L'art de cravater

Mi-Mars 2046
Couloirs, avec @Damian Temple


Edwin n'était pas quelqu'un de particulièrement soigné. Il se fichait pas mal de son apparence et piochait la plupart du temps des vêtements au hasard dans son placard quand il n'avait pas à mettre son uniforme et, quand il le mettait, les premiers boutons de sa chemise se retrouvaient inévitablement ouverts et sa cravate mise de travers. Il n'était pas un modèle et même si on lui avait souvent répété de faire bonne impression en s'habillant correctement, il avait toujours été ennuyé à l'idée d'écouter les conseils. C'était lui, son style représentait parfaitement son caractère. Je m'en foutiste et confortable. Se soigner plus que nécessaire n'aurait eu comme effet que de le faire se sentir mal dans sa peau. La plupart du temps, il ne pouvait même pas attacher tous les boutons de ses chemises parce qu'il avait l'impression d'étouffer, mais aujourd'hui son manque de soin était bien plus flagrant qu'habituellement. Sa cravate était tombée. Certes il ne l'attachait jamais correctement mais le nœud avait toujours tenu par l'opération du saint esprit, sauf là. Le karma le laissait à nouveau dans la mouise, une cravate dans la main et un couloir à moitié vite pour qu'il la remette.

Il grommelle tout en marchant, veillant à ne pas frapper quelqu'un au passage. Passer le tissu au dessus, sur le côté, en dessous ? A moins qu'il faille d'abord retourner la cravate ? Il était certain d'avoir sur nouer les siennes à un moment donné. Son père lui avait montré comment être un jeune homme présentable, quelqu'un de posé. Et puis après il s'était remarié et avait arrêté de passer si souvent, de venir le chercher à la fin des cours pour l'emmener manger une glace. Le fossé avait été encore plus visible après son entrée à Poudlard. Edwin supposait simplement qu'il avait d'autres enfants plus intéressants que lui, et probablement moins bizarres. Il ne lui en voulait pas nécessairement, il avait juste été très déçu d'apprendre qu'il devrait partager son père avec d'autres personnes mais quand l'homme avait disparu de sa vie, ne laissant ses traces que pour Noël, Edwin s'était simplement tourné vers sa mère. Sa mère qui ne le laisserait jamais tomber, qu'il n'avait à partager avec personne, qu'il devait protéger. Il avait eu raison : il n'avait jamais dû la partager avec quelqu'un d'autre, mais aujourd'hui il la partageait avec la haine et cette chose était plus chronophage qu'une nouvelle femme et des gosses. Parfois lui venait-il à l'idée qu'il voyait tout autant sa mère que son père, même si elle était tout le temps présente, elle n'était jamais là. Elle disparaissait petit à petit et Edwin ne voulait même plus essayer de la rattraper. Il en avait marre.

Enfin bref. Un jour il avait su nouer ces satanées cravates mais c'était un savoir depuis longtemps oublié. Il frappe son pied dans le vide en claquant sa langue sur son palais quand la pièce de tissu s'enfuit à nouveau Merd-heu ! il regarde du coin de l'œil les autres personnes présentes mais elles ne s'intéressent pas à lui : tant mieux, ça lui évite de passer pour un géantissime idiot. Peut-être qu'il peut juste mettre sa cravate dans sa poche et feindre de l'avoir oublié au matin. Personne ne se souviendrait qu'il l'avait eu pendant les heures de cours, n'est-ce pas ? Et ça ne serait étrange pour personne qu'Edwin Wellhister ne soigne tellement pas sa tenue qu'il en oubliait un petit bout de tissu inutile. Au final, cette foutue cravate ne servait qu'à lui couper la respiration et lui donner l'impression que quelqu'un l'étranglait. C'était désagréable, il savait même pas comment Lili pouvait serrer la sienne comme elle le faisait.

"T'a Smaug sur son tas d'or et t'as Edwin sur son tas de rédacteurs" - Isaac Powell
Edwin Wellhister (17 ans, cinquième année)

L'art de cravater
Mi-Mars 2046
Vent du sud,
Chargé de Printemps.


Je volais aujourd'hui. Je ne sais pas vraiment comment l'exprimer, mais ce jour était un jour de joie et de beauté. Tout était facile, tout était drôle, tout était singulier. Mon afro s'était placé parfaitement aujourd'hui. J'étais habillé d'un uniforme fraichement repassé. Dans mes souliers vernis, mes pas étaient légers. J'étais beau et en bonne santé. Et la chance m'accompagnait.

