Implosion, explosion
Cet exercice était, pour Aelle Bristyle, plus compliqué que prévu. Il allait de soi qu'elle ne pourrait pas émettre la moindre aura, qu'elle ne pourrait rien lâcher de magique, tant qu'elle ne se déciderait pas à accepter ce qu'elle avait dans le ventre. Sa petite moue gênée devait-elle traduire la honte qu'elle éprouvait face à la réalisation de cette exercice ? Il n'y avait pourtant rien de véritablement honteux : ce n'était qu'elles deux face à l'horizon désert. Kristen comprit fort bien que l'élève n'était pas encore tout à fait à l'aise face à elle. Quand elle dit qu'elle ne voulait pas perdre le contrôle, Kristen secoua la tête, passablement déçue. C'était un mensonge assez évident : perdre le contrôle, n'était-ce pas tout ce qu'elle voulait, justement, au fond ?
Ce ne fut pas l'horizon qui reçut le cri du cœur d'Aelle, mais Kristen elle-même : c'est ridicule ! La directrice de Poudlard hésita un instant, muette. Finalement, elle dit :
« Bien. Maintenant, réessaie. »
Il lui avait fallu regarder Kristen pour sortir ce hurlement. Pas l'horizon. Sans fermer les yeux. Elle devait avoir besoin d'un point d'ancrage dans le monde... un point pour fixer ses frustrations, sa colère, ses hontes - un mannequin de combat ?
« Préfères-tu fermer les yeux, comme si tu étais seule... ou diriger tout cela vers moi ? »
Dans le doute, elle fit tourner sa baguette dans sa main.
« Moi qui refuse si souvent de t'offrir le savoir que tu convoites... qui t'ai vue pleurer comme une enfant... et qui t'ai traînée hors de Poudlard comme un chien galeux dont on veut se débarrasser..? »
Ce ne fut pas l'horizon qui reçut le cri du cœur d'Aelle, mais Kristen elle-même : c'est ridicule ! La directrice de Poudlard hésita un instant, muette. Finalement, elle dit :
« Bien. Maintenant, réessaie. »
Il lui avait fallu regarder Kristen pour sortir ce hurlement. Pas l'horizon. Sans fermer les yeux. Elle devait avoir besoin d'un point d'ancrage dans le monde... un point pour fixer ses frustrations, sa colère, ses hontes - un mannequin de combat ?
« Préfères-tu fermer les yeux, comme si tu étais seule... ou diriger tout cela vers moi ? »
Dans le doute, elle fit tourner sa baguette dans sa main.
« Moi qui refuse si souvent de t'offrir le savoir que tu convoites... qui t'ai vue pleurer comme une enfant... et qui t'ai traînée hors de Poudlard comme un chien galeux dont on veut se débarrasser..? »
Implosion, explosion
Je tique et papillonne des yeux en la regardant. Comment ça, diriger tout cela contre elle ? Est-elle réellement en train de me proposer de lui jeter mes cris à la figure ? De m’inspirer de tout ce qu'elle me fait ressentir pour expulser ce que j’ai en moi ? Merlin, mais c’est encore plus gênant que de m’exprimer face à l’horizon ! Elle voudrait que je la regarde dans les yeux et que je me laisse aller ? Je ne saurais le faire… Même si je dois bien avouer qu’elle me fait ressentir bien plus de choses que l’horizon. Qu’en la regardant, me viennent de nombreuses frustrations. Que j’ai des choses sur le coeur, moi, des choses que j’aimerais bien gueuler sans que cela ait la moindre incidence. Mais c’est impossible, tout a toujours une incidence, surtout mes mots. C’est d’ailleurs elle qui me l’a appris, n’est-ce pas ? Alors je secoue vaguement la tête de droite à gauche, comme pour dire : non, non, c’est bon, je n’ai pas besoin de vous pour crier ce que j’ai envie de crier — ce qui serait certes un fabuleux mensonge. Elle stoppe de toute façon mon geste en continuant à parler. Et ça me fait quelque chose d’écouter ce qu’elle a à me dire.
Je sais bien qu’elle le fait exprès. Je ne suis pas complètement idiote, tout de même. Elle sait exactement quoi me dire pour me faire exploser. Je le sais parfaitement. Alors pourquoi cela m’énerve-t-il autant ? Mes yeux se braquent sur la baguette qu’elle fait aisément tourner entre ses doigts — cette attitude insolente m’agace, c’est plus fort que moi. Mais je préfère me concentrer sur ça plutôt que sur les mots qu’elle prononce.
*Ne pas l’écouter*, me répété-je intérieurement, *ne pas l’écouter*. Je l’écoute malgré tout. Quand Loewy parle, on écoute, c’est dans l’ordre des choses.
…qui t’ai vue pleurer comme une enfant… Dire des choses pour m’énerver, d’accord, mais ça ? Ça non, elle n’a pas le droit, elle n’a pas le droit de me confirmer qu’elle me considère comme une gosse à cause de mes larmes ! Nous avons comme qui dirait signé un contrat elle et moi, non ? Nous ne devions plus jamais parler de cet accident, c’est logique, Merlin, logique ! Et entendre ces mots prononcés à voix haute, cette vérité, ce jugement… Moi, ça me… et qui t’ai traînée hors de Poudlard comme un chien galeux dont on veut se débarrasser… Mon souffle se bloque dans ma gorge, mes yeux s’écarquillent.
Je sais qu’elle le fait exprès, je le sais au plus profond de moi, pourtant l’occasion qu’elle m’offre est bien trop belle. Et la colère que je ressens dans mon coeur saute sur l’occasion, elle aussi, parce que pour une fois que Kristen Loewy me dit, plus ou moins, de m’exprimer comme je l’entends face à elle, qu’elle me dit de crier ce que j’ai sur le coeur, « n’importe quoi », je ne vois pas pourquoi je me retiendrais. Je ne vois pas pourquoi je le ferais alors qu’elle, elle ne se gêne jamais pour me dire ce qui lui passe par l’esprit, pour me faire des reproches, pour m’imposer sa vision des choses, de la vie, de la magie. Et pour me rappeler que je me suis humiliée de dix façons différentes devant elle depuis que nous nous connaissons et qu’elle peut utiliser ces souvenirs comme elle veut pour me blesser.
Une phrase se bouscule au coin de mes lèvres, une phrase que je rêve de lui balancer depuis très, très longtemps. Je vous déteste ! Bordel. Je crève d’envie de le faire. Je vous déteste de me faire ressentir toutes ces choses, je vous déteste de me frustrer, je vous déteste de m’interdire votre savoir, je vous déteste de m’imposer des limites, je vous déteste de me mettre face à la vérité, je vous déteste de vouloir me faire accepter mes émotions, je vous déteste quand vous me parlez d’amour et je vous déteste encore plus quand vous me faites prendre conscience que j’ai besoin de vous, je vous déteste de m’avoir permis de m’attacher à vous, je vous déteste de vous confier à moi, je vous déteste de ne pas parvenir à vous faire détester de moi. J’aurais pu prononcer ces paroles. Juste pour la blesser, parce qu’au fond de moi j’ai conscience que c’est toujours blessant de se recevoir ces paroles en pleine tronche, mais je suis incapable de prononcer cette phrase. Et si j’en suis incapable, c’est parce que j’ai conscience que c’est le mensonge le plus gros au monde, le plus aberrant même et le plus évident.
Je me sens toute coincée dans mon corps. Pourquoi tout cela ne veut-il pas sortir ? Elle s’exprime si simplement, elle, et moi je ne parviens rien à dire ! C’est agaçant ! J’ai toujours fait preuve d’une si grande sincérité. Dire aux autres que je les trouve idiots, c’est facile, mais avouer à voix haute devant cette grande femme que j’ai peur d’échouer, que j’ai peur d’être vide, peur de ne rien réussir, que j’ai peur d’accepter tout ce que je ressens, peur de me laisser envahir par toutes ces choses, de ne pas réussir à les contrôler, d’avoir mal, de me mettre à pleurer, d’être faible, de lui montrer que je suis faible, de la décevoir, tout ça c’est bien trop difficile pour moi. Je n’y arrive pas. C’est plus fort que moi.
« Vous m’saoulez ! lui balancé-je soudainement, cette phrase provenant du plus profond de mon être. C’est vrai, quoi ! C’est pas en m’balaçant des horreurs que ça va m’aider, hein ! »
Et bien en fait si, ça m’aide, mais plutôt crever que de le lui avouer. Je préfère lui faire croire que le problème vient d’elle, qu’elle m’est inutile.
« J’en ai marre ! J’en ai marre de toujours… Devoir me… M’ouvrir face à vous ! On dirait qu’ça vous plait bien que je me ridiculise, bah moi ça me plait PAS, c’est clair ? »
Et bien, voilà ! La voilà, la colère. La vraie colère, celle qui bouscule, celle qui renverse. J’ai douloureusement conscience que malgré ce que je dis, c’est elle qui m’a poussé à expulser tout cela. Et plus j’en prends conscience, plus cela m’agace, et plus cela m’agace, moins j’arrive à me retenir.
« J’ai pas envie de tout diriger contre vous, j’ai pas envie de gueuler quoi que ce soit, j’ai pas envie de crier des phrases débiles à l’horizon ! »
Et moins j’arrive à me retenir, plus j’ai conscience que ce qui sort de moi sont des vérités qui me feront honte lorsque je me serais calmée.
« J’ai pas envie d’faire tout ça, j’ai juste envie de réussir votre PUTAIN d’exercice pour pas qu’vous me preniez pour une débile parce que c’est clair que si je réussis pas, si j’arrive pas à ressentir toutes les choses idiotes que vous voulez que je ressente vous allez finir par croire que je ressens rien et vous allez m’jeter. Et moi j’ai pas ENVIE. QUE. VOUS. ME. JETIEZ ! »
Une inspiration, une seule, avant que je prenne conscience que ce que je viens de faire, c’est exactement ce qu’elle avait envie que je fasse — c’est cela, n’est-ce pas ? Pourquoi est-ce que je me sens si bête, tout à coup ? N’aurais-je pas mieux fait de crier à l’horizon une phrase banale, comme par exemple : « J’ai peur d’être vide ! ». Cela aurait peut-être été un tout petit peu plus acceptable que de crier à Kristen Loewy que je n’ai pas envie qu’elle me jette, non ? Un tout petit peu plus acceptable que de remettre sur le tapis, encore, la problématique qui m’a justement fait pleurer la dernière fois que nous avons discuté, elle et moi ; à savoir ma crainte qu’elle ne s’intéresse plus à moi. Certes.
Troublée, je me tourne vers mon cher horizon. Est-il trop tard pour me défouler sur lui ? Si je crie quelque chose, Loewy oubliera-t-elle ce que je viens d’avouer ? Non, elle n’est pas idiote. Heureusement pour ma magie — et malheureusement pour mon ego.
Je sais bien qu’elle le fait exprès. Je ne suis pas complètement idiote, tout de même. Elle sait exactement quoi me dire pour me faire exploser. Je le sais parfaitement. Alors pourquoi cela m’énerve-t-il autant ? Mes yeux se braquent sur la baguette qu’elle fait aisément tourner entre ses doigts — cette attitude insolente m’agace, c’est plus fort que moi. Mais je préfère me concentrer sur ça plutôt que sur les mots qu’elle prononce.
*Ne pas l’écouter*, me répété-je intérieurement, *ne pas l’écouter*. Je l’écoute malgré tout. Quand Loewy parle, on écoute, c’est dans l’ordre des choses.
