Deux paires d'yeux PV

Le trouble déforme mon visage. Elle a compris où je voulais en venir avec mes paroles. Cela me touche bien plus que je veux l’admettre. Ça me fait trembler d’une drôle de manière, mon coeur rate un ou deux battements. Je m’attendais à ce qu’elle se rit de moi, qu’elle me dise qu’à seize ans, nous sommes tous capables d’aimer, qu’elle me dise d’arrêter de tourner autour du pot et qu’elle s’agace : « Vas-tu accepter mon aide, enfin !? », ce qui nous aurait fait reculer d’au-moins dix pas. Mais non, elle comprend. Elle sait. Arrête de te saboter. C’est comme si elle me disait : arrête de te mentir. *J'ai eu raison*, me dis-je malgré moi, *j'ai eu raison de lui dire tout ça*. Et moi, ça me gonfle le coeur. Je sens que les larmes ne sont pas loin, toujours là à veiller, prêtes à couler pour me ridiculiser. Je prends une inspiration tremblante pour les retenir. Je ne pleurerai pas encore. Même si j’en ai très envie. Mais il y a une différence entre exploser en larmes et me mettre à chialer alors que le regard de la femme est planté dans le mien. J’ai besoin de retrouver un semblant de calme, un semblant de contrôle. Que nous arrêtions de parler de moi.

C'est pour cela que j’hésite à partager le fond de ma pensée. Pas en ce qui concerne mon envie de faire dévier la conversation, non, mais ce que je pense de ses mots. Parce que tout de même, me dire qu’il ne tient qu’à moi de lui faire commettre ou non une nouvelle erreur, c’est un peu gros, non ? Si notre collaboration, son aide, notre relation, je ne sais comment la nommer, si cette chose qui nous rassemble se casse la gueule, si je me rends compte que Loewy est plus une entrave qu’une aide, si je refuse ses conseils (et si je le fais, c’est parce que j’aurais une raison très précise de le faire), si tout cela devait arriver, ce serait forcément de ma faute, n’est-ce pas ? Alors que dans l’histoire, nous sommes deux. Loewy, comme moi, peut transformer tout cela en une énorme erreur. Je ne suis pas la seule à avoir un caractère de merde. Mais elle doit certainement penser qu’elle est déjà foutue et qu’il n’y a que moi, désormais, forte de ma jeunesse, qui peut prendre les mauvaises décisions, me tromper de chemin, et lui faire regretter son choix de m'aider. Après tout, elle se sentirait bien bête si, malgré tous ses efforts, je prends un chemin qu'elle ne veut pas que je prenne, n'est-ce pas ? Mais je ne compte pas me forcer à être ce que je ne suis pas, j'espère qu'elle en a conscience.

Malgré mon envie de répliquer, je tiens ma langue. Je crois que nous sommes parvenues à une sorte d’équilibre. Et ça me plait bien, ça, à moi. L’idée que pour une fois, tout n’est pas prêt à exploser entre nous. Cela me fait aussi très peur. J’ai un peu cette impression, bien trop familière, que je suis en train de faire une erreur, que je devrais m’enfuir en courant avant qu’elle ne me trahisse ou qu’elle ne me fasse du mal. J’éloigne ces pensées, les fais tomber dans le recoin obscur de mon crâne. Je n’ai pas envie de penser, pas envie de réfléchir. De toute façon, me dis-je pour me rassurer, je suis désormais en possession des armes nécessaires pour lui faire autant de mal qu’elle pourrait m’en faire. L’accident avec son fils, la fuite de celui-ci, toutes les craintes qu’elle m’a confié ce soir… L’envers du décors de Kristen Loewy. Une façon de la connaitre mieux, certes, mais aussi de me protéger si elle vient à me blesser. Et cette pensée est tout de même foutrement rassurante. Elle apaise ma grande peur qui ne demande qu’à s’exprimer.

Plongée dans les yeux de la femme, je laisse une sourire m’étirer les lèvres. Un sourire tout à fait sincère. De toute façon, nous sommes au coeur de la nuit et Loewy est le seul témoin de cette grimace, comme elle a été seul témoin de mes larmes. Je peux bien lui montrer que là, tout à coup, je me sens euphorique, non ?

« Non, dis-je d’une voix beaucoup plus légère, je veux pas que vous commettiez une énième erreur. Alors... Ok. Ok, vous allez m’ai… Enfin, vous serez . Ça m’va. »

Je détourne les yeux, lui lance un regard en coin, me mordille les lèvres. Merlin, cette conversation est décidément bien trop désagréable pour moi. Ce n’est pas normal d’ouvrir son coeur de cette manière, d’accepter que l’on nous regarde en face… J’ai l’impression d’être recouverte d’une cape poisseuse de mal-être. C’est répugnant. Désagréable. Je me sens vulnérable. Et presque bien. Je dois avoir un problème pour ressentir tant d'émotions contradictoires en même temps.

Bien décidée à conclure cette partie de la conversation, je contourne habilement la femme et me dirige vers les fauteuils. J'ai l'impression de les avoir quitté il y a éternité. Avec toutes ces émotions, j’en ai presque oublié que cette discussion est naît d’un sujet bien précis : il était question d’avoir confiance ou non en Loewy. Je n’ai toujours pas la réponse, je ne suis pas certaine d'être totalement rassurée. Mais je veux bien avouer que je ne suis plus aussi effrayée qu’avant qu’elle m’utilise ou me manipule pour avoir ce qu’elle désire. Ce n’est pas pour cela que je vais lui confier la goutte d’Élixir, évidemment — il ne faut pas me prendre pour un veaudelune, non plus.

Je me jette dans le fauteuil, le même que tout à l’heure. Après un regard en direction de la femme, je soulève mes jambes et les passe par dessus l’accoudoir, laissant mes pieds pendre dans le vide. Il ne faudrait pas qu’elle croit que je vais me laisser chasser de son bureau. Pas encore. Je n’en ai aucune envie. Je n’ai pas envie de dormir. J’ai l’impression que je ne pourrais plus jamais dormir. Que la vie entière s’ouvre devant moi, que tout est beaucoup plus léger, beaucoup plus simple, beaucoup plus beau. C’est bizarre.

