Comètes Imparfaites
Pssst, par ici @Elyna Oak (après toute cette attente)...!

— j'ai si peur de la vérité que je m'entoure d'illusions —
Le cou de Maman sent très fort le citron, cela me pique presque le nez, mais j'adore l'odeur de citron de ma maman. Un jour, je regardais les fleurs dans la maison et Maman est arrivée. Elle m'a dit que ces fleurs roses qui sentent très fort le citron sont des fleurs d'un géranium citronnelle, aussi appelé pelargonium citronellum. Elle m'a dit que ces fleurs étaient ses préférées et que c'est pour cela qu'elle demandait à Grand-Mère de lui en ramener de la serre de Grand-Père. Alors, dans la maison, cela sent très fort le citron, mais j'aime bien. Cela sent très fort Maman. Et moi, j'aime bien quand ça sent très fort Maman, parce que ma Maman elle sent bon.
Ma Maman, je l'aime très très fort. Elle me prend dans ses bras et me fait rebondir sur ses jambes ; elle me parle des étoiles qui sont super loin de nous ; elle me lit beaucoup de livres, comme mon livre préféré, avec la Petite sorcière du vent ; elle peint vraiment très bien ; elle me dit toujours que son travail c'est sa passion, et que c'est très important pour elle, et que c'est pour cela qu'elle le fait ; elle m'apprend beaucoup de choses sur les étoiles ; et elle me fait un bisou sur le front avant de dormir. Ma Maman, c'est la plus forte, la plus courageuse, la plus intelligente, la plus gentille et la plus jolie des mamans. Avec elle, je me sens bien. Elle peut me protéger des Moremplis qui se cachent sous mon lit et repousser tous mes cauchemars. Et je sais qu'elle m'aime aussi très très fort (elle me le dit parfois).
Mais en ce moment, Maman, je crois qu'elle ne va pas très bien. Elle ne mange pas beaucoup et se lève très tôt en se couchant très tard, elle travaille vraiment beaucoup, et elle ne me prend plus dans ses bras. Pourtant, quand je lui demande si elle est triste, elle me dit que non, que ce n'est rien et qu'elle est juste un peu fatiguée. Je ne lui pose pas plus de questions, mais je crois qu'elle ne me dit pas tout ; Papa a toujours l'air inquiet quand il regarde Maman. Moi aussi.
Papa, lui aussi je l'aime très très fort. Il ne sent pas le citron et ne fait pas de beaux tableaux, mais il m'emmène avec lui pour pêcher, même si je n'aime pas trop l'eau. Parfois, on arrive à rapporter des poissons comme des aloses. Papa m'apprend les noms des poissons et des plantes aquatiques. Il m'apprend aussi les règles du Quidditch, pour qu'on puisse aller voir un vrai match un jour. Papa me répète tout le temps que la meilleure équipe c'est les Pies de Montrose, et que ce sont eux qu'il m'emmènera voir, alors j'ai très très hâte qu'il le fasse. Papa, il m'apprend aussi à lire et il me montre les constellations quelques fois le soir, ce qui me permet de me coucher un peu plus tard et d'apprendre plein de trucs que les autres ne savent pas. La dernière fois, j'ai reconnu la Grande Ourse et Papa était très fier de moi. Papa, je crois qu'il est souvent fier de moi, je me sens bien quand il me regarde, je me sens forte. Avec Maman, c'est plus compliqué, surtout en ce moment. Mais Papa a dit qu'il allait l'aider, qu'elle allait aller mieux, qu'il fallait juste attendre un peu. Et je sais que tout ce que mon père dit est vrai, parce que je lui fais confiance (c'est Anaë qui m'a appris ce que cela voulait dire car elle connaît beaucoup de choses). Mon papa, c'est aussi lui qui répond à toutes mes questions et qui me réconforte. C'est lui qui m'a expliqué que mon grand-père maternel était mort, et que c'est pour cela que Maman a besoin d'un peu de temps, pour se remettre de cette nouvelle. Je ne suis pas sûre d'avoir compris ce que c'était que la mort. J'aimerais bien demander à Anaë ce qu'elle en sait mais je ne peux plus la voir en ce moment. La maison reste fermée. Maman étudie et parle peu. Elle veut être au calme, m'explique Papa. Alors il n'y a plus personne à part nous trois dans la maison depuis quelques semaines. Même Miss William, ma gouvernante, ne vient plus. C'est un peu plus vide, mais au moins je peux m'entraîner à lire plus souvent.
Aujourd'hui, Papa et Maman s'en vont. Mais je sais qu'ils reviendront pour me chercher. Papa m'a tout expliqué : ils vont vivre une grande aventure, faire le tour du monde, aller dans beaucoup de pays, étudier les étoiles, voir des personnes qu'ils n'avaient jamais vu, approfondir leur savoir et apprendre plein de trucs sur l'astronomie et ses rapports avec d'autres sciences comme les potions. Il m'a dit que ce serait très intéressant, que cela faisait longtemps qu'ils avaient rêvé de partir ensemble faire ce voyage, et qu'ils avaient pensé que c'était le bon moment pour le faire. Il m'a dit que Maman en avait besoin, que ça l'aiderait à retrouver le sourire, qu'elle serait plus heureuse après ce voyage. Il m'a dit que ma grand-mère maternelle allait s'occuper de moi pendant ce temps, et qu'il fallait que je sois gentille avec elle parce qu'elle ne parlait pas beaucoup anglais. Mais moi, j'ai tout de suite compris qu'ils reviendraient me chercher le lendemain pour partir avec eux. Quand Papa m'a expliqué tout cela, j'étais très très heureuse ! Moi aussi, j'allais vivre une grande aventure ! C'est ce qu'il avait dit, n'est-ce pas ? Je vais vivre une grande aventure parce que, en fait, ils vont venir me chercher pour que je puisse les accompagner ! Je verrais beaucoup d'oiseaux, de plantes, de livres et de Magie ! Maman ira mieux, et avec Papa on vivra de grands moments. Ce sera vraiment génial. J'ai très hâte que Papa et Maman s'en aillent pour qu'ils puissent revenir cette nuit et m'emmener avec eux quand Grand-Mère dormira. Je suis certaine qu'ils me prendront avec eux, ils ne peuvent pas me laisser toute seule puisque je ne sais pas vivre sans eux.
Alors, quand Papa et Maman, leur baguette dans une main et leur valise dans l'autre, me font un grand signe de la main pour me dire au revoir, je leur souris en retour et leur fais également signe. Je vais partir avec eux ! Ce sera la première grande aventure de ma vie ! J'ai très très hâte, Anaë n'en reviendra pas !
Je me souviens avoir eu du mal à comprendre qu'ils partaient pour du vrai. Le jour où ils s'en sont allé, nous nous sommes dits au revoir devant la porte de la maison de Grand-Mère. Ma grand-mère me tenait la main, il faisait plutôt beau, et je crois que j'étais juste un peu inquiète, mais finalement, peut-être plus excitée qu'inquiète. En fait, je croyais sincèrement que mes parents allaient revenir le lendemain me chercher, qu'ils ne partiraient jamais autant de temps sans moi, qu'ils ne pouvaient pas me laisser seule avec ma grand-mère russe qui ne parlait que quelques mots d'anglais ; je croyais que c'était quelque chose comme un test, pour voir si j'étais assez forte pour partir avec eux, que je devais rester solide et imperturbable pour réussir ce test. Je pensais qu'ils allaient faire demi-tour le lendemain parce qu'ils ne pouvaient pas partir sans moi et me laisser ici. J'étais très jeune, j'avais besoin d'eux, et eux aussi, ils avaient besoin que je sois avec eux, n'est-ce pas ?
Je me souviens, le soir même, j'ai préparé une valise pour être prête quand ils viendraient me chercher. Je suis restée face à la fenêtre ouverte toute la nuit avec ma valise. Je les ai attendus aussi longtemps que possible, observant le coucher du soleil, l'arrivée des étoiles, tentant de repérer les constellations comme Papa me l'avait appris. J'ai attendu très longtemps, jusqu'à ce que mes paupières se ferment toutes seules, malgré le froid qui courrait sur ma peau, la noirceur effrayante de la nuit et la fatigue qui m'écrasait sans compassion. J'ai attendu très longtemps, mais ils ne sont jamais venus. J'aurais dû comprendre plus tôt qu'ils n'avaient jamais prévu de partir avec moi, mais j'étais jeune et j'avais beaucoup d'espoir et connaissais peu de désillusion. Vivre sans eux était impossible, s'ils devaient partir quelque part, c'était pour moi évident qu'ils partiraient avec moi, même s'ils me disaient le contraire. De toute manière, c'était plus simple de croire qu'ils me cachaient la vérité, et donc qu'ils allaient me rechercher avant de partir faire leur tour du monde, plutôt que d'accepter qu'ils s'en allaient réellement pour huit mois loin de moi et que je n'aurais pour me réconforter que des lettres. J'ai préféré attendre toute la nuit, luttant contre le sommeil pour la première fois de ma vie.
C'est ma Grand-Mère qui m'a retrouvé le lendemain matin, endormie sur ma valise. Il m'a fallu beaucoup de temps et de larmes pour comprendre et accepter qu'ils ne viendraient pas me chercher. Je me souviens de la douleur qui me frappait le ventre. Je me souviens que les larmes n'effaçaient rien, et qu'ils étaient réellement partis sans moi. Je me souviens des nuits passées à rêver d'eux, des réveils difficiles, des sentiments terribles qui me prenaient. Pour la première fois de ma vie, je me suis sentie abandonnée. Je me suis dit que mon grand-père nous avait abandonné en mourant, même si je ne le connaissais que peu, et que désormais mes parents m'abandonnaient eux aussi, comme mon grand-père. J'avais du mal à comprendre la différence entre la mort et la séparation avec mes parents. Tous les deux me faisaient très mal. Je ne voulais croire à aucun d'entre eux. Je voulais juste revoir mes parents, les serrer dans mes bras, leur demander de revenir. Je ne comprenais pas qu'ils ne pouvaient pas revenir pour moi, que ma mère n'allait pas bien, qu'elle avait besoin d'un projet, de temps avec mon père et de renouveau pour faire son deuil. Je ne comprenais pas que ce n'est pas moi qu'elle cherchait à quitter, mais son quotidien, ses souvenirs, sa douleur, son reflet dans le miroir qui lui murmurait qu'elle avait échoué. Je ne comprenais pas qu'en me laissant chez ma Grand-Mère, mes parents avaient souhaité m'offrir une nouvelle expérience, un moyen de devenir plus forte, qu'ils avaient préféré que j'aide ma grand-mère à faire son deuil plutôt que je la laisse seule, que c'était pour mon bien et celui de ma grand-mère qu'ils m'avaient laissé derrière eux. Je ne le comprenais pas, et aujourd'hui encore, j'ai du mal à le comprendre. Leur départ a bouleversé beaucoup d'éléments de ma vie, et je ne serais pas qui je suis sans cette période-ci de mon histoire, aussi douloureuse fut-elle.
[Attention, sujets sensibles (pour tout ce RP) : la mort et donc le deuil, mais également l'abandon.
Ces sujets peuvent être abordés de manière assez difficile au cours de ce RP (notamment dans le troisième post), alors n'hésitez pas à passer votre chemin si vous n'êtes pas à l'aise avec eux.]
Ces sujets peuvent être abordés de manière assez difficile au cours de ce RP (notamment dans le troisième post), alors n'hésitez pas à passer votre chemin si vous n'êtes pas à l'aise avec eux.]

— j'ai si peur de la vérité que je m'entoure d'illusions —
“ Elle ne savait pas que l'Enfer, c'est l'absence. ”
Jadis et naguère, Verlaine
Jadis et naguère, Verlaine
2 OCTOBRE 2036, 15h07,
RÉSIDENCE DAHLIA, PROCHE DE CE QUI DEVIENDRA TILLYHOUSE
Alyona, 6 ans
RÉSIDENCE DAHLIA, PROCHE DE CE QUI DEVIENDRA TILLYHOUSE
Alyona, 6 ans
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Les gens finissent toujours par partir. De ceux qui écrivent leur vie avec vous à ceux que vous ne connaissez qu'au détour d'une ruelle. Tout le monde finira par s'en aller, se quitter, s'oublier. (Le temps, même dépouillé de sa terrible majuscule, reste toujours destructeur.) Parfois, les gens ne partent que quelques secondes, quelques minutes. Ils étaient là, face à vous, avec vous, puis ils se rendent compte qu'ils ont oublié quelque chose, font demi-tour, vous quittent. Et reviennent. D'autres fois, ils partent plusieurs heures. Quelques fois, plusieurs jours. Plusieurs semaines. Plusieurs mois. Vous craignez presque d'oublier leurs traits, les teintes de leurs pupilles, la douceur de leur sourire, le son de leur voix, le rythme de leurs pas, l'odeur de leur peau, les détails de leurs expressions. Mais ils reviennent. Et puis, enfin, certains partent pour toujours. Des fois, sans dire au revoir. Vous les voyez un jour et le lendemain ils ne sont plus là. Envolés. Dans les cieux ? Non. Dans les étoiles — ces voleuses.
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Les gens finissent toujours par partir. De ceux qui écrivent leur vie avec vous à ceux que vous ne connaissez qu'au détour d'une ruelle. Tout le monde finira par s'en aller, se quitter, s'oublier. (Le temps, même dépouillé de sa terrible majuscule, reste toujours destructeur.) Parfois, les gens ne partent que quelques secondes, quelques minutes. Ils étaient là, face à vous, avec vous, puis ils se rendent compte qu'ils ont oublié quelque chose, font demi-tour, vous quittent. Et reviennent. D'autres fois, ils partent plusieurs heures. Quelques fois, plusieurs jours. Plusieurs semaines. Plusieurs mois. Vous craignez presque d'oublier leurs traits, les teintes de leurs pupilles, la douceur de leur sourire, le son de leur voix, le rythme de leurs pas, l'odeur de leur peau, les détails de leurs expressions. Mais ils reviennent. Et puis, enfin, certains partent pour toujours. Des fois, sans dire au revoir. Vous les voyez un jour et le lendemain ils ne sont plus là. Envolés. Dans les cieux ? Non. Dans les étoiles — ces voleuses.
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Le cou de Maman sent très fort le citron, cela me pique presque le nez, mais j'adore l'odeur de citron de ma maman. Un jour, je regardais les fleurs dans la maison et Maman est arrivée. Elle m'a dit que ces fleurs roses qui sentent très fort le citron sont des fleurs d'un géranium citronnelle, aussi appelé pelargonium citronellum. Elle m'a dit que ces fleurs étaient ses préférées et que c'est pour cela qu'elle demandait à Grand-Mère de lui en ramener de la serre de Grand-Père. Alors, dans la maison, cela sent très fort le citron, mais j'aime bien. Cela sent très fort Maman. Et moi, j'aime bien quand ça sent très fort Maman, parce que ma Maman elle sent bon.
Ma Maman, je l'aime très très fort. Elle me prend dans ses bras et me fait rebondir sur ses jambes ; elle me parle des étoiles qui sont super loin de nous ; elle me lit beaucoup de livres, comme mon livre préféré, avec la Petite sorcière du vent ; elle peint vraiment très bien ; elle me dit toujours que son travail c'est sa passion, et que c'est très important pour elle, et que c'est pour cela qu'elle le fait ; elle m'apprend beaucoup de choses sur les étoiles ; et elle me fait un bisou sur le front avant de dormir. Ma Maman, c'est la plus forte, la plus courageuse, la plus intelligente, la plus gentille et la plus jolie des mamans. Avec elle, je me sens bien. Elle peut me protéger des Moremplis qui se cachent sous mon lit et repousser tous mes cauchemars. Et je sais qu'elle m'aime aussi très très fort (elle me le dit parfois).