…qui t’ai vue pleurer comme une enfant… Dire des choses pour m’énerver, d’accord, mais ça ? Ça non, elle n’a pas le droit, elle n’a pas le droit de me confirmer qu’elle me considère comme une gosse à cause de mes larmes ! Nous avons comme qui dirait signé un contrat elle et moi, non ? Nous ne devions plus jamais parler de cet accident, c’est logique, Merlin, logique ! Et entendre ces mots prononcés à voix haute, cette vérité, ce jugement… Moi, ça me… et qui t’ai traînée hors de Poudlard comme un chien galeux dont on veut se débarrasser… Mon souffle se bloque dans ma gorge, mes yeux s’écarquillent.
Je sais qu’elle le fait exprès, je le sais au plus profond de moi, pourtant l’occasion qu’elle m’offre est bien trop belle. Et la colère que je ressens dans mon coeur saute sur l’occasion, elle aussi, parce que pour une fois que Kristen Loewy me dit, plus ou moins, de m’exprimer comme je l’entends face à elle, qu’elle me dit de crier ce que j’ai sur le coeur, « n’importe quoi », je ne vois pas pourquoi je me retiendrais. Je ne vois pas pourquoi je le ferais alors qu’elle, elle ne se gêne jamais pour me dire ce qui lui passe par l’esprit, pour me faire des reproches, pour m’imposer sa vision des choses, de la vie, de la magie. Et pour me rappeler que je me suis humiliée de dix façons différentes devant elle depuis que nous nous connaissons et qu’elle peut utiliser ces souvenirs comme elle veut pour me blesser.
Une phrase se bouscule au coin de mes lèvres, une phrase que je rêve de lui balancer depuis très, très longtemps. Je vous déteste ! Bordel. Je crève d’envie de le faire. Je vous déteste de me faire ressentir toutes ces choses, je vous déteste de me frustrer, je vous déteste de m’interdire votre savoir, je vous déteste de m’imposer des limites, je vous déteste de me mettre face à la vérité, je vous déteste de vouloir me faire accepter mes émotions, je vous déteste quand vous me parlez d’amour et je vous déteste encore plus quand vous me faites prendre conscience que j’ai besoin de vous, je vous déteste de m’avoir permis de m’attacher à vous, je vous déteste de vous confier à moi, je vous déteste de ne pas parvenir à vous faire détester de moi. J’aurais pu prononcer ces paroles. Juste pour la blesser, parce qu’au fond de moi j’ai conscience que c’est toujours blessant de se recevoir ces paroles en pleine tronche, mais je suis incapable de prononcer cette phrase. Et si j’en suis incapable, c’est parce que j’ai conscience que c’est le mensonge le plus gros au monde, le plus aberrant même et le plus évident.
Je me sens toute coincée dans mon corps. Pourquoi tout cela ne veut-il pas sortir ? Elle s’exprime si simplement, elle, et moi je ne parviens rien à dire ! C’est agaçant ! J’ai toujours fait preuve d’une si grande sincérité. Dire aux autres que je les trouve idiots, c’est facile, mais avouer à voix haute devant cette grande femme que j’ai peur d’échouer, que j’ai peur d’être vide, peur de ne rien réussir, que j’ai peur d’accepter tout ce que je ressens, peur de me laisser envahir par toutes ces choses, de ne pas réussir à les contrôler, d’avoir mal, de me mettre à pleurer, d’être faible, de lui montrer que je suis faible, de la décevoir, tout ça c’est bien trop difficile pour moi. Je n’y arrive pas. C’est plus fort que moi.
« Vous m’saoulez ! lui balancé-je soudainement, cette phrase provenant du plus profond de mon être. C’est vrai, quoi ! C’est pas en m’balaçant des horreurs que ça va m’aider, hein ! »
Et bien en fait si, ça m’aide, mais plutôt crever que de le lui avouer. Je préfère lui faire croire que le problème vient d’elle, qu’elle m’est inutile.
« J’en ai marre ! J’en ai marre de toujours… Devoir me… M’ouvrir face à vous ! On dirait qu’ça vous plait bien que je me ridiculise, bah moi ça me plait PAS, c’est clair ? »
Et bien, voilà ! La voilà, la colère. La vraie colère, celle qui bouscule, celle qui renverse. J’ai douloureusement conscience que malgré ce que je dis, c’est elle qui m’a poussé à expulser tout cela. Et plus j’en prends conscience, plus cela m’agace, et plus cela m’agace, moins j’arrive à me retenir.
« J’ai pas envie de tout diriger contre vous, j’ai pas envie de gueuler quoi que ce soit, j’ai pas envie de crier des phrases débiles à l’horizon ! »
Et moins j’arrive à me retenir, plus j’ai conscience que ce qui sort de moi sont des vérités qui me feront honte lorsque je me serais calmée.
« J’ai pas envie d’faire tout ça, j’ai juste envie de réussir votre PUTAIN d’exercice pour pas qu’vous me preniez pour une débile parce que c’est clair que si je réussis pas, si j’arrive pas à ressentir toutes les choses idiotes que vous voulez que je ressente vous allez finir par croire que je ressens rien et vous allez m’jeter. Et moi j’ai pas ENVIE. QUE. VOUS. ME. JETIEZ ! »
Une inspiration, une seule, avant que je prenne conscience que ce que je viens de faire, c’est exactement ce qu’elle avait envie que je fasse — c’est cela, n’est-ce pas ? Pourquoi est-ce que je me sens si bête, tout à coup ? N’aurais-je pas mieux fait de crier à l’horizon une phrase banale, comme par exemple : « J’ai peur d’être vide ! ». Cela aurait peut-être été un tout petit peu plus acceptable que de crier à Kristen Loewy que je n’ai pas envie qu’elle me jette, non ? Un tout petit peu plus acceptable que de remettre sur le tapis, encore, la problématique qui m’a justement fait pleurer la dernière fois que nous avons discuté, elle et moi ; à savoir ma crainte qu’elle ne s’intéresse plus à moi. Certes.
Troublée, je me tourne vers mon cher horizon. Est-il trop tard pour me défouler sur lui ? Si je crie quelque chose, Loewy oubliera-t-elle ce que je viens d’avouer ? Non, elle n’est pas idiote. Heureusement pour ma magie — et malheureusement pour mon ego.
Dernière modification par Aelle Bristyle le 18 nov. 2021, 11:15, modifié 1 fois.
Implosion, explosion
Kristen encaissa toutes les paroles de la jeune fille sans ciller : tout était évidemment prévu. Elle voulut esquisser un sourire mais se retint de toutes ses forces. Exprimer sa satisfaction aurait encore plus fait enrager Aelle, et pour l'instant, c'était suffisant. Toutefois, certaines de ses paroles avaient beaucoup plus d'importance que d'autres : j'ai pas envie que vous me jetiez. Kristen gonfla ses poumons, comme pour partager cette peur du rejet qu'Aelle ressentait. Est-ce qu'il était temps de rebondir là-dessus ? De creuser un peu plus ? Peut-être pas tout de suite, mais une chose était certaine : Kristen mémorisa tout à fait ces mots.
« Les livres ne suffisent plus, hein ? fit-elle. »
Elle secoua légèrement la tête. Ce n'était évidemment pas une question : Aelle le lui avait dit. Si elle l'avait dit, c'est qu'elle devait le penser : alors, il était grand temps de faire en sorte de remédier à ce problème.
« Je vais devoir te demander de me fournir une preuve de plus. Prouve-moi que les livres ne sont plus assez. Prouve-moi que tu n'es pas un automate qui enregistre des informations sans rien en faire. Si tu veux en apprendre plus sur la magie, il faut la pratiquer. »
Aelle était tournée vers l'horizon, n'osant certainement pas affronter le regard de sa directrice après avoir mis son cœur à nu.
« Tu n'as même pas besoin d'essayer. Tu vas le faire, parce que c'est ce que tu veux faire. Et ce n'est pas parce que je te le demande. Si tu penses que le pouvoir te résiste, ne lui laisse pas le choix. Prends-le, impose au monde ta volonté. »
Elle fit quelques pas en arrière pour laisser à Aelle tout l'espace dont elle avait besoin, et espéra de tout son cœur qu'elle y arriverait. Pas pour faire plaisir à son professeur, mais parce qu'il le fallait, c'est tout.
« Les livres ne suffisent plus, hein ? fit-elle. »
Elle secoua légèrement la tête. Ce n'était évidemment pas une question : Aelle le lui avait dit. Si elle l'avait dit, c'est qu'elle devait le penser : alors, il était grand temps de faire en sorte de remédier à ce problème.
« Je vais devoir te demander de me fournir une preuve de plus. Prouve-moi que les livres ne sont plus assez. Prouve-moi que tu n'es pas un automate qui enregistre des informations sans rien en faire. Si tu veux en apprendre plus sur la magie, il faut la pratiquer. »
Aelle était tournée vers l'horizon, n'osant certainement pas affronter le regard de sa directrice après avoir mis son cœur à nu.
« Tu n'as même pas besoin d'essayer. Tu vas le faire, parce que c'est ce que tu veux faire. Et ce n'est pas parce que je te le demande. Si tu penses que le pouvoir te résiste, ne lui laisse pas le choix. Prends-le, impose au monde ta volonté. »
Elle fit quelques pas en arrière pour laisser à Aelle tout l'espace dont elle avait besoin, et espéra de tout son cœur qu'elle y arriverait. Pas pour faire plaisir à son professeur, mais parce qu'il le fallait, c'est tout.
Implosion, explosion
Je ne me retourne à aucun moment vers elle. Je reste tournée vers l’horizon parce que je suis incapable de bouger ou de tourner la tête. Au bout des bras, mes poings sont serrés en deux boules de colère. Les mots de Loewy passent sur moi et ne semblent pas me toucher — ils ne font que sembler. Je ne sais pas ce qu’il se passe dans mon corps. J’étais si soulagée, si l’on oublie mon orgueil blessé, de crier tous ces mots à la femme, d’enfin avouer à voix haute cette peur qui me ronge, même si j’ai gardé pour moi mes autres peurs qui prennent certainement tout autant de place que les autres. J’étais si soulagée mais en prenant la parole, c’est comme si la femme m’attrapait toute entière pour me plonger au coeur même de mes angoisses. Elle me prend et elle m’enfonce, c’est tout. Et moi, je me laisse faire parce que sans le savoir elle me met face à tout cela. Face à ce que j’aimerais bien ignorer, ce que je me plais à ignorer depuis des mois.
Elle me demande de lui fournir une preuve de plus. Elle me demande de lui prouver que je ne suis pas ce que les Autres pensent que je suis. Une fille bonne à apprendre tout ce qui lui passe sous les yeux, à comprendre, à intégrer, à recracher même mais qui est incapable de faire autre chose. Un « automate, » dit-elle. « Ton palais de connaissances dont tu ne te serviras jamais, » étaient les mots employés par Delphillia. Et si c’était vrai, tout cela ? Et si je n’étais capable de rien de plus que d’ingérer des montagnes de connaissances sans ne savoir qu’en faire ? Et si malgré toute ma volonté, je n’y arrivais pas ? « Tu vas le faire, parce que c’est ce que tu veux faire ». Je le veux tellement, bordel, je le désire tellement que je serais capable de tout sacrifier pour ça, pour le pouvoir, pour avancer, pour réussir. Et aujourd’hui, où en suis-je donc ? Coincée face à l’horizon à me ridiculiser, obligée d’écouter une femme bien plus forte que moi me dire que je peux, et j’ai peur, j’ai terriblement peur d’avoir besoin de cela : que l’on me dise que je peux pour me rendre effectivement compte que je peux.
