{ Ὀδυσσεύς }
Je crois que chaque jour fait grandir cette certitude : j'adore la Nuit. Je ne l'aime pas ; je l'adore, ce qui est profondément différent. D'ailleurs, à l'inverse, j'ai horreur du verbe aimer. Il est fade, sonne creux dans mon oreille. Je cultive ce soir un sérieux goût pour l'excès, qui m'éloigne de tous les termes modérés ; je les dédaigne. Peut-être est-ce cela, découvrir la Nuit. Accueillir des sensations nouvelles, les conserver au creux de son cœur — à quoi bon les rejeter — et surtout ouvrir grand les Yeux. La Vérité, la grande Vérité — où le chemin qui y mène — se tient juste devant moi. Calme, stoïque, en apparence ; *et à l'intérieur ?* ne puis-je m'empêcher de penser.
Je caresse la pierre froide du créneau ; un long frisson me traverse. Ce frisson, je peux le nommer très facilement : plaisir. Il y a sans doute un peu de froid avec, j'en conviens, mais l'essentiel réside dans ce doux contact entretenu lors de l'Effleurement. Je ferme les yeux. Je les rouvre. Je les referme. J'effectue un frénétique va-et-vient entre ma conscience et la réalité — où le Rêve, je ne sais plus. Puis mon regard revient vers le Messager ; c'est lui, actuellement, qui m'intéresse davantage que toutes les Étoiles qui — je l'espère — sourient en nous observant de leur piédestal.
*Je ne sais pas, moi non plus*, ai-je envie de lui répondre. Chaque jour, je me demande moi-même : Suis-je bien réelle ? Dès fois, j'ai l'impression d'être totalement invisible, ou bien de ne pas être moi — certains médecins appellent ça déperso- je me moque bien de ce qu'ils peuvent penser. En cet Instant même, j'ai envie de lui demander : Et là, sommes-nous réels ? Je suis sur le point de laisser couler ces mots hors de ma bouche mais pour la première fois depuis le début de la conversation, je les retiens fermement, je les attache à mes pensées. Je ne veux pas paraître ridicule. Ah, ça y est, les tracas reviennent... Le cycle me condamne donc à vivre perpétuellement la même chose : souffrir mentalement, souffrir physiquement.
« Et nous ? Est-il possible que nous ne soyons pas réels ? Ou manipulés, petits pions sur un grand échiquier ?»
Ça aussi, ça me hante. En fait, ça me dévore les entrailles. De penser que je puisse être dirigée par quelque force extérieure. Je ne crois pas en un Dieu, et je crois que cette phobie en est sûrement une des des grandes causes. Tout ce qui est au-dessus de moi et surpuissant, je n'ai qu'une seule envie envers lui : l'écraser. Or, la religion exhorte à la soumission, à la prosternation face à ces grands dieux. Le seul que j'aime, c'est Zeus. Il vient d'une époque lointaine — la Grèce antique — et je sens qu'en prononçant son prénom intérieurement il sonne comme quelque chose de doux, quelque chose qui ne me menace pas par sa puissance. C'est assez difficile à expliquer ; c'est comme si notre éloignement le rendait plus humain, et moins fort.
Quand j'observe le cheminement de mes pensée, j'ai parfois l'impression que quelque chose ne tourne vraiment pas rond chez moi. J'ai toutes sortes d'idées, de questions qui ne viennent pas jusqu'aux autres élèves ; soit je suis au-dessus, soit je suis folle. Et je penche personnellement pour la deuxième option.
« Le Temps, vous le réduisez en miettes depuis que je vous parle. N'est-ce pas fantastique ? »
... Jamais, jamais n'aurait du me venir à l'esprit cette méfiance lorsque j'ai aperçu ce Messager au sommet de cette Tour. J'aurais du deviner qu'il n'était pas un Semblable dès le premier mot, la première phrase. Mon Âme, non, ma raison, est trop suspicieuse je crois. A chaque individu qu'elle rencontre, cela démarre toujours par l'indifférence, par la prudence. Et mon Âme justement, mon Cœur, tente de rompre cette barrière mentale si difficile à abattre. Ah, il est grand temps que la Lumière n'envahisse mon être et celui des autres. Même aux Semblables, je leur souhaite — je deviens magnanime, est-ce l'altitude ? — d'être éclairés. Cela les rendra peut-être moins sots.
« C'est bien vrai. Toute personne se rapprochant ne serait-ce que d'un pas du camp adverse dégringole de la pyramide. Comment expliquer la haine des Moldus, des né-Moldus ? Nous sommes tous des êtres vivants censés vivre dans l'apaisement... »
La fureur est telle actuellement que je peine à croire que la situation ne s'arrange. Et je ne parle pas de ces fameuses Lignées que je suis de très loin mais qui s'ajoutent, qui forment un autre poids sur mon esprit. Fréquemment, il m'arrive, le matin, en pénétrant dans la Grande Salle, de me demander : Et si ces Lignées arrivaient, là, tout de suite ? Je vis avec la peur, au quotidien. Peut-être que cela ne m'aide pas à m'ouvrir, cette peur. Car elle me paralyse, elle me referme, comme si j'étais cet œil meurtri par une scène désagréable. Sauf que la scène que je fuis, moi, n'est pas désagréable. Elle est insupportable.
Je caresse la pierre froide du créneau ; un long frisson me traverse. Ce frisson, je peux le nommer très facilement : plaisir. Il y a sans doute un peu de froid avec, j'en conviens, mais l'essentiel réside dans ce doux contact entretenu lors de l'Effleurement. Je ferme les yeux. Je les rouvre. Je les referme. J'effectue un frénétique va-et-vient entre ma conscience et la réalité — où le Rêve, je ne sais plus. Puis mon regard revient vers le Messager ; c'est lui, actuellement, qui m'intéresse davantage que toutes les Étoiles qui — je l'espère — sourient en nous observant de leur piédestal.
*Je ne sais pas, moi non plus*, ai-je envie de lui répondre. Chaque jour, je me demande moi-même : Suis-je bien réelle ? Dès fois, j'ai l'impression d'être totalement invisible, ou bien de ne pas être moi — certains médecins appellent ça déperso- je me moque bien de ce qu'ils peuvent penser. En cet Instant même, j'ai envie de lui demander : Et là, sommes-nous réels ? Je suis sur le point de laisser couler ces mots hors de ma bouche mais pour la première fois depuis le début de la conversation, je les retiens fermement, je les attache à mes pensées. Je ne veux pas paraître ridicule. Ah, ça y est, les tracas reviennent... Le cycle me condamne donc à vivre perpétuellement la même chose : souffrir mentalement, souffrir physiquement.
« Et nous ? Est-il possible que nous ne soyons pas réels ? Ou manipulés, petits pions sur un grand échiquier ?»
Ça aussi, ça me hante. En fait, ça me dévore les entrailles. De penser que je puisse être dirigée par quelque force extérieure. Je ne crois pas en un Dieu, et je crois que cette phobie en est sûrement une des des grandes causes. Tout ce qui est au-dessus de moi et surpuissant, je n'ai qu'une seule envie envers lui : l'écraser. Or, la religion exhorte à la soumission, à la prosternation face à ces grands dieux. Le seul que j'aime, c'est Zeus. Il vient d'une époque lointaine — la Grèce antique — et je sens qu'en prononçant son prénom intérieurement il sonne comme quelque chose de doux, quelque chose qui ne me menace pas par sa puissance. C'est assez difficile à expliquer ; c'est comme si notre éloignement le rendait plus humain, et moins fort.
Quand j'observe le cheminement de mes pensée, j'ai parfois l'impression que quelque chose ne tourne vraiment pas rond chez moi. J'ai toutes sortes d'idées, de questions qui ne viennent pas jusqu'aux autres élèves ; soit je suis au-dessus, soit je suis folle. Et je penche personnellement pour la deuxième option.
« Le Temps, vous le réduisez en miettes depuis que je vous parle. N'est-ce pas fantastique ? »
... Jamais, jamais n'aurait du me venir à l'esprit cette méfiance lorsque j'ai aperçu ce Messager au sommet de cette Tour. J'aurais du deviner qu'il n'était pas un Semblable dès le premier mot, la première phrase. Mon Âme, non, ma raison, est trop suspicieuse je crois. A chaque individu qu'elle rencontre, cela démarre toujours par l'indifférence, par la prudence. Et mon Âme justement, mon Cœur, tente de rompre cette barrière mentale si difficile à abattre. Ah, il est grand temps que la Lumière n'envahisse mon être et celui des autres. Même aux Semblables, je leur souhaite — je deviens magnanime, est-ce l'altitude ? — d'être éclairés. Cela les rendra peut-être moins sots.
« C'est bien vrai. Toute personne se rapprochant ne serait-ce que d'un pas du camp adverse dégringole de la pyramide. Comment expliquer la haine des Moldus, des né-Moldus ? Nous sommes tous des êtres vivants censés vivre dans l'apaisement... »
La fureur est telle actuellement que je peine à croire que la situation ne s'arrange. Et je ne parle pas de ces fameuses Lignées que je suis de très loin mais qui s'ajoutent, qui forment un autre poids sur mon esprit. Fréquemment, il m'arrive, le matin, en pénétrant dans la Grande Salle, de me demander : Et si ces Lignées arrivaient, là, tout de suite ? Je vis avec la peur, au quotidien. Peut-être que cela ne m'aide pas à m'ouvrir, cette peur. Car elle me paralyse, elle me referme, comme si j'étais cet œil meurtri par une scène désagréable. Sauf que la scène que je fuis, moi, n'est pas désagréable. Elle est insupportable.
Résurgence
{ Ὀδυσσεύς }
Depuis que du bord de sa Silhouette il avait point en cette modeste hauteur aucune fois les images des inélégantes bavures à l’instant mentionnées si loin de la noble sève que de trop rares interprètes tirent de leur essence boisée ne l’avaient parasité. Ni apparition ni mention, l’adolescent pouvait enfin constater en sentant chacun des fils onduler en leur tressage qu’ils dessinaient une fresque émancipatrice. Eh oui ! Ces enfants avaient une identité qui allait bien au-delà de celle astreinte que leur château leur imposait ; et deux Éclats avaient entrepris de construire une toile dénuée des futiles contaminations qui blindaient l’air qui asphyxiait trop souvent Hjúki en quelque couloir inférieur. En fait, cela lui suffisait. Non pas qu’il se refusait à en voir plus ; plutôt qu’il n’avait pas besoin de l’observer à l’œuvre dans sa part veillante sans ostension, il en percevait assez pour déterminer que ses contours étaient déjà saillants et ne nécessitaient un remplissage d’ailleurs. Dans le Cristal se nourrissaient et se démultipliaient les éclats. Oui, elle lui tendait des bris recueillis d’une détonante cassure et à son tour d’en devenir la forme d’origine. Les examiner sans se piquer est une tâche ardue puisqu’il faut apprendre à se protéger des épines dont se parent les embaumants mystères. Ce que cette matière sculptée a de fascinant est la variation des perspectives qu’offre chacun de ses fragments, délicatement pivoté sur ses axes. De mille rayons trouver la Source. Expirant un discret ricanement, il exposa sa première pensée venue.
