À la veille d’une nouvelle ère
30 juin 2047
Domaine Sangblanc, Saint Gervais les Bains, France
Peu d’attente lui avait semblé aussi désagréable que celle ci. Debout depuis de longues, très longues, minutes à présent, les jambes d’Alice s’étaient engourdies. Elle ne se permit aucun mouvement pour les soulager. Pas même un changement d’appui. Alice restait immobile ses doigts joints sur son ventre, son menton haut, son regard droit.
Le bureau de Grand-Père baignait dans les lumières crépusculaires. Cela donnait un air plus chaleureux à cet endroit si sobre. Même les traits de l’aïeule Léandra semblait moins sévères dans son tableau.
Grand Père Henri amorça un geste, et Alice cru un instant que son supplice allait prendre fin. Tout espoir s’évanouit lorsque le patriarche réajusta ses lunettes sur le bout de son nez, avant de reprendre sa lecture. Combien de temps prendrait-il encore pour lire les commentaires de ses professeurs ?
Il étudiait chaque mot, chaque note, comme si il s’agissait là d’un manuscrit religieux. Rien n’était laissé au hasard, ni un mot, ni l’arrondissement trop sec d’une lettre.
Grand Père finit par reposer le parchemin sur son bureau. Il retira ses lunettes, les plia avec soin, puis les rangea dans leur boîte de bois ouvragé, qu’il repoussa à leur place. Enfin, ses yeux d’argent se levèrent sur Alice.
« Est-ce satisfaisant ? »
Alice prit quelques instants pour réfléchir. Après l’interminable attente qu’il venait de lui imposer, Grand-Père pouvait bien attendre quelques secondes.
Que voulait-il entendre ? Si Alice s’avouait fort satisfaite de son année scolaire, Grand-Père contre-attaquera avec quelque chose comme « une Sangblanc ne se complait pas dans la médiocrité », et cela même si ses notes étaient, pour la majorité, excellentes. Si elle acceptait être encore en mesure de s’améliorer, il rétorquerait sensiblement la même chose.
« — Je suis satisfaite de moi, et de ma constance. Mes professeurs le sont tout autant.
— Le sont-ils tous, sans exception aucune ?
— Ceux qui ont douté de moi cette année me devront des excuses dés la rentrée. Je ne compte pas utiliser ces semaines de vacances autrement que pour m’améliorer. »
Alice aurait pensé que Grand-Père se contenterait de cette réponse. Elle l’avait suffisamment observé et écouté pour savoir ce qu’il voulait entendre. Alice s’en trouva fort étonnée lorsque Grand-Père n’esquissa pas même un sourire.
« Si tu maniais ton balai aussi bien que les promesses, je serai un homme comblé. »
Le regard d’Alice s’ombrageait. Voilà qu’il recommençait.
« — Nous avons déjà eu cette discussion de nombreuses fois.
— Et nous continuerons à l’avoir tant que ce problème ne sera pas réglé.
— Ce problème n’est pas un caprice. C’est une phobie. Me croyez-vous désobéissante au point de m’inventer des peurs ? J’ai peur des hauteurs. Je n’y peux rien. »
Grand-Père balaya la défense d’Alice d’un soupir désabusé.
« — Une phobie s’affronte, répondit-il.
— J’ai essayé. Par de nombreuses fois, j’ai essayé, Grand-Père ! Par Circée, pourquoi faut-il toujours que vous vous entêtiez à vouloir me métamorphoser ? Je ne peux pas voler. J’ai peur, et je n’y peux rien. »
Grand-Père se leva avec les lenteurs et difficultés dues à son âge. Alice cru d’abord qu’il s’apprêtait à prendre un peu plus de hauteur pour asseoir son autorité sur elle, mais il n’en fut rien. Il contourna Alice, et se déplaça jusqu’à la fenêtre.
« — Lorsque je t’ai recueillie ici, à peine âgée de cinq ans, tu étais pleine de peur. Les gestes trop brusques, le parquet grinçant, l’orage…
— Vous comparez l’incomparable.
— Nous avons oeuvré pendant six mois à te guérir de ces peurs. Ce ne fut pas sans mal… mais nous avons réussi. Et regarde toi aujourd’hui. Plus rien ne t’effraie. Ni les tempêtes, ni les fureurs de Corvenin, ni, à mon grand damn, les promesses de punition à hauteur de tes ganacheries. »
Inutile d’ajouter quoi que ce soit : Grand-Père ne l’écouterait pas. Plongé dans la contemplation des sapins frémissants sous les assauts du vent, c’était à se demander si il avait encore une idée de quel différend les opposait. Peut-être parviendrait-elle a repousser l’échéance, cette fois encore.
« — Ta Veillée aura lieu dans vingt jours. J’escomptais que tu aies l’intelligence de vaincre ta peur avant cette date fatidique, tant pour toi que pour notre famille.
— Cela n’a rien à voir avec l’intelligence.
— Silence. »
Alice se tut, ses lèvres se pinçant.
« — J’aurais aimé ne pas t’accaparer, alors que le procès de ton Père approche. Cependant, tu ne me laisses pas le choix. Il est hors de question que tu te ridiculises le jour de ta Veillée… c’est pourquoi du levé au coucher du Soleil, tu t’emploieras à apprendre le vol.
— Ne m’y forcez pas, je vous en…
— Fin de la discussion. Dispose. »
La gorge serrée, Alice déglutit. Elle devait garder pour elle ce flot de colère qui menaçait de la submerger. Ce n’était pas chose aisée, comme souvent, et comme toujours lorsqu’il s’agissait de ce sujet. Car à sa colère se liait la terreur.
Mais cela, Grand-Père ne voulait pas le comprendre. Voilà deux années qu’elle repoussait l’échéance par d’habiles techniques de charme. A quelques semaines de la Veillée, ce n’était désormais plus possible.
Domaine Sangblanc, Saint Gervais les Bains, France
J-20
Peu d’attente lui avait semblé aussi désagréable que celle ci. Debout depuis de longues, très longues, minutes à présent, les jambes d’Alice s’étaient engourdies. Elle ne se permit aucun mouvement pour les soulager. Pas même un changement d’appui. Alice restait immobile ses doigts joints sur son ventre, son menton haut, son regard droit.
Le bureau de Grand-Père baignait dans les lumières crépusculaires. Cela donnait un air plus chaleureux à cet endroit si sobre. Même les traits de l’aïeule Léandra semblait moins sévères dans son tableau.
Grand Père Henri amorça un geste, et Alice cru un instant que son supplice allait prendre fin. Tout espoir s’évanouit lorsque le patriarche réajusta ses lunettes sur le bout de son nez, avant de reprendre sa lecture. Combien de temps prendrait-il encore pour lire les commentaires de ses professeurs ?
Il étudiait chaque mot, chaque note, comme si il s’agissait là d’un manuscrit religieux. Rien n’était laissé au hasard, ni un mot, ni l’arrondissement trop sec d’une lettre.
Grand Père finit par reposer le parchemin sur son bureau. Il retira ses lunettes, les plia avec soin, puis les rangea dans leur boîte de bois ouvragé, qu’il repoussa à leur place. Enfin, ses yeux d’argent se levèrent sur Alice.
« Est-ce satisfaisant ? »
Alice prit quelques instants pour réfléchir. Après l’interminable attente qu’il venait de lui imposer, Grand-Père pouvait bien attendre quelques secondes.
Que voulait-il entendre ? Si Alice s’avouait fort satisfaite de son année scolaire, Grand-Père contre-attaquera avec quelque chose comme « une Sangblanc ne se complait pas dans la médiocrité », et cela même si ses notes étaient, pour la majorité, excellentes. Si elle acceptait être encore en mesure de s’améliorer, il rétorquerait sensiblement la même chose.
« — Je suis satisfaite de moi, et de ma constance. Mes professeurs le sont tout autant.
— Le sont-ils tous, sans exception aucune ?
— Ceux qui ont douté de moi cette année me devront des excuses dés la rentrée. Je ne compte pas utiliser ces semaines de vacances autrement que pour m’améliorer. »
Alice aurait pensé que Grand-Père se contenterait de cette réponse. Elle l’avait suffisamment observé et écouté pour savoir ce qu’il voulait entendre. Alice s’en trouva fort étonnée lorsque Grand-Père n’esquissa pas même un sourire.
« Si tu maniais ton balai aussi bien que les promesses, je serai un homme comblé. »
Le regard d’Alice s’ombrageait. Voilà qu’il recommençait.
« — Nous avons déjà eu cette discussion de nombreuses fois.
— Et nous continuerons à l’avoir tant que ce problème ne sera pas réglé.
— Ce problème n’est pas un caprice. C’est une phobie. Me croyez-vous désobéissante au point de m’inventer des peurs ? J’ai peur des hauteurs. Je n’y peux rien. »
Grand-Père balaya la défense d’Alice d’un soupir désabusé.
« — Une phobie s’affronte, répondit-il.
— J’ai essayé. Par de nombreuses fois, j’ai essayé, Grand-Père ! Par Circée, pourquoi faut-il toujours que vous vous entêtiez à vouloir me métamorphoser ? Je ne peux pas voler. J’ai peur, et je n’y peux rien. »
Grand-Père se leva avec les lenteurs et difficultés dues à son âge. Alice cru d’abord qu’il s’apprêtait à prendre un peu plus de hauteur pour asseoir son autorité sur elle, mais il n’en fut rien. Il contourna Alice, et se déplaça jusqu’à la fenêtre.
« — Lorsque je t’ai recueillie ici, à peine âgée de cinq ans, tu étais pleine de peur. Les gestes trop brusques, le parquet grinçant, l’orage…
— Vous comparez l’incomparable.
— Nous avons oeuvré pendant six mois à te guérir de ces peurs. Ce ne fut pas sans mal… mais nous avons réussi. Et regarde toi aujourd’hui. Plus rien ne t’effraie. Ni les tempêtes, ni les fureurs de Corvenin, ni, à mon grand damn, les promesses de punition à hauteur de tes ganacheries. »
Inutile d’ajouter quoi que ce soit : Grand-Père ne l’écouterait pas. Plongé dans la contemplation des sapins frémissants sous les assauts du vent, c’était à se demander si il avait encore une idée de quel différend les opposait. Peut-être parviendrait-elle a repousser l’échéance, cette fois encore.
« — Ta Veillée aura lieu dans vingt jours. J’escomptais que tu aies l’intelligence de vaincre ta peur avant cette date fatidique, tant pour toi que pour notre famille.
— Cela n’a rien à voir avec l’intelligence.
— Silence. »
Alice se tut, ses lèvres se pinçant.
