Nos amours ravagées
1
• SUPERDOSE •
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TW : addictions, dépression, idées noires
Un bruit sourd de frottement de pierre me tire de mon sommeil. Le jour éclaire mon bureau. Combien de temps ai-je dormi ? Mes doigts sont engourdis et rouges, j’ignore pourquoi. Je secoue la main pour faire passer cette désagréable sensation. Elle persiste un peu. Tant pis, ça passera.
Ça passera ? J’observe attentivement cette main qui a poussé au bout de mon bras… Je la tourne pour observer ma paume légèrement moelleuse, et je la tâte du bout de mon autre index. Mais d’où me viennent ces fourmis ?
On toque discrètement à la porte. Qui cela peut-il bien être ? Je regarde ma montre. Ah, non. Elle n’est pas à mon poignet. Qu’est-ce que j’en ai fait ? Je regarde autour de moi, écarte quelques parchemins de mon bureau, cherche derrière la lampe, dans le tiroir, par terre… Où ai-je mis cette fichue montre ?
On toque encore.
« Une minute, dis-je le plus professionnellement du monde, me découvrant une voix enrouée. »
Tant pis pour la montre. Je regarde par la fenêtre. Le soleil n’est pas bien haut. C’est le matin : au moins n’ai-je pas dormi jusqu’à midi. Cela dit, je n’attends personne…
La porte s’ouvre. Je n’ai pas dit d’entrer ! Dans l’encadrement de la porte, je vois une charmante silhouette, des cheveux blonds soigneusement attachés en queue de cheval… Ma femme, bien sûr !
Je m’approche d’elle et la serre dans mes bras. Elle sent si bon… sa peau est si douce… Je veux m’endormir à nouveau, dans le creux de ses bras.
Deux mains se plaquent contre mon torse : elle me repousse.
« Tu as recommencé. »
Je l’interroge du regard, tandis qu’elle secoue la tête avec dépit.
« J’en ai assez, Kristen… »
Quelque chose de grand va arriver. De trop grand pour moi. Je sens les larmes monter directement à mes yeux : elle va me quitter, ça y est. Elle aura tenu longtemps, malgré tout, elle est bien courageuse d’avoir supporté une ordure comme moi ! Je n’attends pas la suite et m’effondre à ses pieds.
« Tu es complètement… Je ne sais pas ce que tu as pris, mais regarde-toi. »
J’ai l’impression de chuter de l’intérieur. Je dégringole du haut d’une montagne, je roule et m’écrase au sol, lamentablement. Je suis vide. Je n’ai qu’elle à regarder : je ne peux pas me voir, moi.
« Je… »
Les yeux d’Aude luisent aussi. Elle a croisé les bras et se retient de pleurer tout à fait. C’est moi qui la fais pleurer, je lui fais de la peine. Je le sais, mais…
Je… ne peux pas me regarder. Je suis désolée. Je t’aime. Qu’est-ce qui va sortir en premier ?
Je l’implore du regard, ma Reine. Je ne me reconnais pas. Je me fais si pitié que je voudrais effacer ce qu’il reste de moi ; par honte d’exister, si c’est pour exister ainsi.
Aucun son ne sort plus de ma bouche. Tout ce que mon corps peut faire, c’est relâcher à grands flots les larmes qui ont fini de remplir mes yeux.
« …fa-tiguée… »
Elle s’accroupit et met ses mains sur mes épaules. Je plonge mes yeux dans les siens et j’essaie de l’hypnotiser du regard. Aime-moi. Aime-moi encore un peu plus longtemps. S’il te plaît, je meurs sans toi. Encore un peu…
Elle ne me dit rien et se contente de me regarder droit dans les yeux. Son regard est triste et sévère - il n’est pas amoureux, en tout cas. Je la dégoûte certainement, et elle ne sait pas comment me le dire parce qu’elle est trop gentille. Je peux être la pire des ordures, elle sera toujours trop gentille.
Ça m’énerve. Je ne veux pas de ce regard compatissant, de ces gestes tendres. Je la repousse d’un mouvement de bras et me recule. Elle s’est renversée en arrière… je n’ai pas poussé si fort, pourtant. Je ne crois pas. J’attrape ma tête entre mes deux mains - ça tambourine, là-dedans.
Redressée sur ses fesses, assise en tailleur, Aude ne dit toujours rien. Elle me regarde.
« Arrête de me regarder… »
Elle ne bouge pas, reste silencieuse.