« J’peux vous appeler Kristen ? »

*Merlin !*. D’où est-ce que ça sort, ça ? C’est que j’ai conscience que pouvoir l’appeler par son prénom me différencierait de tous les autres. Je ne serais plus une élève. Je serais Aelle. Ce serait une preuve concrète de ce que nous sommes en train d’essayer de faire ensemble, non ? Je crois que j’ai besoin de cela. Mais je ne pensais pas lui poser la question maintenant. Je pensais plutôt le faire à un moment où j’aurais été persuadée d'avoir une réponse positive.

« Je trouve ça injuste que vous m’appeliez par mon prénom et que moi j’ai pas le droit de faire pareil avec vous. »

Je garde la face, Merlin en soit témoin : le menton levé fièrement, le regard qui ne se détourne pas, et si mon coeur bat comme un tambour, je ne laisse rien paraître.

Deux paires d'yeux PV
Aelle sembla passer par toute une gamme d'émotions différentes : d'abord, un petit malaise, puisqu'elle se tortura les lèvres, mais ensuite... Elle s'installa dans le fauteuil, où plutôt s'y jeta, comme on se jette dans un canapé après une longue journée de travail et que l'on n'a qu'une envie : savourer une bièraubeurre, les pieds sur la table. Enfin, Kristen supposait que l'on pouvait avoir ce genre d'envies, mais ce n'était pas vraiment son style. Et pourquoi pas écouter en direct la retransmission d'un match de Quidditch, pendant qu'on y était ? Les pieds pendants par-dessus l'accoudoir, Aelle donnait soudain une image bien différente d'elle-même : cela ressemblait à un drôle d'excès de confiance. Kristen souleva bien haut ses sourcils, avant de les froncer, puis d'en relever un, d'incliner la tête et de tout relâcher, stupéfaite.

« Hum... Eh bien, ma foi... Bon, bon... »

Non contente de prendre ainsi ses aises, Aelle lui demandait si elle pouvait appeler Kristen par son prénom. L'adulte ne se serait jamais attendue à une telle question, qui lui semblait en complet décalage avec la Aelle qu'elle venait de voir... Comme si d'un coup, quelque chose s'était décoincé en elle : mais décoincé si vite et si fort que la Poufsouffle en devenait assez bizarre.

« Hum... Certes... Si tu veux m'appeler par mon prénom, je te prierai de ne le faire que lorsque nous sommes seules. Cela dit, ce n'est pas comme si tu m'appelais beaucoup, habituellement. »

Kristen essaya de compter mentalement le nombre de fois où Aelle l'avait apostrophée, mais elle n'arriva pas à obtenir un chiffre exact. En général, elle lui servait du vous, et c'était tout : alors que Kristen, de son côté, utilisait souvent le prénom d'Aelle. Était-ce parce que l'adolescente ressentait cet écart qu'elle n'osait rien dire ? La directrice n'y avait jamais fait attention jusque-là, mais pour cette raison, la demande d'Aelle lui sembla d'autant plus étonnante.

Examinant la posture de la jeune sorcière, elle conclut :

« En tout cas... Si tu te sens fatiguée, tu trouveras matelas plus satisfaisant dans ton dortoir. Ce fauteuil n'est pas tellement fait pour s'allonger. »

Équipe Modératus | UTC+8
Mère du dragon - Justice funèbre - Grande Prêtresse Noire - DJ Kraken |

Deux paires d'yeux PV
Je me sens bien ridicule, ainsi avachie devant la Directrice de Poudlard, mais c'est trop tard pour reculer, désormais. Je balance légèrement mes pieds pour me donner une contenance, le regard braqué sur la femme. J'observe la moindre de ses mimiques, le plus petit des tressautements qui font se métamorphoser son visage. S’il s’en passe des choses sur cette face-là, je suis pourtant incapable de les comprendre. Je ne sais pas lire les visages, moins encore celui de Loewy. Quand je pense qu’elle est dans un certain état d’esprit, elle se révèle être dans un autre. Je ne peux rien faire d’autre si ce n’est regarder, sans pouvoir ignorer mon coeur qui frappe trop fort contre ma cage thoracique.

J’attends le moment où elle me dira de me lever de là, et rapidement s’il-te-plait, parce que c’est tellement indécent de se vautrer de cette façon dans un fauteuil qui doit valoir des Gallions. J’attends que sa bouche se torde en un sourire méprisant quand elle prononcera les mots qui me feront ravaler ma fierté : « M’appeler par mon prénom ? Voyons, Aelle, tu es mon élève, tu ne peux pas te permettre de m’appeler Kristen ! Qu’est-ce que ça voudrait dire si j’acceptais ? ». Cela voudrait dire que vous êtes d’accord avec tout ce dont nous venons de parler ? Cela voudrait dire qu’il n’existerait, du moins dans ma tête, plus de barrières entre vous et moi ? Parce que je ne pourrais jamais être à l’aise avec une personne que je ne peux pas appeler par son prénom… Tiens, c’est marrant, ça. J’ai tellement de mal à nommer les gens par leur prénom, préférant amplement les appeler par leur nom de famille. Pour mettre la distance nécessaire entre eux et moi. Mais Loewy, je ne l’ai jamais appelé Loewy, je lui ai toujours donné du madame, ce qui n’est pas seulement mettre de la distance, cela revient carrément à creuser un gouffre immense entre nous dans lequel je me casse la gueule à chaque fois qu’elle se met à jouer à la directrice. Si elle m’autorise le Kristen, ce sera comme si nous actions les choses. Même si au plus profond de moi, je sais qu’il m’en faudra beaucoup pour que j’ose l’appeler par son petit prénom. Ce serait étrange. Bizarre. Presque indécent. Mais l’idée me fait sourire. Si ma seule angoisse, désormais, est de savoir si je vais oser ou non l’appeler Kristen, cela me convient bien.

