Implosion, explosion
Kristen ne put s'empêcher de regarder Aelle avec un air dur. En tout cas, c'est ainsi qu'elle devait le ressentir : en vérité, ce n'était pas de la dureté, mais une profonde apathie née de l'épuisement, du désespoir et de la résignation. Son visage creux était lisse, les muscles de ses joues totalement détendus, ses paupières presque tombantes.
« Oui. »
Ce fut le seul mot qui put s'échapper de sa bouche. Oui, Aelle avait échoué, c'était un fait. Tout aurait été tellement plus simple si elle avait pu s'en sortir à la perfection, tout gérer, faire une démonstration exceptionnelle ! Kristen s'aperçut trop tard que ses exigences étaient trop hautes. N'était-ce pas une erreur de jugement de sa part, aussi ? De toute façon, tout cela n'était qu'une vaste blague, une erreur depuis le début - il s'agissait d'une relation qui n'avait même pas lieu d'être. Si elle s'en était tenue à son rôle, pur et simple, rien de tout cela ne serait arrivé.
Toujours à hauteur de la jeune fille, elle reporta son regard sur l'horizon. Ce grand vide était plus facile à regarder.
« Moi aussi. »
Elle se releva et ajouta pour elle-même, dans un souffle :
« Encore, et en beauté. »
Les mains fourrées dans les poches, yeux fermés, elle se laissa bercer par le vent. S'il poussait assez fort, il pourrait peut-être l'emmener jusqu'au bord. Et après le bord... ce serait comme cette fois, à Rye, où elle s'était laissée tomber. Elle avait alors ressenti la grisante urgence d'un choix capital, une sorte de piqûre de rappel de la vie. C'était bien, à l'époque. C'était avant que tout ne parte en vrille ; avant Baldur.
Et puis, elle rouvrit les yeux. Elle s'efforçait de penser, d'être rationnelle, accueillant son apathie comme une chance de prendre une bonne décision, pour une fois. Eh bien, voilà. On aura essayé, et cela ne fonctionne pas. Tant pis.
Tant pis ? Elle se tourna vers Aelle.
« C'est un choix difficile, annonça-t-elle. Je dois prendre une décision. »
Quelque chose lui chatouilla la joue. Mécaniquement, elle l'ôta du dos de l'index et se rendit vite compte que son doigt était mouillé. Quelle stupéfaction : ainsi, ses yeux n'étaient toujours pas secs ?
« Oui, je veux partir. Parce que je suis égoïste, dans le fond, je veux partir maintenant. T'emmener à l'infirmerie, inventer un prétexte quelconque, et arrêter... arrêter tout ça, dit-elle en agitant vaguement sa main. »
Elle baissa la tête et expira, gênée de laisser entrevoir une once de ses sentiments à cet instant : elle aurait voulu rester digne jusqu'au bout. Même si, évidemment, il était déjà beaucoup trop tard pour cela.
« C'est trop. Je ne sais pas si j'ai besoin de ça en plus de tout le reste. Te voir dans cet état, c'était... J'ai échoué, Aelle. Ça, ton état, c'était la preuve que je ne réussis pas à mieux faire. Que je m'y prends toujours mal, que je suis un danger pour les autres, que je suis profondément néfaste. Je me dis que c'était même idiot de vouloir essayer, c'est complètement... C'était déplacé de ma part. Complètement inapproprié. »
Elle balança sa tête en arrière et leva les yeux au ciel pour retenir une larme de couler : ça aussi, c'était déplacé. Elle se racla la gorge et ajouta :
« Et donc... si j'étais raisonnable, nous serions déjà à Poudlard. Mais... je suis têtue, déraisonnable et je refuse l'échec. J'en mourrai certainement, mais en attendant... »
Kristen tâcha de sécher ses yeux au vent et prit son air le plus honorable.
« N'échoue pas, la prochaine fois. Ne me fais jamais revivre ça. »
En son for intérieur, elle était persuadée de prendre la mauvaise décision. Ce n'était pas la réponse logique à un tel événement. Et pourtant, c'était exactement ce qu'elle avait voulu dire. Elle ne se l'expliquait pas - peut-être lui restait-il un peu d'espoir, au fond. Juste assez pour essayer de se sauver une dernière fois.
