– Entornadé !
Été 2046
Libéré ou détourné ? Délivrance ou renoncement ? Quelques jours seulement s’étaient écoulés depuis qu’il n’avait plus accès à ce mince cylindre de bois et la sensation qui s’était emparée de lui était incomparable à tout ce qu’il avait éprouvé jusqu’alors. La fois où il s’en était départi temporairement, quelques années plus tôt, c’était avec la quasi-certitude de le retrouver aussitôt après. Il y croyait encore, était alors habité de ce besoin voire de cet espoir d’être convaincu. À présent, il se jetait en un terrain parfaitement inconnu. Le moment d’une réunion était lointain, trop pour qu’il soit décelable dans ses prospectives. Il n’y était pas parvenu, la connexion était trop ténue pour qu’elle vaille la peine d’être conservée ; le plus sage avait été de s’en éloigner. Pour mieux revenir ? Pour s’installer définitivement sur de nouveaux rails ? Au Dédale, à la Croisée ; ne pas se retourner ni chercher à voir au travers des haies ce que les voies inexplorées ne dévoilent plus. C’est lui qui s’était fourvoyé, pas elle. Il faut lui écrire. Qu’elle sache qu’il ne lui a pas fait perdre de temps, qu’elle sache que ces apprentissages lui ont ouvert tellement de méandres. Qu’il ne sera toutefois pas capable de se forcer à continuer où des courants contraires le repoussent continuellement. Glissant la plume de Cygne qui lui provenait d’elle entre les doigts, le jeune Anastase disposa quelques papyrus pour recueillir sa confidence, ses confessions ; ce qui courra de son esprit à la pointe.
Apaisé. Il ne peut pas s’être trompé, il fait confiance aux circonvolutions de son Dédale, qu’elles l’emmènent au point non-retour ou le reconduisent à la jonction. Il ne sera pas emporté par le tourbillon ; s’étant saisi des rênes il invoque en personne et spontanément la Tornade pour le porter en un autre monde. Répondant enfin aux interrogations de Opa sur la disparition de sa baguette, il confirme juste après avoir vu sa missive partir.Ma chère Sœur-de-Lune,
Je t’ai confié un objet au retour, te priant de ne le tirer de l’étui qu’une fois hors de portée. Te voir constater l’écho de notre première rencontre, ressentir peut-être même l’impression que tout le temps écoulé depuis se serait évaporé, que toute notre évolution mutuelle aurait été vaine… Non, nous imposer cela aurait été beaucoup trop ébranlant et je ne pouvais pas risquer faillir. Ce don est primordial pour me permettre d’avancer. Je suis arrivé à bout de Poudlard, je suis majeur et désormais en droit de disposer de ma baguette comme bon il me semble ; tandis que le Conseil a confisqué la tienne, privation relative sur une étudiante comme toi qui n’est plus soumise à la Trace. Je te confie la mienne. Tu m’as beaucoup appris sur cet instrument, tu m’as initié à une écoute unique. Grâce à toi et par toi j’ai transmuté une partie de mon énergie en mélodies quand tout était alors discordes. Pourtant, éternel insatisfait, cela n’a pas suffi. Je quête une Harmonie plus vaste encore, un épanouissement que je n’ai toujours pas atteint. Je veux me débarrasser du goût de l’âcreté et de l’amertume qui s’est installé dans ma bouche et j’ai laissé prendre racine depuis trop longtemps ; m’y accoutumant et m’auto-privant des douceurs. Ne cessant de me persuader que ça ira mieux au terme d’une épreuve ou de l’autre, l’achèvement d’une ère ne représente-t-elle pas le moment opportun pour actionner le levier ?
En recevant la lettre d’admission au château, je m’étais demandé si ma propension à l’épuisement plus marquée que mes semblables m’empêcherait d’être sorcier, si pour mériter ce titre il fallait être plus vif, plus énergique que je ne le serai jamais sur le long terme. Je ne suis capable que de pics d’acuité espacés d’intervalles de répit et régénération. Mes flux étaient cependant si brouillons que je m’étais persuadé que les enseignements recèleraient des clefs et ai sauté le pas. En somme tu étais la seule clef que je requérais, et même la Clef de voûte. Mes échappées incontrôlées ne sont plus que de l’ordre du souvenir, je peux les maîtriser et au besoin les diriger intentionnellement ; parce que tu as su me faire entendre le chant de ma magie. Je n’en demandais guère plus.
Lorsque je lisais Alice, Dorothée ou Wendy ; je m’imaginais que ces Contes tendaient à montrer que nous n’avions notre place que dans notre monde d’origine, qu’une intrusion dans un autre univers ne pouvait qu’être temporaire, axée sur le besoin du retour, vectrice parfois de dégâts. Alice est si mal adaptée au Pays des Merveilles qu’elle y détruit tout, Dorothée brise la porcelaine vivante au prétexte qu’elle est fragile. Aussi, elles ne comprennent pas les subtilités d’un monde nouveau qu’elles contemplent sous le prisme de la curiosité. Et si c’était le monde d’où je viens que je trouvais curieux ? Le magicien d’Oz venait de la même contrée que Dorothée mais y est demeuré ; parfois dans un groupe quelques membres de l’expédition préfèrent ne pas poursuivre et s’établir à l’escale. Comme si, en somme, la place de certains les attendait bien ailleurs qu’auprès de leur source supposée. Il arrive que le retour ait seulement besoin d’être différé. Ulysse s’est attardé sept ans à Ogygie auprès de Calypso. Peut-être n’était-il pas encore prêt pour Ithaque ?
