Dans les îles RPG++

Inis Mòr, été 2046



Après ces semaines de doutes durant lesquelles Deryn avait fini par se résoudre à rester à Poudlard pour l'été, la fillette avait débarquée à la gare de Londres le sourire aux lèvres malgré la confiscation de sa baguette mais le ventre noué. Qui serait là pour elle ? Donovan et Tamara étaient en vacances pour tout le mois et qui d'autre se souciait d'elle. Voir Audran sur le quai de la gare avait à la fois soulagée l'adolescente et accentué ses pensées sombres. Ses parents ne voulaient plus la voir. Leur absence, ce jour-là encore en disait long. Ils n'étaient plus ses parents. Son frère avait bien sûr essayer de relativiser les choses le long de la longue route qui les avait menés, par monts et par flots, jusqu'à la petite maison de pierre de leur grand-père mais Deryn en était définitivement persuadée ; ses parents faisaient partie des moldus stupides de ce monde, effrayés par leur propre fille de treize ans... enfin, treize ans et demi.

Cela dit, retrouver Inis Mòr l'enchantait et elle n'allait pas se plaindre d'être là pour les vacances, bien au contraire. Le vieux et sa petite fille avait vite retrouvé le rythme de l'an passé. Le matin ils se levaient de bonne heure, se préparaient et partaient au petit trot pour accueillir la première vague de touristes à l'embarquadaire. Ils trimbalaient les visiteurs sur l'île avant de rentrer manger pour midi. Souvent, c'est le vieux Edern qui passait au fourneau pendant que Deryn s'occupait de la carriole et surtout des moutons et des chevaux. Oui, DES chevaux, car cette année, en plus de la vieille Kira, le fringant Argan avait rejoint l'écurie du vieux. Deryn était absolument ravie de retrouver son poney même si son retour en scelle avait été quelques peu douloureux du fait des longs mois sans pratiquer en Écosse. Il faut dire que les élèves étaient rarement invités à monter à dos de sombrals. Probablement une expérience inoubliable pourtant même si l'assise devait être un peu osseuse.

L'après-midi, les activités dépendaient de la météo et de la motivation des deux iliens. S'ils reprenaient parfois le chemin du bourg, Edern partait rarement jouer les guides touristiques. Ils prenait soit le large en mer avec un autre pêcheur retraité du coin rapportant de bons ingrédients pour le repas du soir, soit restait à quai, jetant l'ancre au comptoir du pub. Ces jours-là, Deryn prenait les rênes avec satisfaction, ravie de jouer la grande et en profitait pour remplir peu à peu son portefeuille.

Les jours où le vieil irlandais préférait rester se reposer, Deryn allait monter à cheval. Elle comptait bien se transformer en indienne d'ici la fin de l'été et travaillait à cru sur son fidèle destrier : figures dans l'enclos, courses folles dans les champs ou balade à travers l'île, caracolant sur les grèves sous les cris rageurs des goélands et des mouettes apeurés par l'arrivée de la brune et de sa folle monture argentée.

Le soir enfin, quand elle ne s'écroulait pas dans son lit sous la fatigue, Deryn prenait plaisir à jouer aux dames avec son redoutable aïeul. Elle gagnait rarement mais s'amusait toujours à essayer de déjouer ses pièges, à résister le plus longtemps possible. Parfois, chacun prenait son livre ou son travail de patience ; dessin, démélage de filet, graissage des cuirs, tressage de cordes, cardage de laine... il y avait toujours à faire. Quand son grand-père se couchait tôt, Deryn en profitait pour s'éclipser discrètement. Elle quittait la masure et partait jouer les équilibristes sur les murets de pierres sèches. Elle se postait parfois sur un rocher et dessinait les oiseaux dans les lumières rasantes du soir, toujours avide de parfaire ses connaissances dans le domaine ornothologique et profitant de l'été pour croquer les oiseaux marins invisibles à Poudlard. Elle n'osait pas, seule, trop s'éloigner ni même utiliser à découvert ses billes runiques mais elle attendait avec empressement la mi-juillet qui annoncerait l'arrivée sur l'île de Chems. Avec son camarade, nul doute qu'ils pourraient d'avantage explorer les lieux et pourquoi pas pousser à vélo jusqu'au pub où son grand-père acceptait maintenant de la conduire certains soirs pour des soirées de musique et de danse endiablées.