« — J’aurais aimé ne pas t’accaparer, alors que le procès de ton Père approche. Cependant, tu ne me laisses pas le choix. Il est hors de question que tu te ridiculises le jour de ta Veillée… c’est pourquoi du levé au coucher du Soleil, tu t’emploieras à apprendre le vol.
— Ne m’y forcez pas, je vous en…
— Fin de la discussion. Dispose. »
La gorge serrée, Alice déglutit. Elle devait garder pour elle ce flot de colère qui menaçait de la submerger. Ce n’était pas chose aisée, comme souvent, et comme toujours lorsqu’il s’agissait de ce sujet. Car à sa colère se liait la terreur.
Mais cela, Grand-Père ne voulait pas le comprendre. Voilà deux années qu’elle repoussait l’échéance par d’habiles techniques de charme. A quelques semaines de la Veillée, ce n’était désormais plus possible.
Dernière modification par Alice Sangblanc le 18 nov. 2023, 18:03, modifié 1 fois.
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Spécialiste en Lutin de cuir | Diplômée de Beauxbâtons | 1ère année GEAD | Caméléon de 2050 & Romantique de 2050
Spécialiste en Lutin de cuir | Diplômée de Beauxbâtons | 1ère année GEAD | Caméléon de 2050 & Romantique de 2050
À la veille d’une nouvelle ère
J-19
Du haut de son portrait, Grand-Mere Elisabeth jetais parfois quelques regards à sa petite fille. Alice sentait ses yeux vert-de-gris passer sur elle, avant de repartir à la lecture de son ouvrage. Tendre cœur, écrit par la romancière Yvonne Painchaud dont Alice aimait les nouvelles. Voilà le seul point commun qui la liait à sa défunte Grand-Mère. Elle aurait aimé hérité de cette sérénité absolue qui l’avait caractérisé de son vivant.
Alice laissa son dos s’enfoncer dans le fauteuil de cuir. Une telle nonchalance lui aurait valu les remontrances de Tante Élise, si cette dernière n’avait pas été occupée ailleurs. Alice prit une grande inspiration en refermant ses yeux. Il fallait profiter de ce petit moment de répit, tant qu’il lui en restait un peu. Grand-Père s’emploierait à tous lui voler jusqu’à ce qu’il parvienne à obtenir d’elle des résultats à la hauteur de ses espérances. Si fut un temps elle trouvait amusant, l’intransigeance de son Grand-Père, ce n’était plus le cas aujourd’hui. Après tout, c’était elle qui en pâtissait à présent.
Voilà des semaines que leur relation se détériorait. Alice avait déçu son grand-père par son refus de se plier à ses exigences trop nombreuses. Elle ne voulait pas courber l’échine. Elle se refusait à subir les trop nombreux sacrifices qu’on exigeait d’elle. Et puisque l’un comme l’autre refusait de rendre les armes, le combat continuait encore et encore. Grand-Mère avait légué à Alice ses goûts pour la littérature, et Grand-Père son intransigeance.
« Allons bon. La précieuse dernière née se voit métamorphosée en vilain petit canard. Comme ce doit être terrible. »
Comme si c’était encore possible, Alice se rembrunit un peu plus. Elle n’adressa aucun regard à Thomas qui, a présent posté à côté d’elle, la regardait avec un sourire amusé.
« — Cesse de me tourmenter. N’as-tu donc aucun cœur à briser, aujourd’hui ?
— J’y allais, mais j’ai senti l’odeur du désespoir. Bien plus enivrant que celui des délicates. »
Thomas s’assît sur l’accoudoir du fauteuil où s’était installée Alice. Comme si ce début de vacances ne pouvaient pas être assez pénibles, voilà qu’il décidait d’accaparer son temps de répit.
« — Ce n’est pas faute d’avoir voulu t’apprendre à voler à de maintes reprises, dit-il sans ambage. Le nouveau conflit qui opposait Grand-Père et Alice était rapidement arrivé à ses oreilles fureteuses.
— Je peux très bien m’en passer, et cela Grand-Père refuse de le comprendre.
— Que serait un Sangblanc sans son hippogriffe ?
— Aux dernières nouvelles, tu n’as pas d’hippogriffe.
— Par choix, non par peur. L’assise de mon balai m’est plus confortable, et moins odorante. »
Thomas étira un sourire en se penchant un peu en avant pour capter le regard de sa sœur, qui ne lui en accordait aucun.
« — Te souviens-tu du jour où tu m’as laissée suspendue dans les airs ? demanda Alice, le regard droit vers la cheminée éteinte.
— Si ma mémoire ne me fait pas défaut, c’est toi seule qui t’es mise dans cette situation. Personne ne t’avais forcée à voler le balai de Jacob.
— J’avais six ans, et tu n’as même pas tenté de me faire descendre. Tu t’es contenté de me regarder les bras croisés avec le même maudit sourire suffisant dont tu ne te défais jamais.
— Et c’est à ce moment précis que tu mets sur le dos ta peur des hauteurs, me trompe-je ?
Alice se tourna un peu vers son lui. Dans l’iris lunaire de son dans grand frère dansait une flamme d’amusement.
« Tu vas faire une croix sur tes nouvelles conquêtes à venir, et t’employer à réparer tes torts. »
L’assurance d’Alice fut de trop pour Thomas. Il éclata d’un grand rire à gorge déployé. Il ne se cachait plus pour la moquer, désormais.
L’hilarité de Thomas durait trop longtemps pour Alice, qui sentait sa mâchoire se contracter.
« — Si tu ne m’aides pas, je te dénoncerai à Père et Grand-Père.
— Ah.. Alice, Alice, Alice… »
Thomas essuya le coin de son œil avec le coin de son pouce, tout en récupérant un air plus sérieux, mais pas moins moqueur.
« Ce cruel événement remonte à bientôt neuf ans. Il y a prescription, comme disent les Sans-Pouvoir. »
Thomas se releva. Aussitôt, Alice tourna le buste vers lui.
« Une amie de Beauxbâtons m’a dit que sa sœur aînée avait été abordée dans un bar par un jeune homme aux cheveux blancs. Elle m’a dit également que ce même jeune homme aurait passé la nuit chez elle, après avoir été dans l’incapacité de remonté sur son balai tant il avait abusé du whisky pur feu. »
Le sourire de Thomas se figea un instant sur son visage.
« Bien sûr, poursuivit Alice en se repaissant du visage de son frère, puisqu’il est d’usage de connaître les petits égards calomnieux de nos amis, je suis parvenu à lui faire garder pour elle cette vilaine histoire. Il serait terrible pour le jeune homme que cette… débauche n’arrive aux oreilles de ses aînés que je sais très à cheval sur la dignité. Crois-tu que la prescription pourrait-être invoquée ? »
Alice se permit l’éclat d’un sourire à la vue de son frère roulant des yeux dans ses orbites.
« Enfile tes chaussures. »
Dernière modification par Alice Sangblanc le 3 déc. 2023, 21:15, modifié 1 fois.
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Spécialiste en Lutin de cuir | Diplômée de Beauxbâtons | 1ère année GEAD | Caméléon de 2050 & Romantique de 2050
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À la veille d’une nouvelle ère
J-19
« — Je vais tomber !
— Si tu continues à te dandiner de la sorte, il y a de fortes chances, en effet. »
Ses pieds ne touchaient plus le sol. Elle ne sentait même plus les brins d’herbe sous ses chaussures. Les yeux fermés avec force, il n’y avait que le bruissement de la fontaine pour lui garantir qu’ils ne s’étaient pas encore perdu dans les hauteurs du domaine.
Collé à son dos, ses mains jointes au dessus des siennes, Thomas contrôlait le balai pour eux deux. Alice avait refusé de monter seule, et cela même si l’exercice consistait seulement à décoller. Elle n’avait jamais eu aussi honte.
« — Si cela peut te rassurer , lui glissa Thomas à l’oreille, les chutes de balai du haut de quelques dizaines de centimètres n’ont jamais tué qui que ce soit.
— Oh, tu peux te moquer si cela te chante, je n’en ai que faire !
— Trop occupée à trembler pour rétorquer, c’est cela ?
— J’en ai assez, fais moi redescendre ! »
L’instant d’après, Alice senti à nouveau l’herbe sous ses pieds. Elle bondit aussitôt au sol et s’écarta immédiatement de Thomas et son maudit balai comme si il s’agissait là de deux bêtes féroces.
Les bras croisés sur sa veste de vol, l’ainé regardait sa cadette en hochant la tête. Il claqueta sa langue contre son palais.
« — Si tu pleurniches à chaque fois que tu ne touche plus le sol, nous n’y arriverons jamais.
— Tes méthodes sont tout sauf pédagogiques.
— Je n’ai jamais eu la prétention d’être un bon professeur.
— Et tu as bien fait.
— C’est toi qui m’as demandé de t’aider.
— Je le sais… »
Alice se laissa choir contre la fontaine. Ses doigts serrés autour du rebord de pierre tremblaient encore.
Grand-Père sous-estimait son vertige. C’était au delà de cela. Ne plus avoir de contact avec le sol la terrifiait. A chaque fois, Alice avait l’horrible sensation qu’elle continuait à s’élever encore, et encore, jusqu’à ce que ni les toits des maisons, ni la cime des arbres ne soient visibles. C’était comme si tout se dérobait sous ses pieds. C’était puissant, et incontrôlable.
Alice prit une grande inspiration. Elle frappa ses mains l’une contre l’autre et se redressa. « Recommençons » dit-elle, relevant la tête pour regarder Thomas perché sur son balai. Ce dernier haussa un sourcil.
« — Je ne suis pas certain que te confronter à ta peur pour t’en guérir soit une bonne solution.
— Ça alors, j’étais convaincue que tu étais diplômée de la Grande École de l’Art du Duel, et non pas de l’Institut de Médicomagie et des Sciences Magiques d'Angleterre.
— Ce n’est pas en vingt jours de vol que tu te soigneras. Sois patiente.
— Dix-neuf jours, et cela sans compter le procès ni ce qui en découlera. Je n’ai pas le temps d’être patiente. »
Thomas revint au sol. La pointe de ses pieds effleuraient l’herbe verdoyante. Alice s’approcha, lentement, son cœur tambourinant dans sa poitrine. Il fallait se faire violence. C’était cela, la solution. Thomas n’y connaissait rien.
« — Et toi, comment feras-tu le jour de la Veillée ? demanda Alice, se saisissant de la main que lui tendait son frère.
— Comment cela ? »
Thomas hissa sa jeune sœur sur le balai. Elle s’installa confortablement, du moins autant que lui permettait le manche, avant de répondre.