Qu’est-ce que cela ferait-il de moi ? Une soi-disant femme de seize ans, qui se veut indépendante, qui se veut puissante, qui se veut compétente, qui a besoin d’entendre sa directrice lui dire qu’elle peut ? Je ne peux pas être comme ça, je ne veux pas être comme ça, je n’en ai pas envie. Je ne veux pas ressentir tout ce que je ressens, pourtant c’est bien là. Sous la forme d’une énorme boule d’émotions qui monte de mes entrailles et qui s’installe dans ma gorge, qui me tort les traits et qui me donne encore envie de pleurer. Pourquoi pleurer ? Mais pour que ça sorte ! Parce que c’est la seule façon que j’ai trouvé pour laisser sortir toutes ces choses qui me bousculent. Les larmes coulent si simplement, pourquoi ma magie ne fait-elle pas de même ? Pourquoi ai-je passé tous ces derniers mois à apprendre la théorie, à me bourrer de connaissance, sans mettre en pratique ce que j’ai appris, hein ? Par peur de la réaction de Loewy ! pensais-je à tort ; parce que Poudlard n’était pas le bon endroit pour cela ; parce que ce n’était jamais le moment ; parce que j’avais encore deux trois trucs à peaufiner, à apprendre. Toujours une excuse, toujours une raison. Les larmes, elles, n’ont jamais eu besoin de raison pour couler.
La vérité, la grande vérité, c’est que j’ai besoin de son approbation pour avancer. Et ça fait de moi une sorcière médiocre qui ne vaut rien. Et moi cette sorcière médiocre je la déteste comme j’ai cru détester Loewy un instant plus tôt.
Tout cela s’exprime d’une bien étrange façon dans mon corps. Mes jambes tressautent frénétiquement, tout comme ma main droite. un deux trois, un deux trois. Parce que si j’arrête, je vais pleurer, je le sais, je me connais. Mais aujourd’hui, ce ne sont pas les larmes qui couleront. Je ferme les yeux tellement fort que sous mes paupières se dessinent des centaines de petites étoiles blanches. Je me fiche de Loewy, je me fiche de tout ce qu’elle m’a dit, de ses instructions, de ses conseils, de nos souvenirs, de nos discussions passées, de nos disputes, de nos émotions. Je me fiche de son exercice, de ma fascination, de mon envie de parvenir exactement au même résultat. Je me fiche de la magie, je me fiche de ma baguette dont je sens les nervures du bois contre ma paume. Et surtout, je me fiche de l’horizon, je me fiche du ciel et de ce que je suis censé lui dire. Je ne pense même pas. Je me contente de ressentir toutes ces choses, sans aucun but, sans objectif, sans envie particulière. J’ai complètement oublié ce que je suis censée faire ici. Je ferme les yeux face à l’horizon, le corps tressautant pour m’empêcher de pleurer, le visage complètement décomposé, les lèvres tirées vers le bas, le nez froissé, les joues rouges.
Je suis tellement frustrée et j’ai tellement peur. J’ai peur d’avoir passé les seize années de ma vie à me considérer comme une bonne sorcière, comme une personne intéressante, passionnante même, très intelligente, particulièrement bonne en cours, douée, avec un niveau de magie excellent, et de finalement me rendre compte que je ne suis rien de tout cela, juste une sorcière bonne à se vanter sans raison. J’ai peur parce que j’ai suivi cette femme ici sans même penser aux conséquences et que je n’en ai absolument rien à foutre, j’ai peur, je me fiche totalement de la suite, je me fiche bien de ce que je peux devenir, de ce que je peux apprendre à son contact, de l’avis de ma famille, de l’avis de ceux qui compte le plus pour moi, juste pour être ici, avec une personne que j’admire bien trop pour que ce soit acceptable. Je suis complètement fichue, je lui ai avoué être détentrice d’une merveille de la magie, je lui ai confié mes recherches, mes craintes, mes doutes à ce propos, je lui ai dit absolument tout ce que je savais, tout ce que j’ai appris au contact d’Erza ou de Zikomo, je lui ai tout dit, tout confié et pourtant malgré ce que je veux bien me faire croire, je n’ai pas peur qu’elle me trahisse parce que je m’en fiche ! Je m’en fiche, j’avais juste envie de partager ça avec elle et je l’ai fait ! J’ai peur parce que peu importe ce qu’il se passe, ce qu’elle me dit, je n’ai pas envie de faire marche arrière, tout comme je ne suis désormais plus capable de récupérer le morceau de coeur que j’ai passé à Zikomo, je ne peux plus récupérer celui que j’ai donné à Loewy je ne sais pas exactement à quel moment. J’ai peur parce que quoi qu’elle m’ait dit je me fiche totalement de me perdre dans la magie noire, moi, je me fiche totalement de me laisser dépasser par tout ça, de me faire bouffer, qu’en sais-je. Je veux y aller, je le désire tellement fort que parfois j’ai l’impression qu’il me manque quelque chose. Il me manque quelque chose, il y a un gouffre tout au fond de moi un gouffre que je vais pouvoir combler grâce à la magie. Je le sais, je le sens. Avec toutes les fibres de mon être. Quand j’y pense, j’arrive à respirer ; qu’est-ce que ce sera quand je toucherai enfin ce pouvoir du bout des doigts ? vivrai-je enfin ?
Il fait sombre sous mes paupières. J’ai un océan dans le coeur, un véritable capharnaüm. Des pensées dans tous les sens. Je n’arrive même plus à respirer. Tout veut sortir par mes yeux ; je ne laisserai couler aucune larme. Il faut que ça sorte autrement. Non, pas mes épaules qui tressautent sous mes sanglots retenus. Pas mes poings qui se serrent si fort que je n’en sens plus mes phalanges. Pas ma bouche qui a envie de hurler quelque chose, n’importe quoi, n’importe quoi tant que ça s’expulse de moi. Rien de tout ça. C’est la seule conscience que j’ai du monde qui m’entoure. Je veux que ça sorte autrement, je me souviens vaguement de ce que je fais là, de qui je suis, de ce que je suis et bordel, je ne sais absolument ce que je fais mais je le fais. Peu importe ce qu’il se passe. Je pense à ce que je suis. Une *sorcière*. Je pense magie. Je pense pouvoir. Je me rappelle de cette sensation qui me secoue quand j’utilise la magie informulée pour créer un simulacre de golem. Cet espèce de fleuve qui coule en moi. Je ne le rassemble pas en un point précis de mon corps, mes entrailles, mon diaphragme ou que sais-je encore. Que faire de tout cela ! Moi je plonge la tête la première là-dedans.
Un texte sans parole, mes excuses. Juste des émotions, je ne sais pas ce qu’il s’est passé. M’est avis qu’il se passe quelque chose et Aelle ne cherche absolument pas à le contrôler. Mais alors vraiment pas. Ça se décoince, là-dedans, mais d'une façon un peu folle, incontrôlée, certainement dangereuse. Un peu comme une théière qu'on laisse trop longtemps sur le feu. Ça bout, ça bout... Et ça explose. Je laisse à Kristen sa propre sensibilité ; ce n'est pas à moi de décider ce qu'elle ressent.
Elle me demande de lui fournir une preuve de plus. Elle me demande de lui prouver que je ne suis pas ce que les Autres pensent que je suis. Une fille bonne à apprendre tout ce qui lui passe sous les yeux, à comprendre, à intégrer, à recracher même mais qui est incapable de faire autre chose. Un « automate, » dit-elle. « Ton palais de connaissances dont tu ne te serviras jamais, » étaient les mots employés par Delphillia. Et si c’était vrai, tout cela ? Et si je n’étais capable de rien de plus que d’ingérer des montagnes de connaissances sans ne savoir qu’en faire ? Et si malgré toute ma volonté, je n’y arrivais pas ? « Tu vas le faire, parce que c’est ce que tu veux faire ». Je le veux tellement, bordel, je le désire tellement que je serais capable de tout sacrifier pour ça, pour le pouvoir, pour avancer, pour réussir. Et aujourd’hui, où en suis-je donc ? Coincée face à l’horizon à me ridiculiser, obligée d’écouter une femme bien plus forte que moi me dire que je peux, et j’ai peur, j’ai terriblement peur d’avoir besoin de cela : que l’on me dise que je peux pour me rendre effectivement compte que je peux.
Qu’est-ce que cela ferait-il de moi ? Une soi-disant femme de seize ans, qui se veut indépendante, qui se veut puissante, qui se veut compétente, qui a besoin d’entendre sa directrice lui dire qu’elle peut ? Je ne peux pas être comme ça, je ne veux pas être comme ça, je n’en ai pas envie. Je ne veux pas ressentir tout ce que je ressens, pourtant c’est bien là. Sous la forme d’une énorme boule d’émotions qui monte de mes entrailles et qui s’installe dans ma gorge, qui me tort les traits et qui me donne encore envie de pleurer. Pourquoi pleurer ? Mais pour que ça sorte ! Parce que c’est la seule façon que j’ai trouvé pour laisser sortir toutes ces choses qui me bousculent. Les larmes coulent si simplement, pourquoi ma magie ne fait-elle pas de même ? Pourquoi ai-je passé tous ces derniers mois à apprendre la théorie, à me bourrer de connaissance, sans mettre en pratique ce que j’ai appris, hein ? Par peur de la réaction de Loewy ! pensais-je à tort ; parce que Poudlard n’était pas le bon endroit pour cela ; parce que ce n’était jamais le moment ; parce que j’avais encore deux trois trucs à peaufiner, à apprendre. Toujours une excuse, toujours une raison. Les larmes, elles, n’ont jamais eu besoin de raison pour couler.
La vérité, la grande vérité, c’est que j’ai besoin de son approbation pour avancer. Et ça fait de moi une sorcière médiocre qui ne vaut rien. Et moi cette sorcière médiocre je la déteste comme j’ai cru détester Loewy un instant plus tôt.
Tout cela s’exprime d’une bien étrange façon dans mon corps. Mes jambes tressautent frénétiquement, tout comme ma main droite. un deux trois, un deux trois. Parce que si j’arrête, je vais pleurer, je le sais, je me connais. Mais aujourd’hui, ce ne sont pas les larmes qui couleront. Je ferme les yeux tellement fort que sous mes paupières se dessinent des centaines de petites étoiles blanches. Je me fiche de Loewy, je me fiche de tout ce qu’elle m’a dit, de ses instructions, de ses conseils, de nos souvenirs, de nos discussions passées, de nos disputes, de nos émotions. Je me fiche de son exercice, de ma fascination, de mon envie de parvenir exactement au même résultat. Je me fiche de la magie, je me fiche de ma baguette dont je sens les nervures du bois contre ma paume. Et surtout, je me fiche de l’horizon, je me fiche du ciel et de ce que je suis censé lui dire. Je ne pense même pas. Je me contente de ressentir toutes ces choses, sans aucun but, sans objectif, sans envie particulière. J’ai complètement oublié ce que je suis censée faire ici. Je ferme les yeux face à l’horizon, le corps tressautant pour m’empêcher de pleurer, le visage complètement décomposé, les lèvres tirées vers le bas, le nez froissé, les joues rouges.
