Je suis un vrai petit renard !
Narcisse sentit ses dents se serrer, de manière incontrôlable, et son rythme cardiaque s'emballer. Il ne se l'expliquait pas. Pourquoi le discours d'Aelle le faisait-il autant enrager ? Parce qu'elle avait raison ? Encore une fois ? Et que sa question était effectivement une question de merde, biaisée à l'instant même où elle avait franchi les lèvres du garçon ? Il ne pouvait s'y résoudre. Ou plutôt, si, il s'y résolvait, mais ce n'était pas l'effet recherché. Il ne voulait pas lui tendre un piège, il voulait simplement savoir comment protéger quelqu'un de plus fort que soi. Mais la partie du discours d'Aelle qui finit réellement par faire exploser les gonds de la patience de Narcisse, ce furent ses mots sur les liens avec les autres. Il s'y refusait. Tout bonnement. Jamais de sa vie, il n'avait autant été en désaccord avec quelqu'un. Les bords de sa vision s'assombrirent, l'effet tunnel le privant lentement de sa vision périphérique, alors que ses yeux étaient braqués sur Aelle. Les flammes blanches de la colère dansant lentement au fond de ses pupilles obsidiennes. Probablement jamais, de sa vie, autant de pulsions meurtrières ne s'étaient dégagé de l'aura de Narcisse. En cet instant, il ressemblait plus que jamais, à sa mère.
- Je ne suis pas d'accord.
Sa mère. Il sentit sa respiration se couper. Sa tête commença à tournoyer, alors que sa colère et le maelström d'émotions qui tempêtait en lui se turent soudainement. C'étaient beaucoup d'émotions beaucoup trop puissantes pour un si petit organisme, et il ne remarqua que maintenant que sa baguette était en train de vibrer agressivement contre son avant-bras. Il attrapa par réflexe cet avant-bras, le serrant de toutes ses forces, tandis que sa vision devint floue. Un reflux gastrique toqua à la sortie de son œsophage. Le visage de sa mère lui apparut plus clairement, elle le regardait, avec calme et sérénité, comme à son habitude, et le visage de son père apparu à son tour. Et tout se calma. Sa vue redevint claire, et l'amer goût acide à l'arrière de sa bouche recula. Il se redressa lentement, peinant à lâcher son avant-bras, le contact de sa baguette étant rassurant. Il croisa à nouveau le regard d'Aelle, avant de prendre la plus longue inspiration de sa vie, en fermant les yeux et en basculant la tête en arrière. Quand il rouvrit les yeux, il se demanda s'il avait jamais vu les choses aussi nettement. Il percevait chaque flocon avec précision, chaque détail d'Aelle, chaque chose qui l'entourait, il les percevait clairement. Il se redressa ensuite complètement, une passivité absolue sur le visage, il avait l'air... compréhensif, doué d'une patience infinie.
- Je ne suis pas d'accord, mais je pense que je te comprends... Enfin, que je comprends ce que tu veux dire.
Il secoua légèrement la tête, encore fébrile de la violence des émotions qui l'avaient parcouru quelques secondes plus tôt. Combien de temps s'était-il réellement écoulé ? Il lâcha finalement son avant-bras, qui commençait à lui faire mal, pour laisser ses bras le long de son corps, en signe de passivité.
- Oui évidemment, ma question était biaisée. Je m'en excuse, enfin, je te demande pardon.
Plusieurs fois son père l'avait repris : c'était assez impoli de dire qu'on s'excusait, c'était à l'autre de nous excuser, on ne pouvait que demander pardon. Un très léger sourire apparu sur les lèvres de Narcisse, le visage ouvert et affable.
- Je me doute que tu as tes raisons, pour penser d'une telle manière. J'ai peur de pas partager ta vision du monde, j'en suis également désolé, mais ça veut pas dire que j'pense forcément que tu as tort. J'suis juste... pas d'accord, intérieurement, j'ai pas les mots.
Il fit un léger mouvement de la main, l'air de chasser une mouche, avant de regarder le ciel, et les flocons qui tombaient, une certaine lassitude passant sur le visage du garçon. Il baissa à nouveau les yeux, mais dans la direction de Zik, et son sourire acquis une certaine malice, avant de disparaître presque aussitôt.
- Mais, même si tu dis ça, j'ai l'intime impression que ce renard ferait beaucoup pour toi...
Il leva les yeux vers Aelle.
- ... Et tu as bien d'la chance.
Il n'avait rien à rajouter. Tout était encore confus dans sa tête. Son esprit était encore embrouillé malgré tout. L'effort qu'il avait dû faire pour réussir à parler distinctement, sans trop laisser percer son tic de langage, tout en cherchant les bons mots, l'avait littéralement épuisé, bien davantage que toute la lutte qu'il avait eu avec sa camarade. Il se tourna alors d'un mouvement preste et léger, et commença à s'éloigner d'Aelle. Il s'arrêta après quelques pas avant de tourner sa tête pour la regarder, un étrange sourire aux lèvres.
- J'espère ne jamais faire partie du même type de personne qui abandonne les autres, comme ceux dont tu parlais.
Il continua ensuite de s'éloigner, prit de frissons qui n'étaient certainement pas dus qu'au froid.
En écrivant, j'ai eu l'impression que ça pourrait bien finir de cette manière, mais évidemment, si ton perso n'a pas dit son dernier mot... Narcisse a des petites jambes donc il n'est pas bien loin.
