Deux paires d'yeux
C’est la grande passion qui me fait parler ! Je pourrais prononcer des dizaines d’autres phrases du même genre pour parler de ce qui me remue à l’intérieur que je ne serais pas rassasiée pour autant. J’ai tellement à dire, tellement à prouver — prouver que cette histoire est énorme, gigantesque, que c’est peut-être même l’oeuvre d’une vie, de ma vie en tout cas, de ma vie d’adolescente de seize ans. Je me sens tellement fière de moi ! C’est tout bête de se réjouir pour quelque chose que l’on m’a offert, une chose que je ne me suis même pas procurée toute seule, mais je ne peux pas m’en empêcher. Je suis la détentrice de l’Élixir de Longue-Vie, Merlin, et cela me permettra de faire des choses incroyables ! Avoir l’occasion de l’énoncer tout haut est excitant. Je n’ai jamais pu le faire. Je travaillais seule dans mon coin, sans partager mes découvertes à qui que ce soit, sans même pouvoir confier mes théories. Hors de question, évidemment, d’en discuter avec Zikomo et Nyakane. Je sens bien que le premier n’est pas tout à fait d’accord avec ma façon de voir la chose ; quant à Nyakane, il me juge carrément. « Dame Erza veut que tu l’utilises sur moi » m’a-t-il dit à plusieurs reprises quand nous évoquions l’Élixir. Alors prononcer ces paroles, c’est comme une délivrance.
Cela me fait un bien fou.
J’ai l’impression de réapprendre à respirer.
Ces dernières semaines ont été si difficiles. La fatigue, les Autres, Thalia… Et même Loewy. Tout cela pesait sur mon esprit et m’entravait. Je ne faisais qu’y penser, je ressassais les conversations, les souvenirs et les petites de choses du quotidien en devenaient insupportables. Mais ce soir, c’est comme si rien de tout cela n’avait jamais existé. Je me sens bien. Euphorique. Bien trop euphorique. Je ne contrôle ni les sourires réjouis qui m’étirent à intervalle régulier les lèvres, ni mes gestes désordonnés. J’en oublie absolument tout. Absolument toute prudence, aussi. Mais qu’importe la prudence quand on parle d’un tel sujet.
Et puis, Loewy a l’air sincèrement emballé par le projet — dont elle ne sait encore rien.
« C'est intéressant, ce que tu dis.»
Pas intéressant, passionnant ! Mon sourire s’agrandit.
« Si cet élixir peut donner corps à un esprit... Il y a définitivement quelque chose à exploiter de ce côté-là. »
J’hoche frénétiquement la tête.
« Je suis convaincue. »
Convaincue de quoi, je n’en sais rien, mais je m’en contrefous ! Je me redresse, prête à sortir le discours que j’ai maintes fois préparé dans ma tête… Puisqu’elle est convaincue, il faut maintenant qu’elle connaisse mes conditions, évidemment, et cela ne sera pas une mince affaire puisque lorsque Kristen Loewy décide qu’elle restera sourde à mes revendications, elle reste sourde à mes revendications. Il n’y a rien de pire que de vouloir convaincre une femme comme elle. Vraiment. C’est insupportable. Comme la dernière fois, sur le plateau ; je vais me prendre un mur dans la face mais cette fois-ci je suis bien décidée à faire entendre mon point de vue. Et si elle me sort encore une fois son histoire d’étapes et d’être prête ou de ne pas l’être je jure, je jure sur la tête de Merlin, que je vais lui…
« Comme il est avantageux d'avoir des relations ! Eh bien, Aelle, m'as tu apporté un échantillon de cet Élixir ? »
Je m’attendais certes à me prendre un mur, mais pas ce genre de mur. Mes pensées s’arrêtent net dans mon esprit. Ma surprise est trop imposante pour que je puisse la museler. Ainsi, je ne contrôle pas le soudain recul de mon corps, pas plus que je retiens le terrible sursaut que fait mon coeur et qui doit très certainement se voir sur mon visage. Impossible qu’un tel sursaut reste invisible, n’est-ce pas ? Mes lèvres ont du trembler, mes narines frémir, peut-être même me suis-je mordu les lèvres. Oh bordel, je crois bien avoir fait tout cela à la fois. Les mots de la femme résonnent dans ma tête. Il y a sa question, terrible — comment a-t-elle pu arriver à cette conclusion, comment ? —, mais ce n’est pas ce qui me dérange le plus. Ce qui est déconcertant, c’est le début de sa phrase. Comment ça, c’est avantageux d’avoir des relations ? Ce que sous-entend cette phrase me laisse un goût désagréable dans la bouche. Je me renferme aussitôt. Je croise les bras et au même moment, je prends conscience que croiser les bras, ce n’est pas du tout à mon avantage ; j’ai beau le savoir, je suis incapable de les décroiser. Je me sens vulnérable. Je ne sais pas ce que j’ai dit qui a pu faire comprendre à Loewy que j’étais en possession de l’Élixir mais elle l’a compris.
Ou alors elle bluffe.
Mais moi, le bluff, je n’y connais rien.
Je devrais parler. M’exclamer : « Quoi, moi ? Un échantillon de l’Élixir ? Grand Merlin, mais non ! », changer de sujet, lui offrir autre chose à se mettre sous la dent. J’ai passé tellement d’heures, nocturnes surtout, à imaginer cette conversation mais ce n’est pas du tout ce à quoi je m’attendais. Je suis complètement déboussolée. La faute à cette femme ! Si elle m’avait laissé prévoir notre discussion, rien de tout cela ne serait arrivé. Et surtout, je n’aurais pas l’impression de perdre totalement le contrôle. Le contrôle de quoi, je ne sais pas très bien. De mon coeur qui se fait la malle, déjà. Il s’abat si fort contre ma cage thoracique que je n’arrive pas à parler. Ma gorge est nouée, mes mains sont moites et plus j’essaie de contrôler mon corps, plus celui-ci se rebelle.
En une phrase, Loewy a fait revenir toutes mes craintes. D’un coup, pof ! Comme une claque ; c’est d’une violence inouïe. Un souvenir étrange remonte à la surface. Je me revois sur le plateau rocheux, face à Cháofēng, complètement tétanisée par la peur. Pour la première et unique fois de ma vie, je me suis sentie dépassée par une autre personne. Ou un autre être, peu importe. Physiquement, mentalement et émotionnellement dépassée. Il a suffit que la vouivre se dresse, qu’elle se montre sous son véritable jour pour m’écraser littéralement. Et la Aelle du présent est effrayée à l’idée que Loewy soit faite dans le même moule que Cháofēng. Lui tenir tête, énoncer tout haut ce que je pense tout bas, lui avouer qu’elle m’énerve, qu’elle m’insupporte, qu’elle n’agit pas comme je voudrais qu’elle agisse… Tout cela est d’une simplicité enfantine. Quand j’agis ainsi et que je discute avec elle, j’ai souvent cette impression que nous sommes des égales. Mais en vérité, je sais bien que c’est faux. Je le sens tout au fond de moi. Cette femme pourrait, en un claquement de doigt, me réduire à rien du tout. Pas étonnant venant d’une personne qui éviscère des gens sur son temps libre.
Je suis complètement effrayée à l’idée qu’elle use de son pouvoir sur moi, et je ne parle pas seulement de son pouvoir magique, pas seulement du pouvoir que lui confère son poste de directrice. Je parle de son grand pouvoir, celui qui fait qu’elle a réussi à me réduire au silence en une seule phrase.
Il n’existe plus aucune trace de mon sourire sur mes lèvres. J’accepte tant bien que mal les secondes qui s’écoulent dans le silence. Je me sers de ce temps pour me donner une contenance. De toute façon, le problème n’est pas de savoir ce que sait ou non Loewy. Le problème, c’est de savoir comment je vais gérer ça, moi. Comment je vais réussir à la gérer elle. Voilà, je touche du bout du doigt la grande chose qui me tétanise : j’ai peur de ne pas du tout savoir comment la gérer.
Je puise tout au fond de moi pour réussir à parler.
« Pourquoi ? Il se passerait quoi, si j’en avais apporté un ? »
Briques par briques, je bâtis la barrière destinée à me protéger de cette femme. La première protection est dressée depuis de longues minutes déjà, ça s'est fait quand nous étions encore dans le couloir : elle a servit à apaiser la violence de mes émotions ; la seconde peine à se construire, celle qui rendra mon visage et mon corps totalement hermétiques (je n’ai jamais su la maîtriser, celle-là). La dernière est plus subtile. Cette protection-là est censée me faire devenir ce que je ne suis pas : fini de parler comme je pense, de m’exprimer avec mes tripes. Je dois réfléchir à la moindre chose qui sortira de ma bouche, et surtout aux conséquences que ces paroles auront sur la femme.
Je déteste ça. Je déteste me sentir aussi vulnérable.
Cela me fait un bien fou.
J’ai l’impression de réapprendre à respirer.
Ces dernières semaines ont été si difficiles. La fatigue, les Autres, Thalia… Et même Loewy. Tout cela pesait sur mon esprit et m’entravait. Je ne faisais qu’y penser, je ressassais les conversations, les souvenirs et les petites de choses du quotidien en devenaient insupportables. Mais ce soir, c’est comme si rien de tout cela n’avait jamais existé. Je me sens bien. Euphorique. Bien trop euphorique. Je ne contrôle ni les sourires réjouis qui m’étirent à intervalle régulier les lèvres, ni mes gestes désordonnés. J’en oublie absolument tout. Absolument toute prudence, aussi. Mais qu’importe la prudence quand on parle d’un tel sujet.
Et puis, Loewy a l’air sincèrement emballé par le projet — dont elle ne sait encore rien.
« C'est intéressant, ce que tu dis.»
Pas intéressant, passionnant ! Mon sourire s’agrandit.
« Si cet élixir peut donner corps à un esprit... Il y a définitivement quelque chose à exploiter de ce côté-là. »
J’hoche frénétiquement la tête.
« Je suis convaincue. »
Convaincue de quoi, je n’en sais rien, mais je m’en contrefous ! Je me redresse, prête à sortir le discours que j’ai maintes fois préparé dans ma tête… Puisqu’elle est convaincue, il faut maintenant qu’elle connaisse mes conditions, évidemment, et cela ne sera pas une mince affaire puisque lorsque Kristen Loewy décide qu’elle restera sourde à mes revendications, elle reste sourde à mes revendications. Il n’y a rien de pire que de vouloir convaincre une femme comme elle. Vraiment. C’est insupportable. Comme la dernière fois, sur le plateau ; je vais me prendre un mur dans la face mais cette fois-ci je suis bien décidée à faire entendre mon point de vue. Et si elle me sort encore une fois son histoire d’étapes et d’être prête ou de ne pas l’être je jure, je jure sur la tête de Merlin, que je vais lui…
« Comme il est avantageux d'avoir des relations ! Eh bien, Aelle, m'as tu apporté un échantillon de cet Élixir ? »
Je m’attendais certes à me prendre un mur, mais pas ce genre de mur. Mes pensées s’arrêtent net dans mon esprit. Ma surprise est trop imposante pour que je puisse la museler. Ainsi, je ne contrôle pas le soudain recul de mon corps, pas plus que je retiens le terrible sursaut que fait mon coeur et qui doit très certainement se voir sur mon visage. Impossible qu’un tel sursaut reste invisible, n’est-ce pas ? Mes lèvres ont du trembler, mes narines frémir, peut-être même me suis-je mordu les lèvres. Oh bordel, je crois bien avoir fait tout cela à la fois. Les mots de la femme résonnent dans ma tête. Il y a sa question, terrible — comment a-t-elle pu arriver à cette conclusion, comment ? —, mais ce n’est pas ce qui me dérange le plus. Ce qui est déconcertant, c’est le début de sa phrase. Comment ça, c’est avantageux d’avoir des relations ? Ce que sous-entend cette phrase me laisse un goût désagréable dans la bouche. Je me renferme aussitôt. Je croise les bras et au même moment, je prends conscience que croiser les bras, ce n’est pas du tout à mon avantage ; j’ai beau le savoir, je suis incapable de les décroiser. Je me sens vulnérable. Je ne sais pas ce que j’ai dit qui a pu faire comprendre à Loewy que j’étais en possession de l’Élixir mais elle l’a compris.
Ou alors elle bluffe.
Mais moi, le bluff, je n’y connais rien.
Je devrais parler. M’exclamer : « Quoi, moi ? Un échantillon de l’Élixir ? Grand Merlin, mais non ! », changer de sujet, lui offrir autre chose à se mettre sous la dent. J’ai passé tellement d’heures, nocturnes surtout, à imaginer cette conversation mais ce n’est pas du tout ce à quoi je m’attendais. Je suis complètement déboussolée. La faute à cette femme ! Si elle m’avait laissé prévoir notre discussion, rien de tout cela ne serait arrivé. Et surtout, je n’aurais pas l’impression de perdre totalement le contrôle. Le contrôle de quoi, je ne sais pas très bien. De mon coeur qui se fait la malle, déjà. Il s’abat si fort contre ma cage thoracique que je n’arrive pas à parler. Ma gorge est nouée, mes mains sont moites et plus j’essaie de contrôler mon corps, plus celui-ci se rebelle.
En une phrase, Loewy a fait revenir toutes mes craintes. D’un coup, pof ! Comme une claque ; c’est d’une violence inouïe. Un souvenir étrange remonte à la surface. Je me revois sur le plateau rocheux, face à Cháofēng, complètement tétanisée par la peur. Pour la première et unique fois de ma vie, je me suis sentie dépassée par une autre personne. Ou un autre être, peu importe. Physiquement, mentalement et émotionnellement dépassée. Il a suffit que la vouivre se dresse, qu’elle se montre sous son véritable jour pour m’écraser littéralement. Et la Aelle du présent est effrayée à l’idée que Loewy soit faite dans le même moule que Cháofēng. Lui tenir tête, énoncer tout haut ce que je pense tout bas, lui avouer qu’elle m’énerve, qu’elle m’insupporte, qu’elle n’agit pas comme je voudrais qu’elle agisse… Tout cela est d’une simplicité enfantine. Quand j’agis ainsi et que je discute avec elle, j’ai souvent cette impression que nous sommes des égales. Mais en vérité, je sais bien que c’est faux. Je le sens tout au fond de moi. Cette femme pourrait, en un claquement de doigt, me réduire à rien du tout. Pas étonnant venant d’une personne qui éviscère des gens sur son temps libre.
Je suis complètement effrayée à l’idée qu’elle use de son pouvoir sur moi, et je ne parle pas seulement de son pouvoir magique, pas seulement du pouvoir que lui confère son poste de directrice. Je parle de son grand pouvoir, celui qui fait qu’elle a réussi à me réduire au silence en une seule phrase.
Il n’existe plus aucune trace de mon sourire sur mes lèvres. J’accepte tant bien que mal les secondes qui s’écoulent dans le silence. Je me sers de ce temps pour me donner une contenance. De toute façon, le problème n’est pas de savoir ce que sait ou non Loewy. Le problème, c’est de savoir comment je vais gérer ça, moi. Comment je vais réussir à la gérer elle. Voilà, je touche du bout du doigt la grande chose qui me tétanise : j’ai peur de ne pas du tout savoir comment la gérer.