« — Eh bien, avec ta peur du feu.
— Je n’ai pas peur du feu.
— Bien sûr que tu en as peur.
— Non.
— Ce n’est pas un mal, tu sais. Après avoir survécu au feudeymon d’une fiancée brisée par la honte et la colère, ne pas prendre peur des flammes serait pour le moins éto…. Thomas ! »
Trop tard. Le fourbe s’était à nouveau élevé dans les airs à grande vitesse. Alice avait à peine eu le temps de refermer sa prise sur le balai et glapir de terreur que les voilà déjà expédié au dessus de la forêt.
« — J’admets avoir quelques… réticences au contact des flammes, mais je n’en ai pas peur.
— C’est bon, j’ai compris… pouvons-nous revenir au sol, s’il te plaît…? »
Alice sentait le balai avancer dans les airs. Le maudit !
« — Lorsque Grand-Père décide d’allumer un feu dans la cheminée, je ne geins pas comme une fillette. Tout à ton contraire.
— Je ne geins pas comme une fillette.
— Ah oui ? Alors qu’entends-je depuis le début de notre session de vol ?
— Je… j’exprime mon mécontentement quant à tes méthodes d’éducation.
— Si elles te déplaisent tant que ça, alors il fallait faire chanter quelqu’un d’autre. On récolte ce que l’on sème, petite vipère.
— Alors c’est cela ? Tu mets tout en œuvre pour te débarrasser de moi et retrouver tes conquêtes ?
— Peut-être que si tu avais des conquêtes, toi aussi, tu n’aurais pas besoin de ton mauvais pédagogue de grand frère. »
Alice senti son visage s’empourprer. Malgré ses yeux clos, elle sentit que Thomas s’était penché sur le côté pour la regarder : sa respiration léchait sa cicatrice dévoilée.
« — Ça alors… tu as un petit ami.
— Non !
— Ne mens pas. Tu es rouge comme une pivoine. Comment s’appelle t-il ?
— Tu es pénible, Thomas. Puisque je te dis que je n’ai pas de petit ami ! Maintenant, ramène moi au domaine, j’ai assez soupé de tes imbécilités ! »
Thomas se mit à rire, avant de se redresser. Alice senti le balai piquer en avant, lui arrachant à nouveau un cri de terreur.
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Spécialiste en Lutin de cuir | Diplômée de Beauxbâtons | 1ère année GEAD | Caméléon de 2050 & Romantique de 2050
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À la veille d’une nouvelle ère
J-18
Les pieds dans le vide, Alice tremblait malgré elle. La pierre sur laquelle elle avait grimpé n’était pas très hautes, à peine quelques mètres, mais c’était déjà trop. Elle était consciente que dans cette situation, sa peur était irraisonnée : il n’y avait aucun danger. Son cerveau lui commandait de ramener ses jambes contre elle, mais Alice résistait tant bien que mal. Lorsqu’elle fermait les yeux, la peur était moins présente… mais cela aussi, elle se le refusait. Alice gardait son regard braqué sur le sol. A cette hauteur, elle n’aurait pas dû voir les brins d’herbes se mouvoir sous le souffle du vent.
Consciente qu’un malaise la guettait, Alice se laissa retomber en arrière pour s’allonger. Sa respiration était saccadée, elle se sentait dégouliner de sueur froides. Le ciel prenait des teintes anormalement scintillantes, aussi ferma t-elle les yeux. Son corps refusait de se soumettre à sa volonté de le confronter à sa peur.
« Je vais y arriver » se répéta t-elle pendant de longues secondes. « Je dois y arriver. »
Alice n’avait pas le droit d’échouer. Sa Veillée approchait. Grand-Père ne lui pardonnerait pas le moindre échec.
L’Irlandaise se redressa et, à nouveau, s’offrit la vision du vide sous ses pieds. Il fallait se faire violence.
Au troisième malaise, Alice décida de ne plus quitter la pierre. Recroquevillée tout au milieu pour ne plus voir la moindre preuve qu’elle se trouvait en hauteur, elle se sentait idiote. Idiote, et ridicule. Cette peur était infondée. Perché à plusieurs dizaines de mètres, c’était une autre histoire, puisque le danger était véritablement présent. Mais là, sur ce rocher ? Il n’y avait aucune logique, et Alice haïssait cela. Ridicule, voilà ce qu’elle était.
Peut-être aurait-elle dû accepter l’aide de ce garçon de Beauxbâtons au lieu de l’envoyer sur les roses. Après tout, il savait se servir de son balai, Alice avait eu plusieurs fois l’occasion de le constater, lors des cours de ballet dans les airs qu’ils avaient en commun. Alice avait refusé son aide parce qu’elle refusait de reconnaître ses peurs. Enfin, il y avait cela, et d’autres raisons, à commencer par ces regards trop présents sur elle. Alice ne voulait pas s’embarrasser d’un garçon, et certainement pas d’uns de ceux qui vouent un culte aux Quidditch et autres sport à balai. Elle avait assez soupé de ceux ci.
Quelque chose revint dans la mémoire d’Alice. Un jour, elle avait bel et bien accepté de monter sur un balai toute seule sans que sa panique ne lui commande de redescendre. Ce fut au côté de Christopher, avant qu’ils ne soient amoureux. Le garçon, lui avait donné son balai, et s’était élevé dans les airs sur un autre, mais à ses côtés. Alice se souvenait qu’il l’avait fait parler pour lui faire oublier sa peur. Ses yeux dans ceux de Christopher, elle n’avait pas pu se focaliser sur le sol s’éloignant d’eux. Devoir repenser à Christopher lui crevait le coeur. Moins Alice pensait à ce parjure, et mieux elle se portait.
Cependant… était-ce cela, la solution ? Se focaliser sur autres choses ? Non, il n’y avait pas que cela. Parler dans les airs, elle l’avait déjà fait, que ce soit avec Thomas ou tante Elise. Qu’est-ce qui différait, alors ? Le contact visuel avec un être aimé ? Par Circée, si tel était le cas, voilà un problème. Alice n’avait personne de qui tomber amoureuse. De toutes façons, elle n’en avait plus envie. L’amour, c’était trop douloureux.
Ou bien pourrait-elle simuler quelques sentiments pour un garçon, et ainsi tromper son cerveau ? Impossible, Alice était isolée au domaine. Il n’y avait aucun garçon à rencontrer.
Soudain, une idée lui vint.
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À la veille d’une nouvelle ère
J-18
La marche dans la forêt lui était longue. Sa robe pincée entre ses doigts, Alice enjambait avec difficulté les branchages et leurs pics aiguisés. Son regard balayait la forêt, à la recherche d’un élément qui aurait pu lui indiquer où se trouvait, en vain. Chaque arbres, chaque buissons se ressemblaient. Tout ce qui lui permettait de savoir qu’elle s’éloignait du domaine, c’était le médaillon offert par Père qui ne vibrait plus contre sa poitrine. Avec lui à son cou, Alice ne pourrait plus se perdre.
Mais aujourd’hui, c’était précisément ce qu’elle voulait faire.
A mesure qu’elle avançait, Alice se mit à entendre des bruits dans la forêt, comme une cavalcade dans les feuilles qui jonchaient le sol. Puis, plus aucun. Et l’instant d’après, cela recommençait. De plus en plus fort, de plus en plus près. Soudain, une forme noire surgit d’entre les arbres et s’élançait vers elle. Le cœur d’Alice bondit dans la poitrine, et son instinct lui commanda de s’enfuir. La décision fut prise trop tard : l’énorme chien noir était là. Il arrêta sa folle course à quelques pas d’Alice, mais son élan était trop fort. Il la percuta de son flanc qui perdit l’équilibre et retomba sur les fesses dans un petit cri de frayeur.
« Achille ! Putain, Achille ! »
Alice tentait de reculer sur ses fesses, mais voilà que le chien la suivait pour sentir ses pieds et mollets. Le cœur d’Alice tambourinait dans sa poitrine, alors que ses yeux ne lâchait pas le chien. Il ne l’attaquerait pas, elle en avait bien conscience, mais cela ne calmait pas la peur qui la saisissait. Achille, ce n’était pas un croup.
Bien vite, son jeune maître arriva en courant, essoufflé, le visage dégoulinant de sueur. Il accéléra cependant en voyant que son chien était occupé à terroriser Alice. Sa grande main se saisi du harnais de Achille qu’il força à s’écarter à la force de ses bras.
« J’suis désolé ! »
Son regard se posa sur Alice alors qu’il reculait avec son chien. Il parcouru son visage, ses cheveux, puis son corps. L'air désolé qui trônait sur son visage s'était envolé.
« Ah, c’est toi, lâcheuse. »
Ayant profité de l’intervention pour se relever, Alice débarrassait sa longue robe de ses feuilles et brindilles accrochée au lin et à la dentelle. Un temps qui lui permit de préparer sa défense.
Nat ne la quittait pas des yeux. Quelque chose comme du mépris déformait ses traits. Peu importe. Elle l’avait retrouvé, et c’était cela le plus important.
« — Je suis contente de voir que tu vas bien, dit-elle enfin.
— Ouais, et c’est pas grâce à toi. Putain, tu te donnes des grands airs mais t’es vraiment une grosse lâche. »
Alice fronça les sourcils devant les vilains mots de Nat. Elle s’était attendue à devoir répondre du sort que lui avait jeté Thomas mais, néanmoins, elle n’était pas préparer à recevoir ainsi sa colère. Elle était justifiée, certes, mais cela n’en restait pas moins désagréable.
« — Si je t’ai laissé dans la forêt, c’était pour aller chercher des secours , menti Alice d’un ton agacé.
— Ah ouais ? Arrête tes conneries. T’façon, j’m’en fous.
— Tu penses vraiment que je t’aurai laissé évanoui dans la forêt ?
— J’le pense pas : c’est ce qui s’est passé.
— J’ai essayé de te réveiller, et quand j’ai vu le sang qui dégoulinait de ta tête, j’ai jugé qu’il serait plus sûr de trouver des secours pour te venir en aide. Mais… je me suis perdue. Et quand je suis revenue avec mon frère pour te récupérer, tu n’étais plus là. »
Alice baissa les yeux sur ses pieds, feignant l’inconfort. Quitte à mentir, autant le faire jusqu’au bout. Elle déglutit en ramenant une de ses longues mèches blanches derrière son oreille, avant de relever un peu les yeux sur Nat. Le voilà qui ne s’intéressait plus à elle, et pianotait sur son téléphone. Le maudit. Il n’en avait rien à faire.
