– Cœur Mécanique
Hjúki ne saurait resituer exactement à quand datait la dernière expulsion de sa magie via son catalyseur en bois, ayant profité de ne plus en avoir l’obligation pesante par les cours pour exprimer au maximum ses pouvoirs par les pratiques qui lui étaient les plus naturelles et fluides, notamment la transformation des ingrédients en préparations enchantées. Sa réduction drastique de l’emploi de la baguette supposait qu’il ne la transportait plus en permanence sur soi, habitude qu’il avait déjà commencé à prendre dès Poudlard puisqu’il lui était arrivé à bien des reprises d’en sillonner les boyaux de pierre sans cet outil. Ce matin toutefois, il s’en était pourvu pour accueillir son émissaire, la seule sorcière en présence de laquelle la magie de baguette parvenait à trouver un sens à ses yeux, l’unique personne capable de lui faire sortir de belles choses de cette excroissance en forme de branche et de lui faire comprendre un tant soit peu les phrases dont il avait le pouvoir d’initier les coulées depuis sa pointe. Il avait rencontré il y a peu les chroniques d’un compositeur russe qui l’avaient fortement interrogé sur tout ce qu’elle lui avait enseigné concernant l’interprétation des sorts venant d’un autre esprit que le sien, concept expliquant partiellement son rejet de cette forme d’expression, et était curieux de ce qu’elle pourrait lui apprendre alors que son arrivée au port de Galway était imminente.
∞
L’adolescente fraîchement diplômée nageait dans une irréelle euphorie en réalisant que le calvaire de toutes ces années enfermées dans la Geôle était enfin clos, lui permettant de goûter à la liberté recouvrée. Cette liberté de changer d’endroit d’un mois au suivant, cette liberté de construire chaque jour, chaque semaine, chaque fraction de temps de sorte qu’elle ne ressemble pas à la précédente. Cette liberté de développer ses talents à ses guises, en respectant ses aspirations, sans ne plus se conformer à un programme arbitraire. Elle était prête à manipuler sa magie comme sienne et non plus une énième reproduction d’exigences poudlariennes. L’extrême sédentarité d’une école, c’était fini pour elle. Son émissaire l’avait avertie qu’il consacrerait sa première partie de l’été au fil d’un fleuve irlandais, c’est pourquoi ils ne s’étaient pas encore revus depuis la fin de sa scolarité et ne se rejoignaient qu’à présent. Tirant de sa ceinture un flacon qu’elle avait précieusement gardé depuis des années, elle observait les rayons solaires confirmer la pureté translucide de son contenu qui l’avait si bien guidée. Posant un pied à terre après avoir accosté, Phœbe n’eut pas à chercher longtemps pour le trouver, l’approchant en montrant la petite fiole qu’il lui avait confié.
« Ainsi retrouvera-t-elle sa source. »
L’enlaçant, elle sentit sa présence déclinée, déclenchant son intuition qu’il était accompagné de son instrument, la poussant à demander à son sujet.
« J’espère que le contact de l’eau ne l’a pas trop désaccordé. »
– Cœur Mécanique
Une petite grimace penaude déforma un instant ses traits, il était pris sur le fait de sa négligence somme toute prévisible. N’ayant eu aucune présence motivante, il lui avait fait plus ou moins prendre la poussière dans son étui. Conscient des répercussions potentiellement néfastes, surtout au cas où il n’aurait pas porté assez attention à l’hygrométrie et aux conditions de conservation de son instrument, à défaut de l’avoir régulièrement utilisé, il lui avait tout de même prodigué les soins minimaux pour éviter que le bois se fendille ou subisse quelque accroc conséquent à un mauvais entretien. L’envie de retester quelque sort appris lors de sa scolarité n’avait quasiment jamais point, c’était devenu une matière globalement inerte à ses yeux, sans les mots de sa Sœur-de-Cœur pour lui révéler la musicalité de sa baguette. Le jeune adulte n’arrivait même pas à culpabiliser de s’être laissé aller et lui tendit simplement le bout de bois.
« Vois par toi-même. »
Ses pensées rejoignirent assez vite le prolifique musicien du siècle dernier aux déclarations musicales allant si puissamment à contre-courant de ce qu’elle lui avait enseigné qu’il en éprouvait le besoin impérieux de les lui partager pour savoir comment elle les intégrera puisqu’à son sens ça bouleversait la façon de concevoir la magie en tant que reproduction des créations d’autrui.
