Deux paires d'yeux
Il est très étrange de voir cette femme plantée là, de la regarder et de me rendre compte que toutes les contradictions de son comportement se répercutent sur son corps. Ainsi dressée, elle m’apparaît si grande, si fière, si forte (même si jamais je ne l’avouerais), un peu comme un bloc inébranlable, capable de faire face à tout et n’importe quoi ; elle me ferait peur si je ne la connaissais pas autant et si je n’avais pas passé les dernières minutes à lui découvrir une vie, des faiblesses, un fils. Mais une fois passée la première impression, je cesse de me concentrer sur ce qu’elle renvoie par sa seule posture pour apercevoir les détails. C’est déjà assez incroyable que je parvienne à les voir, moi qui suis incapable de comprendre les expressions qui passent sur le visage des autres, mais ce que Loewy me laisse voir d’elle est bien trop flagrant pour que je l’ignore. Comment ne pas remarquer, après tout, ce léger sourire qui ressort étrangement sur son visage de marbre ? C’est un petit sourire qui fait sursauter mon coeur et, je l’avoue, qui lui fait bien manquer un battement ou deux. *C’est idiot*. Très idiot, certes, d’autant plus que ce coeur bondit plus haut encore quand viennent les paroles.
Troublée, je hoche la tête. De haut en bas et de bas en haut. Concis, clair. Je me barbouille un sourire sur le visage et je me détourne, bien décidée cette fois-ci à m’en aller et à perdre dans les méandres du château toutes ces choses que je ressens. Je disparais sans un mot, le coeur un peu lourd, en me demandant quand est-ce que reviendra l’occasion d’avoir une discussion du genre avec la femme. Me demandant, surtout, si j’ai réellement envie que ça revienne, tout cela. Les échanges enflammés à propos de la magie, du monde, de ses mystères… Tout cela, je le prends avec plaisir. Mais le reste ? Puisqu’il semble impossible que je partage un moment avec Loewy sans le reste. La colère, la rancœur, les larmes, les cris… L’envie pressente d’être reconnue par elle, de percer sa carapace, de ne pas être une simple élève. Les frustrations, quand la femme ne fait pas ce que je veux qu’elle fasse — chose qui arrive trop souvent. Que puis-je faire de tout ce reste, moi ? L’oublier quelque part pour ne plus jamais prendre le risque de me laisser aller devant elle comme je l’ai fait ce soir ? Cela me plairait bien, oui.
Je m’enfonce dans les couloirs obscurs, sans aucune pensée pour ce terrible concierge qui prendrait certainement un plaisir indécent à me surprendre, encore, dehors après le couvre-feu. Je marche lentement, la tête baissée sur le faible rayon provoqué par ma baguette magique. J’essaie d’abandonner mes pensées derrière moi mais rien à faire, elles me suivent et me hantent un peu.
Je me sens lourde. Lourde et euphorique. Excitée et effrayée. Je crois que je suis tétanisée de l’intérieur. Mon coeur bat fort, mes mains sont moites, mon estomac tout noué, mes lèvres veulent sourire, mais là, à l’intérieur, un immense froid grandit. Je crois que j’ai un peu peur. J’ai un peu peur, oui, de m’habituer à tout ce qu’il s’est passé ce soir. J’ai un peu peur de m’habituer au sourire qu’elle m’a offert avant que je m’en aille, à nos discussions enflammées, à ses confidences. J’ai peur de trouver le courage, un jour, de l’appeler Kristen et de me mettre à penser que grâce à cela elle ne pourra jamais se tirer et m’abandonner, se tirer et me trahir, se tirer et m’oublier.
Je bifurque à droite et tombe sur les grands escaliers qui s’enfoncent dans les ténèbres. Je m’arrête là, un peu perdue. Près de moi, une vieille dame dans son tableau ouvre un œil et me toise sévèrement. Je l’ignore. J’ai une boule dans la gorge. Et des et si ? plein la tête.
Et si elle m’avait trouvé trop gamine, avec mes pleurs, et qu’elle finissait par refuser de travailler avec moi ?
Et si elle me piquait l’Élixir de Longue-vie pour le garder pour elle ?
Et si elle m’avait menti à propos d’Owen, juste pour m’apaiser ?
Et si c’était vrai, tout ça ? Ses mots, ses aveux, son besoin de m’aider, son intérêt pour moi ?
