Deux paires d'yeux PV

Ce n'est pas la première fois que Loewy tient ce genre de discours et à chaque fois ma réaction est la même : je ne peux rien faire, si ce n'est m'accrocher au flot de ses paroles et accepter de subir les claques que ses mots me mettent. Bien malgré moi, ma gorge se noue, je déglutie péniblement ; je ne sais même pas pourquoi. Je ne comprends pas comment cette femme, qui me ressemblait tellement à seize ans, a pu devenir la personne qu'elle est aujourd'hui. Je ne parviens pas à saisir ce qu'il s'est passé sur son chemin pour qu'elle en vienne à devoir subir toute cette pression. Parce que c'est exactement cela, elle subit. Elle subit les reproches, les attentes, même la perte de son fils, et j'ai l'impression que quelque part, ça lui convient bien cette situation. Elle pourrait envoyer se faire foutre tous ces gens, je ne parle évidemment pas du fameux Owen, les envoyer se faire foutre et poursuivre sa vie comme elle l'entend. Même si j'imagine qu'en tant que directrice de l'école de magie de Grande-Bretagne, envoyer se mettre le monde entier est un peu compliqué. Dans ce cas-là, il ne fallait pas devenir directrice. De tout temps, les personnes à la tête du château ont dû s'impliquer dans la vie du pays. C'est bien connu. Une personne comme Loewy n'est absolument pas faite pour ce rôle, et je ne parle pas de son caractère et de sa froideur ; elle devrait consacrer sa vie à percer les mystères de la magie ! Elle devrait se trouver dans un laboratoire de recherche, au beau milieu d'une bibliothèque, voire même sur le terrain mais Merlin, pas à la tête d'une école. Évidemment que l'on attend d'elle qu'elle nous protège, qu'elle se dresse contre les injustices et ce genre de choses. Et puis c'est ça aussi de montrer un tel talent et de ne pas cacher être détentrice d'une merveille de la magie : quand on montre qu'on est capable de mieux que les autres, ces mêmes autres se servent de notre talent. Alors oui, au fond Loewy a peut-être plus ou moins consciemment souhaité ce qui lui arrive, même si je ne pas pas très bien pourquoi. Si elle le voulait, elle pourrait être égoïste. Elle se rendrait compte après quelque temps de chaos, que le monde trouverait quelqu'un pour la remplacer. Et ce sera à ce quelqu'un de subir toute cette pression et d'être mis sur le devant de la scène. Loewy, elle doit avoir peur que personne ne puisse la remplacer. Ou peut-être, au contraire, qu'elle a peur que cela arrive ; est-ce essentiel pour elle, pour d'obscures raisons, que les gens aient besoin d'elle ? Est-ce réellement essentiel que j'ai, moi, besoin de son aide ? J'ai l'impression qu'il y a un peu de cela et ça me perturbe plus que je veux l'admettre.

J'imagine sans mal ce qui grandit dans son cœur. Cette nécessité un peu sale, un peu dégradante d'être essentielle pour quelqu'un. Comme si c'était la seule façon d'être aimée. Si elle n'a plus besoin de moi, elle ne m'aimera plus. Combien de fois me suis-je affirmé cela en songeant à Thalia ? En songeant à Gabryel, qui aurait pu se tirer dès nos leçons terminées, puisqu'il n'avait plus besoin de moi ? En pensant à tout le monde. Si je n'apporte rien à Loewy, elle partira également. Parce que les gens ne s'encombrent pas de ce qui leur est inutile, voilà tout. Parce que la vie est une immense quête. Tout est une quête. Les relations en premier. On y recherche le soutien de l'autre, son amour, son aide, parfois on recherche même des gens qui se cassent la gueule, juste pour les aider à se relever et se sentir un peu plus légitime de se tenir là, près d'eux.

Je ne peux m'empêcher de comprendre qu'Owen ait eu honte de sa mère. Avait-il vu qui elle était réellement ? Était-elle avec lui comme elle est avec moi ? Lui parlait-elle crûment, criait-elle, lui parlait-elle de ses exploits honteux, de son amour délirant pour la magie noire ? Non, j'imagine que l'on ne fait pas cela lorsque l'on culpabilise d'avoir manqué tuer son gosse quand il était jeune. C'est peut-être pour cela qu'il s'est enfuit. Peut-être avait-il besoin de s'éloigner de l'ombre étouffante de sa mère. Cela, je peux le comprendre. À force de vouloir enfermer les autres pour les protéger, Loewy se retrouvera toute seule. À la place d'Owen, je serais partie également. Sauf que je ne suis pas à la place d'Owen, que le regard que je pose sur Loewy n'est pas celui qu'une enfant pose sur sa mère, et qu'au fond la raison pour laquelle le garçon est parti ne m'intéresse absolument pas. Ce que je vois, c'est le résultat. Celle qui se tient devant moi, qui subit tellement de pression qu'elle exploserait si elle n'avait pas cette femme près d'elle, c'est elle qui le dit. M'est avis qu'elle ferait mieux d'exploser de temps en temps au lieu de tout retenir, mais je ne pense pas être la mieux placée pour donner ce genre de conseils.

Je caresse des yeux les coupures de journaux étalés sur la table. Il ne s'agit donc pas d'une grande passion un peu étrange. Elle cherche son fils. Dans des coupures de journaux. Je ne peux m'empêcher de me questionner. Certes, je n'aurai jamais d'enfant, mais que ferais-je si j'étais à sa place ? Si je perdais l'être que j'aime le plus ? Je crois que je ferais exploser le monde. Littéralement. Je disjoncterais. Et je ne laisserais personne m'en empêcher. Je ne comprends pas pourquoi Loewy accepte que Luneau l'entrave comme elle semble l'entraver. Qu'est-ce qui est plus important ? Cette Luneau ou Owen ? Pourquoi est-ce qu'elle ne déchaîne pas des torrents de violence pour retrouver son garçon ? Pourquoi est-ce qu'elle ne se sert pas de sa force, de son pouvoir, de son statut pour rendre possible l'impossible ? Pourquoi agit-elle bien ? Est-ce cela, être une meilleure personne ? Puisque lorsqu'on est une bonne personne, on ne répond pas par la violence, lorsqu'on est une bonne personne, on ne quitte pas son poste et on n'abandonne pas des gamins aux griffes acérées de quelques Lignés avides de chaos. Ce doit être pour cela. J'imagine que je pourrais comprendre. Mais c'est tellement injuste... C'est tellement frustrant... Tout cela ne me concerne en rien et pourtant, je me sens étouffer moi aussi. Comme si j'étais elle. Et si un jour j'étais elle ? Entravée par des liens douloureux, à devoir venir en aide au monde entier, alors que la seule chose que je désire c'est me concentrer sur ma petite vie.