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Chez Joe Watty's, voilà où le Vieux Murphy emmenait sa petite fille ce soir là. Ils avaient hésité sur le mode de transport et si Deryn piaffait comme une jeune pouliche impatiente de galoper, c'est les bicyclettes qui étaient finalement de sortie. Dans le fond, c'était plus prudent. Edern se connaissait, prendre le volant après une soirée sur le seul pub de l'île, jour de concert, ce n'était pas sérieux. Il n'allait pas non plus laissé la pauvre Kira à l'attache toute la soirée, c'était exclu. La jument avait assez travaillé pour aujourd'hui, elle avait bien mérité son avoine et sa nuit au champ, sous les étoiles.

Deryn pédalait donc à vive allure sur les petites routes de l'île en compagnie de son grand-père. Les deux compères souriaient en imaginant chacun de leur côté le déroulement de la soirée à venir. Ils posèrent les vélos contre le mur de la ruelle. La chance ou plutôt la météo était de leur côté ce soir et c'était tant mieux. Les rires et les discussions envahissaient déjà la rue. La terrasse était bondée et certains mangeaient encore car le pub, en plus de son comptoir, était réputé pour ses "fish & chips" simples mais délicieux. Deryn et Edern avaient déjà mangé de leur côté. Ils venaient respectivement pour la musique et la Guiness.

En passant sous la pancarte Murphy's Irish Stout qui trônait au dessus de la porte, Deryn se retint de rire. Dire que pendant des années elle avait pensé que c'était un panneau spécialement pour son grand-père. A l'intérieur, le volume monta d'un cran. Edern entraina l'adolescente jusqu'au comptoir où ils jouèrent des coudes pour se faire une petite place. Avant même d'avoir pu commander, un vieil ami de la famille les avait rejoint et les deux vieux commençaient à discuter hameçons.

"Salut Jack ! Qu'est ce que tu veux boire Deryn ?"

En face d'eux, le mur lambrissé était couvert de bouteilles en tout genre. Outre la longue ligne de distributeur à whisky divers, les petites bouteilles en verre consignées de sans alcool recouvraient les étagères.

"Un jus de ci.... orange s'il te plaît."

Edern se mit soudain à rire et tendis le bras en montrant un billet pour attirer un serveur déjà débordé alors que la soirée ne faisait que commencer.

"C'est bien, tu n'oses pas encore me demander une bière."

Deryn rougit. Non, elle n'aurait pas osé pourtant un petit quelque chose au fond d'elle lui soufflait que son aïeul n'aurait pas forcément dit non. Il avait été sévère avec ses deux filles mais Deryn avait toutes les libertés ou presque quand elle venait ici. Il en avait toujours été ainsi même si la gamine plutôt gentille n'avait jamais cherché à profiter de la situation.

Une corde de violon chanta soudain. Les musiciens se mettaient en place sur la petite scène qui leur était destinée. Des sifflements et applaudissements impatients accompagnèrent l'accordéoniste qui commençait lui aussi à chauffer la salle. Deryn se retourna définitivement, captivée par la scène qui s'offrait à ses oreilles. Son sourire s'agrandit tandis que les flutes se mêlaient à l'orchestre rythmées par un bodhran puis deux. L'adolescente, perchée sur un haut tabouret du bar n'entendait plus les mots de son grand-père assis juste derrière elle. Ses pieds battaient la mesure sur la barre du siège et sa tête se mit à se balancer doucement. Tout était parfait.

Quand elle vit certains clients se mettre à danser, le souvenir de la leçon de danse avec Monsieur Lynch lui revint en mémoire. Ses yeux se posèrent sur les pieds qui commençaient déjà à claquer en rythme sur le plancher. Elle s'était entraînée depuis, régulièrement, profitant des heures où la salle de répétition était vide. Elle s'assura rapidement qu'elle connaissait les mouvements puis, sans crier gare, elle bondit de son siège et posa son verre à moitié plein sur le comptoir près de celui de son grand-père.

"Je vais danser !"

Elle se dirigea ensuite en sautillant vers le centre de la pièce. Naturellement, les clients avaient poussé les tables et resserré les chaises pour laisser de la place aux danseurs. La petite sorcière se plaça au bout d'une ligne de trois et compta les pas, attendant le moment opportun pour se lancer. Aussitôt elle sentit le rythme s'emparer d'elle. Son sourire s'étira tandis que ses pieds sautillaient à l'image de ceux de son voisin en écho au son du bodhran et des cordes derrière eux. Instant de pur bonheur, de rire et de sourire partagés, Deryn était aux anges.