« Sur l’interprétation des sorts ou des partitions qui ne pas les nôtres, quand tu m’avais dit que l’on pouvait s’approprier les ressentis d’une composition, rendre notre propre version… il y a un compositeur qui a l’air de prétendre tout l’inverse, je voudrais bien tes lumières sur ce qu’il raconte. »
« Vois par toi-même. »
Ses pensées rejoignirent assez vite le prolifique musicien du siècle dernier aux déclarations musicales allant si puissamment à contre-courant de ce qu’elle lui avait enseigné qu’il en éprouvait le besoin impérieux de les lui partager pour savoir comment elle les intégrera puisqu’à son sens ça bouleversait la façon de concevoir la magie en tant que reproduction des créations d’autrui.
« Sur l’interprétation des sorts ou des partitions qui ne pas les nôtres, quand tu m’avais dit que l’on pouvait s’approprier les ressentis d’une composition, rendre notre propre version… il y a un compositeur qui a l’air de prétendre tout l’inverse, je voudrais bien tes lumières sur ce qu’il raconte. »
∞
Saisissant la baguette de Hjúki, Phœbe examina son aspect, constatant qu’elle avait plutôt bonne mine, certains instruments véritablement délaissés sur une longue période s’en sortaient moins bien, mais il n’était pas impossible que le fait que son propriétaire ait décidé de faire un petit bout de chemin sans elle implique un décalage d’autant plus creusé. L’énergie qui s’en dégageait était assez différente de celle à laquelle elle était habituée même si du fait des quelques emprunts l’adolescente avait déjà utilisé ce catalyseur et n’était pas tout à fait étrangère de son fonctionnement. Si certains instruments se prêtent difficilement, l’on apprend à s’accommoder des variations d’un piano à l’autre au fil de quelques gammes – à l’exception de quelques solistes jouant exclusivement sur un modèle bien précis. Elle n’était une lectrice d’émotions des objets, mais il lui arrivait de se demander si cette baguette se languissait d’un contact plus approfondi avec son sorcier qui réduisait sa présence dans sa vie au strict nécessaire. Plus il s’en éloignait, plus ses chances de construire un lien équilibré se réduisaient alors que si elle l’avait choisi, c’est bien qu’un potentiel d’affinités se cachait quelque part. Alors qu’ils approchaient lentement du lieu où ils pourraient pratiquer des expérimentations en toute tranquillité, sa curiosité fut piquée par son commentaire et elle l’invita sans attendre à développer, pressentant son approche d’esthétiques éloignées d’un Beethoven ou d’un Tchaïkovsky.
« Il est naturel que tous les musiciens ne puissent s’accorder sur ce que l’on peut faire de leurs œuvres. Que raconte-t-il exactement ? »
– Cœur Mécanique
Le jeune Anastase ne fondait pas trop d’inquiétudes, à défaut de laisser sa baguette prendre la place d’une partenaire de vie, il s’était montré sérieux dans son entretien, lui démontrant assez de respect pour s’impliquer juste ce qu’il fallait pour l’empêcher se décomposer, cela restait un très admirable travail d’orfèvre et loin de lui était l’idée de cracher sur l’œuvre d’un Ollivander. La rencontre n’avait simplement pas eu lieu, son plus grand conflit d’enfance avec la magie avait été son instabilité émotionnelle, la baguette était devenue l’ennemie à l’instant où il avait capté que ce qui aidait prétendument à catalyser ses pouvoirs exigeait la capacité à ranger bien proprement chacune de ses émotions dans des boîtes parfaitement étiquetées. Le summum de l’absurdité ou de l’impossible pour lui. *Pourquoi l’intime de mes inconciliables émotions pour reproduire le sort d’autrui ?* Cette question n’avait pas quitté son esprit depuis qu’il l’avait formulée comme entrée en matière à son émissaire, qui lui avait alors parlé d’interprétation. Sortant un papyrus contenant une citation de Stravinsky, il la montra en commentant.