« Oui. »
Ce fut le seul mot qui put s'échapper de sa bouche. Oui, Aelle avait échoué, c'était un fait. Tout aurait été tellement plus simple si elle avait pu s'en sortir à la perfection, tout gérer, faire une démonstration exceptionnelle ! Kristen s'aperçut trop tard que ses exigences étaient trop hautes. N'était-ce pas une erreur de jugement de sa part, aussi ? De toute façon, tout cela n'était qu'une vaste blague, une erreur depuis le début - il s'agissait d'une relation qui n'avait même pas lieu d'être. Si elle s'en était tenue à son rôle, pur et simple, rien de tout cela ne serait arrivé.
Toujours à hauteur de la jeune fille, elle reporta son regard sur l'horizon. Ce grand vide était plus facile à regarder.
« Moi aussi. »
Elle se releva et ajouta pour elle-même, dans un souffle :
« Encore, et en beauté. »
Les mains fourrées dans les poches, yeux fermés, elle se laissa bercer par le vent. S'il poussait assez fort, il pourrait peut-être l'emmener jusqu'au bord. Et après le bord... ce serait comme cette fois, à Rye, où elle s'était laissée tomber. Elle avait alors ressenti la grisante urgence d'un choix capital, une sorte de piqûre de rappel de la vie. C'était bien, à l'époque. C'était avant que tout ne parte en vrille ; avant Baldur.
Et puis, elle rouvrit les yeux. Elle s'efforçait de penser, d'être rationnelle, accueillant son apathie comme une chance de prendre une bonne décision, pour une fois. Eh bien, voilà. On aura essayé, et cela ne fonctionne pas. Tant pis.
Tant pis ? Elle se tourna vers Aelle.
« C'est un choix difficile, annonça-t-elle. Je dois prendre une décision. »
Quelque chose lui chatouilla la joue. Mécaniquement, elle l'ôta du dos de l'index et se rendit vite compte que son doigt était mouillé. Quelle stupéfaction : ainsi, ses yeux n'étaient toujours pas secs ?
« Oui, je veux partir. Parce que je suis égoïste, dans le fond, je veux partir maintenant. T'emmener à l'infirmerie, inventer un prétexte quelconque, et arrêter... arrêter tout ça, dit-elle en agitant vaguement sa main. »
Elle baissa la tête et expira, gênée de laisser entrevoir une once de ses sentiments à cet instant : elle aurait voulu rester digne jusqu'au bout. Même si, évidemment, il était déjà beaucoup trop tard pour cela.
« C'est trop. Je ne sais pas si j'ai besoin de ça en plus de tout le reste. Te voir dans cet état, c'était... J'ai échoué, Aelle. Ça, ton état, c'était la preuve que je ne réussis pas à mieux faire. Que je m'y prends toujours mal, que je suis un danger pour les autres, que je suis profondément néfaste. Je me dis que c'était même idiot de vouloir essayer, c'est complètement... C'était déplacé de ma part. Complètement inapproprié. »
Elle balança sa tête en arrière et leva les yeux au ciel pour retenir une larme de couler : ça aussi, c'était déplacé. Elle se racla la gorge et ajouta :
« Et donc... si j'étais raisonnable, nous serions déjà à Poudlard. Mais... je suis têtue, déraisonnable et je refuse l'échec. J'en mourrai certainement, mais en attendant... »
Kristen tâcha de sécher ses yeux au vent et prit son air le plus honorable.
« N'échoue pas, la prochaine fois. Ne me fais jamais revivre ça. »
En son for intérieur, elle était persuadée de prendre la mauvaise décision. Ce n'était pas la réponse logique à un tel événement. Et pourtant, c'était exactement ce qu'elle avait voulu dire. Elle ne se l'expliquait pas - peut-être lui restait-il un peu d'espoir, au fond. Juste assez pour essayer de se sauver une dernière fois.
Implosion, explosion
Elle est dans ma tête. Ce qui s’échappe de sa bouche est le reflet exact de ce qui a résonné dans mon crâne ; elle verbalise mes craintes les plus folles. Ma gorge se noue, mon corps se crispe entièrement. J’ai mal. Ma peau est tiraillée, j’ai l’impression d’être un vieux torchon que l’on essore. On me tord, on me tord mais plus rien ne sort de moi et mon corps hurle, se languit ; laissez-moi en paix, dit-il. Personne ne l’entend et moi je souffre tandis que Loewy énonce la seule chose qui me donne encore l’horrible impression d’être en vie. « Oui, je veux partir ». La seule chose qui me fait réellement ressentir quelque chose depuis que j’ai quitté le fleuve de la vie ; celui qui me bousillait et que l’on nomme magie. La peur est un monstre étrange qui me serre la gorge et qui alourdit mon esprit. Malgré la douleur, je ne détourne pas les yeux. Je ne dois pas la quitter du regard, qui sait si elle ne disparaîtra pas soudainement ?
