Delnabo L'orgueil en bandoulière

Lundi 12 août 2047
Delnabo — Écosse
Vacances d'été entre la 6ème et la 7ème année



J'offre un dernier regard à la salle principale du Chaudron Baveur qui m'a accueillie ces derniers jours avant de transplaner, l'esprit focalisé sur ma destination. Le voyage me secoue, m'étouffe et me ballotte avant de me recracher violemment à des kilomètres de là, en plein milieu de la campagne. Je m'étale de tout mon long dans l'herbe humide, la terre dans les narines. Je crachote et me relève difficilement, les membres fourbus par l'expérience toujours aussi désagréable du transplanage. Je vérifie d'un geste que se trouve encore dans ma poche ma valise rapetissée. Je détesterais devoir retourner au Chaudron Baveur récupérer mes affaires ; partir m'a déjà laissé un goût amer dans la bouche tant ce départ avait le goût de la défaite. Mais même si j'avais su avant de quitter la maison sous le coup de la colère que vivre seule coûtait aussi cher, je l'aurais fait sans hésiter tant il m'était devenu insupportable de croiser le regard agacé de papa ; le souvenir de notre dispute ne m'est plus douloureux mais la colère est encore là, une colère qui n'a pas de raison ou d'explication — une colère orgueilleuse, j'en ai conscience et je n'en ai absolument rien à faire.

Un paysage verdoyant sous un ciel limpide s'offre à moi. L'horizon fourmille de bourdonnement d'insectes, d'arbres rudoyés par les bourrasques et, au loin, des toits éloignés du village de Delnabo. Le vent s'immisce sous ma robe de sorcière et s'amuse à en soulever les pans que je rabats nerveusement autour de moi. La vue de la petite maison étonnante qui se trouve juste à quelques dizaines de mètres de moi suffit à me tordre les entrailles et à rendre mes mains moites. Je n'ai jamais vu de maison semblable : les pièces s'emboîtent les une sur les autres, les toits s'enchevêtrent et l'ensemble a l'air à deux doigts de s'effondrer. Mais non, tout tient bon et c'est ici que vit Elowen et sa famille, dans cette bâtisse où j'ai passé un week-end l'année dernière en compagnie de toute la tribu Livingstone. Ces quelques jours lointains sont teintés d'un bonheur tout simple et sans souci qu'il me parait impossible de retrouver un jour.

Je me sens très seule face à la jolie bicoque et aux souvenirs qui y sont rattachés. Je regrette d'avoir dit à Zikomo de ne pas m'accompagner mais je sais que j'aurais été incapable de faire ce que je vais faire devant lui — peut-être parce que je pense déjà savoir comment tout cela se terminera.

J'ai pris ma décision sur un coup de tête. Avant de transplaner, je pensais aller chez Narym pour lui demander l'asile histoire de ne pas dilapider mes économies mais... Mais je me suis souvenue des jours que je venais de passer et du sentiment de solitude qui m'a étreint lorsque je me suis endormie seule dans le grand lit effrayant de la chambre du Chaudron Baveur, dérangée par les bruits de la rue et du bar. Une forme solitaire dans des draps à l'odeur inconnue. Quelqu'un m'a subitement manqué. Je ne sais pas qui. Je ne sais pas pourquoi. Mais là, dans cette chambre avec pour seule compagnie un Mngwi et un oiseau serpentaire, j'ai pris peur en ressentant une imposante ombre se déposer sur mon cœur. J'ai été perdue, submergée.

Submergée.
Je le suis également ici. Je ne sais plus que penser d'Elowen depuis la dernière lettre que j'ai reçue d'elle. Je suis très en colère et à la fois soulagée qu'elle m'ait donnée une occasion de me défaire du lien qui nous unissait et qui m'apparaissait plus entravant qu'autre chose au vu des récents événements auxquels j'ai été confrontés. Mais... Mais je pense à elle quand je me réveille le matin et j'y pense encore en m'endormant le soir quand cesse ma frénésie d'apprentissage. Je me demande ce qu'elle fait et ce à quoi elle pense. Elle est une présence indésirable dans ma tête, mon cœur se serre lorsque mes pensées l'invoquent.

« C'est normal qu'elle te manque, » m'a dit Zikomo. Mais moi je ne crois pas que ce soit normal.