« Si la magie ne s’interprète pas, si elle n’est que la transmission du message du créateur, cela ne confirme-t-il pas que l’on ne peut être soi dans la reprise de sorts étrangers ? Je n’ai pas l’impression d’avoir appris à me mettre dans la tête du créateur de chaque magie que j’ai dû reproduire pour la sortir juste. »
« Si la magie ne s’interprète pas, si elle n’est que la transmission du message du créateur, cela ne confirme-t-il pas que l’on ne peut être soi dans la reprise de sorts étrangers ? Je n’ai pas l’impression d’avoir appris à me mettre dans la tête du créateur de chaque magie que j’ai dû reproduire pour la sortir juste. »
∞
N’ayant décelé aucune craquelure ou détail alarmant, Phœbe rendit la baguette étonnamment bien entretenue à son propriétaire avant de saisir du bout des doigts le papyrus pour y reconnaître après quelques phrases Stravinsky, dont elle avait déjà lu quelques pensées en français, la langue dans laquelle il lui semblait qu’il avait écrit ces quelques phrases sentencieuses, ne laissant guère d’espace à l’objection. L’adolescente comprenait en quoi ces déclarations pouvaient perturber son émissaire, puisque cela sabotait en substance les conseils qu’elle avait prodigués en invitant notamment à rendre siens les sorts en y apportant ses propres ressentis, sous cet angle cela ruinait sa proposition de faire d’une musique le véhicule de son propre message – même si dans l’idée il y avait une jonction entre le propos originel et celui que l’interprète souhaite délivrer quelques générations plus tard. Là, effectivement, l’instrumentiste était appelé à se tenir strictement à la partition – même Debussy déviait du tracé de ses propres portées. Comme quoi, cela confirmait ce qu’elle venait de dire. Tous musiciens qu’ils étaient, impossible de s’accorder entre eux.
« L’histoire des compositeurs est jalonnée de querelles, schismes et confrontation d’opinions extrêmes, chacun pensant être dans le juste selon sa perspective. La vision d’un musicien ne vaut pas pour tous, qu’on y adhère ou non, on trouvera toujours un autre point de vue. En tout cas, je ne m’empêcherais pas d’interpréter du Stravinsky en dépit de ces déclarations. Pour en revenir à la magie issue d’un esprit extérieur… en respecter l’image, n’est-ce pas retranscrire l’intention ? »
Si elle se souvenait bien, l’intention n’était pas la composante des sorts qui le rebutait le plus, c’était un point par lequel elle pouvait le rattraper.
Reducio
“Car la musique doit être transmise et non pas interprétée, comme je l’ai déjà dit plus haut. L’interprétation révélant plutôt la personnalité de l’interprète que celle de l’auteur, qui, dès lors, peut nous garantir que l’exécutant reflétera sans l’altérer l’image du créateur ? La valeur de l’exécutant se mesure précisément à sa faculté de voir ce qui, en fait, se trouve dans la partition, et non pas, certes, à son obstination d’y chercher ce qu’il voudrait qui y fût.” – Igor Stravinsky
– Cœur Mécanique
Hjúki hochait très mécaniquement la nuque, son esprit encore bloqué parmi ces réflexions détonantes, il concédait que comprendre l’intention n’était pas dénué de sens, pour cet aspect il n’était pas encore question d’entrer dans l’intimité d’un créateur, c’était la partie émotionnelle sur laquelle il bloquait, et les réponses de Stravinsky se situaient entre l’étonnant et le séduisant. Quand il avait lu que ce compositeur décrétait que la musique – la magie de baguette, traduisait son esprit ne voyant pas d’analogie plus évidente pour ce qui était de reprendre des créations préexistantes et issues d’un autre cerveau – n’avait pas besoin qu’on y mette du cœur, qu’elle ne véhiculait pas d’émotion ni n’était censée toucher les sensibilités, son attention en avait été immédiatement hypnotisée. N’utilisait-il pas présentement Stravinsky pour mettre au clair ses propres sentiments ? C’est sacrément ironique considérant que même bonhomme affirmait que la musique était dénuée de sentiment et de toute vocation suscitante, ne voyant dans le concept de cœur guère plus que sa fonction mécanique dans la circulation sanguine. Cette absence d’émotions dans la musique l’intriguait fortement, s’interrogeant naturellement sur une magie qui pourrait se passer de cette inconstance.
« Une intention qui ne comprend pas l’émotion, selon lui. Est-ce que tu penses qu’une magie dont le souffle, dont le cœur ne serait animé d’émotion existerait ? Une magie… au Cœur Mécanique ? »
Les compositions stravinskiennes demeuraient dans l’ordre de la musique, leurs intentions tranchaient-elles avec la tradition musicale. Bien assez de branches magiques savaient se passer du cœur, à commencer par les potions, son chaudron se fichait tellement de ses états d’âme, mais la baguette ? L’accepterait-elle ?