« Je suis désolée » dit-elle de sa voix la plus acculée. « Je le regrette sincèrement, mais j’ignorais quoi f…
— C’est bon, ça va. J’ai compris. C’est pas comme si j’étais mort J’ai même pas de cicatrice. »
Nat débarrassa son front de ses quelques mèches blondes, et montra son absence de séquelle. Malgré la détestable nonchalance du garçon, Alice étira un sourire ravi, mais forcé. Il était nécessaire à son plan. Il fallait qu’ils soient amis, et cela même si son comportement était nauséabond. Alice avait l'habitude de jouer un rôle. C'était ce qu'on lui avait appris, et c'est ce qu'elle faisait à Beauxbâtons, ou bien avec les amies de tante Élise. Être fausse était devenu une seconde nature, et Alice le déplorait.
« — Et donc… c’est tout ?
— Quoi, “c’est tout” ?
— Tu ne m’en veux pas ?
— Non. Achille vient de me venger. Il t’a pas fait mal, d’ailleurs ? »
Alice jeta un œil à ses mains. Elle les frotta l’une contre l’autre, afin de s’assurer qu’aucune entaille n’y trônait.
« — Non, répondit-elle.
— T'as pas eu trop peur ?
— Je n’ai pas eu peur.
— Arrête, j’t’ai entendu crier.
— Oui, parce qu’il s’est jeté sur moi.
— Ouais… il a foncé comme un dératé. J’pensais que c’était pour un chevrillard, ça serait pas la première fois. Mais non. Il a juste trouvé une petite biche albinos qui s’est encore perdue.
— Une… biche albinos ?
— Ouais. Une biche albinos. »
Achille passé entre ses jambes pour mieux le tenir d’une main, Nat s’avança en passant d’un pied à un autre. Alice ne bougeait pas d’un iota, même lorsqu’il fut a seulement quelques pas d’elle.
« — On va s’poser ? »
Avatar dessiné par ma merveilleuse Élicia Caldin
Spécialiste en Lutin de cuir | Diplômée de Beauxbâtons | 1ère année GEAD | Caméléon de 2050 & Romantique de 2050
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À la veille d’une nouvelle ère
J-18
« — Comment ce sont passés tes cours ?
— Tranquille. Et toi ?
— Très bien, merci. »
Nat tendit son paquet d’ours en gelée à Alice qui en récupéra un du bout des doigts. Les deux adolescents demeuraient silencieux, leurs yeux fixés sur Achille, occupé à se rouler dans l’herbe tendre de la clairière. Le soleil était léger, mais Alice sentait pourtant sa morsure sur la peau nue de ses bras. Nul doute que l’albâtre prendrait quelques teintes pivoine.
« — T’es en vacances en France, du coup ? Demanda soudainement Nat.
— Non. J’habite en France depuis un an et demi.
— T’es sérieuse ? Ah ouais, c’est pour ça que t’as un accent. T’es d’où ?
— D’Irlande.
— Mais elles sont pas censées être rousses, les irlandaises ? »
Alice se prit à sourire, en songeant à Irisia et sa crinière de feu, ou bien encore à tante Willow.
« Je suis née en Irlande, c’est tout. Mon père est français, et ma mère allemande. »
L’attention de Nat se détourna de son paquet de bonbon pour se porter sur Alice. Il la dévisagea un moment en mâchant son ourson. Petit à petit, ses yeux glissèrent sur le col en dentelle d’Alice.
« — T’es une princesse ?
— Comment ? Non, bien sûr que non.
— T’as pas le droit de le dire, c’est ça ?
— Mais qu’est-ce qui peut bien te faire croire que je suis une princesse ?
— Ben déjà l’histoire avec tes parents, là. Tes fringues de vieille. Et tes manières de bourgeoise. A chaque fois qu’tu parles, on dirait que t’es à deux doigts d’acheter une propriété. »
Alice échappa un soupir amusé. Nat la fixait toujours, attendant certainement une réponse à sa théorie. Alice ne lui en donnerait aucun. Être une princesse aux yeux d’un moldu valait mieux que d’être une sorcière, elle en était convaincue.
Alors, pour toute réponse, Alice lui sourit effrontément. « Je le savais » murmura Nat dans un sourire mutin, avant de piocher un autre ours en gelé. Alice ignorait ce qu’il avait réellement compris, mais peu importait, au final. L’important était que sa véritable identité soit préservée.
Le paquet d’ours en gelée terminé, Nat fit passer son sac à dos devant lui et l’ouvrit en grand. Sans bouger de sa place, Alice regardait ses grandes mains fouiller l’intérieur. Il était surprenant de constater que, contrairement à ce qu’il pouvait laisser croire, Nat était un garçon organisé. Sa lampe de poche était rangé dans un compartiment bien spécial, au côté d’une sorte de trousse de secours qu’Alice avait déjà pu voir chez Oncle Kenneth. Les bonbons avaient leur propre place, accessibles et bien en évidences. Alice salivait de voir autant de sucreries au même endroit. Mais soudain, ses yeux s’accrochèrent à chose toute différente.
« Qu’est-ce que c’est ? » Demanda t-elle en désignant l’objet de sa curiosité d’une main légère. »
Après avoir récupéré un nouveau paquet d’ours en gelée - de toutes évidences, il s’agissait de ses préférés -, Nat tira sur des fils qu’Alice reconnu aussitôt.
« — Ben c’est des écouteurs. Le Bluetooth déconne dans la forêt, et moi j’aime bien écouter de la musique quand je fais mon footing. Du coup, je prends des filaires.
— Tu as de la musique sur toi ? Pouvons-nous en écouter ?
— Euh ouais, si tu veux. »
Le coeur d’Alice s’emporta aussitôt, alors que jaillissait à son visage un grand sourire ravi. Elle observa avec impatience Nat sortir son téléphone, glisser son doigt sur l’écran, brancher les écouteurs… puis, lui en tendre un. Elle contrôla son hygiène avant de l’enfoncer dans son oreille. Là dessus également, elle fut étonnée de constater que Nat était un garçon propre.
« — Bon, tu veux écouter quoi… j’ai…
— As-tu quelques symphonies de Schubert ?
— Euh non. C’est quoi ?
— C’est un compositeur autrichien.
— T’es sérieuse ? Du classique ? Ben non, j’ai pas ça.
— Alors qu’est-ce que tu as ?
— Ben ça dépend, t’aimes quoi ? À part Choubère . »
Alice réfléchit. Cela faisait des années qu’elle n’avait pas eu l’occasion d’écouter quelques musiques moldues, et les seules fois où elle avait pu se livrer à telle écoute, c’était au côté d’Imogen et son appareil nommé iPod. La moldue lui avait fait découvrir moult musiques, parfois désagréables, parfois surprenantes. Aucun nom ne lui revenait en mémoire, car la plupart bien trop longs ou dénués de sens. Le seul dont elle se souvenait était un vieux groupe allemand, qu’elle avait mémorisé pour en parler un jour à Oncle Magnus.
« Il y a bien Rammstein que je… »
La voix d’Alice fut coupée par le rire tonitruant de Nat. « Rammstein ? » répéta t-il dans son hilarité. « T’es sérieuse ? » Alice sentit son visage se froisser. Qu’y avait-il d’amusant ? Était-ce un groupe ringard, pour les Moldus ?
A mesure qu’il comprenait qu’Alice le fixait avec autant d’interrogation que d’agacement, l’hilarité de Nat prit fin. Il lâcha un dernier rire en ramenant ses mèches blondes en arrière.
« — Désolé… tu sais quoi ? La prochaine fois, je t’en mets. Tous les albums, si tu veux.
— Pourquoi te moques-tu de moi ?
— J’me moque pas. C’est juste… ben c’est franchement étonnant, quoi. J’veux dire, c’est pas les petites gonzesses qui…
— Je ne suis pas une petite gonzesse.
— C’est les vieux qui écoutent ça. Même mon père il en écoute pas.
— Si je t’écoute, je m’habille déjà comme une… vieille. Est-ce si étonnant que cela de m’entendre te dire que j’aimerais écouter ce groupe ?
— Ben… ouais. T’as plus une tête à écouter des symphonies, ou a d’autres trucs chiants. »
Alice se sentit vexée par ces mots là. Nat ajouta aussitôt :
« — Mais ça veut pas dire que t’es chiante, hein. Non, t’es même plutôt cool, pour une nana.
— Dois-je me sentir honorée ?
— Ben… ouais ?
— Tes compliments sont tout de même bien singuliers. Enfin. Écoutons quelque chose, veux-tu ?
— Comme il plaira à Madame… Madame comment, d’ailleurs ?
— Nerrah, répondit-elle aussitôt. Madame Alice Nerrah.
— Madame Alice Nerrah, v’la une vieille chanson d’un groupe super vieux : Louise Attaque. »
Et aussitôt, l’écouteur se mit à glisser quelques notes de violon à l’oreille d’une Alice gourmande de nouvelles expériences moldue.
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Spécialiste en Lutin de cuir | Diplômée de Beauxbâtons | 1ère année GEAD | Caméléon de 2050 & Romantique de 2050
Spécialiste en Lutin de cuir | Diplômée de Beauxbâtons | 1ère année GEAD | Caméléon de 2050 & Romantique de 2050
À la veille d’une nouvelle ère
J-18
Le temps s’égrenaient au fil des chansons que les deux adolescents écoutaient. Il y en avait pléthores, toutes différentes. Parfois, Alice ne les aimait pas. Souvent, en réalité. La sorcière gardait cela pour elle, de peur que le moldu ne décide d’arrêter l’écoute. Le plaisir d’écouter de la musique surpassait la torture auditive de certaines chansons trop… mécanique.
À la fin de l’une d’entre elle, Nat retira son écouteur. Il tira sur le fil pour récupérer celui d’Alice.
« Putain, on aura passé l’aprem à écouter d’la musique. Dans une forêt aussi sympa, on avait d’autres trucs à faire. »
Passé l’importunité à l’entente de la vulgarité de Nat, Alice se mit à regarder autour d’elle. Il y avait d’autres choses à faire, c’était évident. Une promenade à l’ombre des sapins, par exemple. Ou bien l’observation des plantes dont regorgeait la forêt. Mais Alice était bien, ici. Elle pourrait écouter de la musique encore de longues heures sans éprouver la moindre lassitude.
Alice se pencha un peu sur Nat pour regarder l’écran de son téléphone. Presque dix-sept heure.
« — Je vais rentrer , dit-elle.
— Sérieux ?
— Oui. Mon père ignore où je me trouve. Je ne voudrais pas l’inquiéter.