J'entame ma progression vers sa maison, soulagée de mettre enfin un terme au silence qu'elle nous impose avec sa colère enfantine. La Serdaigle est persuadée qu'elle m'en veut et que j'ai tort, elle pense qu'elle doit me faire la tête parce que c'est sans doute ce que lui ont dit ses amis. Mais quand elle me verra, elle comprendra que tout cela est vain. Je me sentirai beaucoup mieux après avoir senti son regard sur moi et vu à quel point il s'illumine quand elle me regarde. Je serai beaucoup plus sereine lorsqu'elle m'aura serré dans ses bras épais et qu'elle aura déposé ses lèvres sur les miennes. C'est certain que ça ira mieux. J'ai un besoin vital de sa proximité. Cela me rappellera que j'ai un corps bien à moi et une vie à vivre. Une vie que je suis libre de vivre comme je l'entends, sans entrave parentale, sans entrave tout court. J'ai tout un monde qui s'offre à moi et son premier pan se dessine sous mes yeux.

Depuis quand n'ai-je pas croisé un sourire ?
Papa m'a crié dessus la dernière fois que je l'ai vu.
Maman a fait sa moue déçue.
Natanaël avait un regard noir et Aodren ne m'a même pas regardé.
Et le seul sourire que j'attends n'existe même plus, ni dans mes souvenirs ni dans mon futur, une lettre me l'a annoncé il y a un mois et demi.
Zikomo ne sait pas sourire et même s'il savait il n'en aurait pas envie.
Personne ne me comprend ni ne m'accepte.
Depuis quand n'ai-je pas croisé une âme heureuse de m'apercevoir ?
Pourquoi en ai-je quelque chose à foutre de tout ça ?

Mais dans ses yeux à elle, j'existerai.

J'avance en direction de la maison en surveillant les alentours. Personne dans les environs. Je me drape de toute ma fierté et ma confiance, respire un bon coup et frappe contre la porte d'entrée. Au moment même où résonne le bruit de mes coups, je prends conscience que je n'ai pas la moindre idée de la raison pour laquelle je suis ici ; je ne sais ni ce que j'attends ni ce que j'espère. Mais j'y suis malgré tout, répondant à une envie qui est née dans un recoin obscur de ma tête dans lequel j'ai peur de fouiller.


@Elowen Livingstone, attention, une Aelle sauvage apparaît !

Delnabo L'orgueil en bandoulière
Lundi 12 août 2047,
Delnabo, Écosse, Maison des Living-Stone
Avec @Aelle Bristyle


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La Vie est Belle. J'adore, Dior. Rosa-Lynn me repasse cette vieille pub moldue en boucle devant les yeux, et moi, tout ce que je vois, c'est l'élégance de la dame, vêtue de dorée, qui sort de l'eau. Je ne peux m'empêcher de penser au fait que cette espèce de piscine ressemble à l'idée que je me fais de la salle de bain des préfets. Est-ce que les préfets ressemblent vraiment à ça quand ils sortent de là ? Je commence à regretter de ne pas avoir obtenu ce rôle, ou du moins, pas aux yeux de la directrice. Je ne comprends pas. Les Directrices de Maison devraient avoir le droit d'accéder à ce lieu ! Je recommence pour la douzième fois à expliquer à ma meilleure amie pourquoi la personne qui se tient sur l'image est une sorcière, et pourquoi cette scène a été tournée dans mon école, mais elle ne me croit pas.

« C'est mon actrice préférée ! Je le saurais, si elle était sorcière !

- Ah ouais ? Tu l'as suivie peut-être ? Chez elle ? Haha, bien sûr que non, alors comment tu peux promettre que c'est une Moldue ? Moi je peux te dire que c'est une sorcière ! En plus, tiens, la preuve ! Y'a eu plein de préfètes blondes par le passé ! Et toc ! »

Un argument de taille, je sais, je sais. Je jette un coup d'œil au lit en hauteur de ma petite chambre, sur lequel se trouve Gwen, ma sœur. Elle me jette un regard mi amusé mi désespéré et remet son casque sur ses oreilles, comme si elle en avait déjà trop entendu pour son propre bien.