Mon Pays des Merveilles, mon Oz, mon Pays Imaginaire ; c’est la Coupole. Et si j’étais de ceux qui y trouveraient une place sans saccager ? Serait-ce mon Ogygie, un arrêt non définitif, l’heure n’est du moins pas à la poursuite dans le système sorcier. À Poudlard j’ai bien assez suffoqué. Rongé, vidé ; il m’est temps d’apprendre à respirer pleinement, ce qui ne me sera possible en un cursus magique standard. Je titube, il me faut reprendre pied. Si je ne suis pas un sorcier selon les standards des structures académiques, qu’importe que je ne sois pas non plus un moldu ? Le décalage y sera sûrement même plus facile à vivre.
Tant que cela ne m’inflige pas un renoncement. Ainsi devais-je trouver et déterminer ma place. Je ne renonce pas à la magie et trace une voie indépendante des formations officielles. Ce n’est pas ce cadre trop rigide qui me comblera et m’abreuva. Ce n’est pas à moi de me déverser en liqueur, en suc de ma propre essence vers la coupe déjà sculptée d’un établissement ; mais aux savoirs de couler en l’avide réceptacle. Si ton père y concède, je serai honoré d’être l’apprenti du chercheur potioniste qu’il est.
Nul besoin de baguette pour composer les subtils mélanges aux myriades de propriétés. Tu es devenue la gardienne de la mienne. Qu’elle dirige tes plus belles Symphonies, je ne doute pas qu’en tes veines pulseront cet été bien des chants qui seront heureux d’avoir cette voie de sortie pour résonner. Quant à moi, je me lance à la recherche d’un nouvel instrument. Je ne sais pas encore lequel, je brûlais d’envie d’en approcher depuis une éternité ; l’inaccessible d’hier est à la portée de demain. Je compte m’inscrire dans un conservatoire à la rentrée bénéficier d’enseignements que seule la Coupole m’offrira, et choisirai sûrement l’un des cursus universitaires dont j’avais reçu l’admission à la mi-printemps. Nous nous reverrons sans doute bientôt, une lettre ne peut contenir tout ce qui serait à exprimer.
Affection
« Elle est entre d’excellentes mains. »
– Entornadé !
Par le voyage il s’était égaré. Ce n’était la juste trajectoire et il aurait dû le sentir au lieu de continuer à s’enfoncer obstinément dans les écueils qui ne pourraient qu’écorcher sa coque et en rien l’épargner. Combien d’obstacles t’infligeras-tu encore ? Il est de retour dans ses terres. Vraiment ? Il s’est toujours raccroché à ses racines allemandes, à Opa. Enfant, il était passé par plusieurs lectures de l’Edda pour s’imprégner de ces pans de culture germano-nordique ; avait assisté plus tard à la relecture par Wagner dans la ville-même de Bayreuth, foulant par la même occasion le pays d’où son aïeul venait, auquel il se sentait de quelque manière lié. Pourtant, s’expatrier en Allemagne dès la rentrée prochaine paraissait un projet fort délicat à mettre en œuvre en raison des luttes intestines qui avaient ravagé les rapports internationaux de la communauté magique. La paix, quel concept éculé. Restait… son autre moitié. Celle envers laquelle il était autant attaché que mu d’une volonté d’ignorance. Car celui qui aurait dû lui transmettre cette partie de son identité s’était échappé depuis trop longtemps ; et son jeune esprit n’avait su prendre le recul nécessaire pour l’aborder indépendamment et sereinement. Plus jeune, il risquait de chercher l’ascendant qu’il n’avait pas au travers des lignes abordant l’histoire et la mythologie de son île. C’est pourquoi Hjúki s’en était détaché, se trouvant étrangement peu au fait de sa propre culture paternelle.
L’Irlande pouvait certes représenter un chez-soi ; mais par les paysages, par la charge et les embruns transportés par les vents, par la texture du sol et de la terre lorsqu’il y enfonçait ses pas. Par Opa. Si ce dernier l’avait attendu en quelque autre territoire, s’y sentirait-il sa place ? Toujours est-il que lorsqu’il était arraché puis attaché en la terre d’Écosse, il avait certitude que ces lieux ne lui étaient en rien destinés. C’était un intra- au sein-même de l’intra-Monde ; plus que jamais scellé au monde extérieur. Qui se déplace à la rencontre de nouvelles contrées et s’y établit pour quelques années s’imprègne des coutumes, de l’état d’esprit ; apprend de sa terre d’accueil. Le château était pourtant si hermétiquement isolé qu’il ne s’était en rien initié aux façons écossaises ; un séjour des plus infructueux. De quel ridicule se couvrirait-il si en échangeant avec quelque autochtone il confessait son ignorance sur le pays où il avait résidé sept années académiques ? Poudlard était un non-lieu, dépourvu de racines tangibles, dont l’identité culturelle se modulait au fil des hôtes. Ou bien un lieu à part entière, d’engrenages si idoines que certains passent le processus de naturalisation tandis qu’une part des réfugiés se retrouve refoulée.
Aucun doute, le jeune Anastase n’a pas obtenu la nationalité poudlarienne, il a filé ces années en pur étranger ; se raccrochant au seul espace où il se fondait sans rejet pendant les vacances. Approchant les étagères chargées de la bibliothèque, l’adolescent se posa en glissant avec lenteur sur chacun des titres. La plupart lui étaient familiers, le contenu en avait déjà été parcouru. Il n’empêchait qu’une section entière revêtait toujours le masque de l’inconnu. Chose toute naturelle, considérant qu’il avait pris soin de la sauter à chaque passage, s’asseyant sagement derrière sa barrière de refus ; percevant bien son manque de maturité pour s’y plonger convenablement. Savoir d’où cette collection provenait était aussi au motif au rebutement éprouvé. Il ne voulait pas devoir cette découverte à quelqu’un qui l’avait dépossédé d’un fragment de sa source, avait de quelque sorte contribué à un temporaire tarissement. Saisissant de ses doigts le Cycle principal qui l’attendait patiemment depuis des années entre ses semblables, il le posa adroitement devant lui ; l’une de ses mains tenant le bas et l’autre la côte de sorte qu’il couvre le buste. Se tournant vers Opa, il fit enfin sa déclaration.