« C’est distinguer le possible de l’impossible qui me paraît irréel. »
Sa chère émissaire serait sûrement la plus disposée à répondre, dès l’instant de leur rencontre Hjúki avait été marqué par sa… détresse d’exister. Sa voix résonnait comme si elle était présente. « Comment tu sais que j’existe ? Comment tu sais que tu existes ? » lui avait-elle assené, hantée par ses douloureuses cogitations. Ce que le souvenir lui rappelait surtout, c’était l’absence d’une réponse universelle à de telles interrogations.
« Nul ne convainc de sa réalité. Descartes affirme ‘Je pense donc je suis’ ; je réponds ‘Non ! Je Sens, donc je suis’, car si je pense, je ne sais pas. Si je dis que je te sens, rien ne t’empêche de le nier. Pour hurler contre une réalité qui n’est la nôtre, pouvons-nous être irréels ? Serait-ce sentir la sienne ? Quant à l’échiquier, hum… »
Ce n’était pas du tout sous cette forme que se manifestaient les craintes du jeune Anastase qui n’intégrait pas ce jeu dans son vocabulaire visuel. Les scènes de l’artisan invoquées impliquaient bien plus de bienveillance dans l’accompagnement des mouvements de sa création ; même si l’objectif était évidemment son autonomie. Une fois le contact rompu avec l’Autorité, avec quelle pertinence se saisit-on de la liberté ? Elle n’a même pas besoin d’être réelle pour que son phénomène d’emprise soit perceptible. Il suffit de dépersonnaliser, porter comme tutélaire n’importe quoi qui ne soit pas humain pour s’en excuser. Après tout, cela viendrait simplement d’une dimension tangente. Laissant momentanément de côté ces arcs, l’adolescent eut un sourire en coin en entendant parler de ‘fantastique’. Oui, de belles couleurs s’établissaient en touches alors que s’agrégeait dans son imaginaire un décor digne d’un conte d’Hoffman où des mélodies apportaient précisément une note fantastique ; un univers où la manipulation du réel et des marionnettes avait plus que jamais sa place.
« Des camps… sans doute qu’autant les pions blancs et noirs auraient battus la poussière avec une ferveur suffisante pour étouffer et aveugler cette main. Si nous étions des pions, nous serions trop vite hors de contrôle avec cette imprévisibilité et inexplicabilité qui refusent les sangles. Nos sensibles papilles se désorientent aisément ; en croyant goûter du bout de la langue de la haine, c’est elle qui se repait insatiablement de nous. »
Le si peu de retentissement de l’œuvre de Lord Asriel était en somme si naturel ; rien d’étonnant à ce qu’il n’y ait point eu de fulgurant bouleversant en dépit de ce que la Naïveté aurait espéré, en dépit de l’ampleur colossale du mouvement et de l’effondrement qu’il avait enclenché.
« Même si une Autorité joueuse existait, la détruire n’empêcherait une partie de ses pions à continuer d’agir en son nom ou sous sa tutelle bien après son anéantissement. »
« C’est distinguer le possible de l’impossible qui me paraît irréel. »
Sa chère émissaire serait sûrement la plus disposée à répondre, dès l’instant de leur rencontre Hjúki avait été marqué par sa… détresse d’exister. Sa voix résonnait comme si elle était présente. « Comment tu sais que j’existe ? Comment tu sais que tu existes ? » lui avait-elle assené, hantée par ses douloureuses cogitations. Ce que le souvenir lui rappelait surtout, c’était l’absence d’une réponse universelle à de telles interrogations.
« Nul ne convainc de sa réalité. Descartes affirme ‘Je pense donc je suis’ ; je réponds ‘Non ! Je Sens, donc je suis’, car si je pense, je ne sais pas. Si je dis que je te sens, rien ne t’empêche de le nier. Pour hurler contre une réalité qui n’est la nôtre, pouvons-nous être irréels ? Serait-ce sentir la sienne ? Quant à l’échiquier, hum… »
Ce n’était pas du tout sous cette forme que se manifestaient les craintes du jeune Anastase qui n’intégrait pas ce jeu dans son vocabulaire visuel. Les scènes de l’artisan invoquées impliquaient bien plus de bienveillance dans l’accompagnement des mouvements de sa création ; même si l’objectif était évidemment son autonomie. Une fois le contact rompu avec l’Autorité, avec quelle pertinence se saisit-on de la liberté ? Elle n’a même pas besoin d’être réelle pour que son phénomène d’emprise soit perceptible. Il suffit de dépersonnaliser, porter comme tutélaire n’importe quoi qui ne soit pas humain pour s’en excuser. Après tout, cela viendrait simplement d’une dimension tangente. Laissant momentanément de côté ces arcs, l’adolescent eut un sourire en coin en entendant parler de ‘fantastique’. Oui, de belles couleurs s’établissaient en touches alors que s’agrégeait dans son imaginaire un décor digne d’un conte d’Hoffman où des mélodies apportaient précisément une note fantastique ; un univers où la manipulation du réel et des marionnettes avait plus que jamais sa place.
« Des camps… sans doute qu’autant les pions blancs et noirs auraient battus la poussière avec une ferveur suffisante pour étouffer et aveugler cette main. Si nous étions des pions, nous serions trop vite hors de contrôle avec cette imprévisibilité et inexplicabilité qui refusent les sangles. Nos sensibles papilles se désorientent aisément ; en croyant goûter du bout de la langue de la haine, c’est elle qui se repait insatiablement de nous. »
Le si peu de retentissement de l’œuvre de Lord Asriel était en somme si naturel ; rien d’étonnant à ce qu’il n’y ait point eu de fulgurant bouleversant en dépit de ce que la Naïveté aurait espéré, en dépit de l’ampleur colossale du mouvement et de l’effondrement qu’il avait enclenché.
« Même si une Autorité joueuse existait, la détruire n’empêcherait une partie de ses pions à continuer d’agir en son nom ou sous sa tutelle bien après son anéantissement. »
{ Ὀδυσσεύς }
J'ai l'impression qu'il se moque un peu de moi. Son petit ricanement me donnerait presque envie de m'agacer mais je ne peux pas m'agacer car il s'agit du Messager. Son calme invite à la communication non-violente. Son calme invite aussi à bien d'autres choses, comme ouvrir mon cœur et en extirper toutes les questions qui le rendent plus lourd qu'une chape de plomb. Du coup, je me sens mieux ; je respire mieux. Dans mon cœur, actuellement, j'ai l'impression qu'il n'y a qu'une toile sombre parsemée de paillettes plus ou moins lumineuses. Je me sens comme elles, apaisée, immobile. Je préfère ne pas faire de remarque quant à mon manque d'habileté dans la réflexion. Je suis trop sereine, trop apaisée pour ce genre de chose.
Descartes... J'ai bien du entendre parler de lui quelques fois. Mais ma connaissance concernant cet homme se limite à un nom, un nom parmi tant d'autres qui résonne assez creux dans mon esprit. Il faudra que je fasse un énième tour à la Bibliothèque pour m'informer à son sujet. Lorsque j'entends parler de quelque chose ou quelqu'un que je ne connais pas, la première chose que je fais c'est de lire son histoire et de connaître les causes de sa notoriété. Je veux pouvoir connaître, expliquer et comprendre. Il paraît que c'est en partie pour cela que j'ai atterri dans la Maison Bleue. Cette obsession du savoir. Cette soif de la Connaissons. Ne me quitteront-elles jamais ? Oh, je ne vais pas me plaindre, cela ne me dérange pas. Que serais-je, après tout, sans cette envie de savoir ce dont je parle ?
Sentir ? Ressentir ? Si c'est ainsi que l'on est, alors j'existe, c'est une certitude. Je ressens tant de choses, souvent plus fort que les autres ? Je dirais même que souvent j'ai tendance à trop ressentir. Mais je fais peut-être en associant sentir et ressentir. En tout cas, il semble bien que nous soyons réels ; sa réponse achève de me rassurer. Ce que j'aime chez ce Messager, c'est cette grande capacité à démontrer, à faire de la Vérité quelque chose de convaincant. Les années qui nous séparent sont alors rendues visibles. Moi, je questionne ; lui détient les réponses. Je ne me sens cependant pas écrasée par le poids de ces années ; au contraire ! J'apprends.
« On m'a dit un jour qu'un homme sans avis n'existe pas. Selon vous, est-ce vrai ? Cela serait dans ce cas un autre facteur à prendre en compte. Mouvement, Sens, Avis. »
Je dresse ainsi un petit bilan de ce que j'ai retenu à ce sujet. Je remarque alors qu'une de mes plus grandes craintes est celle de ne pas exister. Je suis comme absorbée par l'idée d'existence. Je ne sais pas vraiment si je dois m'en réjouir ou en être catastrophée. C'est un fait. Je me nourris, je crois, de cette peur. Si j'avais un peu d'honnêteté, j'avouerais que c'est en quelque sorte la Peur qui me fait vivre. Hugo disait, dans l'Homme qui Rit : « Qui craint tou ne craint plus rien ». Cette phrase est restée ancrée en moi comme si elle me ressemblait. Peut-être qu'elle me ressemble ?
Une nouvelle fois, il est convaincant ; une nouvelle fois, je bois ses paroles. Mes pires cauchemars sont en train d'être balayés par un Mistral que j'appellerais la Pensée humaine. Ce Messager a une capacité de réflexion qui me coupe le souffle. Je devrais, si je n'étais pas aussi pleine d'exaltation, être intimidée par ce Géant — *dans tous les sens du terme* — qui dépose ses pensées dans la Nuit comme un bûcherons poserait avec autorité ses bouts de bois, de ses bras musclés et habitués. Moi, je suis l'Apprentie, fébrile, agaçante, pleine de questions parfois inutiles, j'ai tout à comprendre dans ce Geste. Je dois m'en inspirer pour un jour parvenir à approcher la beauté de celui-ci ou du moins, l'imiter.
« Tes réponses me rassurent. Mon Âme d'enfant est constamment hantée par des questions de ce type. Les éloigner loin de mon esprit me soulage. »
Et quel soulagement ! Je suis de ces oiseaux en cage que l'on libère en quelques secondes, le temps que le Verrou saute et que la satisfaction envahissent l'être du libéré. Je me sens bien plus légère sans ces questions pour me tarauder. Il y en a bien d'autres, enfouies quelque part dans le gouffre de mes pensées, mais je ne les discerne pas pour l'instant.
« Cette Autorité n'es pour moi qu'une illusion que s'est créé l'homme pour apaiser ses craintes. Je ne sais pas si vous connaissez ce vers de Suetone : Dans le monde, c'est d'abord la peur qui créa les dieux. »
Mais moi, ce n'est pas la peur qui me fait penser qu'il puisse exister quelque divinité. Je n'arrive pas à nommer cette chose, mais ce n'est pas de la peur, j'en suis certaine.
Descartes... J'ai bien du entendre parler de lui quelques fois. Mais ma connaissance concernant cet homme se limite à un nom, un nom parmi tant d'autres qui résonne assez creux dans mon esprit. Il faudra que je fasse un énième tour à la Bibliothèque pour m'informer à son sujet. Lorsque j'entends parler de quelque chose ou quelqu'un que je ne connais pas, la première chose que je fais c'est de lire son histoire et de connaître les causes de sa notoriété. Je veux pouvoir connaître, expliquer et comprendre. Il paraît que c'est en partie pour cela que j'ai atterri dans la Maison Bleue. Cette obsession du savoir. Cette soif de la Connaissons. Ne me quitteront-elles jamais ? Oh, je ne vais pas me plaindre, cela ne me dérange pas. Que serais-je, après tout, sans cette envie de savoir ce dont je parle ?