« Une intention qui ne comprend pas l’émotion, selon lui. Est-ce que tu penses qu’une magie dont le souffle, dont le cœur ne serait animé d’émotion existerait ? Une magie… au Cœur Mécanique ? »
Les compositions stravinskiennes demeuraient dans l’ordre de la musique, leurs intentions tranchaient-elles avec la tradition musicale. Bien assez de branches magiques savaient se passer du cœur, à commencer par les potions, son chaudron se fichait tellement de ses états d’âme, mais la baguette ? L’accepterait-elle ?
∞
Phœbe la suivait avec confiance à travers les rues de Galway, tout en prêtant l’oreille à ses réactions. Il fallait croire que rencontrer intellectuellement l’auteur du Sacre était une expérience particulièrement marquante. Si la petite Swan n’avait jamais éprouvé les mêmes tensions que son Frère-de-Cœur dans ses rapports avec sa baguette, elle écoutait avec intérêt ses raisonnements. Non seulement il avait intégré ce qu’elle lui avait enseigné sur l’appropriation des sortilèges en tant que phrases musicales à tirer de sa propre voix mais il s’était mis à chercher de nouvelles références tout à fait stimulantes, sans lui elle n’aurait spontanément songé à adopter ces positions singulières pour en débloquer un autre regard sur la magie. L’idée d’une vie mécanique lui évoquait toutefois beaucoup plus fortement un certain Coppélius et son créateur Hoffman. Au-delà du niveau de l’automate né entre les mains de l’inventeur, à quel point ce dernier était-il autonome en tant que personnage lui-même issu d’un esprit indépendant ? Si la poupée était mécanique, le Conteur pouvait-il se permettre de l’être et de l’écrire sans cœur ? Parvenus au niveau de son jardin protégé des regards moldus, l’adolescente l’invita à s’installer en face d’elle et décrypta rapidement l’environnement avant de trouver la matière à partir de laquelle ils pourront explorer autour de ces questions. La délicate vie botanique pourrait constituer une source pertinente. Pointant un parterre de fleurs aux vives couleurs, elle lui demanda.
« On peut tenter quelque chose… Tu vois ces fleurs ? »
– Cœur Mécanique
Évidemment qu’il connaissait bien ces fleurs dont Opa prenait grand soin, c’était sa façon de veiller sur un bout de vie naturelle sans avoir la sensation de l’enfermer, ce qui serait le cas pour un familier. D’une certaine manière, il y voyait de la compagnie, même si Hjúki était moins sensible à ça, il savait seulement suivre scrupuleusement les indications pour les abreuver, n’osant que rarement faire preuve d’initiative en la matière. Si son aïeul lui montrait une fois qu’il pouvait les nourrir de tant millilitres d’eau de tel broc à telle fréquence, il répétait religieusement le même geste selon un intervalle réglé aussi strictement que s’il s’agissait de respecter la mesure d’un métronome pour une œuvre de Messiaen. L’adolescent n’était néanmoins pas certain d’avoir été compris, ne saisissant pas de prime abord le rapport, mais décida quand même de se prêter au jeu, réfléchissant aux possibles magiques qui entouraient ces fleurs. De ce qu’il savait, c’étaient ni plus ni moins que des plantes d’agrément, dotées d’aucune spécificité remarquable. L’idée de forcer leur croissance ou de les doper ne l’enchantait guère, mais c’était un usage dont il avait déjà vaguement eu vent. Il répondit, sans chercher à dissimuler son scepticisme.
« Oui ? Je ne me vois pas leur faire quoique ce soit avec ma baguette. Il y a mille potions qui seraient bien plus efficaces pour les nourrir ou les transformer. Quel sort aurait sa place auprès d’elles ? »
« Oui ? Je ne me vois pas leur faire quoique ce soit avec ma baguette. Il y a mille potions qui seraient bien plus efficaces pour les nourrir ou les transformer. Quel sort aurait sa place auprès d’elles ? »
∞
Un sourire en coin s’installa sur les lèvres de la petite Swan, décidément amusée par la remarque censée de son émissaire, c’était rafraîchissant d’être confrontée à un autre esprit que le sien. Pour les effets qu’il venait de citer, en effet l’emploi de leur instrument ne serait pas le plus approprié, mais ce n’était pas tout à fait ce qu’elle avait eu en tête en pointant ces cibles. À l’époque où elle tentait d’initier Hjúki à cette forme de magie, leurs séances avaient certes lieu en un endroit incapable de créer véritablement la vie, c’est pourquoi cette proposition constituait une première ouvrant un champ libre à son imagination qui semblait se raccrocher à sa zone de confort. Heureusement, il allait bientôt être rassuré en apprenant qu’elle n’exigeait guère plus de lui que la production d’une magie qu’il était supposé maîtriser à force de répétition, elle n’émettait aucun doute sérieux sur ses capacités. Ce n’était pas parce qu’il n’aurait pas pédalé depuis plus d’un an qu’il aurait oublié comment trouver son équilibre, tout comme pour le vélo, ils avaient assez travaillé ce type de création pour que cela lui revienne avec assez de fluidité. Se décidant enfin à expliciter l’exercice auquel elle le soumettait, elle lui donna ses consignes.