C'est difficile de trouver plus compliquée que cette femme. Elle souffre d'un besoin urgent d'être utile pour quelqu'un, qui se mélange avec la nécessité de racheter ses erreurs passées. C'est encore pire que de n'être qu'un prétexte pour elle mais... Je l'observe du coin de l'oeil, mon regard percute les angles bruts de son visage, s'accroche à la courbe étrange que prennent ses lèvres. Mais ce qu'elle est en train de me dire, je le comprends bien. C'est évident, n'est-ce pas ? Elle a besoin de moi et elle en a clairement conscience. Elle a besoin que j'ai besoin d'elle. Et moi... Moi je crois que... Je ferais n'importe quoi pour qu'au moins une personne dans ce monde ait désespérément besoin de moi. Même me persuader que moi aussi, j'ai besoin d'elle.

A-t-elle conscience de l'abysse dans lequel me plongent ses aveux ? De mon coeur qui bat trop fort ? De ma gorge qui se noue ? Du risque énorme qu'elle prend en m'offrant la possibilité de m'accrocher désespérément à elle.

« J'ai b... »

...de vous.
Merlin.
J'ai failli le dire.
Je ravale mes mots, les avale et les digère. Je me lève brusquement, incapable de rester sous le joug du regard de la femme. Je m'éloigne de quelque pas, la regarde du coin de l'oeil.

« Je vois pas ce que ça change. Que vous fassiez semblant ou non, tout le monde continuera à vous solliciter... Et puis, si vous faites plus semblant, ils vous le reprocheront. C'est plus facile d'être égoïste. Le monde a pas besoin d'une Kristen Loewy, il a juste besoin de quelqu'un. »

En clair, arrêtez de vous sacrifier pour les autres et suivez votre propre chemin. Sans oublier que si vous pouvez envoyer se faire voir le monde, vous ne pouvez pas le faire avec moi. Cela me ferait bien trop mal.

« C'est votre fils qui a besoin de vous, où qu'il soit. Ça c'est sûr, affirmé-je dans un souffle. Et moi... Moi, je... J'sais bien que je gère pas toujours ! Ok ? Je le sais mais comme vous, faut bien que je fasse semblant, non ? » Ah oui ? Et pourquoi ? « Parce que sinon... Je serais faible. Et je serais faible aussi si je vous disais que j'ai... Que j'ai besoin... »

Regarde-toi, Aelle. Tu te tiens devant l'une des sorcières les plus puissantes du coin, toute vulnérable soit-elle depuis ses aveux, et tu balbutie idiotement, incapable d'accepter que tes yeux te piquent, que ta gorge se noue et c'est si dur de prononcer des mots qui arrangeraient pourtant beaucoup de chose.

« J'aurais l'air de quoi, moi, si je vous disais que j'ai besoin de vous ? » J'expulse un ricanement moqueur. « Qu'ça m'arrange bien qu'vous ayez besoin d'moi, et qu'j'ai pas envie que ça change ? Et merde ! explosé-je soudainement, furieuse contre moi-même, ça sert à rien ! » Je n'arrive plus à retenir mes larmes. « On d'vait parler de l'Élixir et vous... Vous, articulé-je difficilement, vous me forcez à dire des choses et... Et vous vous rendez même pas compte de ce que ça me fait, tout ça. Ce serait bien plus simple si je vous détestais mais vous voyez, même ça je peux pas le gérer ! »

Je ne suis pas certaine que tout cela soit très compréhensible mais je ne peux pas faire autrement. C'est quoi mon problème ?

« Vous voyez le résultat quand je fais pas semblant ? Sérieux, c'est ça que vous voulez pour moi ? »

Je me sens tellement nulle. Pitoyable. Et profondément épuisée.

« On d'vait parler de l'Élixir... Pour ça, j'ai besoin de votre aide... »
Dernière modification par Aelle Bristyle le 1 août 2021, 23:18, modifié 1 fois.

Deux paires d'yeux PV
Elle commença à parler, s'interrompit et se lèva : elle allait partir, les tirades plaintives de Kristen ne devaient pas intéresser une jeune fille de seize ans. Quelle idée de lui confier tout cela, d'abord ? Malgré leurs ressemblances, un monde les séparait...

C'est votre fils qui a besoin de vous. Elle avait raison, évidemment : Kristen s'était perdue, sollicitée de toutes parts. Elle avait perdu de vue l'essentiel et à vouloir tout faire en même temps, en était venue à mettre son couple en danger. Puisqu'on ne pouvait pas l'aider à tout faire, il fallait quelle soit plus forte, et la seule solution qu'elle avait trouvée, c'était de consommer des substances qui lui permettaient de remplir ses réserves d'énergie au-delà de leur limite initiale. Le problème, c'est qu'elle était incapable d'abandonner. Si elle se lançait dans quelque chose, elle allait jusqu'au bout. Il ne serait pas dit que Kristen Loewy avait lâché l'affaire.

Apparemment, Aelle aussi avait besoin d'elle. Les épaules de Kristen se relâchèrent. C'était peut-être un début d'aveu, le commencement de quelque chose... Une ouverture entre les barbelés. Cela étant, Kristen craignait un déséquilibre dans cette relation, mais comment pouvait-il en être autrement ? L'adulte avait besoin de l'enfant, vraiment besoin. Mais l'enfant avait besoin des compétences de l'adulte, et c'était tout, n'est-ce pas ? Parlons de qui utilise le mieux l'autre... Les relations humaines étaient-elles toutes fondées sur ce genre de besoin ? Autrui : objet ou sujet ?