Sentir ? Ressentir ? Si c'est ainsi que l'on est, alors j'existe, c'est une certitude. Je ressens tant de choses, souvent plus fort que les autres ? Je dirais même que souvent j'ai tendance à trop ressentir. Mais je fais peut-être en associant sentir et ressentir. En tout cas, il semble bien que nous soyons réels ; sa réponse achève de me rassurer. Ce que j'aime chez ce Messager, c'est cette grande capacité à démontrer, à faire de la Vérité quelque chose de convaincant. Les années qui nous séparent sont alors rendues visibles. Moi, je questionne ; lui détient les réponses. Je ne me sens cependant pas écrasée par le poids de ces années ; au contraire ! J'apprends.
« On m'a dit un jour qu'un homme sans avis n'existe pas. Selon vous, est-ce vrai ? Cela serait dans ce cas un autre facteur à prendre en compte. Mouvement, Sens, Avis. »
Je dresse ainsi un petit bilan de ce que j'ai retenu à ce sujet. Je remarque alors qu'une de mes plus grandes craintes est celle de ne pas exister. Je suis comme absorbée par l'idée d'existence. Je ne sais pas vraiment si je dois m'en réjouir ou en être catastrophée. C'est un fait. Je me nourris, je crois, de cette peur. Si j'avais un peu d'honnêteté, j'avouerais que c'est en quelque sorte la Peur qui me fait vivre. Hugo disait, dans l'Homme qui Rit : « Qui craint tou ne craint plus rien ». Cette phrase est restée ancrée en moi comme si elle me ressemblait. Peut-être qu'elle me ressemble ?
Une nouvelle fois, il est convaincant ; une nouvelle fois, je bois ses paroles. Mes pires cauchemars sont en train d'être balayés par un Mistral que j'appellerais la Pensée humaine. Ce Messager a une capacité de réflexion qui me coupe le souffle. Je devrais, si je n'étais pas aussi pleine d'exaltation, être intimidée par ce Géant — *dans tous les sens du terme* — qui dépose ses pensées dans la Nuit comme un bûcherons poserait avec autorité ses bouts de bois, de ses bras musclés et habitués. Moi, je suis l'Apprentie, fébrile, agaçante, pleine de questions parfois inutiles, j'ai tout à comprendre dans ce Geste. Je dois m'en inspirer pour un jour parvenir à approcher la beauté de celui-ci ou du moins, l'imiter.
« Tes réponses me rassurent. Mon Âme d'enfant est constamment hantée par des questions de ce type. Les éloigner loin de mon esprit me soulage. »
Et quel soulagement ! Je suis de ces oiseaux en cage que l'on libère en quelques secondes, le temps que le Verrou saute et que la satisfaction envahissent l'être du libéré. Je me sens bien plus légère sans ces questions pour me tarauder. Il y en a bien d'autres, enfouies quelque part dans le gouffre de mes pensées, mais je ne les discerne pas pour l'instant.
« Cette Autorité n'es pour moi qu'une illusion que s'est créé l'homme pour apaiser ses craintes. Je ne sais pas si vous connaissez ce vers de Suetone : Dans le monde, c'est d'abord la peur qui créa les dieux. »
Mais moi, ce n'est pas la peur qui me fait penser qu'il puisse exister quelque divinité. Je n'arrive pas à nommer cette chose, mais ce n'est pas de la peur, j'en suis certaine.
Résurgence
{ Ὀδυσσεύς }
Se souvenait-elle de l’identité de ce ‘on’ ou ce flou n’était-il qu’une convention pour éviter de s’appesantir sur des détails inutiles ? Hjúki aurait tout de même été curieux d’apprendre s’il s’agissait plutôt qu’un enfant ou d’une personne plus âgée. Les aînés surévaluent parfois leurs paroles, trompés par le nombre des années. Rien n’empêchait par ailleurs qu’elle ait eu affaire à une source moins directe et que ce méta-avis soit en somme le fruit de quelque auteur parcouru par le biais de ses pages. Enfin, ce n’était pas le plus important ; même s’il s’avouait ne pas avoir été contre en apprendre un peu plus sur la façon dont les opinions pouvaient se construire en fonction des entourages bien– et malvenus ainsi que leur nature. Il était le premier à avoir récolté des perspectives variées entre les lignes, il avait bien conscience que ces moyens en étaient parmi d’autres. Si elle avait précisé de quel grain était le papier de l’endroit où elle serait tombée sur cette idée, si elle avait décrit le ton de la voix de l’être l’ayant énoncée ; eh bien le jeune châtelain était certain qu’il n’en aurait pas été dérangé, au contraire il aurait apprécié. Cela lui semblait si dommage qu’il y ait cette entente collective autour du floutage réduisant les expériences à des scories trop irrégulières pour s’en faire le ferme support. D’un autre côté à aucun instant depuis le début de cet échange le nom d’Opa n’avait franchi ses lèvres pour le créditer d’un enseignement ; alors que sans ce dernier il n’aurait rien appris dans cette geôle, heureusement qu’il avait pu compter sur des apports extérieurs réguliers.
Peut-être que c’était lui qui voulait oublier que l’âge est traître, dans le sens où vient inexorablement l’heure à laquelle il rend son hôte défaillant. Les incidents s’accumulent, la médecine ne suffit plus. L’adolescent n’était plus capable de le mentionner comme s’il serait là pour toujours. Il craignait de ne pas retrouver l’équilibre si ce dernier vacillait. Alors égoïstement, à chaque signe de vulnérabilité, il niait avec plus de véhémence que se jouait la perte de son indispensable. Elle survenait par paliers : une chute, une intervention, un mieux, une chute, des séquelles irréversibles, le maintien d’un niveau stable, parfois quelques années, une chute, le doute… La chute est perpétuelle, il l’observe depuis des années, son aïeul rencontre des aléas de santé que des parents d’un âge moyen ne subissent pas aussi tôt dans le développement de l’enfant. Serait-il capable d’être plus fort que cela ? D’avouer avec fierté qu’il avait – a, pourquoi le conjuguer au passé ? argh, il veut déjà se détacher, il pense que cela fera moins mal s’il s’insensibilise à l’avance – quelqu'un pour le rassurer, avant d’être rassurant. Mais justement il se battait seul avec lui-même depuis quelques temps parce qu’il ne voulait accabler son Beschützer déjà attaqué sur d’autres fronts, parce qu’il souhaitait être prêt à l’indépendance avant qu’elle ne lui tombe dessus sans prévenir. En somme, Hjúki reniait dès à présent ses besoins vitaux dans l’éventualité de ne plus pouvoir y pourvoir un jour prochain.
Une nuance distinguait le fait d’avoir construit un avis et de l’émettre. Le jeune Anastase ignorait s’il était réellement des hommes dénués d’avis. Quand la vie effiloche et dépèce des êtres, peut-être qu’ils finissent par préférer la laisser défiler sans ne plus retenter de s’y opposer ; ayant déjà perdu et sacrifié en vain suffisamment de morceaux de soi dans l’insatiable machine. D’autres en revanche foisonnent d’idées mais les taisent, préférant les affiner dans l’ombre et se jouer du manque d’acuité de la masse, devenant invisibles par sa seule négligence. La discrétion n’est point un art qui demande tellement de ruse ou d’astuce, dès lors que l’on a compris que les gens ne regardent ni ne font jamais preuve d’attention. En manipulant la phrase, elle pouvait aussi être comprise dans le sens qu’il n’existait tout simplement pas d’homme sans avis, et non que ce critère ôtât l’existence. Subtil mais la tournure méritait d’être retenue avec sa variation.
« Selon moi ? Cherchez-vous à m’offrir une assurance en me demandant de formuler un avis ? Sans nécessairement me positionner, je pourrais considérer exister de la même manière, que cette affirmation soit là ou non. Si cela s’avère un avis, je la confirme sans le vouloir ; dans le cas contraire… qu’importe. »
La question qui taraudait l'Âme de Hjúki était celle du courage. En aurait-il la dose pour confesser qu’il n’était pas un puits de ressources, du moins qu’il était é-puits-able ? Pour confesser qu’il n’avait parfois aucune idée de ce qu’il faisait ici et était envahi de l’étouffante sensation d’égarement ? Pour cela, il devait clarifier sa vision, comprendre que cet aveu n’était point de faiblesse mais bien de courage.
« Il m’arrive aussi d’avoir besoin de repères, d’être rassuré. »
Voilà, c’était dit. Il était important que l’enfant le perçoive faillible, comme chacun l’est. Plus léger après avoir confié une vérité essentielle sans en faire trop, en un dosage qui lui paraissait correct ; il put poursuivre en se sentant plus naturel.
« Bien sûr, c’est effrayant d’accepter que l’Autorité, c’est nous. Que nous faisons partie des Puissances qui ébranlent le Monde. C’est plus simple de croire que ce n’est pas entre nos mains alors que nous sommes part entière de l’Équilibre présent. »
Peut-être que c’était lui qui voulait oublier que l’âge est traître, dans le sens où vient inexorablement l’heure à laquelle il rend son hôte défaillant. Les incidents s’accumulent, la médecine ne suffit plus. L’adolescent n’était plus capable de le mentionner comme s’il serait là pour toujours. Il craignait de ne pas retrouver l’équilibre si ce dernier vacillait. Alors égoïstement, à chaque signe de vulnérabilité, il niait avec plus de véhémence que se jouait la perte de son indispensable. Elle survenait par paliers : une chute, une intervention, un mieux, une chute, des séquelles irréversibles, le maintien d’un niveau stable, parfois quelques années, une chute, le doute… La chute est perpétuelle, il l’observe depuis des années, son aïeul rencontre des aléas de santé que des parents d’un âge moyen ne subissent pas aussi tôt dans le développement de l’enfant. Serait-il capable d’être plus fort que cela ? D’avouer avec fierté qu’il avait – a, pourquoi le conjuguer au passé ? argh, il veut déjà se détacher, il pense que cela fera moins mal s’il s’insensibilise à l’avance – quelqu'un pour le rassurer, avant d’être rassurant. Mais justement il se battait seul avec lui-même depuis quelques temps parce qu’il ne voulait accabler son Beschützer déjà attaqué sur d’autres fronts, parce qu’il souhaitait être prêt à l’indépendance avant qu’elle ne lui tombe dessus sans prévenir. En somme, Hjúki reniait dès à présent ses besoins vitaux dans l’éventualité de ne plus pouvoir y pourvoir un jour prochain.