— C’est bon, tu diras qu’t’étais avec moi.
— Je ne suis pas convaincue que cela rassure de savoir que j’ai passé l’après-midi dans les bois avec un inconnu. »
Nat prit un temps avant d’acquiescer Alice d’un bref mouvement de l’épaule.
La jeune fille se releva lentement. Elle débarrassa sa robe de ses brins d’herbe, son regard occupé à regarder Nat. Il rangeait soigneusement son sac. Une telle minutie chez le garçon fit sourire Alice. Décidément, ce moldu bourru cachait bien son jeu.
Lorsqu’il eu terminé, Nat se releva.
« — Dis, j’me d’mandais un truc.
— Quoi donc ?
— T’es bilingue ?
— Oui.
— Et… c’pas trop compliqué ? Tu t’mélanges pas ?
— Cela m’arrive. J’ai parfois des mots ou bien des formules que je peine à me remémorer dans une langue ou une autre.
— Ah ouais… et t’penses en quelle langue ? »
Les questions du garçon firent sourire Alice. Pour la première fois depuis longtemps, quelqu’un s’intéressait à elle. Des questions, on lui en posait beaucoup.
Est-ce que Beauxbâtons est meilleure que Poudlard ? Est-ce que tu as déjà rencontré Kristen Loewy ? Est-ce que tes frères cherchent une épouse ? Est-ce que c’est vrai que ton père est criminel en cavale ? Est-ce que…
Jamais aucune question ne concernait vraiment Alice. La curiosité des autres étaient portés sur leur propre intérêt. Nat semblait différent.
« — Je penses en anglais, répondit Alice. La plupart du temps.
— Et… t’rêves en anglais ?
— Oui. Parfois, les langues se mélangent. »
Nat enfila ses mains dans les poches de son pantalon en opinant du chef, la bouche pincée. Il avait d’autre question, Alice en était convaincue. Elle aurait aimé qu’il lui en pose encore des dizaines et des dizaines. C’était appréciable de parler de soi, pour une fois.
« — J’aimerais trop savoir parler plusieurs langues. Mais ça m’saoule. J’comprends rien.
— L’anglais n’est pourtant pas une langue compliquée.
— Ouais, j’sais bien. J’faisais de l’allemand, en primaire. C’est vraiment une langue de m…
— Tu sais parler allemand ? »
L’excitation d’Alice souffla Nat qui ouvrit de grands yeux. La jeune fille se planta devant lui, émoustillée à l’idée de pouvoir en apprendre plus sur la langue d’oncle Magnus. Ce qu’elle aimerait pouvoir tenir une discussion avec lui, dans sa propre langue ! Il serait si fière d’elle, lorsque l’heure de leur retrouvailles arriverait !
« Euh… j’sais juste demander de répéter. Können Sie das wiederholen, bitte ? »
La déception eut à peine le temps de s’installer, avant d’être délogée par l’amusement.
« — Ouais… pas fou, hein ?
— En effet. Mais je suis certaine que tu parviendras à parler la langue de ton choix, avec beaucoup de travail et d’application. C’est ainsi que l’on arrive toujours à ce que l’on souhaite.
— Ouais, ou alors j’suis trop bête.
— C’est une possibilité également. »
Nat rit un peu, avant de remettre son sac sur son épaule. « On peut s’capter d’main ? » demanda t-il. Alice prit un temps pour comprendre que se capter signifiait se retrouver. Elle sourit, et acquiesça, ce qui lui valu un grand sourire de Nat. Puis, elle réfléchit. Comment se retrouver dans cette immense forêt ? Alice ne devait cette rencontre qu’au hasard, et il y avait fort à parier que les prochaines seraient plus difficiles à mettre en place. Alice ne disposait pas de téléphone pour communiquer avec Nat. L’utilisation de hibou n’était pas envisageable. Alice réfléchit, intensément.
Une évidence lui vint, alors que son regard glissait sur Achille.
« Ton chien me retrouvera à peine poserai-je un pied en forêt, de toutes façons. »
Nat se tourna vers Achille.
« — T’crois ? Il est pas bien malin. Mais c’vrai qu’ton odeur a l’air de lui plaire. Mais t’as pas un téléphone, sinon ? C’est quand même plus simple.
— Je n’ai pas de téléphone.
— Ben un PC alors ? Genre on utilise un réseau social, celui que tu préfères.
— Je… n’ai pas ça. »
Nat sembla tomber de haut. Ses sourcils se haussèrent avec franchise. « T’es pas sur les réseaux sociaux ? » Alice ne trouva aucune utilité à se répéter. De plus, elle ne savait pas de quoi il s’agissait. Était-ce une expression ?
« — Ok ben on va compter sur Achille, alors. La vache… bon… T’veux que j’te raccompagne ?
— C’est gentil, mais ça ira. Je connais le chemin.
— Ouais mais la forêt, toute seule…
— Toi aussi, tu es tout seul. Enfin, si on omet la présence de ton chien.
— J’connais la forêt, moi.
— Et moi je connais le chemin pour rentrer.
— Ok. Ben… à demain, alors ?
— A demain, sourit Alice. »
Dans un signe de main, Nat quitta Alice, Achille devant lui.
Alice attendit de voir le moldu disparaître de son champ de vision, pour sortir son médaillon enchanté, et chercher le chemin du retour, le cœur empli de joie.
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Spécialiste en Lutin de cuir | Diplômée de Beauxbâtons | 1ère année GEAD | Caméléon de 2050 & Romantique de 2050
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À la veille d’une nouvelle ère
Grâce à son médaillon enchanté, Alice parvint sans trop de difficulté à regagner le domaine de Grand-Père. Il se dessinait lentement à travers les arbres, jusqu’à finalement apparaître. Quelle satisfaction de ne plus pouvoir se perdre.
Alice quitta enfin la forêt, pour subir aussitôt l’assaut cruel du Soleil. La lumière irradia les yeux clairs de l’adolescence, qui dû les fermer un instant.
« Tiens donc, la petite vipère rentre enfin. »
La voix de Thomas était éloignée. Lorsque Alice ouvrit les yeux, elle le vit, installé nonchalamment sous la pergola de fer forgé. Protégé par l’abondante végétation, un verre au liquide ambré à la main, Thomas semblait plus détendu que jamais. Alice soupira, d’avance exaspérée par l’échange qu’elle s’apprêtait à avoir avec son frère.
« Et toi, tu t’enivres encore » répliqua Alice en rejoignant son frère. « Par Circée, t’arrive t-il d’ingérer autre chose que de l’alcool ?
— Ta condescendance pour exemple. »
Alice roula des yeux dans ses orbites. Fatiguée par sa longue marche en forêt, elle tira une chaise de fer blanc et s’y installa sous le regard de son frère. Il souriait avec lenteur en observant sa petite sœur s’employer à nouer ses longues boucles blanches. Son regard resta longtemps sur les épaules de sa sœur. Son sourire se fit carnassier.
« — Où étais-tu ? demanda t-il.
— Où crois-tu que je sois allé ? En forêt, naturellement. Il n’y a que cela à des lieux à la ronde.
— Tu omets le village moldu.
— Je l’omets volontairement, puisque je ne suis pas autorisé à m’y rendre.
— Pauvre petite princesse surprotégée. »
Thomas bu une gorgée de son breuvage - sans doute un whisky, comme d’habitude - avant de reprendre.
« — Tante Pauline est arrivée dans l’après-midi. Elle a demandé à te voir.
— Pourquoi donc ?
— Certainement pour t’offrir quelques rêves prémonitoires et dessins horrifiques. Quelques semaines avant ma Veillée, elle m’avait prédit que je donnerai naissance par la bouche à une cascade de vipères.
— Sans doute s’agissait-il d’une métaphore, les vipères étant les vilenies que tu profères à longueur de journée. »
Thomas étira un sourire amusé, avant de s’en remettre à sa boisson. Il tendit son bras vers le manoir, signifiant à Alice qu’il était temps d’y aller.
Sans hâte, elle s’exécuta. Alice aimait sa tante. Elle aimait bien moins ses visites, toujours annonciatrices de cauchemars. Tante Pauline, comme chaque femme Sangblanc, avait été frappé par le mal lorsque Grand-Mère Elisabeth avait péri, bien avant la naissance d’Alice. Si tante Élise avait perdu ses émotions, tante Pauline, elle, avait gagné d’horribles cauchemars et hallucinations. Elle les avait interprété comme un don de voyance. Alice pouvait écrire des pages et des pages sur les horreurs que tante Pauline lui avait montré en dessin, étant enfant. Bêtes féroces se repaissant de chiots, serres de faucon arrachant les langues de faons égarés, ombres aux milles yeux dansant devant une lune humanisée… Alice sentit ses poils se hérisser sur ses bras, à mesure que les images lui revenaient en mémoire.
La gorge serrée, Alice poussa les lourdes portes du manoir. Des voix lui parvinrent depuis sa droite, sans doute venaient-elles du petit salon. Alice prit son courage à deux mains. Elle releva son menton, arrangea ses cheveux, lissa le col de sa chemise, et les rejoignit.
Tante Élise était assise sur le canapé, une tasse à la main. Elle était en pleine discussion avec Grand-Père, confortablement installé dans son fauteuil, et Père, debout face à la cheminée éteinte. Ce fut ce dernier qui prit conscience de la présence d’Alice. Il lui adressa un sourire, que tante Élise capta. Elle se tourna vers sa nièce.
« Par Circée, chère nièce. Vos épaules. »
Alice baissa les yeux sur elles. Sa peau nue s’était teintée d’une couleur rouge vif. Grand-Père en prit conscience à son tour. Son silence parlait pour lui.
« — Où étiez vous donc ? poursuivit Tante Élise. Dois-je vous rappeler que la pâleur de votre peau fait partie de notre héritage ? Qu’il vous est primordial d’en prendre grand soin ?
— Nullement, ma tante.
— Les marques de bronzage sont disgracieux. Pensez à vous munir de votre ombrelle, si il vous faut rester au Soleil. Il est étonnant de devoir vous le rappeler, à l’orée de vos quinze ans.
— Cela n’arrivera plus, soyez en assurée.
— Alice était sans nul doute occupée à s’entrainer pour sa Veillée, intervint Père. Était-ce le cas ?
— Oui. J’ai été distraite. »
L’explication n’avait peut-être pas suffit à apaiser tante Élise, mais au moins cessa t-elle ses remontrances pour se remettre à sa boisson.
« — J’imagine que tante Pauline se trouve dans sa chambre ? demanda Alice. Thomas m’a informé de sa venue.
— C’est le cas, répondit Grand-Père. Pauline a demandé à te voir.