Deux étages plus bas, dans la maison, M'man cuit une brioche pour le goûter. Elle a le visage couvert de farine - faut dire qu'elle a essayé de cuisiner avec Cléia et que cette dernière en a fichu partout. Du haut de ses onze ans, la petite sorcière, qui prépare sa première rentrée pour Poudlard, apprend à peine à utiliser sa magie, mais ce qu'elle sait faire avec, c'est mettre le bazar. Et ça, elle s'en donne à cœur joie. Quand quelqu'un toque à la porte, M'man laisse deux secondes ma petite soeur sans surveillance et va ouvrir la porte.

« Chéri, tu es déjà rentré ? Ca a été la journ - oh ! Oh... Bonjour Aelle. »

Sa voix tombe, elle se renferme. C'est le moment que choisit Cléia pour sortir de sa cachette et faire une super farce à son "père" : lui envoyer plein de farine sur le visage. Quand elle voit de qui il s'agit, il est déjà trop tard pour faire marche arrière et la gamine écarte ses grands yeux, regarde à gauche, à droite et, ni vue ni connue, retourne se terrer dans la cuisine.

Reducio
Rosa-Lynn :
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JE NE SUIS PAS UN HIBOU UNE PLUME

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Première entorse au plan : la mère ; Elowen aurait dû ouvrir la porte, j'étais sûre qu'elle le ferait et que son sourire m'éblouirait. Mais non, je tombe sur le faciès assombri de sa mère qui me confond avec son père et je n'ai pas le temps de la saluer et de lui exposer le but de ma présence qu'une petite fille apparaît dans mon champs de vision. L'une des sœurs. Je ne sais pas laquelle, la rousse en a trop. Je me tends, prête à la voir dégueuler tout un flot de paroles mais la seule chose que je me reçois est une bonne poignée de poudre blanche. En plein dans les yeux et la bouche.

Surprise, je recule d'un pas en toussotant, la respiration entravée par ce que je reconnais être de la farine. Je me secoue dans tous les sens pour m'en débarrasser. Je fouille mon maigre horizon du regard dans l'espoir d'apercevoir l'espèce de veracrasse qui m'a joué ce méchant tour (sur ordre d'Elowen ? Cela peut-il être possible ?) mais le seul regard que je croise est celui Livingstone mère.

Une boule compacte et difficilement digérable se forme dans ma gorge. Je suis mal à l'aise, recouverte de farine, j'ai les narines entravées et je vais devoir expliquer la raison de ma présence à une femme qui n'est clairement pas ravie de me voir — elle était bien plus exubérante l'an passé. J'ai une soudaine envie de pleurer. Ou de hurler. Je ne sais pas, l'émotion est grande et imposante, je peine à la comprendre.

Je ne réfléchis pas : je dégaine ma baguette et me nettoie d'un sortilège.

« Je viens voir Elowen, » annoncé-je dans un souffle, d'une voix guère haute mais rendue grave par l'émotion.

Au moins suis-je de nouveau présentable.

Sale gosse.

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Ma mère est un mélange de plein d'émotions à la fois. Amusée par la situation. Gênée par cette même situation. Et un peu sifflée par l'audace de l'ex petite-amie de sa fille, qui se pointe dans sa maison avec autant de cran. Tout se confond, alors, ne sachant que faire, elle tend son torchon à l'adolescente, le récupère quand elle remarque qu'elle ne s'en servira pas, place ses poings sur ses hanches et bloque la porte. Elle semble avoir des choses à dire. La femme dégaine sa baguette, prête à lancer un sortilège à Aelle si celle-ci tente de repartir.

« Elle est en haut. Mais toi et moi, on va avoir une petite conversation avant que tu n'ailles la voir, d'accord ? Et seulement après, si j'estime que tu n'es pas dangereuse pour ma fille, et que je découvre un peu ce qui t'a traversé l'esprit et quel genre de personne tu es, seulement après tout ça, je préviendrai Elo que tu es à la maison. »

Elle s'écarte, laisse le pas de la porte libre d'accès, s'installe dans la salle à manger qui sert aussi d'entrée, et congédie Cléia.

« Choupette, monte dans ta chambre s'il te plaît. Je t'appelle quand la brioche est prête.