Une nuance distinguait le fait d’avoir construit un avis et de l’émettre. Le jeune Anastase ignorait s’il était réellement des hommes dénués d’avis. Quand la vie effiloche et dépèce des êtres, peut-être qu’ils finissent par préférer la laisser défiler sans ne plus retenter de s’y opposer ; ayant déjà perdu et sacrifié en vain suffisamment de morceaux de soi dans l’insatiable machine. D’autres en revanche foisonnent d’idées mais les taisent, préférant les affiner dans l’ombre et se jouer du manque d’acuité de la masse, devenant invisibles par sa seule négligence. La discrétion n’est point un art qui demande tellement de ruse ou d’astuce, dès lors que l’on a compris que les gens ne regardent ni ne font jamais preuve d’attention. En manipulant la phrase, elle pouvait aussi être comprise dans le sens qu’il n’existait tout simplement pas d’homme sans avis, et non que ce critère ôtât l’existence. Subtil mais la tournure méritait d’être retenue avec sa variation.
« Selon moi ? Cherchez-vous à m’offrir une assurance en me demandant de formuler un avis ? Sans nécessairement me positionner, je pourrais considérer exister de la même manière, que cette affirmation soit là ou non. Si cela s’avère un avis, je la confirme sans le vouloir ; dans le cas contraire… qu’importe. »
La question qui taraudait l'Âme de Hjúki était celle du courage. En aurait-il la dose pour confesser qu’il n’était pas un puits de ressources, du moins qu’il était é-puits-able ? Pour confesser qu’il n’avait parfois aucune idée de ce qu’il faisait ici et était envahi de l’étouffante sensation d’égarement ? Pour cela, il devait clarifier sa vision, comprendre que cet aveu n’était point de faiblesse mais bien de courage.
« Il m’arrive aussi d’avoir besoin de repères, d’être rassuré. »
Voilà, c’était dit. Il était important que l’enfant le perçoive faillible, comme chacun l’est. Plus léger après avoir confié une vérité essentielle sans en faire trop, en un dosage qui lui paraissait correct ; il put poursuivre en se sentant plus naturel.
« Bien sûr, c’est effrayant d’accepter que l’Autorité, c’est nous. Que nous faisons partie des Puissances qui ébranlent le Monde. C’est plus simple de croire que ce n’est pas entre nos mains alors que nous sommes part entière de l’Équilibre présent. »
{ Ὀδυσσεύς }
Ce que je cherche ? C'est une bonne question. Sûrement la Vérité, et des réponses aux questions que je me pose sans cesse lorsque je me lève le matin, lorsque je me brosse les dents, lorsque je suis perdue à la Table Serdaigle dans la Grande Salle. Des questions qui forment un désagréable refrain, le type de chanson que je déteste par-dessus tout. Je ne sais pas vraiment s'il est curieux de connaître ce que je vais lui répondre ou s'il est agacé par ce que je viens de dire ; il est des choses qu'on ne décrypte pas. Alors je me dis qu'il serait bon de répondre.
« Cela n'a rien à voir avec vous ; ce que je cherche, c'est la Vérité, l'âpre Vérité. »
Je me demande si la Vérité est si importante que je le crois. Parfois, il vaut mieux ne rien savoir pour vivre serein. Quand j'étais petite, je ne connaissais absolument rien du Monde des Adultes. J'étais innocente. Puis, avec le temps, j'ai découvert bien des choses et j'ai du accepter d'ouvrir les yeux sur des réalités, sur des mensonges qu'on m'a soufflé dans l'oreille. J'ai appris à haïr le Mensonge de Noël, à ne plus croire aux mots des Adultes et à me méfier de tout. J'ai compris que les hommes avaient engendré bien des conflits et qu'en tant que fille née-moldue j'aurais bien plus de mal à gravir les étages de la société. Alors la Vérité vaut-elle le coup ? D'un autre côté, je confesse que je méprise l'ignorance. Je veux tout savoir, et je déteste m'adresser à une personne qui parle d'un sujet sur lequel elle s'est mal renseignée. Alors je crois que la Vérité vaut le coup, à condition que je la prenne avec beaucoup de précautions.
Quand le Messager m'offre ce que je considère comme une confidence, je prends un choc. Comme si un véhicule de quelques tonnes venait de me cueillir au milieu d'un passage piéton. Les phares m'éblouissant et m'aveuglant, mon cerveau dégringole. Ma respiration s'arrête net pendant quelques secondes. Je suis surprise, terriblement surprise, par la phrase que je viens d'entendre. C'est comme si un de mes deux parents venait de la prononcer. Il m'ouvre les portes sur une de ses Failles ; cela me rassure, je me dis qu'il m'accorde un peu de confiance ; cela m'effraie, car je le croyais invincible.
Bêtement, je le croyais tombé du ciel, indestructible. Son calme et sa façon de parler m'ont laissé croire que rien ne pouvait l'arrêter ou le surprendre. J'avais la réelle impression que dans son crâne les données étaient rangées par ordre alphabétique, comme une immense Bibliothèque pleine de références foutrement intéressantes et étirées à l'infini. Y aurait-il donc des sujets qui l'inquiètent ? Qui lui font peur ? A-t-il seulement des défauts ? Je crois que le plus gros de mes défauts, justement, c'est d'être aveugle dès que je suis fascinée. C'est plus fort que moi, je ferme les yeux sur un certain nombre de choses quand cette Fascination me gagne. Je buvais les paroles de mon Interlocuteur sans chercher à comprendre l'Âme qui se cachai derrière ces Mots puissamment exprimés. Je l'écoutais sans prendre en compte son souffle de mortel. J'oubliais qu'il n'était qu'homme, et qu'il n'était pas quelque divinité se promenant dans les parages.
« J'avoue être surprise. Vous qui semblez si fort... J'en ai oublié vos Failles. »
Ce que je retiens de ses dernières paroles, c'est que nous avons tous besoin les uns des autres pour bâtir le Destin. Nous devons être une multitude d'Esprits qui s'accordent en dépit de leurs divergences, des Esprits qui savent communiquer et poser chacun la première pierre qui, avec l'aide des quelques milliards d'Esprits, deviendra Temple. Plutôt que de nous faire la guerre pour des questions de croyances ou de territoires, nous devrions comprendre que la Terre n'est pas un bien mais un lien qui nous unit. Si nous détruisons ce Lien, nous détruisons la Terre. Croire qu'un Dieu pourrait nous sauver ne fait que nous rapprocher du précipice.
« Comment gérer une telle Autorité quand notre Terre Mère est en péril, quand des guerres ravagent nations et familles, quand les hommes ne s'accordent pas entre eux ? »
C'était, là encore, une question que tu te posais depuis bien longtemps. Et qui n'avait jamais trouvé de réponse.
« Cela n'a rien à voir avec vous ; ce que je cherche, c'est la Vérité, l'âpre Vérité. »
Je me demande si la Vérité est si importante que je le crois. Parfois, il vaut mieux ne rien savoir pour vivre serein. Quand j'étais petite, je ne connaissais absolument rien du Monde des Adultes. J'étais innocente. Puis, avec le temps, j'ai découvert bien des choses et j'ai du accepter d'ouvrir les yeux sur des réalités, sur des mensonges qu'on m'a soufflé dans l'oreille. J'ai appris à haïr le Mensonge de Noël, à ne plus croire aux mots des Adultes et à me méfier de tout. J'ai compris que les hommes avaient engendré bien des conflits et qu'en tant que fille née-moldue j'aurais bien plus de mal à gravir les étages de la société. Alors la Vérité vaut-elle le coup ? D'un autre côté, je confesse que je méprise l'ignorance. Je veux tout savoir, et je déteste m'adresser à une personne qui parle d'un sujet sur lequel elle s'est mal renseignée. Alors je crois que la Vérité vaut le coup, à condition que je la prenne avec beaucoup de précautions.
Quand le Messager m'offre ce que je considère comme une confidence, je prends un choc. Comme si un véhicule de quelques tonnes venait de me cueillir au milieu d'un passage piéton. Les phares m'éblouissant et m'aveuglant, mon cerveau dégringole. Ma respiration s'arrête net pendant quelques secondes. Je suis surprise, terriblement surprise, par la phrase que je viens d'entendre. C'est comme si un de mes deux parents venait de la prononcer. Il m'ouvre les portes sur une de ses Failles ; cela me rassure, je me dis qu'il m'accorde un peu de confiance ; cela m'effraie, car je le croyais invincible.
Bêtement, je le croyais tombé du ciel, indestructible. Son calme et sa façon de parler m'ont laissé croire que rien ne pouvait l'arrêter ou le surprendre. J'avais la réelle impression que dans son crâne les données étaient rangées par ordre alphabétique, comme une immense Bibliothèque pleine de références foutrement intéressantes et étirées à l'infini. Y aurait-il donc des sujets qui l'inquiètent ? Qui lui font peur ? A-t-il seulement des défauts ? Je crois que le plus gros de mes défauts, justement, c'est d'être aveugle dès que je suis fascinée. C'est plus fort que moi, je ferme les yeux sur un certain nombre de choses quand cette Fascination me gagne. Je buvais les paroles de mon Interlocuteur sans chercher à comprendre l'Âme qui se cachai derrière ces Mots puissamment exprimés. Je l'écoutais sans prendre en compte son souffle de mortel. J'oubliais qu'il n'était qu'homme, et qu'il n'était pas quelque divinité se promenant dans les parages.
« J'avoue être surprise. Vous qui semblez si fort... J'en ai oublié vos Failles. »
Ce que je retiens de ses dernières paroles, c'est que nous avons tous besoin les uns des autres pour bâtir le Destin. Nous devons être une multitude d'Esprits qui s'accordent en dépit de leurs divergences, des Esprits qui savent communiquer et poser chacun la première pierre qui, avec l'aide des quelques milliards d'Esprits, deviendra Temple. Plutôt que de nous faire la guerre pour des questions de croyances ou de territoires, nous devrions comprendre que la Terre n'est pas un bien mais un lien qui nous unit. Si nous détruisons ce Lien, nous détruisons la Terre. Croire qu'un Dieu pourrait nous sauver ne fait que nous rapprocher du précipice.
« Comment gérer une telle Autorité quand notre Terre Mère est en péril, quand des guerres ravagent nations et familles, quand les hommes ne s'accordent pas entre eux ? »
C'était, là encore, une question que tu te posais depuis bien longtemps. Et qui n'avait jamais trouvé de réponse.
Résurgence
{ Ὀδυσσεύς }
ἀλήθεια, était-ce bien ainsi que les Anciens disaient ? Hjúki avait beau être un enfant du vingt-et-unième siècle de deuxième génération, il comparait avec une quasi-compulsion les réalités actuelles à celles d’antan. Si cette attitude pouvait sembler décalée, il s’avérait en somme que le Monde n’avait pas drastiquement évolué en quelques millénaires, les vestiges antiques constituaient un point de repère aussi bien à la Renaissance qu’aujourd’hui ; à la différence que plus la distance s’allongeait, plus il était décourageant de constater que les avancées n’étaient proportionnelles aux années écoulées depuis. Dévoilement, affranchissement de l’oubli et tous les dérivés sémantiques ; dans tous les cas il s’agissait d’une démarche probablement à contre-courant dans le sens où l’humain est une créature de l’oubli. On ne renaît pas sans avoir été imprégné des eaux du Léthé et la dissimulation est un art fort prisé. Arracher les vernis est une tâche à laquelle l’adolescent ne s’imagine pas se dédier sérieusement, pleinement. Existent en ce Monde des microcosmes qui en reproduisent le fonctionnement, parfois avec ce qui serait interprété comme une exagération des traits par cet aperçu sous un verre convexe. Oui, Hjúki les avait observés avec attention et curiosité, ces univers à plus modeste échelle présentant ce brûlant contraste entre la surface brillante parée d’artifices éblouissants et le revers endigué dans la crasse toujours en accumulation. D’une certaine manière, cela offrait d’approcher plus facilement les réalités, les… Vérités. De là à comprendre comment les bouleverser ; un fossé s’érigeait, une donnée récurrente étant la pérennité de ce dont la majorité ne voit pas plus loin que le vernis. Si ce vernis est beau, émerveillant, esthétique, éveille des rêves ; pourquoi chercher à le gratter pour dévoiler de quelle noirceur il aurait éclos ? Sans compter ceux qui croient qu’il est bon que de la boue émerge l’or, que de la torture naisse la résilience. Le jeune Anastase préférerait une société sans crasses ni Fleurs du Mal, sans poèmes tributaires d’une immonde – ou âpre, comme elle venait de le dire – Vérité. Im–Monde, n’était-ce pas précisément la négation du ‘mundus’ ? En serait-ce arrivé à se développer à l’encontre de sa nature cosmique ?