La jeune fille dansa et chanta jusqu'à plus soif tandis que son grand-père buvait des verres jusqu'à être un peu trop fatigué pour marcher tout à fait droit. Quand le pub ferma ses portes, les deux compères reprirent donc en riant et zig-zaguant le chemin de la maison. Heureusement que les vélos connaissaient bien la route !

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C'était un lundi, un lundi parmi d'autres, déjà le cinquième que Deryn passait dans la petite maison de pierre de son grand-père mais aujourd'hui, il s'agissait malgré tout d'un lundi un peu différent. Aujourd'hui, ce n'est pas des touristes que les deux cochers allaient chercher au port mais les parents et le frère de Deryn. Grand-Père avait demandé de l'aide pour déménager sa chambre. Il fatiguait et ne voyait plus l'utilité de monter les escaliers dix fois par jour. L'ancienne salle à manger, inutilisée depuis bien longtemps car la petite table de la cuisine suffisait amplement aux vieux et à ses quelques rares invités, allait donc être vidée puis remplie d'un mobilier plus adapté et actuellement à l'étage.

Deryn appréhendait un peu l'arrivée de ses parents. Elle ne les avait pas vu depuis Noël mais n'était pas certaine de vouloir faire face à ceux qui l'avait, selon elle, abandonnée. Au moment des retrouvailles, la tension était palpable malgré les efforts de chacun pour trouver des sujets de discussions légers : souvenirs de bêtises, histoires de rencontres, soirées au pub et virées nocturnes, tout y était passé. Tout le monde avait apprécié d'arriver à la maison pour mettre la main à la pâte. Plus besoin de parler quand on travaille et qu'on sue.

En fin de journée, l'ambiance était nettement plus détendue. Chacun avait réussi à trouver une place qu'il s'agisse des meubles ou des O'Connors. Alors que le soleil commençait à baisser à l'horizon Edern annonça que tout était terminé et proposa de se retrouver dans la cuisine pour un repas bien mérité. La petite famille obtempéra et tout le monde commença à piocher avec plaisir dans le plat de charcuterie mis à disposition sur la table.

Deryn écoutait en silence. Elle avait bien échangé un peu avec ses parents dans la journée mais elle ne comprenait toujours pas leur comportement depuis deux ans. La distance qu'ils avaient mis entre elle et eux. Le refus de l'accueillir à la maison. L'absence de lettre. Le soutien à l'autre folle de Londres. Elle ne voulait pas blesser son grand-père et s'était promis de ne pas remuer le couteau dans la plaie aujourd'hui. Mieux valait donc rester la plus silencieuse possible.

Cependant, elle se devait de poser une question. On n'avait pas descendu, ni même toucher à l'armoire de grand-mère depuis le matin. L'adolescente qui avait craint qu'on aborde le sujet des billes lumineuses se demandait tout de même pourquoi cette armoire restait là-haut, pleine à craquer alors qu'on avait jeté à la poubelle des montagnes de vêtements considérés comme inutiles depuis ce matin. Quand l'occasion de présenta, elle sauta donc sur l'occasion.

"L'armoire de grand-mère, on ne la bouge pas ? Elle reste là-haut ?"

Un silence étrange suivit sa question et Deryn termina sa bouchée comme au ralenti alors que tous les regards étaient posés sur elle.

"De quoi tu parles Deryn ? "

C'est Edern qui le premier avait brisé le silence. Deryn elle, passait du visage des uns aux visages des autres avec les sourcils froncés. De quoi voulaient-ils qu'elle parle ? De la grande armoire qui se trouvait depuis toujours dans la chambre de grand-père. La grande armoire qui sentait bon la lavande tout comme sentait grand-mère. La grande armoire d'où elle avait sorti ses billes lumineuses il y a presque un an maintenant.

"Ben de l'armoire qui est dans le coin de ta chambre, sur le mur de droite, tout au fond, près de la porte de l'ancien bureau de grand-mère."