Et voilà que venaient les larmes. Aux premières gouttes, Kristen se leva elle aussi de son fauteuil et fit un mouvement vers Aelle, qu'elle interrompit aussitôt. Il ne fallait pas la gêner, elle aurait sans doute besoin d'avoir son espace ; pleurer, ce n'était pas son truc. Elle aurait pu lui demander s'il n'était question que de l’Élixir, mais ce n'était pas le moment. Aelle avait déjà beaucoup donné.

« Oui, c'est ça. Arrête de mentir. Arrête de te mentir. Pas devant moi, Aelle. Personne n'est infaillible. Tu peux être exigeante, mais laisse-toi l'occasion de choisir ceux qui pourront voir tes larmes. »

Elle ajouta doucement :

« On dort mieux après avoir pleuré, tu verras. »

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Deux paires d'yeux PV
Elles ont complètement débordé. Mes larmes sont la représentation à l’état pur du manque de contrôle total que j’ai sur cette conversation. J’ai beau essayer de les retenir, rien n’y fait. Elles s’échappent de mes yeux et je ne sais même pas pourquoi. Des semaines que je me sens vide, que je donne tout ce que j’ai, tout ce que je peux pour ne pas me laisser dépasser et voilà qu’au moment le plus important, je ne retiens plus rien. Et il fallait que ça arrive devant elle ? J’aurais pu exploser seule dans mon lit ou dans un recoin miteux du château, les toilettes par exemple, pour être pitoyable jusqu’au bout, mais non, ça arrive dans ce bureau splendide face à cette grande femme. J’ai fait des efforts incroyables pour que l’image qu’elle ait de moi ne soit pas celle d’une gamine et je viens de tout foutre en l’air. En quelques secondes, j’ai tout gâché. Une enfant ! doit-elle se dire, aucun contrôle, incapable de faire face. J’avais bien raison de vouloir la protéger et de l’éloigner de la noirceur. Il ne manquerait plus qu’elle me tende un mouchoir, qu’elle me lance un regard plein de pitié et le compte sera bon. Elle pourra arguer, plus tard, que la si fière Aelle Bristyle chiale à la moindre émotion. *Putain*. Ouais, putain, mais j’ai beau jurer, rien ne change. Mes larmes coulent toujours et Loewy est encore là, devant moi, à m’offrir sa face hermétique, comme si ça ne lui faisait rien de me voir pleurer. Évidemment que ça ne lui fait rien, elle est habituée à côtoyer des marmots larmoyant, même si le sien, elle n’a pas dû avoir tellement l’occasion de le voir dans cet état-là. Owen ne devait pas beaucoup pleurer, lui. Le fils d’une telle femme, ça ne pleure pas, non.

Et taisez-vous, s’il-vous-plait.
Si je pouvais choisir qui, parmi tous ceux qui m’entourent, est autorisé à voir mes larmes, ce n’est pas elle que j’aurais choisi, n’est-ce pas ? Surtout pas elle, par Merlin. Je n’ai pas envie de l’écouter me dire que pleurer est si agréable, qu’on se sent mieux après, tellement plus légère, tellement plus soulagée. C’est complètement faux. La vérité, c’est qu’après ça j’aurais les yeux gonflés, j’aurais mal à la tête et je me sentirais encore plus pitoyable que maintenant. Et si je m’endors en pleurant, ce sera pire. Le lendemain, la violence de mes émotions se sera calmée et il ne restera qu’un immense vide.

Je ne supporte pas de la voir me regarder. J’ai tellement honte. Je lui lance un regard noir, pas très impressionnant puisqu’il est noyé par les larmes, et lui montre mon dos, je me cache. Littéralement. Du plat de la paume, j’essuie mes joues.

« Parce qu’vous pleurez souvent avant d’vous endormir, vous ? »

Ça vous arrive souvent à vous, grande sorcière que vous êtes, de pleurer comme une enfant ? De vous laissez aller comme ça ?

« Vous pouvez chialer d’vant n’importe qui sans vous sentir comme une conne ? »

Et devant Luneau, vous pleurez ? Qu’elle ne me dise pas qu’elle le fait, je ne la croirais pas. Ça n’existe pas, ce genre de choses. Il n’existe pas une seule personne au monde devant laquelle je puisse laisser couler mes larmes sans en rougir, je me cache même de Zikomo lorsque cela arrive, même s’il est l’être le plus compatissant que je connaisse. Alors je ne vois pas pourquoi elle, qui me ressemble si bien, parviendrait à chialer devant Luneau, même si elle est sa femme, même si elle l’aime. Je n’y crois pas. Et si cela devait arriver, elle se sentirait certainement comme moi. Totalement vulnérable, elle s’en voudrait très fort, elle culpabiliserait. Elle se dirait que ce n’est pas elle de pleurer, que ce n’est pas ce que font les personnes fortes, celles qui contrôlent, celles qui gèrent — encore moins celles qui font semblant de gérer. Elle s’essuierait les joues, comme moi, dresserait le menton et se persuaderait que non, ce n’est jamais arrivé, qu’elle n’a pas pleuré. Parce que ce n’est pas acceptable, il n’y a que les idiots qui pleurent, les faibles, ceux qui ont pour seule arme les sanglots. Complètement démunis, ils se mettent à chialer parce qu’ils sont incapables de faire autre chose. Ce n’est pas moi, ça, ce n’est pas elle. Alors je refuse, je refuse qu’elle me voit dans cet état-là.

« Vous vous sentirez comment, hein, si c’est vous qui pleuriez devant moi ? »

Quelle drôle d’idée ! Je secoue la tête, ose même esquisser un sourire.

