CLOS Je suis un vrai petit renard ! Aelle Bristyle

Alors que Narcisse se démenait pour se libérer de ses entraves, une grosse couche de neige glissa alors dans le col de ses vêtements, ce qui le fit tressaillir. Et il éclata de rire en se secouant dans tous les sens en tentant de la retirer, totalement inconscient du danger qu'il venait de provoquer. Affalé sur le ventre après quelques roulements, Narcisse commença alors à se redresser lentement et péniblement, handicapé par ses chevilles liées. Il regarda alors Aelle, son éternel sourire aux lèvres, en terminant d'épousseter les derniers grains de neige sur ses vêtements. Et son sourire disparut. En croisant le regard de sa camarade, sa nuque picota, et il eut la chair de poule. Se tenant debout, dans un équilibre précaire, il sut que quelque chose allait lui arriver, il ne savait pas quoi, mais il le savait. Et si son esprit était clair et affûté, il était physiquement dans l'incapacité d'y faire quoi que ce soit.

Ses jambes ligotées le privait de toute possibilité d'esquive, et quand il entendit le sort partir, il sut qu'il allait se le prendre. D'un petit mouvement de la baguette, il annula le sort qui faisait flotter les boules de neige, il ne voyait pas comment il aurait pu les projeter sur Aelle, de toute manière. Son cerveau tentant en dernier recours de trouver une solution, mais la partie raisonnable, disciplinée et entraînée comprit qu'il n'y avait rien à faire. Il ne connaissait pas l'effet du sort, et si son cerveau aurait pu l'analyser en se basant sur l'étymologie, il n'aurait certainement pas le temps de le faire avant que le sort ne le touche.

Mais dans un réflexe durement acquis grâce aux entraînements de sa mère, il croisa ses bras en face de son visage, pour se protéger. Lorsque le sort le toucha, il compris en souriant à quel point c'était inutile et ridicule. Il sentit alors ses bras brutalement ramenés contre sa poitrine, tendus et raides, au même titre que ses jambes. Evidemment, il fut incapable de conserver son équilibre, et chuta sur le dos, la couche de neige relativement épaisse le sauvant d'un traumatisme crânien certain. Il vit alors ses deux boules de neige chuter, une à côté de sa tête, et l'autre sous ses pieds. Aelle comprendrait-elle qu'elles lui étaient destinées ? Il l'espérait. Il pouvait encore bouger les yeux, c'était assez perturbant. Mais l'immobilité absolue de son corps, pendant un instant le terrifia. Panique, angoisse, désespoir, tels furent les premiers sentiments qui parasitèrent son esprit durant les premiers instants.

Puis un vent intérieur balaya tous ces sentiments. Pour les remplacer par la colère, la détermination, et l'incompréhension. Ses yeux se durcirent, et si Aelle se décidait à le regarder, elle n'y verrait qu'une détermination cuisante, qu'on lui en donne la possibilité, et il soutiendrait son regard. Cette pensée le fit d'ailleurs sourire, enfin, intérieurement. Il se rendit compte que même s'il eut voulu baisser les yeux, il aurait été incapable de le faire dans cette position. Il se laissa envahir par la colère, pour ne pas se laisser submerger par la panique qui menaçait de refaire surface à tout instant, soumis aux aléas de son immobilité totale.

Tu me le rends entier hein ? :lol:

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Immobilisé. Jambes et bras collés au corps, yeux grands ouverts, mâchoires bloquées. Un frisson d'excitation me parcoure. Il n'y a guère que la vision de ces deux boules de neige qui retombent sur le sol qui me rassure quant à la décision que j'ai prise : il allait continuer. Mes muscles se relâchent entièrement. Voilà, la source de mon agacement et de mes humeurs froissées a été supprimée. Enfin, je laisse grandir le sourire que la fierté m'impose. Le silence reprend sa place dans la cour de la tour de l'horloge. N'est perceptible plus que le bruit discret de la neige, ce chuchotement sourd qui rend le monde si lourd et si calme quand il est recouvert de ce manteau blanc.

Je baisse les yeux sur Zikomo qui a assisté à la scène sans faire le moindre geste. Au moins n'est-il plus figé comme une statue idiote. Il lève le museau dans ma direction. Je prends sa grimace pour un compliment : sans doute doit-il me trouver impressionnante, lui aussi !

« Enfin un peu de calme, hein, lui lancé-je sur le ton de la conversation avec un grand sourire.
Tu es fière de toi, n'est-ce pas ? »

Il a sa voix des grands jours. Celle qu'il utilise quand il a envie de me faire comprendre quelque chose qui lui paraît particulièrement important — ce qui n'est souvent pas le cas.

« Très fière, ouais, » rétorqué-je en enjambant le muret pour aller regarder ma victime de plus près. Je glousse discrètement. « Regarde sa tronche et ses yeux écarquillés. Tu fais plus le main, hein Brando ? »

Il ne fait peut-être pas le malin mais il a cette étincelle dans le regard, celle qui dit : tu vas le payer. Mon sourire s'agrandit en réponse : tu ne peux plus rien faire.

« Fière d'avoir immobilisé en enfant qui n'est pas capable de lancer la moitié des sortilèges que tu connais ?
Me saoule pas, Zik. Il est capable de m'emmerder, c'est suffisant pour...
... le ridiculiser ? »

Droit comme un i sur son muret, Zikomo est à lui seul la personnification du mécontentement. Je sais ce qui lui déplaît. Il me suit volontiers dans mes blagues quand me prend l'envie, rarement je dois dire, d'en faire à mes camarades ou mieux encore, à mes frères. Il n'est pas le dernier à lancer de nouvelles idées. Zikomo a beau être un être vieux d'un bon siècle, il n'en est pas moins malin et taquin. Par contre, il refuse toujours de s'amuser aux dépens des autres. Enfin... Ce qu'il croit être aux dépens des autres. Disons que Zikomo a des limites bien plus sévères que les miennes. Ce qui a tendance à m'inspirer du mépris. Au fond, je préférerais qu'il cautionne la moindre de mes actions.