« Qu’est-ce que tu veux que je te dise ? »
Elle secoue la tête et murmure :
« Que tu vas vraiment arrêter, cette fois. Je veux retrouver la femme que j’aime. »
Mon cœur loupe un battement, je m’étouffe et éclate en sanglots à nouveaux. Elle ne m’aime plus (parce que je suis trop mauvaise néfaste incapable d’aimer égocentrique lamentable).
« Mais - je t’aime. »
Elle se penche pour attraper mes mains. Je les lui laisse sans réfléchir - j’ai oublié que c’était les miennes et maintenant, c’est trop tard.
« Ce n’est pas la question. Je t’aime… mais ça, ce n’est pas toi. Je veux m'endormir à tes côtés, pas me réveiller seule en me demandant si tu as... enfin, si quelque chose est arrivé. »
Je baisse la tête. Peut-être bien que ça, c’est exactement moi. Peut-être bien que l’autre, la Kristen Loewy qui arpente les couloirs à pas de loup, le dos droit et le menton relevé, peut-être que celle-là n’est qu’un fichu numéro.
« On aurait dû m’enfermer il y a bien longtemps. Ça m’aurait empêché de faire d’autres conneries. »
C’en est trop pour Aude. Pendant que je garde la tête piteusement baissée, elle m’envoie une grande claque sur la joue. Son visage est tout rouge et crispé. Elle est furieuse.
« Tu vas arrêter tes jérémiades, oui ? Tu n’es pas un grand personnage de tragédie grecque, Kristen ! Ressaisis-toi ! Tu te complais dans tes contradictions et les utilises pour te justifier de tout. Et quand la réalité devient trop difficile à affronter, tu fuis vers je ne sais quel univers délirant avec tes… tout ça. »
Tout ça, ce sont mes addictions. En faire la liste serait trop long, mais il y a ce qu’il faut pour se sentir puissant quand on se rend compte qu’on est minable.
D’habitude, les claques d’Aude me font du bien. Celle-ci me laisse indifférente parce que je sais déjà tout ce qu’elle me dit. J’y pense souvent, en fait, et je ne sais jamais quoi faire de ces éclairs de lucidité. Tout est vrai : et alors ? Qu’est-ce que je fais avec ça ?
« J’avais arrêté… je te jure. »
Ses lèvres pincées ridaient son menton tremblant. Elle voulait se remettre à pleurer mais se retenait formidablement.
« Alors pourquoi est-ce que tu as recommencé ? »
Il y a tant de raisons qui me semblent tout à fait recevables. Parce que je ne supporte plus de te voir souffrir par ma faute et faire comme si tout allait bien ? Parce que je foire tout ce que j’entreprends ? Parce que j’ai besoin d’oublier le monde, de temps en temps ?
« Fuir. »
Elle l’a dit. Je veux la fuir, me fuir, fuir mes échecs et fuir le monde. N’être que moi et mes délires, oublier que je suis aussi faible que les autres, soigner mes illusions perdues.
« Qu’est-ce que tu veux fuir ? »
Évidemment, il fallait qu’elle me pose la question. Je crève d’envie de lui répondre, et en même temps, sortir tous ces mots me semble insurmontable : il y en aurait trop et cela me fatigue par avance. La liste de ce que je veux fuir se déroule interminablement dans ma tête, si bien que ce parchemin imaginaire finit par combler chaque recoin de mon esprit. Tous les mots du monde me sont hostiles, ils m’agressent et me griffent le cerveau.
« Tout. »
Moi qui suis si prompte à disserter du bien et du mal pendant des heures et des heures, ne suis plus capable de former une phrase simple. Je me sens complètement abrutie et je ne comprends pas ce qui m’arrive. Elle a raison : ce n’est pas moi.
« J’ai besoin… »
Elle ne comprendra pas.
« …d’être seule. »
Ses yeux s’arrondissent. Je m’empresse d’ajouter :
« Pendant quelques heures. »
Aude secoue vivement la tête. Quoi, encore ?
« Si tu crois que je vais te laisser toute seule après ce que tu viens de dire ! »
Je soupire mieux que jamais tant ma lassitude est grande. Je ne vais pas faire de bêtise, mais comment la rassurer ? Je n’ai pas assez d’énergie pour le faire. Il me faut aller au plus court.