« Je vais demeurer un peu en ma patrie, chercher à comprendre quelle part de mes origines ai-je laissé ici. Celles qui sont en moi, non qui me seraient acquises de quelque étranger. Je suis prêt à m’apprendre de cette perspective. »
L’Irlande pouvait certes représenter un chez-soi ; mais par les paysages, par la charge et les embruns transportés par les vents, par la texture du sol et de la terre lorsqu’il y enfonçait ses pas. Par Opa. Si ce dernier l’avait attendu en quelque autre territoire, s’y sentirait-il sa place ? Toujours est-il que lorsqu’il était arraché puis attaché en la terre d’Écosse, il avait certitude que ces lieux ne lui étaient en rien destinés. C’était un intra- au sein-même de l’intra-Monde ; plus que jamais scellé au monde extérieur. Qui se déplace à la rencontre de nouvelles contrées et s’y établit pour quelques années s’imprègne des coutumes, de l’état d’esprit ; apprend de sa terre d’accueil. Le château était pourtant si hermétiquement isolé qu’il ne s’était en rien initié aux façons écossaises ; un séjour des plus infructueux. De quel ridicule se couvrirait-il si en échangeant avec quelque autochtone il confessait son ignorance sur le pays où il avait résidé sept années académiques ? Poudlard était un non-lieu, dépourvu de racines tangibles, dont l’identité culturelle se modulait au fil des hôtes. Ou bien un lieu à part entière, d’engrenages si idoines que certains passent le processus de naturalisation tandis qu’une part des réfugiés se retrouve refoulée.
Aucun doute, le jeune Anastase n’a pas obtenu la nationalité poudlarienne, il a filé ces années en pur étranger ; se raccrochant au seul espace où il se fondait sans rejet pendant les vacances. Approchant les étagères chargées de la bibliothèque, l’adolescent se posa en glissant avec lenteur sur chacun des titres. La plupart lui étaient familiers, le contenu en avait déjà été parcouru. Il n’empêchait qu’une section entière revêtait toujours le masque de l’inconnu. Chose toute naturelle, considérant qu’il avait pris soin de la sauter à chaque passage, s’asseyant sagement derrière sa barrière de refus ; percevant bien son manque de maturité pour s’y plonger convenablement. Savoir d’où cette collection provenait était aussi au motif au rebutement éprouvé. Il ne voulait pas devoir cette découverte à quelqu’un qui l’avait dépossédé d’un fragment de sa source, avait de quelque sorte contribué à un temporaire tarissement. Saisissant de ses doigts le Cycle principal qui l’attendait patiemment depuis des années entre ses semblables, il le posa adroitement devant lui ; l’une de ses mains tenant le bas et l’autre la côte de sorte qu’il couvre le buste. Se tournant vers Opa, il fit enfin sa déclaration.
« Je vais demeurer un peu en ma patrie, chercher à comprendre quelle part de mes origines ai-je laissé ici. Celles qui sont en moi, non qui me seraient acquises de quelque étranger. Je suis prêt à m’apprendre de cette perspective. »
– Entornadé !
« Où… allons-nous… »
Assis en tailleur au bord du Corrib, il regardait l’aiguille de la boussole à peine posée à terre se stabiliser. Tant qu’il ne bougerait pas, elle demeurerait inerte à lui pointer cette direction par magnétisme. Cet outil n’aidait qu’en certaines circonstances, en sachant la destination souhaitée ou même sa provenance ; de quelle utilité serait-il pour un jeune paumé ignorant quels lieux l’appelaient ? *Serait-ce l’heure ?* L’heure de sillonner les veines et artères de l’île, de prendre le temps d’être à son écoute, de devenir le πάντα ῥεῖ ; ou au contraire de s’ancrer ; ou encore de ponctuer la perpétuelle mouvance d’escales. Relevant la tête, sa nuque pivota pour lui remémorer les vues de ce qui serait sa ville mais qu’il s’était mis à négliger depuis quelques années. À force d’en être arraché, il avait commencé à presque la dédaigner à ses retours. Le manque gonfle jusqu’à se solidifier, et le vide est comblé par cette masse qui finit par s’intégrer sans ne plus y résister. Résignation ? Peut-être. Au début, il profitait des intervalles mais le havre était peu à peu devenu un flash trop passager pour s’y accrocher. S’enfermant dans l’entre-deux, ne sachant apprécier l’expérience au loin par l’impression d’être enformé hors de chez soi pour réaliser une fois le pied posé après de trop long mois qu’il ne s’y retrouvait même plus.