J’attends, donc, que Loewy m’arrache mon petit coeur affolé pour l’écraser du bout de son dédain et de son professionnalisme. J’attends ; en vain. Elle a accepté. Sous réserve, bien sûr, que je n'utilise pas son prénom à outrance. Nul besoin de me le préciser, je ne suis pas idiote au point de lui courir après dans les couloirs comme une abrutie en lui balançant du Kristen au visage. Quoi que je payerais cher pour voir la tronche qu’elle tirerait si je me laissais aller à cette folie…

Je me sens toute drôle. Comme si j’avais été victime d’un sortilège de Réjouissance. Toute légère. Avec cette impression que plus rien ne sera jamais sombre. Oh, je ne me fais pas d’illusions, je sais que tout cela ne durera pas. C’est peut-être pour cela que je me complais dans la situation, profitant à outrance du bonheur tout simple qui étire mes lèvres à leur maximum. Quel étrange duo formons-nous ! Elle, toute sombre, toute sérieuse, si bien plantée dans le sol qu’elle en parait rigide ; et moi, mes pieds se balançant comme ceux d’une enfant, un sourire énorme collé aux lèvres, bouleversée par les feux d’artifice qui m’éclatent partout dans le corps. Oui, vraiment un duo étrange. Qui pourrait croire, en nous observant telles que nous sommes actuellement, que nous partageons de nombreux points communs, et pas des plus réjouissants ? Qui pourrait seulement deviner la conversation que nous venons d'avoir, les larmes qui ont coulé, les aveux qui ont été faits ? Personne. Sauf elle et moi.

Je ramène mon regard sur la table basse, observe les coupures de journaux qui traînent. J’ai une pensée pour le fils, perdu quelque part dans le monde ; pense-t-il à sa mère ? sait-il qu’elle le cherche si ardemment ? Regrette-t-il de s’être enfuit, d’avoir tout abandonné derrière lui, à commencer par cette femme ? Et Owen, que dirait-il s’il nous voyait ce soir ? Est-il un enfant jaloux ? me regarderait-il avec de méchants petits yeux envieux ? Je me demande s’il a ses yeux, tiens, s’il lui ressemble. Peut-être tient-il de son père. Quel homme se devait être pour qu’une femme comme Loewy ait un enfant avec lui ! Un homme à la présence aussi remarquable que celle de Luneau, pour sûr ; au charisme écrasant, à l’intelligence folle. Qu’en sais-je ? Les amours de Loewy me passent de toute manière par dessus la tête. Je suis bien contente, ce soir, qu’il n’y ait dans ce bureau ni d’Owen, ni de Luneau, ni d’homme au visage inconnu.

L’espace d’une seconde, je me dis que ce que nous avons vécu ce soir est suffisant. Que la nuit avance, que l'aube approche, que j’ai tellement à faire demain. Quoi, déjà ? Mon planning est habituellement très chargé et très précis mais là, je n’ai aucune idée de ce que je dois faire demain. Je laisse la seconde s’écouler et s’enfuir. Peu importe demain, peu importe les émotions que nous avons subit, elle comme moi. Surtout moi. Cela n’a pas d’importance. Je n’ai pas tellement envie de retrouver le confort de mon lit, moi, pas envie que cet instant hors-du-temps se termine. La vie de tous les jours m’accable soudainement. Il serait si simple de rester ici pour toujours, d’oublier qu’en dehors de ce bureau il y a Zikomo, Nyakane, le fantôme d’une Thalia, la perspective d’une Elowen perdant la vie dans le Dominion. Toutes ces choses-là, quoi. Ces boulets quotidiens, ce courant sans fin qui m’entraîne chaque jour qui passe. Ce soir, j’ai trouvé un rocher auquel m’accrocher, un petit moment de calme.

Je ramène mon regard sur Loewy, regarde le fauteuil qui me fait face, hésite à lui proposer de s’asseoir, les pieds bien au sol si elle veut, mais me retiens au dernier moment.

« Je suis pas fatiguée, dis-je à la place. Et puis j’ai pas terminé ma tasse de thé. »

Je m’étends pour attraper la-dite tasse que je ne me souviens même pas avoir abandonné sur la table basse. J’en avale une gorgée. C’est froid. Et tout aussi répugnant que tout à l’heure.

« L’Élixir vous intéresse plus ? demandé-je d’une voix neutre à la femme. Il est tard mais vous avez dit vous-même que vous saviez pas quand est-ce qu’on pourra se revoir. Bon vous me direz, l’temps n’est plus tellement une question urgente, hein… Enfin, ça, ça dépend de c’qu’on parvient à faire avec la seule goutte d’Élixir que j’ai. »

Je lui jette un regard par dessus ma tasse. C’est étrange de parler Élixir avec quelqu’un. Et dire que j’étais persuadée de ne jamais pouvoir en parler à personne. Oh, Merlin… Une prise de conscience énorme me fait ravaler ma joie : que dira Erza lorsqu’elle saura ce que je compte faire de son présent ? Notre amitié résistera-t-elle à sa déception ? Va-t-elle me détester ? Elle va certainement me détester, oui, et me jettera ce regard dégoûtant, le même qu’elle m’a jeté quand nous sommes sortie de l’arche de Dai Hong Dao ; je ne suis pas certaine de pouvoir y survivre mais chaque chose en son temps. Erza n’est pas là, je ne sais même pas quand je la reverrai, et puis si j’arrive à recréer l’Élixir, son Nyakane retrouvera un corps, lui aussi. Oui, oui, je me le promets. Quelque part, je le fais aussi pour lui, n’est-ce pas. N’est-ce pas ?