« Sacrées recherches que celles des ἀληθειῶν… Où n’y aurait-il point de surface à écailler ? »
Pan par pan, le décor arraché. Et ensuite ? Qu’arrive-t-il une fois sur la plaine désolée où apparaissent à nu les cratères et fosses striant le tout ? Nous restons là, les bras branlants, saisi par un spectacle dont nous ne sommes plus sûr d’avoir souhaité contempler la profondeur de ses Affres. L’impuissance, elle le ronge, ce serait la sève parcourant ses veines et dont il a secrètement et douloureusement honte. Son environnement lui retourne les tripes de dégoût mais il se laisse bouffer. Oh, il est assurément serti de Failles, que la jeune partenaire qui l’accompagne en ce Voyage ferait mieux de ne pas négliger ; car si elle attend de la Force venant de son aîné, ce dernier devrait se départir de l’image de brindille vulnérable que lui inspirent ces Géants qui colmatent assidûment les brèches du vernis, matière asphyxiante qui bloque pareillement les respirations. Si elle n’a pas encore appris, est-ce à lui de le lui enseigner ? Non… il n’empêche qu’avoir conscience de réalités avant qu’elles nous tombent dessus devait aider.
« Dans la vaste forêt, nous faisons confiance à l’ombre protectrice d’un arbre d’apparence plus robuste ; il faut avoir soin de considérer sa Silhouette sous ses multiples dimensions pour apercevoir les béances qui distordent son tronc sur ses flancs hors de portée de vue. Parfois, les doigts poisseux du suc qui nous échappe, nous ne concevons pouvoir encore offrir aux plantes voisines alors qu’elles reçoivent. »
Hjúki est percé, il fuit. Jamais il n’aurait cru dégager de la force, et pourtant, c’est ce qu’il entend ; sans même chercher à refréner les bouts de soi qui l’auraient entachée. Peut-être qu’il a plus en réserves qu’il n’ose l’espérer, qu’il n’est aussi proche de se trouver à sec qu’il ne le craint. Elle n’aurait pressenti qu’une simple parole d’enfant aurait des vertus rassurantes à l’heure où elle tangue. Sa dernière question le suspend, mais pas si longuement. Le défi n’est pas de déterrer la réponse ou même la vérité résolvant telle énigme. Poursuivre les questionnements est la suite la plus logique sur laquelle se raccorde son esprit.
« Ce qui est bon pour une partie du globe le serait-il pour une autre ? Je suis de cultures mélangées, cela m’a permis de prendre conscience de l’importance de la variété des mentalités et des systèmes de pensées ; choisir une tendance parmi mes origines serait déchirant. Je suis partagé entre la volonté d’élargir nos horizons pour trouver des idées qui auraient émergé localement en quelque territoire pour les répandre et la question de comment concilier la diversité. S’a-corps-der à l’échelle individuelle est parfois déjà un conflit… alors connaître et diffuser la pluralité qu’accueille la Terre – sans avoir à se reconnaître en chaque branche – serait une piste. »
Un projet encore balbutiant trottant dans sa tête était de prendre le temps d’explorer en long et en large l’Irlande d’où il avait été arraché par ce château écossais afin de connaître plus en profondeur son Île. Ensuite, bien sûr, expérimenter un jour la vie dans le pays de son Opa l’Allemagne était une évidence. Et puis, qui sait où ses pas le porteront lorsqu’il saura faire fi des frontières ?
« Sacrées recherches que celles des ἀληθειῶν… Où n’y aurait-il point de surface à écailler ? »
Pan par pan, le décor arraché. Et ensuite ? Qu’arrive-t-il une fois sur la plaine désolée où apparaissent à nu les cratères et fosses striant le tout ? Nous restons là, les bras branlants, saisi par un spectacle dont nous ne sommes plus sûr d’avoir souhaité contempler la profondeur de ses Affres. L’impuissance, elle le ronge, ce serait la sève parcourant ses veines et dont il a secrètement et douloureusement honte. Son environnement lui retourne les tripes de dégoût mais il se laisse bouffer. Oh, il est assurément serti de Failles, que la jeune partenaire qui l’accompagne en ce Voyage ferait mieux de ne pas négliger ; car si elle attend de la Force venant de son aîné, ce dernier devrait se départir de l’image de brindille vulnérable que lui inspirent ces Géants qui colmatent assidûment les brèches du vernis, matière asphyxiante qui bloque pareillement les respirations. Si elle n’a pas encore appris, est-ce à lui de le lui enseigner ? Non… il n’empêche qu’avoir conscience de réalités avant qu’elles nous tombent dessus devait aider.
« Dans la vaste forêt, nous faisons confiance à l’ombre protectrice d’un arbre d’apparence plus robuste ; il faut avoir soin de considérer sa Silhouette sous ses multiples dimensions pour apercevoir les béances qui distordent son tronc sur ses flancs hors de portée de vue. Parfois, les doigts poisseux du suc qui nous échappe, nous ne concevons pouvoir encore offrir aux plantes voisines alors qu’elles reçoivent. »
Hjúki est percé, il fuit. Jamais il n’aurait cru dégager de la force, et pourtant, c’est ce qu’il entend ; sans même chercher à refréner les bouts de soi qui l’auraient entachée. Peut-être qu’il a plus en réserves qu’il n’ose l’espérer, qu’il n’est aussi proche de se trouver à sec qu’il ne le craint. Elle n’aurait pressenti qu’une simple parole d’enfant aurait des vertus rassurantes à l’heure où elle tangue. Sa dernière question le suspend, mais pas si longuement. Le défi n’est pas de déterrer la réponse ou même la vérité résolvant telle énigme. Poursuivre les questionnements est la suite la plus logique sur laquelle se raccorde son esprit.
« Ce qui est bon pour une partie du globe le serait-il pour une autre ? Je suis de cultures mélangées, cela m’a permis de prendre conscience de l’importance de la variété des mentalités et des systèmes de pensées ; choisir une tendance parmi mes origines serait déchirant. Je suis partagé entre la volonté d’élargir nos horizons pour trouver des idées qui auraient émergé localement en quelque territoire pour les répandre et la question de comment concilier la diversité. S’a-corps-der à l’échelle individuelle est parfois déjà un conflit… alors connaître et diffuser la pluralité qu’accueille la Terre – sans avoir à se reconnaître en chaque branche – serait une piste. »
Un projet encore balbutiant trottant dans sa tête était de prendre le temps d’explorer en long et en large l’Irlande d’où il avait été arraché par ce château écossais afin de connaître plus en profondeur son Île. Ensuite, bien sûr, expérimenter un jour la vie dans le pays de son Opa l’Allemagne était une évidence. Et puis, qui sait où ses pas le porteront lorsqu’il saura faire fi des frontières ?
{ Ὀδυσσεύς }
La Vérité, bien grand mot, bien grande chose. Si grande que parfois, j'ai l'impression de ne plus être capable d'en apercevoir le sommet ; semblable à un géant glacier, une écharpe, — que dis-je ! — un manteau de brume, l'entoure. Alors mon regard d'alpiniste a beau faire tous les efforts possible, il peut s'arquer dans tous les sens imaginables, jamais cette écaille ne se révèle tout à fait. La Vérité est un Mystère. La Vérité est un doute. L'antonyme de la connaissance n'est pas l'ignorance, c'est la certitude. Voir ses certitudes s'effondrer, c'est s'approcher de la Vérité, même si c'est parfois douloureux, même si cette sensation — on voit tout ce qu'il y a d'à peu près stable en nous vaciller, tanguer, très fort — est souvent désagréable. La Vérité nous remue ; nous sommes comme de petites ourques de Biscaye sur la Manche déchaînée. Quel féroce combat que cette Vérité ! Soit, mais je mènerai ces combats s'il le faut, car j'en ai besoin, je m'en nourris, comme le Ver se nourrit de mon funeste cerveau.
« Je me nourris de Vérité, ce qui me pousse aux réflexions les plus profondes sur tout les sujets possibles. Et je doute beaucoup. C'est pourquoi votre présence m'est chère. Vous m'apportez des connaissance qui me serviront de ressources pour effleurer la Vérité. »
Encore une fois, je parle à cœur ouvert. J'en ai désormais trop dit pour m'arrêter en si bon chemin, je suis allée trop loin pour revenir sur mes pas. Une fois que l'athlète du 50m est lancé sur la piste, il ne fixe qu'une chose : l'arrivée. Jamais il ne recule ; au besoin, il tombe. Alors j'avance, non pas tête baissée car j'ai un interlocuteur dans lequel mes yeux se plongent, pleins de curiosité.
Je m'amuse brièvement à souffler. Je vois des nuées blanches s'échapper de ma gorge, et qui s'en vont mourir à quelques mètres de là ; des phalènes dans la nuit. Je regarde un peu médusée — ce n'est pourtant pas la première fois que cela m'arrive — cet étonnant spectacle. Je pense à la Nuit et à cette magie qui ne dépend pas de quelque baguette. J'aime beaucoup, peut-être trop la Magie que je peux produire en ces lieux, elle me fascine. Mais j'ai appris, grâce à mes Racines, à apprécier autre chose que ces sortilèges ; j'ai appris à connaître et à observer la Nature. Ouvrir les yeux. Là, une étoile. Que me dit-elle ? Quelle est son histoire ? Quand mourra-t-elle ? Là une pierre devenue pièce d'un parterre. Que me souffle-t-elle ? Quelle est sa souffrance ? Combien de pieds l'on foulée, voir écrasée agités par quelque accès de rage ? Voilà les questions qui m'animent tous les jours, et plus encore la Nuit. Car la Nuit je prends vie, je m'éveille.
De petits trous dans une carapace solide en apparence. Je connais plutôt bien ça, moi. Les mots qu'il emploie, bien évidemment plus recherchés que les miens, font écho à ce que je ressens. Sauf que moi, j'ai voulu cette carapace. Lui, était-ce le cas ? Où est-ce moi qui ai créé cette armure ? La deuxième option me paraît plus plausible. J'idéalise facilement ce que je vois, je ressemble aux envolées lyriques des Romantiques du XIXème. Alors peut-être ai-je oublié qu'il avait dans son cœur, ou même ailleurs, des Failles.
