres possibilités, dont certaines particulièrement crasses, auraient pu s’infiltrer en bien des esprits. Si Opa avait su ce qu’il avait en tête, il ne l’aurait sûrement pas laissé traîner sur le Chemin à ces fins. N’aurait probablement pas accepté que l’adolescent se lance en un jeu aussi dangereux. Pas tant pour réprouver le côté déraisonnable de l’affaire ; mais surtout parce qu’il aurait cherché des solutions plus douces. Et il n’en aurait pas trouvé. Ils se connaissaient trop, là était toute la différence. Hjúki était familier du prisme de son Beschützer et ne voulait pas le peiner en lui exposant ses difficultés qu’il ne pourrait résoudre. Il aurait fallu lui confier les luttes intestines dont cet objet était la source selon lui par l’enseignement beaucoup trop flou et mal axé qu’il avait reçu. Pas de cours d’émotions, de diction ou de motricité fine pour la gestuelle. ‘Faites’ ; sans plus d’aide.

S’il ne maîtrisait pas les émotions, ses balbutiements d’étude de la langue latine étaient suffisants pour comprendre que tout ce qui était raconté sur la formulation était du pipeau. Si la magie pouvait être canalisée par la parole ; rien n’indiquait qu’elle préférait des suites de syllabes approximatives suivant le développement fort tardif et dévoyé d’une langue pas si riche et relativement récente. S’il pouvait s’adresser à sa magie, ce serait par le travail du sens, pas par un alignement hasardeux de sons. Dès lors, l’invocation émotionnelle était-elle aussi un faux savoir en carton perpétré sans vérification, répété par héritage ? Opa n’était en rien responsable de l’environnement académique qui subissait le jeune homme, il n’avait pas à ramasser les débris formés sous la pression de la pierre. De toute façon, l’enfant n’avait jamais été en mesure de lui dévoiler les déchirements, les brûlures de ressentis lui empêchant de solliciter serein, de se reposer sur ce canal en bois enchanté qu’il était incapable de considérer comme fiable sous les conditions d’utilisation présentées à Poudlard. Il n’osait même pas lui confesser tout le soin qu’il consacrait à se retenir de ne plus déborder en sa présence. Ses batailles étaient presque insolubles.

Il avait ce besoin, cette urgence d’avoir accès à une perspective inconnue, étrangère mais qui soit au moins capable de l’accepter. Happé par la clarté argentée du regard qui le toisait, entouré d’un visage à peine expressif ; il parvenait tout de même à sentir en elle les flots, les tourbillons pensifs. Elle le pensait, il en avait la certitude. Sa première requête muette qui s’était instinctivement enclenchée, demeurée pour lui, sans l’ignorer ; il ne l’avait donc pas chassée. Si elle était disposée à faire parler le silence, soit. Hjúki prit une longue inspiration par laquelle il souhaitait goûter les discrètes notes que chantait sa Silhouette. Complexes, mais terriblement discrètes ; elles le mettaient inexplicablement mais naturellement en bonnes dispositions à son égard. Un demi-geste, non achevé, approche sa branche de lui. Il ne lui reste plus qu’à avancer pour compléter le mouvement et enfin resserrer ses doigts sur la surface au toucher irrégulier qui renvoie tout à fait l’absence de lisse que lui évoque ce conducteur d’énergie. Pitié, qu’elle ne soit pas pressée, que ne soit pas fini pour elle une fois le bois restitué. Comment la retenir ? En osant. Formuler ces mots qui seront immensément plus puissants que n’importe quelle formule qui lui aurait été enseignée jusqu’alors. Des paroles décisives si elle ne les rejette. Elle a une influence sur son regard ; seulement si elle daigne lui offrir le sien. Seulement si elle ne lui échappe pas.


« J’ai besoin de toi. »

Reculant des quelques enjambées qui les reconduisent à l’entrée, il se retrouve bientôt sur le perron ; et sans même attendre d’être entièrement rejoint, sans même se poser ou s’installer où que ce soit, il lance l’une des ardentes interrogations résumant ce qu’il ne conçoit pas. Pas encore, si elle parvient à l’instiller en son regard.

« Pourquoi l’intime de mes inconciliables émotions pour reproduire le sort d’autrui ? »

La baguette tenue toute droite, à la verticale, devant son propre visage de sorte à donner l’impression de le trancher en deux sections, il espère avoir attiré son attention ; alors que ses poumons s’emplissent d’un air plus vaste et étendu que celui abrité au sein de la boutique, quelques mèches doucement soulevés par le vent léger de fin d’après-midi qui les enrobe. La descente du Soleil leur sera salutaire, s’il réussit à la retenir. *Verse…*

14 mai 2021, 00:18
 Ramée  LunÆnu⅃
Il déborde tellement fort, et toutes les échappées hors du corps de ce type l’atteignent comme si aucune réelle barrière ne délimitait leurs contours respectifs. Habituée, experte au maintien du masque d’impassibilité en surface, un discret froncement réprobateur s’immisce toutefois en ses traits, un fugace instant. Il n’a pas même pas besoin de parler pour que quiconque l’ayant dans son champ de perception – en l’occurrence elle à ce moment précis – capte une bonne partie de ses émissions. Quand il lit ses pensées, quand il passe d’une voie à l’autre de leur chemin, quand il détale et quand il pile net… Ce visage si évolutif est presque terrifiant à voir. Comme si la frontière entre surface et profondeur n’avait rien de net pour lui, comme s’il avait le pouvoir de mettre la personne en face de soi à la fois à l’extérieur et à l’intérieur de son être. La petite Swan comprend bien que quelques pas en arrière ne suffiront pas à la libérer de cette emprise. Quelqu’un d’aussi débordant pourrait-il vraiment la tromper ? À moins qu’il ne soit la tromperie en elle-même ; qu’une autre main s’y cache ? À la fois trop discernable et indiscernable, il l’inquiète à lui en hérisser la peau, pas loin de frissonner en dépit de la chaleur estivale dont les deux adolescents sont enrobés.

Hypnotisée, elle suit celui qui a pris les devants en reculant, ne permettant pas à un écart de se creuser, car elle n’a pas encore la certitude que sa dissipation serait la véritable libération. Elle porterait ce fragment de Vie sans jamais ne savoir sous quel prisme le considérer. Être des eaux troubles, demeurons jusqu’à la clarté. Non, ce n’est pas lui qui a besoin d’elle. Elle aussi est en attente de quelque chose de lui. Il l’a approchée, il a touché à son identité ; elle a besoin de comprendre quelles extensions de lui sont parvenues à ses contours. La théâtralité du geste qui accompagne sa requête ne l’étonne même pas. Elle est déjà prête à tout avec cet intriguant personnage. Il ne lui rappelle… personne qu’elle ait rencontré. Pas même elle. Il est Potentiel pur et entier.