Je suis tellement frustrée et j’ai tellement peur. J’ai peur d’avoir passé les seize années de ma vie à me considérer comme une bonne sorcière, comme une personne intéressante, passionnante même, très intelligente, particulièrement bonne en cours, douée, avec un niveau de magie excellent, et de finalement me rendre compte que je ne suis rien de tout cela, juste une sorcière bonne à se vanter sans raison. J’ai peur parce que j’ai suivi cette femme ici sans même penser aux conséquences et que je n’en ai absolument rien à foutre, j’ai peur, je me fiche totalement de la suite, je me fiche bien de ce que je peux devenir, de ce que je peux apprendre à son contact, de l’avis de ma famille, de l’avis de ceux qui compte le plus pour moi, juste pour être ici, avec une personne que j’admire bien trop pour que ce soit acceptable. Je suis complètement fichue, je lui ai avoué être détentrice d’une merveille de la magie, je lui ai confié mes recherches, mes craintes, mes doutes à ce propos, je lui ai dit absolument tout ce que je savais, tout ce que j’ai appris au contact d’Erza ou de Zikomo, je lui ai tout dit, tout confié et pourtant malgré ce que je veux bien me faire croire, je n’ai pas peur qu’elle me trahisse parce que je m’en fiche ! Je m’en fiche, j’avais juste envie de partager ça avec elle et je l’ai fait ! J’ai peur parce que peu importe ce qu’il se passe, ce qu’elle me dit, je n’ai pas envie de faire marche arrière, tout comme je ne suis désormais plus capable de récupérer le morceau de coeur que j’ai passé à Zikomo, je ne peux plus récupérer celui que j’ai donné à Loewy je ne sais pas exactement à quel moment. J’ai peur parce que quoi qu’elle m’ait dit je me fiche totalement de me perdre dans la magie noire, moi, je me fiche totalement de me laisser dépasser par tout ça, de me faire bouffer, qu’en sais-je. Je veux y aller, je le désire tellement fort que parfois j’ai l’impression qu’il me manque quelque chose. Il me manque quelque chose, il y a un gouffre tout au fond de moi un gouffre que je vais pouvoir combler grâce à la magie. Je le sais, je le sens. Avec toutes les fibres de mon être. Quand j’y pense, j’arrive à respirer ; qu’est-ce que ce sera quand je toucherai enfin ce pouvoir du bout des doigts ? vivrai-je enfin ?
Il fait sombre sous mes paupières. J’ai un océan dans le coeur, un véritable capharnaüm. Des pensées dans tous les sens. Je n’arrive même plus à respirer. Tout veut sortir par mes yeux ; je ne laisserai couler aucune larme. Il faut que ça sorte autrement. Non, pas mes épaules qui tressautent sous mes sanglots retenus. Pas mes poings qui se serrent si fort que je n’en sens plus mes phalanges. Pas ma bouche qui a envie de hurler quelque chose, n’importe quoi, n’importe quoi tant que ça s’expulse de moi. Rien de tout ça. C’est la seule conscience que j’ai du monde qui m’entoure. Je veux que ça sorte autrement, je me souviens vaguement de ce que je fais là, de qui je suis, de ce que je suis et bordel, je ne sais absolument ce que je fais mais je le fais. Peu importe ce qu’il se passe. Je pense à ce que je suis. Une *sorcière*. Je pense magie. Je pense pouvoir. Je me rappelle de cette sensation qui me secoue quand j’utilise la magie informulée pour créer un simulacre de golem. Cet espèce de fleuve qui coule en moi. Je ne le rassemble pas en un point précis de mon corps, mes entrailles, mon diaphragme ou que sais-je encore. Que faire de tout cela ! Moi je plonge la tête la première là-dedans.
Un texte sans parole, mes excuses. Juste des émotions, je ne sais pas ce qu’il s’est passé. M’est avis qu’il se passe quelque chose et Aelle ne cherche absolument pas à le contrôler. Mais alors vraiment pas. Ça se décoince, là-dedans, mais d'une façon un peu folle, incontrôlée, certainement dangereuse. Un peu comme une théière qu'on laisse trop longtemps sur le feu. Ça bout, ça bout... Et ça explose. Je laisse à Kristen sa propre sensibilité ; ce n'est pas à moi de décider ce qu'elle ressent.
Dernière modification par Aelle Bristyle le 18 nov. 2021, 11:18, modifié 2 fois.
Implosion, explosion
Ce fut dans le silence qu'une serrure craqua. Le regard ancré vers le grand vide de l'horizon, Aelle s'activait intérieurement. D'abord, on ne sentit rien d'autre qu'un silence pesant, le calme avant la tempête. Et puis, il y eut de premiers signes physiques : des tremblements, d'abord assez légers, qui se transformèrent bien vite en secousses plus violentes. Calme et reculée, Kristen observait la silhouette d'Aelle s'agiter compulsivement, et elle enregistra les moindres détails de ses réactions physiques dans un coin de sa mémoire. Non pas qu'Aelle existât pour servir de cobaye, mais la directrice de Poudlard n'avait jamais partagé ces connaissances-là avec qui que ce soit. Ces réactions, elle les avait observées sur son propre corps, à l'époque, mais elle n'avait jamais vu une adolescente plonger soudainement dans le vaste monde de ses propres émotions pour en faire de la magie. Elles ne se ressemblaient pas physiquement, et pourtant, en voyant Aelle ainsi, de dos, Kristen ne put s'empêcher de s'imaginer à sa place, au même âge. Elle inclina légèrement la tête, aux prises avec de curieuses sensations - comme un saut dans le passé. Était-ce donc à cela qu'elle avait ressemblé, la première fois qu'elle avait glissé ? Kristen déglutit pour faire passer l'impression qu'elle était en train de faire une énorme bêtise, de gâcher la vie de quelqu'un, et elle ferma les yeux un instant pour faire taire cette pensée. Ça ira. Ça ira. Il faut bien essayer. Et il vaut mieux que je sois là. Moi, j'étais seule, totalement seule, à ce moment-là. Aelle n'est pas seule, je ne la laisserai pas.
Les tremblements du corps d'Aelle ne cessaient pas, ils s'intensifiaient même. Et en même temps, l'air devenait légèrement plus lourd autour de l'adolescente, comme avant un orage. Ce n'était pas très intense, ce n'était pas écrasant, mais on ressentait malgré tout une gêne à peine descriptible. Son corps, lui, se tendait sous l'effort. Il était temps, maintenant. Il fallait qu'elle reprenne le contrôle, qu'elle densifie et regroupe ses émotions pour leur donner plus de consistance, plus d'impact.
Ce moment ne semblait pas venir, et Kristen s'en inquiétait. Si Aelle s'évanouissait et tombait dans le vide, si son corps craquait sous la pression ; sa peau aurait pu se déchirer, ses os se briser... Allez. Contrôle ! Dirige ! Mécaniquement, elle fit un pas vers Aelle et entreprit de l'interrompre, mais s'arrêta avant. Non, il fallait la laisser continuer. Encore un peu... Juste un peu. S'il te plaît...
Les tremblements du corps d'Aelle ne cessaient pas, ils s'intensifiaient même. Et en même temps, l'air devenait légèrement plus lourd autour de l'adolescente, comme avant un orage. Ce n'était pas très intense, ce n'était pas écrasant, mais on ressentait malgré tout une gêne à peine descriptible. Son corps, lui, se tendait sous l'effort. Il était temps, maintenant. Il fallait qu'elle reprenne le contrôle, qu'elle densifie et regroupe ses émotions pour leur donner plus de consistance, plus d'impact.
Ce moment ne semblait pas venir, et Kristen s'en inquiétait. Si Aelle s'évanouissait et tombait dans le vide, si son corps craquait sous la pression ; sa peau aurait pu se déchirer, ses os se briser... Allez. Contrôle ! Dirige ! Mécaniquement, elle fit un pas vers Aelle et entreprit de l'interrompre, mais s'arrêta avant. Non, il fallait la laisser continuer. Encore un peu... Juste un peu. S'il te plaît...
Implosion, explosion
J’ai toujours fait quelque chose de ma magie. À l’école, c’est ce que l’on nous apprend. L’intention, la volonté. Pour pouvoir il faut vouloir. Vouloir quoi ? Réussir un sortilège qui aura un impact bien précis dans le monde. Pour cela, on nous apprend la gestuelle, la formule, la prononciation, la visualisation. Depuis que nous sommes tout gosse, on nous répète la même chose. La magie sert à quelque chose, elle n’a pas de volonté propre, elle doit servir le sorcier et non pas le contraire. Toute ma vie, j’ai écouté ce que l’on me disait. J’ai appris des centaines de sortilèges, j’en ai lancé bien plus encore. Même auprès d’Erza j’ai appris à façonner ma magie pour en faire quelque chose de bien précis ; manipuler la matière, en faire un golem, transformer, créer. Forte de ces années d’apprentissage, je suis bien obligée de me poser la question aujourd’hui, alors que je tangue au bord de mon horizon : qu’est-ce que je veux faire de toute ce tourbillon de vie que je sens grimper en moi ?
Rien.
Je n’ai aucune envie, aucune intention, aucun objectif. Je n’ai envie de rien, seulement me laisser envahir toute entière. Ce n’est pas bien évident, tout se mêle là-dedans, je ne fais plus la différence entre ma magie et mes émotions. Je suis prise dans le courant et je me laisse porter.
Ce que j’ai sur le coeur me fait tellement mal. Des émotions qui voltigent dans tous les sens, elles ne sont pas très fortes, mais elles sont là, elles me donnent envie de pleurer, de crier, de frapper, tout cela en même temps. Ça a toujours été comme ça, chez moi. Je suis envahie. Je ressens tellement de choses en même temps. Et dans ma tête, c’est un fameux bazar. Ça m’attire toute entière, je n’arrive plus à voir le reste, plus à penser correctement, je ne peux plus faire la part des choses ; comment le pourrais-je alors que j’ai si mal ? Aujourd’hui n’est pas bien différent. Loewy m’a forcé a plongé et j’ai plongé, et j’ai mal, et je suis tellement en colère, et j’ai tellement peur aussi, sans raison, sans explication, c’est seulement là. Mais il y a autre chose tout au fond de moi, ce fleuve qui m’appelle et qui m’emporte. Je ne saurais comment définir ça. C’est comme un voile qui se dépose sur ma conscience. J’ai encore mal, je ressens encore, mais tout cela est si lointain. Il y a ce voile sur mes émotions qui leur donne une couleur différente. Et plus je m’enfonce, plus le fleuve prend de l’ampleur, plus mes émotions se ternissent. D’abord étincelle, ce quelque chose en moi devient brasier. Je le sens partout. Dans mes bras, dans mes jambes, contre ma peau, dans le creux de ma nuque, dans mes entrailles, sur mes lèvres, mes paupières. Je ne fais absolument rien pour le retenir. Pourquoi ? Je voudrais me draper toute entière de cette sensation et c’est ce que je fais.
Je ne sais pas exactement à quel moment je prends conscience que cette grande chose qui m’envahie est le fameux tourbillon de vie dont me parlait ma directrice. À un moment, je comprends que je suis arrivée au résultat qu’elle voulait, ou quelque chose dans le même genre, disons que je ressens quelque chose et que c’est déjà énorme. Je me souviens vaguement de ce qu’elle voulait que je fasse. Créer quelque chose… Centrer mes émotions… En faire une boule compacte… Ce ne sont que des mots, que des idées. Je ne veux pas concentrer tout cela pour en faire quelque chose. Allez-vous en, Loewy, laisse-moi toute seule. Laissez-moi profiter de ça, c’est tellement plus simple de se laisser tomber là-dedans. À quoi bon lutter ? À quoi cela servirait-il ? Je n’ai jamais voulu lutter, moi. Il y a cette chose que je sens en moi, ma magie, oui, et j’ai envie de me lover contre elle et de ne plus jamais la quitter.