Je puise tout au fond de moi pour réussir à parler.
« Pourquoi ? Il se passerait quoi, si j’en avais apporté un ? »
Briques par briques, je bâtis la barrière destinée à me protéger de cette femme. La première protection est dressée depuis de longues minutes déjà, ça s'est fait quand nous étions encore dans le couloir : elle a servit à apaiser la violence de mes émotions ; la seconde peine à se construire, celle qui rendra mon visage et mon corps totalement hermétiques (je n’ai jamais su la maîtriser, celle-là). La dernière est plus subtile. Cette protection-là est censée me faire devenir ce que je ne suis pas : fini de parler comme je pense, de m’exprimer avec mes tripes. Je dois réfléchir à la moindre chose qui sortira de ma bouche, et surtout aux conséquences que ces paroles auront sur la femme.
Je déteste ça. Je déteste me sentir aussi vulnérable.
Deux paires d'yeux
Mince alors, c'était bien cela. Aelle Bristyle avait en sa possession l’Élixir de Longue-Vie. D'une manière ou d'une autre, elle avait mis la main dessus. Elle avait beau se calfeutrer sous sa pseudo-carapace, donner l'illusion du contrôle par les mots, tout ce langage non verbal qu'elle avait offert la métamorphosait en véritable livre ouvert. Kristen ouvrit grand les yeux en ayant la confirmation de ses soupçons. Par Merlin, ce qu'elle aurait donné pour mettre la main sur une relique d'une telle puissance, à son âge ! Peut-être bien que cela aurait tout changé. Elle aurait eu l'ascendant sur Baldur, évidemment, et peut-être même qu'elle n'aurait pas eu à tremper dans des affaires si glauques pour avancer. Mieux encore : elle aurait pu ne jamais le rencontrer. Pas besoin.
Et maintenant... Que faire de cette information ? Kristen pourrait pomper tout ce qu'elle voudrait d'Aelle. Prendre ce qu'il y avait à prendre et la laisser sur le bas côté. Ce serait facile, et la fin justifiait les moyens ! Si Aelle possédait un outil qui permettrait à Kristen de résoudre la grande énigme de sa vie, il fallait qu'elle l'obtienne, coûte que coûte. Merlin, elle n'avait que seize ans, elle ne savait pas ! Ce n'était pas juste : Kristen méritait cette fichue fiole bien plus qu'une enfant à peine sortie de l’œuf.
Elle fronça les sourcils et posa deux doigts sur sa tempe. Prendre possession de cet objet, c'était prendre ce qui lui revenait de droit. Elle qui avait tant sacrifié ne pouvait pas laisser partir Aelle et rentrer bredouille. Il y avait tant à explorer, tant à en tirer... Le potentiel de cette découverte était immense. Elle serra les mâchoires.
Sous sa paume noircie, elle releva les yeux pour observer la jeune sorcière. Si tu en avais apporté un, Aelle, on - je - pourrais commencer tout de suite. Au diable les compétences, au diable ces infimes lacunes en alchimie ou en potions : si je le veux, je le peux ; et je le veux. Cela pourrait être l’œuvre de ma vie, mais tu ne peux pas le comprendre ! Les pensées se chamboulaient dans son esprit embrumé, tiraillé. Mais ce n'est pas correct. C'est Aelle, elle est mon occasion de faire mieux. Quel genre d'hypocrite serais-je si je me tuais à lui enseigner quelque chose pour faire exactement le contraire ? Faites ce que je dis, pas ce que je fais ; moi seule ai le droit de faire ce que je fais, puisque j'ai tous les droits. Et voilà la Kristen qu'elle avait essayé de chasser, mais chassez le naturel...
Fallait-il résister ? Enterrer ces pulsions pour espérer, enfin, être quelqu'un de correct ? Ce n'était pas un choix, ça... Kristen avait l'impression de se trouver face à un croisement, mais les deux chemins la ramenaient en arrière, d'une certaine manière. Choisir, c'est renoncer ! Ah, bien sûr : facile à dire quand on hésite entre une patacitrouille et une bulle baveuse.
Elle souffla un grand coup pour vider ses poumons et son esprit. Elle avait facilement piégé Aelle mais ne se sentait pas fière de son coup : la réponse était très excitante, mais également angoissante ; parce que c'était Aelle. N'importe qui d'autre n'aurait posé aucun souci. Elle aurait tout pris sans remords. Mais il fallait que ce soit elle, son espoir de se racheter, qui la mette dans une telle situation !
« Tu ne me fais pas confiance. Et tu as sans doute raison. »
Elle sourit légèrement, mais l'inclinaison de ses lèvres n'avait plus rien de sarcastique, bien au contraire. C'était un sourire de lucidité lacérante, un sourire douloureux.
« Si tu avais un échantillon, une part de moi-même serait tentée de te le voler, sans même que tu ne t'en rendes compte. Je te ferais peut-être croire que nous pouvons faire nos recherches main dans la main, mais j'aurais toujours l'ascendant sur toi. Tu aurais l'impression d'avoir accompli quelque chose, mais tu n'obtiendrais que l'ombre de mes miettes, car en vérité, je garderais tout pour moi. C'est ce que je pense, parce que la gamine que j'étais à seize ans, égoïste et... néfaste, comme aurait pu le dire..., elle est toujours là, quelque part, et je n'arrive pas à m'en débarrasser tout à fait. »
Sourcils froncés, tête baissée, Kristen Loewy renonçait de plein gré à cet ascendant qu'elle aurait pu avoir, à celui qu'elle avait quelques secondes plus tôt. Résiste.
« Mais je ne veux pas faire ça. Pas à toi. On dit que l'erreur est humaine, mais que persévérer dans l'erreur est diabolique. J'ai déjà fait suffisamment d'erreurs pour toute une vie et je ne veux plus être néfaste. »
Peut-être que c'était ça, la troisième voie, celle qui faisait avancer. Dire ce qui était, faire face à ses propres contradictions, se dévoiler, comme elle avait pu se dévoiler à Aude. Ou peut-être qu'Aelle fuirait loin de cette folie et qu'elle aurait bien raison.
Et maintenant... Que faire de cette information ? Kristen pourrait pomper tout ce qu'elle voudrait d'Aelle. Prendre ce qu'il y avait à prendre et la laisser sur le bas côté. Ce serait facile, et la fin justifiait les moyens ! Si Aelle possédait un outil qui permettrait à Kristen de résoudre la grande énigme de sa vie, il fallait qu'elle l'obtienne, coûte que coûte. Merlin, elle n'avait que seize ans, elle ne savait pas ! Ce n'était pas juste : Kristen méritait cette fichue fiole bien plus qu'une enfant à peine sortie de l’œuf.
Elle fronça les sourcils et posa deux doigts sur sa tempe. Prendre possession de cet objet, c'était prendre ce qui lui revenait de droit. Elle qui avait tant sacrifié ne pouvait pas laisser partir Aelle et rentrer bredouille. Il y avait tant à explorer, tant à en tirer... Le potentiel de cette découverte était immense. Elle serra les mâchoires.
Sous sa paume noircie, elle releva les yeux pour observer la jeune sorcière. Si tu en avais apporté un, Aelle, on - je - pourrais commencer tout de suite. Au diable les compétences, au diable ces infimes lacunes en alchimie ou en potions : si je le veux, je le peux ; et je le veux. Cela pourrait être l’œuvre de ma vie, mais tu ne peux pas le comprendre ! Les pensées se chamboulaient dans son esprit embrumé, tiraillé. Mais ce n'est pas correct. C'est Aelle, elle est mon occasion de faire mieux. Quel genre d'hypocrite serais-je si je me tuais à lui enseigner quelque chose pour faire exactement le contraire ? Faites ce que je dis, pas ce que je fais ; moi seule ai le droit de faire ce que je fais, puisque j'ai tous les droits. Et voilà la Kristen qu'elle avait essayé de chasser, mais chassez le naturel...
Fallait-il résister ? Enterrer ces pulsions pour espérer, enfin, être quelqu'un de correct ? Ce n'était pas un choix, ça... Kristen avait l'impression de se trouver face à un croisement, mais les deux chemins la ramenaient en arrière, d'une certaine manière. Choisir, c'est renoncer ! Ah, bien sûr : facile à dire quand on hésite entre une patacitrouille et une bulle baveuse.
Elle souffla un grand coup pour vider ses poumons et son esprit. Elle avait facilement piégé Aelle mais ne se sentait pas fière de son coup : la réponse était très excitante, mais également angoissante ; parce que c'était Aelle. N'importe qui d'autre n'aurait posé aucun souci. Elle aurait tout pris sans remords. Mais il fallait que ce soit elle, son espoir de se racheter, qui la mette dans une telle situation !
« Tu ne me fais pas confiance. Et tu as sans doute raison. »
Elle sourit légèrement, mais l'inclinaison de ses lèvres n'avait plus rien de sarcastique, bien au contraire. C'était un sourire de lucidité lacérante, un sourire douloureux.
« Si tu avais un échantillon, une part de moi-même serait tentée de te le voler, sans même que tu ne t'en rendes compte. Je te ferais peut-être croire que nous pouvons faire nos recherches main dans la main, mais j'aurais toujours l'ascendant sur toi. Tu aurais l'impression d'avoir accompli quelque chose, mais tu n'obtiendrais que l'ombre de mes miettes, car en vérité, je garderais tout pour moi. C'est ce que je pense, parce que la gamine que j'étais à seize ans, égoïste et... néfaste, comme aurait pu le dire..., elle est toujours là, quelque part, et je n'arrive pas à m'en débarrasser tout à fait. »
Sourcils froncés, tête baissée, Kristen Loewy renonçait de plein gré à cet ascendant qu'elle aurait pu avoir, à celui qu'elle avait quelques secondes plus tôt. Résiste.
« Mais je ne veux pas faire ça. Pas à toi. On dit que l'erreur est humaine, mais que persévérer dans l'erreur est diabolique. J'ai déjà fait suffisamment d'erreurs pour toute une vie et je ne veux plus être néfaste. »
Peut-être que c'était ça, la troisième voie, celle qui faisait avancer. Dire ce qui était, faire face à ses propres contradictions, se dévoiler, comme elle avait pu se dévoiler à Aude. Ou peut-être qu'Aelle fuirait loin de cette folie et qu'elle aurait bien raison.
Deux paires d'yeux
Il est trop tard pour nier. Elle sait. En usant de stratégie et de réflexion, je pourrais brouiller les pistes. Me protéger, revenir en arrière. Sauf que je ne pense pas en avoir envie. Si j’étais naïve, je croirais que c’est parce que j’ai envie de faire confiance à cette femme, envie de travailler avec elle pour la réalisation de ce projet gigantesque ; envie de croire, pour une fois, qu’il est possible de se faire grandir mutuellement sans pourrir l’autre en chemin. Mais je ne suis pas naïve et je sais bien qu’au fond si je ne veux pas lui cacher la vérité, c’est tout simplement parce que je suis capable de tout pour avoir ce que je désire. De tout, même de me confier à cette femme et de lui partager mes connaissances, d’accepter qu’elle me partage les siennes, accepter qu’elle en sait certainement un peu plus que moi sur le sujet. C’est pour cela que je prends la décision de ne pas nier. Pour une fois dans ma vie, je ne rebrousse pas chemin. Et pour tout dire, c’est vraiment désagréable de faire face à ses propres peurs. C est bien plus facile de fuir.
Que m’arrive-t-il, ces derniers temps ? Il y a peu, j’ai avoué sans frémir être capable de maîtriser une magie informulée alors que j’ai gardé cette information secrète durant des années ! Le même jour, j’ai quasiment avoué à Kernac’h avoir un penchant plus que poussé pour la magie noire. Et voilà que maintenant, j’avoue à Loewy mon secret le plus précieux ? Que se passera-t-il, ensuite ? Je lui parlerai de Yokohyama Ururu, des révélations que m’a faite Erza ? Je vais tout lui dire, tout avouer, et il ne me restera plus rien. Parce que la vérité, c’est que toutes ces choses font partie de moi et que sans elles, je ne suis pas grand chose, pas bien différente de tous les Autres. Voilà ce qui se passera : une fois qu’elle m’aurait pris l’Élixir, qu’elle m’aurait fait cracher tout mon savoir, partager toutes mes expériences, elle se tirera. Elle disparaîtra, tout simplement, et moi je resterai comme une conne. Parce que les Autres sont comme ça ! Loewy est comme ça, si peu Autre soit-elle. Je ne suis pas naïve au point de croire que les gens restent pour mes beaux yeux.
Quand elle affirme que je n’ai pas confiance en elle, évidemment que je hoche la tête, et évidemment que mes sourcils tressautent sur mon front. Je ne vais pas le lui cacher, ce serait inutile. Puis elle se met à parler et comme une enfant mécontente, je tourne mon regard vers le fond de la pièce et ne l’en détourne pas de tout son discours. Toute recroquevillée sur moi-même avec mes bras et mes jambes croisées, mes sourcils froncés, mes doigts crispés, j’aimerais mieux disparaître que d’écouter ce qu’elle me dit. Plus elle parle, plus mon coeur se serre. Parce que j’avais raison, évidemment, et que je n’apprends rien dans ce discours-là ; il ne fait que confirmer mes soupçons.
Ce qui m’énerve, c’est que je la comprends. J’aurais préféré réagir avec violence, « Vous avez pensé à me voler ! à m’utiliser ! et à tout garder pour vous ! Allez vous faire… », claquer la porte derrière moi, lui jeter des horreurs au visage, des horreurs destinées à lui mettre le nez sur sa propre condition : c’est une personne horrible, horriblement semblable à ce que je serais à sa place. C’est pour cela que je la comprends. Parce que si quelqu’un m’avouait un jour être en possession d’une relique aussi exceptionnelle que l’Élixir de Longue-Vie, je ferais tout, tout ce que je peux pour me la procurer. Peu importe qu’il ne reste plus rien à l’autre personne. Ce qui compte, c’est moi. Ça a toujours été moi. Il n’y avait aucune raison que Loewy soit différente. Je ne peux qu'être d'accord avec cette personne sans nom qui aurait dit de la Loewy de seize ans qu’elle est néfaste : oui, cette femme est néfaste. Oui, cela signifie peut-être que je le suis également. Alors je me demande : deux personnes néfastes peuvent-elles être néfastes l’une avec l’autre ? Ou cette horrible tendance s’efface-t-elle dans ces conditions ?