- Oui M'man. Désolée Aelle... Je voulais pas... »

Toute penaude, la gamine grimpe les escaliers. Gaëlle, de son côté, pointe la chaise en face de la sienne et demande à la visiteuse de s'y installer. Son regard est fermé, ses sourcils froncés, et toute personne un peu censée remarquerait que ce n'est pas naturel pour elle, d'être en mécontente.

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Le poids que j'ai dans le corps m'écrase le cœur. La sensation s'affirme à la vue de la baguette. Ma prise s'affirme sur ma propre arme, effrayée à l'idée qu'une mère, celle d'Elowen !, puisse me vouloir du mal mais déterminée à me défendre quoi qu'il arrive. C'est à peine si je me décrispe lorsque je comprends qu'elle souhaite seulement discuter avec moi, exactement comme pourrait le faire mon père à sa place. Je serre les mâchoires, désespérée que l'on me prenne encore et toujours pour une gamine à qui on peut imposer des choses.

Dangereuse ? J'étouffe un ricanement qui n'a rien d'amusé, le regard braqué sur le dos de la femme qui s'éloigne dans la maison. J'éprouve à son égard une vive haine qui me cloue sur place, les poings tout serrés et le visage congestionné. Je ferme brièvement les yeux pour retrouver mon calme et apaiser les tremblements qui me secouent. J'étouffe.

J'ai l'impression d'être hors de mon corps lorsque je pénètre dans la maison à la décoration vieillotte, comme si c'était moi sans être moi. J'entre là où on me dit de rentrer, j'ignore la gamine penaude. Je la suis du regard lorsqu'elle quitte la pièce, incapable de poser mes yeux sur la femme qui veut discuter avec moi de ma relation avec sa fille ; comme si j'avais quelque chose à lui dire ou à lui prouver ! Mais comme je me sens sombrer à la seule idée de repartir sans avoir pu parler à Elowen, je joue le jeu.

« Je vous écoute, » articulé-je difficilement

Je reste debout. Ainsi, j'ai la sensation de maîtriser un petit quelque chose. J'ai du mal à bouger ou respirer, inquiète de ne plus savoir me retenir et d'exploser, peu importe comme je le fais.

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Un coup de baguette fait reculer la chaise et d'un coup pouf, Aelle lui tombe dessus. Ma mère affiche alors un regard satisfait.

« A présent que tu ne domines plus la situation du haut de ton mètre vingt, nous allons pouvoir discuter. »

Elle n'a rien anticipé. Elle ne s'attendait pas à recroiser Aelle un jour dans sa vie, alors elle n'a aucune petite note à sortir de sa poche pour savoir quelles questions lui poser, rien. Elle improvise donc, elle se concentre sur ce qui l'inquiète vraiment, elle veut comprendre. La gamine cache quelque chose, cet air qu'elle se donne, ça ne peut qu'être un masque. Elle s'arme de patience et pose sa première question.

« Il se passe quoi dans ta tête, Aelle ? »

Elle est perspicace, ma mère. Aucun jugement, seulement une question ouverte pour commencer une discussion sur de bonnes bases. Les questions plus accusatrices viendront plus tard si elles n'ont pas encore trouvé de réponse à ce moment-là.

« Il se passe quoi, et qu'est-ce qui t'arrive ? J'ai besoin de réponses, alors il va falloir que tu sois honnête. »

Gaëlle n'utilise plus beaucoup sa baguette à la maison, mais elle n'est pas rouillée pour autant. Sachant très bien que si elle tourne le dos, l'adolescente pourra en profiter pour s'échapper, elle agite simplement son bout de bois et fait apparaître deux verres vides et une carafe de citronnade maison sur la table.

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La dernière fois que je me suis sentie aussi impuissante, c'était en compagnie d'une autre femme, dans un endroit bien plus sombre que celui-ci. Je dois faire un effort surhumain pour ne pas pousser un cri de rage, ou pire, exploser en sanglots brûlants. Désormais assise le dos bien droit collé au dossier de la chaise, il ne me reste pas d'autres solutions que d'écouter ce qu'elle a à me dire, cette femme qui se croit tout permis. Je ne la pensais pas capable d'un tel comportement. Malgré la forte impression qu'elle me fait, cela ne me fait qu'éprouver une colère plus grande encore.