Ses Perles d’Argent s’arrêtent sur la forme de la baguette qu’il tient, toujours curieuse d’en détailler les aspects si variés du fait du travail d’orfèvre fourni derrière chaque instrument permettant l’émergence de pièces uniques. Brut. Le rapport à la source, à l’arbre apparaissait plus fortement que sur certaines au travail d’ornement et de vernissage bien plus poussé. Était-ce à son image ? Un rapport déséquilibré semble s’être instauré alors la sienne est dissimulée, mais elle n’a pas envie de la sortir. Elle se contente de s’installer sur une plateforme capable de les accueillir, méditant quelques secondes sur la magie des émotions qu’il désigne comme obstacle. Grandir avec une chercheuse spécialisée en Sortilèges avait ses avantages, Phœbe en appréhendait les processus avec un relatif naturel ; et le contraste avec la définition par Poudlard lui donnait à comprendre sans peine le scepticisme trahi par la tonalité de la voix de son aîné.

Est-ce l’expression qui seconde les émotions ; ou les émotions qui secondent l’expression ? La matière académique semblait exiger la seconde proposition, à dessein ou par une présentation trop approximative ; cela formait à l’évidence des égarés tel ce type. Ses doigts volètent en des mouvements précis et rapides devant elle, retraçant des mélodies au piano dont ils s’étaient imprégnés. Ces dernières semaines, elle avait pu jouer tout son saoul, opportunité dont elle n’aurait jamais véritablement bénéficié au sein de la Geôle de pierre.


« Ta baguette, c’est ton instrument de musique ; et les sorts, ce sont tes partitions. »

Tout pareil. Elle ne parlait pas spécifiquement du piano qui était le sien ; il en existait au moins un vastement partagé, les cordes vocales. Nul besoin de formation musicale poussée pour comprendre, estime-t-elle. S’il en était parfaitement étranger… qu’il se trouve avoir besoin d’autrui. Elle peut expliquer ce que jamais le château ne saura enseigner, mais sa perspective n’est qu’un échantillon tiré de l’immense.

« Les sorts, tous comme les musiques d’autrui, sont en strates. Déchiffrage, travail des techniques de jeu, absorption des notes jusque dans les fibres de son corps ; et enfin interprétation. Tu ne peux pas à la découverte des portées déjà insuffler du molto espressivo ; sans avoir encore compris l’œuvre. Une fois que tu as compris que Beethoven compose la révolte de son temps ; tu peux le jouer pour exprimer ta propre révolte, qui n’est pas celle suscitée par l’Europe explosée de la fin du XVIIIe siècle. Ton état pour interpréter une musique douce, mesurée, agitée, passionnée, vive t’est bien propre ; ce n’est pas celui du créateur. N’oublie pas que lorsque tu joues le sort d’un autre, c’est toujours toi qui t’exprimes. »

Les émotions sollicités doivent être de celles que le sorcier a aussi besoin d’exprimer, autrement elles peineront à s’échapper. Tout le monde a besoin d’exprimer ce qui l’habite, d’une manière ou d’autre. Il doute sur son instrument en tant que vecteur. En cherche-t-il d’autres ? Est-ce la raison pour laquelle il a cru pouvoir se passer de sa baguette ? Parce qu’il ne parvient pas à s’exprimer avec ?

« Chaque sort qui passe entre tes mains se trouve marqué de ton identité, il ne s’agit de reproduire mais d’interpréter l’œuvre qui nous est laissée. Même le compositeur a ses libertés, certains peuvent jouer leurs propres morceaux sans respecter scrupuleusement les indications de partition, des enregistrements musicaux l’attestent ; même si les ajustement sont plus probants en Potions, je trouve. De toute façon, il y aura toujours des sorts qui n’ont rien d’universel et qui nécessiteront que tu les fasses tiens pour les intégrer à ta palette. Même les plus grand musiciens ont leur répertoire de prédilection et n’excellent pas à s’approprier toutes les époques, toutes les pièces. Tes inconciliables, c’est ce qu’il te faut exprimer et intégrer dans l’interprétation de tes sorts. Tu ne peux les considérer comme à un tiers. »

Parler, chanter son prisme magique aurait été plus apaisant si elle ne s’était adressée à un inconnu capable de l’attaquer de ses traits trop tranchants et nets tout en l’enrobant d’une texture insaisissable et immatérielle.

« Comment tu sais que j’existe ? Comment tu sais que tu existes ? »

Elle aimerait s’assurer que rien d’illusoire ne serait infiltré, mais la volonté ne suffit à contrer de telles forces.


Arrogant. Ce terme ne devrait qualifier sa nature ; et pourtant c’est bien l’adjectif qui traverse fugitivement son esprit alors qu’il se contemple en tant que troisième personne, perspective en laquelle il lui arrive d’être plongé. Il regarde cet adolescent qui de l’extérieur semblerait avoir la situation en main, prendre des réactions pour acquises. Croyant avec nonchalance que tout se déroulerait selon ses plans et intentions. Intégrant, voire manipulant une tierce personne dans le schéma sans même lui demander son accord ou son avis. Il faudrait presque qu’elle fuie pour le faire retomber un peu de son piédestal ; qu’il comprenne que sa présence, que ses potentielles réponses ne sont pas un dû acquis ; y aurait-il urgence, le besoin serait-il douloureusement pressant. Elle détient sa propre volonté, son propre libre-arbitre ; il n’a pas à présupposer quoique ce soit d’elle. Il lui est parfaitement permis de partir sitôt l’objet restitué, de continuer sa route et de l’oublier dans les sombres tréfonds mémoriels de tous ces gens pour qui la norme est d’avoir un vécu tout à fait trouble et flou et de priser la répétition. Se réalignant avec soi-même, il tente de chasser cet excès de confiance qui ne lui ressemble pas. Croirait-il aux Puissances, il n’a pas à projeter ses souhaits avec une intensité telle qu’il considérerait le futur comme une évidence ou une voie toute tracée. Tue l’arrogance, et retrouve enfin l’infini des chemins et des possibles.

Elle peut partir. Elle a pleinement le droit de l’ignorer et de fuir cet étudiant trop atypique. De le laisser avec sa question en suspension, sans réponses. Mais alors il n’aurait pas avancé ne serait-ce que d’une minuscule once sur sa route. Il se retrouverait avec sa baguette en main, ne sachant toujours pas quoi en faire qui lui corresponde. Retour au point de départ. Sa démarche avait eu pour but de guider jusqu’à lui une personne aux rapports si harmonieux à la magie de baguette que ce détail n’aurait pu lui échapper : chaque être traversé de cette singulière énergie est doté d’un vecteur à la combinaison de propriétés parfaitement uniques et connues de leur facteur, ici présent. La curiosité, l’intérêt, l’intrigue ; un élément analogue ou ces derniers en mélange devraient l’empêcher de se détourner inerte. Pourrait-il se défendre de la fausse impression d’arrogance en avançant la logique ? Tout esprit étranger lui est a priori impénétrable, prétendre prévoir des intentions ou des actions est révélateur d’une assurance immodérée. Surtout de sa panique dissimulée. C’est l’unique cas de figure favorable, autrement il finit multiplement errant et vagabond ; rongé de plus en plus fort par la tentation du retrait en ermite.