Quelque chose lui avait été enlevé, au point qu’il était incapable d’envisager s’installer de nouveau durablement en ce qui fut sa ville d’enfance mais ne sera plus telle à l’avenir avant longtemps. Il était beaucoup trop en retard, la ville avait grandi en années quand lui avait évolué en semaines ou mois passés en coup de vent ; un décalage qui n’allait pas se rattraper en un claquement, artificiellement. Tel un étranger, si un jour lui venait l’idée d’y revenir, il la découvrirait d’un œil neuf ; en attendant ressentir l’inconciliable et la durée irrécupérable était tout ce qu’il obtiendrait s’il restait. Hjúki n’en supportera pas plus, de cette traîtresse familiarité le jetant en face de la distance qui s’était glissée ; les images ne sont plus réelles, ce sont des photographies écornées trop nostalgiques en conflit avec le présent. Refusant aussi les projections ou visions du passé en apercevant une architecture imprégnée de son essence d’antan. Embrassant l’oubli pour se souvenir et devenir. Ramassant l’objet bientôt engouffré dans une poche, il se releva pour confronter les arceaux sous lesquels il ne se faufilera pas à la rentrée. Hésitant depuis qu’il avait résolu de continuer son parcours en Irlande, la charge de Galway mutée en entrave ne lui permettrait les avancées espérées. S’il était question de s’établir, ce sera en une autre portion de l’île, là où l’adolescent aura les armes pour se forger. Non la fuite par l’océan, mais la plongée dans les terres : d’Ouest en Est, où l’on est.
D’une aiguille affolée et tourbillonnante à cristallisée, Hjúki avait désormais une idée plus claire de l’orientation cardinale à suivre, son esprit convergeait avec une netteté croissante vers une ville déjà traversée à de multiples reprises pour prendre une correspondance lorsqu’il débarquait de l’île de la Grande-Bretagne ; sans s’y être assez attardé pour prétendre la connaître au-delà que par l’aperçu. À peine quelques semaines étaient à sa disposition pour préparer et accomplir ce… départ. Il partait, et pour la première fois par pur choix, non contraint. Il partait, invoqué par son Horizon. Il partait, ni en intrus ni en membre de son premier foyer qui avait achevé sa mission de protection de ses premiers pas avant l’épanouissement. Cela n’ôtait en rien la reconnaissance qu’il portait à sa cité de naissance, à Opa et à tout ce qui avait contribué à la fortification de ses racines et à sa pousse ; mais forcer leur maintien à portée serait un frein. À la fermeture de ses paupières, les larmes discrètes apparurent toutefois sans barrage. S’accorder des bouffées vitales, répondre à l’inéluctable besoin de sa boussole interne n’apporte pas que douceur et légèreté et éveille parfois conflits et regrets refoulés. La sensation de déchirure parasitait sa poitrine alors qu’il était sur le point d’accomplir un juste qui lui sera assurément d’un coûteux bouleversement.
Assis en tailleur au bord du Corrib, il regardait l’aiguille de la boussole à peine posée à terre se stabiliser. Tant qu’il ne bougerait pas, elle demeurerait inerte à lui pointer cette direction par magnétisme. Cet outil n’aidait qu’en certaines circonstances, en sachant la destination souhaitée ou même sa provenance ; de quelle utilité serait-il pour un jeune paumé ignorant quels lieux l’appelaient ? *Serait-ce l’heure ?* L’heure de sillonner les veines et artères de l’île, de prendre le temps d’être à son écoute, de devenir le πάντα ῥεῖ ; ou au contraire de s’ancrer ; ou encore de ponctuer la perpétuelle mouvance d’escales. Relevant la tête, sa nuque pivota pour lui remémorer les vues de ce qui serait sa ville mais qu’il s’était mis à négliger depuis quelques années. À force d’en être arraché, il avait commencé à presque la dédaigner à ses retours. Le manque gonfle jusqu’à se solidifier, et le vide est comblé par cette masse qui finit par s’intégrer sans ne plus y résister. Résignation ? Peut-être. Au début, il profitait des intervalles mais le havre était peu à peu devenu un flash trop passager pour s’y accrocher. S’enfermant dans l’entre-deux, ne sachant apprécier l’expérience au loin par l’impression d’être enformé hors de chez soi pour réaliser une fois le pied posé après de trop long mois qu’il ne s’y retrouvait même plus.
Quelque chose lui avait été enlevé, au point qu’il était incapable d’envisager s’installer de nouveau durablement en ce qui fut sa ville d’enfance mais ne sera plus telle à l’avenir avant longtemps. Il était beaucoup trop en retard, la ville avait grandi en années quand lui avait évolué en semaines ou mois passés en coup de vent ; un décalage qui n’allait pas se rattraper en un claquement, artificiellement. Tel un étranger, si un jour lui venait l’idée d’y revenir, il la découvrirait d’un œil neuf ; en attendant ressentir l’inconciliable et la durée irrécupérable était tout ce qu’il obtiendrait s’il restait. Hjúki n’en supportera pas plus, de cette traîtresse familiarité le jetant en face de la distance qui s’était glissée ; les images ne sont plus réelles, ce sont des photographies écornées trop nostalgiques en conflit avec le présent. Refusant aussi les projections ou visions du passé en apercevant une architecture imprégnée de son essence d’antan. Embrassant l’oubli pour se souvenir et devenir. Ramassant l’objet bientôt engouffré dans une poche, il se releva pour confronter les arceaux sous lesquels il ne se faufilera pas à la rentrée. Hésitant depuis qu’il avait résolu de continuer son parcours en Irlande, la charge de Galway mutée en entrave ne lui permettrait les avancées espérées. S’il était question de s’établir, ce sera en une autre portion de l’île, là où l’adolescent aura les armes pour se forger. Non la fuite par l’océan, mais la plongée dans les terres : d’Ouest en Est, où l’on est.