Mais en ce moment, Maman, je crois qu'elle ne va pas très bien. Elle ne mange pas beaucoup et se lève très tôt en se couchant très tard, elle travaille vraiment beaucoup, et elle ne me prend plus dans ses bras. Pourtant, quand je lui demande si elle est triste, elle me dit que non, que ce n'est rien et qu'elle est juste un peu fatiguée. Je ne lui pose pas plus de questions, mais je crois qu'elle ne me dit pas tout ; Papa a toujours l'air inquiet quand il regarde Maman. Moi aussi.
Papa, lui aussi je l'aime très très fort. Il ne sent pas le citron et ne fait pas de beaux tableaux, mais il m'emmène avec lui pour pêcher, même si je n'aime pas trop l'eau. Parfois, on arrive à rapporter des poissons comme des aloses. Papa m'apprend les noms des poissons et des plantes aquatiques. Il m'apprend aussi les règles du Quidditch, pour qu'on puisse aller voir un vrai match un jour. Papa me répète tout le temps que la meilleure équipe c'est les Pies de Montrose, et que ce sont eux qu'il m'emmènera voir, alors j'ai très très hâte qu'il le fasse. Papa, il m'apprend aussi à lire et il me montre les constellations quelques fois le soir, ce qui me permet de me coucher un peu plus tard et d'apprendre plein de trucs que les autres ne savent pas. La dernière fois, j'ai reconnu la Grande Ourse et Papa était très fier de moi. Papa, je crois qu'il est souvent fier de moi, je me sens bien quand il me regarde, je me sens forte. Avec Maman, c'est plus compliqué, surtout en ce moment. Mais Papa a dit qu'il allait l'aider, qu'elle allait aller mieux, qu'il fallait juste attendre un peu. Et je sais que tout ce que mon père dit est vrai, parce que je lui fais confiance (c'est Anaë qui m'a appris ce que cela voulait dire car elle connaît beaucoup de choses). Mon papa, c'est aussi lui qui répond à toutes mes questions et qui me réconforte. C'est lui qui m'a expliqué que mon grand-père maternel était mort, et que c'est pour cela que Maman a besoin d'un peu de temps, pour se remettre de cette nouvelle. Je ne suis pas sûre d'avoir compris ce que c'était que la mort. J'aimerais bien demander à Anaë ce qu'elle en sait mais je ne peux plus la voir en ce moment. La maison reste fermée. Maman étudie et parle peu. Elle veut être au calme, m'explique Papa. Alors il n'y a plus personne à part nous trois dans la maison depuis quelques semaines. Même Miss William, ma gouvernante, ne vient plus. C'est un peu plus vide, mais au moins je peux m'entraîner à lire plus souvent.
Aujourd'hui, Papa et Maman s'en vont. Mais je sais qu'ils reviendront pour me chercher. Papa m'a tout expliqué : ils vont vivre une grande aventure, faire le tour du monde, aller dans beaucoup de pays, étudier les étoiles, voir des personnes qu'ils n'avaient jamais vu, approfondir leur savoir et apprendre plein de trucs sur l'astronomie et ses rapports avec d'autres sciences comme les potions. Il m'a dit que ce serait très intéressant, que cela faisait longtemps qu'ils avaient rêvé de partir ensemble faire ce voyage, et qu'ils avaient pensé que c'était le bon moment pour le faire. Il m'a dit que Maman en avait besoin, que ça l'aiderait à retrouver le sourire, qu'elle serait plus heureuse après ce voyage. Il m'a dit que ma grand-mère maternelle allait s'occuper de moi pendant ce temps, et qu'il fallait que je sois gentille avec elle parce qu'elle ne parlait pas beaucoup anglais. Mais moi, j'ai tout de suite compris qu'ils reviendraient me chercher le lendemain pour partir avec eux. Quand Papa m'a expliqué tout cela, j'étais très très heureuse ! Moi aussi, j'allais vivre une grande aventure ! C'est ce qu'il avait dit, n'est-ce pas ? Je vais vivre une grande aventure parce que, en fait, ils vont venir me chercher pour que je puisse les accompagner ! Je verrais beaucoup d'oiseaux, de plantes, de livres et de Magie ! Maman ira mieux, et avec Papa on vivra de grands moments. Ce sera vraiment génial. J'ai très hâte que Papa et Maman s'en aillent pour qu'ils puissent revenir cette nuit et m'emmener avec eux quand Grand-Mère dormira. Je suis certaine qu'ils me prendront avec eux, ils ne peuvent pas me laisser toute seule puisque je ne sais pas vivre sans eux.
Alors, quand Papa et Maman, leur baguette dans une main et leur valise dans l'autre, me font un grand signe de la main pour me dire au revoir, je leur souris en retour et leur fais également signe. Je vais partir avec eux ! Ce sera la première grande aventure de ma vie ! J'ai très très hâte, Anaë n'en reviendra pas !
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Je me souviens avoir eu du mal à comprendre qu'ils partaient pour du vrai. Le jour où ils s'en sont allé, nous nous sommes dits au revoir devant la porte de la maison de Grand-Mère. Ma grand-mère me tenait la main, il faisait plutôt beau, et je crois que j'étais juste un peu inquiète, mais finalement, peut-être plus excitée qu'inquiète. En fait, je croyais sincèrement que mes parents allaient revenir le lendemain me chercher, qu'ils ne partiraient jamais autant de temps sans moi, qu'ils ne pouvaient pas me laisser seule avec ma grand-mère russe qui ne parlait que quelques mots d'anglais ; je croyais que c'était quelque chose comme un test, pour voir si j'étais assez forte pour partir avec eux, que je devais rester solide et imperturbable pour réussir ce test. Je pensais qu'ils allaient faire demi-tour le lendemain parce qu'ils ne pouvaient pas partir sans moi et me laisser ici. J'étais très jeune, j'avais besoin d'eux, et eux aussi, ils avaient besoin que je sois avec eux, n'est-ce pas ?
Je me souviens, le soir même, j'ai préparé une valise pour être prête quand ils viendraient me chercher. Je suis restée face à la fenêtre ouverte toute la nuit avec ma valise. Je les ai attendus aussi longtemps que possible, observant le coucher du soleil, l'arrivée des étoiles, tentant de repérer les constellations comme Papa me l'avait appris. J'ai attendu très longtemps, jusqu'à ce que mes paupières se ferment toutes seules, malgré le froid qui courrait sur ma peau, la noirceur effrayante de la nuit et la fatigue qui m'écrasait sans compassion. J'ai attendu très longtemps, mais ils ne sont jamais venus. J'aurais dû comprendre plus tôt qu'ils n'avaient jamais prévu de partir avec moi, mais j'étais jeune et j'avais beaucoup d'espoir et connaissais peu de désillusion. Vivre sans eux était impossible, s'ils devaient partir quelque part, c'était pour moi évident qu'ils partiraient avec moi, même s'ils me disaient le contraire. De toute manière, c'était plus simple de croire qu'ils me cachaient la vérité, et donc qu'ils allaient me rechercher avant de partir faire leur tour du monde, plutôt que d'accepter qu'ils s'en allaient réellement pour huit mois loin de moi et que je n'aurais pour me réconforter que des lettres. J'ai préféré attendre toute la nuit, luttant contre le sommeil pour la première fois de ma vie.
C'est ma Grand-Mère qui m'a retrouvé le lendemain matin, endormie sur ma valise. Il m'a fallu beaucoup de temps et de larmes pour comprendre et accepter qu'ils ne viendraient pas me chercher. Je me souviens de la douleur qui me frappait le ventre. Je me souviens que les larmes n'effaçaient rien, et qu'ils étaient réellement partis sans moi. Je me souviens des nuits passées à rêver d'eux, des réveils difficiles, des sentiments terribles qui me prenaient. Pour la première fois de ma vie, je me suis sentie abandonnée. Je me suis dit que mon grand-père nous avait abandonné en mourant, même si je ne le connaissais que peu, et que désormais mes parents m'abandonnaient eux aussi, comme mon grand-père. J'avais du mal à comprendre la différence entre la mort et la séparation avec mes parents. Tous les deux me faisaient très mal. Je ne voulais croire à aucun d'entre eux. Je voulais juste revoir mes parents, les serrer dans mes bras, leur demander de revenir. Je ne comprenais pas qu'ils ne pouvaient pas revenir pour moi, que ma mère n'allait pas bien, qu'elle avait besoin d'un projet, de temps avec mon père et de renouveau pour faire son deuil. Je ne comprenais pas que ce n'est pas moi qu'elle cherchait à quitter, mais son quotidien, ses souvenirs, sa douleur, son reflet dans le miroir qui lui murmurait qu'elle avait échoué. Je ne comprenais pas qu'en me laissant chez ma Grand-Mère, mes parents avaient souhaité m'offrir une nouvelle expérience, un moyen de devenir plus forte, qu'ils avaient préféré que j'aide ma grand-mère à faire son deuil plutôt que je la laisse seule, que c'était pour mon bien et celui de ma grand-mère qu'ils m'avaient laissé derrière eux. Je ne le comprenais pas, et aujourd'hui encore, j'ai du mal à le comprendre. Leur départ a bouleversé beaucoup d'éléments de ma vie, et je ne serais pas qui je suis sans cette période-ci de mon histoire, aussi douloureuse fut-elle.
#466962 ‖ Botaniste au Jardin de Draíocht
Comètes Imparfaites
OCTOBRE 2036,
Après le départ de mes parents, tout est devenu différent, tout a changé, c'était étrange. Au début, j'ai eu du mal à me faire à leur absence. J'étais dans une maison que je ne connaissais pas, dans laquelle je n'avais aucun souvenir, avec une grand-mère avec laquelle je ne parlais pas beaucoup et loin de ceux que j'aimais. Ce fut difficile. Je me souviens des premiers jours. Grand-Mère se levait tôt pour partir s'occuper des plantes qui appartenaient à mon grand-père, et moi je me levais tard et me couchais tard, mes nuits bouleversées par mes cauchemars. Mes journées n'avaient rien d'extraordinaire, je tournais beaucoup en rond à la recherche de quelque chose de rassurant. Mais je ne trouvais pas grand-chose ; alors je gardais ma douleur et mon silence avec moi, comme si leur présence pouvait m'être réconfortante. Le soir, je sortais dehors pour regarder les étoiles et leur parler, comme si à travers elles je pouvais parler à mes parents. Je me disais qu'ils étaient certainement en train de les regarder, comme moi, et que peut-être qu'ils entendraient mes petits mots et ma grande souffrance. J'avais très envie de les retrouver, mais chaque jour semblait m'éloigner davantage d'eux. Je crois que personne ne m'avait jamais manqué comme eux me manquaient. Je me sentais chaque heure un peu plus loin d'eux, un peu plus seule, un peu plus mal. C'était comme si leur absence formait un creux dans ma poitrine. Mais, doux Merlin, comment l'absence peut-elle apporter quelque chose ?
Grand-Mère a pris bien plus soin de moi que je ne m'en rendais compte. Nous ne parlions pas beaucoup, je crois que je ne lui faisais pas encore totalement confiance. Elle paraissait parfois très triste, comme si, pendant quelques secondes, le ciel clair de ses pensées devenait gris, pluvieux, lourd, pesant. Elle avait alors le visage de ces personnes qui ont vu, au cours de leur vie, beaucoup de choses, et que celles-ci sont restées enfermées quelque part pour ressortir à certains moments, comme une tortue remonterait à la surface, lourde de sa carapace, pour respirer. Grand-Mère avait le visage d'une personne vivant avec ses doutes, ses peurs, ses angoisses, ses regrets, son deuil ; mais aussi ses petits bonheurs du quotidien, sa bonne humeur, sa gentillesse, sa douceur, sa tendresse, sa patience. Je crois que l'observer vivre simplement, honnêtement, avec respect pour ce qui l'entouraient... Je crois que cela m'a aidé à lui faire confiance. Je me suis rendu compte que j'avais besoin d'elle pour trouver ce réconfort que je cherchais, et qu'elle avait besoin de moi pour vaincre sa nouvelle solitude si lourde à porter et son deuil qui l'enfermait en silence.
⪓
Aujourd'hui, cela fait une semaine que Papa et Maman sont partis. Mon anniversaire est dans tout juste un mois, mais je crois qu'ils ne seront pas revenus pour cette date. Qu'est-ce que je vais faire s'ils ne sont pas là ? Comment sera ma journée d'anniversaire sans le gâteau qu'ils me confectionnaient tous les ans ? Est-ce qu'ils me souhaiteront quand même bon anniversaire ? J'ai très peur qu'ils m'oublient, qu'ils s'en aillent comme Grand-Père, pour ne pas revenir. J'ai envie de retourner à la maison, de revoir Anaë et les autres enfants qui venaient parfois. J'ai envie de revoir Miss William, d'apprendre de nouvelles choses, d'écouter Papa et Maman parler des étoiles et de la nuit. J'ai envie de retrouver ma chambre, mes jouets, mes peluches, ma vie d'avant. J'ai envie que mon Grand-Père revienne avec Papa et Maman. Je ne veux plus être ici. C'est trop dur d'être ici. Grand-Mère passe sa journée dans la serre à s'occuper de plantes très bizarres. Je le sais parce que, une fois, je l'ai vu y aller, et je suis rentrée dans la serre. Il y a une plante qui a bougé quand je suis entrée, alors j'ai couru pour revenir dans la maison. Grand-Mère, elle me fait un peu peur. Elle parle bizarrement et elle ne regarde jamais le ciel la nuit, comme Papa et Maman. Mais, elle ne me crie pas non plus dessus comme Grand-Mère Freya quand je pars dehors sans le lui dire. Elle me laisse partir dans les champs et revenir avec les mains sales. On dirait que ce qui lui importe le plus, c'est que je mange avec elle, à l'heure, et que je n'arrive pas tard. Alors c'est ce que je fais, parce qu'elle me fait un peu peur, Grand-Mère. Elle sourit beaucoup mais ne parle que peu. Elle ne me prend pas dans ses bras, comme Maman.
J'essaye de la regarder quand elle ne m'observe pas. Parfois, elle fait des choses étranges. Elle s'arrête de tasser la terre des plantes ou de leur mettre de l'eau, elle observe des vieux objets bizarres sans rien faire ou elle regarde dans le vide. Elle s'arrête, ses lèvres se serrent anormalement et elle continue ce qu'elle faisait. Je l'ai aussi déjà vue allumer un feu dans la cheminée sans sa baguette, comme les Moldus. Je crois qu'elle ne va pas très bien, Grand-Mère, comme Maman. Parfois, elle a l'air très seule. Moi aussi je crois que je me sens un peu seule. J'aurais préféré être avec Papa et Maman.
#466962 ‖ Botaniste au Jardin de Draíocht
Comètes Imparfaites
Attention : mention forte de la mort dans cet écrit.
Je pique une pomme de terre avec ma fourchette afin de la mettre dans ma bouche. Grand-Mère ne dit rien, mais elle ne parle pas souvent quand on mange. Elle sourit. Et moi, je la regarde. Elle a le visage ridé, beaucoup plus qu'avant. On dirait que depuis qu'elle est là, sa peau a pris plein de plis. Est-ce que c'est à cause des plantes qu'elle a dans sa serre ? Quand je vais dehors, je ne vois jamais les mêmes plantes que celles qui poussent dans cette partie reculée de la maison. C'est quand même bizarre. Est-ce que les plantes de Grand-Mère sont des plantes magiques ? Pourquoi est-ce qu'elles ne poussent pas dehors ? Elles ne poussent que dans les serres ?
Avant que Papa et Maman ne partent, je ne me posais pas beaucoup de questions, mais depuis qu'ils ne sont plus là, j'ai vraiment beaucoup beaucoup de questions dans ma tête. Parfois, j'ai l'impression que Grand-Mère peut les voir à travers mes yeux. J'ai l'impression que ses yeux lisent toutes mes pensées quand ils sont fixés sur les miens. Alors, comme cela me fait un peu peur, j'essaye de garder mes yeux sur mon assiette et de manger rapidement pour retourner dehors. Je me sens bien dehors, bien mieux qu'à l'intérieur. Je suis contente que Grand-Mère me laisse sortir.