« Mais ça vous arrive pas à vous, ça, j’en suis certaine. Alors me dites pas que personne est infaillible, parce que c’est faux. Y’en a qui pleurent pas, y’en a qui crient pas et y’en a aussi qui n’en ont rien à foutre de toutes ces conneries de besoin. » Je renifle sans aucune retenue et me torche le nez sur le bras. « Y’en a même qui ont besoin de rien ni d’personne, continué-je, la voix lourde de larmes, et vous savez quoi ? Vous savez quoi ? » Je me tords la nuque pour lui jeter un regard. « Bah moi j’voudrais bien leur ressembler mais j’y arrive pas. »

Pourquoi est-ce que je n’y parviens pas ? Suis-je donc si faible que ça ? C’est bien la peine d’être mieux que les Autres, détentrice de l’Élixir de Longue-Vie, avoir pour compagnons deux Messagers des rêves, avoir traversé des arches magiques, côtoyé de grandes sorcières, avoir rencontré le si grand Manitou Suprême, d’être capable de prouesses magiques, de posséder une jolie et puissante baguette… C’est bien la peine d’être tout cela si je suis incapable de contrôler mes larmes, mes émotions, mes sentiments, mes besoins : je me laisse complètement manipuler par tout ça. C’est vrai, quoi. Les larmes surviennent sans prévenir et je ne peux rien faire pour résister à leur envie de couler ; les émotions font exploser mon coeur, elles me tordent les entrailles, jouent avec mes nerfs ; mes sentiments, ah mes sentiments ! incapable que je suis de me rebeller contre eux, je m’attache à tort et à travers, peu importe si je sais que c’est la chose à ne pas faire ; et mes besoins ? Je n’ai même pas envie d’y songer. Si je suis ici ce soir, c’est parce que j’avais besoin de parler avec Loewy. C’est encore pire que d’en avoir envie. Je ne suis qu’un pantin, je me laisse complètement faire. J’aimerais mieux choisir de sombrer plutôt que de sombrer en luttant. Oui, ce serait beaucoup plus acceptable. Mes larmes deviendraient des armes, mes émotions de la magie pure, mes sentiments des portes vers de nouvelles découvertes, mes besoins seraient des passions. Et là, je pourrais enfin me regarder dans un miroir. Tellement plus forte, tellement plus grande. Pas cette gamine pitoyable qui pleure devant sa directrice.

« J’y arrive pas, » soufflé-je désespérément.

Et surtout, je n’arrive pas à stopper l’écoulement de ces fichues larmes ! J’ai beau essuyer mes yeux encore et encore, à m’en arracher les paupières, elles sont toujours là. Si ça continue, je vais sangloter. Sangloter comme s'il ne me rester plus que cela, comme si ça pouvait changer quoi que ce soit. Mais cela ne fait qu'aggraver la situation. Je suis en train de tout foutre en l'air, bordel.
Dernière modification par Aelle Bristyle le 3 août 2021, 11:01, modifié 2 fois.

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« Pas devant n'importe qui, dit-elle à voix basse, mais suffisamment haut pour que sa réponse parvienne jusqu'aux oreilles de la jeune sorcière. »

Aelle se sentait honteuse, reniflant ainsi devant une personne qu'elle s'était donné tant de mal pour impressionner. Bien sûr, si Kristen s'était mise à pleurer devant sa directrice, à l'époque, elle se serait sentie terriblement mal à l'aise. Mais la jeune Kristen n'avait rien à faire de sa directrice : c'était la cheffe de l'école, et c'était tout - Kristen ne s'imaginait même pas, alors, qu'elle ait pu avoir une vie en dehors de son rôle, comme la plupart de ses professeurs. Elle avait mis des années avant de savoir pleurer pour de vrai. Toutes ses larmes avaient été conservées dans un grand réservoir, à l'intérieur, et ses yeux s'étaient taris en même temps que son cœur.

Finalement, elle s'approcha d'Aelle, qui lui tournait le dos, et posa une main sur son épaule. Elle contourna le corps de la jeune sorcière pour se positionner face à elle et releva son menton du bout de l'index. Les yeux de la directrice eux-mêmes étaient encore luisants quand elle inspecta le visage de la Poufsouffle, trempé de larmes, quelques cheveux collés à aux joues et la goutte au nez.

« Moi, je ne veux pas que tu leur ressembles, Aelle. Je n'apprendrai rien de la magie noire à quelqu'un qui préfère renoncer à son humanité. »

Elle se redressa et laissa Aelle tranquille avec son propre corps. Il fallait qu'elle comprenne qu'elle était si proche d'obtenir enfin ce qu'elle voulait, alors même qu'elle devait avoir la sensation de s'en éloigner...

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Pas devant n’importe qui et surtout pas devant moi, hein ? Cette relation est complètement tordue. Elle n’est pas du tout égale. Il n’y a que moi qui pleure, il n’y a que moi qui crie, qui donne, qui dois m’ouvrir, partager ce que je ressens, tout ce que je vis à l’intérieur. Comme si j’étais un livre que l’on devait absolument feuilleter, alors que je veux si désespérément le garder fermé, à double tour si possible.

Je suis si profondément plongée dans mon mal-être larmoyant que je ne remarque même pas qu’elle s’avance vers moi. Quand elle pose sa main sur mon épaule, je sursaute. Je sais avant qu’elle le fasse qu’elle va venir devant moi et quand elle le fait effectivement, je donne tout ce que j’ai, absolument tout, pour ne pas m’éloigner vivement d’elle. Mon corps se tend entièrement, de mes pieds à mon visage. Quels efforts je fais pour ne pas donner un coup brutal dans ses doigts qui relèvent mon menton ! Pourtant, j’en crève d’envie. Mon dégoût est tellement violent. *M’touchez pas !* ; je serre les poings à m’en éclater les phalanges, je retiens mon souffle, je lutte pour ne pas réagir. Parce que pleurer, c’est déjà bien trop. Si je la repousse maintenant en lui jetant tout un tas d’horreurs au visage, je ne ferais qu’aggraver l’image déjà bien peu reluisante qu’elle a de moi. De l’enfant larmoyante, je passerai à l’adolescente trop fière — hors de question. Surtout pas. Alors je ne bouge pas. Je regarde. J’écoute.

En tombant dans ses yeux, je remarque leur éclat un peu trop brillant. Je me demande alors si elle aussi elle a envie de pleurer, avant de me rappeler qu’il s’agit bien de Kristen Loewy qui se trouve devant moi et que Kristen Loewy ne pleure pas devant n’importe qui. Alors non, elle ne va pas pleurer, évidemment. Mais voir son regard me rappelle, bien malgré moi, qu’elle a peut-être autant donné que moi, ce soir — même si elle l’a fait d’une façon différente. Ses aveux étaient aussi violents que le sont mes larmes. Je n’aime pas en prendre conscience. Cela me force à remettre en question la colère que je ressens pour elle, ce que je déteste faire. Je préfère croire que la vie est tellement injuste plutôt que d’accepter que j’ai tort.