J'ignore sa remarque et m'avance vers le garçon. Je m'accroupis juste à côté de sa tête pour mieux l'observer. Il est totalement figé, rien ne bouge, aucun clignement, aucun frisson. Pourtant, je devine que derrière son regard brûlant se cache une nuée d'émotions violentes. Du moins, ce serait mon cas si j'étais à sa place. J'insulterais mon agresseur de tous les noms, je le détesterais si fort, Merlin, tellement fort qu'il suffirait qu'il ôte le sortilège pour que je me jette sur lui pour le rouer de coups. Il n'y a rien de pire qu'être immobilisé et totalement impuissant. C'est une douleur pire que toutes les tortures physiques, selon moi.

Je suis heureuse de savoir qu'il subit ça et que ce n'est pas son cas. C'est la dure loi de la vie : je suis plus puissante que lui donc je suis libre de mes mouvements, c'est aussi simple que cela.

Je m'approche encore. En me baissant suffisamment je tombe droit dans son regard et lui doit avoir une vue de premier choix sur le mien. Il pourra discerner dans mes yeux brun une lueur moqueuse. Est-il capable de deviner que dans un recoin de mon esprit se cache une petite voix qui me susurre d'agréables choses ? Tu peux lui faire tout ce que tu veux, murmure-t-elle, même le recouvrir de neige et l'abandonner là. Combien de temps le corps humain peut-il supporter le froid ?

« Ça fait mal, hein Brando ? dis-je pour faire taire les murmures. De se rendre compte qu'on est impuissant. »

Je laisse passer quelques secondes avant de me redresser. J'époussette inutilement ma cape, enfonce mes mains tout au fond de mes poches. Je lève les yeux vers les statues de phénix. Je les ai toujours trouvé impressionnantes.

« Je pourrais te laisser là et..., commencé-je avant d'être interrompue par Zikomo.
Allez, libère-le, Aelle. Ça a assez duré. »

Le Mngwi saute d'un bond dans la neige et trottine vers le garçon figé. Il grimpe sans état d'âme sur son torse. Il hésite quelques secondes en arrivant près du visage puis se décide finalement à poser deux pattes sur son menton afin de pouvoir le regarder dans les yeux.

« Aelle a un humour un peu étrange.
Aelle était surtout en train de dire qu'elle allait l'abandonner là, rétorqué-je, agacée qu'il me vole mon moment.
Je ne suis pas un démon, continue Zikomo. Ni une peluche. Cela dit, tu n'es pas le premier à le penser.
Bon, je vous laisse peut-être ? » interviens-je avec un mouvement d'humeur.

Le regard que me lance le Mngwi fait froid dans le dos. Enfin, il ferait froid dans le dos s'il n'était pas perché sur le torse d'un petit garçon et si en arrière plan je ne voyais pas le regard écarquillé de ce même garçon fixer un point invisible quelque part au-dessus de lui. Ce doit être terriblement angoissant d'être forcé de regarder devant soi sans pouvoir tourner les yeux. Un gloussement m'échappe.

« T'as une tête, Brando... ! Pire encore qu'avec tes bois. Si tu veux tout savoir ils ont disparu. Et c'est pas Zikomo qui t'a maudit, c'est moi. Ils reviendront tous les jours à la même heure. Sur ta tête je veux dire, précisé-je en faisant un geste vague de la main. Les bois. Pendant une décennie entiè...
Elle ment, soupire Zikomo, accablé. Ce n'était qu'un sortilège, tu n'as pas été maudit. »

Je gonfle les joues, agacée. C'est à peine si j'ai conscience que les murmures se sont tout à fait tus et que n'existe plus dans mon esprit des visions dans lesquelles j'abandonne Brando sous un tas de neige pour la seule raison que je suis capable de le faire.

« Est-ce que tu vas le libérer ? » insiste mon compagnon bleu.

Je lui lance un regard impertinent. D'un pas nonchalant tout à fait feint, je rejoins le muret le plus proche sur lequel je m'assied. Il s'en faudrait de peu pour que je fasse venir sac et livre à moi et que je reprenne ma lecture là où je l'ai laissé. Zikomo m'observe sans un mot. C'est la première fois que je le pousse aussi loin. Habituellement il n'a guère besoin d'insister mais là il a l'air de réellement s'inquiéter pour le gosse dont les vêtements doivent pomper la neige. Cette inquiétude créée des sentiments ambivalents en moi : d'un côté je trouve ça particulièrement injuste qu'il s'inquiète pour un autre que moi et de l'autre ça me plait de savoir qu'il ne prend pas à la rigolade ce qu'il sait sur moi. Il sait ce dont je suis capable. Il s'inquiète car il connait mon potentiel.

« Allez, pousse-toi de là, » finis-je par dire après un petit silence pesant.

Zikomo saute d'un bon dans la neige. Dans la foulée je lance le contre-sort du maléfice du saucisson. Quel nom ridicule pour un sortilège pourtant si agréable à lancer.

Bien qu'étant assise dans une position nonchalante, je reste sur mes gardes, mes doigts résolument accrochés à ma baguette. Il serait capable de se croire le devoir de répliquer encore et encore, mû par une témérité qui frôlerait l'idiotie. Comme un fichu Gryffondor. C'est ce que j'aurais fait étant plus jeune. C'est ce que je ferais encore aujourd'hui. La différence c'est que je suis grande et capable de me défendre autrement qu'avec des boules de neige et des sortilèges de lévitation.