Je n’ai plus besoin de contrôler les mouvements désordonnés de mon corps. Tout s’est tu à l’intérieur de moi, tout s’est calmé. Je réfléchis. Ou plutôt, j’intègre le petit aveu honteux de Loewy. Le portrait qu’elle dresse d’elle-même, si j’y ajoute les morceaux d'elle qu’elle m’a confié durant nos dernières discussions, n’est pas seulement sombre, il est également très peu attirant. Une femme qui a la colère violente, qui est irrésistiblement attirée par une certaine noirceur, à commencer par la sienne, une femme qui fait du mal aux gens qu’elle aime, qui les détruit peut-être, qui manipule pour obtenir ce qu’elle veut, qui n’hésite pas à se servir de quelqu’un puis de l’abandonner sans remord une fois qu’elle a pris tout ce qu’elle voulait… Il y a une expression pour décrire une personne comme ça, c’est même Loewy elle-même qui l’a employé. Comment a-t-elle dit, déjà ? Ah, oui : « une ordre égoïste ». Les gens normaux fuient ce genre de personnes. L’obscurité, la souffrance, la violence… Ce sont des choses qui effraient et qui font peur. En bon exemplaire d’ordure égoïste, Loewy n’a pas grand chose pour elle. Il y a certes son intelligence, sa puissance, son savoir, mais cela suffit-il face à tout le reste ? La réponse est bien trop nette dans mon esprit, elle me déplaît. Je n’aime pas du tout penser au fait que je ne suis pas attirée par son intelligence, sa puissance et son savoir malgré tout le reste, mais que cela m’attire à cause de tout le reste.
C’est un peu trop gros à avaler.
Cette idée qu’une ordure égoïste et néfaste ne me rebute pas.
Je gonfle mes poumons d’air et expulse le tout dans un soupir bruyant. Merlin… Enfin, je ramène mon regard sur Loewy et décroise les bras pour me passer une main sur le visage. Elle vient de m’avouer le fin fond crasseux de sa pensée, pourtant son visage est toujours aussi hermétique ; je ne comprends pas comment elle fait pour être si mystérieuse tout en étant aussi claire dans mon esprit. Je sais très bien que son petit discours est destiné à apaiser mes craintes. C’est une sorte de laissez-passer : si je te dis tout ce que je suis capable de faire, cela prouvera que je ne ferai rien. Je pense qu’elle y croit sincèrement. Comme si des paroles pouvaient m’apaiser. Et qu’a-t-elle dit pour expliquer pourquoi elle ferait taire son immense ambition ? « Pour toi ». Pour moi. Pour moi ! Ah bah voilà, tout va bien, me voilà rassurée ! Pour toi, ça veut dire quoi ? Pour ne pas répéter les erreurs passées et être de nouveau néfaste… Mais bordel, a-t-elle conscience de la fragilité de son explication ?
« On dit aussi que la nature finit toujours par reprendre le dessus. Si vous me dites tout ça, c’est pour que j’ai confiance en vous. Mais vous venez de m’avouer que vous pourriez très bien m’utiliser comme bon vous semble pour tout garder pour vous… Qu’est-ce qui vous empêchera de faire ça, le jour où vous aurez l’occasion de le faire, hein ? À ce moment-là, est-ce que je pèserai assez lourd dans la balance pour qu'vous vous reteniez ? » Un petit rire m’échappe. « J’pense pas, non. Je pense aussi que vous essayez d’vous rassurer vous-même, mais qu’en fait vous en savez rien. »
On essaie de se rassurer, on se remémore nos erreurs passées comme si cela suffisait pour nous empêcher de recommencer. On se dit que cette fois-ci sera la bonne, qu’on est assez fort pour avancer, pour changer, pour faire mieux. Mais la vérité, c’est que la plupart du temps on ne change tout simplement pas. Le même schéma se répète encore et encore, sans fin, et à chaque fois on se dit la même chose : la prochaine fois, je ferai mieux. Sauf qu’on ne fait jamais mieux.
Mon ton est désagréablement accusateur. Je n’avais pas du tout l’intention de dire ça. À quoi ça sert ? Je sais ce qu’est Kristen Loewy, je sais également ce que je suis, et je sais très bien où cette conversation nous mènera. Je commence à la comprendre, moi, cette femme. Elle va se braquer, elle va dire : « Si tu peux pas me faire confiance, tant pis. Je ne peux pas t’offrir autre chose que mes mots » et elle me congédiera. Elle va abandonner. Et moi, cela va me mettre en rage. Parce qu’elle a l’air de croire, et c’est toujours la même chose, que les mots sont suffisant. Que parce qu’elle m’en dit plus à moi qu’à tous les autres, je dois croire qu’elle n’agira pas avec moi comme elle agit avec les Autres. Elle veut me faire croire que je suis différente pour elle, que je peux avoir confiance en elle, mais dès qu’elle en a l’occasion, elle me rappelle que tout cela est vrai, mais seulement quand elle le décide, seulement les trente-six du mois, ou pendant la nuit de minuit à une heure. Après ça, il n’y a plus personne. Et je devrais lui faire confiance ?
« J’sais très bien qu’vous êtes sincère, dis-je en fronçant les sourcils, mais je sais aussi que c’est facile de parler mais que c’est beaucoup plus dur de résister à ses envies quand elles se présentent. »
Moi, je suis incapable de résister. Peu importe la situation, je ne résiste pas. La preuve étant que même si Erza, une femme que j’adore sincèrement, m’a demandé de détruire l’Élixir de Longue-Vie, je me refuse absolument de le faire.
« Et je sais aussi que… »
Je me tais et secoue la tête, comme pour dire : non c’est bon, oubliez. Et je sais aussi que vous essayez sincèrement de changer mais je n’arrive pas à croire que… Et pas à croire que quoi ? Qui suis-je, moi, pour juger des efforts que fait cette femme pour changer ? Ce n’est pas parce que moi, je suis réfractaire au changement que tout le monde l’est. Il y a peut-être plus d’espoir pour elle que pour moi.
« À votre place…, poursuivis-je dans un souffle en détournant le regard, je ferai la même chose. C’est trop gros pour laisser l’autre gérer. Vous êtes du genre à tout contrôler, vous. À tout vouloir faire toute seule, ça s’voit. Comme moi, » avoué-je du bout des lèvres. Parfois, très rarement, il m’arrive d’être très lucide quant à ma nature ; cela ne dure jamais très longtemps, c’est désagréable de se voir sans le filtre du déni. « Et je devrais faire confiance à quelqu’un qui est comme moi ? Putain mais je me ferais même pas confiance à moi, surtout pas dans cette affaire, non, surtout pas. »
Je pousse un râle agacé en plongeant la tête dans mes mains. J’appuie le bout des doigts sur mes paupières, dans l’espoir que cela apaise le tiraillement qui m’écartèle les pensées. Mais rien à faire. D’un côté, il y a la raison ; de l’autre, il y a… Bah, je ne sais même pas pourquoi je me prends la tête. Il y a des manières très simples de gérer ce genre de situations. Elle l’avait très bien compris, Dai Hong Dao. Je devrais peut-être m’inspirer d’elle… Mais j’ose à peine y penser.
Que m’arrive-t-il, ces derniers temps ? Il y a peu, j’ai avoué sans frémir être capable de maîtriser une magie informulée alors que j’ai gardé cette information secrète durant des années ! Le même jour, j’ai quasiment avoué à Kernac’h avoir un penchant plus que poussé pour la magie noire. Et voilà que maintenant, j’avoue à Loewy mon secret le plus précieux ? Que se passera-t-il, ensuite ? Je lui parlerai de Yokohyama Ururu, des révélations que m’a faite Erza ? Je vais tout lui dire, tout avouer, et il ne me restera plus rien. Parce que la vérité, c’est que toutes ces choses font partie de moi et que sans elles, je ne suis pas grand chose, pas bien différente de tous les Autres. Voilà ce qui se passera : une fois qu’elle m’aurait pris l’Élixir, qu’elle m’aurait fait cracher tout mon savoir, partager toutes mes expériences, elle se tirera. Elle disparaîtra, tout simplement, et moi je resterai comme une conne. Parce que les Autres sont comme ça ! Loewy est comme ça, si peu Autre soit-elle. Je ne suis pas naïve au point de croire que les gens restent pour mes beaux yeux.
Quand elle affirme que je n’ai pas confiance en elle, évidemment que je hoche la tête, et évidemment que mes sourcils tressautent sur mon front. Je ne vais pas le lui cacher, ce serait inutile. Puis elle se met à parler et comme une enfant mécontente, je tourne mon regard vers le fond de la pièce et ne l’en détourne pas de tout son discours. Toute recroquevillée sur moi-même avec mes bras et mes jambes croisées, mes sourcils froncés, mes doigts crispés, j’aimerais mieux disparaître que d’écouter ce qu’elle me dit. Plus elle parle, plus mon coeur se serre. Parce que j’avais raison, évidemment, et que je n’apprends rien dans ce discours-là ; il ne fait que confirmer mes soupçons.
Ce qui m’énerve, c’est que je la comprends. J’aurais préféré réagir avec violence, « Vous avez pensé à me voler ! à m’utiliser ! et à tout garder pour vous ! Allez vous faire… », claquer la porte derrière moi, lui jeter des horreurs au visage, des horreurs destinées à lui mettre le nez sur sa propre condition : c’est une personne horrible, horriblement semblable à ce que je serais à sa place. C’est pour cela que je la comprends. Parce que si quelqu’un m’avouait un jour être en possession d’une relique aussi exceptionnelle que l’Élixir de Longue-Vie, je ferais tout, tout ce que je peux pour me la procurer. Peu importe qu’il ne reste plus rien à l’autre personne. Ce qui compte, c’est moi. Ça a toujours été moi. Il n’y avait aucune raison que Loewy soit différente. Je ne peux qu'être d'accord avec cette personne sans nom qui aurait dit de la Loewy de seize ans qu’elle est néfaste : oui, cette femme est néfaste. Oui, cela signifie peut-être que je le suis également. Alors je me demande : deux personnes néfastes peuvent-elles être néfastes l’une avec l’autre ? Ou cette horrible tendance s’efface-t-elle dans ces conditions ?
Je n’ai plus besoin de contrôler les mouvements désordonnés de mon corps. Tout s’est tu à l’intérieur de moi, tout s’est calmé. Je réfléchis. Ou plutôt, j’intègre le petit aveu honteux de Loewy. Le portrait qu’elle dresse d’elle-même, si j’y ajoute les morceaux d'elle qu’elle m’a confié durant nos dernières discussions, n’est pas seulement sombre, il est également très peu attirant. Une femme qui a la colère violente, qui est irrésistiblement attirée par une certaine noirceur, à commencer par la sienne, une femme qui fait du mal aux gens qu’elle aime, qui les détruit peut-être, qui manipule pour obtenir ce qu’elle veut, qui n’hésite pas à se servir de quelqu’un puis de l’abandonner sans remord une fois qu’elle a pris tout ce qu’elle voulait… Il y a une expression pour décrire une personne comme ça, c’est même Loewy elle-même qui l’a employé. Comment a-t-elle dit, déjà ? Ah, oui : « une ordre égoïste ». Les gens normaux fuient ce genre de personnes. L’obscurité, la souffrance, la violence… Ce sont des choses qui effraient et qui font peur. En bon exemplaire d’ordure égoïste, Loewy n’a pas grand chose pour elle. Il y a certes son intelligence, sa puissance, son savoir, mais cela suffit-il face à tout le reste ? La réponse est bien trop nette dans mon esprit, elle me déplaît. Je n’aime pas du tout penser au fait que je ne suis pas attirée par son intelligence, sa puissance et son savoir malgré tout le reste, mais que cela m’attire à cause de tout le reste.
C’est un peu trop gros à avaler.
Cette idée qu’une ordure égoïste et néfaste ne me rebute pas.
Je gonfle mes poumons d’air et expulse le tout dans un soupir bruyant. Merlin… Enfin, je ramène mon regard sur Loewy et décroise les bras pour me passer une main sur le visage. Elle vient de m’avouer le fin fond crasseux de sa pensée, pourtant son visage est toujours aussi hermétique ; je ne comprends pas comment elle fait pour être si mystérieuse tout en étant aussi claire dans mon esprit. Je sais très bien que son petit discours est destiné à apaiser mes craintes. C’est une sorte de laissez-passer : si je te dis tout ce que je suis capable de faire, cela prouvera que je ne ferai rien. Je pense qu’elle y croit sincèrement. Comme si des paroles pouvaient m’apaiser. Et qu’a-t-elle dit pour expliquer pourquoi elle ferait taire son immense ambition ? « Pour toi ». Pour moi. Pour moi ! Ah bah voilà, tout va bien, me voilà rassurée ! Pour toi, ça veut dire quoi ? Pour ne pas répéter les erreurs passées et être de nouveau néfaste… Mais bordel, a-t-elle conscience de la fragilité de son explication ?
« On dit aussi que la nature finit toujours par reprendre le dessus. Si vous me dites tout ça, c’est pour que j’ai confiance en vous. Mais vous venez de m’avouer que vous pourriez très bien m’utiliser comme bon vous semble pour tout garder pour vous… Qu’est-ce qui vous empêchera de faire ça, le jour où vous aurez l’occasion de le faire, hein ? À ce moment-là, est-ce que je pèserai assez lourd dans la balance pour qu'vous vous reteniez ? » Un petit rire m’échappe. « J’pense pas, non. Je pense aussi que vous essayez d’vous rassurer vous-même, mais qu’en fait vous en savez rien. »
On essaie de se rassurer, on se remémore nos erreurs passées comme si cela suffisait pour nous empêcher de recommencer. On se dit que cette fois-ci sera la bonne, qu’on est assez fort pour avancer, pour changer, pour faire mieux. Mais la vérité, c’est que la plupart du temps on ne change tout simplement pas. Le même schéma se répète encore et encore, sans fin, et à chaque fois on se dit la même chose : la prochaine fois, je ferai mieux. Sauf qu’on ne fait jamais mieux.
Mon ton est désagréablement accusateur. Je n’avais pas du tout l’intention de dire ça. À quoi ça sert ? Je sais ce qu’est Kristen Loewy, je sais également ce que je suis, et je sais très bien où cette conversation nous mènera. Je commence à la comprendre, moi, cette femme. Elle va se braquer, elle va dire : « Si tu peux pas me faire confiance, tant pis. Je ne peux pas t’offrir autre chose que mes mots » et elle me congédiera. Elle va abandonner. Et moi, cela va me mettre en rage. Parce qu’elle a l’air de croire, et c’est toujours la même chose, que les mots sont suffisant. Que parce qu’elle m’en dit plus à moi qu’à tous les autres, je dois croire qu’elle n’agira pas avec moi comme elle agit avec les Autres. Elle veut me faire croire que je suis différente pour elle, que je peux avoir confiance en elle, mais dès qu’elle en a l’occasion, elle me rappelle que tout cela est vrai, mais seulement quand elle le décide, seulement les trente-six du mois, ou pendant la nuit de minuit à une heure. Après ça, il n’y a plus personne. Et je devrais lui faire confiance ?
« J’sais très bien qu’vous êtes sincère, dis-je en fronçant les sourcils, mais je sais aussi que c’est facile de parler mais que c’est beaucoup plus dur de résister à ses envies quand elles se présentent. »
Moi, je suis incapable de résister. Peu importe la situation, je ne résiste pas. La preuve étant que même si Erza, une femme que j’adore sincèrement, m’a demandé de détruire l’Élixir de Longue-Vie, je me refuse absolument de le faire.