— Je ne vais donc pas la faire attendre plus longtemps. »
Entre les remontrances de tante Élise et les prédictions horrifiques de tante Pauline, le choix n’était pas difficile à faire.
Sur une révérence polie, Alice s’apprêtait à quitter le petit salon. « Alice ? » appela Père. La sorcière pivota son buste vers lui. « Ne prends pas les hallucinations de ta tante pour des réalités. Cela ne fera encombrer inutilement tes songes. » Alice opina du chef, et quitta la pièce.
Alice quitta enfin la forêt, pour subir aussitôt l’assaut cruel du Soleil. La lumière irradia les yeux clairs de l’adolescence, qui dû les fermer un instant.
« Tiens donc, la petite vipère rentre enfin. »
La voix de Thomas était éloignée. Lorsque Alice ouvrit les yeux, elle le vit, installé nonchalamment sous la pergola de fer forgé. Protégé par l’abondante végétation, un verre au liquide ambré à la main, Thomas semblait plus détendu que jamais. Alice soupira, d’avance exaspérée par l’échange qu’elle s’apprêtait à avoir avec son frère.
« Et toi, tu t’enivres encore » répliqua Alice en rejoignant son frère. « Par Circée, t’arrive t-il d’ingérer autre chose que de l’alcool ?
— Ta condescendance pour exemple. »
Alice roula des yeux dans ses orbites. Fatiguée par sa longue marche en forêt, elle tira une chaise de fer blanc et s’y installa sous le regard de son frère. Il souriait avec lenteur en observant sa petite sœur s’employer à nouer ses longues boucles blanches. Son regard resta longtemps sur les épaules de sa sœur. Son sourire se fit carnassier.
« — Où étais-tu ? demanda t-il.
— Où crois-tu que je sois allé ? En forêt, naturellement. Il n’y a que cela à des lieux à la ronde.
— Tu omets le village moldu.
— Je l’omets volontairement, puisque je ne suis pas autorisé à m’y rendre.
— Pauvre petite princesse surprotégée. »
Thomas bu une gorgée de son breuvage - sans doute un whisky, comme d’habitude - avant de reprendre.
« — Tante Pauline est arrivée dans l’après-midi. Elle a demandé à te voir.
— Pourquoi donc ?
— Certainement pour t’offrir quelques rêves prémonitoires et dessins horrifiques. Quelques semaines avant ma Veillée, elle m’avait prédit que je donnerai naissance par la bouche à une cascade de vipères.
— Sans doute s’agissait-il d’une métaphore, les vipères étant les vilenies que tu profères à longueur de journée. »
Thomas étira un sourire amusé, avant de s’en remettre à sa boisson. Il tendit son bras vers le manoir, signifiant à Alice qu’il était temps d’y aller.
Sans hâte, elle s’exécuta. Alice aimait sa tante. Elle aimait bien moins ses visites, toujours annonciatrices de cauchemars. Tante Pauline, comme chaque femme Sangblanc, avait été frappé par le mal lorsque Grand-Mère Elisabeth avait péri, bien avant la naissance d’Alice. Si tante Élise avait perdu ses émotions, tante Pauline, elle, avait gagné d’horribles cauchemars et hallucinations. Elle les avait interprété comme un don de voyance. Alice pouvait écrire des pages et des pages sur les horreurs que tante Pauline lui avait montré en dessin, étant enfant. Bêtes féroces se repaissant de chiots, serres de faucon arrachant les langues de faons égarés, ombres aux milles yeux dansant devant une lune humanisée… Alice sentit ses poils se hérisser sur ses bras, à mesure que les images lui revenaient en mémoire.
La gorge serrée, Alice poussa les lourdes portes du manoir. Des voix lui parvinrent depuis sa droite, sans doute venaient-elles du petit salon. Alice prit son courage à deux mains. Elle releva son menton, arrangea ses cheveux, lissa le col de sa chemise, et les rejoignit.
Tante Élise était assise sur le canapé, une tasse à la main. Elle était en pleine discussion avec Grand-Père, confortablement installé dans son fauteuil, et Père, debout face à la cheminée éteinte. Ce fut ce dernier qui prit conscience de la présence d’Alice. Il lui adressa un sourire, que tante Élise capta. Elle se tourna vers sa nièce.
« Par Circée, chère nièce. Vos épaules. »
Alice baissa les yeux sur elles. Sa peau nue s’était teintée d’une couleur rouge vif. Grand-Père en prit conscience à son tour. Son silence parlait pour lui.
« — Où étiez vous donc ? poursuivit Tante Élise. Dois-je vous rappeler que la pâleur de votre peau fait partie de notre héritage ? Qu’il vous est primordial d’en prendre grand soin ?
— Nullement, ma tante.
— Les marques de bronzage sont disgracieux. Pensez à vous munir de votre ombrelle, si il vous faut rester au Soleil. Il est étonnant de devoir vous le rappeler, à l’orée de vos quinze ans.
— Cela n’arrivera plus, soyez en assurée.
— Alice était sans nul doute occupée à s’entrainer pour sa Veillée, intervint Père. Était-ce le cas ?
— Oui. J’ai été distraite. »
L’explication n’avait peut-être pas suffit à apaiser tante Élise, mais au moins cessa t-elle ses remontrances pour se remettre à sa boisson.
« — J’imagine que tante Pauline se trouve dans sa chambre ? demanda Alice. Thomas m’a informé de sa venue.
— C’est le cas, répondit Grand-Père. Pauline a demandé à te voir.
— Je ne vais donc pas la faire attendre plus longtemps. »
Entre les remontrances de tante Élise et les prédictions horrifiques de tante Pauline, le choix n’était pas difficile à faire.
Sur une révérence polie, Alice s’apprêtait à quitter le petit salon. « Alice ? » appela Père. La sorcière pivota son buste vers lui. « Ne prends pas les hallucinations de ta tante pour des réalités. Cela ne fera encombrer inutilement tes songes. » Alice opina du chef, et quitta la pièce.
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À la veille d’une nouvelle ère
La porte de la chambre appartenant à tante Pauline était juste devant elle. Enfant, Alice avait pour jeu d’attendre de longues secondes devant, jusqu’à ce que celle qui se disait divinatrice devine sa présence. Cela n’arrivait jamais. Pas même une fois. Quelque soit le don de tante Pauline, il ne lui permettait pas de voir l’arrivée des visiteurs avant qu’ils ne s’annoncent.
Une force invisible retenait le poing d’Alice, prêt à toquer à la porte de bois blanc. “Frappe” se murmurait Alice. “Ce ne sont pas les dessins d’un esprit vicié qui doivent t’effrayer. Allez, frappe donc.” Son corps palpitait, comme si elle s’apprêtait à descendre dans une cave sans lumière. Alice aimait tante Pauline. Alice n’avait pas peur de tante Pauline. Cependant, elle redoutait chacune de leur rencontre seule à seule. Enfant, Père ne le permettait jamais. Il devait toujours se tenir auprès de sa fille, sans jamais expliquer pourquoi. Il se contentait de lui sourire avec douceur. En grandissant, Alice comprit que c’était pour préserver son enfant de la folie de sa cadette. A juste titre.
Alice frappa à la porte. Les secondes qui s’écoulèrent juste après lui paraissaient des heures, durant lesquelles Alice pu imaginer pour quels motifs tante Pauline avait demandé à la voir. Thomas avait sans doute raison, il devait s’agir d’une de ses prémonitions sans queue ni tête. Mais si c’était autre chose ? Et si tante Pauline avait décidé d’enfermer Alice avec elle, pour lui montrer ses hallucinations, et la convaincre de leur existence ? Alice savait que rien n’était vrai, mais tante Pauline parlait d’elles avec tant de vigueur et de dévotion que parfois, la jeune sorcière était tentée d’y croire.
La porte s’ouvrit un peu. En passant sa tête par l’ouverture, Alice vit le visage de sa tante, son oeil braqué dans le sien. Un sursaut fit reculée la jeune fille.
« Par Circée, ma tante ! » souffla Alice, une main sur son coeur affolé. Un sourire coquin étira les lèvres gercées de tante Pauline. Elle redressa son corps émacié avec lenteur, son sourire disparu.
« Elle n’a pas besoin de toi » murmura t-elle à sa droite, agacée. Alice déglutit, jetant un regard dans la même direction. Rien, mis à part la pagaille. Tante Pauline était encore occupée à s’installer. Sa valise était ouverte, et vomissait tant et tant d’affaire qu’Alice doutait que la chambre soit rangée avant la nuit. « J’espère ne pas vous déranger » dit Alice dans un sourire. Elle espérait que ce soit le cas, pour qu’elle puisse s’excuser dans une révérence polie avant de fuir. « Non » répondit tante Pauline de sa voix fatiguée. Fichtre.
Tante Pauline ouvrit un peu plus la porte, avant de s’en écarter d’un pas lent. Son corps aux membres longs s’articulait faiblement. Elle avait l’allure d’une araignée à qui on aurait arraché six pattes. Ses longues boucles blanches n’avaient pas la brillance des autres membres de la famille Sangblanc. Les siennes étaient ternes, poisseuses, emmêlées. Elles fourchaient tout du long, s’accrochaient dans la dentelle de sa robe poussiéreuse.
Ce n’était pas bien, elle en avait conscience, mais Alice avait de la peine pour sa tante. Du haut de ses quarante trois ans, tante Pauline avait l’air d’en avoir vingt de plus. Le mal qui la rongeait l’épuisait quotidiennement, tant physiquement que psychologiquement. Alice aurait aimé pouvoir l’aider, d’une quelconque façon que ce soit. Mais si même oncle Léon, son frère jumeau, avait faillit à la tâche, Alice ne pourrait rien y faire de plus.
« Désirez vous de l’aide pour ranger vos affaires ? » demanda Alice en s’avançant, son regard parcourant la pièce en pagaille. Tante Pauline ne lui répondit pas. Ses lèvres s’articulaient, murmurant quelques mots à sa gauche. Elle secoua la tête avec lenteur, avant de jeter un regard dans la direction d’Alice. Elle ne la regardait pas vraiment, comme souvent. Son attention semblait porter derrière Alice.
Tante Pauline fit volte face, et agita ses bras vers Alice. La jeune Sangblanc eu la désagréable impression que sa tante cherchait à faire fuir quelque chose qui se tenait derrière elle. Les pools de ses bras se hérissèrent.
« Thomas m’a dit que vous désiriez me voir » dit-elle, pressée de mettre fin à cette rencontre. A nouveau, tante Pauline resta muette. D’une faible oscillation de ses doigts décharnés, elle fit signe à Alice d’approcher. La gorge serrée, elle obéit.