Loin, loin au-dessus de moi, j’ai une certaine conscience de mon corps. Des traits de mon visage qui s’affaissent, de ma peau qui me brûle, de l’impression qu’un millier d’aiguilles s’enfoncent dans chaque parcelle de mon corps. De très loin, je ressens la pression dans mes poumons — je crois que j’oublie de respirer. J’ai une vague conscience des tremblements fous qui m’agitent. Je ne sais même plus si je suis encore debout ou étalée sur le sol, si les ronds de lumière qui se dessinent sous mes paupières ne sont qu'une création de mon esprit ou si j'ai les yeux ouvert et que c'est le ciel que j'aperçois, là-bas. Et d'encore plus loin je ressens la douleur, partout, omniprésente. C’est une raison de plus pour rester là-dedans, au creux de mon pouvoir.
Parce que malgré mon coeur bardé d’émotions violentes, malgré l’idée de la douleur, pour la première fois de ma vie je me sens réellement vivante. Au fond je l’ai toujours su, n’est-ce pas, que la vie passait par cette impression de puissance qui m’habite entièrement et dont je n'ai rien envie de faire.
Rien.
Je n’ai aucune envie, aucune intention, aucun objectif. Je n’ai envie de rien, seulement me laisser envahir toute entière. Ce n’est pas bien évident, tout se mêle là-dedans, je ne fais plus la différence entre ma magie et mes émotions. Je suis prise dans le courant et je me laisse porter.
Ce que j’ai sur le coeur me fait tellement mal. Des émotions qui voltigent dans tous les sens, elles ne sont pas très fortes, mais elles sont là, elles me donnent envie de pleurer, de crier, de frapper, tout cela en même temps. Ça a toujours été comme ça, chez moi. Je suis envahie. Je ressens tellement de choses en même temps. Et dans ma tête, c’est un fameux bazar. Ça m’attire toute entière, je n’arrive plus à voir le reste, plus à penser correctement, je ne peux plus faire la part des choses ; comment le pourrais-je alors que j’ai si mal ? Aujourd’hui n’est pas bien différent. Loewy m’a forcé a plongé et j’ai plongé, et j’ai mal, et je suis tellement en colère, et j’ai tellement peur aussi, sans raison, sans explication, c’est seulement là. Mais il y a autre chose tout au fond de moi, ce fleuve qui m’appelle et qui m’emporte. Je ne saurais comment définir ça. C’est comme un voile qui se dépose sur ma conscience. J’ai encore mal, je ressens encore, mais tout cela est si lointain. Il y a ce voile sur mes émotions qui leur donne une couleur différente. Et plus je m’enfonce, plus le fleuve prend de l’ampleur, plus mes émotions se ternissent. D’abord étincelle, ce quelque chose en moi devient brasier. Je le sens partout. Dans mes bras, dans mes jambes, contre ma peau, dans le creux de ma nuque, dans mes entrailles, sur mes lèvres, mes paupières. Je ne fais absolument rien pour le retenir. Pourquoi ? Je voudrais me draper toute entière de cette sensation et c’est ce que je fais.
Je ne sais pas exactement à quel moment je prends conscience que cette grande chose qui m’envahie est le fameux tourbillon de vie dont me parlait ma directrice. À un moment, je comprends que je suis arrivée au résultat qu’elle voulait, ou quelque chose dans le même genre, disons que je ressens quelque chose et que c’est déjà énorme. Je me souviens vaguement de ce qu’elle voulait que je fasse. Créer quelque chose… Centrer mes émotions… En faire une boule compacte… Ce ne sont que des mots, que des idées. Je ne veux pas concentrer tout cela pour en faire quelque chose. Allez-vous en, Loewy, laisse-moi toute seule. Laissez-moi profiter de ça, c’est tellement plus simple de se laisser tomber là-dedans. À quoi bon lutter ? À quoi cela servirait-il ? Je n’ai jamais voulu lutter, moi. Il y a cette chose que je sens en moi, ma magie, oui, et j’ai envie de me lover contre elle et de ne plus jamais la quitter.
Loin, loin au-dessus de moi, j’ai une certaine conscience de mon corps. Des traits de mon visage qui s’affaissent, de ma peau qui me brûle, de l’impression qu’un millier d’aiguilles s’enfoncent dans chaque parcelle de mon corps. De très loin, je ressens la pression dans mes poumons — je crois que j’oublie de respirer. J’ai une vague conscience des tremblements fous qui m’agitent. Je ne sais même plus si je suis encore debout ou étalée sur le sol, si les ronds de lumière qui se dessinent sous mes paupières ne sont qu'une création de mon esprit ou si j'ai les yeux ouvert et que c'est le ciel que j'aperçois, là-bas. Et d'encore plus loin je ressens la douleur, partout, omniprésente. C’est une raison de plus pour rester là-dedans, au creux de mon pouvoir.
Parce que malgré mon coeur bardé d’émotions violentes, malgré l’idée de la douleur, pour la première fois de ma vie je me sens réellement vivante. Au fond je l’ai toujours su, n’est-ce pas, que la vie passait par cette impression de puissance qui m’habite entièrement et dont je n'ai rien envie de faire.
Implosion, explosion
Rien. Aelle ne réagit pas. Au contraire, elle s'enfonçait... Son corps était de plus en plus instable ; en fait, ce n'étaient plus des tremblements qui l'agitaient, mais des convulsions de plus en plus inquiétantes. Kristen n'y tint plus, et elle s'approcha finalement d'elle. D'ici, elle pouvait mieux la voir. De profil, au moins. Ce qu'elle découvrit provoqua en elle un tremblement de cœur. La peau d'Aelle était en train de rougir, les veines qui traversaient son corps étaient partout bien apparentes, leurs palpitations presque visibles à l’œil nu, sa bouche pendait très légèrement et ses paupières mal fermées laissaient voir le blanc de ses yeux.
Du fond de sa mémoire ressurgirent les images de son fils, son tout petit enfant, convulsant sur son lit, entre ses jouets dragons, son doudou hippogriffe et sa collection de petites peluches mandragores. Bien sûr, la situation n'était absolument pas la même ; le pouvoir en cause non plus. Mais ces visions se superposèrent à celle de l'adolescente, et tout l'effroi que Kristen avait ressenti jour-là se manifesta à nouveau. L'effroi et la culpabilité. C'est ma faute, c'est ma faute j'ai été stupide elle n'était pas prête personne n'est prêt pour ça ça se répète finalement malgré tous mes efforts encore encore.
Elle ne réfléchit pas un instant et plaça son bras devant Aelle pour l'éloigner de cet horizon qui lui semblait désormais si menaçant. Ce premier danger écarté, elle la serra dans ses bras, pas trop fort. Elle ne voulait pas que la rupture soit trop brutale ; qui sait ce qu'un tel réveil aurait pu causer ? Mais elle la serra quand même, et ne la lâcha pas. Elle espérait de tout cœur que sa présence pourrait être rassurante, que ça la calmerait, que ça la ramènerait sur terre sans séquelles...
« Aelle, s'il te plaît, dis-moi que tu es là... »
Sa voix était faible, ses yeux humides, son visage déformé par la peur.
Du fond de sa mémoire ressurgirent les images de son fils, son tout petit enfant, convulsant sur son lit, entre ses jouets dragons, son doudou hippogriffe et sa collection de petites peluches mandragores. Bien sûr, la situation n'était absolument pas la même ; le pouvoir en cause non plus. Mais ces visions se superposèrent à celle de l'adolescente, et tout l'effroi que Kristen avait ressenti jour-là se manifesta à nouveau. L'effroi et la culpabilité. C'est ma faute, c'est ma faute j'ai été stupide elle n'était pas prête personne n'est prêt pour ça ça se répète finalement malgré tous mes efforts encore encore.
Elle ne réfléchit pas un instant et plaça son bras devant Aelle pour l'éloigner de cet horizon qui lui semblait désormais si menaçant. Ce premier danger écarté, elle la serra dans ses bras, pas trop fort. Elle ne voulait pas que la rupture soit trop brutale ; qui sait ce qu'un tel réveil aurait pu causer ? Mais elle la serra quand même, et ne la lâcha pas. Elle espérait de tout cœur que sa présence pourrait être rassurante, que ça la calmerait, que ça la ramènerait sur terre sans séquelles...
« Aelle, s'il te plaît, dis-moi que tu es là... »
Sa voix était faible, ses yeux humides, son visage déformé par la peur.
Implosion, explosion
Bêtement, j’ai toujours pensé que la magie était le moteur de ma motivation. Quoi qu’il arrive, je voudrais toujours faire quelque chose d’elle ; la ressentir, la manipuler, la façonner. En faire du bruit, des explosions, créer, modifier le monde, modifier mon corps, ma perception, mes sens, qu’en sais-je. Juste quelque chose. Et quelque chose de grand et d’impressionnant, si possible. Ma magie devait exprimer ce que j’étais à l’intérieur, pensais-je. Elle devait être fabuleuse et être utile.
La vérité est tout autre. Je le comprends maintenant. Je le comprends vaguement, assez peu consciente de ce que je suis en train de vivre, totalement imprégnée de magie, à des lieux et des lieux de la vie réelle. Je comprends que la magie est une immense source et que plus que de vouloir s’en servir, il est bien plus agréable de s’y perdre. C’est la meilleure façon d’en comprendre l’essence même, j’en suis persuadée. Je me sens fondre dans mon tourbillon de vie, dans la magie pure qui coure sous mes veines. Je suis la magie. Moi, ça me plait bien d’être la magie. Je n’ai plus besoin de vouloir quoi que ce soit, je n’ai qu’à y penser pour que cela arrive. Je suis certaine que tout fonctionne ainsi. Désormais puissante, désormais maîtresse de ma propre vie. Était-ce donc aussi simple que cela ? Fallait-il donc perdre le contrôle pour trouver le contrôle ?
Mon corps m’appelle. C’est très lointain. Une vague de douleur m’assaille d’abord, du bas de mon dos elle remonte jusqu’à ma nuque. Je me souviens vaguement que oui j’ai un corps, que oui il m’appartient, que oui j’ai un jour été capable de le mouvoir. C’est si ennuyant d’avoir un corps et d’être soumise aux aléas de la nature. Je n’ai pas envie de ça, moi, je n’ai pas besoin de ça, de toutes ces choses matérielles. Là où je suis tout est possible, tout est réalisable. Je suis au-dessus de tout et c’est une sensation fabuleuse. J’ai l’intime conviction que si je décidais de faire quelque chose de ce qui bout dans mon corps, je ferai des prouesses. Alors pourquoi quitter cet état ? Pourquoi faire, hein ? Qu'est-ce qui m’attend, là-haut ? La vie, la connaissance, la quête du savoir. Certes. Zikomo, Elowen, Kristen, Gabryel, ma famille. Certes. J’ai vaguement conscience d’eux. Des images dans mon esprit. Des sentiments diffus. Je crois que je les ai aimé. Non, je les aime, chacun à leur façon, c’est une certitude, mais… Et alors ? Ils ne sont pas aussi importants que ce que je ressens là, n’est-ce pas ? Ils sont tous si loin, ce ne sont que des idées, des souvenirs.