« Tu aimes ? »
Je sursaute. Grand-Mère désigne mon assiette et mon repas en souriant. *J'ai peur.* Pourquoi Papa et Maman ne sont pas là ? Comment je vais faire pour rester avec Grand-Mère toute seule ? Elle est trop étrange, je ne veux pas lui parler. Je veux retrouver Papa et Maman, ma maison, mes amis, Anaë, les genoux de Maman et les parties de pêche avec Papa. J'ai l'impression d'avoir une grande boule dans la gorge qui ne veut pas partir. Mais moi, je veux qu'elle parte, et je veux rejoindre mes parents. Je me sens mal ici, je me sens toute seule. Je veux vraiment retrouver ma vie d'avant. Comment est-ce que je peux retrouver ma vie d'avant ?
« Oui..., murmuré-je en déglutissant difficilement. » Si je réponds non, est-ce qu'elle va m'en vouloir ? Mais ce serait un mensonge si je répondais non, et les mensonges, c'est très très mal.
« Ça veut dire quoi mourir ? »
Mon cœur bat un peu vite, je crois. J'ai toujours peur, parce que peut-être que Grand-Mère redeviendra triste au lieu de me répondre. Papa avait l'air très triste quand je lui ai posé des questions sur la mort de Grand-Père. Et puis, peut-être que Grand-Mère ne voudra pas me répondre et me privera de sortie. Oh non, je ne veux pas rester enfermée ici ! Tout est tout noir. Tout me fait peur, ce n'est pas comme à la maison.
« Les personnes qui meurent s'arrêtent de vivre. Leur... cœur (Grand-Mère pointe son cœur du doigt.) ... s'arrête. Plus rien après. Ils ne sont pas là.
– Mais Papa et Maman ne sont plus là et ils ne sont pas morts.
– Ils revenir. Pas les personnes qui meurent. Partir pour toujours. Plus là pour toujours. Cœur arrêté. »
Mais pourquoi Grand-Père il est mort ? Pourquoi il est parti maintenant ? Pourquoi il n'est pas resté plus longtemps ? Il ne voulait plus rester avec nous ? Mais pourquoi ?
Grand-Mère ne sourit plus. Elle semble très triste. Je crois que moi aussi, je suis triste. Je n'ai plus faim. J'ai envie de revoir mes parents.
« Papa et Maman ils vont mourir ? » Les sourcils de ma grand-mère se froncent, comme si elle ne me comprenait pas. Sa main tremble sur la table, mais je ne la vois pas, je pense très fort à Papa et Maman. Ils me manquent beaucoup, je veux vraiment qu'ils reviennent. « Non. Pas maintenant. Ils vont bien. Pas à t'inquiéter.
– C'est triste la mort ?
– Oui. Normal c'est de pleurer la mort. Je pleure la mort, c'est douloureux. Toi aussi tu peux pleurer la mort. Normal c'est. »
Mais Maman ne pleure pas. Moi aussi je ne dois pas pleurer, même si je suis un peu triste. Je dois rester forte comme Maman. Sinon, elle sera déçue. Je veux que Maman soit fière de moi. Je ne veux pas pleurer. Je ne suis pas faible. Est-ce que Grand-Mère est faible ? Mes yeux me piquent. Maman et Papa sont partis pour longtemps. Grand-Père est parti pour toujours. Mais je ne peux pas pleurer. Je dois rester très forte, comme les grands, comme Maman. Grand-Mère elle pleure mais moi je ne peux pas. Maman ne pleure pas alors je ne dois pas pleurer. Je suis très forte. Je ne suis pas faible. Pleurer, c'est pas normal. Pleurer, c'est pour les faibles. Moi aussi je peux ne pas pleurer. Moi aussi je peux être comme les grands. Je dois juste me retenir un peu. Ce n'est pas tellement difficile, puisque les grands savent le faire. Je n'ai jamais vu Anaë pleurer. Je n'ai jamais vu Maman pleurer. Et je dois être comme elles. Je dois être forte. Je dois être comme les grands.
« Mais ils vont où ceux qui meurent ? »
Un silence se glisse dans la pièce. J'entends le vent qui souffle dehors par la fenêtre ouverte. Il y a beaucoup d'oiseaux dans les champs près de chez Grand-Mère. J'aime bien les oiseaux. Si j'étais un oiseau, j'aurais pu rejoindre Papa et Maman. J'aurais pu toucher les étoiles. Ils auraient été très très fiers de moi. Certains sorciers peuvent se transformer en oiseau. Moi aussi je me transformerai en oiseau. Je serai libre comme l'air, et Papa et Maman seront très fiers de moi, alors ils me laisseront les rejoindre.
« Donne-moi tes mains. »
Mes yeux s'arrondissent brutalement. Pourquoi est-ce que Grand-Mère veut que je lui donne mes mains ? Elle va me les serrer fort et me faire mal ? Est-ce que je ne devais pas poser ma question ? Et si j'avais posé une question qu'il ne fallait pas poser ? Est-ce qu'elle va me faire mal ? Je ne veux pas avoir mal !
Je tends mes mains vers ma grand-mère. Je ne sais pas trop pourquoi. Je ne suis pas sûre qu'elle me fera mal, et je suis un peu curieuse, et inquiète qu'elle me gronde si je ne lui donne pas mes mains.
Ma grand-mère attrape mes mains et commence à me les serrer doucement. Elle a ses yeux dans les miens. Ils sont très très bleus, et très très beaux.
« Ceux qui meurent ne vont pas. Tout s'arrête pour eux. Scientifiquement. Mais ils restent dans ton cœur. Les souvenirs. Pour des personnes, ils vont aussi dans des lieux très lointains où ils trouvent encore d'autres morts. Comme au Paradis. Personne ne sait vraiment. Tout le monde croit en quelque chose.
– Et en quoi est-ce que tu crois Grand-Mère ? »
Elle fait une petite pause, son visage tout saupoudré de réflexions. Je regarde très fort ses yeux. Ils me font penser au ciel. Mais je me sens moins seule avec le ciel qu'avec elle. Avec le ciel je me sens bien, réconfortée, heureuse. Avec elle je me sens seule, inquiète, et j'ai peur.
« Croire... Je crois qu'ils vont nulle part. Ils... S'évaporent. Mais on peut les revoir dans souvenirs. Souvenir gagne contre la mort. »
Mes yeux glissent sur ma fourchette. Est-ce que je me souviens de Grand-Père ? Je me souviens de la Russie, du froid, de la grande cheminée, des histoires racontées par Maman, du visage de ma petite cousine, des repas bizarres et lourds, du confort du canapé de Grand-Père, de ses yeux froids, de sa voix toute chaude qui réchauffait l'atmosphère, de ses mains quand il les passait dans mes cheveux. Oh ! Et son odeur de plantes quand il me prenait dans ses bras et sur ses épaules ! Mais je ne me souviens plus vraiment de son visage. C'est comme s'il commençait à s'effacer, qu'il disparaissait... non, qu'il s'évaporait. Pourquoi est-ce qu'il est mort Grand-Père ? Et...
« Comment on fait pour ne pas mourir ? » *Est-ce que Papa et Maman aussi ils vont mourir, comme Grand-Père ? Et moi ?* Ma gorge est obstruée par une énorme boule. J'ai envie de pleurer mais j'essaye de me faire forte. Je peux rester forte. Je resterai forte.
Grand-Mère me serre davantage les mains. Est-ce qu'elle voit que j'essaye de ne pas pleurer ? Je ne veux pas qu'elle voie ça. Je veux qu'elle me croie forte, comme Maman. Maman m'en voudrait si Grand-Mère apprenait que je pleurais comme les petites filles. Je suis grande. Maman a perdu son papa et elle n'a jamais pleuré. Moi aussi je ne pleurerai pas. Je suis forte.
« Les médicomages repousser la mort. Ton дедушка, grand-père et moi repoussions la mort. Mais parfois mort arrive sans prévenir. Mais pas aux jeunes comme toi. Avec l'âge. Très très vieux. Ou accident. Mais pas de soucis à avoir. Tout va bien. Tout ira bien. Nous plus fort que mort. » Et, ses mains sur les miennes, elle me serre un peu les doigts avant de relâcher mes mains.
⪔
Ce jour-là, je me souviens avoir quitté très rapidement la table après notre conversation. Je ne me souviens même plus avoir tout mangé. C'est fou ce que les souvenirs peuvent être nets quand ils touchent le cœur. Mon cœur n'avait jamais été touché ainsi auparavant. Durant ce repas passé avec ma Grand-Mère, j'ai touché à la peur et à la tristesse, bien plus que je n'y avais jamais touché. J'ai appris, à mes dépens, ce que la grande Faucheuse était. J'ai senti ma vie basculer comme si on l'avait frappé violemment. Je crois qu'à partir de ce moment, j'ai pris conscience de la présence d'un poids que je ne connaissais alors pas. Celui de la finitude. Celui de la lourde vérité. Celui qui vous monte à la tête et vous donne le vertige. J'étais jeune et j'ai eu très peur de la vérité. Néanmoins, au fond de moi, c'est à partir de là que j'ai commencé à faire confiance à ma grand-mère. J'ai senti dans ses paroles une sincérité rare. J'ai commencé à m'appuyer légèrement sur elle, à lui sourire quand elle me souriait, à lui parler quand nous mangions. Je ne comprenais pas encore à quel point tout cela était dur pour Grand-Mère, mais désormais je n'étais plus un fantôme errant dans le même lieu qu'elle.
Les réponses qu'on m'avait offertes sont restées longtemps gravées dans ma mémoire. La mort, la fin, le cœur qui s'arrête, l'évaporation de la vie, comme si elle s'échappait, la présence qui n'est plus que dans nos souvenirs... Mes cauchemars en étaient pleins. Mais je suis toujours restée silencieuse sur ma douleur. Je l'ai enfermée à double tour. Je l'ai accumulée sans faire de bruit, et je l'ai cachée en moi. Je voulais faire comme les grands, mais je n'étais pas prête à être comme eux. J'étais incapable de me retenir ; j'ai toujours eu besoin de libérer ce que j'enfermais en moi. Je n'ai jamais été une cage, j'ai toujours été un oiseau se laissant porter par le vent, un bateau malmené par ses vagues. Et je n'ai jamais su contenir le vent ou les vagues.
#466962 ‖ Botaniste au Jardin de Draíocht
Comètes Imparfaites
Trois jours après cette discussion, lorsqu'il était tard et que j'étais las, j'ai pour la première fois cédé sous le poids de mes vagues.
Elles m'ont renversé, emporté, bouleversé.
Et Maman et Papa étaient si loin de moi !
Le ciel est tout noir. Je n'aime pas le noir. Je préfère quand le ciel est bleu. Mais la nuit, le ciel est noir, la Lune me regarde fixement comme un grand Œil blanc et impassible et les étoiles brillent, comme toujours, muettes et immobiles, simplement lumineuses.
La Nuit n'est pas arrivée il y a bien longtemps. Elle a avalé tout le bleu et en a recraché des nuancés roses, violette et orange avant de tout recouvrir de noir. Je n'aime pas le noir, mais j'aime la nuit. La nuit, je sais qu'en levant mes yeux vers le ciel, je verrais exactement les étoiles que mes parents voient, et je serai un peu plus proche d'eux. Alors, tous les soirs, quand Hélios disparaît pour laisser Nyx venir, je sors de la maison pour regarder les étoiles et parler à Papa et Maman. Je me sens bien quand je parle à Papa et Maman, j'ai l'impression qu'ils sont juste à côté de moi. J'ai l'impression de pouvoir les entendre me répondre.
Mais, ces impressions restent souvent juste des impressions, parce que la plupart du temps, je ne sens et n'entends rien. C'est comme si les étoiles m'avaient pris mes parents et qu'elles étaient devenues muettes. Je n'entends pas mes parents. Je n'entends jamais mes parents.
J'enroule un brin d'herbe autour de mon doigt. Mon cou est tordu en arrière. Mes yeux sont plongés dans ceux des étoiles. Mais rien ne se passe, tout est terriblement silencieux.
« Papa ? Maman ? Est-ce que vous m'entendez ? » Pourquoi est-ce qu'ils ne me répondent jamais ? Est-ce que je dois parler plus fort ? Est-ce qu'ils peuvent m'entendre de l'autre côté de la planète ? Je ne sais même pas où ils sont... Et s'ils ne pouvaient pas m'entendre ? Si je parlais mais que seul le silence m'entendait ? Et ils sont où Papa et Maman ? Tout le monde a ses parents avec eux, et moi ils me laissent toute seule. Pourquoi est-ce qu'ils m'ont laissé derrière eux ? J'aurais tellement aimé partir faire le tour du monde ! « Pourquoi est-ce que vous ne revenez pas ? »
Dans les livres que Papa et Maman me lisaient, toutes les petites filles comme moi vivaient de grandes aventures sans leurs parents, mais moi, je crois que je n'en suis pas capable. Je n'ai pas envie d'être sans eux. J'ai très mal au coeur quand ils ne sont pas là. Je ne me sens pas prête à vivre sans eux. J'espère qu'ils reviendront très vite à la maison. Parfois j'ai l'impression d'être enfermée dans ma propre vie quand ils ne sont pas là. Je ne peux pas bouger, sortir, vivre. Ils me manquent beaucoup, et c'est comme si j'étouffais quand je vivais sans eux.
Et puis, pourquoi est-ce qu'ils sont partis sans moi ? J'ai besoin d'être avec eux ! Je ne veux pas rester toute seule ! Est-ce qu'ils m'ont puni pour quelque chose ? Mais je n'ai rien fait de mal ! Je n'ai pas pleuré, comme les grands. Est-ce que si Maman est triste, c'est de ma faute ? Grand-Mère a dit que la mort était triste. Peut-être que si Maman n'allait pas bien, c'était à cause de la mort de Grand-Père. Mais ce n'est pas juste ! Pourquoi est-ce qu'il est parti pour toujours ? Pourquoi est-ce que Papa et Maman sont partis eux aussi ? Les étoiles sont plus importantes que moi ? Mais je n'ai rien fait de mal ! J'ai obéi à tout ce que mes parents voulaient que je fasse ; je suis restée discrète, silencieuse, j'ai accepté qu'ils soient préoccupés pendant quelques semaines... Et eux, ils s'en vont ! Ils me laissent toute seule ! Même leurs étoiles restent silencieuses. J'ai l'impression qu'ils me tournent le dos, qu'ils me punissent alors que je n'ai rien fait. C'est trop injuste, moi j'ai mal, et eux ils me laissent toute seule avec ma grand-mère alors que je ne veux pas rester avec elle. Je veux retrouver la maison, jouer avec Anaë, regarder Maman peindre, parler avec Papa, les écouter me raconter des histoires... Je veux qu'ils arrêtent de penser tout le temps aux étoiles et qu'ils reviennent me voir. Je veux qu'ils restent avec moi pour toujours, je ne supporte pas d'être toute seule.
La colère est montée petit à petit, comme une ombre gravissant les escaliers, recouvrant mes pensées de sa présence, de sa force, de son autorité. C'est comme si tout ce qui était resté enfermé à l'intérieur de moi depuis quelques semaines s'était transformé, rassemblé, uni en une énorme vague de colère qui étouffait toutes mes autres pensées. Elle brûlait tout au fond de mon cœur, dans mon corps, prenait racine dans ma tristesse, ma solitude, mon besoin de haïr quelque chose pour ce qui m'arrivait. Elle était le résultat de tous mes « je serai forte, comme les grands », la preuve que je ne pouvais pas tout garder pour moi, que j'avais besoin de laisser un de mes sentiments s'exprimer. Elle était comme un incendie s'étant construit à partir d'étincelles. Je ne voulais pas la laisser gagner, mais je ne pouvais pas la retenir. Ma colère a toujours été beaucoup plus forte que moi. Elle utilise tous ces sentiments que je garde cachés et enfouis pour brûler, se propager, et grandir. Et je crois qu'au final, je n'ai jamais souhaité la retenir. La retenir, c'est m'étouffer ; la laisser libre, c'est donner de la voix à mes pensées et me dresser contre ce qui me fait mal. J'ai terriblement besoin de la laisser grandir et me dévorer toute entière, j'ai terriblement besoin de la laisser exploser, même si je n'aime pas les dégâts qu'elle fait autour de moi et les sillons qu'elle crée sur mon cœur et mon corps.