« Dans la chambre…, dis-je en pointant un index dans la direction supposée de nos appartements. Reste avec moi, si… tu veux. »
Aude réfléchit en me regardant très intensément, puis elle me tire en se relevant. Je retrouve une position verticale, mais je dois me tenir à elle pour marcher. En quittant le bureau, j’espère que personne ne nous verra, sur les quelques mètres qui nous séparent des appartements. Heureusement, ce couloir n’est jamais très fréquenté : on ne sait jamais que j’y surgisse ! Bouh, je fais peur, avec mes grandes dents !
Là-haut, je m’allonge sur le lit. Aude me rejoint et je la serre contre moi. Je ne peux pas parler. Je peux être seule avec elle, qu'elle soit mon doudou ; et c'est tout. Je me demande ce qu’elle pense. Est-ce qu’elle est bien, contre moi, où est-ce qu’elle reste par devoir ?
Vrai ou pas, je profite de ce moment et ferme les yeux. Je m’endors vite, plongée dans la chevelure de ma belle amie. Je me dis une fois de plus que cette fois, j'y arriverai.
Nos amours ravagées
2
• PILLOW TALK •
• PILLOW TALK •
« Mon amour ? »
Enveloppée dans les draps, je m’apprêtais à m’endormir quand son doux accent glissa jusqu’à mes oreilles. Pour profiter de chaque note de sa voix, je n’avais aucun regret à retarder mon sommeil. J’inspirai un grand coup pour sentir le parfum d’Aude tandis que je me retournai et collai ma joue contre un morceau encore frais et bombé de l’oreiller. Chaque fois que je voyais cette femme - ma femme ! -, j’avais l’impression de la redécouvrir s’imposant à moi comme une divinité. Elle était allongée sur le dos et tendait une main vers le plafond, paume ouverte, le regard fixé sur on ne sait quel objectif. Dans le noir, elle était une déesse mélancolique en ombres chinoises.
« M’aurais-tu aimée, vingt ans en arrière ? »
Je fus totalement prise au dépourvu par cette question. Ces instants amenaient toujours de grandes discussions que je chérissais. Nous pouvions nous confier et avoir une épaule tout à côté sur laquelle nous appuyer. Mais nous pouvions aussi parler de tout et n’importe quoi, ce qui nous passait par la tête, comme les premières nuits. Je buvais ses paroles et dévorais des yeux les quelques formes que l’obscurité me laissait percevoir. Mais cette fois, je ne comprenais pas vraiment l’intérêt de la question et j’en fus étonnée.
« Je t’ai aimée la première fois que je t’ai vue… ou presque. Cela n’aurait probablement pas été différent il y a vingt ans. »
Je fermai les yeux et je serrai l’oreiller entre mes bras, espérant montrer que cette conversation-là n'avait pas lieu d'être. J’avais choisi la réponse la plus simple, mais était-ce la vérité ?
« Nous, nous étions différentes. »
Je rouvris les yeux. Je savais qu'Aude était déterminée à poursuivre.
« Pourquoi cette question, de toute façon ? Peu importent les hypothèses. Ce qui compte, c’est nous, ici et maintenant, non ? »
Il m’avait fallu attendre quarante ans pour la trouver, et alors ? Nous avions fini par croiser nos chemins, chacune saccagée par les péripéties de notre passé, deux âmes sœurs qui avaient longuement erré avant de se rencontrer, enfin. Nous nous étions trompées et le destin avait fini par faire son travail. Ne vous affolez pas : je ne croyais toujours pas aux absurdités des arts divinatoires et autres prophéties. Je ne croyais pas au Destin, mais je croyais qu’Aude était ma destinée. Quand je la regardais, je voyais mon pays, ma terre promise, mon paradis. Je connaissais par cœur la cartographie de son corps, chaque dune et chaque vallée, chaque parfum, et tout cela n’était que pour moi. Son corps, son cœur, entièrement. Je l'espérais, en tout cas.
« Oui, oublie ça, c’était idiot, dit-elle en abaissant enfin son bras. »
Oui, un peu. Je caressai son bras du dos de mon index. Il était doux et frais. Même si cette conversation me déplaisait, je ne pouvais me voiler la face : c'était mon attitude qui l'engendrait. Aude avait besoin d'être rassurée, tout simplement. Je n'étais pas très douée pour ça, mais je devais faire de mon mieux.