« Je ne sais pas si j'ai besoin de ça en plus de tout le reste. »
Putain, je n’ai jamais ressenti aussi fort cette impression d’être de trop, de n’être qu’un obstacle, un vieil objet encombrant dont on espère se débarrasser au détour d’un couloir ; ou d’une forêt. Je suis l’encombrant de Kristen Loewy, cette ombre qui lui pèse, ce poids qu’elle porte sans ne s’avoir qu’en faire, qui l’entrave, qui la gêne, qui la dérange. Et au fond, ça lui plait bien même si elle en souffre. Peut-être qu’elle aime souffrir. Parce qu’après tout, c’est elle qui est venue me chercher, c’est elle qui a quémandé ma présence. Pas par obligation. Loewy n’agit pas parce qu’elle est forcée de le faire mais parce qu’elle veut le faire. Elle a voulu ma présence, elle m’a voulu près d’elle — malgré toute la douleur, toute la pression, tous les doutes, toutes les désagréables émotions que cela lui apporte.
Un ricanement étouffé me bouscule, je m’arrache à la vision de cette sombre femme qui se détache sur l’horizon pour lever mes yeux bordés de larmes vers le ciel. Je bats rapidement des paupières dans l’espoir de les faire disparaître. Je suis peut-être incapable de m’horrifier de ce que je ressens, mais je peux encore contrôler ce qui coule ou non sur mes joues.
Le regard braqué sur le ciel, j’essaie de respirer. Mes émotions entravent mon souffle. Cette femme m’est complètement néfaste, elle a raison. Elle a raison. Et sans doute lui suis-je néfaste également. Si j’en avais la force, je coulerais mon regard vers elle, la forcerait à me regarder et je lui dirais sincèrement tout ce que je pense.
J’en ai assez que vous parliez. Taisez-vous, s’il-vous-plait. Arrêtez de vous plaindre, arrêtez de vous qualifier de néfaste, arrêtez d’avoir peur que j’échoue, arrêtez de penser. Bordel, ne pouvons-nous pas arrêter de penser, vous comme moi ? Vous persistez à vouloir mettre des mots sur tout ça, me forcez à verbaliser notre relation alors que tout pourrait être tellement plus simple. Si seulement nous ne parlions pas. Contentons-nous d’être. Vous êtes néfaste, je suis néfaste. J’ai besoin de vous et vous… Vous avez besoin de moi ? la supplierais-je certainement. ...vous avez aussi besoin de moi. Arrêtons d’être raisonnable. Arrêtons d’avoir peur et… Et…
J’aimerais lui dire.
Taisez-vous.
Lui ordonner.
Arrêtez de parler !
La supplier.
Cessez d’avoir peur de faire pire.
Lui expliquer.
On se fiche du reste, on se fiche du passé. N’importe que le présent. Ne songeons pas aux conséquences ! Au pire on crèvera et alors ? Mieux vaux crever passionnées que vivre frustrées, non ?
Ses derniers mots me coulent dessus. Je me redresse laborieusement, dans le silence le plus total, jusqu’à pouvoir poser mes bras sur mes genoux et laisser pendre ma tête vers le bas. La conclusion devrait certainement me réjouir. Kristen Loewy accepte de ne pas être raisonnable, elle a même conscience que cela pourrait lui être fatal. Je ne suis pas surprise, je crois qu’une fois passée la peur, la grande peur qui bousille et qui me tord les tripes, j’ai pris conscience que je la connaissais déjà, cette femme. Je connais sa peur, celle qui veut lui imposer de me repousser. Mais je connais aussi sa motivation, ses espoirs ; ceux qui la font rester. Je sais qu’elle est tiraillée. Je crois que je la comprends. Et je crois que j’accepte, pour la toute première fois, que si aujourd’hui elle est encore là malgré mon échec, cela signifie qu’elle sera encore là demain, quoi qu’il arrive. Cette certitude me drape comme une cape. J’ouvre les yeux et observe le sol poussiéreux sur lequel je suis assise. À l’orée de mon regard, je vois son ombre anguleuse.