Je me souviens l'avoir laissé exploser ce soir-là. En une seconde, elle a pris toute la place dans cette Nuit froide, silencieuse et muette. En une seconde, elle a rempli mes joues de larmes et mon âme de sa présence.
C'était terrifiant, mais je me suis sentie si forte, contrairement à ce que je pensais !
Papa m'a dit que s'ils avaient pu partir avec moi, ils l'auraient fait, mais qu'ils devaient partir seulement à deux. Je crois que quelqu'un ou quelque chose les a forcés à ne partir qu'à deux. Je crois que quelqu'un ou quelque chose veut me faire mal, me punir alors que je n'ai rien fait de méchant ou d'interdit, me voler mes parents alors que je veux rester avec eux.
Et cela me met en colère. J'ai envie de hurler toute ma colère à la nuit, qu'elle sache ce qu'elle m'a pris, qu'elle sache à quel point je lui en veux d'être près de mes parents alors que moi, je suis très loin d'eux. J'ai envie d'être en colère, de pleurer, de faire venir Grand-Mère pour qu'elle ait peur, souhaite que je me taise, m'écoute et fasse revenir mes parents. J'ai envie d'être en colère contre le monde entier pour que Papa et Maman reviennent. J'ai envie de trouver un coupable à mon malheur et de le détester de toutes mes forces, de toutes mes pensées, de toute ma vie. J'ai envie de haïr comme certains respirent, de haïr tellement fort que le vent fera demi-tour en sentant ma colère, que les oiseaux s'envoleront en me voyant, que la nuit sera plus lumineuse autour de moi parce que ma colère brillera très très fort. J'ai envie de détester, parce que je préfère détester à pleurer et me sentir toute seule. Être en colère, c'est plus simple. Je veux être en colère. Je veux brûler comme les flammes. Je veux que la colère mette le feu à tout le reste.
Alors je la laisse grandir.
Je crois que je n'avais jamais été autant en colère. Mes traits sont complètement déformés. J'arrache l'herbe qui s'étale sous mon corps comme si je pouvais arracher les étoiles du ciel. L'herbe part par grandes touffes. Mes ongles deviennent sales. Je sens la terre qui s'est installée en dessous. Pourtant, je continue. J'arrache, j'arrache, j'arrache, encore et encore. *J'veux qu'ils reviennent. Rendez-les-moi !* Je pense que mon coeur bat de plus en plus vite. *J'vous déteste. J'vous déteste tous.* C'est bizarre parce que, plus je suis en colère, plus je sens ma tristesse grandir. *J'vous hais. Vous m'laissez toute seule. JE VOUS DÉTESTE !*Je crois que je pleure. La boule dans ma gorge est revenue. Je me sens nulle et inutile. J'ai mal partout. Je ne veux plus avoir mal. Je ne veux plus être toute seule. Je veux que Papa et Maman reviennent. Je veux qu'ils quittent les étoiles pour revenir me voir. Je veux que tout redevienne comme avant.
Cette nuit-là, j'ai hurlé à la nuit avec toute ma voix, toute ma force, comme une sorte de louve-garou blessée. Maintenant, quand j'y pense, j'ai l'impression d'avoir surtout été une petite fille gâtée qui faisait sa première crise de nerf parce que ses parents l'avaient laissée toute seule. Je m'en veux d'avoir réagi ainsi et, plus que tout, je m'en veux de ne pas être parvenue à chasser la colère qui est née ce soir-là. Parfois, j'ai la sensation de ne pas avoir grandi, d'être restée cette petite fille qui ne parvenait pas à contenir ses émotions et qui les a transformées en colère. Mais toutes ces impressions passent vite, parce qu'il y a en moi une forme de fierté qui me pousse à ne pas croire ces pensées hésitantes qui me traversent. Parfois je me demande si cette fierté n'est pas celle d'une petite fille gâtée et colérique. Tout cela ressemble à une boucle infernale que je ne parviens pas à rompre. Au fond, je crois que de toute manière, je n'en ai pas tellement envie, tout du moins pour le moment. J'ai de la peine pour cette enfant colérique qui est restée accrochée à mon âme, je lui en veux de la colère qu'elle m'apporte, mais je lui pardonne son incompréhension, sa douleur, la solitude qu'elle ressent et le besoin de s'exprimer qui la fait sortir de sa cachette.
Oh ! Tous ces propos semblent être ceux d'une folle ! Peut-être le suis-je finalement. Qui sait ?
Grand-Mère a fini par arriver, ce soir-là, quand la colère m'a gagné. Je ne me souviens plus tellement de ce qu'il s'est passé. Je sais que j'ai hurlé, que je me suis débattu quand ma grand-mère m'a pris dans ses bras, que j'ai beaucoup crié, pleuré, et peut-être même frappé dans tous les sens. Je crois me souvenir que Grand-Mère aussi a pleuré ce soir-là, mais cela reste assez flou et indistinct dans mon crâne, comme si cela ne s'était pas vraiment passé ou que je l'avais vécu à moitié endormie. De cette soirée, il ne me reste pas beaucoup de souvenirs ou de détails mémorables, à croire que seule ma colère est restée accrochée à moi. Parfois, je me demande pourquoi elle est arrivée si brutalement. Avant, je n'étais pas une petite fille très expressive, je me faisais discrète. Je pense que la colère vient naturellement quand l'on est aussi jeune. Elle semble être le seul moyen de se faire entendre au milieu d'une tempête, la seule manière d'avoir une voix puissante quand le monde autour de soi bascule et que plus personne n'écoute. Toute colère a besoin d'être calmée quand on l'a entendu. J'avais besoin d'être calmée, d'avoir des explications, de retrouver ce que je souhaitais, d'être écoutée, alors j'ai choisi la colère. Le problème, je crois, est que ces besoins se sont transformés. Au final, ma colère n'était plus là pour me permettre de m'exprimer et de me faire entendre, elle était là pour remplacer ce que je ne voulais pas comprendre, expliquer ce que je ne souhaitais pas accepter. Au final, ma colère m'a permis d'exprimer ce que je gardais enfermé en moi, parce que je voulais simplement être forte comme les grands.
Elles m'ont renversé, emporté, bouleversé.
Et Maman et Papa étaient si loin de moi !
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Le ciel est tout noir. Je n'aime pas le noir. Je préfère quand le ciel est bleu. Mais la nuit, le ciel est noir, la Lune me regarde fixement comme un grand Œil blanc et impassible et les étoiles brillent, comme toujours, muettes et immobiles, simplement lumineuses.
La Nuit n'est pas arrivée il y a bien longtemps. Elle a avalé tout le bleu et en a recraché des nuancés roses, violette et orange avant de tout recouvrir de noir. Je n'aime pas le noir, mais j'aime la nuit. La nuit, je sais qu'en levant mes yeux vers le ciel, je verrais exactement les étoiles que mes parents voient, et je serai un peu plus proche d'eux. Alors, tous les soirs, quand Hélios disparaît pour laisser Nyx venir, je sors de la maison pour regarder les étoiles et parler à Papa et Maman. Je me sens bien quand je parle à Papa et Maman, j'ai l'impression qu'ils sont juste à côté de moi. J'ai l'impression de pouvoir les entendre me répondre.
Mais, ces impressions restent souvent juste des impressions, parce que la plupart du temps, je ne sens et n'entends rien. C'est comme si les étoiles m'avaient pris mes parents et qu'elles étaient devenues muettes. Je n'entends pas mes parents. Je n'entends jamais mes parents.
J'enroule un brin d'herbe autour de mon doigt. Mon cou est tordu en arrière. Mes yeux sont plongés dans ceux des étoiles. Mais rien ne se passe, tout est terriblement silencieux.
« Papa ? Maman ? Est-ce que vous m'entendez ? » Pourquoi est-ce qu'ils ne me répondent jamais ? Est-ce que je dois parler plus fort ? Est-ce qu'ils peuvent m'entendre de l'autre côté de la planète ? Je ne sais même pas où ils sont... Et s'ils ne pouvaient pas m'entendre ? Si je parlais mais que seul le silence m'entendait ? Et ils sont où Papa et Maman ? Tout le monde a ses parents avec eux, et moi ils me laissent toute seule. Pourquoi est-ce qu'ils m'ont laissé derrière eux ? J'aurais tellement aimé partir faire le tour du monde ! « Pourquoi est-ce que vous ne revenez pas ? »
Dans les livres que Papa et Maman me lisaient, toutes les petites filles comme moi vivaient de grandes aventures sans leurs parents, mais moi, je crois que je n'en suis pas capable. Je n'ai pas envie d'être sans eux. J'ai très mal au coeur quand ils ne sont pas là. Je ne me sens pas prête à vivre sans eux. J'espère qu'ils reviendront très vite à la maison. Parfois j'ai l'impression d'être enfermée dans ma propre vie quand ils ne sont pas là. Je ne peux pas bouger, sortir, vivre. Ils me manquent beaucoup, et c'est comme si j'étouffais quand je vivais sans eux.
Et puis, pourquoi est-ce qu'ils sont partis sans moi ? J'ai besoin d'être avec eux ! Je ne veux pas rester toute seule ! Est-ce qu'ils m'ont puni pour quelque chose ? Mais je n'ai rien fait de mal ! Je n'ai pas pleuré, comme les grands. Est-ce que si Maman est triste, c'est de ma faute ? Grand-Mère a dit que la mort était triste. Peut-être que si Maman n'allait pas bien, c'était à cause de la mort de Grand-Père. Mais ce n'est pas juste ! Pourquoi est-ce qu'il est parti pour toujours ? Pourquoi est-ce que Papa et Maman sont partis eux aussi ? Les étoiles sont plus importantes que moi ? Mais je n'ai rien fait de mal ! J'ai obéi à tout ce que mes parents voulaient que je fasse ; je suis restée discrète, silencieuse, j'ai accepté qu'ils soient préoccupés pendant quelques semaines... Et eux, ils s'en vont ! Ils me laissent toute seule ! Même leurs étoiles restent silencieuses. J'ai l'impression qu'ils me tournent le dos, qu'ils me punissent alors que je n'ai rien fait. C'est trop injuste, moi j'ai mal, et eux ils me laissent toute seule avec ma grand-mère alors que je ne veux pas rester avec elle. Je veux retrouver la maison, jouer avec Anaë, regarder Maman peindre, parler avec Papa, les écouter me raconter des histoires... Je veux qu'ils arrêtent de penser tout le temps aux étoiles et qu'ils reviennent me voir. Je veux qu'ils restent avec moi pour toujours, je ne supporte pas d'être toute seule.
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La colère est montée petit à petit, comme une ombre gravissant les escaliers, recouvrant mes pensées de sa présence, de sa force, de son autorité. C'est comme si tout ce qui était resté enfermé à l'intérieur de moi depuis quelques semaines s'était transformé, rassemblé, uni en une énorme vague de colère qui étouffait toutes mes autres pensées. Elle brûlait tout au fond de mon cœur, dans mon corps, prenait racine dans ma tristesse, ma solitude, mon besoin de haïr quelque chose pour ce qui m'arrivait. Elle était le résultat de tous mes « je serai forte, comme les grands », la preuve que je ne pouvais pas tout garder pour moi, que j'avais besoin de laisser un de mes sentiments s'exprimer. Elle était comme un incendie s'étant construit à partir d'étincelles. Je ne voulais pas la laisser gagner, mais je ne pouvais pas la retenir. Ma colère a toujours été beaucoup plus forte que moi. Elle utilise tous ces sentiments que je garde cachés et enfouis pour brûler, se propager, et grandir. Et je crois qu'au final, je n'ai jamais souhaité la retenir. La retenir, c'est m'étouffer ; la laisser libre, c'est donner de la voix à mes pensées et me dresser contre ce qui me fait mal. J'ai terriblement besoin de la laisser grandir et me dévorer toute entière, j'ai terriblement besoin de la laisser exploser, même si je n'aime pas les dégâts qu'elle fait autour de moi et les sillons qu'elle crée sur mon cœur et mon corps.
Je me souviens l'avoir laissé exploser ce soir-là. En une seconde, elle a pris toute la place dans cette Nuit froide, silencieuse et muette. En une seconde, elle a rempli mes joues de larmes et mon âme de sa présence.
C'était terrifiant, mais je me suis sentie si forte, contrairement à ce que je pensais !
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Papa m'a dit que s'ils avaient pu partir avec moi, ils l'auraient fait, mais qu'ils devaient partir seulement à deux. Je crois que quelqu'un ou quelque chose les a forcés à ne partir qu'à deux. Je crois que quelqu'un ou quelque chose veut me faire mal, me punir alors que je n'ai rien fait de méchant ou d'interdit, me voler mes parents alors que je veux rester avec eux.
Et cela me met en colère. J'ai envie de hurler toute ma colère à la nuit, qu'elle sache ce qu'elle m'a pris, qu'elle sache à quel point je lui en veux d'être près de mes parents alors que moi, je suis très loin d'eux. J'ai envie d'être en colère, de pleurer, de faire venir Grand-Mère pour qu'elle ait peur, souhaite que je me taise, m'écoute et fasse revenir mes parents. J'ai envie d'être en colère contre le monde entier pour que Papa et Maman reviennent. J'ai envie de trouver un coupable à mon malheur et de le détester de toutes mes forces, de toutes mes pensées, de toute ma vie. J'ai envie de haïr comme certains respirent, de haïr tellement fort que le vent fera demi-tour en sentant ma colère, que les oiseaux s'envoleront en me voyant, que la nuit sera plus lumineuse autour de moi parce que ma colère brillera très très fort. J'ai envie de détester, parce que je préfère détester à pleurer et me sentir toute seule. Être en colère, c'est plus simple. Je veux être en colère. Je veux brûler comme les flammes. Je veux que la colère mette le feu à tout le reste.
Alors je la laisse grandir.
Je crois que je n'avais jamais été autant en colère. Mes traits sont complètement déformés. J'arrache l'herbe qui s'étale sous mon corps comme si je pouvais arracher les étoiles du ciel. L'herbe part par grandes touffes. Mes ongles deviennent sales. Je sens la terre qui s'est installée en dessous. Pourtant, je continue. J'arrache, j'arrache, j'arrache, encore et encore. *J'veux qu'ils reviennent. Rendez-les-moi !* Je pense que mon coeur bat de plus en plus vite. *J'vous déteste. J'vous déteste tous.* C'est bizarre parce que, plus je suis en colère, plus je sens ma tristesse grandir. *J'vous hais. Vous m'laissez toute seule. JE VOUS DÉTESTE !*Je crois que je pleure. La boule dans ma gorge est revenue. Je me sens nulle et inutile. J'ai mal partout. Je ne veux plus avoir mal. Je ne veux plus être toute seule. Je veux que Papa et Maman reviennent. Je veux qu'ils quittent les étoiles pour revenir me voir. Je veux que tout redevienne comme avant.
⪔
Cette nuit-là, j'ai hurlé à la nuit avec toute ma voix, toute ma force, comme une sorte de louve-garou blessée. Maintenant, quand j'y pense, j'ai l'impression d'avoir surtout été une petite fille gâtée qui faisait sa première crise de nerf parce que ses parents l'avaient laissée toute seule. Je m'en veux d'avoir réagi ainsi et, plus que tout, je m'en veux de ne pas être parvenue à chasser la colère qui est née ce soir-là. Parfois, j'ai la sensation de ne pas avoir grandi, d'être restée cette petite fille qui ne parvenait pas à contenir ses émotions et qui les a transformées en colère. Mais toutes ces impressions passent vite, parce qu'il y a en moi une forme de fierté qui me pousse à ne pas croire ces pensées hésitantes qui me traversent. Parfois je me demande si cette fierté n'est pas celle d'une petite fille gâtée et colérique. Tout cela ressemble à une boucle infernale que je ne parviens pas à rompre. Au fond, je crois que de toute manière, je n'en ai pas tellement envie, tout du moins pour le moment. J'ai de la peine pour cette enfant colérique qui est restée accrochée à mon âme, je lui en veux de la colère qu'elle m'apporte, mais je lui pardonne son incompréhension, sa douleur, la solitude qu'elle ressent et le besoin de s'exprimer qui la fait sortir de sa cachette.