Deux paires d'yeux PV
Alors ce n'était pas de la fatigue, mais un véritable excès de confiance qui, en d'autres circonstances, aurait certainement frôlé l'insolence pure et simple. C'était si peu digne et si éloigné de l'éducation stricte de Kristen - qui était un peu coincée au sujet des bonnes manières -, que la directrice de Poudlard ne put retenir un nouveau spasme dans son sourcil droit. Elle avait presque l'impression que toute idée de hiérarchie avait totalement disparu de l'esprit d'Aelle, ce qui était certainement ce qu'elle recherchait depuis le début. Kristen se sentait assez mal à l'aise face à cette situation : elle avait plutôt l'habitude qu'on s'aplatisse et qu'on use de mille courbettes face à elle. Encore une fois, Aelle prouvait qu'elle en avait dans le ventre... C'était sans doute beaucoup trop déplacé, mais après tous les efforts que la sorcière grise avait fourni, elle n'avait pas l'intention de brusquer la bombe à retardement que pouvait être la Poufsouffle. Cela n'en valait certainement pas le coup. Mais tout de même !

Une vague de déception passa sur son visage quand elle apprit qu'Aelle ne possédait qu'une goutte de l'élixir : avec cela, elles n'iraient pas bien loin, et cela ne donnait aucunement le droit à l'erreur. Les tests seraient impossibles, l'échantillon était trop maigre et rien ne devait être perdu. De quoi compliquer un peu plus la tâche...

« Commençons par adopter une posture à la hauteur du sérieux de notre conversation, je te prie, dit-elle en s'installant très convenablement face à Aelle. »

Les mains sagement posées sur ses genoux, elle prit le temps de détailler l'adolescente une fois de plus, tout en réfléchissant à leurs possibilités... Mais elle ne parvenait pas à en trouver une seule. Alors, elle dit, en même temps qu'elle réfléchissait :

« Une seule goutte, donc. Je te l'ai dit : je ne suis pas sûre de disposer des compétences nécessaires pour étudier une préparation qui doit être si complexe... Avec un si maigre échantillon, nous ne pouvons même pas nous permettre d'émettre des hypothèses et de les éprouver jusqu'à trouver la formule exacte... Et bien sûr, en parler à qui que ce soit est exclu. Mh... Peut-être que si nous partions de l'analyse du sang de licorne, nous pourrions avoir de premières pistes, mais là encore, je ne suis pas sûre d'y pouvoir grand-chose... Et puis, le sang de licorne a un certain prix... Il faudrait que nous listions toutes les substances et sortilèges qui pourraient permettre de se rapprocher des propriétés de l’Élixir, mais pour cela, il faut que nous soyons certaines de ses propriétés exactes. Allongement de la vie, je suppose donc un ralentissement du processus de vieillissement du corps... Mais tu m'as également parlé de cette possibilité de donner corps à un esprit, ce qui rend la chose beaucoup plus complexe... Mh... »

Son regard s'était perdu dans le vague de ses pensées, et au lieu d'Aelle, elle voyait défiler devant ses yeux des dizaines de lignes des ouvrages qu'elle avait parcourus au fil de sa vie, essayait de les entrecroiser pour trouver la réponse à cette douloureuse équation... Ce n'était en tout cas pas un mystère qu'elle serait en mesure de percer en une soirée, moins encore avec si peu d'informations.

Équipe Modératus | UTC+8
Mère du dragon - Justice funèbre - Grande Prêtresse Noire - DJ Kraken |

Deux paires d'yeux PV
Un petit sourire m’étire les lèvres à la réflexion de la femme. Finalement, elle était obligée de commenter ma posture, n’est-ce pas ? Elle s’assied face à moi dans les règles de la bienséance, comme toujours, très droite. J’hésite un peu : m’installer plus poliment ou garder ma position ? J’ai bien envie de rester comme je suis, juste pour qu’elle comprenne que je ne suis pas prête à me plier à chacune de ses règles, pour lui montrer que je suis aussi libre qu’elle et que je n’ai pas à me comporter d’une manière précise avec elle. L’hésitation ne dure guère longtemps. Elle m’offre la possibilité de retrouver un peu de fierté, je ne vais pas cracher dessus. Je ne suis pas très à l’aise assise comme cela, et puis on ne tient pas une conversation importante de cette façon-là. J’ai besoin de réfléchir sans avoir l’impression de ressembler à une gamine. D’un mouvement souple, j’enlève mes jambes de l’accoudoir et pose mes pieds par terre. J’en profite pour remettre à sa place ma tasse de thé — avec un peu de chance, elle croira que c’est pour cela que je m’assieds plus convenablement et non parce qu’elle me l’a demandé.

Face à toutes ses réflexions, mon coeur rate un battement. Voilà, nous entrons dans le vif du sujet. Mes sourcils se froncent, mon regard se fait lointain. Je prends ses idées en compte, les ajoute à ce que je sais déjà, à mes propres recherches, aux révélations faites par Erza il y a de cela plus d’un an. Je me souviens comme si c’était d’hier de notre discussion dans la serre, avec Saunders. Combien de fois ai-je relu les notes fiévreusement gribouillées dans mon carnet pour ne rien oublier de ce qui s’est dit entre nous trois ? Ce jour-là, j’en ai beaucoup appris sur Issa Sidiki, un homme qui en sait plus qu’il ne le dit, même à sa propre petite-fille. Je me rappelle du fameux Cygnus, fils aîné de Sidiki, qui aurait avalé un flacon entier de l’Élixir au nez et à la barbe de son propre père, forçant celui-ci à rallonger sa propre vie pour lui tenir tête. Zikomo en sait peut-être davantage à son sujet. Il nous avait raconté comment il avait surpris une dispute entre le vieil homme et certains membres de sa famille. Mais il n’a jamais voulu m’en dire davantage, ni sur ça ni sur l’Élixir de Longue-Vie. Quoi que je n’ai jamais trop insisté à ce sujet avec lui. Trop peur qu’il me dise clairement ce qu’il pense, à savoir que je devrais m’être débarrassée depuis longtemps de cette merveille de la magie.