- Je ne suis pas d'accord.
Sa mère. Il sentit sa respiration se couper. Sa tête commença à tournoyer, alors que sa colère et le maelström d'émotions qui tempêtait en lui se turent soudainement. C'étaient beaucoup d'émotions beaucoup trop puissantes pour un si petit organisme, et il ne remarqua que maintenant que sa baguette était en train de vibrer agressivement contre son avant-bras. Il attrapa par réflexe cet avant-bras, le serrant de toutes ses forces, tandis que sa vision devint floue. Un reflux gastrique toqua à la sortie de son œsophage. Le visage de sa mère lui apparut plus clairement, elle le regardait, avec calme et sérénité, comme à son habitude, et le visage de son père apparu à son tour. Et tout se calma. Sa vue redevint claire, et l'amer goût acide à l'arrière de sa bouche recula. Il se redressa lentement, peinant à lâcher son avant-bras, le contact de sa baguette étant rassurant. Il croisa à nouveau le regard d'Aelle, avant de prendre la plus longue inspiration de sa vie, en fermant les yeux et en basculant la tête en arrière. Quand il rouvrit les yeux, il se demanda s'il avait jamais vu les choses aussi nettement. Il percevait chaque flocon avec précision, chaque détail d'Aelle, chaque chose qui l'entourait, il les percevait clairement. Il se redressa ensuite complètement, une passivité absolue sur le visage, il avait l'air... compréhensif, doué d'une patience infinie.
- Je ne suis pas d'accord, mais je pense que je te comprends... Enfin, que je comprends ce que tu veux dire.
Il secoua légèrement la tête, encore fébrile de la violence des émotions qui l'avaient parcouru quelques secondes plus tôt. Combien de temps s'était-il réellement écoulé ? Il lâcha finalement son avant-bras, qui commençait à lui faire mal, pour laisser ses bras le long de son corps, en signe de passivité.
- Oui évidemment, ma question était biaisée. Je m'en excuse, enfin, je te demande pardon.
Plusieurs fois son père l'avait repris : c'était assez impoli de dire qu'on s'excusait, c'était à l'autre de nous excuser, on ne pouvait que demander pardon. Un très léger sourire apparu sur les lèvres de Narcisse, le visage ouvert et affable.
- Je me doute que tu as tes raisons, pour penser d'une telle manière. J'ai peur de pas partager ta vision du monde, j'en suis également désolé, mais ça veut pas dire que j'pense forcément que tu as tort. J'suis juste... pas d'accord, intérieurement, j'ai pas les mots.
Il fit un léger mouvement de la main, l'air de chasser une mouche, avant de regarder le ciel, et les flocons qui tombaient, une certaine lassitude passant sur le visage du garçon. Il baissa à nouveau les yeux, mais dans la direction de Zik, et son sourire acquis une certaine malice, avant de disparaître presque aussitôt.
- Mais, même si tu dis ça, j'ai l'intime impression que ce renard ferait beaucoup pour toi...
Il leva les yeux vers Aelle.
- ... Et tu as bien d'la chance.
Il n'avait rien à rajouter. Tout était encore confus dans sa tête. Son esprit était encore embrouillé malgré tout. L'effort qu'il avait dû faire pour réussir à parler distinctement, sans trop laisser percer son tic de langage, tout en cherchant les bons mots, l'avait littéralement épuisé, bien davantage que toute la lutte qu'il avait eu avec sa camarade. Il se tourna alors d'un mouvement preste et léger, et commença à s'éloigner d'Aelle. Il s'arrêta après quelques pas avant de tourner sa tête pour la regarder, un étrange sourire aux lèvres.
- J'espère ne jamais faire partie du même type de personne qui abandonne les autres, comme ceux dont tu parlais.
Il continua ensuite de s'éloigner, prit de frissons qui n'étaient certainement pas dus qu'au froid.
En écrivant, j'ai eu l'impression que ça pourrait bien finir de cette manière, mais évidemment, si ton perso n'a pas dit son dernier mot... Narcisse a des petites jambes donc il n'est pas bien loin.
Je suis un vrai petit renard !
Une bouffée de chaleur m'envahit lorsque le ton du garçon s'élève. À sa voix, à ses gestes, son regard je comprends que quelque chose dans mes mots l'a atteint particulièrement fort. Je ne sais pas quoi et je me fiche de savoir quoi. Mais le fait est là : Narcisse Brando n'est finalement pas aussi hermétique que je le pensais. Non, absolument pas. Presque fascinée, je l'observe avaler une longue goulée d'air tout en jetant son regard vers le ciel. De la rage qui existait il y a une seconde dans ses yeux ne reste plus rien. Pas la moindre trace. Mais c'est trop tard. Je sais, j'ai compris. J'ai la preuve qu'il existe des failles dans son spectacle de petit garçon que rien ne peut atteindre. Et ça me fait un bien fou de le savoir, ça me rassure tellement. Je me sens un peu moins mal, tout à coup. Comme si c'était une preuve de ma propre existence. Je peux agir sur lui. Je peux le toucher, je peux le blesser. Je peux lui faire du mal. J'ai encore du pouvoir. Merlin. Je n'avais pas conscience d'être effrayée à l'idée d'avoir perdu tout ce qui fait que je suis moi.