« Mais non, ne dis pas ça. Si tu y as pensé, ça ne peut pas être idiot. Désolée. Alors, pourquoi cette question ? »
Aude soupira et, se retournant enfin vers moi et plantant son regard dans le mien, elle interrogea :
« Tu ne te sens pas… frustrée, parfois ? Avec moi, je veux dire. »
C’était une conversation que je n’avais pas envie d’avoir, peu sûre de la direction qu’elle pourrait prendre. J’avais mes craintes, mes doutes, mes obsessions aussi, et… Peut-être une certaine frustration, parfois, mais Aude n’y était pour rien. Elle savait que je chérissais ma liberté et que mes folies m’étaient vitales, et elle l’acceptait, parfois contre son propre bien. Je créais ma propre frustration en refusant d’aller au bout des choses - au fond de mes profondeurs -, parce que je voulais la préserver… au moins un peu. Mais tout cela ne venait que de moi, alors il n’y avait pas lieu de s’inquiéter.
« Pourquoi diable serais-je frustrée ? Si tu penses à ce qu’…on a pu te dire sur ma supposée lassitude, mon égoïsme présumé, ou encore… »
Aude posa son index sur mes lèvres et sourit gentiment.
« Je n’aime pas t’entendre ressasser ces vieilles paroles. »
Nous nous tûmes un instant. Je ne savais pas quoi dire, devinant l’intensité de son regard dans l’obscurité. Au bout d'un moment elle souffla :
« Je veux dire... »
Elle ne continua pas. Cette fois, j'étais véritablement frustrée. J'attendis, pensant qu'il lui fallait un peu de temps pour mettre de l'ordre dans son esprit. Aude faisait attention à ce qu'elle disait. Elle s'estimait seule responsable des mots qui sortaient de sa bouche et tenait à ce qu'ils ne puissent pas être mal interprétés, d'autant qu'elle connaissait mes fragi... mes angoisses. Elle ne termina pas sa phrase : ses pensées étaient-elles si blessantes qu'elle n'osait les formuler sans risquer de me froisser ?
Si je n'entendais pas, ce n'était peut-être pas plus mal. Je ne pouvais qu'imaginer le pire dans ce silence ; et l'éventualité d'un cataclysme m'obligeait à agir, à tout déballer, enfin. Je pris mon courage à deux mains et me penchai près d'elle.
« Aude, mon amour. Je ne sais pas où je serai dans vingt, trente, quarante ans, mais je sais que nous serons ensemble, car je ne te laisserai jamais partir. Je renouvelle cette promesse. Tu es ma prisonnière, maintenant… Je pourrais m’agenouiller devant toi chaque jour pour te demander ta main encore et encore, t’entendre me dire oui, m’accepter, me choisir pour la vie. J’ai élevé une tour par la force de ma volonté pour toi, et je ferai sortir de la terre un château tout entier si tu me le demandais. J’aime chaque atome de toi. Un seul mot de toi peut me sauver, et un seul mot de toi peut me détruire. Je suis à toi tout entière et pour l’éternité. Je voudrais passer des heures entières à t’écouter me raconter tes journées, je boirais tes paroles, je me révolterais avec toi, je te rassurerais, je ne dirais rien quand tu n'auras besoin que de silence. Mais… tu ne me feras jamais taire si je voulais te dire que je t’aime : je t’inonderai de mon amour chaque jour. Je me sens si fière à tes côtés. Si fière d’être tienne et que tu sois mienne. Tu me donnes tellement de force… Rappelle-toi ce jour où nous avons terrassé un dragon ensemble ! Et nous en terrasserons d’autres : nous anéantirons tous les obstacles sur notre chemin, ensemble. Rien ne sera insurmontable puisque nous serons là, toutes les deux. Les imprévus, les erreurs, les ennemis, les dangers, les disputes, peut-être, parfois : nous dépasserons tout, parce que les choses ne peuvent en être autrement. Tu es ma seule route. Elle pourra être sinueuse, mais je ne perdrai pas le cap. »
C’était du moins ce que je pensais dire, ce qui tournait en boucle dans ma tête, dans un sens ou dans l’autre, parfois tout cela un peu mélangé. Je ne savais même plus par où commencer. Aucun de ces mots ne me semblait tout à fait juste, ce n'était pas assez fort, pas assez coloré, pas assez explosif. Au lieu de cela, les seuls mots qui pouvaient sortir de ma bouche étaient…
« Je t’aime. Je t’aime. Je t’aime. »
Et je ne pouvais pas m’arrêter. Être ivre d’amour, ce n’est pas qu’une expression. Cet amour si puissant, violent même, me faisait perdre la tête ; tout mon être en était rempli, je débordais d’amour comme un gros chaudron dégoulinant. Si tous les mots de la terre ne suffisaient pas à l'exprimer, j'espérais au moins qu'Aude pourrait sentir la chaleur de ces trois mots-là. J'étais persuadée que dans l'univers tout entier, ils n'avaient jamais été prononcés avec tant de sincérité.