« Et je sais aussi que… »
Je me tais et secoue la tête, comme pour dire : non c’est bon, oubliez. Et je sais aussi que vous essayez sincèrement de changer mais je n’arrive pas à croire que… Et pas à croire que quoi ? Qui suis-je, moi, pour juger des efforts que fait cette femme pour changer ? Ce n’est pas parce que moi, je suis réfractaire au changement que tout le monde l’est. Il y a peut-être plus d’espoir pour elle que pour moi.
« À votre place…, poursuivis-je dans un souffle en détournant le regard, je ferai la même chose. C’est trop gros pour laisser l’autre gérer. Vous êtes du genre à tout contrôler, vous. À tout vouloir faire toute seule, ça s’voit. Comme moi, » avoué-je du bout des lèvres. Parfois, très rarement, il m’arrive d’être très lucide quant à ma nature ; cela ne dure jamais très longtemps, c’est désagréable de se voir sans le filtre du déni. « Et je devrais faire confiance à quelqu’un qui est comme moi ? Putain mais je me ferais même pas confiance à moi, surtout pas dans cette affaire, non, surtout pas. »
Je pousse un râle agacé en plongeant la tête dans mes mains. J’appuie le bout des doigts sur mes paupières, dans l’espoir que cela apaise le tiraillement qui m’écartèle les pensées. Mais rien à faire. D’un côté, il y a la raison ; de l’autre, il y a… Bah, je ne sais même pas pourquoi je me prends la tête. Il y a des manières très simples de gérer ce genre de situations. Elle l’avait très bien compris, Dai Hong Dao. Je devrais peut-être m’inspirer d’elle… Mais j’ose à peine y penser.
Deux paires d'yeux
Les mots appellent les mots, et il semblait qu'Aelle s'était rarement montrée aussi loquace. Kristen s'attendait davantage à voir la jeune fille se renfrogner, bouder et partir. Pour une fois, la sorcière n'avait pas envie de secouer la plus jeune, de la supplier du regard : comprends-moi, pour une fois, je t'en dis tant ! Au lieu de tout cela, Aelle admettait ce que Kristen percevait depuis un moment déjà : elle mettait des mots dessus ; des mots durs envers elle-même. Oui, nous sommes faites du même bois, et ce n'est pas forcément une bonne chose.
« Je sais. »
Ses yeux voguèrent dans cet environnement centenaire, qui avait si bien pris son image. Qu'aurait-on pensé, en bâtissant ce château, si l'on avait su qu'un jour, une femme comme Kristen en serait la directrice ? Elle n'avait définitivement pas la gueule de l'emploi et pourtant, elle faisait de son mieux. Toujours. Quand bien même c'était difficile ou qu'on l'accusait de tous les maux.
« Et tu ne peux pas me dire que tu aspires à être cette personne. »
Kristen se leva et se pencha suffisamment pour saisir un poignet de la Poufsouffle, l'obligeant à dégager son visage. Regarde-moi, Aelle.
« Il y a quelque chose que je ne t'ai jamais dit, et c'est ce qui pourra m'empêcher de te trahir. Je ne te le dis pas pour te convaincre, il n'y a pas d'arrière-pensée, c'est juste que... »
Elle ne sut pas comment terminer sa phrase. C'est juste que quoi ? Juste que j'ai besoin que tu me comprennes une bonne fois pour toutes, peut-être.
Elle se rassit pour se positionner de nouveau à la hauteur d'Aelle.
« Un jour, je t'ai dit de ne jamais perdre de vue ceux que tu aimais, pour garder les pieds sur terre. Je t'ai aussi dit que j'avais dû payer le prix de mes recherches, et que je continuais à le payer. Que j'avais blessé des personnes qui m'étaient très chères pour en arriver là. »
Kristen eut l'impression d'avoir un vif d'or coincé dans la gorge et déglutit difficilement. Elle ferma les paupières un instant, prit une nouvelle inspiration et dit :
« J'ai... un fils. Il est un peu plus jeune que toi. »
Imbécile. Aelle ne comprendrait pas, elle n'était pas mère, et puis, sans doute qu'elle ne verrait même pas le rapport. Elle dirait : vous n'aviez pas qu'à vous attacher, et alors vous n'auriez blessé personne ! Mais si Kristen avait pu dire à la jeune sorcière qu'elle était violente, sanguinaire, manipulatrice, dangereuse, rien de toute cela n'arrivait à la hauteur du mal qu'elle avait pu faire à son propre enfant. Sur la défensive et le corps tendu, Kristen s'apprêtait à bouillonner du fait de n'être pas comprise, malgré l'ampleur de cette révélation.
« Je sais. »
Ses yeux voguèrent dans cet environnement centenaire, qui avait si bien pris son image. Qu'aurait-on pensé, en bâtissant ce château, si l'on avait su qu'un jour, une femme comme Kristen en serait la directrice ? Elle n'avait définitivement pas la gueule de l'emploi et pourtant, elle faisait de son mieux. Toujours. Quand bien même c'était difficile ou qu'on l'accusait de tous les maux.
« Et tu ne peux pas me dire que tu aspires à être cette personne. »
Kristen se leva et se pencha suffisamment pour saisir un poignet de la Poufsouffle, l'obligeant à dégager son visage. Regarde-moi, Aelle.
« Il y a quelque chose que je ne t'ai jamais dit, et c'est ce qui pourra m'empêcher de te trahir. Je ne te le dis pas pour te convaincre, il n'y a pas d'arrière-pensée, c'est juste que... »
Elle ne sut pas comment terminer sa phrase. C'est juste que quoi ? Juste que j'ai besoin que tu me comprennes une bonne fois pour toutes, peut-être.
Elle se rassit pour se positionner de nouveau à la hauteur d'Aelle.
« Un jour, je t'ai dit de ne jamais perdre de vue ceux que tu aimais, pour garder les pieds sur terre. Je t'ai aussi dit que j'avais dû payer le prix de mes recherches, et que je continuais à le payer. Que j'avais blessé des personnes qui m'étaient très chères pour en arriver là. »
Kristen eut l'impression d'avoir un vif d'or coincé dans la gorge et déglutit difficilement. Elle ferma les paupières un instant, prit une nouvelle inspiration et dit :
« J'ai... un fils. Il est un peu plus jeune que toi. »
Imbécile. Aelle ne comprendrait pas, elle n'était pas mère, et puis, sans doute qu'elle ne verrait même pas le rapport. Elle dirait : vous n'aviez pas qu'à vous attacher, et alors vous n'auriez blessé personne ! Mais si Kristen avait pu dire à la jeune sorcière qu'elle était violente, sanguinaire, manipulatrice, dangereuse, rien de toute cela n'arrivait à la hauteur du mal qu'elle avait pu faire à son propre enfant. Sur la défensive et le corps tendu, Kristen s'apprêtait à bouillonner du fait de n'être pas comprise, malgré l'ampleur de cette révélation.
Deux paires d'yeux
Ça bouillonne à l’intérieur de moi. Tout un tas de pensées contradictoires qui s’entrechoquent, une nuée d’émotions violentes qui ne parviennent pas à s’exprimer. Le choix que je dois faire n’est que la surface. En profondeur se cachent encore tellement de choses qui m’angoissent. Ce qui se joue dans ce bureau, à l’image de tout ce qui se joue toujours quand je suis avec Loewy, n’a rien à voir avec la conversation que nous sommes en train d’avoir. Je ne sais pas quoi dire d’autre, je n’arrive même pas à cacher le fait que je suis totalement perdue, déboussolée, dépassée par la situation. Habituellement, je n’agis pas comme ça. Je ne montre pas clairement que je suis paumée. J’essaie de faire face, j’insulte, je crie, je refuse, mais je ne montre pas à l’autre que j’hésite et que j’ai peur. Mais là, je suis incapable de me redresser, de regarder la femme et de faire semblant que tout va bien. Parce que tout ne va pas bien, je ne sais pas où je suis, je ne sais pas ce que je dois faire. Ce que je suis en train de vivre est tellement important. Pour moi, pour elle, pour un nous qui n’existe même pas la plupart du temps et qui me fait flipper. C’est complètement con de réagir comme ça. Et Loewy n’arrange rien à la situation. Je sais, qu’elle dit. Tu ne veux pas me ressembler. Mais arrêtez. Arrêtez, je suis déjà comme vous, c’est trop tard, je ne peux pas l’empêcher, moi non plus je ne peux pas aller contre ma nature, d’ailleurs je n’en ai même pas envie. Je préférerais amplement me retrouver à sa place plutôt qu’à la mienne. C’est bien plus facile de se mentir, de se faire croire qu’on arrivera à changer… Mais devoir faire confiance à une personne, réfléchir à partager quelque chose qui nous est cher, ça c’est difficile. Insurmontable. Et c’est ça qui me bousille. C’est pour cela que je me cache.
Quand la main s’enroule autour de mon poignet pour libérer mon visage, je n’essaie même pas de résister. Je lève mon regard tourmenté pour le déposer dans celui, un peu bousillé aussi, de Loewy. Mon coeur rate un battement, puis un second. Une lueur d’espoir s’éveille quelque part en moi. Elle va me dire quelque chose de gros, un truc énorme qui va nous faire avancer. Encore une fois, elle pense qu’en parlant, elle arrangera tout. Mais quoi qu’elle dise… Qu’est-ce que ça changera ? Ça ne va pas m’apaiser, ça ne va pas arranger le problème. Quoi qu’elle dise, je serai toujours la même. Tiraillée entre mon envie — une envie qui prend une place si grosse que je n’arrive même pas à respirer correctement — de lui faire confiance et mon besoin de garder mon indépendance, surtout mon indépendance émotionnelle. On en est toujours au même point, depuis le début rien a changé. La lutte ne se situe pas au niveau du savoir et de la connaissance, dans mon coeur il n’est plus question de l’Élixir…
Elle parle encore de l’attachement, de l’amour, de l’importance d’avoir quelqu’un à aimer, du fait que c’est en aimant qu’on bousille les autres, mais surtout soi-même. Mes yeux sautent d’une pupille à l’autre. Droite, gauche, droite, gauche. À qui a-t-elle fait tant de mal ? Depuis le temps qu’elle m’en parle… Qui a-t-elle détruit ? Luneau ? Elle ne serait plus là, si c’était le cas, elle ne serait certainement pas en train de dormir dans leur appartement si Loewy l’avait détruite. Elle l’aurait abandonné, elle l’aurait laissé toute seule, parce que c’est ce que les gens blessés font. Ce que les gens faibles font, ceux qui n’ont pas eu assez de courage pour se tenir loin des personnes qui leur font du mal, ceux qui se laissent piétiner sans se battre. Je résiste, je secoue la tête, ouvre la bouche pour empêcher Loewy de continuer. Non, ne me parlez pas de ça… Ne me parlez pas des fois où vous avez blessé des gens que vous aimiez, ça ne va rien changer. Ça ne va rien changer parce qu’en plus de ne pas m’aimer, ça se voit bien que vous n’avez pas changé, que vous êtes toujours la même, toujours capable de détruire pour avoir ce que vous voulez. Moi, je suis comme ça aussi. J’ai fait du mal à Thalia, même à d’autres avant elle, et alors ? Et alors ? Est-ce que ça m’empêchera de recommencer avec Elowen ? Avec Gabryel ? Avec Zikomo ? Non, parce que c’est la vie. Il suffit de l’accepter. De ne pas oublier qu’on ne fait jamais rien sans raison. De se voiler la face. De se dire je ne peux pas m’en empêcher, de se rassurer : il ne peut en être autrement. Je ne veux pas vous entendre dire que parce que vous avez blessé untel ou unetelle, vous avez suffisamment conscience de vos propres erreurs pour ne pas les répéter avec moi. Moi qui suis beaucoup plus objective dans cette situation, je vois clairement que vous avez tort.
Malgré mes suppliques muettes, Loewy m’offre la réponse à une question que je me pose depuis un bon moment. D’une voix bien trop secouée pour que je ne comprenne pas qu’il s’en passe des choses, dans sa tête et dans son coeur, et que ce qu’elle m’avoue n’est pas le genre de choses qu’elle gueule à tous les coins de rue.
L’information se dépose dans ma tête.
*Un fils*.
Je n’arrive pas à la traiter.
Un fils. Ma première réaction est de me dire : et alors ? En quoi m’avouer cela débloque la situation ? Parce qu’elle a un fils qu’elle a bousillé, puisque c’est évidemment de ça dont il s’agit, je devrais me dire que tout va bien se passer ? Parce qu’elle m’avoue avoir un fils, je devrais croire que je suis assez différente pour qu’elle contrôle ses pulsions ?
Puis l’information est traitée, elle s’ajoute à tout ce que je sais de cette femme, elle agrandit l’horizon qui est le mien quand je la regarde et j’ouvre la bouche sans qu’aucun son n’en sorte. Je ne sais pas exactement ce que je ressens. Un fils. Donc c’est une mère. Elle ? C’est assez… Et bien c’est assez improbable. Assez déconcertant. Une multitude de questions me vient. Où est-il ? Pourquoi personne n’est au courant ? Pourquoi est-ce que vous avez un enfant ? Et de qui ? Et quand ? Comment est-ce que vous avez pu faire ça, quoi que vous ayez fait, à votre enfant ? Tout plein de questions que je ne comprends pas parce que je n’y connais rien à l’amour d’une mère, moi. Je connais seulement celui que ma mère a pour moi et c’est tout. Et je ne sais pas que faire de cette information. Je n’arrive pas à m’en saisir pour trouver quelque chose à dire. Je n’arrive pas non plus à éloigner la chose désagréable qui fait pulser mon coeur. Une toute petite chose, minuscule, qui a la force d’un volcan et qui est bien trop dérangeante pour que je me concentre dessus. Une petite chose désagréable… Dans le coeur d’une personne, il y a des places qui sont d’office destinées à certaines relations. La place du ou de la partenaire, prise par Aude Luneau ; celle du fils, prise par ce garçon un peu plus jeune que moi et… Bordel, Aelle, arrête de penser.
Mon regard à dégringolé quelque part sur la table basse. Il ne se pose nul part, frôle les sachets de thé, les tasses, le bois, le sol, se perd dans le fond du bureau, se balade sur les étagères qui croulent sous les livres. À l’image de mes pensées, il rebondit à l’infini sans réussir à s’arrêter. Je dois me forcer à faire des liens, à me remémorer les paroles précédentes prononcées par Loewy pour me rappeler de quoi nous parlons, pour me souvenir qu’il est question de l’Élixir de Longue-Vie, de la possibilité d’une collaboration, et de rien d’autre.
« Vous lui avez fait quoi ? » expiré-je enfin dans un souffle.