Je ne laisse rien voir de tout cela sur mon visage mais j'observe tout ce qui se déroule sur celui de Brando. Comment peut-il passer d'un tel éclat à ce vide calme ? Je l'ai vu, je l'ai réellement vu : pendant une seconde, tout son corps était prêt à bondir, à s'exclamer, à ressentir. Qu'est-ce qui me perturbe autant : le fait qu'il ait bien plus de contrôle que moi sur ses émotions ou qu'il soit finalement tout aussi humain et soumis aux mêmes colères que je le suis ?
Après une telle preuve de vie, le voilà qui s'enferme de nouveau dans ce carcan d'enfant ennuyant. Il s'excuse, il s'emmêle, il balbutie. Non, pardon, il ne s'excuse pas, il demande pardon ; j'ai envie de le baffer, de le rudoyer. Allez, hurle, crie ! Tu m'agaces à faire semblant. Je ne sais pas pourquoi. Je me fiche de lui mais j'estime que la moindre des choses c'est que l'on ne me mente pas. Et lui il me ment. Et ses excuses sont pitoyables. Je n'aime pas du tout les gens pitoyables.
Je suis énervée qu'il me dise qu'il ne pense pas que j'ai tort. Qu'il insiste pour me faire comprendre que son point de vue n'efface pas le mien. Il est qui pour me dire ça ? C'est un gosse, un gamin. Il doit être égoïste, exubérant, ne penser qu'à ses chocogrenouilles ou à ce qu'il y aura au dîner ce soir. Il est censé ne rien comprendre aux émotions des autres, être centré sur sa petite vie, chialer quand une grande personne hausse la voix, se vexer que l'on n'aille pas dans son sens. Je ne sais pas, moi. Être tout ce que l'on attend d'un enfant : rien de très profond, ni d'attachant, ni d'intéressant. Rien qui peut passionner ou nous pousser à nous interroger. Un être pas encore fini, pas tout à fait prêt à l'emploi. Un enfant dans son sens le plus pur. Pourquoi est-ce qu'il veut me faire croire qu'il est plus mature que ce que son âge fait de lui ? Est-ce également un masque ? Reproduit-il ce qu'il a entendu dans son entourage sans ne rien comprendre, pour faire comme si ? Je préfère me persuader de ça plutôt que de croire qu'il est effectivement capable de me laisser être qui je suis.
Je préfère son premier lui. Celui qu'il a si injustement censuré. Celui qui crie et qui est en colère. C'est lui que je veux voir, c'est à lui que je veux parler.
Naturellement quand il parle de Zikomo, chose qui, encore une fois, n'a absolument rien à faire dans la conversation, je me tourne vers le Mngwi. Ses oreilles frissonnent. Son regard croise le mien. Il cligne une fois des paupières. Cela pourrait très bien être un geste naturel mais je sais que ce n'est pas le cas. Il a raison, me dit-il sans le dire. Je le ferais. Sans même y penser je cligne des yeux en retour. Zikomo pourrait très bien traduire cela par je sais ou moi aussi, c'est la même chose.
Lorsque mon regard retrouve le chemin vers Brando, j'ai la désagréable surprise de le voir s'éloigner. Mon coeur rate un battement, mon oreille se tend pour entendre la dernière phrase qu'il a à me dire. Comment ça, il s'en va ? Comme ça ? Sans conclusion ? Je fais un pas dans sa direction. Pour le retenir ? Plus vraisemblablement pour m'assurer qu'il ne fuit pas avant que je lui dise ce que j'ai à lui dire.
« Tout le monde espère ne pas être égoïste, Brando. Mais tu sais ce que j'ai appris ces dernières années ? Que c'est ceux qui disent "je ne veux pas être comme ça" qui finissent par l'être encore plus que les autres. »
« Je ne veux pas être néfaste ! »
Elle l'a crié si fort du haut de sa falaise. Si fort. Elle l'a répété plusieurs fois lors de nos conversations. Au final, c'est exactement ce qu'elle a été du début à la fin. Ce qu'elle continue à être. Néfaste. Même si aujourd'hui ça me fait éprouver plus de tristesse que de colère.
« C'est pour ça que tu fais semblant d'être super compréhensif ? »
Un petit ricanement déborde de mes lèvres.
« T'as peur d'être une mauvaise personne ? Laisse tomber, c'est pas en cachant tes petites démonstrations de colère que ça va changer quelque chose. Quand on est néfaste, on l'est entièrement et totalement. Y'a pas d'autre chemin, pas d'autre possibilité. Arrête de faire semblant, tu me saoules. »
Et c'est vrai qu'il m'agace avec son discours de gentil garçon. C'est vrai que ça m'offense l'idée qu'il puisse être aussi profondément compréhensif qu'il veut le faire croire. Je ne peux pas accepter que l'on puisse être profondément bon, sinon, je serai forcée de me demander s'il existe des êtres profondément mauvais, et si j'en fais partie.
Je ne laisse rien voir de tout cela sur mon visage mais j'observe tout ce qui se déroule sur celui de Brando. Comment peut-il passer d'un tel éclat à ce vide calme ? Je l'ai vu, je l'ai réellement vu : pendant une seconde, tout son corps était prêt à bondir, à s'exclamer, à ressentir. Qu'est-ce qui me perturbe autant : le fait qu'il ait bien plus de contrôle que moi sur ses émotions ou qu'il soit finalement tout aussi humain et soumis aux mêmes colères que je le suis ?