Tante Pauline s’appuya sur son bureau, ses doigts cramponnés au bois blanc. Alice se posta à son côté. De longues griffures striaient le bois, et Alice eu toute les peines du monde à savoir si elles avaient été causées par les élans artistiques acharnées de tante Pauline, ou bien par ses propres ongles.
Cette contemplation fit rater à Alice l’élément que tante Pauline voulait lui montrer. Un dessin. Les traits noirs se succédaient, se superposaient. L’acharnement de la plume avait percé le papier de part et d’autres. Les tracés étaient chaotique, et pourtant Alice parvint à y voir des images de dessiner. Un océan agité, où voguaient des navires chargés de marchandise florale. Une pleine lune incandescente, des volutes de fumées semblant dissimuler des yeux révulsés. Un cerf se noyait, son corps fracassés par les assauts des vagues. Au dessus de ce terrible paysage flottait un rapace, peut-être un faucon, le bec ouvert, les serres refermées sur la carcasse d’un faon.
Alice sentit les doigts de tante Pauline se serrer sur son biceps. Elle se pencha lentement sur sa nièce, verrouillant son regard dérangé dans le sien.
« Cela ne doit se produire. Ils m’en ont assuré. »
Une force invisible retenait le poing d’Alice, prêt à toquer à la porte de bois blanc. “Frappe” se murmurait Alice. “Ce ne sont pas les dessins d’un esprit vicié qui doivent t’effrayer. Allez, frappe donc.” Son corps palpitait, comme si elle s’apprêtait à descendre dans une cave sans lumière. Alice aimait tante Pauline. Alice n’avait pas peur de tante Pauline. Cependant, elle redoutait chacune de leur rencontre seule à seule. Enfant, Père ne le permettait jamais. Il devait toujours se tenir auprès de sa fille, sans jamais expliquer pourquoi. Il se contentait de lui sourire avec douceur. En grandissant, Alice comprit que c’était pour préserver son enfant de la folie de sa cadette. A juste titre.
Alice frappa à la porte. Les secondes qui s’écoulèrent juste après lui paraissaient des heures, durant lesquelles Alice pu imaginer pour quels motifs tante Pauline avait demandé à la voir. Thomas avait sans doute raison, il devait s’agir d’une de ses prémonitions sans queue ni tête. Mais si c’était autre chose ? Et si tante Pauline avait décidé d’enfermer Alice avec elle, pour lui montrer ses hallucinations, et la convaincre de leur existence ? Alice savait que rien n’était vrai, mais tante Pauline parlait d’elles avec tant de vigueur et de dévotion que parfois, la jeune sorcière était tentée d’y croire.
La porte s’ouvrit un peu. En passant sa tête par l’ouverture, Alice vit le visage de sa tante, son oeil braqué dans le sien. Un sursaut fit reculée la jeune fille.
« Par Circée, ma tante ! » souffla Alice, une main sur son coeur affolé. Un sourire coquin étira les lèvres gercées de tante Pauline. Elle redressa son corps émacié avec lenteur, son sourire disparu.
« Elle n’a pas besoin de toi » murmura t-elle à sa droite, agacée. Alice déglutit, jetant un regard dans la même direction. Rien, mis à part la pagaille. Tante Pauline était encore occupée à s’installer. Sa valise était ouverte, et vomissait tant et tant d’affaire qu’Alice doutait que la chambre soit rangée avant la nuit. « J’espère ne pas vous déranger » dit Alice dans un sourire. Elle espérait que ce soit le cas, pour qu’elle puisse s’excuser dans une révérence polie avant de fuir. « Non » répondit tante Pauline de sa voix fatiguée. Fichtre.
Tante Pauline ouvrit un peu plus la porte, avant de s’en écarter d’un pas lent. Son corps aux membres longs s’articulait faiblement. Elle avait l’allure d’une araignée à qui on aurait arraché six pattes. Ses longues boucles blanches n’avaient pas la brillance des autres membres de la famille Sangblanc. Les siennes étaient ternes, poisseuses, emmêlées. Elles fourchaient tout du long, s’accrochaient dans la dentelle de sa robe poussiéreuse.
Ce n’était pas bien, elle en avait conscience, mais Alice avait de la peine pour sa tante. Du haut de ses quarante trois ans, tante Pauline avait l’air d’en avoir vingt de plus. Le mal qui la rongeait l’épuisait quotidiennement, tant physiquement que psychologiquement. Alice aurait aimé pouvoir l’aider, d’une quelconque façon que ce soit. Mais si même oncle Léon, son frère jumeau, avait faillit à la tâche, Alice ne pourrait rien y faire de plus.
« Désirez vous de l’aide pour ranger vos affaires ? » demanda Alice en s’avançant, son regard parcourant la pièce en pagaille. Tante Pauline ne lui répondit pas. Ses lèvres s’articulaient, murmurant quelques mots à sa gauche. Elle secoua la tête avec lenteur, avant de jeter un regard dans la direction d’Alice. Elle ne la regardait pas vraiment, comme souvent. Son attention semblait porter derrière Alice.
Tante Pauline fit volte face, et agita ses bras vers Alice. La jeune Sangblanc eu la désagréable impression que sa tante cherchait à faire fuir quelque chose qui se tenait derrière elle. Les pools de ses bras se hérissèrent.
« Thomas m’a dit que vous désiriez me voir » dit-elle, pressée de mettre fin à cette rencontre. A nouveau, tante Pauline resta muette. D’une faible oscillation de ses doigts décharnés, elle fit signe à Alice d’approcher. La gorge serrée, elle obéit.
Tante Pauline s’appuya sur son bureau, ses doigts cramponnés au bois blanc. Alice se posta à son côté. De longues griffures striaient le bois, et Alice eu toute les peines du monde à savoir si elles avaient été causées par les élans artistiques acharnées de tante Pauline, ou bien par ses propres ongles.
Cette contemplation fit rater à Alice l’élément que tante Pauline voulait lui montrer. Un dessin. Les traits noirs se succédaient, se superposaient. L’acharnement de la plume avait percé le papier de part et d’autres. Les tracés étaient chaotique, et pourtant Alice parvint à y voir des images de dessiner. Un océan agité, où voguaient des navires chargés de marchandise florale. Une pleine lune incandescente, des volutes de fumées semblant dissimuler des yeux révulsés. Un cerf se noyait, son corps fracassés par les assauts des vagues. Au dessus de ce terrible paysage flottait un rapace, peut-être un faucon, le bec ouvert, les serres refermées sur la carcasse d’un faon.
Alice sentit les doigts de tante Pauline se serrer sur son biceps. Elle se pencha lentement sur sa nièce, verrouillant son regard dérangé dans le sien.
« Cela ne doit se produire. Ils m’en ont assuré. »
Avatar dessiné par ma merveilleuse Élicia Caldin
Spécialiste en Lutin de cuir | Diplômée de Beauxbâtons | 1ère année GEAD | Caméléon de 2050 & Romantique de 2050
Spécialiste en Lutin de cuir | Diplômée de Beauxbâtons | 1ère année GEAD | Caméléon de 2050 & Romantique de 2050
À la veille d’une nouvelle ère
J-17
« Il ne s’agit là que des divagations d’un esprit malade, Alice. Ne t’en préoccupes pas. »
Alice opina du chef. Elle le savait, mais quand bien même… elle ne pouvait s’empêcher de se sentir extrêmement mal à l’aise. Si bien qu’elle en venait à bouder son petit déjeuner.
Alice avait tardé à se lever. La nuit lui avait été désagréable. Chaque ombre de sa chambre lui avaient semblé cacher les amis invisibles de tante Pauline, prêts à fondre sur elle. Fort heureusement, Père avait lui aussi eu quelques difficultés à s’endormir, et c’était donc levé plus tard. C’était en tête à tête qu’ils prenaient leur petit déjeuner. Loin de Thomas qui pourrait commenter ses yeux cernés, et de tante Élise qui lui rappellerait la nécessité de ne pas traîner au lit pour conserver un joli teint de peau.
« — Votre sœur vous a t-elle déjà fait part de vision à votre sujet ?
— Personne ici n’y échappe, répondit Père en se saisissant de sa tasse de café.
— Avait-elle vu quelque chose, avant la chute du Ministère ?
Père s’enfonça dans la chaise, les yeux levés au ciel. Il bu une gorgée de son café. Son regard se posa à nouveau sur sa fille. De toutes évidences, l’intérêt qu’elle portait aux visions de sa tante ne lui inspirait rien de bon.
« — Ne t’ai-je pas dit de ne pas t’occuper des élucubrations de ta tante ? Tu n’y gagneras rien, crois moi. Pauline n’est doté d’aucun don de voyance. Elle est malade.
— Elle avait vu quelque chose, n’est-ce pas ? »
Dorian poussa un soupir. Sa fille chérie ne le connaissait que trop bien. Elle n’était plus cette petite fille à qui il pouvait cacher les sujets épineux. Alice, a l’orée de ses quinze ans, voulait désormais si plonger corps et âme.
« Quoi qu’elle ai pu voir, ce n’était que l’un de ses trop nombreux cauchemars. Je n’en ai gardé aucun souvenir, car je ne donne aucun crédit à cela. Et tu devrais en faire autant. »
Père avait décidé de ne rien dire. Tant pis pour lui. Alice n’avait pas besoin de son aide pour trouver un sens à ce que tante Pauline disait avoir vu.
« Je suis convaincue que les cerfs présents dans ses visions symbolisent notre famille » dit Alice, attrapant une amande. « — Si c’est bien le cas, le faon doit être un enfant Sangblanc. J’émets des réserves au sujet du faucon, qui pourrait être un ennemi ou une simple image pour représenter un danger.
— Alice.
— Thomas m’a dit qu’avant sa Veillée, tante Pauline lui avait dit qu’il donnerait naissance à des vipères par la bouche, donc je ne sais pas vraiment si je dois considérer que chaque représentations animales symbolise un être. À moins que Thomas soit le père d’une myriade d’enfants illégitimes qui seraient destinés à causer moult dommages à notre glorieuse famille.
— Cela suffit. »
Les doigts de Père enveloppant les siens firent taire la jeune fille. De toutes évidences, il n’était pas d’humeur à plaisanter.
« — Vous avez donné naissance à une sorcière dotée d’une inextinguible soif de savoir, ne vous en déplaise.