Quelle malchance de n’être en possession que d’une seule goutte ! Évidemment, je suis venue à la même conclusion que Loewy : avec un si maigre échantillon, impossible de faire quoi que ce soit. Sinon, j’aurais déjà tenté quelques expériences — mon niveau en potion, et mon niveau en général, est plutôt bon. J’ai passé des heures à me renseigner sur la façon d’étudier un breuvage dont on ne sait rien, je pourrais réussir des prouesses, si seulement je n’avais pas qu’une seule vulgaire goutte. Pour la millième fois, je me demande si Erza m’a bien dit la vérité, si le flacon dont je suis en possession contient bien la toute dernière goutte de l’Élixir — plutôt crever que de le lui demander, même si j’en meurs d’envie.

« J’ai d’jà fait tout un tas de recherches. Sur la pierre philosophale, évidemment, sur tout c’qui permet de nos jours de rallonger la vie, ou de ralentir le vieillissement du corps, et même sur comment on peut réussir à donner un corps à un esprit. Évidemment, on trouve pas ce genre d'informations dans les manuels destinés aux enfants, ou au commun des mortels. Ce serait beaucoup plus simple si j’avais accès à la Réserve, soufflé-je en lançant un regard en coin à Loewy, je veux dire sans y pénétrer par effraction — ce qui est déjà assez difficile, en fait. »

Je n’en ai rien à faire de lui avouer que j’ai déjà tenté de rentrer dans la Réserve, qu’elle me mette donc une autre retenue si elle l’ose. De toute façon, je n’irai pas. Je pense de toute manière que si désormais elle m’autorise à l’appeler par son prénom, si elle ne me chasse pas de son bureau alors que nous sommes au milieu de la vie et si nous avons l’intention d’étudier la magie noire ensemble, de nous pencher sur l’un des mystères les plus grands du monde magique, sur cet Élixir qui en fait rêver tant, ce n’est pas pour me prendre la tête avec mes effractions au règlement. Et puis si elle veut que je l’aide convenablement, il faut que nous nous battions avec les mêmes armes, bordel. Elle a un nombre si conséquent de livres dans son bureau ! et un accès illimité à la Réserve de son propre château, évidemment. Elle ne pense tout de même pas que je vais réussir à quelque chose en restant au même niveau que tous les autres élèves, n’est-ce pas ?

« J’ai bien sûr pensé au sang de licorne, continué-je en me laissant aller contre le dossier du fauteuil. Je vous partagerai mes recherches, si vous voulez, mais j’ai rien trouvé d’bien concluant. J’ai pensé à demander à Zikomo mais… » Un petit soupir s’échappe de mes lèvres. « Vous savez, il est super vieux, il a fréquenté des sorciers africains exceptionnels, et puis il connaît bien Sidiki, et Erza, aussi. Il sait des choses, j’en suis persuadée, mais j’crois pas qu’ce soit une bonne idée d’lui demander, avoué-je dans une grimace. Il est pas exactement d’accord avec tout ça. Nyakane non plus, d’ailleurs. »

C’est affligeant ! Tant de connaissances à portée de mains et impossible d’en faire quoi que ce soit. Peut-être que je devrais commencer à travailler Zikomo et Nyakane pour qu’ils m’avouent ce qu’ils savent. Après tout, peut-être puis-je parvenir à les convaincre. J’ai moins d’espoirs pour Nyakane, mais Zikomo, lui, sait m’écouter. C’est très rare qu’il se dresse contre moi, non pas parce qu’il n’en a pas la volonté, ce Mngwi n’a pas la langue dans sa poche et peut avoir un caractère assez merdique quand il le veut, mais parce que je sais, et cela me fait chaud au coeur, qu’il a confiance en moi. S’il est décidé à me suivre pour le restant de ma vie, ce n’est pas pour rien, après tout.

« Évidemment, j’ai… J’ai pensé à étudier la goutte pour savoir d’quoi elle est faite mais… » Je secoue la tête de droite à gauche, récalcitrante à l’idée même de sacrifier mon unique exemplaire. « Si les résultats donnent rien, j’l’aurais sacrifié pour rien. »

Mais c’est la seule solution qui me vient, actuellement. Enfin, la plus rapide. Évidemment, nous pouvons passer des années à dresser des hypothèses sur la façon dont a été crée cette merveille, mais tant de personnes ont essayé avant nous, et sans résultat ! La quête de l’immortalité, ou quel que soit le nom que l’on peut donner aux pouvoirs de l’Élixir, est vieille comme le monde. Qu’est-ce qui différencie Sidiki des autres ? Comment s’est-il trouvé en possession de l’Élixir de Longue-Vie ? Et pourquoi, Merlin, en a-t-il cédé la garde à sa petite fille ? Cette question n’a rien à faire là, mais je me la pose depuis que j’ai appris, de la main même d’Erza, qu’il avait décidé de ne plus en être le gardien.

« Vous savez qu’c’est la toute dernière ? La goutte, j’veux dire. La dernière dernière. Cet Élixir existe nul par ailleurs. Si on arrive pas à en faire quelque chose, c’est un mystère de la magie qui s’effondre avec nous. C’est assez excitant, » conclus-je en haussant les épaules.

Et évidemment, carrément effrayant. Tout ce poids qui repose sur mes épaules… Et sur celles de Loewy. Mais je n’échangerais ma place pour rien au monde. Même si je dois mettre des années pour résoudre ce mystère que le hasard — ou Erza — a placé entre mes mains.

Deux paires d'yeux PV
« La pierre philosophale a été détruite il y a bien longtemps. À moins que tu n'aies le talent en alchimie de Nicolas Flamel pour en créer une autre, il nous faudra étudier d'autres possibilités. »

Si elles devaient en passer par là, elles n'étaient clairement pas sorties de l'auberge. Nicolas Flamel était le seul à avoir pu créer la pierre, et il était un alchimiste talentueux, le meilleur que le monde ait vu. Et encore, une fois que cela serait fait, il faudrait encore trouver le moyen d'en faire de l’Élixir. Non, ce n'était définitivement pas une option. Trouver des substituts devait être plus accessible, à moins que...