« Observe-les bien, très bien. Imprègne-toi d’elles… et illusionne-moi. »
*Essaie d’initier cette vie au Cœur Mécanique.* l’invitait-elle ainsi en filigrane.
– Cœur Mécanique
Une magie de l’illusion, c’était tout de suite plus clair. C’est vrai que c’était la branche sur laquelle Phœbe avait bien forcé lors de leurs entraînements dans la Salle sur Demande à l’époque. Démêler le vrai du faux, notamment en ce qui concerne les créations magiques copiant la réalité, elle avait toujours fait une fixette sur ça, ils avaient tant travaillé leur capacité à détecter ce qui était susceptiblement sorti d’une baguette et il s’était surentraîné pour que ses propres tentatives soient aussi trompeuses ou réalistes que possible. Malgré l’année passée sans trop de contact avec son instrument, le jeune Anastase gardait encore en mémoire tous les exercices auxquels il avait été invité, sa préparation intensive n’avait pas été jetée à la corbeille et il savait ne pas avoir complètement perdu la souplesse acquise sur certains sorts spécifiquement répétés jusqu’à ce qu’elle soit satisfaite. Hjúki était sûr d’avoir encore les mécanismes autant dans ses bras qu’avec son flux magique. Ralentissant sa respiration, technique qui avait tendance à offrir des résultats plus concluants, ses Perles-de-Nótt scannèrent les contours des fleurs, mémorisant chaque courbe, chaque nuance coloré ou effet tacheté, visualisant jusqu’aux racines invisibles ; comptant à nouveau sur sa mémoire pour entrer dans le même état émotionnel qui avait coutume de fonctionner pour cette magie, ne sachant le provoquer seul. En transe, appliqué à reproduire le geste et le processus ainsi qu’il le pratiquait alors, une petite fleur vint se loger entre ses voisines, arrachant un haussement de sourcil au jeune adulte qui attendait le verdict.
∞
Phœbe le scrutait se mettre en action, consciente des difficultés qu’il éprouvait même face aux sorts tellement poncés que l’empreinte s’en était ancrée en lui. Si elle devait expliquait le défi de la magie émotionnelle pour lui, Hjúki était tel un élève débutant en violon qui avait besoin des petites gommettes de couleur collées au niveau des positions principales sur la touche afin de choper les bonnes notes. Mieux valait ce système que de provoquer une catastrophe avec des émotions désynchronisées, mais elle comprenait que trop bien sa frustration. C’est sûr qu’il préférerait être capable de jouer sur une touche pure et de positionner ses doigts ‘comme un grand’. Là, une fois qu’il avait trouvé le bon curseur sur la réglette des émotions, il le retenait et fonctionnait dès lors à la mémoire. D’une certaine manière c’était comme s’il n’avait pas l’oreille et était incapable de s’ajuster instinctivement, il visualisait et retenait géographiquement où se positionner en son for intérieur des sensations, ne se fiant pas au son produit ou au ressenti correspondant perçus de façon déformée. À force de corrections et de répétitions, Hjúki tombait sur la note jute, moment à partir duquel il pouvait rajouter un sortilège à son répertoire, ce qui était fastidieux. Son regard inquisiteur examina sous toutes ses coutures la création, avant de se pencher pour en humer les flagrances qui trahirent un oubli qu’elle n’avait pas l’habitude de déceler.