L’envoûtant regard de l’adolescente en paire d’Astres se fixe sans ambages en sa direction et il se fige pour éviter de donner le moindre prétexte à un détournement. Il se positionne en biais, en presque-face à elle dont la pose lui est le signe qu’elle accepte de considérer son interrogation. Plus important encore, elle montre déjà qu’elle serait effectivement capable de répondre. Sentant qu’il ne s’est sûrement pas trompé ; bien loin de la suffisance, c’est le soulagement qui nourrit ses fibres surtendues. Sans préférence aucune, elle a pleine liberté pour intégrer les images de son choix vers sa perspective qu’il sait incomplète mais patiente.

Ses paroles ont un effet immédiat sur ses muscles qui se relâchent et abaissent son bras à une hauteur plus raisonnable, devant son buste ; les doigts exerçant une pression réduite. Si elle dit vrai, il ne devrait pas torturer son instrument d’une tenue excessivement écrasante mais explorer autour de la subtile jonction entre délicatesse, souplesse et fermeté à laquelle tout artiste aspirait. Devait-il s’imaginer manipuler ses accessoires de Potions ? Ces dernières, au moins, ne tendaient pas à le trahir ; à l’inverse de l’univers d’imprévisibles et d’incontrôlables qui se levait en Vague repoussante en des contextes particuliers dont cet objet était protagoniste. Plus attentif qu’il ne l’a jamais été à l’occasion des cours, il écoutait avec les paupières plissées de concentration le discours rapide et riche construit autour de l’interprétation. Le phénomène qu’elle décrivait se distanciait tant des pratiques encouragées en classe. Il lui plaisait. Elle lui plaisait. …il n’était pas encore sûr. Indéniablement, elle lui ouvrait l’accès à un Monde inconnu ; et c’était exactement ce qu’il recherchait. Si seulement ils s’étaient croisés plus tôt… Était-ce envisageable ? À des stades de maturité trop distants, la forme du partage s’en trouve impactée. Quelques années plus tôt, cette vision était-elle à ce point élaborée ?

Ce moment devait être considéré comme leur
Kairos. Récupéré en ses errances. Erre-t-elle ? Meilleur transmetteur que lecteur, il hésite. Le séduisant foisonnement qu’elle a fait apparaître par l’explicitation d’un rapport inédit mais dont il a immédiatement perçu la nécessité de l’appréhender ; il ne peut lui permettre de se dérober. Désormais, la certitude s’est cristallisée. Aucune figure de son panorama ne saurait l’égaliser concernant cet aspect magique si apte à lui fuir. Confierait-elle plus que la mélodie de sa voix ; à savoir celle de son instrument ?

« Tu accepterais de m’apprendre à… interpréter mes émotions ? Je sais que tu as aussi conscience que là-bas, nul autre ne le peut. »

C’est tellement le désert qu’il ne voit même pas l’intérêt à tirer encore deux années supplémentaires de calvaire environnemental. Sauf si on lui déverrouille des voies qui lui seraient hermétiquement fermées s’il affrontait seul les portails.

« Je suis heureux que tu existes. Si je le sais, c’est parce que rien de ce que tu m’as exprimé n’aurait pu être construit par aucune portion de mon être. Je te suis reconnaissant d’avoir daigné m’avoir fait part de tes vues sur les sorts. J’ai entendu ton grain de voix comparable à nul autre, j’ai vu tes Lunes, j’ai senti le Souffle de tes mots, j’ai perçu ta vivance. Rien de ce que tu émanes, je n’aurais pu me l’inventer. Je bois les êtres et les parcelles du Monde de mes Sens ; parfois au point que cela prenne toute la place en moi. Je sais exactement comment je perçois. Je t’ai sentie, voilà comment j’estime que tu existes. Pour moi… je Sens, donc je suis. »

Quelle existence mettait-elle le plus en doute ? Laquelle provoquait un plus terrifiant inconfort ?

« Ce que tu perçois… ce pourrait être comme l’interprétation ? Ne prends pas les influx reçus comme extérieurs. Ce que tu arrives à sentir n’est pas à rejeter comme étranger, mais à accepter pour que ce devienne tien, voire toi. Si tu considères tout comme ‘hors’, tu ne pourras reconnaître les éléments qui te sont propres car ils n’auraient pas été intégrés en toi. Sens-toi. Reconnais-toi. Existe. Ta perspective, tu es la seule à l’avoir, elle ne t’est pas imposée du dehors mais t’appartient. »

Manquait-elle à ce point de confiance en son identité ? En fin de compte, Hjúki aurait à lui offrir en retour. Lui qui était capable de se faire submerger à en frôler les extrêmes ; si elle en était éloignée, il la conduirait vers le sensible. Si elle y était disposée et le souhaitait, bien sûr.

15 mai 2021, 23:57
 Ramée  LunÆnu⅃
Ignorant où est le focus, elle navigue entre le bois et la chair. Un écrivain français avait dessiné une magie runique dont le cinquième élément était la chair. Par quel consensus les quatre éléments communs seraient-ils valables, en première instance ? L’air est l’eau, l’eau est l’air. C’est le pas de la respiration à la noyade ; de se ressourcer à suffoquer. Comment l’idée d’essence pourrait-elle coexister avec leur habilité à la transmutation ? Quelle est vraie identité d’un élément qui pourrait en devenir un autre ? Pourquoi la magie aurait-elle le droit de toucher à l’intouchable ? Lorsque Phœbe faisait redéfiler ses premières années à Poudlard, elle ne parvenait pas à trouver trace d’avertissements sur ce potentiel. ‘Vous risquez de vous perdre.’ Elle aurait aimé l’entendre avant de prendre conscience de l’égarement en lequel elle avait été trop longuement plongée, bien malgré elle. Tant de pouvoirs étaient à l’œuvre, contre lesquels aucune défense n’était enseignée. La magie avait touché à sa psyché, par plusieurs voies. Stupide tradition française, elle ne voulait pas de ce dernier prénom. Psyché avait essayé de protéger sa psyché en encapsulant la première agression. L’adolescente savait qu’elle aurait pu attendre plus longuement encore avant que le voile ne soit levé et ne la jette dans le nécessaire cheminement de la quête de soi. Deux ans qu’elle se contemplait, interrogative. Qui est-elle ? Qui es-tu ? Qui suis-je ? Première, deuxième, troisième personne ; elle n’avait strictement aucune idée du rapport entretenu avec sa personne. Un duel grec, peut-être ? Pas tout à fait uniforme, alors que son esprit avait divergé entre la section d’elle préservée et l’autre demeurée dormante avant de se réveiller à retardement pour s’y confronter.