Je hoche vaguement la tête, non sans exprimer une grimace douloureuse. Chaque centimètre carré de peau me fait mal, hurle son mal-être, me brûle et me déteste. Ouais, mon corps doit me détester pour me faire aussi mal. Je suis tellement crevée que je pourrais acquiescer à tout. Elle pourrait me gueuler dessus que je dirais rien. M’abandonner que je ne la suivrais pas. Me serrer contre elle que je ne résisterais pas. Me balancer dans le vide que je n’en souffrirais pas — là, je trouverais sans doute la force d’esquisser un sourire.
Et se cristalise dans mon corps la détermination qui va de paire avec l’ordre qu’elle vient de me donner. Je n’échouerai pas. Ma tête dodeline de haut en bas, en assentiment. Oui, j’ai bien compris. Je n’ai pas le droit à l’erreur. Pas parce que l’erreur pourrait m’être fatal mais parce que c’est ainsi. Parce que je n’ai pas le droit d’échouer. Parce que sa phrase sonne comme une sentence. Parce que si j’échoue, si je la pousse trop… Elle finira victime de sa propre peur. Je ferme les yeux, me cache derrière le temple de mes paupières. Je n’ai pas la force de tenir Loewy loin de ses propres craintes, pas la force. Je lutte déjà contre les miennes. Alors… Oui, si vous voulez, je réussirai pour que vous ne vous fassiez pas avaler par la peur d'être pire que ce que vous avez été.
Et vous, combien de fois me ferez-vous revivre la peur de votre départ ?
Je suis résignée.
« Moi aussi j'suis têtue. »
Ma voix se craquelle et se délite. Je m’en fiche.
« Et néfaste. »
Un étrange sourire étire mes lèvres et creuse mes joues. Je redresse enfin la tête pour la regarder, cette femme dont le profil m’est désormais si familier. Une femme, bien plus âgée que moi, qui a déjà vécu toute une vie et plus encore, expérimentée à tous les niveaux, qui a plus souffert, aimé, détesté que moi avec mes seize années. Une directrice qui dirige l’école dont je suis élève, qui est détestée d’une bonne partie de la population et admirée par l’autre. Elle est insupportable, dure et parfois méchante, l’étau de son coeur cache une âme sombre qui sait détester et tirailler, elle peut faire mal et ne pas culpabiliser, se faire aimer sans aimer en retour. Elle a le verbe moqueur et le jugement sévère. Ses propres désirs doivent être ceux des autres. Elle cache un amour de la violence qui pourrait en effrayer beaucoup. Sa silhouette est sombre contre l’horizon, tout comme est sombre ce qui se cache sous cette peau rougie par les émotions. Une part de moi la déteste très fort. L’autre l’apprécie avec la même force. Elle m’inspire autant de joie que de peine, m’apporte autant de connaissance que de question. Aujourd’hui plus que tous les autres j’ai conscience que Kristen Loewy n’est ni ma directrice ni mon aînée, ni ma professeure ni mon ennemie, ni mon amie ni ma confidente. Ce qui nous lie n’a plus rien à voir avec les mots, avec les rapports habituels, ceux que je connais, ceux qui portent un nom. Même sa silhouette n’est plus la même qu’avant : je peine à reconnaître la femme que je connais désormais depuis cinq ans. Je dois lutter pour me souvenir que ça, c’est Kristen Loewy.
« On s’est bien trouvées, » conclus-je en m’accrochant aux angles de son profil.
Et aujourd’hui plus que tous les autres, je me fiche de ce que cela signifie. Je n’ai pas la force de lutter contre moi-même. Je ferme les yeux encore une fois.
« Je vais pas arriver à me lever… » Ma voix coule comme une rivière. Elle me parait vide de sens. Elle est plate. Sans vie. « Puisque tout ça est d’jà inapproprié… ». J’expulse un petit rire ; inappropriée est mon envie de la voir m’approcher. « Autant qu’vous v’niez m’aider. »
« Je ne sais pas si j'ai besoin de ça en plus de tout le reste. »
Putain, je n’ai jamais ressenti aussi fort cette impression d’être de trop, de n’être qu’un obstacle, un vieil objet encombrant dont on espère se débarrasser au détour d’un couloir ; ou d’une forêt. Je suis l’encombrant de Kristen Loewy, cette ombre qui lui pèse, ce poids qu’elle porte sans ne s’avoir qu’en faire, qui l’entrave, qui la gêne, qui la dérange. Et au fond, ça lui plait bien même si elle en souffre. Peut-être qu’elle aime souffrir. Parce qu’après tout, c’est elle qui est venue me chercher, c’est elle qui a quémandé ma présence. Pas par obligation. Loewy n’agit pas parce qu’elle est forcée de le faire mais parce qu’elle veut le faire. Elle a voulu ma présence, elle m’a voulu près d’elle — malgré toute la douleur, toute la pression, tous les doutes, toutes les désagréables émotions que cela lui apporte.