— Il ne s’agit pas là de soif de savoir, mais de billevesée. Et de surcroît, de bon matin. Aussi, je vais me répéter : ne prête aucune attention aux fausses vaticinations de Pauline. Tu ne lui rends pas service, et tu encombres inutilement ton esprit. »
Père se redressa. Il termina son café d’une traite, avant de se relever. Alice ne le quittait pas des yeux en croquant son amande.
« — Il te reste peu de temps avant ta Veillée. Je te conseille de mettre tout ton temps à profit pour t’y préparer.
— Je sais très bien ce que je dois faire.
— Alors prouve le moi. »
L’homme se pencha pour déposer un baiser sur le crâne de sa fille. Du bout de ses doigts, il caressa sa joue. Un sourire se dessinait lentement sur son visage, effaçant l’air sévère qu’il avait adopté pour jouer son rôle de père soucieux du bien être de son enfant. « Sois à la hauteur, comme tu l’as toujours été. »
Alice lui offrir un sourire rayonnant, et ce jusqu’à ce qu’il disparaisse de son champ de vision. Ses sourcils se froncèrent. Alice avait suffisamment de temps pour réfléchir au dessin de tante Pauline. Et elle le ferait sans l’aide de Père.
•••
« — T’as une de ces tronches…
— Épargne moi tes moqueries, veux-tu ? J’ai très mal dormi. Et si tu ne veux pas que je sois irascible avec moi, je te suggère de garder ce genre de commentaire pour toi.
— Je sais pas ce que ça veut dire, mais dans le doute j’vais m’tenir à carreaux. »
Nat attrapa un ourson en guimauve, son regard se décidant enfin à quitter les cernes d’Alice. Pendant un instant, elle s’en voulu d’avoir été désagréable avec lui. Après tout, il avait fait l’effort de la retrouver dans la forêt en se fiant seulement aux sens de son chien.
« T’veux voir un truc cool ? » Il ne s’agissait pas tant d’une question que d’une invitation non déclinable : Nat était déjà debout, ses yeux pétillants de malice. Alice étira un sourire en l’observant. Il était trop occupé à ranger ses affaires pour voir à quel point son excitation amusait la sorcière.
« — De quoi s’agit-il ?
— Ça, tu verras bien quand on y sera. Allez, on s’bouge. »
Nat enfila son sac à son épaule, puis le réajusta d’un petit saut sur place. Alice, délicate, se releva lentement. Elle débarrassa sa robe des quelques particules d’herbes et d’épines. Achille était déjà sur ses pattes, la queue frétillante à l’idée de repartir en promenade.
Nat prit la tête de la marche à grands pas. Sa robe pincée entre ses doigts, Alice trotta jusqu’à le rejoindre. Le garçon avançait avec un sourire coquin aux lèvres, sans adresser un regard à Alice. Lorsqu’il finit par le faire, il la toisa avec malice avant de se remettre à son chemin.
Le sol devenait escarpé, Alice dû se tenir aux arbres pour monter. Nat n’avait pas de difficulté. Il grimpait en faisant des grands pas, plantant ses chaussures de marche dans le sol. Parfois, il tendait sa main pour aider Alice, qui déclinait à chaque fois.
Enfin, ils arrivèrent devant une roche grignotée par l’usure. Alice se décrocha la tête pour en trouver le sommet. Il était bien là, perché à plusieurs mètre.
« La Roche des fées » annonça Nat, ses mains sur ses hanches. « J’sais pas pourquoi ils ont appelé ça comme ça. D’en bas, c’est juste un gros caillou mais une fois qu’t’es en haut, t’as une vue sur tout Saint Gervais, l’Mont Blanc et même sur les ruines du château. »
Alice senti une boule se former dans sa gorge. Elle l’avala avec difficulté.
« — Tu veux… monter tout là haut ?
— Ben ouais. T’as un renfoncement pour t’accrocher. Moi j’monte sans problème mais j’peux t’aider. J’te fait la courte échelle et …
— Je ne suis pas certaine que…
— T’as peur que je regarde sous ta robe ?
— Non ! »
Nat regardait Alice avec la bouche pincée, son regard passant en revue l’expression courroucée de la jeune fille. « T’me prends pour qui, sérieux ?
— Ce n’est pas cela qui m’effraie.
— Ah, donc t’es effrayée.
— C’est une façon de parler.
— Je sais : t’as peur d’tomber.
— Et à juste titre. »
Nat envoya paître les peurs d’Alice d’un revers de la main. « T’vas pas tomber, j’suis là. » Et sans attendre une réponse d’Alice, Nat sauta pour se hisser à la pierre. Sans l’ombre d’une difficulté, il parvint à grimper, s’aidant de ses pieds pour se faire. L’aisance avec laquelle il escaladait la pierre était absolument prodigieuse. En quelques secondes, il atteignit un premier renfoncement sur lequel il pu s’agenouiller. De toutes sa hauteur, il toisait la sorcière. « Rassurée ? J’peux plus r’garder sous ta robe. » Alice fronça les sourcils. « Je t’ai dit que le problème n’était pas là. »
Nat se pencha en avant, et tandis sa main à Alice. Il agita ses doigts pour l’inviter à s’en saisir. Alice secoua négativement la tête, ses bras se croisant sur sa poitrine.
« — Roh mais t’es chiante. Viens, j’te dis.
— Et moi je t’ai dit non. »
Nat considéra longuement Alice. Il soupira bruyamment, avant de se préparer à escalader à nouveau. « Tant pis. J’t’avais blindé mon portable de Rammstein et de Choubert. Je les écouterai tout seul en…
— Attends ! »
Le Moldu pivota lentement sa tête vers Alice. Un sourire victorieux étirait ses lèvres.
Ses doigts enroulés autour de ceux de ceux d’Alice, Nat tira. De son côté, la sorcière s’aidait de sa main et de ses pieds pour se hisser. L’exercice lui procurait autant de douleur que de terreur. Se laisser manipuler par un moldu… qu’est ce qui lui avait prit ! Lorsqu’il s’agissait de musique, Alice ne réfléchissait plus. Depuis trop longtemps on la tenait éloignée des mélodies qu’elle aimait tant. Oh, bien sûr, elle avait à sa disposition tous les instruments qu’elle souhaitait. Mais ce que la magie pouvait créer n’avait rien à voir avec l’émotion que les Moldus mettaient dans leurs chansons.
Arrivée à sa hauteur, Nat enroula son bras autour des hanches d’Alice pour s’assurer qu’elle ne retombe pas. Il l’aida à s’installer dans le petit renfoncement. C’était étroit, à peine assez grand pour leurs deux corps. Alice le savait. Elle parvenait à sentir l’haleine chocolatée de Nat, et une partie de sa cuisse était dans le vide. Elle déglutissait, ses yeux fermés avec force. Un malaise la guettait. Elle le sentait.
« Eh. On est même pas à deux mètres. Si tu tombes, tu vas pas t’faire mal. » Quel abruti. Se faire mal était le cadet des soucis d’Alice.
« Allez, on s’lève. J’vais t’faire la courte échelle pour atteindre le d’ssus. Ça s’ra plus simple.
— Ne pouvons-nous pas rester ici ? La vue n’est pas désagréable.
— Qu’est-ce t’en sais ? T’as les yeux fermés. La vache, t’as d’ces veines sur les paupières.
— Je t’ai dit d’arrêter avec tes commentaires !
— Toutes bleues.
— Nat ! »
Le moldu lâcha un rire moqueur. Cette façon qu’il avait de se jouer d’elle était insupportable. Il méritait qu’Alice le pousse du rocher. Non, ce serait une mauvaise idée : peste qu’il était, il l’emporterait dans sa chute.
Alice de décida à ouvrir les yeux. Son regard bloqué dans le sien, Nat lui sourit. « Ben voilà, trouillarde. On va pouvoir monter un peu plus haut. Allez, on s’y remet. »
Son cœur battait la chamade. Recroquevillé sur la pierre, Alice n’osait ni bouger, ni ouvrir les yeux. Humiliée, essoufflée et apeurée. Voilà dans quelle insupportable situation la cadette des glorieux Sangblanc se retrouvait.
Nat, quant à lui, s’étirait de tout son long en poussant un soupir victorieux. « Voilà, on y est ! Ça valait le coup, hein ? Eh, Alice. Ça va ? »
Alice opina du chef, peut-être un peu trop vite pour que ce soit crédible. Nat la contourna pour venir s’accroupir devant elle. Sa respiration essoufflée caressait le nez d’Alice.
« — T’as vu, j’ai même pas r’gardé sous ta robe.
— Je suis navrée, je n’ai pas de médaille à t’offrir.
— T’sais, c’est pas en gardant les yeux fermés qu’tu pourras apprécier la vue.
— Je le sais.
— Alors ouvre les. J’t’ai pas fait monter pour rien. »
Alice soupira, et ouvrit les yeux. Nat lui sourit gentiment avant de se redresser. Il lui tendit ses mains moites. Après hésitation, elle accepta de s’en saisir. Aussitôt, Nat la releva.
Une vue imprenable s’offrait à eux. Le village moldu, Saint Gervais les Bains, était aux pieds des montagnes vertes. Au loin, d’autres montagnes aux monts blancs s’étendaient, toisant avec fierté un grand lac aux eaux sombres. Le domaine de Grand-Père s’élevait un peu plus loin, encerclé par la forêt. Alice pouvait très nettement voir le balcon de la chambre de Thomas. Le veinard, c’était donc cette vue là qu’il avait depuis ses quartiers ?
« Là bas, t’as le tramway » montra Nat de son doigt tendu. « Il grimpe jusqu’au glacier de Bionnassay. T’vois là haut ? C’est le Mont Blanc. 4809 mètres d’altitude. Pour t’donner une idée, ici on est à j’crois 2000 mètres et des brouettes.
— C’est… impressionnant. »
Le bras de Nat se leva sur le domaine de Grand-Père
« Et t’vois les ruines, là bas ? C’était un château, avant. L’château du Grand Cerf ou du Cerf Blanc, j’sais plus.
— Que sais-tu à son sujet ?
— Rien. J’m’intéresse pas aux constructions humaines. J’préfère les montagnes. »
Alice ne pouvait pas lui en vouloir. La chaîne de montagne qui s’étendait sous leurs yeux était à couper le souffle. Alice ne se souvenait pas avoir vu un tel paysage auparavant. L’émotion la gagnait. Le vent soufflait les peurs d’Alice pour les remplacer par un sentiment de quiétude. « C’est magnifique » murmura Alice d’une voix tremblante. Nat se tourna un peu vers elle pour la regarder avec un sourire. « Ça valait le coup d’grimper, hein ? » À son tour, Alice sourit en opinant de la tête. Oui. Cela valait le coup.
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