Les souvenirs parlent-ils ?
Peut-être.
« Aelle, s'il te plaît, dis-moi que tu es là... »
Mais ça, ce n’est pas un souvenir. La voix murmure contre mon oreille, elle m’est familière. Et je sens un étau autour de mon corps. Des bras ? Ils me font mal. Ils malmènent ma peau déjà abîmée, ils m’arrachent à mon bien être. Maintenant que j’ai conscience d’eux, je n’arrive plus à m’en détourner. Je ne sens que cela, ces bras, et je n’entends qu’elle, la voix. C’est bien plus fort que moi, je m’accroche à tout ça, non pas parce que je le veux mais parce que je suis bien obligée de le faire. C’est là, c’est réel, c’est concret. Dans mon océan, c'est une bouée qui ne demande qu'à me sauver. Sauf que je n’ai jamais demandé à l'être, moi. Je n’ai jamais demandée à être arrachée à tout ça.
*J’ai mal*.
Merde, ma conscience s’éveille. Je retrouve le son de ma propre voix dans ma tête. Mes poumons me brûlent horriblement, j’ai l’impression que l’on m’arrache la peau, je sens la moindre parcelle de mon corps. Je ne comprends pas ce qu’il se passe. Je n’ai jamais eu aussi mal. Mal de partout, de la tête au pied. Mal à l’intérieur, aussi, comme si je venais de perdre la chose la plus précieuse au monde. Et autour de moi, je sens des bras qui me serrent très fort, j’ai l’impression qu’ils m’empêchent de me disperser, mais ça ne m’empêche pas de sentir un vide immense me grignoter de l’intérieur.
Une unique inspiration me fait ouvrir la bouche, elle me défracte les poumons, fait gonfler mon thorax. Bordel, être en vie fait mal ! Je me souviens que j’ai des bras ; ils pendent contre mon corps. Ça me rappelle que j’ai des doigts, des doigts qui tremblent et sans savoir comment, j’arrive à accrocher la première chose qui se présente à moi. Un morceau de tissu, un corps en dessous, je n’en ai rien à faire, je m’accroche de toutes mes forces. Je ne sais pas si je le fais par colère ou par soulagement. J’ai juste besoin de m’attacher à quelque chose, là, parce que j’ai mal et que je me sens vide, que je ne sais pas où je suis, ni ce que je fais, ni ce qu’il m’arrive.
Je suis juste là et je déteste ça. Je déteste ces bras, je déteste cette voix, je déteste cette chose que je tiens entre mes doigts. Je la déteste tellement fort que je pourrais la briser, oui, je pourrais la détruire, rassembler toute ma magie une boule compacte, comme m’avait conseillé de le faire Loewy, et la faire exploser entre cette chose et moi pour m’en débarrasser. Et pourquoi ne le fais-je pas ? Laisse-moi, ai-je envie de dire à cette chose qui m’agrippe, laisse-moi. Je peux le faire, je sais que j’ai la puissance, et désormais j’ai l’intention. Raison de plus pour la détester, cette chose. Elle me force à vouloir alors que je souhaitais seulement profiter. Je la déteste, bordel, parce qu’elle m’a rappelé la douleur de mon corps, parce qu’elle m’a rappelé qu'il y a des gens que je suis censée aimer quelque part, parce qu’elle m’a arraché à la sensation la plus merveilleuse que j’ai connue.
Une intention, une seule, concentrée entre la chose et moi. Et si l’air frétille autour de nous, si tout s'alourdit, si ma douleur s’aggrave, cela n’a pas la moindre importance. Je pousse ma magie, je pousse, je pousse... Et plus rien.
Je m’affaisse dans les bras de ma directrice et la dernière pensée concrète qui me traverse lui est destinée, à cette grande femme qui croyait faire quelque chose de moi. J'ai l'intime conviction que c'est la dernière fois que je la verrais. Après tout, ne viens-je pas d'échouer lamentablement devant elle ? Elle va me détester.
Kristen doit certainement entendre Aelle lui murmurer « Laisse-moi ». Et si elle se remet du choc d’avoir été tutoyé et bien elle pourra s’inquiéter de voir Aelle s'évanouir dans ses bras.
La vérité est tout autre. Je le comprends maintenant. Je le comprends vaguement, assez peu consciente de ce que je suis en train de vivre, totalement imprégnée de magie, à des lieux et des lieux de la vie réelle. Je comprends que la magie est une immense source et que plus que de vouloir s’en servir, il est bien plus agréable de s’y perdre. C’est la meilleure façon d’en comprendre l’essence même, j’en suis persuadée. Je me sens fondre dans mon tourbillon de vie, dans la magie pure qui coure sous mes veines. Je suis la magie. Moi, ça me plait bien d’être la magie. Je n’ai plus besoin de vouloir quoi que ce soit, je n’ai qu’à y penser pour que cela arrive. Je suis certaine que tout fonctionne ainsi. Désormais puissante, désormais maîtresse de ma propre vie. Était-ce donc aussi simple que cela ? Fallait-il donc perdre le contrôle pour trouver le contrôle ?
Mon corps m’appelle. C’est très lointain. Une vague de douleur m’assaille d’abord, du bas de mon dos elle remonte jusqu’à ma nuque. Je me souviens vaguement que oui j’ai un corps, que oui il m’appartient, que oui j’ai un jour été capable de le mouvoir. C’est si ennuyant d’avoir un corps et d’être soumise aux aléas de la nature. Je n’ai pas envie de ça, moi, je n’ai pas besoin de ça, de toutes ces choses matérielles. Là où je suis tout est possible, tout est réalisable. Je suis au-dessus de tout et c’est une sensation fabuleuse. J’ai l’intime conviction que si je décidais de faire quelque chose de ce qui bout dans mon corps, je ferai des prouesses. Alors pourquoi quitter cet état ? Pourquoi faire, hein ? Qu'est-ce qui m’attend, là-haut ? La vie, la connaissance, la quête du savoir. Certes. Zikomo, Elowen, Kristen, Gabryel, ma famille. Certes. J’ai vaguement conscience d’eux. Des images dans mon esprit. Des sentiments diffus. Je crois que je les ai aimé. Non, je les aime, chacun à leur façon, c’est une certitude, mais… Et alors ? Ils ne sont pas aussi importants que ce que je ressens là, n’est-ce pas ? Ils sont tous si loin, ce ne sont que des idées, des souvenirs.
Les souvenirs parlent-ils ?
Peut-être.
« Aelle, s'il te plaît, dis-moi que tu es là... »
Mais ça, ce n’est pas un souvenir. La voix murmure contre mon oreille, elle m’est familière. Et je sens un étau autour de mon corps. Des bras ? Ils me font mal. Ils malmènent ma peau déjà abîmée, ils m’arrachent à mon bien être. Maintenant que j’ai conscience d’eux, je n’arrive plus à m’en détourner. Je ne sens que cela, ces bras, et je n’entends qu’elle, la voix. C’est bien plus fort que moi, je m’accroche à tout ça, non pas parce que je le veux mais parce que je suis bien obligée de le faire. C’est là, c’est réel, c’est concret. Dans mon océan, c'est une bouée qui ne demande qu'à me sauver. Sauf que je n’ai jamais demandé à l'être, moi. Je n’ai jamais demandée à être arrachée à tout ça.
*J’ai mal*.
Merde, ma conscience s’éveille. Je retrouve le son de ma propre voix dans ma tête. Mes poumons me brûlent horriblement, j’ai l’impression que l’on m’arrache la peau, je sens la moindre parcelle de mon corps. Je ne comprends pas ce qu’il se passe. Je n’ai jamais eu aussi mal. Mal de partout, de la tête au pied. Mal à l’intérieur, aussi, comme si je venais de perdre la chose la plus précieuse au monde. Et autour de moi, je sens des bras qui me serrent très fort, j’ai l’impression qu’ils m’empêchent de me disperser, mais ça ne m’empêche pas de sentir un vide immense me grignoter de l’intérieur.
Une unique inspiration me fait ouvrir la bouche, elle me défracte les poumons, fait gonfler mon thorax. Bordel, être en vie fait mal ! Je me souviens que j’ai des bras ; ils pendent contre mon corps. Ça me rappelle que j’ai des doigts, des doigts qui tremblent et sans savoir comment, j’arrive à accrocher la première chose qui se présente à moi. Un morceau de tissu, un corps en dessous, je n’en ai rien à faire, je m’accroche de toutes mes forces. Je ne sais pas si je le fais par colère ou par soulagement. J’ai juste besoin de m’attacher à quelque chose, là, parce que j’ai mal et que je me sens vide, que je ne sais pas où je suis, ni ce que je fais, ni ce qu’il m’arrive.
Je suis juste là et je déteste ça. Je déteste ces bras, je déteste cette voix, je déteste cette chose que je tiens entre mes doigts. Je la déteste tellement fort que je pourrais la briser, oui, je pourrais la détruire, rassembler toute ma magie une boule compacte, comme m’avait conseillé de le faire Loewy, et la faire exploser entre cette chose et moi pour m’en débarrasser. Et pourquoi ne le fais-je pas ? Laisse-moi, ai-je envie de dire à cette chose qui m’agrippe, laisse-moi. Je peux le faire, je sais que j’ai la puissance, et désormais j’ai l’intention. Raison de plus pour la détester, cette chose. Elle me force à vouloir alors que je souhaitais seulement profiter. Je la déteste, bordel, parce qu’elle m’a rappelé la douleur de mon corps, parce qu’elle m’a rappelé qu'il y a des gens que je suis censée aimer quelque part, parce qu’elle m’a arraché à la sensation la plus merveilleuse que j’ai connue.
Une intention, une seule, concentrée entre la chose et moi. Et si l’air frétille autour de nous, si tout s'alourdit, si ma douleur s’aggrave, cela n’a pas la moindre importance. Je pousse ma magie, je pousse, je pousse... Et plus rien.
*
Je m’affaisse dans les bras de ma directrice et la dernière pensée concrète qui me traverse lui est destinée, à cette grande femme qui croyait faire quelque chose de moi. J'ai l'intime conviction que c'est la dernière fois que je la verrais. Après tout, ne viens-je pas d'échouer lamentablement devant elle ? Elle va me détester.
Kristen doit certainement entendre Aelle lui murmurer « Laisse-moi ». Et si elle se remet du choc d’avoir été tutoyé et bien elle pourra s’inquiéter de voir Aelle s'évanouir dans ses bras.
Implosion, explosion
Je ne saurais vous dire combien de fois notre brave Kristen Loewy prononça le mot : "merde", ni au bout de combien de temps elle décida de varier en insérant à son discours une volée de "putain". Ses yeux s'agrandirent et la peur laissa place à une franche panique, gonflée par de grandes vagues de culpabilité, quand le poids de Bristyle augmenta sur ses bras. Et voilà, ça recommençait, à chaque fois qu'elle s'approchait de quelqu'un, elle finissait par tout détruire. Aelle n'avait pas fait exception, après tout : Kristen avait raté sa seconde chance. Elle savait pourtant qu'elle n'aurait jamais dû montrer cela à Aelle, elle savait que l'adolescente n'était pas prête, trop instable, trop passionnée, trop butée, surtout, merde !