Ses pensées bataillaient, pas encore prêtes à vraiment recevoir les paroles précisément captées comme extérieures. *Ce sont eux qui s’infiltrent en nous !* Eux, elle pouvait déterminer aisément qu’il s’agissait d’une troisième personne de l’indéfini. Des entités innommables, mais qui œuvraient, aux effets ressentis. Il la sent, mais elle n’est pas capable… Les influx ne trouvent pas la voie jusqu’à elle. Elle voudrait se reconnaître, comme il dit, mais elle n’est même pas certaine de seulement distinguer le sommet de la titanesque montagne qui a bloqué son chemin. Othrys, tombe au profit de l’Olympe. À Poudlard, elle aurait de nouveau le droit de pratiquer la magie, pas seulement de l’étudier et la comprendre. Elle ne peut rien contre les coulures de goudron qui baveraient des autres sorciers, mais qui lui apprendra à s’en protéger ? Ses parents se refuseraient à l’éprouver de la sorte, ils craindraient d’être déclencheurs de ses tourments. Et le maître en la matière était trop pervers pour qu’elle se résolve à l’approcher de nouveau.


« Là-bas, ils ne peuvent pas grand-chose, tu as raison. C’est pourquoi j’ai… séché cette dernière période. »

Pourquoi diable y reposerait-elle le pied ? S’il n’y avait pas eu de si vifs retournements de direction de la société magique récemment ; un avenir fascinant d’explorations aurait pu l’attendre, entourée de chercheurs qui ne redoutaient pas le dépassement des frontières du connu. Rester enchaînée en des zones maritimes ou terrestres restreintes ne devait plus faire de réelle différence désormais. Pointant son instrument du menton, elle semi-concède.

« Je pourrais t’exposer certaines formes d’interprétation, mais j’imagine que tu voudras ensuite les appliquer avec elle ? Le château n’a rien à m’offrir par ses enseignements académiques. Lorsque j’ai eu la bêtise de m’intéresser à quelque élève, ça s’est presque toujours mal fini. »

Au point de considérer de se diffracter à nouveau. Heureusement que même sur le plan physiologique, ses cordes vocales avaient résisté, l’avaient sauvegardé d’être l’architecte de son propre délitement. Sa puissance aurait suffi à l’enfermer au point de non-retour ; elle ne remerciera jamais assez l’étiolement salvateur de sa sombre détermination. Elle se serait coupée irrémédiablement de la possibilité d’être un jour entière.

« Là-bas, je t’apprendrai à chanter tes émotions avec ta baguette ; si tu m’apprends à me sentir, à me distinguer. »

Du reste. Trouver la frontière entre son identité et l’étranger. L’évitement a fait son temps.


Quand les Brumes s’accumulaient encore et encore, se superposaient sans ne jamais se dissiper comme elles le devraient, au point de devenir un noyau dur et presque attrapable ; Hjúki parvenait enfin à ouvrir l’accès vers ses insaisissables. Ce processus qui rendait tangible par une saturation de l’intensité exacerbée à un niveau qui n’avait rien de naturel et même de supportable était fort dangereux. Il ne connaissait d’autre moyen de se rendre compte, d’identifier les élans qui le traversaient lorsque leurs nuances passaient trop discrètes et fugaces au sein de son champ de perception sans qu’il n’y posât une impression concrète. La façon dont l’expression magique avait tendance à être présentée lui donnait à croire qu’il s’agissait de capturer entre ses mains des filins dont les fibres n’avaient subi aucun tressage fiable et solide. Ils rompaient donc aux tentatives de contact. S’imaginant étranger de certaines montées de Vagues dont il n’avait pas pressenti les premiers remous ; il fallait que les agitations se soient massées en une forme imposante pour qu’il les réalise. Ce dont il avait besoin, cette atteinte d’un degré extrêmement élevé pour considérer enfin les phénomènes ; rongeait voracement son énergie. Il lui manquait incontestablement un accès à la subtilité des émotions, alors qu’il absorbait intuitivement la palette des sensations du Monde, préférait presque les accueillir plutôt de suivre les évolutions internes de ses strates de ressentis enchevêtrés.

Interprétation. Un doux concept qui s’est glissé parmi ses perspectives grâce à elle, qui parle sa langue sans la parler. L’emploie pour exprimer ce que lui-même n’a pas su dire avec. Si la boutique de la lignée Ollivander lui rappelait incontestablement les ateliers de facture d’instruments dans le même soin à tirer du bois initial un instrument unique ; il n’avait pas songé à pousser l’analogie plus loin. Pourtant, ses conversations luthières lui avaient appris que des ajustements de quelques millimètres amenaient parfois des différences immenses au niveau du jeu, que l’équilibre et la tension qui liaient toutes les pièces devaient être calculés et maintenus avec précision, que l’état de l’air et la saison affectaient les propriétés sonores. Un instrument se réglait dans son architecture, puis s’accordait selon le diapason correspondant à la composition. Avaient-ils besoin de réglages ? Sûrement, mais en sont de natures si variées que ce constat n’aidait que peu sans les déterminer.


« Je voudrais bien comprendre un jour pourquoi elle m’a choisi. Je ne peux pas me détourner de ce mystère. Serait-ce à moi de me lier à son tempérament ou à elle de s’adapter au mien ? Devons-nous chacun avancer ? »

N’était-il pas trop changeant pour qu’un seul instrument tienne son existence ?

« Le château a si peu de réponses. Dans quelques mois, je serai majeur. J’accéderai à la magie même en dehors de ses murs, mais pas encore toi. »

Il pourrait décider de rester en Irlande, décréter que ces presque deux années de majorité, au lieu de les passer enfermé en Écosse ; il les emploierait à explorer librement ses pouvoirs auprès de Opa. Pourtant, sa présence en ces lieux tient justement à la conscience que ce dernier n’a pas toutes les connaissances qu’il quête. D’autres êtres, inédits, doivent s’intégrer à son paysage pour le compléter de pans que son Beschützer ne détient malheureusement pas. Elle a séché, non arrêté net. Sa posture est incertaine, mais la faire basculer serait outrepasser ses droits. Lui-même comprend trop bien ce retrait qui l’attire. Il a ses BUSES, lui faut-il encore se battre et s’éreinter pour des lettres aussi symboliques que les ASPICS ? Leur signification et impact sont plus qu’incertains au sein de structures en branle.

« Sache que je peux t’initier à tes Sens. À comprendre à quel point tu perçois de façon propre, jusqu’à ce que tu réalises que ton prisme est inimitable, impossible à confondre avec un autre, indéformable par des forces intruses que tu identifieras aussitôt. Si c’est ce que tu recherches. »

Quel dilemme devant les embranchements qui s’étendent.

« Alors là-bas ; non pour leurs enseignements, mais pour ceux que nous pourrons nous offrir ? »

L’incontrôlable, il refuse de lui accorder son empire plus longtemps.

18 mai 2021, 23:38
 Ramée  LunÆnu⅃
Tout devenait horriblement fort. À peine sa phrase finie ; son être lui montrait qu’il n’avait aucune peine à passer des murmures aux hurlements, en une fraction de temps. Qu’est-ce que ça criait, au juste ? Le bas de ses paumes sur les joues et le bout des doigts sur le front, elle formait de ses mains de petites coquilles entourant ses yeux, se retenant cependant de les écraser pour ne pas dégrader plus encore sa vue. Difficile de faire confiance aux sens lorsque déjà au moins l’un d’eux partait clairement à la dérive depuis longtemps. La transition aux lentilles lui avait rendu de nouveau accessible son visage, mais elles ne s’ôtaient pas aussi aisément que les lunettes libérant d’un seul geste lorsque l’aspect visuel lui devenait douloureux.