D’une aiguille affolée et tourbillonnante à cristallisée, Hjúki avait désormais une idée plus claire de l’orientation cardinale à suivre, son esprit convergeait avec une netteté croissante vers une ville déjà traversée à de multiples reprises pour prendre une correspondance lorsqu’il débarquait de l’île de la Grande-Bretagne ; sans s’y être assez attardé pour prétendre la connaître au-delà que par l’aperçu. À peine quelques semaines étaient à sa disposition pour préparer et accomplir ce… départ. Il partait, et pour la première fois par pur choix, non contraint. Il partait, invoqué par son Horizon. Il partait, ni en intrus ni en membre de son premier foyer qui avait achevé sa mission de protection de ses premiers pas avant l’épanouissement. Cela n’ôtait en rien la reconnaissance qu’il portait à sa cité de naissance, à Opa et à tout ce qui avait contribué à la fortification de ses racines et à sa pousse ; mais forcer leur maintien à portée serait un frein. À la fermeture de ses paupières, les larmes discrètes apparurent toutefois sans barrage. S’accorder des bouffées vitales, répondre à l’inéluctable besoin de sa boussole interne n’apporte pas que douceur et légèreté et éveille parfois conflits et regrets refoulés. La sensation de déchirure parasitait sa poitrine alors qu’il était sur le point d’accomplir un juste qui lui sera assurément d’un coûteux bouleversement.
– Entornadé !
Tout tend à l’inéluctable effondrement.
Rien ne tient, rien n’est solide.
L’inconsistance nous vole.
Tout plie et tout ploie.
Au Néant.
Nous ; Eux ?
Pourquoi rêver ?
Pourquoi se projeter ?
Pourquoi songer à l’avenir ?
Pourquoi décider, ignorant de soi ?
Rien ne tient, rien n’est solide.
L’inconsistance nous vole.
Tout plie et tout ploie.
Au Néant.
Nous ; Eux ?
Pourquoi rêver ?
Pourquoi se projeter ?
Pourquoi songer à l’avenir ?
Pourquoi décider, ignorant de soi ?
Ces lignes recueillies sur un papyrus vibraient entre les doigts de celui qui les y avait apposé en quelques minutes, le résumé d’années d’aporie et reflet d’un esprit un peu dans les vapes. *Stupide Chronos.* L’échappée et transformation du temps de l’avant à l’après et inversion, de l’imparité à la parité des syllabes. L’interstice trop mince pour le vivre pleinement. Un écoulement qui étouffe, étrangle. Assemblé en un bête dessin de mots privés de leur centre. Une préparation septénaire à… rien. Une durée irrécupérable, une perte qui ne sera compensée. *Qui empêche les fuites ?* Nul ne sera l’entrave à la sienne, s’il souhaitait en initier une. Le jeune adulte n’avait même pas l’énergie pour une tirade, l’amertume n’étant de toute façon que rarement bonne partenaire du reproche qui s’en retrouve éloigné du noyau des problèmes. Ce n’était pas la peine de se remémorer les heures consacrées à l’acquisition de fausses compétences qui demeureront vraisemblablement inexploitées à l’avenir ; ni tous les vains épuisements auxquels il avait été soumis. Plusieurs lignes temporelles avaient régi son existence ; celles où il saillait, celles où il s’effaçait.
Hjúki, tel que se reconnaissant, n’avait vécu qu’une fraction de son temps. Dormant ou dans le brouillard par périodes. Il avait son âge sans l’avoir ; par l’expérience consciente s’imaginait moins d’années que celles écoulées depuis la naissance. Plongé dans le cadre châtelain, il n’avait pas eu l’occasion d’être confronté à ses pertes ; ce n’est que par ses tentatives de reparcourir cette ère de façon rétrograde qu’il tombait sur les zones contemplées de trop loin, comme s’il ne les avait pas véritablement vécues. C’était pareil qu’en son enfance : il avait continué de brouiller et omettre des épisodes siens à son insu. Ce n’était pas compatible à ce qu’il imaginait. Il se souvenait de trop, de détails à foison ; en parallèle des séquences de perte de repères qu’il découvrait. Comment s’assurer de se réapproprier ce qu’il traversera ? Un voile le séparera-t-il toujours de ce qu’il entoure ? À quand remontait la dernière sensation d’être entier ? Un état supposé si naturel qu’il n’est pas remarqué, datant d’une époque ancienne ; tandis qu’il se sentait à présent partagé, pas complètement présent. Absent parfois de ses propres Capsules. Son vœu était clair : redevenir entier. La voie pour l’accomplir, en revanche, s’avérait toute trouble. Nombre de ses métamorphoses étaient demeurées dissimulées avec une telle aisance, trompant l’engourdi ne se situant même plus. La décharge enfin le tirait de la veille prolongée.
Roulant très serré le simulacre de sablier, il tira sur les fibres végétales pour les défaire avec minutie. Les filins alors illisibles et présentant l’alternance du sombre encré et du pâle vierge voletaient tout autour de sa Silhouette qui œuvrait soigneusement à leur effritement. Hésitant quelques secondes à les laisser s’accumuler pour devenir la poussière de sa chambre, il ramassa les copeaux en un coup de main et les humifia – non colorés mais noyés à l’eau – avant de les éliminer. Cette fois il n’avait pas cœur à en garder une trace, c’était trop distant de ce qu’il croyait être soi. Récupérant les lettres qui l’attendaient depuis des mois, il les relut attentivement ; comme si son regard n’était plus comparable à celui datant de quelques mois, l’instable. Toujours aussi incertain, il commençait à déceler pourquoi. Ces propositions ne suffiront pas. Le confort de la duperie l’avait enveloppé, mais ce ne serait que conservation au lieu de la sortie à laquelle il aspirait. Pour apprendre enfin, le jeune Anastase ne comptera plus que sur sa propre personne, ne croyant plus à quelque structure étrangère. Frôlant les couvertures et pages étalées sur son bureau depuis quelques semaines, une révélation dont il ignorait encore si elle sera durable ou vouée à disparaître s’immisça. S’il fut entravé, l’itinérance était une réponse envisageable. Au lieu de changer de cage, ses tentaculaires racines allaient goûter d’intouchées Profondeurs et Abysses ; dans le périmètre de son île que les Cycles irlandais lui montraient.