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Froid. Impuissance. Rage. Narcisse se rend compte que la seule et unique chose qui le rattache à la raison est cette colère froide et acérée. Elle lui aiguise les sens et lui nettoie son esprit. Mais quand le corps ne peut pas suivre, quelle immense frustration. Narcisse fixe le regard d'Aelle, incapable d'y lire autre chose que ce qu'il pense y voir : de l'amusement. Ce n'est donc qu'un jeu pour elle ? Mais le coup de grâce à ses souffrances immobiles furent les paroles de sa camarade. Elles firent écho à ses pires peurs, ses pires démons. Il avait peur de décevoir, peur de ne pas être à la hauteur. Aucune émotion autre que l'enragement. Ses veines charriaient un sang glacé, mais d'un autre type que la neige froide qui lui brûlait la peau. Non. Ce froid-ci le brûlait de l'intérieur, passant par son cœur, et à chaque passage, assombrissant un peu davantage ses pensées.

Une petite voix brisa le cercle. Il était incapable de voir d'où elle provenait, mais il pensait la reconnaître. Et un sourire imaginaire se dessina sur ses lèvres. Ah, elle s'était donc bien jouée de lui... mais encore plus qu'il n'aurait pu l'imaginer. Il sentit soudainement des petites patounes lui parcourir le corps, et il vit apparaître ce qu'il avait pris auparavant pour une peluche, puis un démon. Ses yeux, il y a encore quelques minutes pleins de colère, ne renvoyaient plus les flammes de sa colère. La curiosité la remplaça désormais. Il rigola intérieurement à la remarque d'Aelle, et soudainement, tout lui apparut clairement :

Aurait-elle... du mal à avoir confiance en elle ? S'il y avait bien une chose qu'il avait retenue des enseignements de son père, c'est que les gens qui s'en prennent à d'autres personnes, surtout plus petites, le font pour se rassurer. Le voile noir de sa colère se dissipa un peu plus, nettoyant sa vision périphérique des visières qu'elle avait apposée. Sa mère lui aurait donné une bonne taloche sur le crâne. Il manque encore d'éclater de rire intérieurement alors qu'Aelle tente de continuer, quelle frustration de ne pouvoir laisser libre cours à son rire ! Narcisse ressentit instinctivement une vive reconnaissance pour ce petit renard inconnu, Zik, c'est ça ? Il était intrigant. Soudain, le contresort arrive, et Narcisse, dans un réflexe inutile, et imaginaire, prit une grande inspiration. Comme si le maléfice qu'il s'était pris auparavant l'empêchait de respirer. Mais la sensation était comparable.

Il ne se redressa pas tout de suite, fixant le blanc infini du ciel, alors que quelques flocons tombaient lentement autour de lui, déviés par sa chaleur corporelle. Qu'allait-il faire ? Il n'en avait aucune idée. Mais ce qu'il savait, c'est qu'elle méritait mieux. Il leva son bras droit, laissant tomber sa manche en faisant apparaître son étui artisanal, puis sa main gauche vint ranger lentement sa baguette à l'intérieur. Il se refusait à s'en servir. Pas pour jouer. Ce n'était pas un jouet. Puis il laissa tomber ses bras dans la neige, en poussant un grand soupir, une ombre de sourire taquin sur les lèvres. Lorsqu'il prit la parole, sa voix était claire, et dépourvue de son tic de langage habituel. Le timbre de sa voix, enroué par le froid et la position allongée, se rapprochait étonnamment de celui de sa mère, fantôme de la voix qu'il aurait un jour, sans le moindre doute.

- Désolé pour la boule de neige. Et pour avoir touché ton compagnon.

Il désigna distraitement l'endroit vers lequel il pensait que Zik avait sauté. Puis, il gaina ses muscles abdominaux, avant de propulser ses jambes en l'air, pour les faire atterrir sur le sol, et le reste de son corps suivi. Il se redressa prestement, et fit craquer quelques-unes de ses articulations, quelque peu satisfait de réussir à démontrer sa forme physique face à celle contre qui il ne pouvait rien. Il plongea son regard dans celui de cette dernière, alors que son sourire s'agrandissait. Que pouvait-il dire ? Il ne savait pas. Il ne la connaissait pas. Il baissa ensuite le regard vers la petite créature, et hocha poliment et manière distinguée la tête, avant de regarder à nouveau Aelle.

- Pour ma curiosité personnelle, m'aurais-tu vraiment abandonné ici ?

Il inspecta l'intérieur de son cœur. Aussi calme que l'eau du lac noir. Il ignorait totalement ce qu'Aelle pouvait lire dans ses yeux, mais il est évident que ce serait très différent de ce qu'elle y avait lu quelques minutes plus tôt. Une patience infinie l'envahit, mais il se rendit compte qu'il n'avait aucun moyen de l'appliquer pour se rapprocher d'elle. Et bien, peut-être était-il temps d'apprendre à aborder les choses sous un autre angle.

- Je suis, dans tous les cas, très admiratif.

Il hocha imperceptiblement la tête.

- Une chance pour moi que ce ne fut pas un vrai combat, hein ?

Si sa fierté aurait pu prendre un coup de l'aveu qu'il venait de faire, en cet instant, cela ne lui fit ni chaud ni froid. Tout ce qui comptait, c'était d'agir droitement.