Je préfère tout nier en bloc que de croire qu’elle a raison. De quelle humanité parle-t-elle ? Cela n’a rien d’humain, rien de naturel de pleurer de la sorte. C’est pitoyable et ça fait mal. C’est cela, qu’elle veut ? Que je souffre, que je sois torturée par des dizaines d’émotions contradictoires ? Si c’est cela, l’humanité, alors je n’en veux pas. Je veux m’en débarrasser. Je préfère ne plus jamais rien ressentir et avoir au moins l’impression d'être forte.

Elle s’éloigne et au lieu de m’apaiser, cela me donne plus envie encore de sombrer dans le torrent de larmes qui menace de couler. Je ferme les yeux très fort, m’enferme dans mon propre corps pour empêcher que cela arrive. Cachée à l’intérieur de moi-même, la situation m’apparaît plus ridicule encore, et pire : les mots de Loewy résonnent avec d’autant plus de force.

J’inspire profondément avant d’ouvrir les yeux. Je m’accroche aux ombres tremblantes que les bougies font danser sur la centaine de livres qui s'offre à moi. J’essaie de puiser un peu de réconfort dans les titres que je déchiffre. Cette vision familière m’aide à retrouver un semblant de contenance — si l’on oublie mes yeux douloureux et mon nez plein.

Alors comme ça, me dis-je une fois retrouvé le fil de mes pensées, elle n’est pas réfractaire à l’idée de m’apprendre la magie noire ? Malgré le fait qu’elle vient de me voir pleurer comme une enfant, qu’elle se soit même sentie obligée de venir me réconforter (à sa manière bien à elle), elle n’a pas changé d’avis ? Je pensais que cette affaire de magie noire était une histoire ancienne, puisque nous sommes incapables de nous mettre d’accord sur certaines choses. Se pourrait-il que mes larmes soient plus acceptables que tous mes efforts pour paraître forte et à l’abri de toutes erreurs ? C’est étrange. Pour moi, c’est tout le contraire de ce que je devrais faire. Mais cela suit la logique de ce qu’elle m’a avoué plus tôt ; sa persistance à faire comme si elle gérait a, selon elle, complètement détruit sa vie. Et puisqu’elle veut mieux faire, elle ne veut pas que cela m’arrive aussi — même si de mon avis, ça risque plus facilement d’arriver si je me laisse aller à mes grandes émotions au lieu de leur résister.

« J’comprendrai jamais ça, avoué-je faiblement au silence désagréable qui règne dans la pièce. Vous m’encouragez à pleurer, vous m’encouragez à aimer… Mais c’est ça qui fait mal, c’est ça qui m’déconcentre à longueur de temps. Et c’est exactement ça qui parfois… M’donne envie d’péter un câble et de bousiller tout ce qui m’entoure. Alors qu’le reste est beaucoup plus simple, et plus naturel. »

Qui donc préférerait une vie d’émotions débordantes et d’amour décevant à une vie sans souffrance ? Hein, qui ? Quel plaisir y a-t-il à cette fichue humanité qu’elle essaie de me vendre ? Dans cette humanité, je compte toutes ces choses contre lesquelles je sais devoir résister. Mes relations, mes besoins, mes émotions. Et si parfois, ce sont ces choses-là qui me donnent le sourire, ça ne compte pas. Tout cela m’a fait plus de mal que de bien. N’est-ce pas ? D’accord, j’ai Zikomo, j’ai Gabryel, j’ai un peu Erza, et une fois de temps en temps j’ai même l’impression d’avoir Loewy, mais cela n’a aucun poids face aux soucis qu’ils m’apportent tous. Mes sourires ne valent pas les terribles angoisses dans lesquelles me plonge la peur de les perdre, de me faire trahir, de me faire avoir comme une abrutie.

Deux paires d'yeux PV
« Non, ce n'est pas naturel. Je croyais que tu n'aimais pas les limites, alors pourquoi passes-tu ton temps à t'en imposer ? »

Pourtant, Kristen ne pouvait qu'être d'accord avec la jeune fille. Oui, aimer, ça faisait mal. Cela pouvait faire ressortir le meilleur de soi comme le pire. Quand Kristen avait eu envie de tout bousiller, quand elle avait frôlé la folie, c'était bien par amour. Mais peut-être était-ce justement parce qu'elle n'avait jamais appris à apprivoiser ce sentiment, qu'elle l'avait connu trop tard et qu'elle avait été émotionnellement en retard pendant si longtemps : désormais, elle ne pouvait qu'être dans l'excès, comme une enfant à qui on n'a jamais rien expliqué et qui doit tout découvrir par lui-même. La marmite débordait d'un coup.

« Aimer, c'est prendre des risques. Tu n'es pas quelqu'un de lâche, Aelle, tout de même ? Oui, tu auras peut-être mal, et peur, et peut-être même que tu auras envie de tout bousiller à un moment ou à un autre. Parce que tu te rendras vulnérable, tu auras des attentes, et parfois, tu seras déçue. »

L'image d'Aude s'imposa à elle. Arseni l'avait pourtant mise en garde contre la Faiseuse de Rêves. Mais quand elle l'avait vue... Peut-être pas la première fois, mais ce soir-là, le vingt-et-un décembre, il y avait eu quelque chose. C'était un sentiment qu'elle n'avait jamais connu : comme une force qui l'avait poussée vers cette française un peu douteuse, une femme, en plus de cela ! Et cela avait mûri, longtemps, il avait fallu prendre le temps de comprendre que c'était ça, l'amour.