Pour une fois, mon ton est complètement neutre même si ma voix est bien trop rauque pour réellement cacher mon trouble. Je ne suis pas en train de me dire ce que n’importe qui se serait dit à ma place, je ne juge pas, je ne m’horrifie pas de ce qu’elle a fait à son propre fils. Je me sens un peu vide, à vrai dire. Je n’arrive pas à comprendre pourquoi elle me dit ça. Je veux dire… Je n’arrive pas à comprendre les conséquences de cet aveu. Ou plutôt, je n’arrive pas à les accepter.
Résistant à l'envie de me cacher encore une fois dans mes mains, je noue mes doigts les uns avec les autres et me concentre dessus.
« J’suis pas votre fille, moi… C’est… »
Ça n’a rien à voir. Un sourire tremblant m’étire les lèvres. Je baisse les yeux, les lève, fronce les sourcils. J’essaie de deviner ce qui se cache derrière le regard bleu de Loewy. Je ne suis pas votre fille… Si vous avez été capable de faire souffrir votre fils, moi vous allez carrément me détruire. Est-ce réellement la couleur de mes pensées ? Vraiment ? Elle est en train de me dire que son erreur passée est tellement énorme, tellement grosse, si impardonnable, puisqu’elle concerne son propre enfant, que c’est ce qui l’empêchera de me faire la même chose à moi. Elle est en train de me dire que… Je n’arrive pas à saisir tout ce qu’il y a à saisir, il y a un blocage dans ma tête, et dans mon coeur. Je ferme brièvement les yeux mais cela n’apaise en rien ce qu’il se passe dans mon corps. Je préfère répéter, sur un ton un peu suppliant cette fois-ci :
« Il s’est passé quoi ? »
Elle a tout intérêt à me répondre. Si elle veut que je la comprenne, elle doit parler. Elle doit m'expliquer ce qui s'est passé, j'ai besoin de savoir pour me rendre compte par moi-même de si oui ou non elle sera capable de recommencer. De recommencer... Elle ne recommencera jamais. Elle n'a qu'un fils, après tout. De ce que j'en sais. Recommencer est donc impossible.
Quand la main s’enroule autour de mon poignet pour libérer mon visage, je n’essaie même pas de résister. Je lève mon regard tourmenté pour le déposer dans celui, un peu bousillé aussi, de Loewy. Mon coeur rate un battement, puis un second. Une lueur d’espoir s’éveille quelque part en moi. Elle va me dire quelque chose de gros, un truc énorme qui va nous faire avancer. Encore une fois, elle pense qu’en parlant, elle arrangera tout. Mais quoi qu’elle dise… Qu’est-ce que ça changera ? Ça ne va pas m’apaiser, ça ne va pas arranger le problème. Quoi qu’elle dise, je serai toujours la même. Tiraillée entre mon envie — une envie qui prend une place si grosse que je n’arrive même pas à respirer correctement — de lui faire confiance et mon besoin de garder mon indépendance, surtout mon indépendance émotionnelle. On en est toujours au même point, depuis le début rien a changé. La lutte ne se situe pas au niveau du savoir et de la connaissance, dans mon coeur il n’est plus question de l’Élixir…
Elle parle encore de l’attachement, de l’amour, de l’importance d’avoir quelqu’un à aimer, du fait que c’est en aimant qu’on bousille les autres, mais surtout soi-même. Mes yeux sautent d’une pupille à l’autre. Droite, gauche, droite, gauche. À qui a-t-elle fait tant de mal ? Depuis le temps qu’elle m’en parle… Qui a-t-elle détruit ? Luneau ? Elle ne serait plus là, si c’était le cas, elle ne serait certainement pas en train de dormir dans leur appartement si Loewy l’avait détruite. Elle l’aurait abandonné, elle l’aurait laissé toute seule, parce que c’est ce que les gens blessés font. Ce que les gens faibles font, ceux qui n’ont pas eu assez de courage pour se tenir loin des personnes qui leur font du mal, ceux qui se laissent piétiner sans se battre. Je résiste, je secoue la tête, ouvre la bouche pour empêcher Loewy de continuer. Non, ne me parlez pas de ça… Ne me parlez pas des fois où vous avez blessé des gens que vous aimiez, ça ne va rien changer. Ça ne va rien changer parce qu’en plus de ne pas m’aimer, ça se voit bien que vous n’avez pas changé, que vous êtes toujours la même, toujours capable de détruire pour avoir ce que vous voulez. Moi, je suis comme ça aussi. J’ai fait du mal à Thalia, même à d’autres avant elle, et alors ? Et alors ? Est-ce que ça m’empêchera de recommencer avec Elowen ? Avec Gabryel ? Avec Zikomo ? Non, parce que c’est la vie. Il suffit de l’accepter. De ne pas oublier qu’on ne fait jamais rien sans raison. De se voiler la face. De se dire je ne peux pas m’en empêcher, de se rassurer : il ne peut en être autrement. Je ne veux pas vous entendre dire que parce que vous avez blessé untel ou unetelle, vous avez suffisamment conscience de vos propres erreurs pour ne pas les répéter avec moi. Moi qui suis beaucoup plus objective dans cette situation, je vois clairement que vous avez tort.
Malgré mes suppliques muettes, Loewy m’offre la réponse à une question que je me pose depuis un bon moment. D’une voix bien trop secouée pour que je ne comprenne pas qu’il s’en passe des choses, dans sa tête et dans son coeur, et que ce qu’elle m’avoue n’est pas le genre de choses qu’elle gueule à tous les coins de rue.
L’information se dépose dans ma tête.
*Un fils*.
Je n’arrive pas à la traiter.
Un fils. Ma première réaction est de me dire : et alors ? En quoi m’avouer cela débloque la situation ? Parce qu’elle a un fils qu’elle a bousillé, puisque c’est évidemment de ça dont il s’agit, je devrais me dire que tout va bien se passer ? Parce qu’elle m’avoue avoir un fils, je devrais croire que je suis assez différente pour qu’elle contrôle ses pulsions ?
Puis l’information est traitée, elle s’ajoute à tout ce que je sais de cette femme, elle agrandit l’horizon qui est le mien quand je la regarde et j’ouvre la bouche sans qu’aucun son n’en sorte. Je ne sais pas exactement ce que je ressens. Un fils. Donc c’est une mère. Elle ? C’est assez… Et bien c’est assez improbable. Assez déconcertant. Une multitude de questions me vient. Où est-il ? Pourquoi personne n’est au courant ? Pourquoi est-ce que vous avez un enfant ? Et de qui ? Et quand ? Comment est-ce que vous avez pu faire ça, quoi que vous ayez fait, à votre enfant ? Tout plein de questions que je ne comprends pas parce que je n’y connais rien à l’amour d’une mère, moi. Je connais seulement celui que ma mère a pour moi et c’est tout. Et je ne sais pas que faire de cette information. Je n’arrive pas à m’en saisir pour trouver quelque chose à dire. Je n’arrive pas non plus à éloigner la chose désagréable qui fait pulser mon coeur. Une toute petite chose, minuscule, qui a la force d’un volcan et qui est bien trop dérangeante pour que je me concentre dessus. Une petite chose désagréable… Dans le coeur d’une personne, il y a des places qui sont d’office destinées à certaines relations. La place du ou de la partenaire, prise par Aude Luneau ; celle du fils, prise par ce garçon un peu plus jeune que moi et… Bordel, Aelle, arrête de penser.
Mon regard à dégringolé quelque part sur la table basse. Il ne se pose nul part, frôle les sachets de thé, les tasses, le bois, le sol, se perd dans le fond du bureau, se balade sur les étagères qui croulent sous les livres. À l’image de mes pensées, il rebondit à l’infini sans réussir à s’arrêter. Je dois me forcer à faire des liens, à me remémorer les paroles précédentes prononcées par Loewy pour me rappeler de quoi nous parlons, pour me souvenir qu’il est question de l’Élixir de Longue-Vie, de la possibilité d’une collaboration, et de rien d’autre.
« Vous lui avez fait quoi ? » expiré-je enfin dans un souffle.
Pour une fois, mon ton est complètement neutre même si ma voix est bien trop rauque pour réellement cacher mon trouble. Je ne suis pas en train de me dire ce que n’importe qui se serait dit à ma place, je ne juge pas, je ne m’horrifie pas de ce qu’elle a fait à son propre fils. Je me sens un peu vide, à vrai dire. Je n’arrive pas à comprendre pourquoi elle me dit ça. Je veux dire… Je n’arrive pas à comprendre les conséquences de cet aveu. Ou plutôt, je n’arrive pas à les accepter.
Résistant à l'envie de me cacher encore une fois dans mes mains, je noue mes doigts les uns avec les autres et me concentre dessus.
« J’suis pas votre fille, moi… C’est… »
Ça n’a rien à voir. Un sourire tremblant m’étire les lèvres. Je baisse les yeux, les lève, fronce les sourcils. J’essaie de deviner ce qui se cache derrière le regard bleu de Loewy. Je ne suis pas votre fille… Si vous avez été capable de faire souffrir votre fils, moi vous allez carrément me détruire. Est-ce réellement la couleur de mes pensées ? Vraiment ? Elle est en train de me dire que son erreur passée est tellement énorme, tellement grosse, si impardonnable, puisqu’elle concerne son propre enfant, que c’est ce qui l’empêchera de me faire la même chose à moi. Elle est en train de me dire que… Je n’arrive pas à saisir tout ce qu’il y a à saisir, il y a un blocage dans ma tête, et dans mon coeur. Je ferme brièvement les yeux mais cela n’apaise en rien ce qu’il se passe dans mon corps. Je préfère répéter, sur un ton un peu suppliant cette fois-ci :
« Il s’est passé quoi ? »
Elle a tout intérêt à me répondre. Si elle veut que je la comprenne, elle doit parler. Elle doit m'expliquer ce qui s'est passé, j'ai besoin de savoir pour me rendre compte par moi-même de si oui ou non elle sera capable de recommencer. De recommencer... Elle ne recommencera jamais. Elle n'a qu'un fils, après tout. De ce que j'en sais. Recommencer est donc impossible.
Deux paires d'yeux
Le silence me laisse le temps de sentir mon propre corps et le poids qui s'abat sur mes épaules, le boulet qui traverse ma gorge, mon ventre, qui m'écrase et me fait m'enfoncer dans mon fauteuil. Un corps soigné, toujours apprêté, posé sur un fauteuil ouvragé, élégant ; tout va bien, vu d'ici. On voit la grande Kristen Loewy, la directrice de Poudlard qui effraie les gamins, qui insupporte les parents, qui suscite l'admiration de ceux qui ne la connaissent pas, la grande Kristen Loewy qui part en guerre contre les Lignées, qui déchaîne des torrents de feu sur le dos de son dragon. Grattez la surface, vous verrez ce que je vois : une femme brisée, écrasée par le poids de sa propre existence, qui ne sait plus définir les remords et les regrets, rongée par un combat intérieur permanent - le duel le plus intense de sa vie. Sciée entre l'intolérance, la rigidité, l'impulsivité, la colère et la folie : un incessant tourbillon d'émotions contradictoires concentré dans un petit corps et qui, parfois, s'expulsent sous toutes formes d'excès : excès d'amour, excès de colère, excès de passions. Ce que je vois, c'est une personne coupable de tout, capable de rien - ou pas grand-chose de ce qui importe. Incapable de communiquer correctement, d'aimer comme il faut, de sauver ceux qui doivent l'être : incapable de faire les bons choix. Transférer une âme, chevaucher un dragon, percer les mystères les plus obscurs de la Magie et de la vie ; c'est beau, c'est grisant, c'est pour se sentir vivant quand tout le reste a foutu le camp.
Je me revois à Rye, obsédée par mes obsessions, voulant aller plus loin, toujours, accomplir ce que personne n'a pu accomplir avant moi. Être la meilleure, obtenir les réponses aux questions que personne ne se pose, par bienséance, par peur, par lâcheté. Moi, je me poserai toutes les questions, j'accomplirai l'impossible, je prouverai que toutes les existences ne sont pas vaines, que la mienne importe, que je suis essentielle au monde. Il se souviendra de moi ! On m'estimera, je ne serai pas la fille de deux sorciers comme il y en a des centaines, juste bons à vivre : je serai le seul personnage de cette grande histoire qui puisse en valoir le coup. Je ne serai pas un grain de sable et je ne ferai rien comme tout le monde, parce que tout le monde a tort et s'endort. Plongée dans le majestueux maelström de ma propre grandeur, je ne serai pas cette femme qui élève des gosses, fait la cuisine et se satisfait de petits sortilèges ménagers.
Pourtant, je l'aime, ce gamin qui a ses yeux. Mais je n'abandonnerai plus mon ambition, je dois continuer à toucher l'impossible : ma vie ne peut pas s'arrêter maintenant. Je ne peux pas laisser les bassesses du quotidien bouffer mes recherches, me consumer pour faire de moi quelqu'un de normal. Je vaux plus que tous les autres : je peux faire les deux. Aimer cet enfant et déchirer le grand voile des mystères du monde, tout à la fois.
Il m'en fallait toujours plus pour me prouver que je ne serai pas comme les autres, ceux qui se contentent de grandir, travailler, se reproduire et mourir, sans laisser sur cette terre d'autres traces que des fragments d'ADN, quelque part. Toujours plus, et le danger ne pouvait entrer dans l'équation : entre mes mains, rien ne pouvait mal se passer : l'échec ne faisait pas partie de mon vocabulaire.
Mes yeux se fixent sur ceux d'Aelle, qui ne me comprendra jamais. Ou pas maintenant, pas tant qu'elle n'en aura pas payé elle-même le prix. Trop orgueilleuse, trop sûre d'elle, exactement comme je l'étais. Si je lui dis que j'ai échoué, que c'était un accident, elle ne me prendra pas au sérieux et dira que cela ne lui arrivera pas, puisqu'elle vaut mieux que ça. Vous avez fait une erreur : je n'en ferai pas ! C'est ça, que tu vas me dire, Aelle ? Vas-tu me cracher dessus, butée comme tu es, inconsciente comme tu es, persuadée d'être ce que tu n'es pas ? Prête pour la crucifixion, je me lance :
« Un accident. Je faisais des recherches dans la pièce à côté de sa chambre et... Il avait cinq ans, il l'a senti. Ça l'a... attaqué ? Je n'ai jamais vraiment compris. »
Vas-tu me dire que j'ai été stupide, qu'il faut être complètement fou pour mener des expériences de magie noire à quelques mètres d'un enfant de cinq ans ? Dis-le-moi, vas-y : c'est ce qui t'attend si tu n'ouvres pas les yeux. Ce ne sera peut-être pas ton enfant, mais cela pourrait être n'importe qui. Ton frère, ton père, ta mère, tes amis, tes amants : n'importe qui.
« Non, tu n'es pas ma fille, Aelle. Mais tu vois, je me sers de toi malgré tout. Pour faire mieux. »
Crache-moi au visage : est-ce un mal, de vouloir te protéger de toi-même ?