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Les yeux plissés, j'observe les moindres gestes du garçon. Je n'ai aucune confiance en lui. Il va se lever d'un instant à l'autre et commencer à jurer, crier, pleurer peut-être. Il va m'en vouloir à mort. Le sortilège est levé depuis quelques secondes. Brando s'active lentement, lève les bras. Contrairement à ce que je pensais, il ne se lève pas. Il range sa baguette à sa place. Je n'en éprouve qu'une méfiance plus grande. Je me prépare mentalement à répondre à chacune de ses attaques verbales. Allez, songé-je, lèvre toi d'un bond, crie quelque chose ! Mais Narcisse Brando n'a aucune intention de crier ou de déverser sa rage sur moi. Si rage il y a, elle est fort bien dissimulée. J'en conclus donc qu'il n'a ressenti aucune impuissance, aucune frustration à être immobilisé de la sorte. Que cela fait-il de lui ? Un être particulièrement serein et débrouillard ou un lâche qui est prêt se laisser malmener et qui n'a pas once d'estime de soi ?

Puis il parle, s'excuse, appelle Zikomo "ton compagnon" ; j'en conclus qu'il n'a aucune estime de lui-même et pour la première fois depuis que je le connais, j'éprouve un sincère mépris pour lui. Sentiment qui n'est pas destiné à durer car dans la seconde, Brando... Bordel, mais qui fait ça ? Je n'ai jamais vu personne agir comme lui. D'un geste ample des jambes, il s'est propulsé et le voilà désormais debout. Debout et capable de faire ce qu'il veut de ses yeux, donc de me regarder. J'efface bien vite ma grimace ébahie. Il ne faudrait pas non plus qu'il pense m'impressionner, surtout pas après ce qu'il vient de se passer.

Ainsi donc le Poufsouffle est une créature ni susceptible, ni rancunière, ni propice à la rage. Il vient de se faire malmener, ridiculiser et il me parle comme si tout cela ne lui avait rien fait. Ce comportement me vexe plus que je ne pourrais l'admettre. Il me laisse une impression bizarre et désagréable que je n'ai ressenti que quelques fois au cours de ma vie. Des fois qui dont je n'ai aucune envie de me souvenir. Cette impression que quoi que je dise, quoi que je fasse, quoi que je pense ou cherche à imposer à l'autre... Rien ne pourra jamais l'atteindre. Comme si j'étais tout à fait invisible. Puisqu'il ne m'écoute pas et que rien de ce que je fais ne l'atteint, cela fait-il de moi un être inutile ? Dans ces moments-là, j'ai l'impression de ne plus exister : comment pourrais-je être si je ne peux pas agir sur ce qui m'entoure ?

Je cache mon trouble derrière deux sourcils froncés et une moue sévère. Je me lève pour retrouver une contenance mais sans esquisser le moindre geste qui prouverait que ses paroles me flattent. Le fait est qu'elles ne le font pas. Son ton calme m'angoisse plus qu'autre chose.

« Une chance, oui, » raillé-je à mi-voix.

Je pince les lèvres en le dévisageant sans gêne. Sa voix calme, ses sourires, son regard apaisé... Il n'est qu'un gamin, il a une tête de gosse, un physique pas très impressionnant, aucun charisme ou talent. En clair : il n'est rien. Pourtant dans le secret de mes poches mes poings se serrent nerveusement. Je déteste les gens comme lui. Je les déteste sincèrement. Sans aucune raison ni explication. Je n'éprouve pour lui aucun sentiment aussi fort que la haine, évidemment, mais son calme apparent me donne envie de le secouer comme un hochet pour le forcer à exprimer quelque chose de négatif ; juste un petit cri ou un petit sanglot.

Je pousse un grand soupir qui me soulève les épaules. Je n'ai plus aucune envie de me payer sa tête.

« Je t'accorde pas assez d'importance pour me fatiguer à supporter toutes les conséquences d'un abandon dans la neige, lui révélé-je après quelques secondes d'observation bourrées de jugement. Même si c'est pas l'envie qui m'a manqué. »

Je n'ai même pas la force de moduler le son de ma voix pour rendre ma phrase légèrement menaçante, pour dire : fais gaffe car je peux recommencer et choisir cette fois-ci de ne pas écouter Zikomo.

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Narcisse se surprenait lui-même. Le plus grand reproche que sa mère lui faisait lors de ses entraînements, était qu'il perdait son sang-froid dans les situations critiques. Un peu comme elle, son père avait ajouté, ce qui n'avait pas manqué de lui valoir un verre de limonade versé sur la tête, et une incompréhension totale de la part de Narcisse. Mais les faits étaient là : Narcisse ne perdait que rarement patience. La nuance était qu'il agissait impulsivement, sans réfléchir, en exécutant les actes ou en déclamant les paroles qu'il jugeait être les bonnes. Il se posait les questions après coup, ne retenant que rarement les leçons si on ne lui mettait pas sous le nez l'explication claire et simple de l'erreur. Mais en l'espèce, dans cette situation présente, il sentait incroyablement calme. Et pourtant, il sentait le danger, il le sentait bien, clairement. Sa nuque n'arrêtait pas de picoter, et il se fit la réflexion qu'il devrait un jour apprendre à s'écouter davantage. Ou tout du moins, avec plus de calme. Il ouvrit et ferma sa main gauche, avant de regarder le ciel. Peut-être pourrait-il confronter Leonidas après ça. Oui, peut-être.

Mais il secoua imperceptiblement la tête, pour revenir au moment présent. Ses yeux croisèrent à nouveau ceux d'Aelle. Il ne savait quoi ressentir. Il ne savait quoi dire. Cette fille avait bâti un mur d'une telle épaisseur et d'une hauteur sans pareil entre elle et le monde. Même lui s'en rendait compte, c'était dire. Il lâcha un petit sourire.