Et si c’était vrai, bordel ?
Je déglutis péniblement au sommet de mon escalier, une main sur la rambarde, l’autre accrochée à ma baguette magique. Je me sens tellement vulnérable, soudainement. Je repense à tout ce qu’il s’est passé, à tout ce que j’ai dit, à tout ce que j’ai pensé et ressenti ce soir. J’ai l’impression de m’être oubliée cette dernière heure. Oublié de faire semblant, oublié de garder le contrôle. J’ai l’impression qu’en me confiant à elle, en pleurant devant elle, en lui disant des choses que je n’ai jamais oh grand jamais prononcé à voix haute, je lui ai offert les clés pour m’anéantir. Et ça m’arrache tout mon souffle. Qu’ai-je fait ? Je lui ai fait comprendre que j’avais besoin d’elle. Moi, faire comprendre à la Directrice de la putain d’école de magie de Grande-Bretagne, que j’avais besoin d’elle, que j’avais peur, même, qu’elle me trahisse de quelques façons que ce soit ! Et ce n’est rien face aux aveux que je me suis fait à moi-même. J’ai clairement conscience que cette femme, j’ai envie et besoin de la revoir, j’ai envie et besoin de l’entendre m’appeler par mon prénom, j’ai envie et besoin de la connaître d’avantage, qu’elle se confie à moi, j’ai envie et besoin de finir par être persuadée qu’elle tient irrémédiablement à moi et que tout cela n’aura jamais de fin. Et c’est un gouffre qui s’ouvre dans ma poitrine. Parce que c’est que j’ai conscience, moi, de ce qu’il risque de se passer si je laisse tout cela arriver. C’est que j’ai conscience, moi, que tout cela est déjà arrivé et que c’est déjà terminé : je tiens déjà à elle d’une façon un peu cassée, un peu branlante ; peut-être est-ce le seul moyen pour une jeune fille indépendante de seize ans de tenir à une vieille femme encore plus indépendante de cinquante ans ?
Je reprends vaillamment ma marche et descends rapidement les escaliers, les jambes un peu tremblantes. J’aimerais cesser de penser, rien qu’un peu. L’angoisse jette une ombre désagréable sur la soirée que je viens de passer, j’en oublie déjà le coeur tout joyeux qui frappait contre ma poitrine quand j’ai laissé Loewy. Mes sombres pensées serpentent au creux de mon esprit et les traces luisantes qu’elles laissent derrière elles ne font qu’accentuer mon angoisse.
J’ai peur de tomber. Pas dans les escaliers, non. Mais dans ce que je ressens là, à l’intérieur.
« Comment ça s’est passé ? »
Zikomo, roulé en boule sur le lit, me regarde de ses grands yeux lumineux. Je jette une œillade à Nyakane, réveillé lui aussi, comme s’ils avaient passé la soirée à veiller pour attendre mon retour.
« Bien, réponds-je d’une voix rauque en me glissant sous les draps.
— Tu as trouvé ce que tu cherchais ? demande le Mngwi.
— Ouais. »
Je me tourne vers le fond de mon alcôve. Le silence s’installe. Sans doute les Messagers des rêves comprennent-ils que je n’ai pas envie de parler : Nyakane s’installe dans un coin et Zikomo se roule en boule près de ma tête. Je sens son regard sur moi.
« Ça va ? finit-il par chuchoter à voix basse.
— Ouais, j’t’ai dit.
— Qu’est-ce qu’elle t’a dit ? »
Cette question est idiote. J’ai envie de le faire remarquer à mon ami, de lui répondre méchamment qu’il n’a aucun intérêt à savoir ce qu’elle m’a dit puisqu’il ne sait même pas pourquoi je suis allée la voir. J’ai envie de me mettre en colère, de cracher, de jurer. Tout cela me bouscule un instant avant que tout retombe soudainement. Je ferme les yeux.
« Elle m’a dit qu’j’avais le droit de l’appeler Kristen. »
Dans le silence de Zikomo, je devine sa surprise.
« Et c’est une bonne chose ? »
Je la sens encore, la grande peur qui s’ouvre en moi. Une nuit sera-t-elle suffisante pour me faire oublier tout ce qu’il s’est passé ce soir et pour que je parvienne à me convaincre que la seule relation que nous avons, Loewy et moi, est une relation un peu particulière d'élève à directrice ?