Oh ! Tous ces propos semblent être ceux d'une folle ! Peut-être le suis-je finalement. Qui sait ?
Grand-Mère a fini par arriver, ce soir-là, quand la colère m'a gagné. Je ne me souviens plus tellement de ce qu'il s'est passé. Je sais que j'ai hurlé, que je me suis débattu quand ma grand-mère m'a pris dans ses bras, que j'ai beaucoup crié, pleuré, et peut-être même frappé dans tous les sens. Je crois me souvenir que Grand-Mère aussi a pleuré ce soir-là, mais cela reste assez flou et indistinct dans mon crâne, comme si cela ne s'était pas vraiment passé ou que je l'avais vécu à moitié endormie. De cette soirée, il ne me reste pas beaucoup de souvenirs ou de détails mémorables, à croire que seule ma colère est restée accrochée à moi. Parfois, je me demande pourquoi elle est arrivée si brutalement. Avant, je n'étais pas une petite fille très expressive, je me faisais discrète. Je pense que la colère vient naturellement quand l'on est aussi jeune. Elle semble être le seul moyen de se faire entendre au milieu d'une tempête, la seule manière d'avoir une voix puissante quand le monde autour de soi bascule et que plus personne n'écoute. Toute colère a besoin d'être calmée quand on l'a entendu. J'avais besoin d'être calmée, d'avoir des explications, de retrouver ce que je souhaitais, d'être écoutée, alors j'ai choisi la colère. Le problème, je crois, est que ces besoins se sont transformés. Au final, ma colère n'était plus là pour me permettre de m'exprimer et de me faire entendre, elle était là pour remplacer ce que je ne voulais pas comprendre, expliquer ce que je ne souhaitais pas accepter. Au final, ma colère m'a permis d'exprimer ce que je gardais enfermé en moi, parce que je voulais simplement être forte comme les grands.
#466962 ‖ Botaniste au Jardin de Draíocht
Comètes Imparfaites
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L'abandon suprême, c'est l'oubli. Les fantômes restent, autant sur terre que dans les mémoires. Mais l'oubli, lui, prend tout. Après son passage, il n'y a plus rien. Avant, il y a des histoires, des centaines d'histoires. Des centaines d'histoires qui s'effritent et disparaissent comme si elles n'avaient jamais existé. L'oubli, c'est le néant. L'oubli, c'est la destination.
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L'abandon suprême, c'est l'oubli. Les fantômes restent, autant sur terre que dans les mémoires. Mais l'oubli, lui, prend tout. Après son passage, il n'y a plus rien. Avant, il y a des histoires, des centaines d'histoires. Des centaines d'histoires qui s'effritent et disparaissent comme si elles n'avaient jamais existé. L'oubli, c'est le néant. L'oubli, c'est la destination.
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« C'est vrai que les plantes c'est celles de Grand-Père ?
– Oui. Il prendre soin d'elles tout le temps. Ils aimaient elles énormément.
– C'est pour ça que tu les as gardées ? Parce que Grand-Père les aimait beaucoup ?
– Oui. Et parce que, quand je... occupe d'elles, c'est comme si je continuais son travail. Je m'occupe de les plantes qu'il aimait alors cela me fait... heureuse. »
Grand-Mère me sourit en appuyant sur la terre avec ses mains. Ses gants verts sont devenus tout marron depuis qu'elle est là. Elle se lève tous les matins pour s'occuper des plantes de Grand-Père. Avant, je partais directement dehors dans les champs après avoir mangé, et Grand-Mère partait s'occuper des plantes. Maintenant, je la suis, je la regarde. J'aime bien l'observer. Elle a l'air d'être contente quand elle s'occupe des fleurs, qu'elle met de l'eau, qu'elle tasse la terre, qu'elle coupe les tiges ou qu'elle arrache les mauvaises herbes. Elle sourit. Au début, cela me faisait un peu peur de venir ici, mais je crois que je me suis montrée trop curieuse et que je n'ai pas su résister. Papa dit toujours que la curiosité est un vilain défaut qui vous pousse toujours plus loin. Je crois que Papa a raison, que la curiosité cela pousse très loin. Je crois que la curiosité, cela pousse plus loin que la peur, alors parfois j'écoute ma curiosité.
Quand je suis arrivée dans la nouvelle maison de Grand-Mère, je n'aimais pas l'odeur des végétaux et des serres. Cela sent vraiment très fort. Cela ne sent pas le citron. Mais je pense que je m'y suis habituée. C'était bizarre de s'habituer. Au début, je n'aimais pas cette maison, je me perdais, je n'aimais pas la serre et j'avais peur de Grand-Mère et maintenant... Je m'y suis habituée. Ce n'est pas comme à la maison, mais je pense que je commence à m'y sentir tout de même bien. Il y a beaucoup d'oiseaux, de champs, de plantes, de silence, moins de personnes et de secrets. C'est bizarre mais ici je me sens un peu plus libre. J'ai l'impression de pouvoir faire ce que je veux quand je le veux. Je peux courir très très vite dans les champs après avoir mangé, je peux me coucher tard, je peux rester silencieuse... Grand-Mère ne dira rien. C'est peut-être pour cela que j'ai plus écouté ma curiosité que ma peur, parce que Grand-Mère ne disait rien et que j'avais moins peur d'elle. Depuis qu'elle est venue me chercher ce soir-là dans les champs, avec la nuit, les étoiles et la colère, j'ai un peu moins peur d'elle. Je lui fais un peu plus confiance.
« On bien ici. Non ?
– Oui... C'est beau et ça sent bon.
– Tu peux venir plus si tu es bien. Je peux apprendre toi pour occuper des plantes. Tu regardes et viens avec moi tous les matins. Je t'apprendre. Tu aimeras.
– D'accord. »
Grand-Mère a de grands yeux très très bleus et un grand sourire. Je me sens mieux qu'avant quand elle me sourit. Je me sens un peu plus en sécurité. Je n'ai plus envie d'être toute seule tout le temps.
⪔
Je suis revenue les matins qui ont suivi pour observer tous les gestes de ma grand-mère. Je crois que j'ai commencé à lui faire confiance à partir de ces moments partagés. L'apprentissage qu'elle me transmettait et le plaisir que je prenais à comprendre et réaliser toutes ces tâches avec elle nous rapprochait. J'avais également l'impression, en m'occupant de toutes ces plantes qui appartenaient à mon grand-père, de m'occuper un peu de lui, de lui faire plaisir, comme ma grand-mère me l'avait expliqué. C'était comme si, en apprenant à prendre soin de ses plantes, je prenais soin de son souvenir, je construisais un lien avec lui que je n'avais pas avant. Les plantes m'ont aidé à me rapprocher de mes grands-parents et à faire mon deuil. J'ai appris à prendre soin, à écouter les besoins des autres, à accepter que parfois, il valait mieux laisser la plante se débrouiller seule, ou que, d'autres fois, malgré tout ce que l'on tentait, on ne pouvait pas empêcher la plante de mourir. Je crois qu'en apprenant les bases de la botanique, j'ai appris les bases de la vie. Cela m'a fait plus de bien que je ne le pensais. Cela a canalisé ma colère, comblé mes besoins de sécurité et de soutien et cela a redonné un rythme à mon quotidien. Je ne me levais plus que pour courir dans les champs et jouer avec des amis de paille, je me levais pour prendre soin des plantes, les aider à vivre, les écouter, les soutenir. Mes parents n'étaient plus avec moi, mais je n'étais pas totalement perdue, j'avais cette habitude qui me faisait du bien, j'avais Grand-Mère avec moi.
Ces rendez-vous quotidiens n'ont pas fait que m'aider moi, ils ont aussi permis à ma grand-mère d'avancer. Je crois qu'avant, elle avait mal, elle souffrait, et je ne le voyais pas. Parfois, elle ne s'occupait pas des plantes, elle se levait tôt et regardait dans le vide, elle n'avait plus de rythme, plus de sens, plus de choses à faire. Elle avait ses souvenirs et j'avais ma solitude. Elle avait ses fantômes et j'avais mes peines. M'apprendre quelques bases de botanique, cela lui a permis d'avoir un but. Elle renouait avec ses souvenirs de Grand-Père et elle avançait dans son deuil. Avant, quand Grand-Mère regardait ces plantes, elle ne voyait que mon grand-père partout qui s'en occupait, les récoltait pour des potions dont elle comme lui se servaient ; elle ne voyait que lui, dans tous les reflets, toutes les nuances, toutes les ombres. Alors elle ne s'occupait pas des plantes, les voir dépérir la faisait dépérir, et tout cela la laissait enfermée dans son deuil. S'occuper de ces végétaux, c'était comme s'occuper d'elle-même. Peut-être que cela m'a aidé de venir tous les matins pour répéter ces mêmes gestes et nourrir les fleurs, mais cela a bien plus aidé Grand-Mère que moi. Elle a pu commencer à faire son deuil, accepter l'absence, se rapprocher de moi et trouver un sens, un but, un objectif qui la poussait à agir et à se lever tous les matins.
Se retrouver toutes les deux dans la serre après le lever de l'Astre-du-Jour, cela nous a sauvé de bien lourdes douleurs, infranchissables obstacles et nombreuses peines. Quand on s'est rapproché pour s'occuper des plantes, on s'est accroché l'une à l'autre et l'on s'est relevée. Nous nous sommes un peu sauvées l'une l'autre.
Peut-être était-ce ce que Papa souhaitait que nous fissions quand il s'est résolu à me laisser avec ma grand-mère. Je crois qu'au final, j'ai accepté qu'ils m'aient laissé derrière eux quelques mois en trouvant le côté positif de cette solitude partagée avec ma grand-mère. J'ai trouvé une passion, une force, et j'ai construit un lien solide. Cette serre s'est révélée aussi riche en sourire, souvenirs, petits bonheurs et apprentissages qu'en découverte, acceptation et avancements. Cette serre est devenue, à partir de ce jour, notre étoile du berger, celle qui nous guidait quand tout autour était devenu noir.
#466962 ‖ Botaniste au Jardin de Draíocht
Comètes Imparfaites
FIN NOVEMBRE 2036
Il fait froid aujourd'hui. L'arrosoir est vraiment très lourd. Il le devient de plus en plus. L'eau coule à l'intérieur, mes doigts serrent davantage la hanse et le poids croît vite. Mais je vais y arriver, je suis très forte, je suis comme les grands. Je peux porter tous les arrosoirs du monde, même ceux qui sont très très lourds. De toute manière, je n'ai pas de choix, les plantes elles ont besoin de moi pour leur apporter de l'eau. Et puis, Grand-Mère a dit qu'elle m'apprendrait d'autres noms et caractéristiques de plantes si je l'aidais à leur mettre de l'eau. Elle a dit que ce n'était pas une tâche facile, mais que c'était une tâche nécessaire, et que les tâches nécessaires devaient absolument être faites, même si elles n'étaient pas faciles. Alors, je le fais, parce que j'y suis obligée, parce que les plantes ont besoin de moi, parce que j'ai très très envie d'apprendre de nouvelles choses sur les végétaux.
Je retire ma main droite de la hanse pour éteindre l'eau. C'est vraiment dur de soutenir tout le poids de l'arrosoir avec une seule main, mais je serre les dents parce que je sais que j'en suis capable. Néanmoins, je suis obligée de me pencher vers la droite pour contrebalancer le poids de l'arrosoir. J'ai l'impression que chaque pas est une épreuve. Mais je continue à avancer, petit à petit, je trace mon chemin jusqu'aux fleurs, je fais quelques pauses et je poursuis, quelques pas et m'y voici. Une fois arrivée, je mets une certaine quantité d'eau — juste assez, Grand-Mère m'a appris à regarder pour que ce soit exact — et je me dirige vers une autre plante. C'est très répétitif et difficile, mais j'aime bien. Je me sens utile quand je fais cela. Je sais que mon action a un but, qu'elle permet à Grand-Mère d'avoir moins de travail et qu'elle fait vivre les plantes. Peut-être que l'arrosoir est lourd et que ce n'est pas facile, mais au moins cela me donne un objectif. Je me donne beaucoup pour réussir toutes les tâches que ma grand-mère me confie. Et quand je réussis, je suis très fière de moi et très heureuse. Grand-Mère aussi.
Après avoir mis de l'eau à toutes les plantes que Grand-Mère m'avait citées, je passe redéposer l'arrosoir avant de trottiner vers elle. Grand-Mère est en train de s'occuper d'un parterre de fleurs que je ne connais pas encore. Elle recouvre les racines et la terre pour préparer les plantes au gel qui risque de venir cet hiver. Il fait déjà si froid ! Est-ce qu'il fait encore plus froid en Russie ? J'aimerais bien y retourner, mais avec Grand-Mère. Parfois, quand elle me parle de Grand-Père, elle me décrit certains lieux que je ne connais pas et dans lequel elle a quelques souvenirs, et j'ai très envie de les découvrir. En fait, je crois que j'ai envie de tout découvrir et de tout connaître ! Je veux apprendre le nom de toutes les plantes, tous les végétaux, tous les champignons et toutes les algues. Je veux voyager partout, comme Papa et Maman. Je veux être une grande sorcière très forte et maîtriser tous les sortilèges. Je veux voir les forêts et les plaines de tous les autres pays. Je veux connaître beaucoup de choses et les retenir pour toujours, comme ça, je pourrai être utile aux autres avec mon savoir. J'impressionnerai Maman, Papa, Anaë et tous les sorciers du monde. Je deviendrai très utile, primordiale, on voudra de moi partout.
Quand j'aurais appris tous les secrets de la Terre, on souhaitera que je me serve de ce savoir pour aider les gens à vivre et aller mieux. On voudra de moi. Je ne serai plus jamais toute seule. Et Maman sera vraiment très très fière.
« Grand-Mère, ils sont où Papa et Maman en ce moment ? » Est-ce qu'ils m'enverront une lettre pour Noël ? On en a reçu une pour mon anniversaire, et une un peu avant. J'aime bien quand Papa et Maman envoient des lettres. Je dois les lire à ma grand-mère parce qu'elle ne sait pas encore lire l'anglais, et quand je lis à voix haute, je me sens comme les grands. J'essaye de faire le moins de fautes possibles et de lire rapidement, mais ce n'est pas toujours facile. Cependant, Grand-Mère comprend bien ce que je dis, alors je me sens très douée. Peut-être que je pourrais lui apprendre à lire l'anglais comme elle m'apprend le nom des fleurs ? J'aimerais bien passer plus de temps avec Grand-Mère, mais j'aimerais aussi que mes parents reviennent. On ne peut pas vraiment leur envoyer de lettre parce qu'ils changent souvent d'endroits. J'aimerais bien leur envoyer des lettres... Ils seraient très fiers d'apprendre que je me rends utile et que je connais le nom de plusieurs plantes ! Mais ils ne sont pas là. Ils sont avec les étoiles, et parfois quand j'y pense, je me sens un peu seule. J'ai l'impression que les étoiles ont le droit de les suivre partout et que moi je suis punie. J'en veux un peu aux étoiles. En plus, je n'aime pas le noir.
« Tu sais que je ne sais pas... Moi aussi j'aimerais savoir mais tu sais que impossible est. Ils raconter tout quand ils seront là. »
Grand-Mère me sourit alors j'essaye de sourire, moi aussi. C'est difficile, presque autant que porter l'arrosoir dans la serre. Cela fait juste moins mal.