- Ah, je vois...

Il réfléchit à comment formuler ses prochains mots. Instinctivement, il voulut dire "Et bien, si c'est ainsi que tu traite les gens sans importance, j'ose pas imaginer comment tu traite les gens qui te sont proches". Mais il se rendit compte que ce n'est pas ce qu'il voulait dire. Ce n'est pas parce que les premiers mots qui sortent sont les premiers que ce sont les bons. Il n'avait pas encore assimilé cela, mais de temps à autre, une écharde de raison l'empêchait de totalement s'abrutir. Il entrouvrit la bouche, désireux de parler. Mais rien. Narcisse était à court de mots. Cela ne lui était jamais vraiment arrivé auparavant. Mais il ne savait juste pas, il ignorait comment aborder les choses qu'il voulait dire. Et il eut l'impression que peu importe ce qu'il dirait, tout glisserait sur elle comme sur du papier ciré. Ou peut-être, était-ce justement l'inverse qui se produirait. Peut-être qu'elle absorbait tous les mots qu'elle entendait pour ne jamais réussir à les laisser sortir. Il sentit son cœur se serrer.

- Je peux te demander si je t'ai fait quoi que ce soit pour mériter un tel traitement ? À tes yeux bien sûr, ça n'a pas besoin d'être avéré pour que tu le ressentes.

Il s'inspirait des mots de son père, lorsqu'il apaisait les rares conflits qu'il pouvait avoir avec sa mère. Il disait toujours que peu importe ce que les gens ressentent, ce n'est pas faux. Le ressenti des gens est toujours à respecter, et à considérer. On ne peut pas dire à quelqu'un qu'il a eu tort de se sentir comme ça, peu importe la dissonance avec la réalité.

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La conversation prend une tournure qui ne me plait pas. Avant ce jour j'étais persuadée que Brando était un Poufsouffle comme il s'en fait tant : gentil, affable, prêt à aider les autres et pas susceptible pour un sou. Ces dernières minutes, j'ai appris qu'il faisait également preuve d'une patiente insupportable et que plus qu'être prêt à aider les autres, il est surtout capable de se sacrifier pour eux. C'est un garçon joyeux et enthousiaste ; j'aurais préféré qu'il ne soit que cela. Qu'il ne soit pas capable de poser des questions aussi sérieuses. Je préfère les enfants tout à fait naïfs et innocents. Pas qu'à moitié. Pas qu'un tiers innocents. Entièrement, de la tête au pied. Le problème de Brando c'est que sa naïveté a des limites.

S'il me connaissait un peu plus il saurait combien sa question est vaine. Mais il ne me connait pas et ne semble pas vouloir comprendre qui je suis. Le pire étant que s'il me pose la question c'est qu'il pense sincèrement avoir quelque chose à se reprocher qui pourrait expliquer mes blagues, mes moqueries et mes sortilèges. Ce serait plus acceptable si c'était le cas, n'est-ce pas ? Mais la vérité c'est qu'il n'a absolument rien fait mais que si je devais recommencer je ferai tout pareil.

« Tu m'as rien fait, Brando, dis-je d'une voix plate en le regardant fixement. Je voulais juste me foutre de toi. Les bois sur la tête, Zikomo... C'était juste pour m'amuser. »

En prononçant ces paroles, je prends malgré tout le temps de me sonder pour voir si c'est vrai. Ne m'aurait-il pas fait un petit quelque chose qui m'aurait dérangé ? Oh, il y a évidemment ce papier reçu le matin de mon anniversaire, ce mot dans lequel il se moquait allègrement de moi. Mais ce n'est pas en souvenir de cet événement que j'ai agis aujourd'hui. Je n'y pensais d'ailleurs presque plus. J'ai relégué cet épisode dans mes souvenirs désagréables. Qu'en ai-je à faire qu'un garçon que je ne connais pas m'envoie un morceau de papier mensonger ? Qu'en ai-je à faire qu'il se paie ma tête ? Il ne sait rien de moi, il ne sait pas ce dont je suis capable. Il ne connait rien de mes rêves et de mes espoirs. Il n'est qu'un élève parmi tant d'autres. Désormais, la seule chose qui le différencie de ses camarades c'est l'envie qui m'a envahie lorsqu'il était pétrifié à mes pieds et que je le dominais de toute ma taille. C'est tout.

« Et franchement j'ai perdu mon temps, répliqué sur un ton dur en fronçant les sourcils. Maintenant si tu permets je vais repartir à ma vie et toi à la tienne. »

Je fais un pas en direction des coursives avant de m'immobiliser.

« À l'avenir rappelle-toi de bien choisir tes adversaires, que ce soit pour une bataille de boules de neige ou pour une vraie bataille. »

Maintenant que mes grandes émotions se sont apaisées, je me demande exactement ce qui les a déclanché. Tout ça pour ça, ne puis-je m'empêcher de songer. Pour un gamin qui n'intégrera de toute manière pas ce que j'ai voulu lui dire. Je ne me souviens même pas pourquoi j'ai voulu me jouer de lui au préalable. Parce qu'il a touché Zikomo ? Ce même Zikomo qui, du haut de son muret, pose sur moi un regard grave ?

« Et arrête de toucher la truffe de n'importe quoi, » lancé-je par-dessus mon épaule en reprenant ma route.

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Narcisse ne détachait pas le regard. Il avait toujours son sourire. Même s'il était grandement désemparé face à sa camarade. Il n'arrivait pas à comprendre son comportement, et en plus de l'intriguer, cela l'effrayait un peu. Mais pire, que pouvait-il rétorquer face à cela ? Rien. Rien ne lui venait. Enfin, si, peut-être un petit quelque chose :

- Ah je vois... En tout cas, c'était marrant.