Ou bien était-ce simplement le Printemps qui venait ? C'était possible aussi. Et la journée avançait sans que mon humeur ne change, pétillante, attentive, simplement heureuse. J'appréciais mes conversations, j'appréciais mes cours, j'appréciais ma pause, même mon petit déjeuner. Je n'avais même pas plongé mes pensées dans les turbides nouvelles de ce monde et du mien. Pas aujourd'hui, pas quand ma conscience est aussi immaculée. Je profitais, simplement, sans vraiment y penser.

Et au regard de mes camarades, je sentais mon humeur communicative. Les sourires se redressaient sur ma venue, et les regards trainaient sans être indiscrets. Je me sentais au top de ma forme, à échanger les sourires et les compliments, laissant dans mon sillage regards amoureux et joues rougissantes. Je vous sent lever les yeux au ciel, mais vraiment, n'appréciez vous pas ces rares moments, où tout semble en harmonie dans l'instant ? Comme une musique dont vous êtes l'auditeur et l’interprète, tout semble se poser exactement comme vous le voulez, vous protégeant quelques temps de la saleté du monde. Et cette aura, dont parle les mystiques, cette confiance absolue dans le bonheur... Je la ressentait à cet instant à l'intérieur.

Et de mon pas rebondit j'arpentais ainsi le couloir, passant d'un cours à l'autre, l’œil à l'affut de la nouveauté, de l'inédit. Et alors que je passais autour d'un groupe d'étudiant au milieu du couloir, mon regard fut happé.

Il était là, grand et dégingandé, chemise ouverte, aspect débrayé. Sa peau avait la couleur de la rage et de l'embarras, de celui qui a tenté mais échoué, plusieurs fois et est prêt à abandonner. J'avançais dans sa direction, sans m'en rendre compte. Je le vis tirer sur son cou, arracher sa cravate avec violence, et d'une rage impuissante la serrer, avant de faire mine de la mettre dans sa poche...

Oh non... Oh non non non... Chaton...

Et je me rends compte que ma main est sur la sienne, et mes yeux dans les siens. Je n'ai jamais arrêté de marcher jusqu'à être à son contact, traçant une ligne droite dans la foule jusqu'à ma destination. Et alors qu'il lève son regard sur moi, je le reconnais. On s'est déjà rencontré. Nous avons déjà discuté. Je lui souris.

"Edwin... Laisse moi faire."

Sans le quitter du regard, ma main enlève la cravate de la sienne et la passe avec l'habitude du tailleur autour de son long cou. Je m'arrête quelques secondes, considérant mon canevas. J'étudie rapidement sa carrure, mes yeux parcourant son visage, ses vêtements. Je pondére l'étoffe de la cravate, et son harmonie. Sa pomme d'Adam frémit perceptiblement alors que mes yeux passent sur son cou. Nos regards se croisent à nouveau.

"Tut." lui imposes-je paisiblement, mon index dressé entre son visage et le mien alors que mon autre main serre les deux bouts de la cravate, tirant le tissu sur l'arrière de son cou. Si il bouge, si il parle, je n'arriverais pas à faire proprement mon travail.

Et sans attendre une quelconque réponse de sa part, je commence mon œuvre. Ma main libre relève son col et l'étoffe serpentine vient se lover contre le tissu blanc. Je replace le col de mes deux index, mes yeux vérifiant à chaque instant qu'il reste docile... Immobile...

L'art de cravater
Il sursaute avec l'impression de sortir hors de sa peau quand l'autre garçon lui attrape la main. Il ne s'y attendait pas et il n'est pas sûr d'être à l'aise avec ça, et encore moins avec la façon dont l'autre le rhabille. C'est déstabilisant et il ouvre la bouche pour dire quelque chose avant de se stopper quand l'autre lève son doigt. Qu'est-ce qu'il fout, sérieusement ? Il avale sa salive avec difficulté, les yeux posés sur l'autre. Il n'arrive pas à les détourner, ça semble étrangement intime. Beaucoup trop pour qu'il ne rougisse pas, d'ailleurs. Il a l'impression que son visage est en train de brûler et il lui faut toute la persévérance du monde pour ne pas reculer et s'enfuir en courant. Il a le sentiment qu'il ne doit pas faire ça, que ce n'est pas bien. Si maman voyait ça... C'était pas bien de faire ça, ne pouvait-il pas simplement lui expliquer comment mettre sa cravate ? Il se râcle la gorge quand rester immobile devient infernal avant de poser sa main sur le poignet de l'autre pour le faire lâcher ce qu'il était en train de faire.