Elle avait dit ça en parlant doucement, appuyant bien chaque morceau de phrase comme si mieux articuler pouvait aider les autres à mieux visualiser la chose dont elle parlait. Comme si visualiser l'armoire était une chose compliquée ! Le regard ahuri de sa mère l'agaçait horriblement, les regards étranges qu'échangeait Audran et son père n'était pas plus rassurants. Edern lui, ne disait pas un mot. Les yeux du vieux se mirent à briller étrangement et Deryn se mordit la lèvre. Qu'avait-elle encore fait ?

"Ca suffit Deryn. Je ne sais pas à quoi tu joues mais ça n'a rien de drôle. Tu es je crois maintenant un peu grande pour continuer à fabuler sur des choses qui n'existent pas ailleurs que dans ton imagination. Quand tu avais cinq ans, ça allait mais tu en as bientôt quatorze. Il faut que tu arrêtes avec tes délires. Je sais que la disparition de maman t'a marquée à l'époque mais ça fait bientôt dix ans Deryn."

Bouche bée. Deryn était bouche bée devant le discours sec et froid de sa mère. Les autres membres de la maison la regardait avec un mélange de pitié et d'incompréhension. L'irlandaise posa son pain en tremblant de la tête au pieds.

"Mais enfin... l'armoire. Je... Elle... elle est dans la chambre, depuis toujours. Elle... Je... Je n'invente rien ça..."

"Ca suffit Deryn !"

Sa mère avait reposé violement son verre sur la table. L'ordre avait claqué mais la voix montait étrangement dans les aigües. Nessa craquait et tout à coup, Deryn perdit pied elle aussi. C'était à elle de hurler et de s'énerver pas à cette mère absente depuis trop longtemps. Alors, l'adolescente se leva tout à coup de sa chaise.

"Non ! Non ça ne suffit pas ! Je ne suis pas folle ! C'est toi ! Toi qui es complètement flippée et qui te caches depuis des mois ! Toi qui as peur de tout même de moi ! Il y a une armoire là-haut et arrêtez de me dire que je suis folle !"

La main de son grand-père fut soudain sur son bras et Deryn se tourna vers lui.

"Il n'y a pas d'armoire Deryn."

Alors elle était folle, complètement folle. Lui ne pouvait pas lui mentir. Pas lui, c'était impossible.

"Je suis pas folle."

Des larmes se mirent à couler sur ses joues sans qu'elle ne puisse les arrêter et tout à coup, sans prévenir, elle partit en courant. Elle quitta la pièce en trombe et se jeta dans les escaliers. Derrière elle, elle entendait des pas et Audran, sa voix qui l'appelait. Qu'il aille au diable lui aussi ! Elle ouvrit d'un grand coup sec la porte de la chambre désormais vide ou presque. Une grande armoire se tenait dans le coin au fond, à côté d'une jolie porte en bois clair. Dans son dos, les pas approchaient. L'adolescente ne se retourna pas et marcha d'un pas résolu vers sa cible. Alors que son frère passait l'embrasure de la porte, Deryn posa sa main sur la poignée du meuble et l'ouvrit en grand, laissant l'odeur de lavande s'échapper dans la pièce. De rage, elle ouvrit la deuxième porte de l'armoire et se saisit du premier tissus qui lui tomba sous la main. Elle l'attrapa et le lança dans la pièce en hurlant.

"Et ça c'est pas une armoire peut-être ? C'est pas des vêtements de grand-mère non plus ?"

Elle en attrapa un deuxième, puis un troisième et les lança comme les précédents sur le parquet. Un quatrième, un cinquième et un autre... et soudain elle s'arrêta. Dans sa main, se trouvait un chapeau. Un chapeau avec une forme qu'elle connaissait bien. Un chapeau comme ceux qu'elle portait à l'école pour les grands jours. A l'entrée de la pièce, toute la famille était silencieuse. Tous voyaient maintenant le meuble et son contenu déjà en partie sur le sol. Deryn elle tremblait de la tête au pied. Les liens se faisaient soudain : les billes lumineuses, ce chapeau de sorcière, les robes noires qu'elle venait de jeter au sol...

"Pourquoi ! Pourquoi personne ne me l'a dit ! Pourquoi !

De toute évidence personne n'avait de réponse et alors qu'ils se dirigeaient vers elle, elle sortit en courant de la pièce, bousculant sa mère au passage. La seule qui n'aurait pas la force de l'arrêter. Elle dévala l'escalier, attrapa son sac dans l'entrée et sortit en courant. Elle avait besoin de prendre l'air, de courir et de hurler...

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