Le pensait-il vraiment ? Oui, évidemment, du moins jusqu'à ce qu'il se retrouve pétrifié par sa camarade. À cet instant, durant plusieurs secondes, il avait ressenti la peur, et durant peut-être une minute entière, il avait ressenti une colère froide et glaçante. Il n'arrivait pas à la comprendre, et cela le fit frissonner. Comment pouvait-il faire un pas vers elle sans la comprendre ? Prenant une grande inspiration, il secoua imperceptiblement la tête : Il n'était pas toujours utile de comprendre les gens pour agir de la manière que l'on croyait être la bonne. Et même si les gens agissaient de manière incompréhensible, on n'allait pas les mettre de côté pour ça si ? Il commença à tourner les talons, en imitant son aînée, quand elle lui lança une pique. Il se figea, et son sourire s'agrandi. Oh, en soi, elle avait raison. Mais, elle n'avait pas l'air de savoir que Narcisse avait l'habitude d'affronter une femme bien plus terrifiante, et bien plus grande, qu'elle. Il se tourna en lui lançant un drôle de sourire, mélange entre le défi, et l'hilarité, avec une pointe de sagesse.

- Parce que tu crois que la vie te laisse le loisir de choisir tes adversaires ?

Il pensa à sa mère, et la revit furtivement sur son lit d'hôpital, son sourire disparu.

- Parce que si tu as un moyen pour choisir des adversaires toujours plus faibles que toi, je t'en prie, apprends-le moi.

Il la fixait désormais avec un drôle de sourire, la malice brillait au fond de ses yeux.

- Et quel genre de lâche on est si on fuit quand on sait le combat perdu d'avance ? Hein ?

Il rigola doucement à la dernière remarque de son aînée. On pouvait difficilement ressentir davantage, en cet instant, l'impact énorme qu'avait eu sa mère sur le comportement de Narcisse. Tout son discours était inspiré de la vie de sa génitrice, et toute sa bravoure stupide également. Alors qu'il s'apprêtait à partir, le petit renard s'adressa à lui, sur un ton de toute évidence taquin, et à mi-voix. "Le n'importe quoi, c'est moi." Et en cet instant, Narcisse ne put retenir un éclat de rire. Il regarda ensuite Aelle, puis Zik à nouveau, avant de lui répondre, également à mi-voix.

- En tout cas, tu fais une très belle peluche ! Tu m'as bluffé !

Paroles de Zikomo évidemment vues avec la joueuse.

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CLOS Je suis un vrai petit renard ! Aelle Bristyle
Oh, il n'a pas fini de parler, très bien. Je me retourne vers lui, désormais plus agacée que fatiguée par toute cette histoire. Qui est-il pour parler avec de si grandes phrases ? Que connait-il de la vie ? Il ne vient même pas de mon monde, il ne connait rien à la rage qui anime les sorciers, il ne sait rien de nos guerres et de nos douleurs. Il ne sait pas par quoi la moitié des élèves de cette école sont passés, il ne connait pas la peur qui noue les entrailles, l'impuissance de voir son monde courir à sa perte, de voir les lois et les règles changer. Il ne sait rien des adversaires qu'il peut rencontrer dans cette partie du monde, du danger qui rode, des horreurs qui existent. Il ne sait absolument rien de ce qui peut m'animer de l'intérieur, du danger qu'il y a de me fréquenter, de ce que je pense dans la plus sombre partie de mon crâne. Il ne sait pas de quoi sont composés mes rêves les plus noirs, ceux qui me tentent le plus. Il ne sait rien, absolument rien.

« Et t'es qui, toi, pour me dire ça ? Tu crois pas que j'ai eu un peu plus l'occasion que toi de savoir que la vie laisse pas le loisir de choisir ses adversaires ? Dans notre cas précisément, t'avais le choix de pas me balancer de la neige dans la gueule. Mais t'as choisi de le faire sans penser deux secondes que je suis en septième année, que je suis majeure et bien meilleure sorcière que toi, que je pouvais te faire vraiment du mal si je le voulais. Alors je te le répète : la prochaine fois, réfléchis un peu avant de t'attaquer à plus fort que toi. C'est juste pour toi que je dis ça. »

C'est faux, je me fiche de sa petite vie.

« Même dans ton monde de moldus on a bien dû te le dire ça, non ? insisté-je sur un ton dur. Des plus forts que toi y en aura partout. »

Quelle phrase de minable : tu crois que la vie te laisse choisir tes adversaires ? C'est bien une réplique d'un petit mec incapable de réfléchir et d'accepter qu'il a attaqué la mauvaise personne, ça. Il n'arrive juste pas à se dire qu'il aurait mieux fait de hocher la tête et de sourire sans se la raconter, c'est tout. Choisir de me balancer de la neige dans la tronche, c'était une mauvaise décision. Décider en plus de ça de me viser une seconde fois, c'était carrément de l'idiotie. Et encore, heureusement que je n'étais pas réellement en colère, sinon il aurait finit dans un bien pire état. Il n'a même pas conscience qu'il n'a pas en face de lui une simple Poufsouffle qui n'aime pas être victime d'une poignée de neige. Il ne sait pas à quel point parfois, je peux me laisser envahir par la rage juste parce que... Je ne saurais même pas expliquer pourquoi. Mais parfois il ne suffit pas de grand chose. Une boule de neige. Une mauvaise parole. Un ton un peu irrespectueux. Juste une chose qui me heurte suffisamment pour que je rêve de t'exploser la tête contre un mur. Il m'arrive moi-même d'être effrayée par cette rage qui m'envahit lorsque je m'y attends le moins, cette grande vague que je ne parviens pas à contrôler, et pire : que je ne veux pas contrôler.