Un ricanement étouffé me bouscule, je m’arrache à la vision de cette sombre femme qui se détache sur l’horizon pour lever mes yeux bordés de larmes vers le ciel. Je bats rapidement des paupières dans l’espoir de les faire disparaître. Je suis peut-être incapable de m’horrifier de ce que je ressens, mais je peux encore contrôler ce qui coule ou non sur mes joues.
Le regard braqué sur le ciel, j’essaie de respirer. Mes émotions entravent mon souffle. Cette femme m’est complètement néfaste, elle a raison. Elle a raison. Et sans doute lui suis-je néfaste également. Si j’en avais la force, je coulerais mon regard vers elle, la forcerait à me regarder et je lui dirais sincèrement tout ce que je pense.
J’en ai assez que vous parliez. Taisez-vous, s’il-vous-plait. Arrêtez de vous plaindre, arrêtez de vous qualifier de néfaste, arrêtez d’avoir peur que j’échoue, arrêtez de penser. Bordel, ne pouvons-nous pas arrêter de penser, vous comme moi ? Vous persistez à vouloir mettre des mots sur tout ça, me forcez à verbaliser notre relation alors que tout pourrait être tellement plus simple. Si seulement nous ne parlions pas. Contentons-nous d’être. Vous êtes néfaste, je suis néfaste. J’ai besoin de vous et vous… Vous avez besoin de moi ? la supplierais-je certainement. ...vous avez aussi besoin de moi. Arrêtons d’être raisonnable. Arrêtons d’avoir peur et… Et…
J’aimerais lui dire.
Taisez-vous.
Lui ordonner.
Arrêtez de parler !
La supplier.
Cessez d’avoir peur de faire pire.
Lui expliquer.
On se fiche du reste, on se fiche du passé. N’importe que le présent. Ne songeons pas aux conséquences ! Au pire on crèvera et alors ? Mieux vaux crever passionnées que vivre frustrées, non ?
Ses derniers mots me coulent dessus. Je me redresse laborieusement, dans le silence le plus total, jusqu’à pouvoir poser mes bras sur mes genoux et laisser pendre ma tête vers le bas. La conclusion devrait certainement me réjouir. Kristen Loewy accepte de ne pas être raisonnable, elle a même conscience que cela pourrait lui être fatal. Je ne suis pas surprise, je crois qu’une fois passée la peur, la grande peur qui bousille et qui me tord les tripes, j’ai pris conscience que je la connaissais déjà, cette femme. Je connais sa peur, celle qui veut lui imposer de me repousser. Mais je connais aussi sa motivation, ses espoirs ; ceux qui la font rester. Je sais qu’elle est tiraillée. Je crois que je la comprends. Et je crois que j’accepte, pour la toute première fois, que si aujourd’hui elle est encore là malgré mon échec, cela signifie qu’elle sera encore là demain, quoi qu’il arrive. Cette certitude me drape comme une cape. J’ouvre les yeux et observe le sol poussiéreux sur lequel je suis assise. À l’orée de mon regard, je vois son ombre anguleuse.
Je hoche vaguement la tête, non sans exprimer une grimace douloureuse. Chaque centimètre carré de peau me fait mal, hurle son mal-être, me brûle et me déteste. Ouais, mon corps doit me détester pour me faire aussi mal. Je suis tellement crevée que je pourrais acquiescer à tout. Elle pourrait me gueuler dessus que je dirais rien. M’abandonner que je ne la suivrais pas. Me serrer contre elle que je ne résisterais pas. Me balancer dans le vide que je n’en souffrirais pas — là, je trouverais sans doute la force d’esquisser un sourire.