Après une telle preuve de vie, le voilà qui s'enferme de nouveau dans ce carcan d'enfant ennuyant. Il s'excuse, il s'emmêle, il balbutie. Non, pardon, il ne s'excuse pas, il demande pardon ; j'ai envie de le baffer, de le rudoyer. Allez, hurle, crie ! Tu m'agaces à faire semblant. Je ne sais pas pourquoi. Je me fiche de lui mais j'estime que la moindre des choses c'est que l'on ne me mente pas. Et lui il me ment. Et ses excuses sont pitoyables. Je n'aime pas du tout les gens pitoyables.
Je suis énervée qu'il me dise qu'il ne pense pas que j'ai tort. Qu'il insiste pour me faire comprendre que son point de vue n'efface pas le mien. Il est qui pour me dire ça ? C'est un gosse, un gamin. Il doit être égoïste, exubérant, ne penser qu'à ses chocogrenouilles ou à ce qu'il y aura au dîner ce soir. Il est censé ne rien comprendre aux émotions des autres, être centré sur sa petite vie, chialer quand une grande personne hausse la voix, se vexer que l'on n'aille pas dans son sens. Je ne sais pas, moi. Être tout ce que l'on attend d'un enfant : rien de très profond, ni d'attachant, ni d'intéressant. Rien qui peut passionner ou nous pousser à nous interroger. Un être pas encore fini, pas tout à fait prêt à l'emploi. Un enfant dans son sens le plus pur. Pourquoi est-ce qu'il veut me faire croire qu'il est plus mature que ce que son âge fait de lui ? Est-ce également un masque ? Reproduit-il ce qu'il a entendu dans son entourage sans ne rien comprendre, pour faire comme si ? Je préfère me persuader de ça plutôt que de croire qu'il est effectivement capable de me laisser être qui je suis.
Je préfère son premier lui. Celui qu'il a si injustement censuré. Celui qui crie et qui est en colère. C'est lui que je veux voir, c'est à lui que je veux parler.
Naturellement quand il parle de Zikomo, chose qui, encore une fois, n'a absolument rien à faire dans la conversation, je me tourne vers le Mngwi. Ses oreilles frissonnent. Son regard croise le mien. Il cligne une fois des paupières. Cela pourrait très bien être un geste naturel mais je sais que ce n'est pas le cas. Il a raison, me dit-il sans le dire. Je le ferais. Sans même y penser je cligne des yeux en retour. Zikomo pourrait très bien traduire cela par je sais ou moi aussi, c'est la même chose.
Lorsque mon regard retrouve le chemin vers Brando, j'ai la désagréable surprise de le voir s'éloigner. Mon coeur rate un battement, mon oreille se tend pour entendre la dernière phrase qu'il a à me dire. Comment ça, il s'en va ? Comme ça ? Sans conclusion ? Je fais un pas dans sa direction. Pour le retenir ? Plus vraisemblablement pour m'assurer qu'il ne fuit pas avant que je lui dise ce que j'ai à lui dire.
« Tout le monde espère ne pas être égoïste, Brando. Mais tu sais ce que j'ai appris ces dernières années ? Que c'est ceux qui disent "je ne veux pas être comme ça" qui finissent par l'être encore plus que les autres. »
« Je ne veux pas être néfaste ! »
Elle l'a crié si fort du haut de sa falaise. Si fort. Elle l'a répété plusieurs fois lors de nos conversations. Au final, c'est exactement ce qu'elle a été du début à la fin. Ce qu'elle continue à être. Néfaste. Même si aujourd'hui ça me fait éprouver plus de tristesse que de colère.
« C'est pour ça que tu fais semblant d'être super compréhensif ? »
Un petit ricanement déborde de mes lèvres.
« T'as peur d'être une mauvaise personne ? Laisse tomber, c'est pas en cachant tes petites démonstrations de colère que ça va changer quelque chose. Quand on est néfaste, on l'est entièrement et totalement. Y'a pas d'autre chemin, pas d'autre possibilité. Arrête de faire semblant, tu me saoules. »
Et c'est vrai qu'il m'agace avec son discours de gentil garçon. C'est vrai que ça m'offense l'idée qu'il puisse être aussi profondément compréhensif qu'il veut le faire croire. Je ne peux pas accepter que l'on puisse être profondément bon, sinon, je serai forcée de me demander s'il existe des êtres profondément mauvais, et si j'en fais partie.
Je suis un vrai petit renard !