Je me revois à Rye, obsédée par mes obsessions, voulant aller plus loin, toujours, accomplir ce que personne n'a pu accomplir avant moi. Être la meilleure, obtenir les réponses aux questions que personne ne se pose, par bienséance, par peur, par lâcheté. Moi, je me poserai toutes les questions, j'accomplirai l'impossible, je prouverai que toutes les existences ne sont pas vaines, que la mienne importe, que je suis essentielle au monde. Il se souviendra de moi ! On m'estimera, je ne serai pas la fille de deux sorciers comme il y en a des centaines, juste bons à vivre : je serai le seul personnage de cette grande histoire qui puisse en valoir le coup. Je ne serai pas un grain de sable et je ne ferai rien comme tout le monde, parce que tout le monde a tort et s'endort. Plongée dans le majestueux maelström de ma propre grandeur, je ne serai pas cette femme qui élève des gosses, fait la cuisine et se satisfait de petits sortilèges ménagers.
Pourtant, je l'aime, ce gamin qui a ses yeux. Mais je n'abandonnerai plus mon ambition, je dois continuer à toucher l'impossible : ma vie ne peut pas s'arrêter maintenant. Je ne peux pas laisser les bassesses du quotidien bouffer mes recherches, me consumer pour faire de moi quelqu'un de normal. Je vaux plus que tous les autres : je peux faire les deux. Aimer cet enfant et déchirer le grand voile des mystères du monde, tout à la fois.
Il m'en fallait toujours plus pour me prouver que je ne serai pas comme les autres, ceux qui se contentent de grandir, travailler, se reproduire et mourir, sans laisser sur cette terre d'autres traces que des fragments d'ADN, quelque part. Toujours plus, et le danger ne pouvait entrer dans l'équation : entre mes mains, rien ne pouvait mal se passer : l'échec ne faisait pas partie de mon vocabulaire.
Mes yeux se fixent sur ceux d'Aelle, qui ne me comprendra jamais. Ou pas maintenant, pas tant qu'elle n'en aura pas payé elle-même le prix. Trop orgueilleuse, trop sûre d'elle, exactement comme je l'étais. Si je lui dis que j'ai échoué, que c'était un accident, elle ne me prendra pas au sérieux et dira que cela ne lui arrivera pas, puisqu'elle vaut mieux que ça. Vous avez fait une erreur : je n'en ferai pas ! C'est ça, que tu vas me dire, Aelle ? Vas-tu me cracher dessus, butée comme tu es, inconsciente comme tu es, persuadée d'être ce que tu n'es pas ? Prête pour la crucifixion, je me lance :
« Un accident. Je faisais des recherches dans la pièce à côté de sa chambre et... Il avait cinq ans, il l'a senti. Ça l'a... attaqué ? Je n'ai jamais vraiment compris. »
Vas-tu me dire que j'ai été stupide, qu'il faut être complètement fou pour mener des expériences de magie noire à quelques mètres d'un enfant de cinq ans ? Dis-le-moi, vas-y : c'est ce qui t'attend si tu n'ouvres pas les yeux. Ce ne sera peut-être pas ton enfant, mais cela pourrait être n'importe qui. Ton frère, ton père, ta mère, tes amis, tes amants : n'importe qui.
« Non, tu n'es pas ma fille, Aelle. Mais tu vois, je me sers de toi malgré tout. Pour faire mieux. »
Crache-moi au visage : est-ce un mal, de vouloir te protéger de toi-même ?
Deux paires d'yeux
Face à l’horreur, nous réagissons tous différemment. Mais la réaction attendue est toujours plus ou moins la même : on s’exclame, on s’horrifie, on se cache la bouche de surprise, on peut vomir, crier,... Bref, on réagit avec excès et si on ne fait rien, tétanisé par ce que l’on voit ou l’on apprend, tout cela s’exprime à l’intérieur du corps : le dégoût, la crainte, le rejet. Tout le monde sait ça mais personne ne parle jamais du reste. On en parle si peu que la plupart du temps j’ai l’impression d’être la seule à le ressentir, comme si j’étais étrange, décalée, pas tout à fait normale. Si personne n’en parle, c’est peut-être parce que ce n’est pas acceptable. Qui donc avouerait sans frémir être fasciné par une scène macabre ou un récit d’horreur ? Qui parlerait avec le sourire des frissons d’excitation qui se mêlent au dégoût, du besoin d’en savoir toujours plus, d’en voir davantage, cette envie de toucher du bout des doigts la noirceur des autres ? Je n’en ai jamais parlé. Petite, quand je piquais les journaux pour nourrir mes yeux curieux des horreurs qu’on y trouve ou quand je descendais le soir alors que j’étais censé dormir pour écouter les discussions des adultes, notamment celles où maman prenait plaisir à raconter, et en détails en plus, ce qu’elle voyait au travail… Quelle différence avec ce jour de mai où Dai Hong Dao a perdu la vie au beau milieu de la Grande Salle ? Quelle différence entre la gamine qui lisait des horreurs dans les journaux et la jeune fille qui a essayé de traverser la pièce pour voir de ses propres yeux le cadavre qui se trouvait là ? Et quelle différence avec celle qui a écouté avec un frisson d’excitation la même femme qui se trouve présentement devant elle lui raconter comment elle avait éviscéré un homme dans un sursaut de colère ? Tous ces sentiments peu avouables ne sont pas exceptionnels, je suis certaine de ne pas être la seule à les ressentir. De toute façon, c’est un fait. L’horreur fascine. Oui, elle me fascine autant qu’elle m’effraie.
Embourbée dans mes émotions, je ne dis rien, je ne laisse rien voir. Toujours accrochée à mes propres mains, la nuque tordue pour ne rien manquer des expressions qui traversent le visage de la femme, je me contente d’écouter ; et si mes doigts se crispent, c’est peut-être seulement parce que j’ai peur de sombrer.
Ce que Loewy me raconte est absolument terrible. Sans le vouloir, j’ai des images dans la tête. J’imagine un petit garçon ressemblant comme deux gouttes d’eau à sa mère jouer sur le tapis de chambre et derrière la cloison, je la vois elle. Je ne sais pas exactement ce qui l’accompagne, une force pure, brute, noire qui attaque le gamin. Et je veux en savoir plus. Évidemment, je suis choquée, je m’imagine tantôt à la place du gosse et je me sens souffrir, tantôt à la place de Loewy. Mais malgré mon coeur qui s’emballe, il y a mon intérêt qui grandit : quelles recherches ? comment ça a pu l’attaquer ? qu’a-t-il eu ? comment avez-vous arrêté ça ?
Troublée, je ne parviens pas à détourner le regard. Je me noie dans le bleu qui me fait face, sans voir le visage de la personne à laquelle il appartient. Bien sûr, je me pose quelques questions légitimes : n’était-ce pas un peu dangereux de mener de telles recherches juste à côté d’un être aussi fragile qu’un enfant ? Légitime, cette question l’est certes, mais elle ne m’appartient pas. Ce n’est pas moi qui la pose, c’est la société, c’est mon éducation. Tout à fait le genre de questions que se serait posée une personne lambda. Mais moi, je ne suis pas n’importe qui. Et moi, si je ne me pose pas cette question, ce n’est pas parce que je n’ai pas la moindre empathie pour cet enfant, même si c’est effectivement le cas, mais parce que je connais déjà la réponse : lorsque l’appel du savoir résonne, on peut difficilement y résister, voilà pourquoi Loewy n'a pas pris la peine de quitter la maison pour faire ses petites magouilles.
Si je quitte mon dortoir pour m’entraîner et que je m’éloigne des autres, ce n’est parce que je crains de les blesser mais parce que je ne veux pas qu’ils me voient ; jamais je ne me suis demandée si je pouvais faire du mal à quelqu’un, jamais. Je n’ai même jamais songé à Zik, qui m’accompagne pourtant quasiment toujours dans mes déplacements. Il est toujours là dans un coin de pièce, il me regarde, me conseille. Et si je perdais le contrôle et que je le blessais ? Je n’y ai jamais pensé et même aujourd’hui, si j’y pense vaguement, cela ne m’empêche pas de savoir que demain, tout recommencera comme avant, parce que je n’ai pas envie de réfléchir à ce genre de choses, et surtout parce que tout cela ne m’arrivera pas à moi. Je ne dis pas que c’est impossible que ça arrive, je ne suis pas idiote, mais je dis que je ferai attention. Loewy a fait une terrible erreur. Le problème n’est pas que l’enfant se soit trouvé dans la pièce d’à-côté, le problème c’est qu’elle a perdu le contrôle.
Le regard que je pose sur la femme devrait changer. Il devrait se teinter de dégoût, de peur peut-être. Je ne sais pas pourquoi ce n’est pas le cas. Cette histoire n’a rien à voir avec moi, elle n’a rien à voir avec nous. Je la prends pour ce qu’elle est : un détail en plus sur sa vie. Un détail certes un peu gros et légèrement dérangeant. Mais entre savoir qu’elle a blessée involontairement son fils et savoir qu’elle éviscère intentionnellement des gens sous le coup de la colère, il y a une chose qui m’effraie plus que l’autre. Ou qui m’attire ? Je ne sais plus très bien. Tout se mélange dans ma tête. C’est rare que je me demande comment je suis censée réagir. La plupart du temps je suis beaucoup plus instinctive. Mais là, j’ai l’impression que je dois dire, ou faire, ou ressentir quelque chose en particulier et cela me dérange.
Un tremblement secoue ma jambe, je m’efforce de rester calme. Je sens son regard partout sur moi. Elle est si calme, enfoncée dans son fauteuil, alors qu’elle vient de raconter une chose qu’elle regrette très certainement encore. Toute calme, mais à l’intérieur ? J’aimerais savoir ce qu’il s'y passe, ce qu’elle pense, ce qu’elle imagine, est-ce qu’elle a peur ? Que regrette-t-elle, son acte ou d’être ce qu’elle est ? Sa noirceur l’effraie-t-elle ? Voudrait-elle être différente ? Moins dangereuse ? Moins passionnée ? Non, sur ce dernier point je pense savoir que non.
À vrai dire, je ne sais pas si ce que j’ai appris ce soir me rassure. Dans ce qu’elle dit, je devine son amour démesuré pour la recherche — c’est assez évident. Un amour démesuré qui n’accepte absolument aucune barrière, aucune. Pas même celle que son fils aurait dû naturellement lui imposer par sa seule existence. Je me rappelle de toutes ces fois où elle m’a dit de faire attention, que blesser les gens que l’on aime est si facile, qu’elle en a fait les frais plusieurs fois, qu’elle le paye encore aujourd’hui… Des années qu’elle me dit ça. Des années qu’elle ressasse, encore et encore ; son fils doit être son fantôme à elle, le boulet qu’elle se traîne depuis la fameuse cinquième année de l’enfant, elle ne pourra sans doute jamais s'en débarrasser. Et avec moi, elle veut faire mieux. Pour ne pas que je lui ressemble. Comme si cela pouvait l’excuser pour ses erreurs passées. Les pièces se mettent en place dans mon crâne. Est-ce parce qu’elle veut faire mieux qu’elle est si prudente quand elle me parle de magie noire ? Est-ce pour faire mieux qu’elle me rabâche toujours les mêmes discours, qu’elle m’engueule presque, même, quand je lui fais comprendre que les livres ne suffisent plus ? Je ne sais pas très bien. Dans ce cas-là, ne devrait-elle pas m’aider au lieu de m’entraver ? Si elle voulait faire mieux, ne devrait-elle pas m’accompagner dans mes recherches au lieu de me laisser complètement seule, tout simplement parce que je ne veux pas suivre ses étapes à la noix ? Parce que c’est ce qu’elle fait. Avec ou sans son aide, je compte bien avancer, moi, peu importe les conséquences ; elle y est bien arrivée toute seule, je peux aussi le faire.
Pour faire mieux.
Je me sers de toi.
Ne suis-je donc qu’un prétexte ? Une solution pour un peu moins culpabiliser ? Se dit-elle que si elle parvient à m’inculquer une certaine forme de prudence, elle aura sa place au putain de Paradis ? Qu’elle aura racheté toutes ses erreurs ? Elle a failli tuer son gosse mais tout va bien ! tout va bien, elle m’aide à avancer dans la vie, pour faire mieux, dit-elle, regardez comme elle se rachète. Regardez comment elle définie cette relation indéfinissable que nous avons : je me sers de toi pour faire mieux. Ah vraiment ? C’est donc tout ce que je lui inspire, c’est donc tout ce que je suis ? La perspective de mieux faire ?
Je suis complètement embourbée dans mes émotions. Je suis blessée, en colère, fascinée, horriblement fascinée.
Je ne suis pas réellement en colère. Ou peut-être le suis-je trop ? Ses derniers mots m'ont blessé mais je ne peux m'empêcher de me dire qu'au moins, elle veut créer quelque chose de sincère avoir moi. Quelque chose qui est construit sur des bases malsaines, certes, mais quelque chose quand même. Cela pourrait me suffire ?
Merlin, le silence est si lourd ! Et ma bouche est désespérément vide, aucun mot ne me vient. Je n'ai rien à dire. Absolument rien. Si j'ouvre la bouche, je vais dire des choses que je vais regretter. Je vais poser des questions qui ne se posent pas ou alors je vais énoncer tout haut des évidences ; et je me suis promis de ne plus me ridiculiser face à Loewy. Les secondes s'échappent, ma jambe tressaute, je mordille mes lèvres. Et fatalement, je garde le silence.
Embourbée dans mes émotions, je ne dis rien, je ne laisse rien voir. Toujours accrochée à mes propres mains, la nuque tordue pour ne rien manquer des expressions qui traversent le visage de la femme, je me contente d’écouter ; et si mes doigts se crispent, c’est peut-être seulement parce que j’ai peur de sombrer.
Ce que Loewy me raconte est absolument terrible. Sans le vouloir, j’ai des images dans la tête. J’imagine un petit garçon ressemblant comme deux gouttes d’eau à sa mère jouer sur le tapis de chambre et derrière la cloison, je la vois elle. Je ne sais pas exactement ce qui l’accompagne, une force pure, brute, noire qui attaque le gamin. Et je veux en savoir plus. Évidemment, je suis choquée, je m’imagine tantôt à la place du gosse et je me sens souffrir, tantôt à la place de Loewy. Mais malgré mon coeur qui s’emballe, il y a mon intérêt qui grandit : quelles recherches ? comment ça a pu l’attaquer ? qu’a-t-il eu ? comment avez-vous arrêté ça ?
Troublée, je ne parviens pas à détourner le regard. Je me noie dans le bleu qui me fait face, sans voir le visage de la personne à laquelle il appartient. Bien sûr, je me pose quelques questions légitimes : n’était-ce pas un peu dangereux de mener de telles recherches juste à côté d’un être aussi fragile qu’un enfant ? Légitime, cette question l’est certes, mais elle ne m’appartient pas. Ce n’est pas moi qui la pose, c’est la société, c’est mon éducation. Tout à fait le genre de questions que se serait posée une personne lambda. Mais moi, je ne suis pas n’importe qui. Et moi, si je ne me pose pas cette question, ce n’est pas parce que je n’ai pas la moindre empathie pour cet enfant, même si c’est effectivement le cas, mais parce que je connais déjà la réponse : lorsque l’appel du savoir résonne, on peut difficilement y résister, voilà pourquoi Loewy n'a pas pris la peine de quitter la maison pour faire ses petites magouilles.