« Mais peut-être qu'un jour, c'est ce qui te permettra de rester en vie. »

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Je fronce les sourcils et retiens la grimace qui veut me tordre les traits. Entendre, de cette femme, que les efforts que je fais chaque jour pour me protéger sont en fait des limites que je m’impose est insupportable. Et inacceptable. Inacceptable que mes poings se serrent, à l’image de ma fierté qui vient de se prendre un coup, et pas des moindres — parce qu’au fond de moi, je crois qu’elle a raison. Je me contente de croire, je n’en suis pas certaine. Parce qu’après tout, pourquoi refuser d’aimer serait une limite ? Pourquoi ce ne serait pas l’amour en lui-même qui serait une limite, et une énorme, que les gens s’imposent pour éviter d’avoir à faire face aux vraies choses de la vie ? Ils se perdent dans des liens qu’ils n’arrivent pas à gérer et en plus ils se persuadent que tout cela, c’est bon pour eux. Cela les entrave, les empêche d'avancer, mais les gens continuent de croire que c'est l'absence d'amour, qui est une limite. Ce n'est pas naturel, dit Loewy, mais peut-être que pour moi ça l'est. Que c'est mon naturel à moi. J'aimerais beaucoup le croire. J'aimerais tellement. Mais si c'était mon naturel, aurais-je tant l'impression de lutter à chaque fois que je m'efforce d'ignorer les sentiments qui grandissent en moi ? Ne devrais-je pas tout simplement ne pas en avoir ? Certes. Je déteste l’idée que Loewy puisse avoir raison à propos de cette histoire de limites, je n’ai absolument pas envie d’y penser, je préfère repousser tout cela loin de moi.

« Mh, fis-je pour répondre quelque chose. Peut-être. »

Je pense que Loewy et moi ne fonctionnons pas pareil. Peut-être que l’amour lui permet de rester en vie, je veux bien l’entendre et même le comprendre, mais moi c’est le contraire. Il ne me fait pas du bien et surtout, il ne me rend pas meilleure. Il réveille ce qu’il y a de plus sombre en moi, toutes les poussières dégoûtantes qui reposent au fond de moi s'agitent dès que je ressens quelque chose qui s’apparente à de l’amour, peu importe la forme que cet amour prend. Et Loewy ne sait pas à quel point tout cela est disproportionné chez moi. Si l’amour engendre de belles choses, elle en crée aussi de très laides ; la jalousie, la colère, la dépendance, le besoin. Je crois qu’elle n’a pas conscience qu’il serait plus prudent pour moi de ne rien ressentir du tout plutôt que de trop ressentir.

C'est étrange de parler de cela avec elle. Ce n'est pas la première fois que nous le faisons mais j'ai l'impression qu'aujourd'hui, quelque chose a changé. Moi, peut-être. Parce que je me sens prête à lui dire des choses que j'aurais caché si elle ne m'avait pas confié toutes ces choses à propos d'elle, de son fils, de sa vie. J'ai l'impression d'être un peu plus légitime, maintenant que je sais tout cela. Peut-être parce que ces aveux sont comme des armes. Après tout, n'est-ce pas en nous confiant aux autres que nous leur donnons les armes pour nous détruire ? Je me sens plus forte face à Loewy. Et à la fois très vulnérable ; c'est étrange. Forte et vulnérable. C'est désagréable.

Je ne peux pas blâmer Loewy. Le discours qu’elle me sort est exactement celui qu’elle est censée tenir. C’est le genre de choses que doit dire une femme de son âge à une gamine du mien : aimer c’est prendre des risques, il ne faut pas te fermer à ça et tout le blah blah. En fait, c’est exactement ce que pourrait me dire Papa, si seulement je lui laissais l’occasion de me parler de ce genre de choses. Ce que je ne fais évidemment pas. À la place, je me retrouve devant ma directrice, à lui avouer que je suis incapable d’aimer et pire que cela, que je n’ai pas la moindre envie de changer cela. Quand on aime mal comme moi, mieux vaut ne pas aimer du tout. Certains diraient que c'est la moindre chose pour ne pas faire souffrir les autres. Moi, je pense d’abord à moi. C’est à moi que je veux éviter des souffrances. Les autres ne sont pas très importants, n’est-ce pas ? Ils ne doivent pas l’être.

C’est un regard un peu gênée que j’arrive à déposer sur la femme. J'ai du mal à la regarder en face. Elle, avec sa face toute sérieuse et son regard presque froid. *J'aimerais un peu plus lui ressembler*. Loewy pense me connaître, mais elle est loin de la vérité. Bien sûr, que je suis lâche, songé-je en m’enfonçant dans son regard, peut-être dans l’espoir qu’elle parvienne à entendre ces mots que je ne prononcerai pas. Je suis lâche et je n’en ai même pas honte. Parfois, la lâcheté n’est pas une mauvaise chose ; elle est égoïste, certes, mais nécessaire. Il n’y a que les idiots qui foncent au-devant du danger, incapables qu’ils sont de voir qu’ils finiront par en crever.

« Et peut-être…, continué-je malgré moi, parce que j’aurais tant aimé dire oui à tout ce qu’elle me dit pour ne pas qu'elle me refuse son savoir. Peut-être que c’est quitte ou double et que le jour où j’me serais autorisée à aimer sans… Limites, je deviendrai encore pire que c’que je suis aujourd’hui. Vous y avez pensé, à ça ? Au fait qu’être humain, c’est parfois pire que de pas l’être ? »

Que cherchons-nous à faire, au juste ? À trouver la grande solution au problème de l’humanité ? À excuser la noirceur qui grandit en nous ? Comme si parler amour aller changer le fait que nous soyons tellement attirées par ces choses qui rebutent les autres. Toutes ces limites que nous nous efforçons de dépasser, ces mystères que nous voulons éclaircir… Pour la connaissance, disons-nous, pour le savoir, mais la vérité, c’est que nous le faisons pour nous. En tout cas, moi c’est pour moi. Parce que c’est ça qui me fait me sentir vivante, pas l’amour, pas les sentiments.

« Aimer n’a jamais fait ressortir le meilleur de moi-même, croyez moi. »

Deux paires d'yeux PV
Était-ce une lueur de changement, un début de prise de conscience que connaissait Aelle en cet instant ? En pleine adolescence, elle devait se poser tant de questions... Et très peu qu'elle n'osait réellement formuler. Peut-on choisir la solitude, à cette période cruciale où l'on doit commencer à se rendre compte que la vie n'a rien d'aussi simple que ce que l'on a longtemps voulu nous faire croire ?