« La pierre a été détruite... Mais des années après, voilà que tu te trouves encore en possession d'une goutte de l’Élixir qu'elle a produit. Comment ? Ils n'en ont sans doute pas créé des litres et des litres. Ils ont dû trouver un moyen d'en reproduire. »

Elle se frotta le menton, pensive. Un sortilège de duplication ? Impossible, un simple maléfice ne saurait reproduire une merveille de la magie, ce serait bien trop facile. Il y avait des limites : ce maléfice reproduisait visuellement les objets, mais dupliquer leurs propriétés magiques, surtout si intenses, semblait complètement improbable. Kristen imaginait mal Sidiki entreposer l'Elixir dans de grands tonneaux, comme on conserve du vin, cela aurait été tout bonnement inconscient. Il devait y avoir une piste à exploiter...

« Bon. Nous ne percerons pas ce mystère en une soirée. Il faut que tu arrives à récolter un maximum d'informations, Aelle. Ensuite, nous mettrons cela en commun et je t’emmènerai dans la Réserve. »

Équipe Modératus | UTC+8
Mère du dragon - Justice funèbre - Grande Prêtresse Noire - DJ Kraken |

Deux paires d'yeux PV
Je retiens la remarque acerbe qui me vient et me contente de lever les yeux au ciel. Évidemment que la pierre philosophale a été détruite, je ne suis pas complètement idiote — et pas assez abrutie pour croire que je suis capable, au jour d’aujourd’hui, de rivaliser avec les talents d’alchimiste de Flamel. Mais c’est une piste à ne pas négliger. Heureusement, Loewy en prend conscience d’elle-même, ce qui me rassure. Et c’est ce qui m’empêche, finalement, de lui rétorquer avec véhémence que si elle commence dès à présent à écarter certaines pistes, c’est certain que nous ne le résoudrons pas, ce mystère.

« Ou ils ont tout simplement découvert le secret de sa fabrication, soufflé-je d’une voix envieuse. C’qu’on est aussi capables de faire, c’est certain. Ça prendra pas qu’un jour, ouais, mais j’ai tout mon temps. »

Un excès de confiance me gonfle le coeur. Évidemment que je suis capable de rivaliser avec Flamel, avec Sidiki et tous ces gens-là ! Je n’ai jamais pensé que j’étais une personne lambda, après tout, mon intelligence est bien destinée à de grandes choses. Non pas pour changer le cours de l’humanité ou pour marquer le monde, songé-je en me rappelant le début de la conversation, mais tout simplement pour moi — parce que je veux pouvoir me retourner vers mon passé et le regarder avec fierté.

Je remue sur mon fauteuil. Je croise les jambes et les décroise. La conversation touche à sa fin, n’est-ce pas ? Dans le ton de la femme, j’entends : « bonne nuit, Aelle, à une prochaine fois » ce qui n’est pas pour me plaire. Je prends conscience que je fomentais l’espoir qu’elle me mène à la Réserve ce soir. Ou obtenir autre chose : j’aurais préféré qu’elle me donne un accès illimité à ce lieu qui m’attire depuis la première année, ainsi j’aurais pu en profiter pour fouiner dans les rayonnages à la recherche de… Et bien de tout, à vrai dire. Tout ce qui peut m’intéresser — j’en aurais pour des années ! C’est pour cela que je dois commencer maintenant. Je n’aurais peut-être plus jamais l’occasion de mettre les pieds dans la Réserve une fois partie de Poudlard mais, Merlin, je n’ai absolument aucune envie d’y songer. La perspective qu’elle m’emmène là-bas est cependant déjà assez réjouissant et je me retiens à grande peine de laisser exprimer ma joie. J’aimerais qu’elle m’y emmène maintenant ! Qu’a-t-elle d’autres à faire ? Dormir ? Nous dormirons lorsque nous serons mortes, c’est si peu excitant d’aller retrouver son lit maintenant, de conclure la conversation de cette manière. N’a-t-elle pas envie d’une petite aventure nocturne ? Tiens, je serais même prête à retourner sur le plateau de Cháofēng juste pour m’éviter de retrouver mon sombre dortoir.

Je muselle mes envies. Loewy a déjà bien trop donné ce soir, c’est même assez étonnant que nous nous quittions sans rancœur. Je suis contente que le schéma de notre précédente discussion ne se répète pas ce soir. Je n’aurais pas supporté repartir plus hantée que lorsque je suis arrivée. Finalement, peut-être ai-je eu raison de me mettre à chialer et de lui dire toutes ces choses. Si je m’étais tu, gardant mes craintes pour moi, comment tout cela se serait-il terminé ?

C’est étrange ce que je ressens. Moi qui n’ai jamais franchement apprécié la compagnie des autres, ce soir j’éprouve de la crainte à l’idée que se termine cette discussion. J’ai peur de l’après. Une fois que se seront apaisées mes émotions et que le calme reviendra, j’aurais davantage de temps pour réfléchir. J’ai peur que me reviennent mes doutes. J’ai peur de regretter. J’ai peur d’attendre. *N'y pense pas*. Oui, le plus simple c'est de ne pas y penser ; penser, c'est rendre réel. Si je ne pense pas, il n'y a aucune raison pour que je me mette à ressentir tout un tas de choses absolument pas légitimes.

De Loewy, mon regard passe aux étagères pleines de livres qui décorent les murs de son bureau.

« Et ceux-là, demandé-je un sourire aux lèvre en jetant un regard perçant à la femme, ils pourraient pas nous aider ? On dit que notre bibliothèque perso’ représente ce qu’on est à l’intérieur… Bah la votre, elle doit être bien intéressante, » conclus-je, submergée par la curiosité.

Un peu plus et je me lèverais pour aller regarder d’un peu plus près ces ouvrages, ce que je n’ai jamais eu l’occasion de faire — difficile de mettre le nez sur ces rayons quand se dresse dans notre dos une femme à l’aura aussi perturbante que celle de Loewy. Petite, je rêvais que Papa m'oublie dans sa librairie, un soir, ce qui m'aurait permis de passer la nuit à lire — aujourd'hui bien plus âgée, c'est dans ce bureau que je m'imagine être oubliée. Et si cela arrivait, c'est certain que je ne me contenterais pas de feuilleter les livres. Cette petite pensée honteuse me fait sourire. Je me demande ce qu’elle me ferait si je tentais de pénétrer dans son bureau sans son autorisation. Je ne suis pas bien certaine de vouloir le savoir ; je ne me permettrai jamais une telle chose de toute manière.
Dernière modification par Aelle Bristyle le 13 août 2021, 18:05, modifié 1 fois.