Kristen regarda autour d'elle comme une ahurie et se décida à porter Aelle pour l'allonger plus loin du bord. Elle souffla un grand coup et tâcha de retrouver son calme. Allez, ce n'est rien, ça arrive tout le temps, de s'évanouir, dans une école de magie ! Cela n'a rien à voir avec... c'est différent, tout va bien se passer... La situation était effectivement très différente de ce qui s'était passé avec Owen, mais il y avait tout de même des ressemblances qui ne manquaient pas de faire remonter les pires souvenirs de Kristen. Et puis, c'était Aelle. Elle n'était pas sa fille comme Owen était son fils, bien sûr, mais... Vous voyez. Il y avait un peu de ça. Il n'était donc pas évident de retrouver son calme. Kristen tâtait le sol à la recherche d'on-ne-sait-quoi, son esprit flottant à des années-lumière de l'instant présent. Et puis, dans l'espace vertigineux de ses pensées et ses souvenirs, Kristen eut une illumination. Je n'aurais jamais pu être une bonne mère, responsable, et tout.
Elle cessa de s'agiter inutilement, renifla un peu, sécha ses yeux et pinça ses lèvres. Je n'aurais jamais pu. Voilà quelque chose qui est hors de ma portée. Elle se sentit brutalement vidée, comme si l'organe sur lequel était collé le reste de ses espoirs avait été soudainement arraché de son corps. Et comme si, finalement, ce n'était pas si important.
Elle pointa sa baguette sur l'adolescente, se racla la gorge et prononça le plus distinctement possible la formule :
« Revigor. »
Elle fixa un coin d'horizon, lèvres serrées et cœur cadenassé.
Je suis complètement rouillée, mes excuses.
Kristen regarda autour d'elle comme une ahurie et se décida à porter Aelle pour l'allonger plus loin du bord. Elle souffla un grand coup et tâcha de retrouver son calme. Allez, ce n'est rien, ça arrive tout le temps, de s'évanouir, dans une école de magie ! Cela n'a rien à voir avec... c'est différent, tout va bien se passer... La situation était effectivement très différente de ce qui s'était passé avec Owen, mais il y avait tout de même des ressemblances qui ne manquaient pas de faire remonter les pires souvenirs de Kristen. Et puis, c'était Aelle. Elle n'était pas sa fille comme Owen était son fils, bien sûr, mais... Vous voyez. Il y avait un peu de ça. Il n'était donc pas évident de retrouver son calme. Kristen tâtait le sol à la recherche d'on-ne-sait-quoi, son esprit flottant à des années-lumière de l'instant présent. Et puis, dans l'espace vertigineux de ses pensées et ses souvenirs, Kristen eut une illumination. Je n'aurais jamais pu être une bonne mère, responsable, et tout.
Elle cessa de s'agiter inutilement, renifla un peu, sécha ses yeux et pinça ses lèvres. Je n'aurais jamais pu. Voilà quelque chose qui est hors de ma portée. Elle se sentit brutalement vidée, comme si l'organe sur lequel était collé le reste de ses espoirs avait été soudainement arraché de son corps. Et comme si, finalement, ce n'était pas si important.
Elle pointa sa baguette sur l'adolescente, se racla la gorge et prononça le plus distinctement possible la formule :
« Revigor. »
Elle fixa un coin d'horizon, lèvres serrées et cœur cadenassé.
Je suis complètement rouillée, mes excuses.
Implosion, explosion
Un immense froid m’envahit.
*Non*.
Il ne m’envahit pas. Il est seulement là, partout dans mon corps. Et si je le ressens aussi fort et aussi douloureusement c’est parce qu’une légère chaleur, très discrète et très diffuse, se répand lentement dans mes membres. Ce n’est pas une chaleur naturelle, cela ne vient pas de moi mais qu’importe. J’ai l’impression de revenir à la vie après des années d’obscurité. Que fais-je ? Où suis-je ? Qu’est-il arrivé ? Qui suis-je ? Tant de questions sans réponse. Je suis là. Le sol est dur. Mes membres sont froid malgré la chaleur qui me picote. Une couverture sombre m’entoure ; la nuit sans aucun doute. Je n’ai aucune idée de ce que je fais là, aucun souvenir de ce qu’il m’est arrivé et surtout j’ai la conviction qu’il ne vaut mieux pas me souvenir de tout cela. J’aimerais rester là, dans ma semi-obscurité, coincée avec mes membres qui se réveillent doucement de leur lente agonie. Ne pas bouger parce que mes légers tremblements m’indiquent déjà qu’un mouvement plus vivace m’arracherait des cris de douleur. Rester là, seulement là, et ne plus me rappeler que…
Loewy.
Ce n’est pas exactement le premier souvenir à me revenir, non. Le tout premier, c’est la vision de l’horizon juste avant que je ne ferme les yeux. Un bel horizon qui me promettait de jolies choses. « Tu vas le faire, parce que c’est ce que tu veux faire ». L’horizon m’a semble-t-il menti puisque la seconde chose à me revenir, chose qui est intrinsèquement liée à Loewy, c’est le fait que j’ai bel et bien échoué. Ridiculement échoué. Je ne sais plus très bien comment ni pourquoi, c’est trop brouillon là-dedans, dans ma tête. Mes pensées sont comme des nuages : elles glissent dans le ciel qu’est ma conscience et disparaissent au loin, sans persister, sans s’imposer. Je n’arrive pas à les accrocher. Alors j’essaie de retenir la seule chose qui persiste dans ma tête. Loewy. Elle est au coeur de tout. Quand je la visualise, je vois mon échec, je vois ma douleur, je vois ma vieille colère. C’est comme tirer le fil d’une pelote de laine. Je tire et tout le reste suit. Loewy est mon fil, je tire, je tire encore et encore et avec elle coule ma vie : le château, les cours du matin, ma joie de l’avoir trouvée devant ma salle de classe, la leçon qu’elle a tentée de m’inculquer… Tout le reste me revient peu à peu. Moi, ma vie, mes émotions, mes ambitions, tout ce qui fait que je suis moi.
Je suis bien moi, ça y est. J’ai conscience que ce n’est pas la nuit qui m’entoure, seulement la toile obscure de mes paupières.
J’ouvre les yeux sur le ciel d’Écosse.
Je suis bien moi, ça y est, et je déteste cela. Je déteste cette sensation de faiblesse qui me cloue au sol. Je déteste cet effroi qui m’enferme dans mon silence. Je déteste la honte qui m’écrase la gorge de sa poigne violente. Je déteste découvrir à l’orée de mon regard la forme distendue et floue d’une Kristen Loewy. Elle se détache contre le ciel brillant. Sombre silhouette étrangement abattue. Abattue par le désespoir, certainement. Par la honte. Par la déception. Je ne sais que trop bien combien la déception peut nous détruire. Elle s’installe en nous, elle fait son nid dans notre coeur et nous avons beau tout faire pour l’ignorer elle commence peu à peu à nous grignoter de l’intérieur. La déception est un ver qui se repaît de nos vains espoirs. Et un jour, elle finit par prendre tellement de place en nous que nous ne pouvons plus l’ignorer. Alors commencent les choses sérieuses. La hargne, la colère, la rancœur. Ai-je réellement envie de regarder Loewy pourrir dans la rancœur ? Ai-je envie de la voir me détester peu à peu parce qu’elle finira par se rendre compte que tout ce qu’elle espérait de moi a toujours été vain ; elle a échouée autant que moi, aujourd’hui, sauf que c’est évidemment moi qui en souffre le plus.
Plutôt crever que de la laisser me détester, putain.
M’enfuir, le plus vite possible. M’éloigner d’elle pour ne pas la voir se transformer. Je dois m’en aller, c’est une nécessité, un besoin. Peu importe que la douleur s’éveille partout dans mon corps, peu importe que ma peau me brûle et que mon esprit soit en lambeau, que mes souvenirs jouent au yoyo avec moi, peu importe que je ne sache pas exactement si je suis ici ou là, que je ne comprenne pas ce qui m’est arrivé, ce par quoi je suis passée. Peu importe. Je sais seulement que Loewy est là, bien solide, elle, bien palpable, elle est là et je dois m’en éloigner avant qu’elle décide de le faire.
Au prix d’un effort incommensurable je parviens à bouger le bout de mes doigts. Après les doigts viennent les mains, les bras, puis le visage que je tourne vers elle, puis le buste qui se soulève comme celui d’un mourant en quête de son dernier souffle. Loewy envahit mon horizon tout entier. De son visage dévasté à ses doigts crispés sur le bois de sa baguette. J’observe la peine qui triture ses traits — elle naît de sa déception, tous les signes sont là : les yeux rouges, les traits tirés, la ligne maladroite de ses lèvres. Tout chez elle hurle qu’elle est en train de me détester. Je n’arrive pas à penser à autre chose. De toute façon je n’arrive pas à penser tout court. Tout glisse sur mon ciel. Bordel, pourquoi ai-je l’intime conviction que je me sentais bien mieux avant d’ouvrir les yeux ?
Je découvre avec bonheur que mes lèvres savent encore bouger. Je les laisse danser sans réussir à sortir à sortir le moindre son jusqu’à ce qu’enfin je parvienne à me souvenir comment parler.
« Si vous… »
Voix éraillée, pas plus puissante que le souffle d’un nouveau né. J’ai mal aux poumons, j’ai mal dans le corps entier. Et j’ai tellement mal à ma vie. Comment puis-je seulement accepter de vivre après un tel échec ? Je me déteste.
« Si vous… » On inspire, on expire. Je bats des paupières pour éloigner les brumes de l’inconscience. « Si vous… m’abandonnez… j’vous… »
J’ai l’impression que le moindre effort pourrait me casser en deux. Je n’ai jamais ressenti telle fatigue, même les quelques fois, très rares je dois dire, où j’ai poussé trop fort, bien trop fort sur ma magie lors de mes entraînements. Jamais je n’ai senti mon corps me tirailler de la sorte, jamais je n’ai senti mon âme hurler comme cela ; mon âme ou mon esprit ou mon coeur ou mon tourbillon de vie, qu’en sais-je ? Quelque chose à l’intérieur de moi me crie un manque, un vide. Je mets tout cela sur le compte de la déception. Pas celle de Loewy, non, celle-ci je ne l’accepte pas. Sur le compte de ma propre déception. Je ne crois pas m’être autant détestée. Même après Charlie. Même après Thalia.
Finalement, je suis médiocre.
« … j’vous détesterais aussi. »
Ma voix s’affaisse sur elle-même, recroquevillée comme une pauvre enfant en proie au mal-être. La vérité c’est que c’est moi qui ai mal à mon être. Je me sens faible et j’ai peur de ne pas parvenir à retenir la femme. Elle pourrait tout à fait me ramener au château, me déposer dans un coin de l’infirmerie et disparaître à jamais. Elle me refuserait l’entrée à son bureau, déchirerait les lettres que je lui enverrais et alors c’est comme si je n’avais jamais existé. Ce serait simple pour elle de faire comme si je n’existais pas. Je me sens tellement faible que je ne peux pas lui expliquer par A plus B pourquoi elle ne doit pas m’abandonner par déception. Trop faible pour les discours que j’ai en tête.
De toute façon, mes discours ne sont pas des discours.
J’ai trop mal pour réfléchir.
Tout au plus sont-ce des suppliques.
restez, putain
Des parcelles de pensées et d’espoirs.
la prochaine fois je ferai mieux
Des mensonges que je lui servirais comme je me les sers à moi-même.
je vaux encore quelque chose
La vérité, c’est que j’ai complètement déraillé et que ça me manque de ne plus sentir la magie détruire peu à peu mon corps sous la caresse de mon intention, de mes émotions. J’avais l’impression de me sentir en vie, pour une fois. La vie réelle, celle qui chamboule et qui perturbe. Pas la vie qui écrase.