« C’est bien, elle projette une ombre. N’en aurais-tu pas omis le parfum ? »
– Cœur Mécanique
Quelle erreur de débutant… l’adolescent ne se sentait vraiment pas malin, dire que c’était lui qui lui avait appris à solliciter chacun de ses sens pour goûter à la réalité, allant à la quête des informations sur le plan de ses différentes perceptions pour détecter ce qui existait bien sous tous les plans de la réalité afin de ne pas se faire berner ; et voilà qui c’était lui qui passait à côté d’une propriété essentielle. Comme quoi, la machine pouvait s’encrasser.
« Que veux-tu, j’ai rouillé… et ce n’est pas comme si j’avais beaucoup été au contact des fleurs ces dernier temps. »
Après ce trait de décontraction pour alléger le poids de cet échec, le jeune Anastase entreprit de retrouver son sérieux pour offrir une seconde tentative plus probante, en une plante complète sous toutes ses dimensions – sauf celle transcendante de la réalité, mais bon, telle était la magie de l’illusion : faire croire au vrai sans jamais l’atteindre. Si sa détection interne des émotions était complètement pétée, les sens constituaient au moins son domaine. Retrouvant sans peine de quoi produire une reconstitution sensorielle entière de la fleur, jusque dans ses textures et les chuchotis que produisaient ses pétales au contact de l’air, il se reglissa dans l’état requis dont le souvenir était devenu tout frais grâce à sa précédente exécution et proposa sa seconde expulsion florale, un peu plus sûr de soi.
« Plus convaincant cette fois ? »
« Que veux-tu, j’ai rouillé… et ce n’est pas comme si j’avais beaucoup été au contact des fleurs ces dernier temps. »
Après ce trait de décontraction pour alléger le poids de cet échec, le jeune Anastase entreprit de retrouver son sérieux pour offrir une seconde tentative plus probante, en une plante complète sous toutes ses dimensions – sauf celle transcendante de la réalité, mais bon, telle était la magie de l’illusion : faire croire au vrai sans jamais l’atteindre. Si sa détection interne des émotions était complètement pétée, les sens constituaient au moins son domaine. Retrouvant sans peine de quoi produire une reconstitution sensorielle entière de la fleur, jusque dans ses textures et les chuchotis que produisaient ses pétales au contact de l’air, il se reglissa dans l’état requis dont le souvenir était devenu tout frais grâce à sa précédente exécution et proposa sa seconde expulsion florale, un peu plus sûr de soi.
« Plus convaincant cette fois ? »
∞
Phœbe le concédait, son Frère-de-Cœur savait rebondir et s’appliquer, il lui avait suffi de pointer la faille pour qu’il comprenne immédiatement comment se repositionner et se remettre à l’ouvrage. Si ses rouages n’avaient plus vraiment été huilés ces derniers temps, les petites gouttes qu’elle insufflait paraissaient s’infiltrer efficacement. Son sens du détail dans la reproduction de sensations était souvent mouchant, si la baguette n’était pas aussi exigeante, il aurait le potentiel de dessiner de si jolies choses avec. Rien ne l’assurait toutefois pour le moment que Hjúki s’y remettra, surtout à présent qu’elle comprenait que les conclusions qu’ils tireront de ce moment risquaient fort de le décevoir. Le jour où l’on pourrait être un créateur musical complètement dénué d’émotions n’était sans doute pas venu, la petite Swan craignait devoir lui faire formuler ce constat à partir de cette adorable mais illusoire plante.
« Saisissant, un aspect et des sensations plus vraies que nature. Et pourtant… »
Ils savaient tout deux qu’une fois ‘cueillie’, la différence avec ses pairs naturelles sera flagrante, elle n’était tout bonnement pas autonome, étant étrangère du concept de cycle de vie, née dans un état donné de maturation, cette magie n’avait pas les capacités de créer une fleur de sa genèse de graine à sa reproduction. Les copies de systèmes organiques ne vieillissent pas, ne naissent ni ne meurent. Ce n’était guère plus qu’une apparence, stérile.