« J'ai connu des personnes qui n'avaient rien d'humain. Incapables d'aimer, incapables de penser à autre chose qu'à elles-mêmes. Et je n'ai jamais rien vu de pire, même pas en moi-même. »

Elle s'éloigna de quelques pas et détourna le regard, pour le reporter au-dessus de l'entrée de son bureau, là où, fut un temps, trônait un aigle en argent. Il déployait ses ailes et tenait cette pièce, à l'image de Kristen, sous son emprise. Il n'était plus là... Plus dans ce bureau, mais il vivait toujours ; et il ne mourrait peut-être jamais vraiment. Car Kristen n'oublierait jamais la personne qu'elle avait pu être sous son emprise, elle doutait pouvoir se débarrasser des cauchemars oppressants où perçaient son faux sourire, de pouvoir un jour y penser sans vouloir détruire toute trace de son existence. La simple idée de respirer le même air que lui la révulsait.

« J'ai fait l'erreur d'aimer une personne comme cela. Tu ne veux pas qu'un jour, on puisse penser que t'aimer est une erreur. »

Elle secoua la tête. Pour elle, c'était trop tard. Si Baldur était une erreur, elle était persuadée d'en être une aussi. Elle ne méritait pas l'amour d'Aude. Même Cordelia l'avait dit, quand Angus était hospitalisé à Sainte-Mangouste et qu'elle avait croisé Aude..: vous faites erreur, elle finira par vous nuire.

« Ma propre mère a longtemps pensé que m'aimer était une erreur. Voire un danger. Je peux t'assurer qu'entendre ces mots n'a rien d'agréable. »

Kristen se tourna enfin vers Aelle.

« Apprends. Cherche à te comprendre toi-même, d'abord. Comment peux-tu savoir ce qui est le meilleur de toi-même, si tu passes ton temps à fermer les yeux ? »

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Deux paires d'yeux PV
Mon regard se plante dans le dos de Loewy quand elle s’éloigne. Une personne incapable d’aimer, incapable de penser à autre chose qu'à elle-même. Mon coeur se serre et des frissons dévalent mon dos, me rappelant soudainement de l’heure tardive. Au coeur de la nuit, les pensées et les paroles m’ont toujours paru plus fortes, plus profondes. Plus percutantes. Est-ce pour cela que je me sens si mal à l’aise ? Ou parce que j’ai l’impression que je ferai un spécimen parfait du genre d’êtres qu’elle décrit ? L’intonation de sa voix n’a pas changé, je n’y perçois aucun tremblement ni aucune émotion, comme souvent. Pourtant, les mots qu’elle emploie me font froid dans le dos. Et j’ai envie, soudainement, d’en savoir davantage. Quelle personne a-t-elle aimé était ainsi ? Quand était-ce ? Comment peut-elle en être horrifiée à ce point, elle, cette femme que peu de choses semblent pouvoir atteindre ? Je n’ai jamais rien vu de pire, même pas en moi-même. Vraiment ? Elle ne lésine pourtant pas de qualificatifs sombres, voire brutaux, pour parler d’elle, se qualifiant d’ordure égoïste, parlant de sa propre noirceur comme s’il s’agissait du pire abysse devant lequel se retrouver… Et qu’avait-elle dit, déjà ? Qu’elle était plus intéressée par sa propre noirceur que par tout le reste. Si elle se décrit elle-même comme cela, qu’est-ce qui peut être pire, plus effrayant ? Je n’arrive même pas à l’imaginer. Et étrangement, je n’ai pas envie de le faire. Je n’ai pas tellement envie de savoir qui exactement cette femme a rencontré sur son chemin pour qu’elle en vienne à croire que l’aimer puisse être une erreur.

Elle a raison. Je n’ai pas envie, moi non plus, de croire que m’aimer puisse être une erreur. Mais si je ne l’ai jamais pensé, je ne m’empêcher d’y songer maintenant, de réellement y songer. M’aimer, est-ce une erreur ? S’il existe des personnes, sans compter ma famille, qui m’ont aimé un jour, regrettent-ils ? Comment le vivrais-je, si c’était le cas ? Je ne suis pas certaine d’avoir envie de réellement le savoir. Si je me suis toujours questionnée sur mes propres sentiments, sur les conséquences que pouvait avoir sur moi un attachement un peu trop prononcé pour une personne, prenons par exemple Thalia, je ne me suis jamais demandé ce que son attachement à moi avait bien pu provoquer chez elle. Enfin, pour cela encore faudrait-il qu’il y ait eu un réel attachement, bien sûr. Il est plus facile de se dire que Thalia ne m’a jamais réellement aimé plutôt que de commencer à croire qu’elle a ressenti pour moi un amour sincère et que celui-ci l'a peut-être fait souffrir. Si c’était le cas, je ne comprendrais que trop bien ce qu’elle a vécu et je crois que je ne parviendrais pas à m’en remettre. De toute façon, Thalia est une histoire ancienne, n’est-ce pas ? Et le problème n’est pas de croire que m’aimer puisse être une erreur, mais bien de me dire qu’aimer est une erreur, tout simplement.

Les mots de cette femme ont bien trop tendance à s’incruster tout au fond de mon crâne et à me faire ressentir des émotions trop fortes. C’est comme si elle me voyait telle que je suis, pas telle que je parais, et qu’elle prenait un malin plaisir à me mettre face à la vérité. C’est désagréable, bordel. Ajouté à cela la force de son regard et voilà que ma gorge se serre affreusement. Décidément, peut-être aurais-je dû rester dans mon dortoir, cette nuit. Cela m’aurait évité d’avoir à me questionner sur des choses qu’il vaut mieux ne pas regarder en face ; puisque c’est vrai, quoi, comment puis-je savoir ce qui est le meilleur de moi-même si je ferme les yeux ? Mais elle ne comprend pas, Loewy, elle ne comprend pas que fermer les yeux, c’est rassurant.

« J’peux pas le savoir, » avoué-je à voix basse.

C’est mieux comme cela. De quoi aurais-je l’air si je m’apercevait que le meilleur de moi-même est tout juste moins laid que le mauvais ?