– Entornadé !
À aucun de ses passages depuis le début de la saison sa détermination n’avait été assez forte pour pénétrer dans la boutique qui avait représenté une bouchée d’enfance et un pont ouvert vers un monde qu’il enviait lorsqu’il se posait dans la ville. Désormais, la fermeture était imminente. Bientôt, les discussions avec ce luthier qui l’avait fasciné et égayé au cours de vacances autrement mornes seront reléguées au rang du souvenir et Hjúki ne pourra même pas manipuler l’une de ses créations. Trop lâche, hésitant, ou quelque autre état indéterminé pour se présenter. Personne pour recueillir l’héritage de son savoir-faire, ses heures d’écoute et d’interrogation n’avaient constitué qu’une base théorique ; mais il avait bien conscience que ses mains n’étaient capables de rien. D’elles ne jailliront de sonores volutes boisées. Si seulement il détenait le moindre pouvoir pour que la bougie ne s’éteigne pas ainsi, esseulée, n’ayant nulle conviction qu’une nouvelle s’allumera quelque part pour recueillir le flambeau. L’adolescent ne méritait pas de recevoir le fruit d’une ultime commande. Il ne méritait pas non plus de devenir son apprenti, si tant est que telle proposition ne fût acceptée. Retenu du moindre geste, comme niant l’avènement de cette fin et refusant d’assister à une disparition préparée. Dissimulé par la géométrie des lieux, il relevait à distance l’éventrement et l’évidement de l’endroit autrefois encombré de copeaux, pièces et assemblages ouvragés.
Tant d’héritages se meurent et il s’apprêtait à commettre une trahison pour en perpétrer une. Le plus sensé le jour où il aurait souhaité se procurer l’un des instruments les plus connectés à l’Irlande et à ses traditions aurait été de consulter celui qui lui avait tant appris de son art ; mais il rechignait tant à marquer le virage – il avait l’impression de ne cesser de virer de bord depuis qu’il avait été rapatrié ici, à chaque matin un impérieux ressenti cherchait à lui faire comprendre qu’il n’avançait pas assez vite pour rejoindre le soi qu’il avait perdu – qu’il opta pour un tour des artisans de la capitale, au littoral opposé de l’île. À Dublin, ce ne seraient que des inconnus : aucun historique, il pouvait se réinventer pour retrouver celui qu’il avait cessé de parfaitement connaître et qui était devenu étranger. Qu’il vive enfin sans devoir traverser d’épaisses couches pour poindre. Le bouchon en entonnoir se situait-il du côté de l’entrée ou de la sortie ? Les échanges se bousculaient si puissamment qu’il baignait dans une épaisse confusion pour se faire une idée de sa situation. Égoïste, le jeune adulte avait voulu que s’imprime un moment entièrement et rien qu’à lui et avait refusé l’accompagnement même des êtres chers. Point de partage pour la rencontre qui lentement se profilait.
Rendu à l’aise par la familiarité des textures et des matériaux, elle respirait des doigts les formes enchâssant les jeux de cordes, en éprouvait la tension, observait la disposition. Oui, ce n’était pas si différent du jour où Ollivander lui avait soi-disant dévoilé la nature de sa magie. La baguette choisit son sorcier. Il l’avait repoussée à divers degrés jusqu’au rejet le plus intense qu’est le reniement et avait à présent besoin qu’un nouvel instrument le choisisse. Ce n’était pas de son ressort de décider lequel aurait le plus de valeur par rapport à son voisin, chaque caractère était respectable mais il attendait la naturelle extension à sa voix trop silencieuse. Ses bras frémissaient du désir d’invoquer les mélodies de son histoire, celle de son univers. Avalera-t-il les siècles et les airs l’éloignant des distingués filid ? Déambulant entre les harpes et lyres celtiques, s’enivrant de leur subtil parfum, appréciant les résonances boisées ; il songeait à la résistance de ces cadres aux vents salins. Arion avait bien la sienne parmi les pirates. Cette compagnonne sera-t-elle pérenne où l’abandonnera-t-il ? Que penserait sa gardienne si elle était là ? L’écarter de cet instant avait sans doute été la pire décision.
Lâche de bout en bout, au point d’effacer la meilleure conseillère pour s’assurer d’encastrer le panneau. Étourdi de sa bêtise, écarquillant du choc ; il fit volte-face en ignorant les chants qui l’appelaient. Minuscule gosse en girouette, il n’était pas prêt à dériver seul ; d’une légèreté outrément vulnérable. Accomplir cela seul, non pour une autonomie soutenue par ses proches, mais en leur tournant le dos : il ne s’agissait pas d’emprunter un chemin différent du Dédale, mais carrément de foncer dans la dense haie, quitte à s’y étouffer. Ses impulsions étaient puissantes, mais n’œuvraient que rarement à son bien. Jusqu’où ira-t-il en se persuadant de n’avoir besoin de personne ? S’affalant au premier banc venu, inexpressif et immobile. Dans sa poche un signal, incapable d’enclencher le processus, les minutes arrêtées.