Sa résolution trop hâtive à proposer son aide en un lieu honni avait provoqué un vertige qui s’était aussitôt répercuté sur sa vue, devenue à son tour vertigineuse. Elle abhorrait tous les maux de la vue ; les puissantes céphalées dont les yeux étaient le noyau, le brouillard trouble qui parfois s’insinuait, la déformation des contours, l’accommodation aléatoire, les démultiplications, le retard lumineux, les tressautements, le vertige. Vertige qui la forçait à isoler ce sens, en espérant qu’il était de ceux qui passent et non de ceux qui s’installent. Le soleil estival et le poids physique en chape que ses rayons apposaient sur ses paupières aggravaient son état. Des musiciens prétendent mieux entendre sans la vue. Ludwig Beethoven rirait gentiment, les compositeurs n’ont pas besoin de l’émission physique du son pour entendre. Quelle idée saugrenue que d’incomber à sa surdité la singularité de ses dernières œuvres. Sa nouvelle posture du moins ne l’empêcha pas de percevoir les interrogations qui jaillissaient de celui qu’elle avait déterminé sur le fil. Bataillant pour surmonter la lourdeur qui l’opprimait, elle se redressa un tout petit peu et écarta légèrement ses doigts, se dévoilant en stries.


« L’ajustement de la baguette est une question délicate. Un facteur d’instruments ne les fait pas seulement ; il les règle, travaille à parfaire leur sonorité, adapte aux besoins de l’interprète. L’opticien taille les verres sur mesure pour correspondre exactement à la position du centre de l’œil sur le visage ; le moindre décalage a de sérieuses répercussions, notre vue lui est confiée. Pourtant, les facteurs de baguettes qui œuvrent de façon très analogue ne semblent pas avoir à adapter au fil de l’évolution du porteur ou de la porteuse. »

Les transferts d’allégeance impliquaient des rapports plus complexes encore.

« Le changement s’opère indéniablement, à une échelle ou à une autre. Alors soit la baguette s’attache à la parcelle inaltérable de ton essence, soit la magie qui passe en elle finit par s’y mêler pour garantir une évolution parallèle. »

Ça continuait de hurler. Ses phalanges se recollèrent, les pouces cherchant les tempes battantes. Appuyant dans une vaine tentative de ralentir les vrilles. Comme si le vertige avait été accompagné de la chute, et que dans la fosses des complaintes résonnaient contre les parois plus que propices aux échos ; comme le fut la Geôle de pierre. Tout ce qu’il sait ou plutôt sent et qui lui échappe, elle le convoite indéniablement. À quel prix ? Sa gravure, sa portée tristement muette et privée de musique avait été un geste de l’ultime, y retourner serait se verser de l’acide alors qu’elle était toujours à vif. Celle qui l’avait chassée n’y sera plus, mais qu’est-ce qui lui prouvait qu’il n’y en aura pas d’autres considérant chacun comme un vulgaire pion à mater ? Ne sera-t-elle jamais capable d’entretenir la moindre relation équilibrée ? La projection est la pire des erreurs. Son esprit descendant toujours plus loin vers les abymes provoque l’effondrement des digues, et l’enfant craque. D’abord des hoquets, l’irrégulière respiration, le buste agité de soubresauts, et enfin les sanglots qui mouillent ses joues.

« J’y ai eu si mal... »

Parfois, un mot d’une extrême simplicité, trois seules lettres suffisent à exprimer tellement plus.

La Trace levée, quelle importance pourraient bien avoir ses débordements ? Il aurait le droit de vomir sa magie, avec ou sans baguette. Qu’est-ce qui avait bien pu se passer lors de ses premières années au château pour qu’il en arrive à ce point de découragement, lui qui s’était présenté enclin à s’engager sur la voie de la maîtrise afin de ne plus jamais projeter sur autrui des parties de lui qui n’avaient pas à outrepasser ses propres frontières ? Désillusion et déception. Le problème majeur n’avait jamais pu être traité à la source, les fondements des fondements avaient été complétement éludés. Comme si être un enfant complètement fonctionnel et dans les normes était le prérequis aveuglément attendu ; alors qu’il était évident qu’il n’est d’inné universel. Loin de là. Son inné était cryptique à bien des âmes, et l’inné de la plupart des enfants était mystère et douloureux jalonnements.

Il était prêt à le concéder, il se débrouillait assez pour invisibiliser ses difficultés internes, mais n’était jamais parvenu à accéder à l’Harmonie, sentant son énergie magique présenter une texture et une forme qui ne correspondaient pas à leur hôte, Hjúki. Il était arrivé au point de renoncement. Presque, car l’adolescent s’était donné la chance de connaître le revirement, qui à sa grande surprise s’était incarné en cette insondable qui dissimulait actuellement ses Lunes et qui sortait des mélodies si singulières. Il avait évidemment conscience de ce qu’une perspective extérieure pouvait signifier, mais la croirait parler d’une magie distincte de celle que lui connaissait. Y aurait-il plusieurs ? S’était-il évertué à vouloir dompter une étrangère, s’était-il tout simplement trompé de magie parmi les magies ? Elle détient ce qu’il lui manque : le naturel dans l’approche. Jouer sa propre magie ; il n’avait encore jamais songé en ces termes. Le concept est encore à préciser mais se dessine tout doucement ; et il compte déjà inconsciemment déjà sur elle pour lui montrer la voie.

Repliée, elle paraîtrait s’être retirée ailleurs, mais son renfermement d’apparence ne rompt la réceptivité car sa voix traverse les barrières manuelles. Le regard figé de stupeur, ses Perles-de-Nótt ne font aucun mouvement circulaire ni de côté, mais maintenues immobiles fouillent sur une autre dimension, galopent sur une ligne temporelle. Le diamètre de ses pupilles évolue au fil des avancées et retours opérés le long de ses pensées et paroles ; confirmant qu’il n’a rien verbalisé de sa fascination pour la lutherie. A-t-il parlé en suite si naturelle de ses pensées qu’elle aurait compris ? À moins que le rapprochement des baguettes et des instruments ne soit une évidence si universelle que le premier sorcier venu ferait la comparaison d’instinct, sans y avoir réfléchi. Bien que vivant dans un environnement où la moitié de la jeune population avait une vue défaillante, Hjúki demeurait un ignorant des domaines de l’ophtalmologie et de l’optique ; et l’allusion aux verres correcteurs l’intrigua d’abord. Un détail des cours d’Astronomie lui revint alors ; lorsqu’il fallait partager un télescope avec un binôme n’ayant pas exactement la même vue, les réglages nécessitaient parfois des réajustements de l’un à l’autre. S’il avait suivi une scolarité moldue, il aurait su que de pareils combats étaient livrés autour des microscopes. Sans doute était-ce aussi un art de précision et d’adaptation minutieuse.