« Apprendre à mieux m'connaître, c'est pas l'but de ma vie. »

J’ai l’impression que mon esprit s’est retourné sur lui-même. Pour la première fois depuis longtemps, mon regard se porte vers ce coin crasseux qui se trouve dans un recoin de mon crâne. Un petit coin sombre dans lequel j’entrepose toutes mes pensées honteuses, les plus dégradantes ; s’y trouvent même quelques souvenirs désagréables que je n’ose pas secouer trop fort de peur de les voir me sauter au visage. Cette zone interdite ne se situe pas loin de moi. Assez proche pour que je la sache présente ; trop lointaine pour que je comprenne réellement ce qui s’y cache — suffisamment imposante, pourtant, pour qu’à la regarder je me sente sombrer. Mon esprit n’a rien de concret. Ce n’est qu’un amas de pensées, il n’y a pas réellement de coin sombre. Pourtant, je peux réellement sentir qu’il y a toute une partie de moi que je néglige — et je le fais en toute connaissance de cause. Ce soir, puisque je prends la peine de regarder de ce côté-là de ma tête, j’ai vaguement conscience de toutes ces choses que je refuse d’accepter. Les petites pensées honteuses qui me viennent régulièrement en tête à longueur de journée, celle que j’entends dans ma tête mais que je me plais à ignorer, et très facilement en plus. Et les pensées plus grosses, tellement grosses que je connais leur existence, mais que d’un coup de pied mental j’envoie paître. J’ai un exemple précis de ce genre de pensées qui me vient tout à coup, parce que j’ai Loewy sous les yeux et que beaucoup de mes pensées-à-ne-pas-regarder-en-face la concernent. Une pensée très claire apparaît dans ma tête alors que je soutiens son regard. Le genre de choses que l’on ne pense pas de sa directrice. Ou de qui que ce soit lorsque l’on se nomme Aelle Bristyle. Et ce soir, en toute connaissance de cause, je rejette le *j’ai envie qu’elle m’aime* dans le petit recoin sombre qui me nargue.

Je n’ai pas envie d’ouvrir les yeux. Je n’ai pas envie de voir tout cela. Je n’en ai pas la moindre envie. Cela me fait ressentir une frayeur énorme. Comme si j’étais à deux doigts de sombrer, ce qui arrivera si je prends le risque d’accepter toutes ces pensées.

Le moment n’a duré qu’une poignée de secondes. Une inspiration plus tard, je m’éloigne du recoin de ma tête pour revenir à l’instant présent, l’instant présent dans lequel tout est sécurisé, tout va bien, personne ne peut voir ce qu’il se passe dans ma tête et dans mon coeur, surtout pas moi. Tout va bien, tout va bien, me répété-je dans l’espoir que cela éloigne le soudain vertige qui me force à fermer brièvement les yeux.

Quelques pas m’approchent de Loewy.

« Et si je suis incapable d’aimer ? m’entends-je prononcer. Et si je suis incapable de penser à autre chose qu’à moi-même ? Vous ferez comment pour m’aider, dans ce cas-là ? »

Qu’est-ce que je cherche à prouver ? Je ne sais même pas si je suis réellement ce que je décris être. Aimer, je sais faire — mais trop mal. Penser à moi-même, parfois, oui, mais la plupart du temps je pense tellement à tout que j’ai un peu de mal à penser à moi, non ? Pourquoi est-ce que je dis ça, alors ? Quelque part, je me dis que ce serait mieux si Loewy pouvait m’avouer dès ce soir qu’elle n’a pas envie, pas la force, pas la motivation nécessaire pour m’aider, ou quoi que ce soit qu’elle veuille bien faire avec et pour moi. M’aider, avoir besoin de moi, m’aimer, qu’importe. J’aimerais mieux qu’elle prenne peur, qu’elle se mette à penser que je suis incapable de tout cela moi aussi, parce que si je sors de ce bureau en restant persuadée que tout ce qu’elle a dit ce soir est la vérité, si je continue de croire qu’elle a autant besoin de moi que j’ai besoin d’elle, je crois que je n’arriverais plus à contrôler ce que j’éprouve à son égard, et ça va prendre des proportions énormes, et là, soudainement, à cet instant précis, j’en prends conscience — plus encore que tout à l’heure, quand j’étais en train de pleurer tout en lui avouant que j’avais besoin d’elle.

« C'est peut-être une erreur d'avoir envie de m'aider. »

Deux paires d'yeux PV
Elle posa sur Aelle un regard étonnamment doux, presque attendri, et secoua la tête. Il semblait à Kristen que la Poufsouffle essayait de trouver tous les arguments du monde pour ne pas en valoir la peine, ou plutôt : pour tester l'autre. Une façon de dire : attention, je ne suis pas facile, êtes-vous vraiment prête à encaisser ça ? À quel point vous le voulez, jusqu'où pourrez-vous aller ?

« N'essaie pas de te saboter. Je t'aiderai : que ce soit une erreur ou non ne tient qu'à toi. J'ose croire que tu ne veux pas me faire commettre une énième erreur. »

Aelle n'avait rien à voir avec ce qu'elle pensait être, ou en tout cas avec l'image qu'elle voulait se donner pour faire fuir les autres, si tel était bien le cas. Mais au moins, ce soir, elle se laissait approcher. Il y avait déjà du mieux : à sa place et à son âge, Kristen n'aurait jamais laissé à quiconque la moindre occasion de tenir des discours du genre ; elle aurait tout fait pour les éviter. Et puis, de toute façon, elle était persuadée que personne n'aurait pris le temps de les faire, ces discours. Sa mère avait considéré que Kristen était telle qu'elle était, c'est-à-dire une ingrate au cœur de pierre, et s'était dit : tant pis. Angus, lui, avait toujours été doux mais fatigué, peu désireux d'entrer en conflit avec sa fille chérie. D'un côté, il n'en souffrait pas autant que Cordelia, alors il devait penser qu'elle exagérait et qu'il était bien inutile de s'alarmer : Kristen était une adolescente, et puis la puberté, bla-bla-bla, laissons-la tranquille. Ce n'est pas que Kristen était demandeuse de ces discours, bien au contraire. Elle aurait envoyé paître tout le monde. Aelle n'en était plus tout à fait là, alors... Il y avait peut-être bien une chance. Kristen avait au moins le mérite de s'accrocher.

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