« Maman elle dit que les étoiles c'est comme mes sœurs, mais les étoiles elles peuvent suivre Papa et Maman partout et pas moi..., murmuré-je, assez bas pour que Grand-Mère ne l'entende pas. » Néanmoins, sa main se pose sur ma tête, comme quand elle veut me rassurer. « Le temps passer vite, tu verras. Bientôt ils seront là ! »
Je hoche la tête. Peut-être que Grand-Mère a raison. J'aimerais bien qu'elle ait raison. J'aimerais bien que Papa et Maman reviennent. J'aimerais bien que les étoiles me rendent mes parents et que Maman revienne en souriant. J'aimerais bien ressentir autre chose qu'une forte colère mêlée de rancœur quand mes yeux tombent sur un livre d'astronomie dans ma chambre. Je n'aime plus l'astronomie. Je crois que je déteste cela maintenant. J'ai l'impression que c'est à cause de ça que Papa et Maman sont partis. J'ai l'impression que ce sont les étoiles qui m'ont puni pour quelque chose que je n'ai pas commis. J'ai l'impression qu'elles m'ont pris mes parents pendant huit mois. Et cela me met en colère. Mais je dois cacher toute cette colère. Ne rien montrer. Comme les grands. Bientôt, je serai vraiment grande, j'irai à Poudlard, j'apprendrai beaucoup de choses très utiles et Papa et Maman seront si fiers de moi qu'ils oublieront les étoiles. Je me le promets.
⪔
Et maintenant, je suis à Poudlard, je suis grande (quoi que, tout est relatif), j'ai beaucoup appris, et j'apprends toujours énormément, mes parents sont fiers de moi, mais j'ai toujours l'impression qu'ils préfèrent les étoiles, qu'elles sont plus intéressantes, alors la colère persiste. Quand ma colère arrive, comme une immense vague, je me sens toujours un peu seule. Je crois que cette solitude que je ressens est étroitement liée à la colère qui me mord et me dévore le cœur. J'ai essayé de comprendre ; j'essaye en permanence, mais je crois que cela m'est impossible. Cette colère... C'est comme une énorme jalousie destructive, ou l'expression d'un besoin plus profond, celui de la petite fille en moi qui cherche à avoir de l'importance, une place dans le monde, une sorte de destin, un rôle qui serait utile aux autres et la rendrait unique. Oh, je ne sais pas ! Je sais si peu de choses, au final. On apprend en permanence, mais on persiste à ne rien savoir. On tente de comprendre tout ce qui nous entoure, mais on ne comprend réellement que des bribes, des parcelles ; pas-grand-chose. Ma colère n'est rien au milieu de l'univers, rien comparé à la profondeur de la Nuit, à la douceur du Ciel, à la luminosité si lointaine des étoiles. Ma colère n'est rien, mais elle me dévore chaque jour un peu plus, dans un grand silence. Elle est la vague et je suis la côte. L'érosion est celle de mon cœur.
#466962 ‖ Botaniste au Jardin de Draíocht
Comètes Imparfaites
APRÈS OCTOBRE 2036, ATEMPOREL,
Anastasia Farrow,
Anastasia Farrow,
Parfois je regrette. D'autres fois, non. Aujourd'hui, je ne sais pas. Peut-être pas. Mais aujourd'hui, je me sens bien. Pourquoi regretter un chemin qui m'amène à me sentir bien ?
Moi qui ai quitté ma maison après l'école pour partir dans un pays inconnu, je n'avais pourtant jamais autant voyagé que maintenant. Le Petit Prince voyage de planète en planète pour trouver la Terre, et nous nous voyageons de pays en pays pour trouver les étoiles.
John et moi avions imaginé ce tour du monde des années avant la naissance d'Alyona, quand nous étions encore en train d'étudier. Nous nous réunissions pour parler, partager nos connaissances et avancer, mais parfois, des rêves, comme des étoiles filantes, se glissaient dans nos paroles. John et moi nous étions toujours dits que nous voyagerons tout autour du monde pour en apprendre plus sur les étoiles, plus que n'importe qui. Pour moi, tout cela était resté à l'étape de rêve, de projet fou qui ne se fera jamais. Il y avait eu notre travail, nos recherches, et Alyona. Ce projet s'était échappé de mes pensées, envolé, réduit à l'état d'ancien rêve inespéré. Pour John, il avait persisté, il était resté, comme à l'arrière de son crâne, planté si solidement qu'il ne pouvait pas s'échapper. John a toujours aimé les projets fous, difficiles et semblants irréalistes. Nous deux, c'est un de ces projets fous.
Nous avons débuté notre voyage en passant par en France, John comme moi n'y avions jamais été. Nous ne sommes pas restés longtemps dans chaque pays, une semaine ou deux, tout au plus. Nous avons fait de nombreux pays après la France. Nous sommes passés d'abord à l'est, avec l'Allemagne, la Russie, le Japon, et bien d'autres. Puis, nous avons rejoint l'Océanie, après l'Amérique, et enfin, nous sommes revenus en Europe. John a tout organisé dans ce voyage. Il a donné tellement de lui-même que je ne pouvais que me sentir mieux. Néanmoins, ce ne fut pas si simple que ça. Partir en soi était toute une aventure. Nous avions, accroché à nos cœurs, un problème de taille : Alyona.
Nous ne voulions pas la laisser derrière nous. Nous ne pouvions pas la prendre avec nous. La laisser en Écosse, c'était comme la repousser de la famille pendant huit longs mois. Mais, la garder avec nous... Non, c'était impossible. Nous savions que nous allions travailler longtemps, de nuit comme de jour, que ce voyage ne serait pas comme de longues vacances, qu'il lui aurait fallu poursuivre ses cours et ses apprentissages sans notre aide, mais également rester avec nous, ne pas s'égarer en pleine nature, poursuivre des papillons, ou que sais-je encore. Si Alyona venait avec nous, elle devait rester près, mais sans pour autant nous déranger ou négliger son apprentissage. C'était impossible, par Baba Yaga ! John a eu du mal à l'accepter, mais je sais qu'au fond, il savait que j'avais raison, que nous ne pouvions pas la prendre avec nous comme si notre tour du monde ne serait qu'un grand voyage ; cela, c'était nous entourer de mensonges. Nous ne devions pas nous mentir ; nous devions faire le meilleur choix pour Alyona. La laisser poursuivre son apprentissage en Écosse, là où elle a ses habitudes et avec des personnes de confiance, c'était le meilleur choix pour elle, j'en étais persuadée. Et puis, qu'aurions-nous fait avec elle ? C'est dur de se l'avouer, mais une enfant n'est pas toujours facile. Cela prend du temps de s'en occuper, de l'énergie, de la bonne humeur ; or, je n'en avais plus. Prendre Alyona, cela ne nous aurait pas aidé, ni elle ni nous. Je savais qu'avec ma mère, elle serait bien. Nous, nous ne pouvions pas la traîner partout avec nous, et John le savait, même s'il lui a fallu du temps pour le comprendre.
Des choix, un départ, des départs, des solitudes, des abandons... Par Baba Yaga, la vie peut être si mauvaise quand elle le souhaite ! Tout est arrivé si brutalement, et je n'ai même pas su être prête ! J'étais censée faire face à ces difficultés, ne pas céder d'un pouce, les affronter, les vaincre, triompher, réussir, rester forte, grande et fière. Et, au lieu de cela, je me suis fait complètement écraser. Quelle honte ! Quelle femme suis-je pour me faire écraser par la vie ? Je suis une battante, une résistante, une intouchable, pas un petit être sensible qu'un rien écrase ! Quel exemple ai-je donné à ma fille ? Celui d'une femme faible et sensible, quand il faut être forte et intouchable. Celui d'une femme souffrante et désespérée, quand il faut être vaillante et tenace. Je n'ai jamais eu aussi honte de moi qu'à la mort de mon père. Je n'ai jamais autant souffert qu'à la mort de mon père.
Ne pas assurer, décevoir, ennuyer, faire honte, ne pas arriver à ses objectifs, voilà mes plus grandes peurs. Je suis une femme ambitieuse et fière. Je suis une femme qui un jour sera importante, je le sais, j'en suis certaine. Je suis une femme qui ne cessera jamais de travailler pour réussir, quoi que cela lui coûte. Alors, décevoir m'est tout simplement impossible. Je n'ai pas le droit à l'échec, comme je n'ai pas le droit à la déception. Je réussis, je gagne, je triomphe, ou je ne suis bonne à rien. C'est ce que la vie m'a appris : qu'il fallait rester forte, quoi que cela coûte. Je devais rester forte, et j'ai échoué. Je devais briller, et je suis tombée du ciel. Quelle erreur ! Quelle horreur ! Quel coup terrible pour ma fierté !
Pourtant, je n'ai pas eu le choix. La mort, cela arrive sans prévenir, et cela fait mal. Je ne pensais pas que le mort de mon père me ferait si mal. J'aurais dû être prête ; je ne l'étais pas. La prochaine fois, j'aimerais dire que je le serais, mais je pense que nous ne sommes jamais prêts pour ce genre d'évènement dramatique.
On m'a dit que c'était un accident. Il est tombé de haut, cela a suffi. Moi aussi, je suis tombée de haut en apprenant cette nouvelle. Mon père, même si nous nous étions éloignés avec le temps, m'était cher. J'ai toujours eu à cœur de lui montrer que je pouvais me faire une place dans ce pays, que je n'étais pas partie pour rien, que je parviendrai à devenir une femme importante, qui a de l'influence, une parole écoutée, que je lui ferai honneur. Il est mort avant que je n'ai pu réaliser ce que j'avais promis de faire, alors j'ai eu la sensation de le décevoir. Ma sœur est une grande journaliste sorcière dans son domaine, et moi je ne fais qu'étudier les étoiles comme bien d'autres personnes. Je n'ai rien fait d'extraordinaire, je n'ai aucun pouvoir, aucun rôle important pour des personnes, je ne suis pas essentielle, je ne sais pas plus que les autres dans mon domaine, et je n'ai pas réussi autant que je le souhaitais. Je ne pourrai jamais montrer à mon père la femme forte et importante que je suis certaine que je deviendrai. Alors j'ai eu honte de moi.
J'ai vécu les premières semaines sans lui comme un fantôme. Je dormais, mangeais, parlais et sortais peu. Je travaillais, en permanence, sans m'arrêter. Le jour et la nuit avaient fini par se mêler et se confondre. J'avais perdu le rythme d'une vie saine, alors j'en construisais un nouveau dans lequel je ne faisais que travailler. Alyona venait parfois me voir pour jouer avec moi ; je la repoussais. Je n'avais rien à lui offrir, ni ma présence, ni des mots, ni des éclats de rire, ni un sourire, ni du temps. Pourquoi ne voulait-elle pas comprendre que je ne voulais pas qu'elle vienne me voir ? que son sourire me rappelait trop celui de mon père ? Pourquoi ne voulait-elle pas comprendre que j'avais juste besoin d'être seule pour travailler ? Je ne voulais plus me confronter à la réalité, je ne voulais plus affronter les difficultés de la vie, je ne voulais plus penser dans un monde dans lequel mon père ne vivait plus. Je voulais juste travailler, était-ce trop complexe à accepter ?
Bien sûr, John n'était pas insensible à mon état. Comme à son habitude, il a souhaité m'aider à sa manière. Je me souviens d'un jour, je ne sais plus vraiment quand, ou à quelle heure, tous les moments sont restés confus dans mes souvenirs tant ils étaient semblables, John est venu me voir. Il avait sous les bras beaucoup de papiers et de feuilles qui n'ont pas attiré mon attention jusqu'à ce qu'il les pose sur la table, avec son grand sourire habituel sur le visage, ce sourire qui semble dire : « Tu ne devineras jamais ce que je vais t'expliquer. ». Et alors, il m'a tout exposé. Pendant que je travaillais, il préparait un voyage, notre voyage, celui qui avait occupé nos rêves, étudiants. Il avait tout organisé, point par point, étape par étape, ville par ville. Nous irions là, puis là, nous resterons deux semaines, logerons dans les alentours de cette ville... Tout était prêt, il ne manquait plus que nos valises et mon accord. Il m'a dit que cela me ferait du bien, que j'en avais besoin. J'ai accepté, et nous sommes partis trois jours après, le temps de se mettre d'accord concernant Alyona et de la confier à ma mère. Ce fut une vraie bouffée d'air frais.
Plus les jours passent, et mieux je me sens. Je mange, sors, et dors de nouveau correctement. J'arrive à faire mon deuil, petit à petit. Je n'en parle pas à John, je ne lui parle jamais de ce que j'ai au fond du cœur. Lui me parle de tout, et moi je garde ce qui m'encombre le crâne en moi, derrière une toile noire, au fond de mes pensées, au cœur de mes secrets. Je suis ainsi, et je ne changerai jamais. John le sait, alors il l'accepte et ne dit rien. Je crois qu'au fond, cela l'arrange ; ne pas avoir à porter mes problèmes, c'est un soulagement à ses yeux, un poids en moins sur ses épaules frêles. John a toujours été plus faible et sensible que moi, je le sais, et je l'accepte, comme il accepte le fait que j'ai quelques secrets. Nous fonctionnons ainsi.
Même si nous voyageons, nous travaillons également beaucoup. Nous apprenons surtout. J'ai l'impression d'être redevenue une étudiante passionnée quand nous écoutons toutes ces personnes aillant acquis des savoirs bien conservés nous livrer leurs secrets. Je commence à reprendre confiance, à me dire que, peut-être qu'un jour, John et moi serons connus dans notre domaine, qu'on ira nous voir pour apprendre, qu'on fera des conférences, ou que sais-je encore. J'ai de l'espoir, des projets et des rêves, et cela fait du bien. John avait raison, c'est ce qu'il me fallait. Je fais mon deuil petit à petit, j'apprends, je me sens mieux, je me retrouve. Je suis si bien ici, loin de la maison, aux côtés de John et des étoiles. Je me sens complète, je me sens moi-même.
#466962 ‖ Botaniste au Jardin de Draíocht
Comètes Imparfaites
“ Je te connais, tu as souffert
Tu as gardé sous tes paupières
Tant de secrets, tant de colère ”
« La rivière », Pomme
Tu as gardé sous tes paupières
Tant de secrets, tant de colère ”
« La rivière », Pomme
DÉBUT DÉCEMBRE 2036,
Les jours et les semaines ont passé. Le temps est bien pire que n'importe quelle vague ; il ne laisse aucun répit. J'ai beaucoup avancé durant cette période. J'ai appris, grandi, réfléchi, accepté, lutté et abandonné. J'ai beaucoup vécu. Toutes les minutes sont précieuses quand on est aussi jeune ; on ne court pas encore après le temps, alors on le presse pour en extraire tout le jus et le dévorer jusqu'à la moelle, on vit à mille à l'heure en permanence, et chaque instant est une aventure. J'ai vécu ainsi. J'ai aimé vivre ainsi. Mais, cela aussi m'a échappé et s'est envolé. Tout quitte celui qui observe, immobile, le monde autour de lui. Et on ne se rend compte de la valeur de ce que l'on perd que quand on le perd. Je me suis rendu compte que ma vie durant ces huit mois était merveilleuse quand mon quotidien est revenu, avec Miss William, les discussions de mes parents que je ne comprenais pas et les conversations muettes que j'avais avec mes amis de paille. Nous ne sommes jamais satisfaits de ce que l'on a ! Je tâcherai de m'en souvenir.
En décembre, j'ai beaucoup compris, et j'ai beaucoup ressenti. Je me souviens des longs moments durant lesquels je réfléchissais. Avant cette période, jamais je n'avais pensé aussi durement, jusqu'à en avoir mal à la tête. Avant cette période, jamais je n'avais ressenti autant, que ce soit une forme de solitude, un besoin grandissant ou juste de la colère. Chaque minute de la vie nous change pour toujours. Nous sommes en continuelle évolution et adaptation, nous changeons sans même le remarquer, mais nos racines restent toujours les mêmes.