« J’sais pas, Zik, » balbutié-je dans le noir, la voix étouffée par les draps.
Zikomo ne dit rien, ne commente pas, et je lui en suis reconnaissante. Tout comme je le remercie intérieurement quand il se déplace subtilement pour que son dos repose contre mon front et que la douceur de son pelage m’apaise.
Je finis par m’endormir, parfaitement consciente que l’angoisse que je ressens n’est que le reflet de mon attachement bel et bien existant pour cette femme.
Toutes mes excuses pour cet aberrant retard.
Merci pour ces mots et toutes ces émotions.
Troublée, je hoche la tête. De haut en bas et de bas en haut. Concis, clair. Je me barbouille un sourire sur le visage et je me détourne, bien décidée cette fois-ci à m’en aller et à perdre dans les méandres du château toutes ces choses que je ressens. Je disparais sans un mot, le coeur un peu lourd, en me demandant quand est-ce que reviendra l’occasion d’avoir une discussion du genre avec la femme. Me demandant, surtout, si j’ai réellement envie que ça revienne, tout cela. Les échanges enflammés à propos de la magie, du monde, de ses mystères… Tout cela, je le prends avec plaisir. Mais le reste ? Puisqu’il semble impossible que je partage un moment avec Loewy sans le reste. La colère, la rancœur, les larmes, les cris… L’envie pressente d’être reconnue par elle, de percer sa carapace, de ne pas être une simple élève. Les frustrations, quand la femme ne fait pas ce que je veux qu’elle fasse — chose qui arrive trop souvent. Que puis-je faire de tout ce reste, moi ? L’oublier quelque part pour ne plus jamais prendre le risque de me laisser aller devant elle comme je l’ai fait ce soir ? Cela me plairait bien, oui.
Je m’enfonce dans les couloirs obscurs, sans aucune pensée pour ce terrible concierge qui prendrait certainement un plaisir indécent à me surprendre, encore, dehors après le couvre-feu. Je marche lentement, la tête baissée sur le faible rayon provoqué par ma baguette magique. J’essaie d’abandonner mes pensées derrière moi mais rien à faire, elles me suivent et me hantent un peu.
Je me sens lourde. Lourde et euphorique. Excitée et effrayée. Je crois que je suis tétanisée de l’intérieur. Mon coeur bat fort, mes mains sont moites, mon estomac tout noué, mes lèvres veulent sourire, mais là, à l’intérieur, un immense froid grandit. Je crois que j’ai un peu peur. J’ai un peu peur, oui, de m’habituer à tout ce qu’il s’est passé ce soir. J’ai un peu peur de m’habituer au sourire qu’elle m’a offert avant que je m’en aille, à nos discussions enflammées, à ses confidences. J’ai peur de trouver le courage, un jour, de l’appeler Kristen et de me mettre à penser que grâce à cela elle ne pourra jamais se tirer et m’abandonner, se tirer et me trahir, se tirer et m’oublier.
Je bifurque à droite et tombe sur les grands escaliers qui s’enfoncent dans les ténèbres. Je m’arrête là, un peu perdue. Près de moi, une vieille dame dans son tableau ouvre un œil et me toise sévèrement. Je l’ignore. J’ai une boule dans la gorge. Et des et si ? plein la tête.
Et si elle m’avait trouvé trop gamine, avec mes pleurs, et qu’elle finissait par refuser de travailler avec moi ?
Et si elle me piquait l’Élixir de Longue-vie pour le garder pour elle ?
Et si elle m’avait menti à propos d’Owen, juste pour m’apaiser ?
Et si c’était vrai, tout ça ? Ses mots, ses aveux, son besoin de m’aider, son intérêt pour moi ?
Et si c’était vrai, bordel ?