Narcisse se figea soudainement, tandis que ses pieds produisirent un bruit de neige écrasée à son dernier pas. Pourquoi continuait-elle ? Pourquoi ? Que voulait-elle ? Il ne comprenait pas, il ne comprenait vraiment pas. Pourquoi disait-elle des choses aussi atroces sur lui ? Alors, selon elle, il ne serait ce qu'il est que par façade ? En réalité, il ne serait pas aussi bon qu'il veuille le faire croire ? Mais foutredieu, jamais il n'a eu l'intention de faire croire à qui que ce soit quoi que ce soit ! Jamais ! Il était déjà incapable de mentir sans que son visage ne vire au rouge pivoine et que ses yeux se changent en girouette. Mais alors convaincre tout son beau monde qu'il voulait être une bonne personne, c'était possible ? Ridicule. Ridicule ! Il se tourna d'un bloc dans la direction d'Aelle, la bouche entrouverte, prêt à lui répondre... Quoi ? À lui répondre quoi ? Il ne savait pas. Il était beaucoup trop jeune et immature émotionnellement pour savoir ce qui se passait en lui. Il referma la bouche, serrant ses poings, enfonçant ses ongles dans les paumes de ses mains. Jamais ses yeux n'avaient retranscrit autant de colère qu'en cet instant, et jamais il ne s'était senti aussi impuissant. Il détestait les mots. Ils avaient trop de pouvoir, et il ne les maniait pas assez bien pour se défendre. Il ne s'en rendait compte que maintenant. Il ne comprenait pas, pourquoi ? Pourquoi quelqu'un voudrait-il employer un concept aussi merveilleux que les mots pour toucher là où ça faisait mal ?
- Je...
Rien. Rien ! Le vide ! Les seuls mots qui voulaient sortir étaient acérés, emplis de haine et de mépris, et Narcisse n'aimait pas ça. Le goût de la bile revint dans sa bouche. Il voulut rire, se détacher de ce qu'elle disait, comme il le faisait si bien d'habitude ! Il voulait rire, et revenir sur quelque chose de plus léger, pardonner à Aelle, et repartir sur de bonnes bases. Il sentit son cœur se serrer : Ainsi donc, tout le monde ne serait pas si gentil que ça ? C'était inconcevable pour lui. Il croyait si fermement que chacun était foncièrement bon qu'il se refusait à imaginer une chose pareille.
- Je ne fais pas semblant.
Mon dieu. Même à ses oreilles d'enfant naïf, ces mots sonnaient pathétiquement, et il s'en rendit compte. Il ferma les yeux un bref instant, sentant le reflux gastrique repartir à l'assaut, inclinant légèrement la tête sur le côté. Calme et contrôle. Recul. Apaisement. Mais colère. Surtout de la colère, et de la révolte, du dégoût, de la déception. L'infâme cocktail d'émotions négatives lui empoisonnait le cœur et l'esprit, et pour la première fois de sa vie, il ne se sentait plus aussi gentil qu'à l'accoutumée. Il avança d'un pas, par réflexe, le regard toujours plongé dans celui d'Aelle. Ses yeux vifs et précis parcouraient déjà le corps de sa camarade, repérant avec exactitude ses points faibles. La gorge, le bas de la cage thoracique, le plexus solaire, la pointe des hanches, les genoux, la jointure entre les muscles fessiers et les cuisses. Il se sentait prêt à tout, quand l'image de sa mère passa à nouveau devant ses yeux.
"Ne frappe jamais le premier." Ces mots. Ces mots le frappèrent d'une brutalité sans pareille. Et il se dégoûta de tout ce qu'il s'était imaginé faire durant un court instant, qui lui avait paru beaucoup trop long. Il se sentait encore plus affaibli qu'il y avait une minute, se retenant de trembler de tout son corps. Seuls ses yeux reflétaient encore sa puissance mentale, qu'il avait durement acquise au prix de nombreux entraînements et leçons. Il poussa une grande inspiration, avant de s'asseoir dans la neige. À la fois dans un mouvement d'apaisement pacifique, et aussi pour cacher le fait que ses jambes tremblaient.
- Évidemment que j'ai peur d'être une mauvaise personne. Ce... Ça te fait pas peur à toi ?
Son regard devenait curieux et implorant. Si elle arrivait à se prémunir de toutes les inquiétudes qu'il avait désormais, pouvait-elle lui apprendre ? Il sentit le spectre d'un petit rire monter dans sa gorge, dissout par l'amère bile de sa rancœur et de sa confusion. Une autre grande inspiration, sa main gauche prit sans qu'il ne le réalise vraiment, une poignée de neige qu'il frotta entre ses mains, pour apaiser la douleur des marques d'ongles.
- Tu penses vraiment que j'ai l'air si néfaste que ça ? Ou...
Oh. Et si...
- T'as peur de l'être aussi ? Peut-être ? J'en sais rien... Mais je vois pas pourquoi tu me dirais tout ça... Mon père me dit que les premières méchancetés qu'on balance aux autres sont souvent celles qui nous hantent le plus...
Il n'avait aucune idée de ce qu'il disait. Mais c'était la seule explication possible à ses yeux qu'il acceptait. Il se refusait, refusait catégoriquement de croire qu'Aelle pouvait se montrer méchante avec lui simplement pour le plaisir de l'être.
- Je...
Rien. Rien ! Le vide ! Les seuls mots qui voulaient sortir étaient acérés, emplis de haine et de mépris, et Narcisse n'aimait pas ça. Le goût de la bile revint dans sa bouche. Il voulut rire, se détacher de ce qu'elle disait, comme il le faisait si bien d'habitude ! Il voulait rire, et revenir sur quelque chose de plus léger, pardonner à Aelle, et repartir sur de bonnes bases. Il sentit son cœur se serrer : Ainsi donc, tout le monde ne serait pas si gentil que ça ? C'était inconcevable pour lui. Il croyait si fermement que chacun était foncièrement bon qu'il se refusait à imaginer une chose pareille.
- Je ne fais pas semblant.