Je poursuis sans transition, sans perdre de temps, en faisant un pas dans sa direction :

« Tu crois que c'est de la lâcheté de quitter un combat qu'on sait perdu d'avance ? Sérieux, t'es incapable de connecter tes deux neurones ou quoi ? »

Mon ton est dur et méchant. C'est voulu. Le rire de Brando me tape sur le système. Je ne veux pas qu'il rigole et qu'il soit aussi insouciant. Cela me vexe plus qu'autre chose. Il prend tout à la légère et rien ne semble le toucher. Il se fiche totalement de ce que je dis et le pire c'est qu'il est aveugle, il ne voit rien de ce qu'il a en face de lui. Il continue de se moquer de moi. Et plus il continue, plus il prend le risque de voir la grande vague de ma rage le heurter.

Je tourne brièvement les yeux vers Zikomo qui a soufflé je ne sais quoi au garçon. Parfois, lui aussi me donne l'impression que rien ne le touche ou ne l'atteint. Après tout, n'est-il pas encore avec moi malgré toutes les horreurs que je lui balance ? Mais avec lui c'est différent, il ne m'a jamais fait me sentir impuissante.

« T'aurais dû finir chez Gryffondor, continué-je après une seconde d'interruption. C'est eux qui sont réputés pour agir sans réfléchir, non ? La moindre des choses quand on sait qu'on va perdre c'est de se tirer et de le faire rapidement avant d'effectivement perdre. Là par exemple ça t'aurait évité de finir figé comme un abruti. J'aurais pu te faire n'importe quoi t'aurais pas pu te défendre. »

CLOS Je suis un vrai petit renard ! Aelle Bristyle
Toute trace de rire avait disparu des traits du visage de Narcisse. Plus les paroles d'Aelle découlaient, plus Narcisse se renfermait. En cet instant, il aurait tant voulu pouvoir disposer de son propre palais mental comme celui de sa mère. Il avait tant à réfléchir. Tout ce qu'elle disait, son inconsciente le rejetait, il considérait qu'elle avait tort, mais pourquoi, pourquoi avait-elle tort? Dans les faits, elle avait raison, dans le fond, elle avait raison, mais il y avait quelque chose qui clochait, et il le sentait, et il maudit à nouveau son inconsistance avec les mots. Il n'eut le temps de répondre à aucun de ses affirmations, tandis qu'elle s'était légèrement approchée de lui, comptait-elle en rajouter ? Instinctivement, Narcisse laissa souplement glisser ses pieds pour se mettre en début de posture de combat. Mais sans agressivité, simplement, il se tenait souple sur ses jambes, au cas où, les bras détendus et relâchés le long de son corps, les genoux déverrouillés. Quand est-ce que le sujet avait-il dévié sur cette conversation ? Il n'avait pourtant pas l'impression d'avoir eu un si mauvais comportement en son égard. Et cela l'étonnait beaucoup, le plongeant dans une grande confusion, qui ne manqua pas de transparaître sur son visage.

Plusieurs longues secondes s'écoulèrent suite au discours de sa camarade, laissant un Narcisse vidé de toute force. Exposé à ses propres contradictions, son esprit refusa de tout traiter sur le champ, pour ne pas que ce dernier tombe en lambeaux. Dans un ultime réflexe de protection, il se figea, bloquant toute réflexion durant une seconde qui parut beaucoup trop longue à Narcisse. Son regard n'avait toutefois pas quitté celui d'Aelle.

- T'as raison, j'ai tendance à agir trop vite, et j'réfléchis trop tard.

Il connaissait bien cet état de fait. Il savait cette vérité, ses parents lui avaient tellement matraqué cette leçon que c'était probablement l'une des rares à s'être bien ancré dans le petit esprit buté de Narcisse. Et soudainement, en admettant cette vérité toute simple, son esprit débloqua quelques chose, et le reste coulait de source :

- Mh, mais... Tu sais, c'est pas parce que j't'ai balancé les boules de neige que j'te considérais comme mon adversaire tu sais ?

De son point de vue, elle avait l'air d'avoir très mal pris cela. Il n'avait pas compris le tiers du problème, mais c'était la seule chose qu'il arrivait à comprendre, et la seule conclusion logique.

- Et l'fait que tu sois plus âgée qu'moi, ou meilleure, ou quoi qu'ce soit, ça y changeait pas grand-chose, c'était un jeu.

Il voulut lui lancer quelques piques : tu fais moins peur que Miss Valerion, ou ma mère, et dieu sait combien de fois j'ai affronté ma mère. T'es ridicule à te braquer pour ça, sérieux t'as quel âge ? Tu t'rend compte des horreurs que tu dis ? Entre nous deux, qui ne réfléchit pas ? Et toutes ces sortes de choses. Mais ce discours aurait été absolument incompatible avec sa nature profonde : sa gentillesse, sa patience et sa tolérance. Son visage s'adoucit.

- Mais du coup, j'aurais une question sincère pour toi : Si jamais quelqu'un d'plus fort que toi s'en prenait à quelqu'un que t'aimais, tu f'rais quoi ?

Son regard ne trahissait qu'une sincère curiosité, et c'était soudainement tout ce qu'il ressentit en cet instant. Elle avait l'air de savoir, elle avait l'air d'avoir de l'expérience, alors comment pouvait-elle prononcer un discours pareil ? Dans sa logique, les faibles étaient livrés à eux-mêmes ? Ils étaient condamnés à devoir se soumettre constamment et à fuir ? Cette idée lui déplaisait fortement, et il espérait sincèrement qu'elle lui fournirait au moins une piste de réponse.