Tant d’héritages se meurent et il s’apprêtait à commettre une trahison pour en perpétrer une. Le plus sensé le jour où il aurait souhaité se procurer l’un des instruments les plus connectés à l’Irlande et à ses traditions aurait été de consulter celui qui lui avait tant appris de son art ; mais il rechignait tant à marquer le virage – il avait l’impression de ne cesser de virer de bord depuis qu’il avait été rapatrié ici, à chaque matin un impérieux ressenti cherchait à lui faire comprendre qu’il n’avançait pas assez vite pour rejoindre le soi qu’il avait perdu – qu’il opta pour un tour des artisans de la capitale, au littoral opposé de l’île. À Dublin, ce ne seraient que des inconnus : aucun historique, il pouvait se réinventer pour retrouver celui qu’il avait cessé de parfaitement connaître et qui était devenu étranger. Qu’il vive enfin sans devoir traverser d’épaisses couches pour poindre. Le bouchon en entonnoir se situait-il du côté de l’entrée ou de la sortie ? Les échanges se bousculaient si puissamment qu’il baignait dans une épaisse confusion pour se faire une idée de sa situation. Égoïste, le jeune adulte avait voulu que s’imprime un moment entièrement et rien qu’à lui et avait refusé l’accompagnement même des êtres chers. Point de partage pour la rencontre qui lentement se profilait.
Rendu à l’aise par la familiarité des textures et des matériaux, elle respirait des doigts les formes enchâssant les jeux de cordes, en éprouvait la tension, observait la disposition. Oui, ce n’était pas si différent du jour où Ollivander lui avait soi-disant dévoilé la nature de sa magie. La baguette choisit son sorcier. Il l’avait repoussée à divers degrés jusqu’au rejet le plus intense qu’est le reniement et avait à présent besoin qu’un nouvel instrument le choisisse. Ce n’était pas de son ressort de décider lequel aurait le plus de valeur par rapport à son voisin, chaque caractère était respectable mais il attendait la naturelle extension à sa voix trop silencieuse. Ses bras frémissaient du désir d’invoquer les mélodies de son histoire, celle de son univers. Avalera-t-il les siècles et les airs l’éloignant des distingués filid ? Déambulant entre les harpes et lyres celtiques, s’enivrant de leur subtil parfum, appréciant les résonances boisées ; il songeait à la résistance de ces cadres aux vents salins. Arion avait bien la sienne parmi les pirates. Cette compagnonne sera-t-elle pérenne où l’abandonnera-t-il ? Que penserait sa gardienne si elle était là ? L’écarter de cet instant avait sans doute été la pire décision.
Lâche de bout en bout, au point d’effacer la meilleure conseillère pour s’assurer d’encastrer le panneau. Étourdi de sa bêtise, écarquillant du choc ; il fit volte-face en ignorant les chants qui l’appelaient. Minuscule gosse en girouette, il n’était pas prêt à dériver seul ; d’une légèreté outrément vulnérable. Accomplir cela seul, non pour une autonomie soutenue par ses proches, mais en leur tournant le dos : il ne s’agissait pas d’emprunter un chemin différent du Dédale, mais carrément de foncer dans la dense haie, quitte à s’y étouffer. Ses impulsions étaient puissantes, mais n’œuvraient que rarement à son bien. Jusqu’où ira-t-il en se persuadant de n’avoir besoin de personne ? S’affalant au premier banc venu, inexpressif et immobile. Dans sa poche un signal, incapable d’enclencher le processus, les minutes arrêtées.
– Entornadé !
S’enfouissant la figure entre les mains, il maintint la position un instant pour retarder son retour à la réalité ; se découvrant progressivement après avoir exhalé un soupir d’épuisement. C’était avéré ; Opa comptait tellement que même sans désapprobation de sa part, Hjúki avait tout de même honte de son attitude. Sur la voie de l’indépendance, il s’était persuadé qu’il devrait tout trouver seul, comprendre sans le moindre soutien ce qu’il ferait – en excluant les possibilités qui lui seraient destructrices. En fin de compte, il avait juste traversé les dernières semaines en paumé jusqu’à son échec de Dublin qui avait prouvé qu’il nécessitait encore de l’aide.
Alors complétement kaput, son souvenir lui rendait une idée générale sans les détails, on l’avait ramené car l’adolescent s’était retrouvé hors d’état de continuer et de rentrer par ses propres moyens. Après leur avoir imposé son arrogance, revenir était un douloureux rappel de sa bêtise. Sa bouche toute pâteuse était un désagrément supplémentaire sur la route de son amende honorable. Ramené sept ans en arrière, elle redevint l’enfant craintive, honnissant avec passion son pouvoir. La flamme retombée à l’inertie, plus aucune attente ni ressenti désormais envers sa magie. Le choix crucial d’antan n’avait pas le moins du monde porté ses fruits ; la rupture et le dés-accord-age à leur paroxysme. À peu près dans la même situation, si ce n’est pire, le tournant que le jeune Anastase manœuvrait était décisif.
« Opa… Je suis désolé de t’avoir… négligé. Je m’étais imaginé que c’était ça, l’autonomie ; alors que je n’y suis pas du tout et que je me suis isolé. De toi, entre autres. J’attendais la fin de la contrainte châtelaine depuis si longtemps que je me suis laissé griser par la montée qui en a résulté alors qu’elle s’est trop vite dissipée, m’abandonnant à l’exténuant contrecoup. »
S’embrouillant, elle sentait que ce n’étaient pas de véritables excuses dans le propos, mais avait réelle conscience d’avoir eu faux sur une majorité de la ligne. Orientation, quel traître mot et quelle affreuse prétention. Nul prétendu conseiller n’avait la sensibilité de Pôles internes d’un tiers nécessaire pour le tirer de sa bouillasse. Son souci n’avait pas le fichtre rapport avec des questions d’apprécier ou non des disciplines ou activités. Comprendre qui s’est caché en une hibernation prolongée, reconnaître l’identité que le masque avait forgé. Sentir la texture de ses pétales, apprendre ses besoins. Dans l’eau stagnante, qui se développe…
« Je crois que pour la première fois, tant d’orées clignotent devant moi que je n’ai même plus l’impulsion d’avancer d’un seul pas, étourdi des destinations. Pourtant, même si les frontières ont gagné en relief, la Coupole reste si expansive. »
Alors pourquoi son émerveillement s’était-il tant refroidi ? Pourquoi avait-il perdu le goût qu’il croyait avoir développé pour leur culture ? Pourquoi passait-il du plus cher vœu de participer aux scènes à celui d’explorer les origines les précédant comme une girouette en pleine Tempête ? Chaque seconde de temps perdu rougeoyait dans le sablier de son existence filante ; fondait jusqu’à se mêler au verre enrobant les grains. D’écoulement à réceptacle, arraché à la course pour recueillir son empreinte corrosive.