Si je quitte mon dortoir pour m’entraîner et que je m’éloigne des autres, ce n’est parce que je crains de les blesser mais parce que je ne veux pas qu’ils me voient ; jamais je ne me suis demandée si je pouvais faire du mal à quelqu’un, jamais. Je n’ai même jamais songé à Zik, qui m’accompagne pourtant quasiment toujours dans mes déplacements. Il est toujours là dans un coin de pièce, il me regarde, me conseille. Et si je perdais le contrôle et que je le blessais ? Je n’y ai jamais pensé et même aujourd’hui, si j’y pense vaguement, cela ne m’empêche pas de savoir que demain, tout recommencera comme avant, parce que je n’ai pas envie de réfléchir à ce genre de choses, et surtout parce que tout cela ne m’arrivera pas à moi. Je ne dis pas que c’est impossible que ça arrive, je ne suis pas idiote, mais je dis que je ferai attention. Loewy a fait une terrible erreur. Le problème n’est pas que l’enfant se soit trouvé dans la pièce d’à-côté, le problème c’est qu’elle a perdu le contrôle.
Le regard que je pose sur la femme devrait changer. Il devrait se teinter de dégoût, de peur peut-être. Je ne sais pas pourquoi ce n’est pas le cas. Cette histoire n’a rien à voir avec moi, elle n’a rien à voir avec nous. Je la prends pour ce qu’elle est : un détail en plus sur sa vie. Un détail certes un peu gros et légèrement dérangeant. Mais entre savoir qu’elle a blessée involontairement son fils et savoir qu’elle éviscère intentionnellement des gens sous le coup de la colère, il y a une chose qui m’effraie plus que l’autre. Ou qui m’attire ? Je ne sais plus très bien. Tout se mélange dans ma tête. C’est rare que je me demande comment je suis censée réagir. La plupart du temps je suis beaucoup plus instinctive. Mais là, j’ai l’impression que je dois dire, ou faire, ou ressentir quelque chose en particulier et cela me dérange.
Un tremblement secoue ma jambe, je m’efforce de rester calme. Je sens son regard partout sur moi. Elle est si calme, enfoncée dans son fauteuil, alors qu’elle vient de raconter une chose qu’elle regrette très certainement encore. Toute calme, mais à l’intérieur ? J’aimerais savoir ce qu’il s'y passe, ce qu’elle pense, ce qu’elle imagine, est-ce qu’elle a peur ? Que regrette-t-elle, son acte ou d’être ce qu’elle est ? Sa noirceur l’effraie-t-elle ? Voudrait-elle être différente ? Moins dangereuse ? Moins passionnée ? Non, sur ce dernier point je pense savoir que non.
À vrai dire, je ne sais pas si ce que j’ai appris ce soir me rassure. Dans ce qu’elle dit, je devine son amour démesuré pour la recherche — c’est assez évident. Un amour démesuré qui n’accepte absolument aucune barrière, aucune. Pas même celle que son fils aurait dû naturellement lui imposer par sa seule existence. Je me rappelle de toutes ces fois où elle m’a dit de faire attention, que blesser les gens que l’on aime est si facile, qu’elle en a fait les frais plusieurs fois, qu’elle le paye encore aujourd’hui… Des années qu’elle me dit ça. Des années qu’elle ressasse, encore et encore ; son fils doit être son fantôme à elle, le boulet qu’elle se traîne depuis la fameuse cinquième année de l’enfant, elle ne pourra sans doute jamais s'en débarrasser. Et avec moi, elle veut faire mieux. Pour ne pas que je lui ressemble. Comme si cela pouvait l’excuser pour ses erreurs passées. Les pièces se mettent en place dans mon crâne. Est-ce parce qu’elle veut faire mieux qu’elle est si prudente quand elle me parle de magie noire ? Est-ce pour faire mieux qu’elle me rabâche toujours les mêmes discours, qu’elle m’engueule presque, même, quand je lui fais comprendre que les livres ne suffisent plus ? Je ne sais pas très bien. Dans ce cas-là, ne devrait-elle pas m’aider au lieu de m’entraver ? Si elle voulait faire mieux, ne devrait-elle pas m’accompagner dans mes recherches au lieu de me laisser complètement seule, tout simplement parce que je ne veux pas suivre ses étapes à la noix ? Parce que c’est ce qu’elle fait. Avec ou sans son aide, je compte bien avancer, moi, peu importe les conséquences ; elle y est bien arrivée toute seule, je peux aussi le faire.
Pour faire mieux.
Je me sers de toi.
Ne suis-je donc qu’un prétexte ? Une solution pour un peu moins culpabiliser ? Se dit-elle que si elle parvient à m’inculquer une certaine forme de prudence, elle aura sa place au putain de Paradis ? Qu’elle aura racheté toutes ses erreurs ? Elle a failli tuer son gosse mais tout va bien ! tout va bien, elle m’aide à avancer dans la vie, pour faire mieux, dit-elle, regardez comme elle se rachète. Regardez comment elle définie cette relation indéfinissable que nous avons : je me sers de toi pour faire mieux. Ah vraiment ? C’est donc tout ce que je lui inspire, c’est donc tout ce que je suis ? La perspective de mieux faire ?
Je suis complètement embourbée dans mes émotions. Je suis blessée, en colère, fascinée, horriblement fascinée.
Je ne suis pas réellement en colère. Ou peut-être le suis-je trop ? Ses derniers mots m'ont blessé mais je ne peux m'empêcher de me dire qu'au moins, elle veut créer quelque chose de sincère avoir moi. Quelque chose qui est construit sur des bases malsaines, certes, mais quelque chose quand même. Cela pourrait me suffire ?
Merlin, le silence est si lourd ! Et ma bouche est désespérément vide, aucun mot ne me vient. Je n'ai rien à dire. Absolument rien. Si j'ouvre la bouche, je vais dire des choses que je vais regretter. Je vais poser des questions qui ne se posent pas ou alors je vais énoncer tout haut des évidences ; et je me suis promis de ne plus me ridiculiser face à Loewy. Les secondes s'échappent, ma jambe tressaute, je mordille mes lèvres. Et fatalement, je garde le silence.
Dernière modification par Aelle Bristyle le 30 juil. 2021, 23:02, modifié 1 fois.
Deux paires d'yeux
Rien. Pas un mot. Kristen fit encore plus d'efforts pour percevoir des réactions dans le corps de la jeune fille, mais elle semblait crispée. Sa jambe bougea un peu, ses lèvres étaient scellées. Est-ce qu'elle n'avait vraiment rien à dire, ou bien s'efforçait-elle de garder sa bouche fermée pour éviter de dire quelque chose de déplacé ? Donne-moi quelque chose Aelle ! Tu ne peux pas me laisser comme ça. Les épaules de Kristen s'affaissèrent tandis qu'elle laissa échapper une expiration.
« Est-ce que tu es en colère ? »
Face à la jeune sorcière, Kristen faisait de son mieux pour très mal se vendre. Je me sers de toi : bien sûr que cela ne voulait pas dire ce que cela voulait dire. C'était une façon d'avouer que... Qu'elle avait besoin d'elle, peut-être ? Ce n'était pas un simple défi pour autant ! Elle aurait pu se désintéresser du sort d'Aelle, la laisser aller droit dans le mur. Kristen n'était pas du genre à dépenser de l'énergie pour rien : pourquoi Aelle ne voulait-elle pas le comprendre ? Il n'était pas seulement question de rédemption, ce n'était pas un acte égoïste ! Mais si habituée à être la méchante, Kristen était devenue incapable de s'exprimer autrement.
« Je m'attendais à tout un tas de réactions. Que tu me dises que tu n'es pas moi, qu'à ma place tu n'aurais pas fait d'erreur, que ça ne t'arrivera jamais parce que toi, Aelle Bristyle, tu maîtrises tout et tu n'as peur de rien ? Ou bien que si je n'avais pas eu d'attaches, je ne me serais pas retrouvée dans cette situation ? »
Elle s'était préparée si fort à cette réaction que ne pas se la prendre en pleine face la laissait toute pantoise. Impossible de savoir ce qu'Aelle pensait précisément. Et si Kristen avait raison, pourquoi Aelle ne le disait-elle pas, elle qui n'avait pourtant pas sa langue dans sa poche quand il s'agissait de se surestimer sans rien savoir de la nature de cette magie qui la fascinait ? Était-ce parce qu'elle était fascinée par cette magie, justement, et qu'elle pensait que cela ne se faisait pas d'aborder le sujet après une telle annonce ?
« Ou... peut-être es-tu en train de rêver à ce que je pouvais bien faire pour ainsi mettre en danger la vie de mon fils...? »
Une grimace de dégoût traversa son visage. Pas ça, Aelle ne pouvait pas s'être arrêtée là-dessus...
« Dis-moi ce qui te passe par la tête, par Morgane ! »
« Est-ce que tu es en colère ? »
Face à la jeune sorcière, Kristen faisait de son mieux pour très mal se vendre. Je me sers de toi : bien sûr que cela ne voulait pas dire ce que cela voulait dire. C'était une façon d'avouer que... Qu'elle avait besoin d'elle, peut-être ? Ce n'était pas un simple défi pour autant ! Elle aurait pu se désintéresser du sort d'Aelle, la laisser aller droit dans le mur. Kristen n'était pas du genre à dépenser de l'énergie pour rien : pourquoi Aelle ne voulait-elle pas le comprendre ? Il n'était pas seulement question de rédemption, ce n'était pas un acte égoïste ! Mais si habituée à être la méchante, Kristen était devenue incapable de s'exprimer autrement.
« Je m'attendais à tout un tas de réactions. Que tu me dises que tu n'es pas moi, qu'à ma place tu n'aurais pas fait d'erreur, que ça ne t'arrivera jamais parce que toi, Aelle Bristyle, tu maîtrises tout et tu n'as peur de rien ? Ou bien que si je n'avais pas eu d'attaches, je ne me serais pas retrouvée dans cette situation ? »
Elle s'était préparée si fort à cette réaction que ne pas se la prendre en pleine face la laissait toute pantoise. Impossible de savoir ce qu'Aelle pensait précisément. Et si Kristen avait raison, pourquoi Aelle ne le disait-elle pas, elle qui n'avait pourtant pas sa langue dans sa poche quand il s'agissait de se surestimer sans rien savoir de la nature de cette magie qui la fascinait ? Était-ce parce qu'elle était fascinée par cette magie, justement, et qu'elle pensait que cela ne se faisait pas d'aborder le sujet après une telle annonce ?
« Ou... peut-être es-tu en train de rêver à ce que je pouvais bien faire pour ainsi mettre en danger la vie de mon fils...? »
Une grimace de dégoût traversa son visage. Pas ça, Aelle ne pouvait pas s'être arrêtée là-dessus...
« Dis-moi ce qui te passe par la tête, par Morgane ! »
Deux paires d'yeux
« La dernière fois qu’vous avez juré sur Morgane, grogné-je, le regard noir, c’était pour me dire d’vous épargner mes ressentis. »
Mon ton a beau être grognon, la colère qui s’est éveillée dans mon coeur s’est quelque peu rendormie. Si Loewy croit que je vais lui avouer que je suis blessée de n’être qu’un prétexte pour elle, qu’une occasion de mieux faire, elle peut se planter sa merveille de baguette dans l’oeil. Plus jamais je ne lui parlerai de ce genre de choses, je me le suis promis, et je ne brise jamais mes promesses. Mais c’est bon, je peux accepter de n’être que cela pour elle. Son discours me remet les idées en place. Pas à la bonne place, certes, puisque la réaction qu’attendait Loewy n’est pas celle que j’ai eu, mais elles sont en place tout de même.
« Les accidents, ça peut arriver à tout le monde. »
Moins à moi parce que je maîtrise, c’est vrai, mais je ne suis pas non plus idiote. Je sais qu’à moi aussi il pourrait arriver tout un tas de mauvaises choses. Je lance à Loewy un regard en coin. Elle attendait réellement de moi que j’ai cette réaction ? C’était un test, un truc du genre ? Hors de question, désormais, de lui dire qu’effectivement, je me sens assez capable de maîtriser ma propre magie pour éviter un accident du genre. Dire à une personne qui avoue avoir blessée son fils qu’à sa place on aurait tellement mieux fait, ce n’est pas très malin, surtout quand on veut être *aimé* apprécié de cette personne. Et je ne compte pas dire non plus que j’étais en train de rêver à ce qu’elle pouvait bien faire pour mettre la vie de son fils en danger — vu le ton sur lequel elle a prononcé la phrase, c’est clair que je n’ai pas intérêt à poser la question. Du moins pas maintenant. Je peux comprendre que cela la dérange. Après tout, c’est assez intime comme souvenir. Et je ne dois pas oublier qu’elle culpabilise. La culpabilité est le pire des poisons. Il nous étouffe, il nous entrave. Englué dans la culpabilité, nous ne sommes plus capables de rien. On ressasse ce que l’on croit être des erreurs, on se demande ce que l’on aurait pu faire et on s’en veut tellement fort que parfois, on se dit qu’on mérite de souffrir, pour se racheter. Kristen Loewy, elle, au lieu de se flageller, elle préfère faire dans la bonne action. Venir en aide à une fille en perdition qui aime un peu trop la magie noire et qui lui rappelle un peu trop la gamine qu’elle a été. Elle se dit que sur un malentendu, ça pourrait apaiser la grande bête qui lui bouffe les entrailles et qui porte le doux nom de Culpabilité.
« Et c’est sûr que sans attaches ça vous s’rez jamais arrivé mais… » Je grimace. « Être sans attaches, c’est impossible, affirmé-je avec mauvaise foi en pensant à tous mes efforts vains pour me débarrasser des gens qui m’encombrent — ceux que j’aime. P’t-être qu’il faut juste s’habituer à gérer ça tout en apprenant à gérer les autres ? Genre vous, vous avez blessé votre fils mais aujourd’hui, vous êtes mariée malgré le fait que vous soyez toujours la même. » Je hausse les épaules. « Vous avez réussi à gérer, quoi. Ou alors vous faites très bien semblant, ce qui revient au même, finalement. »
Maintenant, je comprends un peu mieux pourquoi ça la dérange tant que je lui ressemble. Sûrement craint-elle que j’en vienne aussi à blesser une personne qui m’est chère. Qui veut-elle protéger, alors ? Moi, de la culpabilité qui m’attend, ou l’autre personne, celle que je finirai par faire souffrir ? Elle veut empêcher quelque chose qui n’est même pas encore arrivé. C’est comme cela qu’elle compte mieux faire. Si elle pouvait, je suis certaine qu’elle me priverait de mon attirance pour la magie noire, qu’elle m’enfermerait entre quatre murs. Est-ce ce qu’elle voit lorsqu’elle me regarde ? Un étrange reflet d’elle-même, une bombe à retardement ? Comment vais-je réussir à lui faire comprendre que ce n’est pas parce qu’elle a disjoncté qu’elle peut et doit me saboter ?