La brusque fermeture du voile coupa court à la continuité de ses pensées et sa concentration se focalisa sur la Silhouette à ses côtés en proie à quelque force invisible l’aspirant, l’engloutissant plus loin encore que la distance que ses gestes avaient commencé à instaurer. Elle tue ses contours. Du point de vue du jeune homme, le phénomène était à la fois magnétique et terrifiant. S’y rattachant et s’y reconnaissant partiellement ; mais craignant l’inéluctable progression comprise. Les tremblements détruisent toute définition, rendent insaisissable. Ébranlé, vacillant, d’inédits sillons à enfoncer. Il ne peut pas la toucher ; le rejet de son grain serait entièrement légitime. Incomparables. Poudlard avait généré en lui amertume et abandon, lui avait fait croire que l’impossible ou l’insoluble existait bel et bien, mais n’avait pas touché à son intégrité. C’était exactement la limite qu’il sentait franchie en la Déferlante. *Qu’est-ce qui fait mal ?* Sa voix mentale avait débité ces syllabes avec une féroce vélocité. Elle avait été déchirée, à lui de montrer qu’il ne créerait pas de nouvelles béances. Sa magie empathique est trop imprévisible et il n’a même pas le droit d’en faire usage. Là, il aimerait seulement absorber et protéger sa peine. Qu’elle sache. Chuchotis.


« Atlas, tu n’es pas seule. »

20 mai 2021, 23:40
 Ramée  LunÆnu⅃
Résistance. Depuis que les gouttes de cristal s’étaient mises à glisser sur sa peau, depuis que sa capacité à les retenir avait déclaré forfait ; la résistance avait été transférée sur sa respiration qui avait perdu son entièreté. En hoquets anarchiques qui avaient pris possession de son corps, ses tentatives de reprendre proprement son souffle s’avéraient infructueuses. Cet effondrement ne lui ressemblait pas, elle avait appris à les endiguer depuis si longtemps. À se maîtriser avec poigne de sorte que jamais plus d’une seule perle d’émotion n’affleure au coin de ses yeux. Une limite qu’elle s’était autorisée dès qu’elle sentait la moiteur, la chaleur annonciatrice au niveau du visage, la pression avant l’inévitable humidification. Fermer les paupières, laissant le surplus s’échapper au niveau de la ligne. Puis serrer très fort, appuyer avec fermeté avant de relâcher pour tout ralentir. Laisser l’air abraser la gorge nouée. Incliner la tête pour défier la gravité et faire sécher l’afflux aqueux malvenu, le ravaler. Pourquoi le sourire se choisit-il et pas les larmes ? Elle craint fortement les secondes, car elle sait que rarement le souris lui échappera sans qu’elle n’ait la mainmise. Elle n’est même pas seule. L’expressivité a-t-elle seulement quelque utilité en solitaire ? Quitte à craquer, elle aurait aimé que cela arrive à l’abri des regards, en particulier de celui qu’elle venait à peine de rencontrer et qu’elle ne se sentait pas d’affronter.

Dans la plupart des livres que l’adolescente avait parcourus, ce genre de scènes finissait souvent sur des confidences, des confessions menant à la consolation. Les protagonistes fortuitement ont des vécus qui résonnent en écho. Ils se racontent des histoires ou anecdotes de vie sur le raffermissement qu’offrent même les plus dures expériences. Invoquent des principes nietzschéens dans le style d’un ‘ce qui ne tue pas rend plus fort’. Faut-il ainsi excuser les horreurs qui se perpétuent à la chaîne en ce Monde ? Sinon, l’enfant en détresse est encore plus enfoncé pour faire durer sa ligne narratrice, en attendant l’élément réparateur.

Elle savait que rien de tout cela n’arriverait avec cet étranger à qui elle n’allait certainement pas déballer ce que son cœur pouvait bien porter de reliefs. Il aurait fallu d’abord qu’elle soit capable de s’identifier aux héros de ces scènes pour que quoique ce soit d’analogue se produise. Elle ne fonctionnait pas comme eux. Elle n’avait pas besoin qu’un type surgisse de nulle part pour… Lèvres traîtresses qui ont parlé. Elle n’avait pas besoin que lui la guérisse. Seulement d’être convaincue qu’il valait la peine qu’elle le réconcilie avec l’énergie en laquelle il ne fait pas confiance ; s’il est bien en mesure de lui apprendre à ériger de nouvelles résistances. En demander tout en montrant la chute de l’une d’entre elles... ce qu’elle était misérable. Une partie d’elle semblait ne pas avoir son âge, être bloquée des années en arrière. Parfois, elle avait même l’impression d’avoir aussi peu d’expériences que la gamine qu’elle avait été. Des boucliers, c’est tout ce qu’elle attend de lui. Elle n’a pas à poser des mots sur ceux du passé, et les maux à venir viendront imprédictibles. Elle n’est pas prête à partager ce qu’il croit être un fardeau. Est-ce réellement un poids venu du Ciel qui l’écrase ? Plutôt un tiraillement. Quand elle est arrachée à sa propre personne. Non poussée, tirée. D’où une re-délimitation de ses contours plus qu’essentielle.

Toute la Silhouette se rigidifie. Le buste se redresse, les mains se détachent, la nuque droite n’amorce aucun pivotement en direction de la présence en périphérie. Ses index tendus avancent vers les points où la brûlure est la plus intense sur ses joues, asymétriques selon la volonté des coulures inégales. Tous deux ont atteint la bordure perlée des trajectoires de ses petits lits de larmes. Verrouillage. Mouvement. Ils glissent vers le haut, récoltent la ligne en ruissellement sur l’ongle en effectuant le chemin inverse, jusqu’à masser l’eau au recoin de son origine. Torsion. Désormais, ce sont ses doigts qui sont humides.


« Une princesse a été bannie du royaume pour avoir dit aimer son père le souverain comme le sel et non comme quelque riche apparat de la noblesse, contrairement à ses sœurs. Jusqu’à ce qu’une pénurie de sel fasse réaliser à quel point cet élément à première vue risible était primordial. »

Les frères Grimm, d’un inébranlable secours. La fin heureuse est malheureusement une notion propre aux Contes, non à ce qu’elle avait constaté de la réalité.

« Cela ne me donne pas le droit de t’imposer de charger ton royaume de mon sel. »

Car tel est le goût des larmes, ainsi qu’il est su universellement.