Je meurs d'envie de savoir ce qui lui est arrivé depuis sa naissance. Comment d'une graine est-il devenu un arbre robuste, malgré les creux qui strient son écorce ? Est-ce de là que viennent ses Failles ? Moi, je sais que c'est le Passé qui m'a détruite. J'en suis presque persuadée. Et le pire, c'est que tous les soirs je m'abreuve de ce Passé en oubliant Horace et son Carpe Diem. On réclame toujours le poison qui nous ulcère. Je m’accroche à celui-ci comme à ma bouteille de vin. Je le bois goulument, jusqu'à ce que cette tendre douleur — ô mon oubliée — vienne me caresser de ses doigts crasseux.
Tout cela n'est pas bien agréable. Je refoule cette pensée.
« Vous m'apparaissez soudain comme plus humain. Je crois que j'apprécie cela. »
C'est dans sa chute que l'Homme est grand, je crois.
La pluralité, je suis loin de la connaître. Je n'ai jamais voyagé, je n'ai pas même vu la mer une fois dans ma vie alors que j'habite à quelques minutes de celle-ci. J'ignore ce qu'il se passe ailleurs. Je ne peux qu'émettre des suppositions à l'aide des livres. Je parcours avec Kessel l'Afrique mais je ne vois pas ces gens en chair et en os. Je lis bien des ouvrages sur les traditions chinoises mais comment puis-je en tirer de réelles conclusions alors que je suis tout à fait incapable de les voir de mes propres yeux. Ou alors, par la bouche d'un autre...
« Je ne connais rien d'autre que cette île. Même la Mer m'est inconnue. S'il vous plaît, faites-moi voyager au-delà de la terre de mon enfance... »
_____________
1.« L’ourque de Biscaye est un ancien gabarit tombé en désuétude. Cette ourque qui a rendu des services, même à la marine militaire, était une coque robuste, barque par la dimension, navire par la solidité » Victor Hugo, L'Homme qui Rit.
« Je me nourris de Vérité, ce qui me pousse aux réflexions les plus profondes sur tout les sujets possibles. Et je doute beaucoup. C'est pourquoi votre présence m'est chère. Vous m'apportez des connaissance qui me serviront de ressources pour effleurer la Vérité. »
Encore une fois, je parle à cœur ouvert. J'en ai désormais trop dit pour m'arrêter en si bon chemin, je suis allée trop loin pour revenir sur mes pas. Une fois que l'athlète du 50m est lancé sur la piste, il ne fixe qu'une chose : l'arrivée. Jamais il ne recule ; au besoin, il tombe. Alors j'avance, non pas tête baissée car j'ai un interlocuteur dans lequel mes yeux se plongent, pleins de curiosité.
Je m'amuse brièvement à souffler. Je vois des nuées blanches s'échapper de ma gorge, et qui s'en vont mourir à quelques mètres de là ; des phalènes dans la nuit. Je regarde un peu médusée — ce n'est pourtant pas la première fois que cela m'arrive — cet étonnant spectacle. Je pense à la Nuit et à cette magie qui ne dépend pas de quelque baguette. J'aime beaucoup, peut-être trop la Magie que je peux produire en ces lieux, elle me fascine. Mais j'ai appris, grâce à mes Racines, à apprécier autre chose que ces sortilèges ; j'ai appris à connaître et à observer la Nature. Ouvrir les yeux. Là, une étoile. Que me dit-elle ? Quelle est son histoire ? Quand mourra-t-elle ? Là une pierre devenue pièce d'un parterre. Que me souffle-t-elle ? Quelle est sa souffrance ? Combien de pieds l'on foulée, voir écrasée agités par quelque accès de rage ? Voilà les questions qui m'animent tous les jours, et plus encore la Nuit. Car la Nuit je prends vie, je m'éveille.
De petits trous dans une carapace solide en apparence. Je connais plutôt bien ça, moi. Les mots qu'il emploie, bien évidemment plus recherchés que les miens, font écho à ce que je ressens. Sauf que moi, j'ai voulu cette carapace. Lui, était-ce le cas ? Où est-ce moi qui ai créé cette armure ? La deuxième option me paraît plus plausible. J'idéalise facilement ce que je vois, je ressemble aux envolées lyriques des Romantiques du XIXème. Alors peut-être ai-je oublié qu'il avait dans son cœur, ou même ailleurs, des Failles.
Je meurs d'envie de savoir ce qui lui est arrivé depuis sa naissance. Comment d'une graine est-il devenu un arbre robuste, malgré les creux qui strient son écorce ? Est-ce de là que viennent ses Failles ? Moi, je sais que c'est le Passé qui m'a détruite. J'en suis presque persuadée. Et le pire, c'est que tous les soirs je m'abreuve de ce Passé en oubliant Horace et son Carpe Diem. On réclame toujours le poison qui nous ulcère. Je m’accroche à celui-ci comme à ma bouteille de vin. Je le bois goulument, jusqu'à ce que cette tendre douleur — ô mon oubliée — vienne me caresser de ses doigts crasseux.
Tout cela n'est pas bien agréable. Je refoule cette pensée.
« Vous m'apparaissez soudain comme plus humain. Je crois que j'apprécie cela. »
C'est dans sa chute que l'Homme est grand, je crois.
La pluralité, je suis loin de la connaître. Je n'ai jamais voyagé, je n'ai pas même vu la mer une fois dans ma vie alors que j'habite à quelques minutes de celle-ci. J'ignore ce qu'il se passe ailleurs. Je ne peux qu'émettre des suppositions à l'aide des livres. Je parcours avec Kessel l'Afrique mais je ne vois pas ces gens en chair et en os. Je lis bien des ouvrages sur les traditions chinoises mais comment puis-je en tirer de réelles conclusions alors que je suis tout à fait incapable de les voir de mes propres yeux. Ou alors, par la bouche d'un autre...
« Je ne connais rien d'autre que cette île. Même la Mer m'est inconnue. S'il vous plaît, faites-moi voyager au-delà de la terre de mon enfance... »
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1.« L’ourque de Biscaye est un ancien gabarit tombé en désuétude. Cette ourque qui a rendu des services, même à la marine militaire, était une coque robuste, barque par la dimension, navire par la solidité » Victor Hugo, L'Homme qui Rit.
Résurgence
{ Ὀδυσσεύς }
Un bien singulière alimentation qu’elle lui prône là, à laquelle il n’a point de peine à déterminer qu’il ne saurait s’en repaître. Par commodité, sans doute, il préfère déambuler dans les espaces réconfortants dont il a l’habitude caresser les sinuosités ; ce qui l’aide à se sentir serein s’éloigne sûrement des concepts de vérité voire de réalité, mais il importe au plus qu’il soit en mesure de s’y blottir. Qui se repose dans les bras de Maât ? Pas lui, en tout cas. Non, Hjúki n’est pas un Archéologue cherchant à désenfouir ces éléments témoins d’établissements d’une pérennité spectaculaire ; il est plutôt un Dédale construisant des chemins prolongeant les embranchements béants qu’il abrite au gré de sa volonté. Son enfance n’avait pas été hantée de ce même besoin de Vérité, il rêvait plutôt d’Impossible… à quoi bon gaspiller ses pensées à ce qui existe déjà, autant les dédier à ce qui ne pourrait être autrement que déversées par leur flux, songeait-il. Et puis, des myriades de parades trompeuses qui asphyxient les timides loupiottes de vrai, s’imaginer le déterrer est une tâche qui le fatigue par avance. Purée, ce mot en vient à l’effrayer, à mesure qu’elle lui donne de l’ampleur. Il veut se persuader qu’il en est libre, indépendant… au-dessus, même, pour assumer le soupçon de prétention qui en serait suscité.
Son rapport avec Dame Alètheia est de toute manière quelque chose qu’il tient pour trop intime pour étaler ce qu’il en pense. De ce qu’il voit, de ce que seules ses Perles-de-Nótt captent de façon unique, il est évident que tout n’est pas destiné au partage ; l’égoïsme n’est pas bien loin des processus de survie et de protection de soi. Une interrogation apparut toutefois dans ses méandres, qui méritât sans doute une formulation. Depuis qu’il avait fait connaissance avec ces pierres, il les avait perçues comme le fruit de l’ingénierie de Rowena à qui il attribuait un côté Athéna, et pourquoi pas Dédale qui en était incontestablement un protégé. Le jeune Anastase ne lui avait cependant pas demandé son avis pour calquer ses projections ; et s’il se méprenait, et si elle prônait un esprit bien distinct de ce qu’il s’était imaginé ? En soit, il se fichait totalement des maisons, cette figure historique ne l’avait intrigué que pour le rôle que son imaginaire lui avait attribué, à tort ou à raison.
« Pensez-vous que la démarche de Rowena Serdaigle fut celle d’une Archéologue ou d’une Architecte ? »
C’étaient en somme deux approches de la même racine, de la même Origine ou ἀρχή. Inventer une approche de la Vérité ou de n’importe quel autre concept par fondateur via un jeu d’esprit était parfaitement faisable ; mais ça ne lui suscitait pas d’intérêt particulier. Sa compréhension en particulier passait essentiellement par la Structure, alors évidemment il était de la deuxième école. La notion d’héritier de Rowena était-elle dotée de la moindre signification ? Était-il plutôt question de recherche ou de construction ? Ou indifférent… Bah, Dédale sera quoiqu’il en soit intouchable, mais cette figure quasiment mythologique était une rare du folklore poudlarien qui ait retenu son attention, c’est pourquoi il s’était permis ce trait de curiosité.
Hjúki apprécie assurément autant être ramené à son humble condition d’humain ; le décalage par l’axe vertical est beaucoup plus désagréable que celui sur le plan horizontal. Comme si pour le premier le contrôle des coordonnées était principalement extérieur et incontrôlable alors que la gestion des déplacements dans le second est plus souple, les niveaux et dimensions prennent un autre sens, les espaces se rencontrent dans un éparpillement que la hauteur ne provoque pas pareillement. Il n’était pas prêt pour… ah ! si seulement nous pouvions à jamais demeurer à cette période d’équité et d’innocence que tout le monde oublie bien trop vite. Eh quoi ! penser l’Impossible.
La surprise qu’éveille sa requête est vite remplacée par l’éminent besoin de calme. Il n’osa même pas demander ce qu’elle connaissait du sentiment d’être étranger autant à l’étranger que chez soi, si cela arrivait même aux personnes qui avaient cette unité qu’elle venait de décrire ; à savoir vivre sur la terre d’où l’on vient. Est-ce que cela arrivait à tout le monde de se questionner sur sa place à l’endroit où l’on avait initialement été déposé ? Elle devait donc être écossaise, tandis qu’il avait grandi sur la portion indépendante de l’île d’Irlande. S’il avait ce fort sentiment identitaire d’être détaché du groupe britannique, il bataillait avec ces origines. N’ayant eu que son Opa à ses côtés en grandissant, sa part allemande avait fleuri à son contact tandis que celui qui lui avait transmis la génétique et la nationalité irlandaise avait disparu… si bien qu’il ne parlait même pas irlandais – aussi commune soit cette méconnaissance sur le territoire, cela restait une sorte de regret, de n’être peut-être pas assez connecté à une part de son être dont tout un pendant avait été délaissé et fanait par négligence. Est-ce qu’un jour, par curiosité, non par héritage familial, il pourra tenter de l’arroser pour faire connaissance avec ce fragment sommeillant ?