J’enveloppai Aude dans mes bras et la serrai fort. Elle soupira un peu et caressa mes cheveux, le regard dans le vide.
Perdu dans les notes de mon téléphone depuis janvier
Nos amours ravagées
3
• LES SOUVENIRS RENAISSENT À MINUIT •
• LES SOUVENIRS RENAISSENT À MINUIT •
Moi, baignée de lumière électrique, toi, dans l'obscurité et la sueur de ces ivrognes qui t'entourent ; ton regard pénétrant, mes bras qui s'élèvent ; ton sourire affamé et ma voix expulsée hors de mes tripes ; tes yeux bleu-vert, encore, mon cœur qui bat plus vite que les stroboscopes, tac-tac-tac. La brume poisseuse de ce bar sordide t'enveloppe à peine ; je te vois au milieu de ces médiocres silhouettes. Je te vois, tu es comme moi ; tes yeux brûlent dans les miens et je sens déjà leur morsure sur ma peau. Ma voix s'enroule autour de ton corps, te caresse, t'enlace et t'embrasse, et mon cœur suit le rythme effréné des possibilités que j'entrevois dans tes yeux.
La musique touche à sa fin, je n'ai pas cillé, je te défie. Tu hausses les épaules, tu souris. Tu aimes ça. Tu t'en vas, tu t'enfonces dans l'obscurité qui te sied si bien. Alors, c'est cela, ton défi ? Oui, je vais te suivre, pour qui me prends-tu ? Je quitte la scène sans un mot, je bouscule ces formes humaines qui me séparent de toi et qui cruellement t'engloutissent. On m'attrape le bras, on me tire loin de toi. La main huileuse de cet être inférieur me répugne. J'ai arrêté de compter après le cinquième verre, alors je pourrais aussi bien sortir ma baguette, maintenant, et couper la main de ce rustre. Est-ce que ça te plairait ? Te retournerais-tu ? Dis, de quelle couleur serait la flamme de tes yeux si je coupais la main de ce Moldu ? Quel événement ! quelle drôle de péripétie ! N'est-ce pas ?
Je fixe cet homme, c'est un petit moustachu aux joues pleines de cicatrices. Il a rassemblé les quelques cheveux qu'il reste sur son crâne pour cacher la misère de son héritage génétique. L'as-tu vu, quand tu es passé ? T'a-t-il frôlé ? Non, bien sûr. Tu ne l'as pas vu, car il ne fait pas partie de notre monde. Il est insignifiant, invisible. Il ne t'a pas frôlé, car il n'en a pas le droit. Je suis comme toi. Je devrais lui couper la main. Pour l'honneur. Il m'a souillée.
Mes dents se serrent, je fulmine. Ils ne verront rien, ce sont des imbéciles. Je ne dis rien, je me détache de lui à grands coups d'épaules et je tranche la foule qui se resserre derrière moi. Je suis loin, maintenant. J'atteins la porte, je la pousse de tout mon corps, je titube un peu : tout va bien.
Voilà. Tu m'attends, sur le trottoir d'en face. La clope au bec, ça te donne un style. Je traverse tout droit, tu ne m'échapperas pas.
Ton sourire. Tes yeux. Qu'est-ce que j'ai ? Un coup de foudre ou un coup dans le nez ? Tu me tends ton paquet de carton rouge et blanc, je trouve que c'est indigne de notre condition. De la main gauche, je prends une cigarette et je ne te quitte pas des yeux quand tu l'allumes du bout de ta baguette. Une bouffée, et je lève l'autre main. Elle est rouge, gluante. Je l'approche de ton visage, je l'applique contre ta joue. Tu ressembles à un guerrier, maintenant. Je prends une nouvelle bouffée et je laisse la fumée t'envelopper. Quelle insolence, hein ?
Nous nous sommes reconnus. Tu vas changer ma vie.
______
Mes rêves durent de plus en plus longtemps. Je me suis assoupie dans le fauteuil de la bibliothèque secrète des Douze, derrière l'Ombre de la Mort. Je me sens sale, mon dos est humide. Je passe ma main sur mon front. Je suis fébrile. Je voudrais me lever de ce fauteuil, mais je n'en ai pas l'énergie. Je fixe le mur couvert de livres en face de moi. Ce n'est pas que je découvre un intérêt nouveau à ces couvertures que je connais par cœur, maintenant : je dois m'accrocher au réel et cela demande toute mon énergie.