Qu'es'tu fais ? dit-il simplement, la voix tremblante de gêne avant de commencer à faire un pas vers l'arrière, détournant enfin finalement les yeux. Il est mal à l'aise, quelque chose tourne dans son ventre et il n'aime pas du tout cette impression d'être totalement faible, les jambes tremblantes comme si l'autre lui avait jeté un sort. Edwin n'aimait déjà pas les contacts physiques quand ce n'était pas lui qui les initiaient, alors de là à se laisser faire ? Damian avait eu ce don de le rendre gêné très rapidement après leur rencontre, Edwin se souvenait du long regard qu'il lui avait envoyé avant de rougir. Ca l'avait rendu mal à l'aise autour de lui, comme s'il devait marcher sur des œufs, comme si l'autre pourrait exploser et faire quelque chose d'inattendu à tout moment : comme ce qu'il faisait à l'instant.

Ca le rendait bizarre d'être si proche de quelqu'un, d'un garçon en plus. Parfois ça lui arrivait aussi avec des filles, mais ça ne lui faisait pas peur. Après tout, sa mère avait toujours répété qu'il finirait par se trouver une petite copine jolie et intelligente. Lui s'en était foutu, et la plupart du temps il n'y pensait pas, mais voilà, quand c'était un garçon il ne pouvait pas s'empêcher de vouloir disparaître dans le sol. Il tire sur sa chemise dans un tic angoissé. C'est... t'es trop près, éloigne-toi un peu. dit-il finalement en se mordant les lèvres, essayant de se concentrer sur sa cravate et non pas sur le visage de l'autre si proche, ou de ses mains aux doigts longs et professionnels. T'aurais juste pu m'expliquer comment faire, Damian

Il enfonce ses mains dans ses poches dans une vaine tentative de paraître à l'aise avec ce qu'il se passe. Quand Infini était si près de lui, il avait la même sensation bizarre au creux du ventre et ça ne lui plaisait pas beaucoup plus parce que quelque chose dans sa tête lui disait que c'était mal, comme sentiment. Alors avec Damian qu'il ne connaissait presque pas ? Ils s'étaient certes déjà croisés, mais juste le temps d'un voyage vers Poudlard, on ne pouvait pas dire que cela avait été réellement long, et puis il était plus resté collé à son ami qu'autre chose. C'était comme si un parfait inconnu s'accrochait à sa cravate. Ce n'était pas parce qu'en toute honnêteté, ce n'était pas un garçon qui manquait de quoique ce soit physiquement, c'était juste parce qu'il était un inconnu. Voilà, Edwin avait juste à se persuader de ça et tout irait bien. Il prend une grande respiration mais n'ose plus observer à nouveau l'autre dans les yeux.

"T'a Smaug sur son tas d'or et t'as Edwin sur son tas de rédacteurs" - Isaac Powell
Edwin Wellhister (17 ans, cinquième année)

L'art de cravater
Je m'affaire, sur son col, déliant le tissu, le plaquant proprement. Il bouge, il me déconcentre. Je remonte mes yeux vers lui, les sourcils froncés. Et alors que j'allais lui parler, il me coupe l'herbe sous le pied.

C'est... C'est trop près, éloigne-toi un peu."

Je me rends compte que je suis très proche en effet, mais ce couloir est sacrément bondé. J'éloigne mon visage cependant, tout en l'écoutant. Je ris à sa suggestion.

"Et tu as le temps pour un cours de cravatage alors que tu vas être en retard ? Edwin, voyons..."

Le ton roule, affectueux, enjôleur. Je suis trop heureux aujourd'hui pour me rendre compte de la situation. Tout ce qui m'importe à cet instant, est de lui faire le plus beau des noeuds de cravate, le parfait joyau pour son si pale cou de jeune guépard.

"Laisse moi faire, ce sera plus rapide. Et arrête de bouger, s'il te plait."

L'étoffe passe et repasse dans mes doigts agiles, ceux ci dansent, glissent sur la chemise de mon camarade. Je pointe, je retiens, je repasse, la cravate volant entre nos deux visages. Et alors que mon sourire s'illumine devant l'art de mon ouvrage, je sens un frisson dans la foule nous entourant. Je n'ai pas le temps de me rendre compte de ce qu'il se passe.

Choc, quelqu'un me rentre dans l'épaule. Mon corps se précipite contre le corps d'Edwin. Je le percute, ma main entre nos deux poitrines. Nos chaleurs entrent en contact. Nous sommes repoussés par un grand inconnu, se frayant de sa forte corpulence un chemin à travers les étudiants. Je vois de mes yeux le mur approcher. Oh non !

Choc. Ma main tendue frappe le mur, avant qu'Edwin n'arrive à son contact. Je m'arrête net, frémissant, mes yeux dans les siens, alors que mon bras subit l'ensemble de l'impact. Je souffle précipitamment, regardant du coin de l'œil le pachyderme creuser son sillon à travers nos camarades. Puis mes sens reviennent à Edwin, à sa cravate. Je sens mes joues rougir d'adrénaline alors que mes yeux retrouvent les siens. Il va bien, il semble choqué lui aussi. Nos respirations sont en harmonie dans cette tension. Je remarque notre étrange position. Impossible de finir ainsi. Je retire ma main doucement, celle ci frôlant son épaule, avant de reprendre son travail.