« … elle ne vit pas, cette image. Où est le Cœur Mécanique ? Est-ce toi ou cette fleur fictive ? »
– Cœur Mécanique
« Une image. »
Répéta-t-il, sa voix comme issu d’un autre monde dont il n’avait pas encore franchi la frontière. Que lui avait-elle dit, déjà ? Respecter l’image, c’est retranscrire l’intention. Elle était là, mais l’objet était désincarné. Ce serait donc ça, de la musique qui ne touche pas au cœur, de la magie daguerréotype, qui fige une image sans ne rien communiquer. Elle ne respire pas pour de vrai, elle ne ressent sûrement rien. Et lui, qu’est-ce que ça remue en lui ? Pas grand-chose. D’un coup de baguette magique, il brouille et dissipe l’illusion jusqu’à ce qu’elle tombe en poussière, ne restant debout que les véritables fleurs, celles que Opa a fait grandir à force de patience. Il les attendait déjà lorsque seule la terre était visible, puis de minuscules pousses s’était manifestées, les tiges, et enfin la section qui contribue à leur esthétique et se faisant le plus longuement attendre, l’éclosion des pétales. Un début de compréhension de la relation qui unissait Opa à ses plantes naissait face à la frêle image gorgée de cette fichue juste intention.
« C’était une morte vivante. Sa sève était un mensonge. Ma magie glissée dans un moule, déguisée dans un sort. »
C’est ce que Phœbe avait supposé, l’intention est tout ce qui restait dans le résultat, son implication émotionnelle volatilisée. La création était dénuée d’émotions. Les veines artificielles faisaient circuler un simulacre de sève. Le Cœur Mécanique.
Répéta-t-il, sa voix comme issu d’un autre monde dont il n’avait pas encore franchi la frontière. Que lui avait-elle dit, déjà ? Respecter l’image, c’est retranscrire l’intention. Elle était là, mais l’objet était désincarné. Ce serait donc ça, de la musique qui ne touche pas au cœur, de la magie daguerréotype, qui fige une image sans ne rien communiquer. Elle ne respire pas pour de vrai, elle ne ressent sûrement rien. Et lui, qu’est-ce que ça remue en lui ? Pas grand-chose. D’un coup de baguette magique, il brouille et dissipe l’illusion jusqu’à ce qu’elle tombe en poussière, ne restant debout que les véritables fleurs, celles que Opa a fait grandir à force de patience. Il les attendait déjà lorsque seule la terre était visible, puis de minuscules pousses s’était manifestées, les tiges, et enfin la section qui contribue à leur esthétique et se faisant le plus longuement attendre, l’éclosion des pétales. Un début de compréhension de la relation qui unissait Opa à ses plantes naissait face à la frêle image gorgée de cette fichue juste intention.
« C’était une morte vivante. Sa sève était un mensonge. Ma magie glissée dans un moule, déguisée dans un sort. »
C’est ce que Phœbe avait supposé, l’intention est tout ce qui restait dans le résultat, son implication émotionnelle volatilisée. La création était dénuée d’émotions. Les veines artificielles faisaient circuler un simulacre de sève. Le Cœur Mécanique.
∞
Phœbe patienta quelques secondes avant de rompre le silence, pressentant le besoin de Hjúki de lentement digérer la volatilité de ce qui nous vient de la magie ou de la musique. Il n’avait même pas répondu frontalement à sa question, ayant sans doute compris de façon transversale mais n’étant pas encore prêt à le dire sans ambiguïté. Partis de Stravinsky, la jeune sorcière voyait ici les contes d’Hoffman se réaliser, confirmant le fonctionnement de ce vecteur de fantastique ne pouvant rivaliser avec les êtres de chair et de sang. Comme elle savait qu’il connaissait les ballets, elle se permit de le formuler par leurs personnages, se disant que l’information lui sonnerait ainsi plus douce.
« Les poupées… ta magie peut donner vie à un Casse-Noisette ou à une Coppélia mais elles finissent irrémédiablement inertes. Même leur danse trahit leur nature. Ce sont Clara et Swanilda qui demeurent animées jusqu’au bout. »
Même s’il ne se l’était avoué en le prononçait intelligiblement, Phœbe savait que Hjúki avait les réflexions d’Hoffman sur la mécanique en sous-texte dans sa tête, peut-être inconsciemment.
« Tu peux initier une manifestation magique au Cœur Mécanique, mais pas en l’étant en personne. Même si Stravinsky a raison, c’est la musique qui est sans émotions, pas son compositeur, je ne crois pas qu’il ait écrit de lui qu’il était insensible. Pas lui… pas toi. »
Elle avait murmuré tout bas les deux derniers mots, ce n’était pas ce qu’il voulait entendre mais elle espérait que ça l’atteindra.
« Je suis désolée. »
La musique n’était pas prête à se montrer tendre avec lui, au moins avait-il les clefs en main pour intégrer à quoi s’en tenir s’il était disposé à s’ouvrir aux porté{e}s.