⪓
Le livre d'astronomie pèse lourd sur mes cuisses. Dedans, il est écrit que les étoiles sont des soleils qui vivent à des millions de kilomètres de la terre. Pourquoi Maman et Papa sont partis pour étudier des points si lointains ? Moi, je suis juste à côté comparé à ces étoiles. Et puis, je n'aime pas savoir que le Soleil est comme elles. Lui, il est brûlant et parfois méchant, mais il n'est pas aussi sournois que les étoiles. Elles, elles sont vraiment affreuses. Elles vous intriguent, vous séduisent, vous attirent... Et pouf ! Elles vous éloignent de tout le reste. Comme des voleuses. Ce sont des sirènes de l'espace. Elles volent les cœurs des personnes pour les emporter et les dévorer. Si elles n'avaient pas existé, Papa et Maman ne seraient pas partis. C'est comme si, une fois qu'on posait les yeux sur elles et qu'on apprenait à les connaître, elles s'introduisaient dans les pensées et s'installaient dans le crâne comme un cancer. Je ne laisserai pas cela arriver à Grand-Mère et à moi. Je me battrai pour que les gens comprennent qui les étoiles sont vraiment. C'est très très important que tout le monde se rend compte. Je vais leur ouvrir les yeux.
Les étoiles ne sont que des petits points lumineux très lointains. On pense qu'elles peuvent nous porter chance ou nous mener là où on le souhaite, mais c'est faux. Elles ne font que briller à des millions de millions de kilomètres. Elles ne servent à rien. Elles ne sont même pas belles. Elles ne représentent rien. Elles sont malsaines, mauvaises, méchantes. Elles cachent leur vraie nature derrière leur façade lumineuse et attirante. Elles ne sont rien. Elles n'ont rien de spécial, et les étudier ne changera pas notre vie. Pourtant, Maman et Papa aiment faire cela. Je ne sais pas trop pourquoi. Je pense qu'ils voudraient tout connaître des étoiles pour pouvoir apporter de nouveaux savoirs au monde et se rendre utiles. Je pense qu'ils ne sont pas vraiment conscients que les étoiles n'ont rien d'intéressant et que les étudier ne changera pas le monde. Je pense qu'ils sont aveuglés par les étoiles, qu'ils ne voient pas leur vrai visage, qu'ils ne voient pas qu'elles les éloignent de moi. Je n'en veux pas à Papa et Maman de m'avoir laissé toute seule pour partir faire le tour du monde ; je ne leur en veux plus. J'en veux aux étoiles. Je sais qu'elles sont derrière tout cela. Je sais que la passion que mes parents ont pour elles les a éloignés de moi. C'est contre elles que je suis en colère. Je les déteste.
J'ouvre le livre d'astronomie. C'est Maman qui me l'a offert. Elle me l'a lu plusieurs fois, et quand elle le faisait, elle semblait vraiment heureuse, elle avait les étoiles dans les yeux — c'est comme si elles s'étaient infiltrées dans son âme, cela me fait très peur. Je connais les phrases et les images presque par cœur. Je déteste ces phrases et ces images de tout mon cœur. Elles m'ont volé Maman. Elles m'ont volé mes parents.
Je les déteste, je les déteste, je les déteste. De toute ma vie.
C'est très bizarre ce que je ressens. C'est comme si quelque chose montait en moi et rendait ma peau brûlante. Je me sens plus forte, assez forte pour porter tous les arrosoirs de la terre sans effort. Et j'ai très envie de faire des choses pour lesquelles on me punirait, des choses violentes, des choses affreuses, des choses que je pourrai regretter. Mais puisque je suis en colère, je ne pense pas au futur, je ne pense pas aux regrets ; je pense à ce que je n'ai pas, à ce que l'on m'a pris, à ce que j'ai appris et compris, à ce qui me fait mal. C'est très bizarre parce que cela ne m'était jamais arrivé. Mais j'aime bien. J'aime bien être en colère. J'aime bien détester si fort que cela me donne envie de hurler. Je me sens très forte, comme si je n'avais plus de limite. La colère, c'est une forme de liberté. J'ai toujours aimé me sentir libre.
Néanmoins, la puissance de ma colère me fait hésiter. Les grands disent que c'est mal d'être en colère. Ils veulent toujours tout contenir. Je ne sais pas si c'est bon de toujours tout contenir, parce que, après, on explose, comme quand on essaye de mettre plein de nourriture dans sa bouche. Je ne sais pas si je suis capable de toujours tout contenir. Parfois, c'est trop fort. Aujourd'hui, c'est vraiment très fort. Je déteste comme je n'avais jamais détesté. Je suis très très en colère. Comme une tempête. Je pourrai balayer les champs et renverser les maisons. Je suis un ouragan. Je suis la colère de la mer. Et mon cœur bat vraiment très rapidement. Je déteste tellement que j'ai envie de tout détruire.
Les étoiles séduisent, s'infiltrent dans les cœurs, font croire qu'elles sont passionnantes, vous attirent à elles, vous rendent aveugles, et vous dévorent toutes les pensées. Les étoiles m'ont enlevé mes parents et puni alors que je n'avais rien fait.
Je les déteste.
Attention : mention légère de violence (sur un livre, mais aussi pensée et ressentie) dans ce paragraphe.
J'arrache une feuille du livre dans toute sa longueur. Mon cœur tremble un instant, surpris, hésitant, craintif. Mais c'est trop tard, il n'y a pas de retour en arrière possible ; je suis trop en colère, je n'ai plus envie d'être raisonnable, de tout garder, de tout cacher, d'accepter sans agir, de rester silencieuse. *Je les déteste,* me soufflent mes pensées, comme une litanie mauvaise, mais persistante. *Je les déteste.* Et je ne contrôle plus ce que je ressens. J'agis, je me laisse dépasser, je permets à la vague énorme qui me noyait de sortir, de faire mal, d'abîmer. Mais j'en ai tellement besoin ! J'arrache la feuille sous mes doigts, violemment. *Je les déteste.* J'arrache plusieurs pages à la fois, de plus en plus vite, comme si cela pouvait tout effacer, présent, passé, futur. *Je les déteste, je les déteste, je les déteste.* Mon souffle s'accélère. Je pleure. J'ai mal. Mais je continue à arracher les pages du livre. *Je les déteste.* Un hoquet m'échappe. Je renifle. Je sanglote bruyamment. *JE LES DÉTESTE !* J'arrache maintenant les pages avec mes deux mains pour aller plus rapidement, comme si cela pouvait faire évacuer toute ma colère. *Je les déteste, elles m'ont pris mes parents, elles me font mal, à cause d'elles je suis toute seule, personne ne voit comment elles sont affreuses.* Mes pensées se gonflent de haine. J'arrache les pages. Je les griffe avec mes ongles. Les pages ont des étoiles plus proches que celles du ciel nocturne. *Je les déteste. Je suis toute seule. Je veux revoir mes parents. Je veux qu'elles me rendent mes parents. Je veux qu'ils reviennent maintenant...* Et j'explose en sanglots en arrachant les pages du livre. Je me sens comme si j'avais un trou dans la poitrine qui me dévorait de l'intérieur.
Je déteste les étoiles. Je détesterai les étoiles toute ma vie, je m'en fais la promesse muette.
⪔
Aujourd'hui, je les déteste toujours autant, avec toute mon âme, toutes mes forces, tout mon cœur froissé et cabossé. Je les déteste, et je ne m'en veux plus de les détester. Je retiens toujours un peu ma colère, hésitant parfois à ne pas chercher à la faire disparaître. Néanmoins, malgré mes hésitations, je ne me bats pas contre ma colère. Je crois que j'ai appris à m'y attacher. Elle m'offre un sentiment de puissance et de liberté qu'il m'est difficile de contrôler et de ne pas aimer. Elle accélère toujours autant les battements de mon cœur et le rythme de ma respiration. Elle bouleverse tout mon être, écrase mes autres sentiments, perce mes pensées, me fait mal, me fait peur, me fait honte et m'offre de nombreux regrets, mais je persiste à ne pas me battre contre elle. Elle est un des seuls sentiments qui ne reste pas enfermé dans mon cœur, et parfois j'ai besoin de laisser mes Vagues me contrôler, même si c'est terrible et que les dégâts sont horribles et me font souvent tout regretter. J'ai besoin de laisser ma colère gagner. Elle est plus puissante que moi, elle gagnera toujours.
Elle a pris possession de mon cœur comme les étoiles ont pris possession du cœur de mes parents. Cela me fait si mal.
Dernière modification par Alyona Farrow le 11 sept. 2022, 14:05, modifié 1 fois.
#466962 ‖ Botaniste au Jardin de Draíocht
Comètes Imparfaites
DE JANVIER À MAI 2037,
Après décembre et ses hautes vagues d'émotions, les semaines sont passées, étranges, semblables, remplies de découvertes, de doux plaisirs, de rapprochements, de colère gardée enfouie derrière un regard curieux.
Au début, c'était étrange, je prenais de nouvelles habitudes. Je ne me levais plus pour partir directement dehors, courir jusqu'à en perdre haleine dans ces champs dont les herbes me giflaient les cuisses. Je me levais, mettais mes bottes, mes gants, et je pénétrais dans la serre de Grand-Mère pour arracher les mauvaises herbes qui poussaient dans les coins qu'elle voulait garder « propres ». Je faisais tout cela très tôt, avant même que ma grand-mère ne soit éveillée et qu'elle ait préparé le petit-déjeuner. Je me dépêchais et tentais d'arracher le plus de mauvaises herbes possibles ; je savais que quand Grand-Mère se réveillerait, elle serait très fière de découvrir ce que j'avais accompli. Or, rendre ma grand-mère fière, c'était devenu un de mes objectifs principaux. J'avais besoin de la rendre fière pour voir ses yeux briller, son sourire grandir, et entendre ses mots gratifiants. J'avais vraiment besoin de rendre quelqu'un fier, mais au fur et à mesure, arracher les mauvaises herbes n'était même plus ennuyant pour moi. J'ai appris à prendre soin de ce qui m'entourait, et j'ai appris à adorer cela. Plus que tout autre chose, cela devenait un but qui avait du sens et me faisait me sentir bien, utile, heureuse. Je m'y suis accrochée de toutes mes forces, de tout mon être, quitte à prendre soin bien plus que ce que l'on me demandait, jusqu'à en avoir mal aux muscles, à avoir les ongles cassés et abîmés et la peau trop sèche. Mais c'était si doux, si plaisant, si merveilleux ! (Peut-être suis-je faite pour vivre dans les Extrêmes.)
Oh, je n'ai pas fait que m'occuper des plantes durant cette longue période qui m'a creusé le cœur. J'ai appris bien plus que cela. J'ai appris en huit mois bien plus que ce que j'avais déjà appris en six ans.
Grand-Mère a commencé à m'enseigner le russe. Maman ne l'avait jamais fait, comme si elle ne souhaitait pas me transmettre son passé, comme si partir vivre en Angleterre lui avait fait oublier sa vie d'avant, comme si elle avait souhaité repartir à zéro, sans me transmettre sa culture, son histoire, sa langue. Grand-Mère, en s'installant dans mon quotidien, a comblé ce manque dont je n'avais pas encore pris conscience, ce besoin de savoir que j'avais ressenti sans pour autant comprendre. Elle m'a appris à voir au-delà des frontières.
Ce fut un long apprentissage. J'avais déjà entendu Maman parler russe, et je connaissais quelques mots, mais c'était tout. Il m'a fallu tout découvrir, remonter aux racines pour comprendre ce pays que je ne connaissais pas. Le russe n'est pas une langue simple, mais apprendre une langue aussi jeune facilite les choses. J'avais également très envie de progresser, et cela rapidement. Durant mon temps libre, quand je n'étais pas dans les serres, ou en train de lire, ou d'apprendre à écrire, ou de courir et jouer dehors, je répétais tous les mots que Grand-Mère m'avait appris, jusqu'à les connaître par cœur. Quand je m'entraînais à écrire correctement, j'essayais désormais d'écrire un peu en russe, quelques lettres de l'alphabet cyrillique, ou juste mon prénom. C'était complexe. Cela me demandait beaucoup de temps et de répétitions, mais j'étais très investie et très motivée. Je m'imaginais déjà parler en russe à ma mère quand elle serait rentrée. C'était mon deuxième objectif, la deuxième activité qui me redonnait le sourire dans ce monde qui me paraissait froid, difficile et douloureux. J'avais la botanique, et j'avais le russe, l'histoire qui n'était jusque-là présente que dans mon sang et qui prenait un sens dans ma vie. J'avais ma grand-mère. Sans elle, tout aurait été très différent, bien trop différent, et bien trop dur.
Je me souviens l'avoir vu changer, elle aussi. Plus nous passions de temps ensemble, et plus elle semblait heureuse, plus elle s'ouvrait à moi, me souriait, faisait entrer dans la maison un souffle de douceur et de bonheur. Avant, elle me faisait peur. Avec le temps, elle me faisait sourire. Elle est passée à mes yeux du statut de grand-mère inconnue et inquiétante à celui de proche, presque confidente, si je n'avais pas gardé secrètement en moi tant de colère dont je ne souhaitais pas lui parler.
Je l'ai vue se métamorphoser en seulement quelques semaines. Elle a laissé ses peines, ses douleurs, son deuil et sa solitude inhabituelle derrière elle. Elle a réussi cela si simplement, c'était comme si elle avait lâché toutes ses valises d'émotions trop lourdes à porter, qu'elle s'était frottée les mains, et qu'elle avait poursuivi sa route. Cela m'a toujours impressionné de la voir évoluer ainsi, de comprendre qu'elle était passée au-devant des obstacles qui se dressaient sur sa route si aisément. Moi, j'en aurais été incapable, et j'en suis toujours autant incapable.
Les journées sont passées plus rapidement après décembre, quand mes habitudes ont été prises, mon sourire retrouvé, et mes objectifs découverts. Je n'errais plus en quête de sécurité, de réconfort, de bras dans lesquels me réfugier ; j'avançais. Néanmoins, je traînais désormais derrière moi un mal que j'avais encore du mal à comprendre et conscientiser. Mais ce n'était pas grave, puisque j'avançais.
Durant cette période, j'ai été voir plusieurs fois ma grand-mère paternelle. Chez elle, c'était bien différent de chez ma grand-mère russe. Tout était carré, rangé, droit, je ne pouvais pas faire un seul pas de côté. Il régnait dans sa maison un grand silence qui semblait prendre toute la place. C'était froid, c'était dur, Grand-Mère ne laissait pas les valises trop lourdes passer les portes de sa maison, que ces valises soient faites de bonheur ou de douleur. Elle souriait, discutait, jouait avec moi, et c'était tout. Il y avait bien son elfe de maison, Deesy, qui me laissait la regarder cuisiner, goûter les plats, les gâteaux et jouer avec la vaisselle. Mais Grand-Mère restait distante, elle l'avait toujours été. Ma grand-mère paternelle est une femme froide, insensible, peu souriante, semblant toujours lointaine, passant ses journées à lire, à converser avec des amis de la famille, ou à écouter de la musique en s'adonnant à une activité simple, comme la couture ou l'écriture. Elle ne m'a jamais pris dans ses bras, jamais dit quelque chose de gratifiant. Elle me disputait quand je venais chez elle dans une tenue qui ne lui semblait pas assez correcte, ou quand j'avais de la terre sous les ongles. Elle me faisait un peu peur, mais je l'aimais bien. Quand j'allais chez elle, avec Grand-Mère Marya, c'était très étrange, l'ambiance était plus douce. Je me suis souvent demandée comment mes deux grands-mères parvenaient à s'entendre autant alors qu'elles avaient un caractère si différent et éloigné.
Parfois, nous sortions de ces grandes bâtisses. Quelques fois, je ne partais qu'avec Deesy, elle me faisait visiter des lieux autour de chez Grand-Mère, elle m'emmenait voir les ruisseaux, les rivières à l'eau si froide, l'ombre des pins et des grands arbres, les traces des petits animaux qui vivaient cachés dans ces endroits merveilleux. Elle me racontait des histoires, jouait un peu avec moi. J'ai toujours apprécié l'elfe de maison de Grand-Mère, elle a toujours fait à mes yeux partie de la famille.