Deux paires d'yeux PV
Kristen jeta un regard au Choixpeau magique, qui dormait en haut d'une étagère. Elle secoua la tête, se demandant pourquoi diable cet artefact avait placé Aelle à Poufsouffle, eux qui n'étaient pas spécialement connus pour leur orgueil dévorant. L'élève avait de nombreux défauts, mais celui-ci était percutant. En reportant son regard vers la jeune sorcière, Kristen se mit à penser qu'elle préférait la Aelle qui parlait à cœur ouvert. Certes, elle appréciait les personnes ambitieuses, qui n'hésitaient pas à prendre de la hauteur ; mais elle savait aussi qu'Icare s'était brûlé les ailes.

« Elle est très intéressante, en effet. »

Elle observa ses étagères et réfléchit aux propos d'Aelle, un léger sourire aux lèvres - mais pas un sourire de bonheur.

« Quand j'étais enfant, mon conte préféré était Le Sorcier au cœur velu. C'est étonnant, non ? »

Elle secoua à nouveau la tête, comme pour chasser cette pensée, et l'idée qu'elle était elle-même une sorcière au cœur velu, qui n'en était pas encore tout à fait arrivée au moment où elle poignarderait la plus belle femme du pays.

« J'examinerai mes ouvrages dans la perspective d'y trouver des pistes. En attendant, fais ce que tu peux également. »

Kristen estima l'heure qu'il devait être et conclut :

« Je me lève dans quelques heures pour renforcer les protections de Poudlard. Nous nous reverrons bientôt. Et... Ne parle à personne de nos conversations. Je compte sur toi. »

Elle prit une dernière grande inspiration et se leva. Toutes ces émotions avaient rempli sa tête de plomb.

Équipe Modératus | UTC+8
Mère du dragon - Justice funèbre - Grande Prêtresse Noire - DJ Kraken |

Deux paires d'yeux PV
J’ai du mal à comprendre que le conte favori de la Loewy enfant puisse être Le Sorcier au cœur velu. Ce n’est pas le meilleur du recueil de Beedle le Barde, ni le plus intéressant. Bah, de toute façon il ne s’agit que d’un conte. Je sais déjà, cependant, que je me rendrai à la bibliothèque dès le lendemain pour le relire, juste pour être bien certaine de comprendre ses paroles ; après tout, n’est pas arrivé le jour où Kristen Loewy parlera pour ne rien dire.

D’ailleurs, la voilà qui dit des choses qui ne me plaisent guère. Je me souviens alors de ce que m’avait dit Aude Luneau, l’unique fois où je l’ai personnellement rencontré : « Il faut souvent batailler pour obtenir quelque chose de la grande Kristen Loewy. »

Ces mots résonnent dans ma tête. À chaque entrevue avec Loewy, ces paroles trouvent leur sens. Lors de la soirée durant laquelle Luneau a prononcé cette vérité, sa femme m’a refusé la clé ouvrant le tableau de l’Ombre de la mort ; plus récemment, Loewy m’a refusé son savoir, sous prétexte que je n’avais pas compris une certaine première étape. Et aujourd’hui, voilà qu’elle élude ma question et refuse de me parler de sa bibliothèque. J’examinerai mes ouvrages, dit-elle, ce qui veut forcément dire qu’elle ne me laissera pas mettre mon nez dedans. C’est agaçant mais guère surprenant, songé-je en observant la femme d’un air curieux. Avec elle, c’est toujours comme cela. Elle donne, un peu, et elle refuse beaucoup. C’est très frustrant. Et étrangement excitant. C’est que j’ai envie, moi, de connaître tout ce qu’elle me cache — que ce soit à propos d’elle, des livres que j’ai sous le nez sans pouvoir les feuilleter, de son fils, de sa magie, de sa vie… Tout. Parce que j’ai l’intime conviction que sa vie est une mine de savoirs. Ce n’est pas par intérêt pour elle, ça non.

J’ai une pensée pour Luneau. Comment fait-elle pour supporter Loewy ? Vivre avec une telle femme au quotidien, toute sa vie durant, ce doit être foncièrement épuisant. Oh, je comprends l’intérêt qu’elle peut lui trouver, certes, mais la supporter… Elle et son caractère lunatique… Ses sarcasmes, sa froideur… Et… Tout ce qui fait que Loewy est Loewy, finalement. Quand je la regarde, c’est un labyrinthe que je vois. Il est bien trop aisé de se perdre dans les dédales de son caractère. Il suffit que l’on emprunte un chemin que l’on croit sûr, l’un de ceux qui me donnent envie de lui faire confiance par exemple, pour se rendre compte que l’on s’est totalement fourvoyé — en une fraction de seconde, la femme change, devient colérique, désagréable, voire même moqueuse. Et lorsque l’on pense qu’elle sera insupportable, elle se révèle particulièrement compréhensive. Avec elle, c’est tout ou rien : parfois je la comprends tellement que j’ai l’impression qu’elle est moi, ou que je suis elle, ou du moins ce qu’elle a été, et d’autres fois je n’arrive pas à la saisir. Alors je suis en droit de me demander comment fait Luneau, Merlin, pour la supporter. Ces pensées ne me plaisent guère. À imaginer une Luneau en compagnie d’une Loewy, j’en viens à me demander s’il existe une Luneau pour moi quelque part dans ce pays ; alors j’en viens à songer à Elowen, évidemment, et je ne peux pas m’empêcher de penser qu’elle ne ressemble pas du tout à Luneau — bien trop immature, bien trop volatile. Même si elle ne manque pas d’un certain charisme, elle aussi.