Et se cristalise dans mon corps la détermination qui va de paire avec l’ordre qu’elle vient de me donner. Je n’échouerai pas. Ma tête dodeline de haut en bas, en assentiment. Oui, j’ai bien compris. Je n’ai pas le droit à l’erreur. Pas parce que l’erreur pourrait m’être fatal mais parce que c’est ainsi. Parce que je n’ai pas le droit d’échouer. Parce que sa phrase sonne comme une sentence. Parce que si j’échoue, si je la pousse trop… Elle finira victime de sa propre peur. Je ferme les yeux, me cache derrière le temple de mes paupières. Je n’ai pas la force de tenir Loewy loin de ses propres craintes, pas la force. Je lutte déjà contre les miennes. Alors… Oui, si vous voulez, je réussirai pour que vous ne vous fassiez pas avaler par la peur d'être pire que ce que vous avez été.
Et vous, combien de fois me ferez-vous revivre la peur de votre départ ?
Je suis résignée.
« Moi aussi j'suis têtue. »
Ma voix se craquelle et se délite. Je m’en fiche.
« Et néfaste. »
Un étrange sourire étire mes lèvres et creuse mes joues. Je redresse enfin la tête pour la regarder, cette femme dont le profil m’est désormais si familier. Une femme, bien plus âgée que moi, qui a déjà vécu toute une vie et plus encore, expérimentée à tous les niveaux, qui a plus souffert, aimé, détesté que moi avec mes seize années. Une directrice qui dirige l’école dont je suis élève, qui est détestée d’une bonne partie de la population et admirée par l’autre. Elle est insupportable, dure et parfois méchante, l’étau de son coeur cache une âme sombre qui sait détester et tirailler, elle peut faire mal et ne pas culpabiliser, se faire aimer sans aimer en retour. Elle a le verbe moqueur et le jugement sévère. Ses propres désirs doivent être ceux des autres. Elle cache un amour de la violence qui pourrait en effrayer beaucoup. Sa silhouette est sombre contre l’horizon, tout comme est sombre ce qui se cache sous cette peau rougie par les émotions. Une part de moi la déteste très fort. L’autre l’apprécie avec la même force. Elle m’inspire autant de joie que de peine, m’apporte autant de connaissance que de question. Aujourd’hui plus que tous les autres j’ai conscience que Kristen Loewy n’est ni ma directrice ni mon aînée, ni ma professeure ni mon ennemie, ni mon amie ni ma confidente. Ce qui nous lie n’a plus rien à voir avec les mots, avec les rapports habituels, ceux que je connais, ceux qui portent un nom. Même sa silhouette n’est plus la même qu’avant : je peine à reconnaître la femme que je connais désormais depuis cinq ans. Je dois lutter pour me souvenir que ça, c’est Kristen Loewy.
« On s’est bien trouvées, » conclus-je en m’accrochant aux angles de son profil.
Et aujourd’hui plus que tous les autres, je me fiche de ce que cela signifie. Je n’ai pas la force de lutter contre moi-même. Je ferme les yeux encore une fois.
« Je vais pas arriver à me lever… » Ma voix coule comme une rivière. Elle me parait vide de sens. Elle est plate. Sans vie. « Puisque tout ça est d’jà inapproprié… ». J’expulse un petit rire ; inappropriée est mon envie de la voir m’approcher. « Autant qu’vous v’niez m’aider. »
Implosion, explosion
Et elle le fait, elle vient m'aider. Sans un mot, sans un commentaire, elle s'approche de moi, m'attrape et me relève. L'instant ne dure qu'un instant, un fragment, même pas une seconde entière et pourtant, alors que mes doigts se referment sur son bras étonnamment musclé pour m'y accrocher, j'ai l'impression que ce contact s'incruste très profondément en moi. Je sens le tissu de sa cape sur ma peau, la chaleur de son corps et un filet très léger de son odeur vogue jusqu'à mes narines. Durant ce fragment d'instant, j'inspire très fort, faisant mine de dissimuler une plainte de douleur alors que je ne fais que respirer son odeur. Cette dernière me laisse une drôle d'impression. Je fronce le nez, j'ai un mouvement de recul, pourtant j'éprouve comme un sentiment de perte quand la femme s'éloigne et que mes doigts se détachent de son bras.
Debout, la douleur dans mon corps est plus forte encore. Je ferme les yeux jusqu'à ce que disparaissent les points lumineux blanchâtres qui dansaient sur mes paupières. Le monde tangue autour de moi, mon estomac se retourne, ma peau me brûle et mon épuisement intérieur est si profond que je pourrais m'endormir dans l'instant si je le décidais. Mais je lutte, je lutte pour ouvrir les yeux, pour repousser la fatigue. Le mot n'est pas suffisamment profond pour décrire ce que je ressens actuellement. Ma magie est comme éteinte, comme étouffée. On dirait un tout petit animal roulé en boule au fond de mon corps. J'ai envie de dormir pour l'éternité — sans cela, j'ai peur que cette créature ne retrouve jamais sa fabuleuse force.