Mon dieu. Même à ses oreilles d'enfant naïf, ces mots sonnaient pathétiquement, et il s'en rendit compte. Il ferma les yeux un bref instant, sentant le reflux gastrique repartir à l'assaut, inclinant légèrement la tête sur le côté. Calme et contrôle. Recul. Apaisement. Mais colère. Surtout de la colère, et de la révolte, du dégoût, de la déception. L'infâme cocktail d'émotions négatives lui empoisonnait le cœur et l'esprit, et pour la première fois de sa vie, il ne se sentait plus aussi gentil qu'à l'accoutumée. Il avança d'un pas, par réflexe, le regard toujours plongé dans celui d'Aelle. Ses yeux vifs et précis parcouraient déjà le corps de sa camarade, repérant avec exactitude ses points faibles. La gorge, le bas de la cage thoracique, le plexus solaire, la pointe des hanches, les genoux, la jointure entre les muscles fessiers et les cuisses. Il se sentait prêt à tout, quand l'image de sa mère passa à nouveau devant ses yeux.
"Ne frappe jamais le premier." Ces mots. Ces mots le frappèrent d'une brutalité sans pareille. Et il se dégoûta de tout ce qu'il s'était imaginé faire durant un court instant, qui lui avait paru beaucoup trop long. Il se sentait encore plus affaibli qu'il y avait une minute, se retenant de trembler de tout son corps. Seuls ses yeux reflétaient encore sa puissance mentale, qu'il avait durement acquise au prix de nombreux entraînements et leçons. Il poussa une grande inspiration, avant de s'asseoir dans la neige. À la fois dans un mouvement d'apaisement pacifique, et aussi pour cacher le fait que ses jambes tremblaient.
- Évidemment que j'ai peur d'être une mauvaise personne. Ce... Ça te fait pas peur à toi ?
Son regard devenait curieux et implorant. Si elle arrivait à se prémunir de toutes les inquiétudes qu'il avait désormais, pouvait-elle lui apprendre ? Il sentit le spectre d'un petit rire monter dans sa gorge, dissout par l'amère bile de sa rancœur et de sa confusion. Une autre grande inspiration, sa main gauche prit sans qu'il ne le réalise vraiment, une poignée de neige qu'il frotta entre ses mains, pour apaiser la douleur des marques d'ongles.
- Tu penses vraiment que j'ai l'air si néfaste que ça ? Ou...
Oh. Et si...
- T'as peur de l'être aussi ? Peut-être ? J'en sais rien... Mais je vois pas pourquoi tu me dirais tout ça... Mon père me dit que les premières méchancetés qu'on balance aux autres sont souvent celles qui nous hantent le plus...
Il n'avait aucune idée de ce qu'il disait. Mais c'était la seule explication possible à ses yeux qu'il acceptait. Il se refusait, refusait catégoriquement de croire qu'Aelle pouvait se montrer méchante avec lui simplement pour le plaisir de l'être.
Je suis un vrai petit renard !
Le temps semble se ralentir. Je ne fais pas semblant. Le regard qu'il me lance me promet mille choses, bien que je ne sache pas lesquelles. Comme s'il essayait de me faire comprendre qu'il dit vrai : qu'il est tout ce qu'il dit être, qu'il est sincère en se montrant si exagérément compréhensif. Sauf que son comportement montre tout le contraire. Mes sourcils font des vagues sur mon front. Tu ne me convaincras pas comme ça, Brando, je le sais maintenant que rien chez toi n'est vrai. Actuellement j'en viens même à me demander si le garçon que j'ai rencontré durant la soirée d'Halloween était le vrai lui. Il avait alors l'air plutôt innocent, exubérant et très indiscret, avec un petit caractère bien à lui. Jusqu'où ment-il sur son propre comportement ? Je me demande si derrière ce visage de petit garçon ne se cache pas tout simplement un gamin manipulateur et clairement en manque d'attention. Je n'ai absolument pas les facultés nécessaires, ni l'envie de le faire d'ailleurs, d'avoir une réflexion poussée quant aux raisons qui le poussent à porter des masques et à mentir. Je me fiche de qui il est réellement même si je l'avoue, j'ai du mal à accepter qu'il mente si mal face à moi. Maintenant que j'ai aperçu une faille dans son comportement, j'en éprouve la même impression que plus tôt : j'ai l'impression qu'il se fiche de moi en agissant de la sorte. C'est un sentiment ténu, très discret. Mais il est bien là : j'ai l'impression constante qu'il cherche à se moquer de moi sans réussir à comprendre comment exactement et pourquoi.
Tout chez lui sonne comme de l'arrogance. Non... Pas de l'arrogance. De l'impertinence. Lorsqu'il s'assied, par exemple, permettant de ce fait que je le domine plus encore de toute ma taille, j'ai l'impression qu'il me nargue : je n'ai pas peur de toi ni de ce que tu dis, regarde comme je suis à l'aise ! Je reste de marbre face à lui, je cache bien soigneusement tout ce que ses comportements m'inspirent. Je me contente de croiser les bras sur ma poitrine et de le toiser tandis qu'il déblatère, qu'il déblatère pour—
Doux Merlin. Il se fiche réellement de moi, n'est-ce pas ?