L’air se parait de courbes déroutantes, le souffle de Hjúki s’étant réduit à un filet extrêmement mince et ténu comme passé à l’entonnoir de l’angoisse et de l’incertitude, son visage tendu jusqu’au nez dont les narines s’étaient resserrées. Face à ces traits précis mais de moindre puissance se confrontait la chaos d’une respiration par à-coups qui tantôt avalait, tantôt expulsait en excès ; parfois suffoquait du manque de renouvellement, parfois vomissait l’indécent excédant. *… pas l’habitude ?* Cette pensée confuse flotta quelques instants comme pour essayer d’expliquer le phénomène qui s’était emparé d’elle. S’autorisant à laisser le débordement de ses Vagues les plus puissantes sortir hors de lui par les larmes, si cela pouvait éviter de plus vicieuses échappées, il n’arrivait pas à ce point d’étouffement auquel il assistait. Se faisait-elle tuer ses Contours régulièrement ? Avait-elle déjà été ébranlée de la sorte, ne devenant qu’une forme floue, intouchable, imperceptible ? Soustraite à tous, elle-même comprise ? Ou venait-elle seulement de perdre de pied pour la première fois, en inédit, expliquant la perte de contrôle exacerbée au possible ? Des hypothèses à valdingue n’établiraient pas de diagnostic fiable de la situation. Son tuteur avait été ôté juste avant la pire rafale de vent, et elle ployait comme elle ne l’aurait pas dû. Telle était l’image qui s’établissait avec une relative clarté alors que son esprit essayait de construire du sens autour de cette chute.

Il n’était guère habile à redresser, restaurer, rétablir. Son chuchotis était sûrement aussi utile – soit inutile – qu’une intervention de chœur de tragédie antique. L’héroïne produit un monologue vibrant, expose des déchirements. Prise au piège elle déterre des émotions, des intentions, des réactions d’extrêmes intensité et violence. Et tout ce que le chœur trouvait à dire, c’était que d’autres héroïnes avaient sûrement traversé pareils tourments. Qu’elle n’était pas seule. Pas la seule non plus à se faire commenter ses actions par un groupe passif mais ne se retenant pas de juger. Il était sacrément indélicat. Un spectateur réfléchissant sans toutefois lever le petit doigt.

Agir. Voilà un verbe qui ne signifiait pas grand-chose, ou trop pour prétendre le comprendre d’une traite. Comme plonger le bras au sein d’une cavité qui va bien au-delà de la distance qu’il peut atteindre selon toutes les orientations articulaires imaginables, contribuant à l’exploration jusqu’aux extrêmes bouts des doigts. Contemplant ces derniers avec concentration, il se demande quel est le geste approprié. Des possibilités par milliers existent. Des mains des langues naissent, des mains des voix se déploient et des systèmes de production du son de toutes les complexités sont activés. Elles sont puissantes. Puissance qui n’est qu’au stade du potentiel tant que la juste voie de sortie ou d’expression n’a pas été trouvée. De quoi Niobé a-t-elle besoin, dès lors que le chagrin l’a déjà pétrifiée ? Lui rendre la vie est-il seulement envisageable ? Cela se saurait, si de tout un chacun l’étincelle vibrante se créait et s’insufflait dans un processus quasiment divin de genèse. Il n’était pas un Coppélius.

Le ballet manuel initié a prise sur l’adolescent qui range de côté ses préoccupations pour laisser ses Perles-de-Nótt dériver, glissant selon le magnétisme des doigts clairs et fins qui se réagencent nouvellement autour du visage. Il y a une élégance, et surtout une délicatesse manifeste en ces mouvements. Comme si avec elle le mal par le tranchant n’était. La pire souffrance venait de la caresse de la plume sur la peau. Au fil du tracé, il croyait capturer le sens du dernier mot qu’elle avait prononcé. Les coups n’avaient pas été effilés. Elle ne ferait ni ne sentirait pas le mal au sens commun. Le rejet des larmes était évident, mais elle n’avait pas cherché à zigouiller ses yeux ni à se griffer sauvagement les joues. Seulement un doigt, précis et incisif. Il percevait de surcroît les sources de ses doutes sur l’existence. Les fortes pressions, les impressions qui gravaient ne devaient pas lui être familières. Sa légèreté et sa douceur étaient la pire des pesanteurs. Le leurre de la pointe.

Elle avait raison. Atlas ne partage pas. Si la substitution avait été possible la charge était trop indissociable et impossible à découper en fragments. Deux mers cherchant à s’échanger leur sel risqueraient de perdre la nature qui les caractérise ; ou alors par ce transfert s’équilibreraient. Les cieux mesurées ou quelque chose du genre… il n’était plus trop sûr.


« À moins que mon royaume n’attende le retour de la princesse de sel ? »

Non, il ne pouvait pas mentionner une reprise de cet épisode final sans précédents. Surtout, il ne souhaitait nullement la forcer à confier plus qu’elle ne le voulait bien.

« Peut-être… d’abord les visites diplomatiques inter-royaumes. Nous aurons le temps de voir quelles ressources peuvent traverser les frontières sans conflit. S’il n’est pas le temps pour le sel, soit. »

Ils avaient déjà à s’offrir sans empiètement. Le jour où ils s’intéresseraient à la délicate question de leurs salinités n’était pas encore venu.

21 mai 2021, 17:30
 Ramée  LunÆnu⅃
La chaleur ambiante contribuera à l’évaporation du liquide, créant une couche de sel dont elle devra libérer sa peau pour en ôter les tiraillements. Ces gouttes ne disparaissent entières mais laissent des traces derrière elles ; les effacer provoquerait un bref rappel de leur émergence. Comme une peinture invisible, chaque zone effleurée gardait marque du contact. Plus tard, pas devant lui, elle en avait déjà absorbé une partie et préférait éviter quelque implication imprévisible car ne venant pas d’elle. L’esprit pesant, elle n’arrivait pas très bien à se rappeler l’utilité des larmes en magie. Selon qu’elles soient provoquées par les émotions ou par réflexe en réaction à quelque poussière, fumée ou autre particule ; leur composition et donc leurs propriétés variaient. Si quelques réminiscences d’usage dans la fiction lui revenaient, elle n’arrivait à retrouver cet ingrédient parmi les Potions qu’elle avait déjà préparées. Son père spécialiste en cet art et prompt aux expérimentations trouverait-il qu’en faire d’intéressant ? Jamais il n’aurait eu l’idée de prendre quoique ce soit de sa fille sans lui demander, pas même des cheveux, mais elle pourrait lui offrir quelques-unes de ses larmes un jour. Ou le questionner sur ce qu’il avait déjà pu tenter de confectionner avec les siennes. Sans doute n’était-il pas à espérer des vertus aussi impressionnantes que celles du Phénix pures ne nécessitant pas même d’être transformées.

Jamais telle idée ne s’était manifestée en elle, elle ne transportait rien qui lui permette de l’accomplir. Un flash l’atteignit, renforçant d’autant plus l’envie de l’accomplir. Des souvenirs se pleurent. Elle ignorait comment exactement les décharger de telle manière, mais cela du moins impliquait que son geste ne serait un inédit, avait des raisons de se montrer. Le pudique retrait proposé par l’adolescent lui convenait, une alliance progressive, en rien foudroyante. La première visite avait été plutôt fructueuse dans la découverte de leurs atouts respectifs, restait à préciser les termes de l’accord, leur mise en application. Pas d’attachement précipité ; pas de fusion hâtive des royaumes. L’échange est possible sans l’union forcée, serait-elle la princesse de sel, bien qu’elle en doutât.