Je n'ai plus beaucoup de temps, mais mon ouvrage n'a pas souffert de l'incident. Je tire et enlace rapidement la fin du magnifique noeud celtique que je lui avais préparé. Reprenant contenance, je tire une dernière fois d'un coup sec sur sa cravate, avant que ma main libre ne vienne récupérer le dernier bout qui dépasse avant de le lover gentiment dans le creux de son col de chemise.

Enfin, je me recule, observant mon oeuvre. J'en suis très fier.

Reducio


D'un sourire éclatant, je reviens à la rencontre de son regard.

"Quel beau nœud de cravate, Edwin. A peine moins beau que toi..."

L'art de cravater
Il n'était pas habitué à être proche des gens, ou encore à ressentir tout ce qui se bat dans son ventre. Ses sentiments sont trop bordéliques en ce moment pour qu'il puisse leur faire confiance et, si son cœur n'a pas raison, sa tête a tort aussi. Il balance entre deux sources non fiables en attendant qu'une des deux ne se décident à revenir à la normale. Sa tête lui dit que tout ce qu'il fait est mauvais, que ce n'est pas normal. Que maman va être tellement, tellement en colère et déçue et il n'arrive pas à se défaire du plomb que ça rajoute sur ses épaules. Il essaie réellement de ne plus autant penser à elle, à être un bon fils. Il n'y arrive pas, et son cœur qui bat la chamade à chaque fois qu'il croise le regard de certains n'aide pas. Ne peut-il pas se décider à faire les choses facilement ? A ne pas balancer entre une fille et un garçon comme ça ?

Malgré tout ça, il ne peut pas s'empêcher d'écouter Damian. Il se tait et il observe. Il regarde l'autre balancer le tissu si facilement que cela semble naturel. Il observe son visage, le sourire qui nait sur ses lèvres et Edwin a l'impression de fondre à nouveau. Ce n'est pas tous les jours que quelqu'un sourit autant en sa compagnie, ou alors pas si naturellement. Les sourires viennent de ses blagues, parfois, de ses accolades. Lui est là simplement parce que l'autre est heureux et Edwin n'y est pas habitué, pas assez en tout cas pour que ça ne lui donne pas envie de l'imiter. Ou de passer ses doigts sur ses lèvres comme sur une œuvre d'art, mais c'est une autre histoire et il ne lui laisse pas le temps de se développer dans son esprit.

Et puis il lui rentre dedans et son esprit s'emballe. Il n'a le temps que de s'agripper à la chemise de l'autre des deux mains avant que son dos ne rencontre inconfortablement le mur et c'est fini pour son visage. Peut-être peut-il exploser à force de rougir. Comme une bombe exploserait au dessus d'un champ vide. Ca ne ferait pas beaucoup de dégâts, en tout cas il ne pense pas. La situation est simplement trop intime. Comme dans les films où deux inconnus se tombent dessus pour s'embrasser avec douceur. Edwin ne peut pas empêcher son cerveau de faire un parallèle avec tous les films que sa mère regardait le week-end et ça manque de lui faire tourner de l'œil. Parce qu'il est collé au mur, et que dans une situation comme ça où l'autre le tient par la cravate, il ne peut pas s'enfuir sans le bousculer. Et il n'en a pas envie, il apprécie Damian mais si il penchait la tête de quelques centimètres, il fuirait rapidement. Ou pas. Il n'en sait rien et ça le perd. Heureusement, l'autre s'éloigne jusqu'à ce que ce soit moins bizarre et Edwin arrive à respirer un peu mieux même s'il ne perd pas sa couleur. Il fini par lâcher la chemise de l'autre quand il se rend compte que ses mains la serrent toujours à lui en blanchir les phalanges. Il observe avec surprise son col quand l'autre s'éloigne avant d'échapper tout bêtement : Je saurais jamais le refaire comme ça moi

Il enregistre en retard le compliment et se frotte le visage avec sa manche comme il le fait si souvent quand il se sent gêné. Merci de m'avoir fait ma cravate il évite les derniers mots de l'autre comme un chat évite l'eau, incapable de supporter son regard et le grand sourire qu'il lui envoie. C'est gentil, j't'apprendrais un truc en échange... à bricoler un truc ou à courir, je sais pas, un truc. C'est promis !

"T'a Smaug sur son tas d'or et t'as Edwin sur son tas de rédacteurs" - Isaac Powell
Edwin Wellhister (17 ans, cinquième année)