Ma respiration s'embraye. Qui est-elle pour exiger de moi des réponses que même mon père n'a pu m'arracher, hein, qui est-elle ? Tout se mélange dans ma tête, tout un tas d'émotions pas très belles qui forme une grosse mélasse déconcertante. J'ai chaud et mon souffle se bloque dans ma gorge. Mes yeux papillonnent de droite à gauche. *Repulso, Reducto*. Mes pensées s'emballent, j'essaie de résister à ce que me dictent mes envies brutes. *Stupefix*. C'est la mère de ma petite amie. *Deprimo*. Même si elle prend aujourd'hui la forme d'une ennemie.

Je déglutis péniblement. Je n'ai même pas la réponse à ses foutues questions ! Et surtout aucune envie de dire quoi que ce soit, je ne dois rien à personne, moi, rien !

« J'ai rien à dire, dégueulé-je, une moue rageuse sur les lèvres. Rien à expliquer. »

Une bouffée de déception m'étrangle quand je prends conscience qu'Elowen a tout raconté à ses parents parce qu'elle est incapable de se débrouiller toute seule. C'est de sa faute tout ça.

« J'suis venue voir Elowen. »

Même si, je l'avoue, je n'en ai plus très envie, tout à coup.

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Le visage d'Aelle se déforme sous le coup de la colère. Le cœur de ma mère se fend, elle n'aime pas sa propre façon de procéder, mais elle ne peut pas s'arrêter là. Ce serait avoir essayé, mais sans en avoir réellement envie. Elle est consciente du fait que, mentalement, je régresse. Chaque année est pire que la précédente. Elle a tout essayé. Me suivre dans mes lubies, essayer d'y mettre un terme, me faire travailler, me laisser ma liberté, m'inciter à voir du monde, m'ordonner de passer du temps toute seule, me faire lire, écrire, m'inscrire à des cours de musique. Rien n'y fait, à l'intérieur de moi, tout est chamboulé et je ne le remarque pas.

Quand elle voit comment réagit Aelle, elle décide de la pousser un peu plus loin dans ses retranchements. Pas par méchanceté, bien au contraire. Une personne poussée à bout peut avoir tendance à cracher, pleurer, s'énerver, se confier, montrer qui elle est vraiment. Et Gaëlle est persuadée que ça fait un bout de temps qu'Aelle a oublié qui elle était vraiment. La phrase d'ado, ça va deux minutes, mais faut pas abuser. Si la gamine craque, ma mère sera là pour l'épauler, la rassurer, la soutenir. Il faut juste qu'elle trouve une faille pour qu'Aelle parvienne enfin à se livrer, s'ouvrir, parler. Et qu'elle trouve en face une oreille attentive.

« Je t'ai posé une question. C'est quoi le problème ? Qu'est-ce qui t'arrive ? Parle, allez ! Pourquoi tu es comme ça, en colère, les sourcils froncés, on dirait que t'en veux à la Terre entière ! Elle t'a fait quoi, la Terre ? »

Allez Aelle... Ouvre-toi... Dis ce que tu as sur le cœur. Ca te fera du bien, je te le promets. Voilà ce que pense ma mère à cet instant.

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Delnabo L'orgueil en bandoulière
Une boule d'émotion énorme perturbe tout dans mon corps ; elle s'échappe de mes entrailles et remonte vivement vers le haut, secoue mon estomac, comprime mes poumons et s'expulse hors de ma bouche. Une boule de magma parce que la situation est injuste et que j'en ai assez que l'on veuille me contrôler et m'entraver dans ma liberté de mouvement et d'action. Je n'en peux plus que les Autres cherchent à fouiller à l'intérieur de moi pour m'extirper des choses qui ne les concernent pas. Qu'est-ce qu'ils ne comprennent donc pas ? Papa, maman, Zikomo, Zakary et maintenant cette femme ; c'est quoi leur problème ? Qu'ils me laissent, qu'ils me foutent la paix !

Elle m'a fait quoi, la Terre ? Elle m'étouffe, voilà ! J'ai envie de la faire exploser, ne le voit-elle donc pas que j'ai envie de tout éclater ?

Je me lève d'un coup sous l'impulsion de mes sentiments, la rage au bord des lèvres. Je frappe des deux mains sur la table, l'impact fait trembler mes os et la douleur remonte de mes paumes à mes épaules.