« Tu aurais une fiole ? »


Attribuer un goût ou une saveur à des situations était une pratique dont il avait conscience sans n’avoir vraiment eu le besoin personnel de l’appliquer. Comment ces jugements sauraient-ils être universels alors que les papilles gustatives réagissaient à leur manière d’un palais à l’autre ? L’amertume d’une expérience porte une charge majoritairement négative ; alors que le cacao et le café sont extrêmement prisés. Sont-ce leurs arômes qui font toute la différence et les rendent consommables avec plaisir ? La vie n’a-t-elle point de subtils arômes rehaussant son amertume ? Le mielleux et le doucereux excitent des frissons dans l’échine par l’impression d’une suavité trompeuse alors que ce nectar sucré ne suscite telle méfiance. Le sel comporte la dualité entre son côté rêche à corrosif qu’il partage avec le sucre et ses qualités lui ayant valu le surnom d’or blanc, il avait été salaire. Le sel sur la plaie était malvenu, le sel de la vie était bienvenu. Tout comme le piment et d’autres épices. L’acidité enfin qui dans la qualification était péjorative ; mais qu’il goûtait fort à titre personnel. Il pourrait boire certains vinaigres de fruit à la cuiller, il avait fallu qu’il reçoive des mises en garde effrayantes des risques pour ne pas en abuser. Ce qui ne l’empêchait pas d’être plus qu’enclin à inverser les proportions d’huile et de vinaigre si on lui laissait les bouteilles en main. Pourtant, nul n’aimait subir l’acidité d’autrui.

Qualifier par le goût au sens commun alors que ce ne correspondait pas à ses préférences sonnait en somme très étrangement. Il connaissait bien ce conte revalorisant le sel, mais qui en réalité aurait pu s’appliquer à tant d’autres ressources qui finissent par être considérées comme acquises ; devant passer de l’abondance à la rareté pour en saisir à nouveau la valeur. Son sel rongera-t-il ou égaiera-t-il sa vie ? L’adolescent ne pouvait que juger des saveurs tangibles que ses capteurs sensoriels traitaient au fil des bouchées d’air partagé qu’il avalait. Paraissant déjà dévier pour ne pas s’appesantir sur les grains versatiles, elle sollicita une fiole, objet qu’il emmenait souvent en nombre sur soi. Sa médiocre analyse des faits ne lui permit pas de présager tout de suite ce qu’elle en ferait, mais il n’avait pas de réel prétexte pour lui refuser cet emprunt. Le retour était presque assuré. Eux, légats à légataires de leurs royaumes respectifs, se rencontreraient à nouveau.

Tirant de ses rangements extensibles un coffret, il attrapa un contenant vide avant de glisser, hésitant, les doigts vers l’un ou l’autre des compartiments, une révélation progressive germant parmi ses pensées. Il commençait à comprendre les intentions qui sous-tendaient la demande d’une fiole, tenant désormais entre ses mains d’une part celle intacte et d’autre part un flacon scellé et empli d’un liquide transparent qu’il pourrait renouveler à loisir mais qui provenait sûrement d’un ailleurs pour elle. En fait, il n’avait pas idée de ses origines exactes. Pas londonienne, ils étaient tous deux étrangers en cette ville, le terrain neutre. Pas non plus irlandaise. Une tonalité singulière altérait légèrement son anglais, un peu comme le sien, sans qu’il ne parvînt à poser avec certitude le territoire en question. Il supposait seulement fortement que l’eau qu’il lui confierait serait inédite à son paysage.


« Voici. Si tu souhaites me la restituer ; pour me retrouver, celle-ci contient à sa manière mon eau saline, tirée du fleuve de ma ville. »

Quelque enchantement de localisation la guiderait-elle par ce seul extrait ?

« Corrib. »

N’aurait-pas plutôt dû lui proposer de la retrouver en son domaine, où qu’il soit ? Une intuition lui faisait pressentir une triste possibilité partagée… elle aurait parfaitement pu perdre l’accès à la terre de ses origines hors des îles Britanniques. Les souvenirs de son séjour en Allemagne l’été dernier demeuraient, mais il ne pourrait sûrement pas y retourner sereinement avant un bon moment. Évidemment, ni lui ni Opa n’auraient pu prévoir que c’était l’un des derniers voyages avant que le contexte politique ne soit à feu et à sang sur l’île principale, la leur étant relativement épargnée. Juste avant de se détourner – pour lui permettre d’œuvrer dans l’intimité si elle en éprouvait le besoin – l’inhabituelle envie de se présenter le retint encore.

« Hjúki, emissary von dem Mond.I »
Une exigence bien trop précise qu’elle venait d’imposer là. Il était logique que la plupart des étudiants de magie ne se promènent pas en permanence avec ces précieux contenants, parfois renforcées d’une protection enchantée pour accueillir au mieux des ingrédients vulnérables dont les propriétés devaient être conservées assez longuement pour ne pas être contraint à une trop fréquente consommation. Elle-même n’en avait pas, contrairement à Ulysse qui récoltait tout élément susceptible de dévoiler un pouvoir nouveau dans une mixture magique. Grandir avec un père qui en avait systématiquement sur lui avait contribué à ancrer ce réflexe d’en demander spontanément, alors que la plupart ne s’en encombrait nullement. La petite Swan faillit se raviser et retirer sa requête pour ne l’importuner ni le piéger comme le serait un passant à qui l’on demanderait le chemin sans qu’il ne connaisse assez le quartier pour répondre mais souhaitant tout de même aider en s’impliquant à son tour dans une recherche qui n’était premièrement pas la sienne. Elle fut néanmoins coupée par l’apparition d’un objet dont elle n’aurait soupçonné l’existence, camouflé par un sort distordant l’espace. Une grimace fugitive passa sur ses traits, y voyant la main de l’illusion trop apte à se camoufler.

Fermant ses petites mains sur les flacons, elle écoutait les explications concernant l’apparition de la seconde qu’elle n’avait pas mentionnée ; passant de l’étonnement à l’intérêt en comprenant la signification de cet échantillon. Elle ne pourrait lui faire pareille offrande, les voyages maritimes ayant presque toujours été son existence. France et Albion étaient ses terres, ses eaux. Albion jusqu’à ce que les frictions internationales s’aplanissent enfin, le coup d’État était encore tout jeune, le passage des frontières soumis à contraintes. La famille Swan n’avait pas encore navigué autour de ce fleuve, mais elle sentait que c’étaient des indications d’orientation qu’elle suggérera sûrement avant la rentrée. Ses Perles d’Argent se voilèrent de curiosité et d’intrigue aux ultimes mots annonçant son égide. Quelques ‘plic, ploc’ de clepsydre tombèrent avant qu’elle ne réponde, recueillant d’abord l’eau saline qui était encore sur son visage et qu’elle pourrait revendiquer. Ainsi venaient-ils du même royaume. La promesse de prochaines visites fascinantes.


« Phœbe, emmisary de la Lune.I »
I : répliques en VO pour faire ressortir l’emploi de leurs secondes langues respectives à la fin au lieu du ‘from the moon’ qui aurait été attendu.