De temps en temps, je partais avec mes deux grands-mères, ou juste avec l'une d'entre elles. Une fois, nous avons fait du cheval. C'était la première fois que j'en faisais, mais j'ai bien aimé. Nous sommes aussi allées observer la nature, avec ses forêts, ses landes, ses plaines. J'ai vu la mer pour la première fois avec mes Grands-Mères. Ma peine a fini par s'apaiser doucement. Papa et Maman continuaient à me manquer en permanence, mais j'avais désormais, moi aussi, pu vivre de petites aventures. Moi aussi, j'ai découvert de nouvelles places, de nouvelles choses, continué à apprendre. Moi aussi, je me suis amusée, j'ai souri, j'ai aimé, j'ai ri, j'ai vécu. Moi aussi, j'ai pu vivre quelques explorations, quelques moments loin de mon quotidien. Et j'ai adoré cela, j'avais l'impression de commencer une nouvelle vie.
Les liens que j'entretenais avec mes grands-mères se sont renforcés durant cette période. J'ai appris à leur faire confiance, à aimer les moments que nous partagions, et je me suis rapprochée d'elles. Bien sûr, le lien que j'entretiens avec ma grand-mère russe s'est bien plus développé et raffermi, prenant énormément d'importance à mes yeux, mais les rapports que j'avais avec ma grand-mère paternelle se sont aussi améliorés, ils n'étaient plus aussi courtois qu'avant, ils étaient devenus agréables. Je ne pensais pas qu'une période si courte pouvait me faire passer par autant d'émotions, me faire grandir et évoluer de cette manière. Au tout début, j'étais enfermée avec mes douleurs et mon incompréhension, et à la fin, je me sentais plus libre. Je ne sais pas si mes parents l'ont remarqué quand ils sont revenus. Je ne sais pas s'ils ont prêté attention aux changements que j'avais vécus, aux développements que leur départ m'avait forcés à faire. Je crois que oui, car leur comportement envers moi a également changé quand ils sont revenus. Mais, au final, je n'en suis pas vraiment sûre. J'avais la sensation que ces quelques mois que j'avais vécus étaient comme un jardin secret, une parenthèse, des moments d'apaisement au milieu de la routine si fatigante du quotidien. J'avais l'impression qu'ils n'appartenaient qu'à moi, et j'aimais bien le fait que mes parents ne sauraient jamais à quel point moi aussi, j'avais vécu de belles aventures en leur absence.
Néanmoins, rien n'a pu effacer la colère qui a fait surface dans mon âme. Elle était devenue une part de moi-même, au même titre que toutes ces expériences qui resteront gravées dans mon histoire.
Je n'ai plus retouché à mes livres d'astronomie depuis décembre, je ne les ai plus lu et plus regardé ; sauf celui dont j'avais déchiré les pages, celui-ci, je l'ai caché sous mon lit, dans un coin sombre, il m'y semblait à sa place. J'ai rempli mes étagères de nouveaux livres sorciers de botanique, de contes, de découvertes et d'aventures. J'ai laissé tomber les étoiles, je les ai installées dans les recoins ténébreux de ma vie, je les ai bannies de mon bonheur, leur ai interdit l'accès à mon cœur. Étrangement, cela m'a fait du bien, comme si cela m'avait libéré. Sans elles, je me suis sentie plus légère, plus vivante, plus heureuse. J'avais l'impression d'abandonner ce qui me faisait si mal, de laisser, comme Grand-Mère, des valises de douleurs et de peines derrière moi. Je souriais, j'aidais, j'étais davantage contente, j'avais plus envie de jouer, de m'amuser, de vivre pleinement. Mais j'avais désormais à mes côtés une valise plus encombrante encore que les précédentes, une valise qui renferme une énorme vague qui bouleverse tout sur son passage, fait des dégâts que je ne contrôle pas, qui me font mal, et qui font mal aux autres. Une valise pleine de colère, dont je n'ai jamais su me défaire depuis son arrivée dans ma vie.
Le mois d'avril et la première semaine de mai furent complexes et pleins d'une étrange angoisse. Je savais que mes parents reviendraient bientôt, mais je ne savais pas si je voulais qu'ils reviennent. Ils me manquaient toujours énormément, mais c'était différent. J'étais heureuse avec Grand-Mère, notre vie simple, nos habitudes, la nature ; j'avais peur de ne plus l'être avec mes parents et le retour des étoiles dans ma vie. J'étais hésitante, comme en équilibre sur un fil fragile, ne sachant où aller, quelle route prendre, quelles émotions laisser me dévorer. Je ne savais pas que penser. J'avais hâte que Papa et Maman reviennent. Je surveillais le jardin chaque jour en espérant les apercevoir, je veillais à ne pas partir trop longtemps dans les serres ou dans les champs pour les voir revenir, je dormais peu, les croisant dans mes rêves et dans mes cauchemars ; j'étais en perpétuelle tension. C'était une première fois pour moi. L'attente, ce long corridor froid et sombre, sans porte, sans chaise, m'accueillais à bras ouverts. Et moi, j'hésitais, je ne savais pas comment agir, que faire, si je devais m'avancer ou reculer, me jeter dans les bras de l'attente ou profiter des derniers jours, heures ou minutes qui me restaient dans cette parenthèse sans nom avec ma grand-mère. J'ai hésité jusqu'au bout, jusqu'à ce qu'ils reviennent. La veille, je dormais mal, je dormais peu, j'étais terrifiée et impatiente, heureuse et malheureuse, nostalgique et rêveuse. Je côtoyais les deux extrêmes de mes pensées sans savoir lequel choisir. Je n'ai jamais su choisir sans faire de mauvais choix, alors je ne choisissais pas. J'attendais. J'avais peur. J'avais hâte. J'étais un bateau perdu au milieu d'une mer calme et ne sachant à quoi s'attendre, si ce qui arriverait serait un voyage paisible et heureux ou une tempête dévastatrice. Mes angoisses se jouaient autour de mon corps, j'avais l'impression d'étouffer doucement dans mes propres pensées.
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Comètes Imparfaites
9 MAI 2037,
Et puis, un beau matin, ils sont revenus.
⪔
Je cours très très vite, plus vite que les oiseaux ne volent. Mes foulées sont très grandes, énormes, gigantesques. J'ai l'impression de voler au-dessus du sol, comme si, moi aussi, j'avais de grandes ailes. Mes pieds s'écrasent sur l'herbe si rapidement que j'ai à peine conscience de la toucher. J'avance, un sourire grand comme un croissant de lune sur mon visage, les cheveux dans le vent, un cri de joie au bord des lèvres. Je me sens bien, mais je me fatigue vite. Je vais devoir ralentir doucement, sinon j'arriverai vraiment épuisée chez Grand-Mère, et je ne veux pas qu'elle me voit fatiguée. Mon rythme se fait plus lent, je retrouve petit à petit mon souffle, mon cœur se calme, je sens l'effort qui se pose sur mes muscles, lourd, douloureux, épuisant, mais je ne m'arrête pas. Au loin, j'aperçois enfin la maison de Grand-Mère, perdue au beau milieu de la végétation, entourée de champs, belle avec son toit de chaume, réconfortante avec ses souvenirs agréables.
Ce matin, je me suis levée tôt. Je suis d'abord passée dans la serre pour y effectuer ma petite routine quotidienne. Je me suis occupée des plantes comme Grand-Mère me l'avait expliqué, puis je suis allée petit-déjeuner. Ma grand-mère était réveillée, alors nous avons pu manger ensemble. Nous avons parlé, je lui ai posé des questions à propos des plantes, du russe et du retour prochain de Papa et Maman. Après, je suis partie dans les champs, comme à mon habitude. J'avais envie de cueillir des fleurs pour en faire un bouquet et les offrir à ma grand-mère. J'étais certaine que cela lui ferait plaisir, qu'elle apprécierait ce bouquet de fleurs sauvages, roses, rouge blanche et jaune. Alors, c'est ce que j'ai fait. J'ai parcouru les champs pour rechercher les plus belles fleurs et les couper à la même hauteur afin d'en faire un beau bouquet. Je voulais que mon bouquet soit très joli pour qu'il fasse plaisir à Grand-Mère, qu'elle le garde dans un vase, que les fleurs embaument la maison et marquent mon geste. Je voulais apporter un peu de ma douceur dans cette maison.
Ensuite, j'ai joué avec deux bonhommes de paille qui me servent d'amis et que j'avais prénommés Castor et Pollux. Castor, il est très gentil, tout doux, il prend soin de tout, il aime tout le monde, mais il est un peu idiot. Pollux, il est très fort, très fier, passionné, courageux, intelligent et rusé. En réalité, je ne sais pas vraiment si ce sont des garçons ou des filles. Au début, c'étaient deux filles ; maintenant, ce sont deux garçons. Cela m'importe peu s'ils sont filles ou garçons, puisqu'ils restent toujours les mêmes. J'aime bien jouer avec eux, je les fais voler et parler. Ce sont mes amis. Je peux leur raconter mes secrets, ceux que je garde enfouis dans mon esprit. Je peux leur raconter mes peurs, mes angoisses, mes fiertés, mes bêtises ; je sais qu'ils me comprendront et qu'ils m'écouteront en silence sans me juger. C'est pour cela que je les aime. C'est pour cela que ce sont mes amis. Mais je ne peux pas jouer longtemps, parce qu'il me faut chercher d'autres fleurs pour Grand-Mère et revenir la voir afin de l'assister et de la laisser m'apprendre plein de nouvelles choses.
Alors, enfin, j'ai fini par me diriger vers la maison pour voir si Grand-Mère avait besoin de moi et l'aider.
En m'approchant de la porte, je prends soin de bien refaire mon bouquet de fleurs. J'ai envie qu'il soit joli pour qu'il plaise à Grand-Mère et qu'elle le mette dans un vase, or, si les fleurs ne sont pas bien mises, il ne sera pas joli. Je réorganise mon bouquet, l'entour de feuilles, remonte les fleurs, et le serre fort entre mes doigts. J'espère que Grand-Mère le mettra dans un joli vase. Je m'applique avant de pousser la porte donnant directement sur la cuisine. Étrangement, les bruits de voix me provenant de l'intérieur de la maison ne me dérangent pas, comme si je n'avais pas fait le lien entre ces bruits et le fait que ma grand-mère était censée être seule dans la maison.
En poussant la porte de bois, mes yeux atterrissent sur d'autres regards qui me fixent. Deux regards marron. *Papa ? Maman ?* Mon petit cœur fait de grands sauts, étonné. Ma bouche s'arrondit. Mes bras retombent le long de mon corps. La surprise me paralyse. J'ai très envie de pleurer et de sauter de joie. Est-ce que ce sont vraiment Papa et Maman ? Ils sont revenus ? Ils ne repartiront plus jamais ? Je les observe fixement, le souffle court. Papa me sourit et ouvre ses bras. Instinctivement, je saute dedans, lâchant mon petit bouquet des champs. Celui-ci part s'écraser sur le sol. Il ne reposera jamais dans un beau vase. Il a disparu quand mes parents sont arrivés, comme cette période avec Grand-Mère s'est terminée sans que je ne le remarque.
Mes pensées s'agitent dans tous les sens, excitées, reflétant la joie qui illumine mes traits. Papa et Maman sont de retour ! Ils sont revenus ! Ils ne m'ont pas abandonné ! C'est bon, ils sont là ! Les étoiles me les ont rendus ! On va pouvoir rejouer ensemble, revivre ensemble ! Je vais de nouveau regarder Maman peindre et accompagner Papa pêcher ! Maman va mieux, tout est redevenu comme avant ! Oh, j'ai tellement de choses à leur dire ! Maman n'en reviendra pas quand elle apprendre que je connais quelques mots russes ! Et il faut que je leur dise que j'ai fait du cheval pour la première fois ! que Deesy m'a emmené près des ruisseaux ! que Grand-Mère m'a appris à m'occuper des plantes ! Ils vont être tellement fiers de moi et de ce que j'ai accompli en leur absence. Il faut que je leur dise tout, que je leur raconte tout ! Et eux aussi ; je veux tout savoir de ce qu'ils ont vécu ! Oh, Merlin, Papa et Maman sont de retour ! Ils ne me laisseront plus jamais ! Ils m'ont tellement manqué !
« Oh ! » J'exalte, au bord des larmes, dans les bras de Papa. Je suis très très heureuse. J'ai envie de faire le tour de la maison en hurlant tellement je suis heureuse ! J'ai besoin de parler, de tout leur raconter, d'être dans leurs bras, proche d'eux, contre eux, avec eux. J'ai besoin d'eux, de leur présence, de leur réconfort, de la sécurité qu'ils m'apportent. Je ne veux plus jamais les quitter. J'ai besoin de les avoir près de moi. Je suis si seule et si triste quand ils s'en vont.
Papa me serre très fort en me soulevant du sol. Je souris, je ris, je vole ! Maman s'approche de nous. Elle aussi, elle sourit ; elle semble heureuse. Papa avait raison, elle va mieux après leur voyage. Je suis vraiment très contente de voir que Maman va mieux. Maintenant, je pourrai de nouveau jouer avec elle, elle me prendra dans ses bras, elle se remettra à peindre, et je pourrai la regarder ! Tout va redevenir comme avant. On sera très heureux. Anaë reviendra jouer à la maison, Miss William m'apprendra de nouveau les leçons que nous avions commencées, les amis de Papa et Maman iront chez nous pour parler avec mes parents, et moi je serai encore très heureuse. Tout va redevenir comme avant ! Papa et Maman sont de retour !
« J'ai été très très sage quand vous n'étiez pas là ! Grand-Mère, elle m'a appris plein de choses ! J'ai commencé à apprendre le russe ! Je sais m'occuper des plantes de la serre ! Je suis montée à cheval ! Castor et Pollux se sont encore disputés mais j'ai réussi à les calmer ! J'ai appris le nom de beaucoup beaucoup de fleurs ! Et... » Papa me fait un bisou sur le front. Sa barbe et sa moustache me grattent la peau, mais cela ne me dérange pas ; cette sensation aussi m'avait manqué. J'éclate de rire. Je me sens pousser des ailes. Je me sens très loin de la colère et de la douleur, je n'y pense même pas. Papa et Maman sont là, et je suis très très heureuse.
« Tu en as fait de grandes choses en notre absence, petite pipelette !
– Attends, il faut que je vous montre la serre ! Avec Grand-Mère, on en a beaucoup pris soin et elle est trop trop jolie ! On a fait pousser plein de nouvelles plantes ! Maintenant, il y a des... » Maman pose une main sur ma tête avant de m'interrompre doucement.
« Cela attendra un peu, d'accord ? Nous devons d'abord parler avec ta grand-mère. Va préparer tes affaires pour partir en attendant. »
J'avais oublié que Maman avait le regard très dur et froid. J'avais oublié que je devrai laisser Grand-Mère, que le retour de Papa et Maman signifiait la fin de mes aventures à moi. J'avais oublié que les étoiles aussi étaient revenues avec Papa et Maman et qu'elles me feraient mal. Les paroles de Maman me font l'effet d'une douche froide. « Nous te raconterons notre voyage après. Et prépare-toi à nous faire visiter cette fameuse serre et à tout nous raconter ! Je veux tout savoir des plantes dont tu as pris soin et de ce qu'il s'est passé en notre absence ! » Papa me repose à terre en souriant. « Promis ! »
Je pars rapidement vers ma chambre, un énorme sourire sur les lèvres. *Papa et Maman sont revenus !* Je ne veux penser qu'à cela, c'est le plus important. J'ai le cœur plus léger.
Néanmoins, avant de partir assez loin pour ne plus les entendre, je parviens à capter le début de la phrase de Maman. « Si tu savais comme cela a été merveilleux Maman ! Jamais nous n'en avions appris autant sur les étoiles ! Jamais nous ne nous étions sentis aussi proches d'elles ! ... »
Cela me fait l'effet d'une ronce dans le cœur. Mon sourire se disloque et s'éteint, comme une flamme que l'on aurait brusquement étouffée. Les étoiles ont volé le cœur de mes parents pour toujours, et cela me fait mal. Je suis comme un arbre immense fouetté par le vent qui ne peut pas partir en courant. Je cherche à m'échapper, mais je suis emprisonnée.
Dernière modification par Alyona Farrow le 11 sept. 2022, 14:59, modifié 2 fois.
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