La vérité, c’est que je suis complètement épuisée et que je ne sais pas trop ce que je dois faire, là. Lutter pour me lever et bouger ou me laisser emporter ? Geindre sur le sol dans l’espoir que la grande femme sombre à l’orée de mon regard se baisse vers moi, inquiète à en pleurer, et qu’elle me dise combien elle a eu peur de me perdre ?
La vérité, c’est que je n’ai pas envie que tout recommence. Mes peurs, mes espoirs brisés, la folle course de la vie, du monde, de mes connaissances, de mes limites, des autres. C’est dur de lutter. Voilà, je n’ai pas envie de lutter. Ici, c’est comme si je pouvais me reposer, non ?
La vérité, c’est que j’ai eu la sensation de monter en pression comme une théière sur le feu durant tous ces derniers mois, que j’ai essayé d’exploser, sans réussite, et que je me sens coincée dans mon corps.
La vérité, c’est que je voudrais bien être capable de me rouler sur le côté pour accrocher Loewy de toutes mes forces pour être certaine qu’elle ne s’en aille pas. Parce que là, allongée comme je le suis par terre, le regard plongé dans le ciel, la douleur tenaillant mon corps, complètement vidée de ma magie et de ma confiance en moi, j’ai conscience d’avoir éperdument besoin de sa présence.
« J'ai échoué..., » murmuré-je laborieusement, la gorge nouée.
Je me déteste.
Mes excuses pour ce retard.
*Non*.
Il ne m’envahit pas. Il est seulement là, partout dans mon corps. Et si je le ressens aussi fort et aussi douloureusement c’est parce qu’une légère chaleur, très discrète et très diffuse, se répand lentement dans mes membres. Ce n’est pas une chaleur naturelle, cela ne vient pas de moi mais qu’importe. J’ai l’impression de revenir à la vie après des années d’obscurité. Que fais-je ? Où suis-je ? Qu’est-il arrivé ? Qui suis-je ? Tant de questions sans réponse. Je suis là. Le sol est dur. Mes membres sont froid malgré la chaleur qui me picote. Une couverture sombre m’entoure ; la nuit sans aucun doute. Je n’ai aucune idée de ce que je fais là, aucun souvenir de ce qu’il m’est arrivé et surtout j’ai la conviction qu’il ne vaut mieux pas me souvenir de tout cela. J’aimerais rester là, dans ma semi-obscurité, coincée avec mes membres qui se réveillent doucement de leur lente agonie. Ne pas bouger parce que mes légers tremblements m’indiquent déjà qu’un mouvement plus vivace m’arracherait des cris de douleur. Rester là, seulement là, et ne plus me rappeler que…
Loewy.
Ce n’est pas exactement le premier souvenir à me revenir, non. Le tout premier, c’est la vision de l’horizon juste avant que je ne ferme les yeux. Un bel horizon qui me promettait de jolies choses. « Tu vas le faire, parce que c’est ce que tu veux faire ». L’horizon m’a semble-t-il menti puisque la seconde chose à me revenir, chose qui est intrinsèquement liée à Loewy, c’est le fait que j’ai bel et bien échoué. Ridiculement échoué. Je ne sais plus très bien comment ni pourquoi, c’est trop brouillon là-dedans, dans ma tête. Mes pensées sont comme des nuages : elles glissent dans le ciel qu’est ma conscience et disparaissent au loin, sans persister, sans s’imposer. Je n’arrive pas à les accrocher. Alors j’essaie de retenir la seule chose qui persiste dans ma tête. Loewy. Elle est au coeur de tout. Quand je la visualise, je vois mon échec, je vois ma douleur, je vois ma vieille colère. C’est comme tirer le fil d’une pelote de laine. Je tire et tout le reste suit. Loewy est mon fil, je tire, je tire encore et encore et avec elle coule ma vie : le château, les cours du matin, ma joie de l’avoir trouvée devant ma salle de classe, la leçon qu’elle a tentée de m’inculquer… Tout le reste me revient peu à peu. Moi, ma vie, mes émotions, mes ambitions, tout ce qui fait que je suis moi.
Je suis bien moi, ça y est. J’ai conscience que ce n’est pas la nuit qui m’entoure, seulement la toile obscure de mes paupières.
J’ouvre les yeux sur le ciel d’Écosse.
Je suis bien moi, ça y est, et je déteste cela. Je déteste cette sensation de faiblesse qui me cloue au sol. Je déteste cet effroi qui m’enferme dans mon silence. Je déteste la honte qui m’écrase la gorge de sa poigne violente. Je déteste découvrir à l’orée de mon regard la forme distendue et floue d’une Kristen Loewy. Elle se détache contre le ciel brillant. Sombre silhouette étrangement abattue. Abattue par le désespoir, certainement. Par la honte. Par la déception. Je ne sais que trop bien combien la déception peut nous détruire. Elle s’installe en nous, elle fait son nid dans notre coeur et nous avons beau tout faire pour l’ignorer elle commence peu à peu à nous grignoter de l’intérieur. La déception est un ver qui se repaît de nos vains espoirs. Et un jour, elle finit par prendre tellement de place en nous que nous ne pouvons plus l’ignorer. Alors commencent les choses sérieuses. La hargne, la colère, la rancœur. Ai-je réellement envie de regarder Loewy pourrir dans la rancœur ? Ai-je envie de la voir me détester peu à peu parce qu’elle finira par se rendre compte que tout ce qu’elle espérait de moi a toujours été vain ; elle a échouée autant que moi, aujourd’hui, sauf que c’est évidemment moi qui en souffre le plus.
Plutôt crever que de la laisser me détester, putain.
M’enfuir, le plus vite possible. M’éloigner d’elle pour ne pas la voir se transformer. Je dois m’en aller, c’est une nécessité, un besoin. Peu importe que la douleur s’éveille partout dans mon corps, peu importe que ma peau me brûle et que mon esprit soit en lambeau, que mes souvenirs jouent au yoyo avec moi, peu importe que je ne sache pas exactement si je suis ici ou là, que je ne comprenne pas ce qui m’est arrivé, ce par quoi je suis passée. Peu importe. Je sais seulement que Loewy est là, bien solide, elle, bien palpable, elle est là et je dois m’en éloigner avant qu’elle décide de le faire.
Au prix d’un effort incommensurable je parviens à bouger le bout de mes doigts. Après les doigts viennent les mains, les bras, puis le visage que je tourne vers elle, puis le buste qui se soulève comme celui d’un mourant en quête de son dernier souffle. Loewy envahit mon horizon tout entier. De son visage dévasté à ses doigts crispés sur le bois de sa baguette. J’observe la peine qui triture ses traits — elle naît de sa déception, tous les signes sont là : les yeux rouges, les traits tirés, la ligne maladroite de ses lèvres. Tout chez elle hurle qu’elle est en train de me détester. Je n’arrive pas à penser à autre chose. De toute façon je n’arrive pas à penser tout court. Tout glisse sur mon ciel. Bordel, pourquoi ai-je l’intime conviction que je me sentais bien mieux avant d’ouvrir les yeux ?
Je découvre avec bonheur que mes lèvres savent encore bouger. Je les laisse danser sans réussir à sortir à sortir le moindre son jusqu’à ce qu’enfin je parvienne à me souvenir comment parler.
« Si vous… »
Voix éraillée, pas plus puissante que le souffle d’un nouveau né. J’ai mal aux poumons, j’ai mal dans le corps entier. Et j’ai tellement mal à ma vie. Comment puis-je seulement accepter de vivre après un tel échec ? Je me déteste.
« Si vous… » On inspire, on expire. Je bats des paupières pour éloigner les brumes de l’inconscience. « Si vous… m’abandonnez… j’vous… »
J’ai l’impression que le moindre effort pourrait me casser en deux. Je n’ai jamais ressenti telle fatigue, même les quelques fois, très rares je dois dire, où j’ai poussé trop fort, bien trop fort sur ma magie lors de mes entraînements. Jamais je n’ai senti mon corps me tirailler de la sorte, jamais je n’ai senti mon âme hurler comme cela ; mon âme ou mon esprit ou mon coeur ou mon tourbillon de vie, qu’en sais-je ? Quelque chose à l’intérieur de moi me crie un manque, un vide. Je mets tout cela sur le compte de la déception. Pas celle de Loewy, non, celle-ci je ne l’accepte pas. Sur le compte de ma propre déception. Je ne crois pas m’être autant détestée. Même après Charlie. Même après Thalia.
Finalement, je suis médiocre.
« … j’vous détesterais aussi. »
Ma voix s’affaisse sur elle-même, recroquevillée comme une pauvre enfant en proie au mal-être. La vérité c’est que c’est moi qui ai mal à mon être. Je me sens faible et j’ai peur de ne pas parvenir à retenir la femme. Elle pourrait tout à fait me ramener au château, me déposer dans un coin de l’infirmerie et disparaître à jamais. Elle me refuserait l’entrée à son bureau, déchirerait les lettres que je lui enverrais et alors c’est comme si je n’avais jamais existé. Ce serait simple pour elle de faire comme si je n’existais pas. Je me sens tellement faible que je ne peux pas lui expliquer par A plus B pourquoi elle ne doit pas m’abandonner par déception. Trop faible pour les discours que j’ai en tête.
De toute façon, mes discours ne sont pas des discours.
J’ai trop mal pour réfléchir.
Tout au plus sont-ce des suppliques.
restez, putain
Des parcelles de pensées et d’espoirs.
la prochaine fois je ferai mieux
Des mensonges que je lui servirais comme je me les sers à moi-même.
je vaux encore quelque chose
La vérité, c’est que j’ai complètement déraillé et que ça me manque de ne plus sentir la magie détruire peu à peu mon corps sous la caresse de mon intention, de mes émotions. J’avais l’impression de me sentir en vie, pour une fois. La vie réelle, celle qui chamboule et qui perturbe. Pas la vie qui écrase.
La vérité, c’est que je suis complètement épuisée et que je ne sais pas trop ce que je dois faire, là. Lutter pour me lever et bouger ou me laisser emporter ? Geindre sur le sol dans l’espoir que la grande femme sombre à l’orée de mon regard se baisse vers moi, inquiète à en pleurer, et qu’elle me dise combien elle a eu peur de me perdre ?
La vérité, c’est que je n’ai pas envie que tout recommence. Mes peurs, mes espoirs brisés, la folle course de la vie, du monde, de mes connaissances, de mes limites, des autres. C’est dur de lutter. Voilà, je n’ai pas envie de lutter. Ici, c’est comme si je pouvais me reposer, non ?
La vérité, c’est que j’ai eu la sensation de monter en pression comme une théière sur le feu durant tous ces derniers mois, que j’ai essayé d’exploser, sans réussite, et que je me sens coincée dans mon corps.
La vérité, c’est que je voudrais bien être capable de me rouler sur le côté pour accrocher Loewy de toutes mes forces pour être certaine qu’elle ne s’en aille pas. Parce que là, allongée comme je le suis par terre, le regard plongé dans le ciel, la douleur tenaillant mon corps, complètement vidée de ma magie et de ma confiance en moi, j’ai conscience d’avoir éperdument besoin de sa présence.
« J'ai échoué..., » murmuré-je laborieusement, la gorge nouée.
Je me déteste.
Mes excuses pour ce retard.