« Vous êtes pas la première à me dire ça ! m'exclamé-je d'une voix forte. Et pas la première non plus à qui je réponds que c'est-pas-votre-problème ! »

Puis je me redresse, le souffle court et le cœur qui bat à mille à l'heure. Je me passe la main sur le visage dans l'espoir de m'arracher à cette houle qui me secoue dans tous les sens. C'est Gaëlle Livingstone que j'ai devant moi. Pas ma mère, pas mon père. Je ne peux pas la bousculer comme je voudrais le faire.

« Je vous dois aucun compte, craché-je malgré moi, alors laissez-moi ! Au lieu de jouer à la mère inquiète, » rajouté-je dans un souffle parce que je la sais hypocrite et qu'elle s'en tape de ce que je peux bien vivre.

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Gaëlle a envie de s'énerver très fort contre cette petite impertinente qui se croit tout permis, pourtant, elle garde son calme et reprend, d'une voix presqu'apaisée, après s'être assuré d'un regard que la porte est bien verrouillée.

« Vois-tu, au contraire, Aelle, c'est mon problème. C'est mon problème, parce qu'Elo ne va pas bien. Tu n'es pas sans savoir qu'elle a vécu des choses vraiment, mais alors vraiment horribles. Reste assise, s'il te plaît, c'est à mon tour de parler. Elowen a commencé à avoir une croissance inversée dès l'âge de onze ans, et plus ça va, plus ça empire. Et plus ça empire, plus je suis inquiète. Alors oui, c'est mon problème. Et je ne joue pas aux mères je sais pas quoi avec toi, Aelle. Je suis la mère de ma fille, et toi tu es la fille de ta mère, ne commence pas à me pondre des reproches de la sorte parce que tu ne sais pas gérer ta frustration et que tu envoies des balles perdues sans argument derrière. »

Elle sert deux verres de citronnade.

« Je disais donc, Aelle, qu'Elo va mal. Elle est inconsciente, trop brave, trop pure, trop naïve, trop dans sa bulle pour ce monde. Dois-je te rappeler qu'elle est morte dans le Dominion ? Que cet endroit lui a volé une partie de son âme, qu'on ne retrouvera jamais ? Elowen est incapable d'autonomie. Tout ce qu'elle peut faire, c'est donner de sa personne, tout donner, être là pour les autres jusqu'à ce qu'il ne reste rien d'elle. Elle l'a fait, avec toi. Elle t'aime énormément. Mais tu lui voles beaucoup de joie, et beaucoup de chances pour elle d'évoluer. Je ne sais pas comment tu l'aimes, mais assurément pas de la bonne façon. Ca va dans les deux sens, l'amour. Sinon, tu te retrouves seule. Si une personne fait des efforts et que l'autre la rejette sans cesse, au final, ça se brise. Et là, je peux t'assurer qu'Elo est brisée. Elle était paniquée quand tu as disparu. Elle pleurait sans cesse. Elle a failli appeler le Conseil des Sorciers, elle croyait que tu avais été enlevée. Elle t'aime, Aelle ! Mince ! Et toi, tu l'envoies bouler, alors qu'elle tient autant à toi ? Tu sais à quel point c'est rare de trouver une personne aussi bienveillante et dévouée que ma fille ? Elle attend rien en retour ! Elle donne tout, elle t'aime et t'accepte comme tu es. Et toi, tu te moques éperdument d'elle, et elle continue à revenir. Et si ma fille n'est pas capable de te faire comprendre ça, moi, je peux le faire pour elle. Donc maintenant que tu sais ça, peux-tu m'expliquer ce qui t'arrive, par Merlin ? Pourquoi tu es comme ça ? Qu'est-ce que tu veux ? Et pourquoi tu as l'air d'aimer faire souffrir ma fille ? Accepte que je m'inquiète pour elle, et que donc j'ai envie de comprendre qui tu es. Tu as le pouvoir de la rendre tellement heureuse, de l'aider à avancer... Pourquoi tu fais les choses à l'envers ? Qu'est-ce qui se passe dans ta tête, Aelle ? »

Gaëlle est à deux doigts de fondre en larmes.

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