« Me lâchez pas, » baragouiné-je d'une voix pâteuse.
C'est autant un ordre qu'une supplique. De toute façon, elle n'était pas bien loin. Je me laisse un peu aller contre elle, sans savoir si c'est mon choix ou si c'est mon corps épuisé qui me l'impose. Je me laisse faire, ravie qu'elle soit là même si elle doit sans doute être en train de se dire que c'est de sa faute si je suis dans cet état. Peut-être devrais-je me redresser, faire semblant que je ne crève pas de douleur et de fatigue, que je n'ai pas envie de vomir ou de me frapper la tête par terre pour me débarrasser de l'étrange sensation de manque qui me déchire l'âme. Faire semblant que je vais bien, que tout va bien, sourire pour la bonne impression, la railler, être impertinente pour qu'elle se dise : « Tout va bien, c'est bien elle si elle me parle sur ce ton ». Parce que sans cela, sa peur risque de s'installer. Le risque, ce n'est pas ce qu'elle peut faire ou dire maintenant mais c'est ce qui arrivera lorsqu'elle m'aura ramené : elle culpabilisera, s'en voudra, se rappellera qu'elle est directrice d'école, que je suis élève et qu'elle a bien manqué faire une connerie aujourd'hui. Non ? Ne se dira-t-elle pas cela ?
*M'en fous*.
C'est vrai, remarqué-je. Je m'en tape. Alors que je suis à demi affalée dans ses bras, épuisée à en mourir, percluse de douleurs indescriptibles, je sais que quoi qu'il arrive, je serai capable de détruire Poudlard si elle agit comme une abrutie. Je m'en fais la promesse. Je ne la laisserai pas croire qu'elle peut me lâcher.
« Vous vous rendez compte, ahané-je difficilement, ma voix faible peinant à s'élever, que si je vous avez pas suivi cette fois-là, on en serait pas là ? »
Je tourne vers elle un sourire tordu. La fatigue doit me rendre nostalgique pour que j'évoque un souvenir vieux de cinq ans. Mais c'est vrai, on en serait pas là. Je n'ose même pas imaginer quelle direction aurait alors pris ma vie.
« J'étais déjà futée, à l'époque, murmuré-je en fermant les yeux, pour avoir compris qu'vous étiez pas ce que sembliez être. »
Je pense à ce que me dirait papa s'il me voyait dans cette situation. Abandonnée à l'entrée du château par une femme qui me l'a fait quitter pour me faire découvrir une façon de ressentir et d'utiliser ma propre magie qu'il aurait jugé, à raison, bien trop dangereuse pour sa petite fille. Je pense à ce qu'il dirait s'il savait que cette même femme me laisse là sans s'assurer que je vais aller bien et que je suis en sécurité. « C'est honteux ! » dirait-il. Un gloussement m'échappe, je me laisse aller contre l'une des grandes portes. Non ce n'est pas honteux, papa. C'est seulement Kristen Loewy. Son comportement ne me choque pas. Je sais que, comme moi, elle préfère me laisser plutôt que de prendre le risque de croiser toute sorte d'élèves et leurs regards curieux.
Mais tout de même...
Me laisser aux portes du château avant de transplaner.
Un autre gloussement traverse mes lèvres. Il faut le faire, tout de même.
Quelques secondes passent avant que je ne prenne la décision de me redresser — à moins que ce ne soit plusieurs minutes ? Je finis de toute manière par le faire et prendre la direction de mon dortoir dans l'idée de m'oublier et d'oublier le monde entier dans un profond sommeil duquel rien n'y personne ne pourra me faire sortir. J'ai encore du mal à croire ce que je viens de vivre. Je n'ai plus envie de penser à rien, plus envie de ressentir. Juste m'endormir pendant des mois entiers.
Peut-être qu'au réveil mes douleurs seront parties ; les douleurs du corps et les autres. Celles de mon ego blessé et de mon coeur mal-attaché.