« Vous vous attendiez peut-être aussi que je dise de vous qu’vous êtes une ordure, comme d’autres vous l’ont dit avant ? dis-je en soutenant son regard. Je pense pas que vous en soyez une. Ça vous dérange ? Que je réagisse pas avec colère ? »
J’aurais de quoi réagir avec colère, pourtant. Je sens bien que j’ai envie de le faire, de me lever et de lui dire ses quatre vérités. J’ai envie qu’elle arrête de faire semblant de me faire croire que je compte réellement pour après me faire comprendre que je ne suis qu’un antidote contre les mauvais cauchemars qui la hantent encore.
Ordure.
C’est un mot si violent. Loewy a-t-elle conscience qu’elle n’a jamais été une ordure, du moins à mes yeux ? A-t-elle conscience que même si je viens un jour à employer ce mot pour la qualifier, cela ne signifie pas que je le pense sincèrement ? Ouais, la femme peut être une sacrée ordure quand elle le veut. Ce n’est qu’une insulte destinée à blesser. Une ordure, un veracrasse, une crotte de scroutt à pétard. Aucune différence. Ce mot est juste plus blessant, certainement parce qu’elle se qualifie elle-même ainsi et parce que d’autres ont dû employer le mot par le passé. Mais moi, ce n’est pas ainsi que je la vois. Est-ce parce que j’ai une image différente d’elle ou parce que l’appeler ainsi reviendrait à me qualifier moi-même d’ordure ? Certainement parce qu’elle n’en est réellement pas une à mes yeux, parce que je comprends, je comprends que ce jour-là, la tentation de mener ses recherches ait été trop grande pour résister, que son fils soit présent dans la maison ou non.
Mon ton a beau être grognon, la colère qui s’est éveillée dans mon coeur s’est quelque peu rendormie. Si Loewy croit que je vais lui avouer que je suis blessée de n’être qu’un prétexte pour elle, qu’une occasion de mieux faire, elle peut se planter sa merveille de baguette dans l’oeil. Plus jamais je ne lui parlerai de ce genre de choses, je me le suis promis, et je ne brise jamais mes promesses. Mais c’est bon, je peux accepter de n’être que cela pour elle. Son discours me remet les idées en place. Pas à la bonne place, certes, puisque la réaction qu’attendait Loewy n’est pas celle que j’ai eu, mais elles sont en place tout de même.
« Les accidents, ça peut arriver à tout le monde. »
Moins à moi parce que je maîtrise, c’est vrai, mais je ne suis pas non plus idiote. Je sais qu’à moi aussi il pourrait arriver tout un tas de mauvaises choses. Je lance à Loewy un regard en coin. Elle attendait réellement de moi que j’ai cette réaction ? C’était un test, un truc du genre ? Hors de question, désormais, de lui dire qu’effectivement, je me sens assez capable de maîtriser ma propre magie pour éviter un accident du genre. Dire à une personne qui avoue avoir blessée son fils qu’à sa place on aurait tellement mieux fait, ce n’est pas très malin, surtout quand on veut être *aimé* apprécié de cette personne. Et je ne compte pas dire non plus que j’étais en train de rêver à ce qu’elle pouvait bien faire pour mettre la vie de son fils en danger — vu le ton sur lequel elle a prononcé la phrase, c’est clair que je n’ai pas intérêt à poser la question. Du moins pas maintenant. Je peux comprendre que cela la dérange. Après tout, c’est assez intime comme souvenir. Et je ne dois pas oublier qu’elle culpabilise. La culpabilité est le pire des poisons. Il nous étouffe, il nous entrave. Englué dans la culpabilité, nous ne sommes plus capables de rien. On ressasse ce que l’on croit être des erreurs, on se demande ce que l’on aurait pu faire et on s’en veut tellement fort que parfois, on se dit qu’on mérite de souffrir, pour se racheter. Kristen Loewy, elle, au lieu de se flageller, elle préfère faire dans la bonne action. Venir en aide à une fille en perdition qui aime un peu trop la magie noire et qui lui rappelle un peu trop la gamine qu’elle a été. Elle se dit que sur un malentendu, ça pourrait apaiser la grande bête qui lui bouffe les entrailles et qui porte le doux nom de Culpabilité.
« Et c’est sûr que sans attaches ça vous s’rez jamais arrivé mais… » Je grimace. « Être sans attaches, c’est impossible, affirmé-je avec mauvaise foi en pensant à tous mes efforts vains pour me débarrasser des gens qui m’encombrent — ceux que j’aime. P’t-être qu’il faut juste s’habituer à gérer ça tout en apprenant à gérer les autres ? Genre vous, vous avez blessé votre fils mais aujourd’hui, vous êtes mariée malgré le fait que vous soyez toujours la même. » Je hausse les épaules. « Vous avez réussi à gérer, quoi. Ou alors vous faites très bien semblant, ce qui revient au même, finalement. »
Maintenant, je comprends un peu mieux pourquoi ça la dérange tant que je lui ressemble. Sûrement craint-elle que j’en vienne aussi à blesser une personne qui m’est chère. Qui veut-elle protéger, alors ? Moi, de la culpabilité qui m’attend, ou l’autre personne, celle que je finirai par faire souffrir ? Elle veut empêcher quelque chose qui n’est même pas encore arrivé. C’est comme cela qu’elle compte mieux faire. Si elle pouvait, je suis certaine qu’elle me priverait de mon attirance pour la magie noire, qu’elle m’enfermerait entre quatre murs. Est-ce ce qu’elle voit lorsqu’elle me regarde ? Un étrange reflet d’elle-même, une bombe à retardement ? Comment vais-je réussir à lui faire comprendre que ce n’est pas parce qu’elle a disjoncté qu’elle peut et doit me saboter ?
« Vous vous attendiez peut-être aussi que je dise de vous qu’vous êtes une ordure, comme d’autres vous l’ont dit avant ? dis-je en soutenant son regard. Je pense pas que vous en soyez une. Ça vous dérange ? Que je réagisse pas avec colère ? »
J’aurais de quoi réagir avec colère, pourtant. Je sens bien que j’ai envie de le faire, de me lever et de lui dire ses quatre vérités. J’ai envie qu’elle arrête de faire semblant de me faire croire que je compte réellement pour après me faire comprendre que je ne suis qu’un antidote contre les mauvais cauchemars qui la hantent encore.
Ordure.
C’est un mot si violent. Loewy a-t-elle conscience qu’elle n’a jamais été une ordure, du moins à mes yeux ? A-t-elle conscience que même si je viens un jour à employer ce mot pour la qualifier, cela ne signifie pas que je le pense sincèrement ? Ouais, la femme peut être une sacrée ordure quand elle le veut. Ce n’est qu’une insulte destinée à blesser. Une ordure, un veracrasse, une crotte de scroutt à pétard. Aucune différence. Ce mot est juste plus blessant, certainement parce qu’elle se qualifie elle-même ainsi et parce que d’autres ont dû employer le mot par le passé. Mais moi, ce n’est pas ainsi que je la vois. Est-ce parce que j’ai une image différente d’elle ou parce que l’appeler ainsi reviendrait à me qualifier moi-même d’ordure ? Certainement parce qu’elle n’en est réellement pas une à mes yeux, parce que je comprends, je comprends que ce jour-là, la tentation de mener ses recherches ait été trop grande pour résister, que son fils soit présent dans la maison ou non.
Deux paires d'yeux
L'attitude d'Aelle était de plus en plus étonnante. Qu'était-il advenu du volcan ? Pourquoi ne s'emportait-elle ou ne se braquait-elle pas ? Est-ce que la révélation de Kristen avait changé quelque chose, finalement...? La relation des deux sorcières était complexe, et dernièrement, leurs entrevues finissaient plutôt mal. Elles sortaient de là frustrées, emberlificotées dans leurs barbelés, avec l'envie de se secouer mutuellement. En l'occurrence, Aelle était plutôt calme. Kristen ne savait pas quoi en penser, et ne voulait pas se convaincre que c'était bon signe : on ne savait jamais, avec une gamine qui ne disait que si rarement le fond de sa pensée.
Pourtant, certains mots la touchèrent en plein cœur, et la gamine ne l'avait même pas fait exprès. Sans doute qu'elle ne voulait même pas en venir là. Kristen se remit à se torturer les rotules, plantant ses ongles dans sa peau jusqu'à s'en faire mal.
« Gérer ou faire semblant : tu crois vraiment que cela revient au même ? Oui, j'ai la chance d'avoir une femme exceptionnelle à mes côtés. Sans elle... »
Sans elle, je pèterais les plombs une bonne fois pour toutes. Aude était sa sauveuse du quotidien, son pilier sans lequel tout l'univers s'écroulerait. Il ne resterait que la rage et la désolation et Kristen sombrerait tout à fait, jusqu'aux contrées les plus noires de la folie. Cela au moins était certain : elle ne s'en remettrait pas.
« Tu vois, tous ces journaux ? »
Elle envoya balader l'exemplaire des contes de Beedle le Barde et étala les coupures des journaux d'Europe de l'Est sous les yeux d'Aelle. Bien sûr, les articles n'étaient pas rédigés en anglais, mais quelques mots étaient entourés : des noms propres et quelques termes clés que Kristen était allée chercher dans les dictionnaires bilingues de hongrois, de tchèque et j'en passe.
« Tout ça, c'est parce que je l'ai encore perdu. Lui... mon fils. Il pensait que je ne m'intéressais pas assez à lui, que j'en avais... honte, alors il m'a désobéi et a quitté Poudlard pendant l'été. Je le lui avais interdit parce que je savais que c'était dangereux. Je ne l'ai pas revu après cela. Je ne sais pas exactement où il est, je ne sais même pas s'il est encore vivant. Tous les jours, j'épluche la presse dans des langues que je ne connais même pas, à la recherche du moindre indice, mais je tombe toujours sur des impasses. »
Elle serra les mâchoires. Ne coulez pas, mes yeux. Kristen n'avait pas le droit de pleurer : ce n'était pas sérieux.
« Mais personne ne sait ça, et on me demande de faire face aux Lignées du Nord, d'élever ma voix contre la politique de notre gouvernement, de protéger des enfants de fous furieux qui veulent les envoyer dans une arène où l'on peut croiser des manticores et autres créatures prêtes à les dévorer, sans même parler des autres gamins qui voudront leur faire du mal. Est-ce que tu crois que j'ai le choix ? Est-ce que tu crois que moi, je peux faire autre chose que donner l'impression que je gère ? »
Kristen secoua la tête.
« À côté de cela, je dois trouver le temps de me battre contre moi-même, justement parce que je ne gère rien et que je risque de perdre la seule personne qui m'empêche de sombrer, mais dans ce monde de dingues, certains attendent, les bras croisés, que les autres fassent tout le boulot à leur place. »
Ah oui, pour critiquer la direction de Poudlard, il y avait du monde ! Mais quand il fallait agir, tout le monde s'enterrait et attendait que cela passe. D'autres le feront, après tout ! Il est si facile de pointer du doigt les héros à bout de forces, et surtout, surtout ! éviter de se regarder dans une glace en attendant : on risquerait de se rendre compte que pendant tout ce temps, on n'a pas bougé de son petit canapé.
« Et toi, vas-tu continuer à te contenter de faire semblant ? J'ai perdu Owen... C'est son nom. Je l'ai perdu parce que je ne pouvais pas être une bonne mère, parce que je ne pouvais pas gérer. Tu n'es pas ma fille, non, mais... J'ai besoin de savoir que je peux le faire. Que je peux t'aider, toi, au moins. »
Pourtant, certains mots la touchèrent en plein cœur, et la gamine ne l'avait même pas fait exprès. Sans doute qu'elle ne voulait même pas en venir là. Kristen se remit à se torturer les rotules, plantant ses ongles dans sa peau jusqu'à s'en faire mal.
« Gérer ou faire semblant : tu crois vraiment que cela revient au même ? Oui, j'ai la chance d'avoir une femme exceptionnelle à mes côtés. Sans elle... »
Sans elle, je pèterais les plombs une bonne fois pour toutes. Aude était sa sauveuse du quotidien, son pilier sans lequel tout l'univers s'écroulerait. Il ne resterait que la rage et la désolation et Kristen sombrerait tout à fait, jusqu'aux contrées les plus noires de la folie. Cela au moins était certain : elle ne s'en remettrait pas.
« Tu vois, tous ces journaux ? »
Elle envoya balader l'exemplaire des contes de Beedle le Barde et étala les coupures des journaux d'Europe de l'Est sous les yeux d'Aelle. Bien sûr, les articles n'étaient pas rédigés en anglais, mais quelques mots étaient entourés : des noms propres et quelques termes clés que Kristen était allée chercher dans les dictionnaires bilingues de hongrois, de tchèque et j'en passe.
« Tout ça, c'est parce que je l'ai encore perdu. Lui... mon fils. Il pensait que je ne m'intéressais pas assez à lui, que j'en avais... honte, alors il m'a désobéi et a quitté Poudlard pendant l'été. Je le lui avais interdit parce que je savais que c'était dangereux. Je ne l'ai pas revu après cela. Je ne sais pas exactement où il est, je ne sais même pas s'il est encore vivant. Tous les jours, j'épluche la presse dans des langues que je ne connais même pas, à la recherche du moindre indice, mais je tombe toujours sur des impasses. »
Elle serra les mâchoires. Ne coulez pas, mes yeux. Kristen n'avait pas le droit de pleurer : ce n'était pas sérieux.
« Mais personne ne sait ça, et on me demande de faire face aux Lignées du Nord, d'élever ma voix contre la politique de notre gouvernement, de protéger des enfants de fous furieux qui veulent les envoyer dans une arène où l'on peut croiser des manticores et autres créatures prêtes à les dévorer, sans même parler des autres gamins qui voudront leur faire du mal. Est-ce que tu crois que j'ai le choix ? Est-ce que tu crois que moi, je peux faire autre chose que donner l'impression que je gère ? »
Kristen secoua la tête.
« À côté de cela, je dois trouver le temps de me battre contre moi-même, justement parce que je ne gère rien et que je risque de perdre la seule personne qui m'empêche de sombrer, mais dans ce monde de dingues, certains attendent, les bras croisés, que les autres fassent tout le boulot à leur place. »
Ah oui, pour critiquer la direction de Poudlard, il y avait du monde ! Mais quand il fallait agir, tout le monde s'enterrait et attendait que cela passe. D'autres le feront, après tout ! Il est si facile de pointer du doigt les héros à bout de forces, et surtout, surtout ! éviter de se regarder dans une glace en attendant : on risquerait de se rendre compte que pendant tout ce temps, on n'a pas bougé de son petit canapé.
« Et toi, vas-tu continuer à te contenter de faire semblant ? J'ai perdu Owen... C'est son nom. Je l'ai perdu parce que je ne pouvais pas être une bonne mère, parce que je ne pouvais pas gérer. Tu n'es pas ma fille, non, mais... J'ai besoin de savoir que je peux le faire. Que je peux t'aider, toi, au moins. »