Je déglutis péniblement au sommet de mon escalier, une main sur la rambarde, l’autre accrochée à ma baguette magique. Je me sens tellement vulnérable, soudainement. Je repense à tout ce qu’il s’est passé, à tout ce que j’ai dit, à tout ce que j’ai pensé et ressenti ce soir. J’ai l’impression de m’être oubliée cette dernière heure. Oublié de faire semblant, oublié de garder le contrôle. J’ai l’impression qu’en me confiant à elle, en pleurant devant elle, en lui disant des choses que je n’ai jamais oh grand jamais prononcé à voix haute, je lui ai offert les clés pour m’anéantir. Et ça m’arrache tout mon souffle. Qu’ai-je fait ? Je lui ai fait comprendre que j’avais besoin d’elle. Moi, faire comprendre à la Directrice de la putain d’école de magie de Grande-Bretagne, que j’avais besoin d’elle, que j’avais peur, même, qu’elle me trahisse de quelques façons que ce soit ! Et ce n’est rien face aux aveux que je me suis fait à moi-même. J’ai clairement conscience que cette femme, j’ai envie et besoin de la revoir, j’ai envie et besoin de l’entendre m’appeler par mon prénom, j’ai envie et besoin de la connaître d’avantage, qu’elle se confie à moi, j’ai envie et besoin de finir par être persuadée qu’elle tient irrémédiablement à moi et que tout cela n’aura jamais de fin. Et c’est un gouffre qui s’ouvre dans ma poitrine. Parce que c’est que j’ai conscience, moi, de ce qu’il risque de se passer si je laisse tout cela arriver. C’est que j’ai conscience, moi, que tout cela est déjà arrivé et que c’est déjà terminé : je tiens déjà à elle d’une façon un peu cassée, un peu branlante ; peut-être est-ce le seul moyen pour une jeune fille indépendante de seize ans de tenir à une vieille femme encore plus indépendante de cinquante ans ?
Je reprends vaillamment ma marche et descends rapidement les escaliers, les jambes un peu tremblantes. J’aimerais cesser de penser, rien qu’un peu. L’angoisse jette une ombre désagréable sur la soirée que je viens de passer, j’en oublie déjà le coeur tout joyeux qui frappait contre ma poitrine quand j’ai laissé Loewy. Mes sombres pensées serpentent au creux de mon esprit et les traces luisantes qu’elles laissent derrière elles ne font qu’accentuer mon angoisse.
J’ai peur de tomber. Pas dans les escaliers, non. Mais dans ce que je ressens là, à l’intérieur.
*
« Comment ça s’est passé ? »
Zikomo, roulé en boule sur le lit, me regarde de ses grands yeux lumineux. Je jette une œillade à Nyakane, réveillé lui aussi, comme s’ils avaient passé la soirée à veiller pour attendre mon retour.
« Bien, réponds-je d’une voix rauque en me glissant sous les draps.
— Tu as trouvé ce que tu cherchais ? demande le Mngwi.
— Ouais. »
Je me tourne vers le fond de mon alcôve. Le silence s’installe. Sans doute les Messagers des rêves comprennent-ils que je n’ai pas envie de parler : Nyakane s’installe dans un coin et Zikomo se roule en boule près de ma tête. Je sens son regard sur moi.
« Ça va ? finit-il par chuchoter à voix basse.
— Ouais, j’t’ai dit.
— Qu’est-ce qu’elle t’a dit ? »
Cette question est idiote. J’ai envie de le faire remarquer à mon ami, de lui répondre méchamment qu’il n’a aucun intérêt à savoir ce qu’elle m’a dit puisqu’il ne sait même pas pourquoi je suis allée la voir. J’ai envie de me mettre en colère, de cracher, de jurer. Tout cela me bouscule un instant avant que tout retombe soudainement. Je ferme les yeux.
« Elle m’a dit qu’j’avais le droit de l’appeler Kristen. »
Dans le silence de Zikomo, je devine sa surprise.
« Et c’est une bonne chose ? »
Je la sens encore, la grande peur qui s’ouvre en moi. Une nuit sera-t-elle suffisante pour me faire oublier tout ce qu’il s’est passé ce soir et pour que je parvienne à me convaincre que la seule relation que nous avons, Loewy et moi, est une relation un peu particulière d'élève à directrice ?
« J’sais pas, Zik, » balbutié-je dans le noir, la voix étouffée par les draps.
Zikomo ne dit rien, ne commente pas, et je lui en suis reconnaissante. Tout comme je le remercie intérieurement quand il se déplace subtilement pour que son dos repose contre mon front et que la douceur de son pelage m’apaise.
Je finis par m’endormir, parfaitement consciente que l’angoisse que je ressens n’est que le reflet de mon attachement bel et bien existant pour cette femme.
‑ Fin -
Toutes mes excuses pour cet aberrant retard.
Merci pour ces mots et toutes ces émotions.