« C'est juste une technique de père pour t'empêcher de trouver quoi que ce soit à redire du comportement des autres, rétorqué-je en ricanant — les souvenirs de phrases semblables qu'a pu me dire papa remontent à la surface. Je n'ai pas peur, affirmé-je en le regardant dans les yeux, parce que je sais très bien qui je suis et ce que je suis prête à faire. »
La vérité c'est que parfois j'ai peur. Quand vient la nuit j'ai peur. Quand mes pulsions me viennent j'ai peur — celles qui me susurrent de si agréables idées : laisser sortir ma rage et ma colère, déchaîner mes envies parfois physiquement douloureuses tant elles me tiraillent de détruire quelque chose ou quelqu'un. Parfois j'ai peur de ce frisson, le même qui dévale actuellement mon dos. Le frisson qui me fait prendre conscience que c'est cette peur qui me rend vivante et me tord les entrailles. Que je n'ai pas envie d'être une autre personne, pas envie d'être exempte de ces envies. Sans elles, quel sens aurait ma vie ? La vérité, c'est que la peur ne mène nul part, elle ne changera jamais celle que je suis au fond. Je ne pense pas être une mauvaise personne alors pourquoi aurais-je peur de le devenir ?
« Quant au fait que tu sois néf... » Le souvenir auquel est rattaché ce mot me serre douloureusement le coeur. Respire, Aelle. « Néfaste... Qu'est-ce que tu veux que je te dise ? Je te connais pas, j'en sais que dalle. Mais comme je t'ai dit, si tu te questionnes... »
Un petit rire amer sort de ma bouche. Je secoue la tête, soupire et lève les yeux vers le ciel gris. À quel moment cette matinée a pris cette direction-là ? J'étais tranquillement en train de songer à l'arrivée d'Araya demain et me voilà en train d'invoquer les souvenirs du spectre noir qui me hante.
J'abandonne la phrase que j'ai en tête. Je ramène mon regard sur le garçon assis au sol et fronce les yeux en l'observant sévèrement.
« Je m'en fous que tu comprennes pas, c'est pas moi qui vais t'faire réfléchir sur les choses que tu fais mal et sur tous tes mensonges. Y'a une psychomage pour ça, » lui rappelé-je avec un vilain sourire moqueur.
Tout chez lui sonne comme de l'arrogance. Non... Pas de l'arrogance. De l'impertinence. Lorsqu'il s'assied, par exemple, permettant de ce fait que je le domine plus encore de toute ma taille, j'ai l'impression qu'il me nargue : je n'ai pas peur de toi ni de ce que tu dis, regarde comme je suis à l'aise ! Je reste de marbre face à lui, je cache bien soigneusement tout ce que ses comportements m'inspirent. Je me contente de croiser les bras sur ma poitrine et de le toiser tandis qu'il déblatère, qu'il déblatère pour—
Doux Merlin. Il se fiche réellement de moi, n'est-ce pas ?
« C'est juste une technique de père pour t'empêcher de trouver quoi que ce soit à redire du comportement des autres, rétorqué-je en ricanant — les souvenirs de phrases semblables qu'a pu me dire papa remontent à la surface. Je n'ai pas peur, affirmé-je en le regardant dans les yeux, parce que je sais très bien qui je suis et ce que je suis prête à faire. »
La vérité c'est que parfois j'ai peur. Quand vient la nuit j'ai peur. Quand mes pulsions me viennent j'ai peur — celles qui me susurrent de si agréables idées : laisser sortir ma rage et ma colère, déchaîner mes envies parfois physiquement douloureuses tant elles me tiraillent de détruire quelque chose ou quelqu'un. Parfois j'ai peur de ce frisson, le même qui dévale actuellement mon dos. Le frisson qui me fait prendre conscience que c'est cette peur qui me rend vivante et me tord les entrailles. Que je n'ai pas envie d'être une autre personne, pas envie d'être exempte de ces envies. Sans elles, quel sens aurait ma vie ? La vérité, c'est que la peur ne mène nul part, elle ne changera jamais celle que je suis au fond. Je ne pense pas être une mauvaise personne alors pourquoi aurais-je peur de le devenir ?
« Quant au fait que tu sois néf... » Le souvenir auquel est rattaché ce mot me serre douloureusement le coeur. Respire, Aelle. « Néfaste... Qu'est-ce que tu veux que je te dise ? Je te connais pas, j'en sais que dalle. Mais comme je t'ai dit, si tu te questionnes... »
Un petit rire amer sort de ma bouche. Je secoue la tête, soupire et lève les yeux vers le ciel gris. À quel moment cette matinée a pris cette direction-là ? J'étais tranquillement en train de songer à l'arrivée d'Araya demain et me voilà en train d'invoquer les souvenirs du spectre noir qui me hante.
J'abandonne la phrase que j'ai en tête. Je ramène mon regard sur le garçon assis au sol et fronce les yeux en l'observant sévèrement.
« Je m'en fous que tu comprennes pas, c'est pas moi qui vais t'faire réfléchir sur les choses que tu fais mal et sur tous tes mensonges. Y'a une psychomage pour ça, » lui rappelé-je avec un vilain sourire moqueur.
Je suis un vrai petit renard !