« Je veux aller… être partout. Je veux faire partie de tous les Mondes que je foulerai. Pour commencer, je vais apprendre à le voguer. »
Fort heureusement, la dernière partie n’avait rien d’irréaliste, connaissant une navigatrice prête à lui prodiguer quelques enseignements.
« Ensuite… en tout franchise, je ne sais pas. Finirai-je par grandir ? Ou même, Saurai-je enfin ? »
Savoir, une notion consumée en poussière de cendres pour se régénérer en prodigieux Phœnix en qui résidait son espoir. Se mordant l’intérieur de la bouche, pétrie d’hésitation, Hjúki macérait ses pensées que l’Été n’avait pas été des plus propices à cultiver. Au contraire cette Lune égarée avait baigné dans l’aridité par irraisonnable refus de partage. Elle avait intérêt à se remettre sur pied avant ses mourantes notes. Son Beschützer lui avait toujours fait confiance, son Enkel se blottit auprès de lui comme si elle n’avait quitté l’enfance, comptant sur son appui pour son expédition dénuée de plan ; à la recherche d’un Monde nouveau.
Alors complétement kaput, son souvenir lui rendait une idée générale sans les détails, on l’avait ramené car l’adolescent s’était retrouvé hors d’état de continuer et de rentrer par ses propres moyens. Après leur avoir imposé son arrogance, revenir était un douloureux rappel de sa bêtise. Sa bouche toute pâteuse était un désagrément supplémentaire sur la route de son amende honorable. Ramené sept ans en arrière, elle redevint l’enfant craintive, honnissant avec passion son pouvoir. La flamme retombée à l’inertie, plus aucune attente ni ressenti désormais envers sa magie. Le choix crucial d’antan n’avait pas le moins du monde porté ses fruits ; la rupture et le dés-accord-age à leur paroxysme. À peu près dans la même situation, si ce n’est pire, le tournant que le jeune Anastase manœuvrait était décisif.
« Opa… Je suis désolé de t’avoir… négligé. Je m’étais imaginé que c’était ça, l’autonomie ; alors que je n’y suis pas du tout et que je me suis isolé. De toi, entre autres. J’attendais la fin de la contrainte châtelaine depuis si longtemps que je me suis laissé griser par la montée qui en a résulté alors qu’elle s’est trop vite dissipée, m’abandonnant à l’exténuant contrecoup. »
S’embrouillant, elle sentait que ce n’étaient pas de véritables excuses dans le propos, mais avait réelle conscience d’avoir eu faux sur une majorité de la ligne. Orientation, quel traître mot et quelle affreuse prétention. Nul prétendu conseiller n’avait la sensibilité de Pôles internes d’un tiers nécessaire pour le tirer de sa bouillasse. Son souci n’avait pas le fichtre rapport avec des questions d’apprécier ou non des disciplines ou activités. Comprendre qui s’est caché en une hibernation prolongée, reconnaître l’identité que le masque avait forgé. Sentir la texture de ses pétales, apprendre ses besoins. Dans l’eau stagnante, qui se développe…
« Je crois que pour la première fois, tant d’orées clignotent devant moi que je n’ai même plus l’impulsion d’avancer d’un seul pas, étourdi des destinations. Pourtant, même si les frontières ont gagné en relief, la Coupole reste si expansive. »
Alors pourquoi son émerveillement s’était-il tant refroidi ? Pourquoi avait-il perdu le goût qu’il croyait avoir développé pour leur culture ? Pourquoi passait-il du plus cher vœu de participer aux scènes à celui d’explorer les origines les précédant comme une girouette en pleine Tempête ? Chaque seconde de temps perdu rougeoyait dans le sablier de son existence filante ; fondait jusqu’à se mêler au verre enrobant les grains. D’écoulement à réceptacle, arraché à la course pour recueillir son empreinte corrosive.
« Je veux aller… être partout. Je veux faire partie de tous les Mondes que je foulerai. Pour commencer, je vais apprendre à le voguer. »
Fort heureusement, la dernière partie n’avait rien d’irréaliste, connaissant une navigatrice prête à lui prodiguer quelques enseignements.
« Ensuite… en tout franchise, je ne sais pas. Finirai-je par grandir ? Ou même, Saurai-je enfin ? »
Savoir, une notion consumée en poussière de cendres pour se régénérer en prodigieux Phœnix en qui résidait son espoir. Se mordant l’intérieur de la bouche, pétrie d’hésitation, Hjúki macérait ses pensées que l’Été n’avait pas été des plus propices à cultiver. Au contraire cette Lune égarée avait baigné dans l’aridité par irraisonnable refus de partage. Elle avait intérêt à se remettre sur pied avant ses mourantes notes. Son Beschützer lui avait toujours fait confiance, son Enkel se blottit auprès de lui comme si elle n’avait quitté l’enfance, comptant sur son appui pour son expédition dénuée de plan ; à la recherche d’un Monde nouveau.