Doublement étranger il se trouvait entre ces murs, mais s’il n’était pas à l’aise à explorer avec elle sa partie en demi-teinte, il lui parut opportun d’essayer de lui présenter sa facette germanique. Au fur et à mesure qu’il ralentissait ses respirations pour se balader tranquillement parmi les ressources qui lui apparaissaient, une sorte d’évidence l’appela à lui faire entendre la mélodie de sa langue. En anglais, une façon assez personnelle de prononcer des intonations en était inspirée, mais n’en rendait pas toute la musique. Opa l’avait imprégné de tellement de façons différentes qu’il ne savait que choisir, sous quel prisme lui offrir cette culture. Levant son regard vers la Voûte, citer quelque vers de Goethe pour mêler sa Voix à celle du héros de son patrimoine en lequel il se reconnaissait parfois trop bien lui sembla approprié. Il y avait bien cette tirade au Mondenschein…
« Ach ! könnt’ ich doch auf Bergeshöhn // In deinem lieben Lichte gehn, // Um Bergeshöhle mit Geistern schweben, // Auf Wiesen in deinem Dämmer weben, // Von allem Wissensqualm entladen, // In deinem Tau gesund mich baden ! »
S’interrompant, il la laissa assimiler ces sons qui devaient lui être inhabituels avant de commenter sans forcément traduire, les mots étaient parfaits dans la langue où ils avaient été composés.
« Ce sont les vers d’un héros allemand, Faust. Il a étudié en profondeur tous les domaines explorables mais demeure insatisfait car il ne connaît toujours pas le Monde. Dans ce passage adressé au Clair de Lune, il évoque les douceurs qu’il pourrait lui procurer. »
Son rapport avec Dame Alètheia est de toute manière quelque chose qu’il tient pour trop intime pour étaler ce qu’il en pense. De ce qu’il voit, de ce que seules ses Perles-de-Nótt captent de façon unique, il est évident que tout n’est pas destiné au partage ; l’égoïsme n’est pas bien loin des processus de survie et de protection de soi. Une interrogation apparut toutefois dans ses méandres, qui méritât sans doute une formulation. Depuis qu’il avait fait connaissance avec ces pierres, il les avait perçues comme le fruit de l’ingénierie de Rowena à qui il attribuait un côté Athéna, et pourquoi pas Dédale qui en était incontestablement un protégé. Le jeune Anastase ne lui avait cependant pas demandé son avis pour calquer ses projections ; et s’il se méprenait, et si elle prônait un esprit bien distinct de ce qu’il s’était imaginé ? En soit, il se fichait totalement des maisons, cette figure historique ne l’avait intrigué que pour le rôle que son imaginaire lui avait attribué, à tort ou à raison.
« Pensez-vous que la démarche de Rowena Serdaigle fut celle d’une Archéologue ou d’une Architecte ? »
C’étaient en somme deux approches de la même racine, de la même Origine ou ἀρχή. Inventer une approche de la Vérité ou de n’importe quel autre concept par fondateur via un jeu d’esprit était parfaitement faisable ; mais ça ne lui suscitait pas d’intérêt particulier. Sa compréhension en particulier passait essentiellement par la Structure, alors évidemment il était de la deuxième école. La notion d’héritier de Rowena était-elle dotée de la moindre signification ? Était-il plutôt question de recherche ou de construction ? Ou indifférent… Bah, Dédale sera quoiqu’il en soit intouchable, mais cette figure quasiment mythologique était une rare du folklore poudlarien qui ait retenu son attention, c’est pourquoi il s’était permis ce trait de curiosité.
Hjúki apprécie assurément autant être ramené à son humble condition d’humain ; le décalage par l’axe vertical est beaucoup plus désagréable que celui sur le plan horizontal. Comme si pour le premier le contrôle des coordonnées était principalement extérieur et incontrôlable alors que la gestion des déplacements dans le second est plus souple, les niveaux et dimensions prennent un autre sens, les espaces se rencontrent dans un éparpillement que la hauteur ne provoque pas pareillement. Il n’était pas prêt pour… ah ! si seulement nous pouvions à jamais demeurer à cette période d’équité et d’innocence que tout le monde oublie bien trop vite. Eh quoi ! penser l’Impossible.
La surprise qu’éveille sa requête est vite remplacée par l’éminent besoin de calme. Il n’osa même pas demander ce qu’elle connaissait du sentiment d’être étranger autant à l’étranger que chez soi, si cela arrivait même aux personnes qui avaient cette unité qu’elle venait de décrire ; à savoir vivre sur la terre d’où l’on vient. Est-ce que cela arrivait à tout le monde de se questionner sur sa place à l’endroit où l’on avait initialement été déposé ? Elle devait donc être écossaise, tandis qu’il avait grandi sur la portion indépendante de l’île d’Irlande. S’il avait ce fort sentiment identitaire d’être détaché du groupe britannique, il bataillait avec ces origines. N’ayant eu que son Opa à ses côtés en grandissant, sa part allemande avait fleuri à son contact tandis que celui qui lui avait transmis la génétique et la nationalité irlandaise avait disparu… si bien qu’il ne parlait même pas irlandais – aussi commune soit cette méconnaissance sur le territoire, cela restait une sorte de regret, de n’être peut-être pas assez connecté à une part de son être dont tout un pendant avait été délaissé et fanait par négligence. Est-ce qu’un jour, par curiosité, non par héritage familial, il pourra tenter de l’arroser pour faire connaissance avec ce fragment sommeillant ?
Doublement étranger il se trouvait entre ces murs, mais s’il n’était pas à l’aise à explorer avec elle sa partie en demi-teinte, il lui parut opportun d’essayer de lui présenter sa facette germanique. Au fur et à mesure qu’il ralentissait ses respirations pour se balader tranquillement parmi les ressources qui lui apparaissaient, une sorte d’évidence l’appela à lui faire entendre la mélodie de sa langue. En anglais, une façon assez personnelle de prononcer des intonations en était inspirée, mais n’en rendait pas toute la musique. Opa l’avait imprégné de tellement de façons différentes qu’il ne savait que choisir, sous quel prisme lui offrir cette culture. Levant son regard vers la Voûte, citer quelque vers de Goethe pour mêler sa Voix à celle du héros de son patrimoine en lequel il se reconnaissait parfois trop bien lui sembla approprié. Il y avait bien cette tirade au Mondenschein…
« Ach ! könnt’ ich doch auf Bergeshöhn // In deinem lieben Lichte gehn, // Um Bergeshöhle mit Geistern schweben, // Auf Wiesen in deinem Dämmer weben, // Von allem Wissensqualm entladen, // In deinem Tau gesund mich baden ! »
S’interrompant, il la laissa assimiler ces sons qui devaient lui être inhabituels avant de commenter sans forcément traduire, les mots étaient parfaits dans la langue où ils avaient été composés.
« Ce sont les vers d’un héros allemand, Faust. Il a étudié en profondeur tous les domaines explorables mais demeure insatisfait car il ne connaît toujours pas le Monde. Dans ce passage adressé au Clair de Lune, il évoque les douceurs qu’il pourrait lui procurer. »
Reducio
Ah ! Puissé-je, sur les cimes des monts,
marcher en ta chère lumière,
planer avec les esprits autour des grottes,
errer sur des prairies dans ton demi-jour et,
déchargé de tout miasme savant,
guérir en me baignant dans ta rosée !
Traduction des vers de Goethe par Jean Amsler modernisée par Olivier Mannoni
marcher en ta chère lumière,
planer avec les esprits autour des grottes,
errer sur des prairies dans ton demi-jour et,
déchargé de tout miasme savant,
guérir en me baignant dans ta rosée !
Traduction des vers de Goethe par Jean Amsler modernisée par Olivier Mannoni
{ Ὀδυσσεύς }
La gelée, qui, lentement, s'agrippe au Corps. L'Esprit, lui, bouillonne. Des idées qui émergent comme la baleine qui reprend de l'oxygène. La Nuit était apaisante, à un tel point que les corps devenaient presque immobiles, seules les lèvres remuaient. Les mots étaient déposés avec parcimonie. Tout était parfaitement stable. Une perle rare dans la vie agitée d'une jeune adolescente qui navigue, seule, sur des flots déchaînés.
Le nom de Rowena Serdaigle te fit presque sursauter. Tu n'accordais que peu d'importance aux Maisons ; tu ne comprenais pas bien ce qui pouvait opposer les Rouges, les Verts, les Jaunes et les Bleus. Mais en dépit de cette réfutation de la décision du Choixpeau, ton appartenance à la maison de Rowena était suffisamment marquée pour que l'énonciation de son nom produise se drôle d'effet. Effet qui s'amplifia grandement lorsque le Messager — ne devrais-tu pas plutôt l'appeler le Constructeur ? Vous bâtissiez ensemble une belle pyramide, discrète mais bien ancrée au sol — t'invita à réfléchir autour de la fameuse Rowena. Archéologue ? Architecte ? Machinalement, ton cerveau alla d'abord creuser le sol de tes connaissances pour en extraire non pas du pétrole mais l'idée que tu te faisais de ces deux grands A. *L'archéologue creuse les fondations ; l'architecte élabore les plans*. Ce n'était pas du tout la définition qu'aurait donné un dictionnaire mais peu importait, au fond. L'essentiel, n'est-ce pas de percevoir par soi-même ? (encore faudrait-il, rétorquerait le Sociologue, que nous percevions totalement par nous-même. Ceci est un vaste débat que la Plume ne saurait éclairer ce soir. Revenons donc à nos moutons. Ou plutôt, à nos aiglons).
« Nous avons besoin des deux pour avancer, je crois. Il y a ceux qui retournent la terre et ceux qui l'étudient de plus loin ; chacun ayant un rôle utile à mon sens. »
Puis des mots. De la douceur. De l'allemand, par Jupiter. Ton père t'avais toujours conseillé de tenir loin des images péjoratives qu'on accordait à cette langue qui n'avait rien demandé, arguant que la poésie allemande était ce qu'on faisait de plus joli selon lui. Mais jamais tu n'avais eu l'occasion de vérifier par tes oreilles que ce qu'il avait dit était véridique. Cette suite de sonorités déposait sur ton cœur une fine couche de neige, toute douce. Une neige tombée flocon par flocon, avec la lenteur de l'escargot, avec la délicatesse de la plume. Zeus, c'était si puissant. *J'ai fait mon premier voyage* , songeas-tu avec un soupçon de joie aux creux des lèvres.
« Je vous remercie. Cette douceur... Je ne saurais mettre des mots dessus, pardonnez-moi. »
Il est des sensations que l'on ne peut nommer, et c'est parfois parce qu'elles sont trop grandes. En cela la Plume et la Gamine se rejoignent.