Pourquoi es-tu revenu dans mes rêves ? Tu sais que je te cherche. Tu me trouves lente ? Moi aussi, je sais que j'ai bien trop tardé. Ne t'impatiente pas trop, toutefois, car quand je te trouverai, je te tuerai. Je reprendrai ce que tu m'as volé, mon sang, ma chair.
Je prends appui sur les accoudoirs et finis par me lever douloureusement. Je parcours du bout des doigts ces étagères pleines d'ouvrages insolites. Finalement, je sors de là, l'air de rien, et je marche jusqu'à la bibliothèque. Il fait encore nuit, les chances de croiser qui que ce soit dans les couloirs sont faibles.
La porte est fermée, bien sûr. Qu'importe ! je transplane ici et là - je traverse les murs - je suis le fantôme de nuit de Poudlard. Oui, un fantôme : déjà un peu morte ; grignotée petit à petit, morceau par morceau. Je crois savoir ce que je cherche, au moins à peu près. Trouverai-je un ouvrage précis dans les rayons accessibles à tous, ou devrai-je aller fouiller dans la réserve ?
Histoire de la Magie, peut-être ? Pourquoi diable n'y a-il pas encore de rayon entier consacré aux magies du monde ? Elina et moi allons toutes deux dans ce sens, nous devrions pouvoir l'imposer. Peu enthousiaste à l'idée de fouiller toutes les étagères, je tente un sortilège d'attraction désespéré, mais mes intentions n'étant pas claires, rien ne se produit. Évidemment. Je tourne les talons et je pars à la recherche d'un livret d'emprunts ou d'une liste d'inventaire. J'ai presque l'impression d'être une voleuse dans... mon propre château - c'est ainsi que je considère Poudlard. Ma tête me lance mais je veux trouver une solution tout de suite ; la patience ne fait pas partie de mes qualités.
Je suis déjà passée devant ces livres. Mes yeux peinent à rester ouverts et mon esprit s'embrume de plus en plus. C'est inutile, je suis incapable de trouver ce que je cherche ce soir. Je sors de là bredouille, ce qui me vexe au plus haut point. Je ne fais jamais rien pour rien. Je ne vais pas à la bibliothèque au beau milieu de la nuit pour en sortir les mains vides. Je ne fais pas partie de ces gens-là, qui perdent leur temps ; je ne fais pas d'erreurs, ce que j'entreprends, je le réussis.
Ce qui pourrait passer pour un petit détour aux yeux des simples mortels me frustre énormément. Les couloirs sont vides. Je saisis ma baguette et, dans un accès de rage que je ne devrais pas pouvoir expliquer, je pulvérise une partie du mur. C'est comme ça.
« Dame ! Quelle diablerie est-ce là ? »
L'habitant d'un tableau s'est réveillé brusquement et me regarde avec humeur. Je l'ignore royalement et avance de quelques pas avant d'être interpelée à nouveau :
« Je vous parle ! »
Je soupire, et mon soupir se transforme en rire. Je retourne auprès du tableau et lis l'inscription sous le cadre. Kennard of Littlewood. Un illustre inconnu dont le portrait s'est retrouvé accroché à Poudlard plus pour la décoration que pour l'hommage.
« Et vous riez ! Voulez-vous goûter ma lame ? »
Je secoue la tête, assez amusée par la cocasserie de la situation.
« Voyons : vous n'êtes que l'image d'un mort dont personne ne se souvient. Vous ne pouvez prétendre avoir une existence que parce que j'y consens ; je pourrais aussi bien détacher cette croûte et la brûler pour chauffer mon bureau. »
Je m'éloigne, savourant l'idée de pouvoir anéantir tout un monde si facilement. Tandis que je regagne mes appartements, quelques fantasmes émergent dans mon esprit : serait-il possible d'enfermer Baldur dans un tableau ? Cette pratique ne m'est pas totalement étrangère, cela devrait pouvoir se faire... Je le note dans un coin de mon esprit, sait-on jamais.
En attendant, je dois affronter la nuit et les visions persistantes que les potions de sommeil sans rêve ne tuent pas ; et tu me regardes, tu es là, adossé au mur de ma chambre, et tu souris.