5A - Médiateur
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CLOS Je suis un vrai petit renard ! Aelle Bristyle
C'est très discret mais c'est bien là. « T'as raison, » dit-il et mes épaules se décrispent légèrement. Mon souffle est encore étiolé dans ma gorge et mon agacement toujours présent, mes sourcils ne se défroissent pas et mon visage paraît aussi dur. Mais mes nerfs se relâchent, la grande vague s'apaise. Ces petits mots qu'il a prononcés sont les seuls qui pouvaient me calmer de la sorte. S'il avait renâclé, s'il s'était défendu, s'il avait dit « non mais je c'est pas vrai ! », j'aurais sévi, peut-être même aurais-je crié. Mais puisqu'il admet que j'ai raison et qu'il a tort, qu'il doit se remettre en question et réfléchir, travailler sur lui-même, pourquoi ressentirais-je le besoin de m'énerver encore plus fort ?

Première surprise : je n'étais donc pas son adversaire ? Qu'un jeu, qu'il dit ? Je cache mon étonnement derrière mon masque de froideur. Je ne m'attendais pas à ça. Pour moi, ça n'avait rien d'un jeu. Je n'ai pas pris cela comme une réelle attaque évidemment, il n'y avait aucun danger. Mais je me suis sentie visée. Je me suis sentie moquée. Non respectée. C'est pour cela que j'ai agi aussi brutalement et directement par la suite, sans hésiter à utiliser la magie. Car son geste m'a heurtée. Je n'ai aucun mal à l'accepter : j'ai raison d'avoir agi ainsi. Après tout, nous n'avons pas élevé les hippogriffes ensemble. Nous ne sommes pas amis, lui et moi. Je ne le connais pas il ne me connait pas. Nous n'avons aucune raison de nous amuser ensemble. Si encore c'était moi qui avait annoncé le début de cet étrangement amusement... Mais non, là c'est lui qui a lancé la première boule de neige. Sans même mon accord. Ce n'était pas un jeu, surtout pas dans la position dans laquelle nous étions.

Je me redresse légèrement et croise les bras sur ma poitrine en dardant le petit garçon de mon regard sombre. Il est si difficile de trouver des êtres qui nous ressemblent. Je commence même par douter que ce soit possible. Je n'ai jamais trouvé qui que ce soit avec qui ça fonctionne du premier coup. On ne m'a jamais regardé dans les yeux en me disant : je te comprends. Tout le monde finit toujours par être blessé ou frustré. Personne ne comprend mon fonctionnement et je ne comprend celui de personne.

J'en ai encore un exemple flagrant devant les yeux. À quel moment cette question passe-t-elle dans l'esprit de Brando ? Pourquoi ? Pourquoi maintenant, pourquoi moi ?

« Pourquoi tu mélanges tout, Brando ? soufflé-je en détournant le regard. C'est quoi le rapport ? T'avais quelqu'un à protéger là, peut-être ? »

Le fait est que sa question me dérange. Qu'est-ce qu'il en a à faire de ce que je ferais si quelqu'un que j'aime est en danger ? Et puis de toute façon, pourquoi doit-il parler d'amour ? Pourquoi pense-t-il que j'ai qui que ce soit à aimer ? Ne peut-il pas imaginer une seconde avec son petit esprit étroit la possibilité que je sois un être libre, entièrement libre ? Que je n'ai personne à qui être enchaînée ? Que je ne perds pas de temps avec des liens qui finiront de toute manière par s'étioler et me faire souffrir ? Non, il pense que je suis comme les autres. Que j'aime et que je souffre.

Il sait que je suis comme les autres, que j'aime et que je souffre. Ça me braque. Mon air se fait plus dur, mes bras sont plus serrés sur ma poitrine, mon regard plus sombre.

« C'est une question de merde, affirmé-je d'une voix terriblement froide en le regardant de biais. Tu crois vraiment que tu pourrais tomber sur quelqu'un qui t'avouerait : ça me rendrait malade mais je fuirais parce que je préfère vivre plutôt que de crever pour quelqu'un, même si je l'aime plus que tout. »

Je lève les yeux au ciel et ricane.

« Personne te dirait ça et pourtant c'est ce qui arrive dans quasiment tous les cas. Parce que les gens sont comme ça. On dit qu'on aime, qu'on aime à en crever parfois. Et pourquoi ? Au final tout le monde finit toujours par fuir. »

J'arrache mon regard des grandes statues de phénix qui nous dominent pour regarder fixement Brando.

« T'es content, tu as ta réponse ? »

Non, il ne l'a pas. Moi non plus, je ne l'ai pas. Que ferais-je si quelqu'un que j'aimais était attaqué par plus fort que moi ? Je ne peux pas répondre à cette question sans trouver des cobayes à imaginer dans cette situation. Évidemment, je songe à Zikomo qui est là, assis sur son muret. J'imagine un vilain mage qui prend drôlement les traits de Dai Hong Dao. J'imagine une attaque, le râle de désespoir de Zikomo. Et moi, qui a durement conscience de mon impuissance et de mon niveau misérable face à celui d'une si grande sorcière. Et alors, que ferais-je ? Je n'ai pas besoin d'une seule seconde de réflexion. J'agis. Je fonce. Sans réfléchir, sans penser, sans ressentir. Ma vie, pour que celle de Zikomo soit sauve. Comme une vulgaire, misérable, pitoyable Gryffondor qui ne sait pas réfléchir. Comme une idiote, lamentable, méprisable fille dictée par ses sentiments et les liens qui l'entravent.