Le nom de Rowena Serdaigle te fit presque sursauter. Tu n'accordais que peu d'importance aux Maisons ; tu ne comprenais pas bien ce qui pouvait opposer les Rouges, les Verts, les Jaunes et les Bleus. Mais en dépit de cette réfutation de la décision du Choixpeau, ton appartenance à la maison de Rowena était suffisamment marquée pour que l'énonciation de son nom produise se drôle d'effet. Effet qui s'amplifia grandement lorsque le Messager — ne devrais-tu pas plutôt l'appeler le Constructeur ? Vous bâtissiez ensemble une belle pyramide, discrète mais bien ancrée au sol — t'invita à réfléchir autour de la fameuse Rowena. Archéologue ? Architecte ? Machinalement, ton cerveau alla d'abord creuser le sol de tes connaissances pour en extraire non pas du pétrole mais l'idée que tu te faisais de ces deux grands A. *L'archéologue creuse les fondations ; l'architecte élabore les plans*. Ce n'était pas du tout la définition qu'aurait donné un dictionnaire mais peu importait, au fond. L'essentiel, n'est-ce pas de percevoir par soi-même ? (encore faudrait-il, rétorquerait le Sociologue, que nous percevions totalement par nous-même. Ceci est un vaste débat que la Plume ne saurait éclairer ce soir. Revenons donc à nos moutons. Ou plutôt, à nos aiglons).
« Nous avons besoin des deux pour avancer, je crois. Il y a ceux qui retournent la terre et ceux qui l'étudient de plus loin ; chacun ayant un rôle utile à mon sens. »
Puis des mots. De la douceur. De l'allemand, par Jupiter. Ton père t'avais toujours conseillé de tenir loin des images péjoratives qu'on accordait à cette langue qui n'avait rien demandé, arguant que la poésie allemande était ce qu'on faisait de plus joli selon lui. Mais jamais tu n'avais eu l'occasion de vérifier par tes oreilles que ce qu'il avait dit était véridique. Cette suite de sonorités déposait sur ton cœur une fine couche de neige, toute douce. Une neige tombée flocon par flocon, avec la lenteur de l'escargot, avec la délicatesse de la plume. Zeus, c'était si puissant. *J'ai fait mon premier voyage* , songeas-tu avec un soupçon de joie aux creux des lèvres.
« Je vous remercie. Cette douceur... Je ne saurais mettre des mots dessus, pardonnez-moi. »
Il est des sensations que l'on ne peut nommer, et c'est parfois parce qu'elles sont trop grandes. En cela la Plume et la Gamine se rejoignent.
Résurgence
{ Ὀδυσσεύς }
Acquiesçant, il accueillit son rassurant constat, l’unique version redoutée aurait été l’affirmation selon laquelle il serait exclusivement question de fouilles archéologiques. Quel que soit son lien avec Rowena, cette enfant respectait ces deux facettes de l’Origine qu’il lui avait proposées et déterminer si elles étaient pleinement attribuables à une personnalité n’était sans doute pas le cœur de l’interrogation. L’adolescent s’était, à tort, qui sait, imaginé que quelques dits érudits s’empoussiéraient les poumons en son nom et en oubliaient la construction alors que c’était un trop rare domaine le captivant lorsqu’il devait songer à ces lieux. Une mage médiévale qu’il idéalisait assurément avait érigé l’endroit qui était devenu… ça. En l’occurrence, elle n’était pas responsable de ce que les siècles avaient fait de son œuvre. Quelque part il espérait qu’elle avait eu à l’esprit quelque chose de mieux que ce milieu ô combien conservateur et traditionnel gâchant tout son potentiel. Si Poudlard était un minimum plus éclairé, il saurait que l’excellence naissait de la liberté, pas des contraintes. Les établissements avec un règlement plus laxiste et faisant confiance au bon sens des enfants présentaient de bien meilleurs résultats que ceux ayant un fascicule épais comme une phalange pour lister les innombrables interdits. C’étaient également les cadres les plus restrictifs qui étaient propices aux débordements les plus hébétants. Interdisez aux élèves jusqu’au moindre chuchotis et ils voudront crier à pleins poumons sans raison apparente ; tandis qu’il est bien moins probable qu’un enfant sans joug se mette pareillement à hurler. Enfin, il s’égarait, ce n’était bientôt plus son affaire, il n’était qu’un passager clandestin poussé par erreur dans le mauvais wagon et prêt à bondir dès le terminus annoncé.
« Ces rôles se complètent, j’aurais trouvé dommage qu’elle en délaisse un. »
Ce désir faustien de plus, cette insatisfaction face à l’incomplétude, ce besoin d’aller outre les limites du cadre établi, sans se poser la question des moyens employés ; même si des lectures comme celle du compositeur Hector Berlioz y entendirent la voie vers la Damnation, Hjúki a non seulement la conviction que la salvation n’est pas incompatible avec cette Envie qui n’a rien d’un péché capital, mais est également convaincu que des êtres ainsi animés sont essentiels pour éviter la stagnation. Peut-être que tout le monde n’a pas besoin de ce moteur, certains savent apprécier les choses telles qu’elles sont, seulement pas lui. Pas quand un immense recul a déjà prouvé que la solution adoptée jusqu’alors est délétère. Il avait beau avoir parcouru à de multiples reprises ce mythe, toutes les réponses souhaitées n’y étaient malheureusement pas contenues. Ce demeurait un récit, pas un guide expliquant exactement comment s’y prendre pour renverser le paresseux ordre établi ou pour atteindre la sensation de liberté une fois extrait des entraves que chaque système nous impose ; l’issue du héros germanique demeurait-elle plus clémente que celle d’un Sorel français enfermé en un espace temporel gouverné par une gérontologie condamnant par avance toute tentative issue de la jeunesse. Et Marguerite… il s’interrogeait toujours sur son rôle, à quel point est-elle indissociable de son parcours, quelle figure s’accomplit-elle seule ?
En dépit de ses fortes attaches sur ces aspects ; Hjúki avait préféré le présenter sous un autre jour, dans une tourmente du verbe plutôt que de l’action. En prêtant bien attention au sens, ces quelques mots n’étaient pas exempts des revendications de Faust. Au lieu d’être portées au premier plan elles étaient intégrées à la mélodie comme la tonalité naturelle en laquelle parler. S’il y avait bien un auteur qui sût remarquablement jouer du rythme de sa langue, c’était bien Goethe qui était allé jusqu’à composer une tragédie sur un modèle antique en intégrant le mètre de l’hexamètre dactylique au sein de ses vers allemands. Sa Sœur-de-Cœur lui avait aussi rapporté qu’en France la métrique poétique avait inspiré non seulement en littérature des humanistes mais aussi en musique avec des créations comme des modes rythmiques ; de là venaient les dénominations telles que trochée ou iambe communes aux vers et aux notes. À son ouïe l’allemand avait un côté chantant dans ses inflexions qui ajoutait une touche inimitable aux chansons composées sur des textes en cette langue, Goethe avait précisément conçu des passages de ses pièces de théâtre comme devant s’entremêler avec la musique. Qu’elle soit de scène par les ouvertures, entractes, finales, mélodrames ; mais aussi entonnée par les acteurs dans les Lieder intégrés au drame. Sans compter les propositions foisonnantes de mise en musique de ses poèmes par des artistes autochtones ou même outre-Rhin.
« Il s’y trouve une musicalité que je trouve si séduisante ; perceptible avant même d’avoir accès au sens. Il n’est guère étonnant que Goethe ait été vecteur de tant de compositions musicales, sa langue y est si propice… malheureusement, l’Allemagne – et elle n’est pas la seule en Europe – s’est aujourd’hui ouverte aux cultures anglo-saxonnes à un tel point que la culture allemande se fait de plus en plus discrète en son propre territoire. À ma connaissance, seule la France a une politique de protection des productions françaises et francophones ; ailleurs de moins en moins d’artistes osent s’exprimer en leur propre langue et la délaissent au profit de l’universalité de l’anglais. »
« Ces rôles se complètent, j’aurais trouvé dommage qu’elle en délaisse un. »
Ce désir faustien de plus, cette insatisfaction face à l’incomplétude, ce besoin d’aller outre les limites du cadre établi, sans se poser la question des moyens employés ; même si des lectures comme celle du compositeur Hector Berlioz y entendirent la voie vers la Damnation, Hjúki a non seulement la conviction que la salvation n’est pas incompatible avec cette Envie qui n’a rien d’un péché capital, mais est également convaincu que des êtres ainsi animés sont essentiels pour éviter la stagnation. Peut-être que tout le monde n’a pas besoin de ce moteur, certains savent apprécier les choses telles qu’elles sont, seulement pas lui. Pas quand un immense recul a déjà prouvé que la solution adoptée jusqu’alors est délétère. Il avait beau avoir parcouru à de multiples reprises ce mythe, toutes les réponses souhaitées n’y étaient malheureusement pas contenues. Ce demeurait un récit, pas un guide expliquant exactement comment s’y prendre pour renverser le paresseux ordre établi ou pour atteindre la sensation de liberté une fois extrait des entraves que chaque système nous impose ; l’issue du héros germanique demeurait-elle plus clémente que celle d’un Sorel français enfermé en un espace temporel gouverné par une gérontologie condamnant par avance toute tentative issue de la jeunesse. Et Marguerite… il s’interrogeait toujours sur son rôle, à quel point est-elle indissociable de son parcours, quelle figure s’accomplit-elle seule ?
En dépit de ses fortes attaches sur ces aspects ; Hjúki avait préféré le présenter sous un autre jour, dans une tourmente du verbe plutôt que de l’action. En prêtant bien attention au sens, ces quelques mots n’étaient pas exempts des revendications de Faust. Au lieu d’être portées au premier plan elles étaient intégrées à la mélodie comme la tonalité naturelle en laquelle parler. S’il y avait bien un auteur qui sût remarquablement jouer du rythme de sa langue, c’était bien Goethe qui était allé jusqu’à composer une tragédie sur un modèle antique en intégrant le mètre de l’hexamètre dactylique au sein de ses vers allemands. Sa Sœur-de-Cœur lui avait aussi rapporté qu’en France la métrique poétique avait inspiré non seulement en littérature des humanistes mais aussi en musique avec des créations comme des modes rythmiques ; de là venaient les dénominations telles que trochée ou iambe communes aux vers et aux notes. À son ouïe l’allemand avait un côté chantant dans ses inflexions qui ajoutait une touche inimitable aux chansons composées sur des textes en cette langue, Goethe avait précisément conçu des passages de ses pièces de théâtre comme devant s’entremêler avec la musique. Qu’elle soit de scène par les ouvertures, entractes, finales, mélodrames ; mais aussi entonnée par les acteurs dans les Lieder intégrés au drame. Sans compter les propositions foisonnantes de mise en musique de ses poèmes par des artistes autochtones ou même outre-Rhin.
« Il s’y trouve une musicalité que je trouve si séduisante ; perceptible avant même d’avoir accès au sens. Il n’est guère étonnant que Goethe ait été vecteur de tant de compositions musicales, sa langue y est si propice… malheureusement, l’Allemagne – et elle n’est pas la seule en Europe – s’est aujourd’hui ouverte aux cultures anglo-saxonnes à un tel point que la culture allemande se fait de plus en plus discrète en son propre territoire. À ma connaissance, seule la France a une politique de protection des productions françaises et francophones ; ailleurs de moins en moins d’artistes osent s’exprimer en leur propre langue et la délaissent au profit de l’universalité de l’anglais. »