Je me lève pour éloigner mes pensées parasites. Je ne sais même plus comment j’en suis venue à songer à Luneau. De toute façon, la vie que partage Loewy avec sa femme ne m’intéresse pas le moins du monde. La plupart du temps, je préfère oublier qu’elle en a une, d’ailleurs. Tout comme je préférerai oublier qu’elle a un fils. Elle a beau l'avoir perdu, elle est tout de même mère. Ma mère à moi ne pourra jamais aimer une autre personne plus qu'elle aime ses propres enfants, n'est-ce pas ? Alors ce doit être pareil pour Loewy : jamais elle n'aimera quelqu'un d'autre plus qu'Owen. Non pas que je souhaite qu'elle m'aime, mais j'ai l'impression qu'elle est inaccessible. Peut-être est-ce le lot des mères, d'être inaccessibles.

Je croise les mains devant moi et lève le menton pour plonger dans le regard de la femme. C'est la première fois que je remarque qu'elle est bien plus grande que moi.

« Moi aussi j’compte sur vous, » rétorqué-je.

Je ne te fais pas confiance, aurait-elle pu me dire, que rien n’aurait été différent. Pour qui me prend-elle ? Pour une abrutie ? Pense-t-elle réellement que je vais courir raconter au premier venu ce qu’il s’est passé ce soir ? Bien sûr que non. Même Zikomo ne saura rien. Bon, peut-être pas en ce qui concerne l’Élixir, mais en tout cas pour Owen, pour l’accident, pour le reste. Son manque de confiance en moi est blessant.

Un dernier regard, une demi-seconde de silence, et je m’éloigne du fauteuil, direction la sortie du bureau. J’essaie de me réjouir à l’idée de retrouver mon lit mais c’est vraiment difficile. Je suis bien, ici. Pas ici dans ce bureau, je veux dire. Ici, dans cette conversation que nous avons. *C’est idiot* — ridicule, même, mais c’est ce que je ressens et cela me fait réellement flipper. Je me demande si une nuit sera suffisante pour me faire oublier tout ce que j’ai ressenti ce soir ; si je me concentre suffisamment, peut-être oublierais-je que mon cœur bat différemment depuis mes larmes, depuis la main sur mon épaule, depuis ses confidences.
Ah ! mais cesse de penser !

J’aime l’idée de franchir la porte sans me retourner. Je m’en vais et cela ne m’atteint pas. C’est follement adulte, comme comportement, n’est-ce pas ? Mais j’en suis incapable. Alors je me retourne vers Loewy, enfonce les mains dans mes poches. J’ouvre la bouche, prends une inspiration… Et ravale le tout. Aucune des questions et des phrases qui me viennent sont assez convenables pour être prononcées à voix haute.
C’est quoi le nom de famille d’Owen ? C’est qui son père ? Elle le sait tout ça, Luneau ? Je vous fait confiance. Vous avez été sincère ce soir, hein ? C’est quand bientôt ? Quelles sont les protections autour de Poudlard ?
Je grouille de mots. D’espoirs, d’attentes. J’ai l’impression que je dois dire quelque chose. Tout en sachant que je n’ai rien à dire. Sauf peut-être...

« En fait, j’aime bien qu’on parle de vous. »

Le début de la conversation me parait si loin. Et dire qu’à ce moment-là, je pensais que réussir à la faire parler de ma mère serait une grande victoire. La Aelle du passé ne s’attendait pas à toutes ces révélations. Elle ne s’attendait pas non plus à ressortir de ce bureau plus troublée que jamais.

« Mais juste quand c’est vous qui en parlez, pas les autres. »

Sans honte, j’affiche le sourire qui me vient naturellement. Ce n’est pas un sourire inutile, l’un de ceux que l’on offre aux autres pour une raison qui m’est totalement inconnue. C’est un sourire qui n’existe pour personne, pas même pour moi. C’est seulement un sourire.

« Bonne nuit… » *Kristen* ? Je grimace ; bordel, je ne pourrai jamais, jamais prononcer ce prénom à voix haute ! Jamais. « Bonne nuit. »

Et au lieu de m’enfuir comme l’aurait fait une grande personne indépendante et sûre d’elle, moi j’attends. J’attends une dernière parole et j’ai une conscience si fort de la raison pour laquelle je l’attends, cette parole, que je pourrais brûler de honte.

Deux paires d'yeux PV
La sorcière ne put retenir un petit sourire en coin : bien sûr, nul autre que Kristen ne parlait aussi bien d'elle-même, car rares étaient les personnes sur cette terre qui pouvaient se targuer de la connaître. Il s'agissait bien souvent d'une bande d'ignares qui croyaient savoir, mais qui ne pouvaient rien imaginer, gênés par l'étroitesse de leur esprit. Qu'Aelle admette ne pas aimer quand les autres parlaient de Kristen lui envoyait un signal assez clair : elle savait qu'on ne jugeait pas un livre à sa couverture et que les on-dit ne valaient pas grand-chose. Elle voulait aller plus loin que les apparences, certainement, et cela ne pouvait être qu'une bonne chose. Même si cela procurait un sentiment assez étrange, une sorte de vertige. C'était aussi afficher sa vulnérabilité et ce n'était pas évident. Et si elle se mettait à regretter cette soirée aussitôt que l'enfant serait sortie de son bureau ? Elle s'imaginait déjà auprès d'Aude, dans son lit, à se tourner et se retourner, se demandant si elle avait bien fait, car après tout, c'était un peu risqué, et si Aelle répétait cela à droite et à gauche pour se vanter, faudrait-il nier tout en bloc, ne rien dire, que faire, alors, que faire ?

Mais pour l'instant, elle n'y pensait pas vraiment. Les mains fourrées au plus profond de ses poches, plantée dans le sol comme un vieux piquet, et un sourire presque attendri sur les lèvres, elle dit doucement :

« Bonne nuit, Aelle. »

Équipe Modératus | UTC+8
Mère du dragon - Justice funèbre - Grande Prêtresse Noire - DJ Kraken |