Debout, la douleur dans mon corps est plus forte encore. Je ferme les yeux jusqu'à ce que disparaissent les points lumineux blanchâtres qui dansaient sur mes paupières. Le monde tangue autour de moi, mon estomac se retourne, ma peau me brûle et mon épuisement intérieur est si profond que je pourrais m'endormir dans l'instant si je le décidais. Mais je lutte, je lutte pour ouvrir les yeux, pour repousser la fatigue. Le mot n'est pas suffisamment profond pour décrire ce que je ressens actuellement. Ma magie est comme éteinte, comme étouffée. On dirait un tout petit animal roulé en boule au fond de mon corps. J'ai envie de dormir pour l'éternité — sans cela, j'ai peur que cette créature ne retrouve jamais sa fabuleuse force.
« Me lâchez pas, » baragouiné-je d'une voix pâteuse.
C'est autant un ordre qu'une supplique. De toute façon, elle n'était pas bien loin. Je me laisse un peu aller contre elle, sans savoir si c'est mon choix ou si c'est mon corps épuisé qui me l'impose. Je me laisse faire, ravie qu'elle soit là même si elle doit sans doute être en train de se dire que c'est de sa faute si je suis dans cet état. Peut-être devrais-je me redresser, faire semblant que je ne crève pas de douleur et de fatigue, que je n'ai pas envie de vomir ou de me frapper la tête par terre pour me débarrasser de l'étrange sensation de manque qui me déchire l'âme. Faire semblant que je vais bien, que tout va bien, sourire pour la bonne impression, la railler, être impertinente pour qu'elle se dise : « Tout va bien, c'est bien elle si elle me parle sur ce ton ». Parce que sans cela, sa peur risque de s'installer. Le risque, ce n'est pas ce qu'elle peut faire ou dire maintenant mais c'est ce qui arrivera lorsqu'elle m'aura ramené : elle culpabilisera, s'en voudra, se rappellera qu'elle est directrice d'école, que je suis élève et qu'elle a bien manqué faire une connerie aujourd'hui. Non ? Ne se dira-t-elle pas cela ?
*M'en fous*.
C'est vrai, remarqué-je. Je m'en tape. Alors que je suis à demi affalée dans ses bras, épuisée à en mourir, percluse de douleurs indescriptibles, je sais que quoi qu'il arrive, je serai capable de détruire Poudlard si elle agit comme une abrutie. Je m'en fais la promesse. Je ne la laisserai pas croire qu'elle peut me lâcher.
« Vous vous rendez compte, ahané-je difficilement, ma voix faible peinant à s'élever, que si je vous avez pas suivi cette fois-là, on en serait pas là ? »
Je tourne vers elle un sourire tordu. La fatigue doit me rendre nostalgique pour que j'évoque un souvenir vieux de cinq ans. Mais c'est vrai, on en serait pas là. Je n'ose même pas imaginer quelle direction aurait alors pris ma vie.
« J'étais déjà futée, à l'époque, murmuré-je en fermant les yeux, pour avoir compris qu'vous étiez pas ce que sembliez être. »
*
Je pense à ce que me dirait papa s'il me voyait dans cette situation. Abandonnée à l'entrée du château par une femme qui me l'a fait quitter pour me faire découvrir une façon de ressentir et d'utiliser ma propre magie qu'il aurait jugé, à raison, bien trop dangereuse pour sa petite fille. Je pense à ce qu'il dirait s'il savait que cette même femme me laisse là sans s'assurer que je vais aller bien et que je suis en sécurité. « C'est honteux ! » dirait-il. Un gloussement m'échappe, je me laisse aller contre l'une des grandes portes. Non ce n'est pas honteux, papa. C'est seulement Kristen Loewy. Son comportement ne me choque pas. Je sais que, comme moi, elle préfère me laisser plutôt que de prendre le risque de croiser toute sorte d'élèves et leurs regards curieux.
Mais tout de même...
Me laisser aux portes du château avant de transplaner.
Un autre gloussement traverse mes lèvres. Il faut le faire, tout de même.
Quelques secondes passent avant que je ne prenne la décision de me redresser — à moins que ce ne soit plusieurs minutes ? Je finis de toute manière par le faire et prendre la direction de mon dortoir dans l'idée de m'oublier et d'oublier le monde entier dans un profond sommeil duquel rien n'y personne ne pourra me faire sortir. J'ai encore du mal à croire ce que je viens de vivre. Je n'ai plus envie de penser à rien, plus envie de ressentir. Juste m'endormir pendant des mois entiers.
Peut-être qu'au réveil mes douleurs seront parties ; les douleurs du corps et les autres. Celles de mon ego blessé et de mon coeur mal-attaché.
— Fin —