La tête de Narcisse lui tournait. Jamais, de sa vie, il ne s'était senti autant dans l'incompréhension la plus absolue. Cette Aelle, sa camarade, il ne la comprenait pas. Et cela l'effrayait. Et il détestait le fait qu'il soit effrayé par cet état de fait. Il s'était assis sans y penser, sans se douter une seule seconde de l'impact que cela pourrait avoir sur l'humeur d'Aelle, il ne l'aurait jamais fait sinon. Il s'assit en tailleur, regardant toujours Aelle, laissant les flocons doucement lui tomber sur le dos et dans les cheveux.
- Parce que j'ai rien à redire sur l'comportement des autres. C'est pas à moi de leur dire ça.
Il laissa ensuite planer quelques secondes.
- T'as bien d'la chance de pas avoir peur toi. Moi aussi, j'aimerais bien savoir qui je suis.
Il ne remarqua pas qu'Aelle butta sur le mot "néfaste", toutes ses pensées étaient sens dessus dessous. Il grimaça en serrant les dents quand elle ricana. Depuis quand prêtait-il autant d'importance à ce que les autres pensaient de lui ? Il émit un petit claquement de langue frustré, incapable de cerner l'origine profonde de sa colère froide. Il était prêt à se lever, à balancer à Aelle tout ce qui passait par son petit cerveau buté, quand trois mots le frappèrent : "Je m'en fous". Il se figea. Mais, si elle s'en foutait, comme elle disait, pourquoi semblait-elle se donner autant de mal, et pourquoi perdait-elle autant de temps, simplement pour le rabaisser ? Il ne comprenait pas, il n'avait aucune idée de pourquoi elle faisait cela. Il maudit à nouveau son manque de jugeote sociale, mais il regagna un semblant de calme : même à ses yeux, la contradiction d'Aelle allait de soi. Il ne l'avait pas remarqué jusqu'à présent, mais elle aussi, était remplie de contradictions. Il venait d'en comprendre une, combien d'autres en avait-il manqué ainsi ? Il posa ses mains sur ses genoux, avant de lever les yeux vers elle, un petit sourire narquois aux lèvres.
- Pour quelqu'un qui dit s'en foutre, tu perds beaucoup d'temps avec moi, tu trouves pas ?
Il fronça les sourcils, il en avait assez de ce petit jeu, son regard se fit perçant, et ses lèvres se pincèrent, toute trace de sourire disparu.
- Qu'est-ce que tu veux, en fait ? Si tu voulais qu'j'te foute la paix, tu m'aurais laissé partir, ou alors tu serais partie. J'comprends pas, j'essaye pourtant. On dirait que tu fais tout pour être la plus détestable possible, pourquoi tu fais ça ?
Dans un mélange de désespoir et de résignation, il parlait comme il pensait. Sans hésiter, sans réfléchir, balançant les premiers mots qui lui venaient, sans filtre. Son visage était dur, et son regard déterminé, ses yeux plongés dans ceux de sa camarade, avide d'une réponse honnête et franche.
- Parce que j'ai rien à redire sur l'comportement des autres. C'est pas à moi de leur dire ça.
Il laissa ensuite planer quelques secondes.
- T'as bien d'la chance de pas avoir peur toi. Moi aussi, j'aimerais bien savoir qui je suis.
Il ne remarqua pas qu'Aelle butta sur le mot "néfaste", toutes ses pensées étaient sens dessus dessous. Il grimaça en serrant les dents quand elle ricana. Depuis quand prêtait-il autant d'importance à ce que les autres pensaient de lui ? Il émit un petit claquement de langue frustré, incapable de cerner l'origine profonde de sa colère froide. Il était prêt à se lever, à balancer à Aelle tout ce qui passait par son petit cerveau buté, quand trois mots le frappèrent : "Je m'en fous". Il se figea. Mais, si elle s'en foutait, comme elle disait, pourquoi semblait-elle se donner autant de mal, et pourquoi perdait-elle autant de temps, simplement pour le rabaisser ? Il ne comprenait pas, il n'avait aucune idée de pourquoi elle faisait cela. Il maudit à nouveau son manque de jugeote sociale, mais il regagna un semblant de calme : même à ses yeux, la contradiction d'Aelle allait de soi. Il ne l'avait pas remarqué jusqu'à présent, mais elle aussi, était remplie de contradictions. Il venait d'en comprendre une, combien d'autres en avait-il manqué ainsi ? Il posa ses mains sur ses genoux, avant de lever les yeux vers elle, un petit sourire narquois aux lèvres.
- Pour quelqu'un qui dit s'en foutre, tu perds beaucoup d'temps avec moi, tu trouves pas ?
Il fronça les sourcils, il en avait assez de ce petit jeu, son regard se fit perçant, et ses lèvres se pincèrent, toute trace de sourire disparu.
- Qu'est-ce que tu veux, en fait ? Si tu voulais qu'j'te foute la paix, tu m'aurais laissé partir, ou alors tu serais partie. J'comprends pas, j'essaye pourtant. On dirait que tu fais tout pour être la plus détestable possible, pourquoi tu fais ça ?
Dans un mélange de désespoir et de résignation, il parlait comme il pensait. Sans hésiter, sans réfléchir, balançant les premiers mots qui lui venaient, sans filtre. Son visage était dur, et son regard déterminé, ses yeux plongés dans ceux de sa camarade, avide d'une réponse honnête et franche.
Je suis un vrai petit renard !
C'est pas à moi de leur dire ça ? Je n'ai rien à redire sur le comportement des autres ? Encore ce déguisement qu'il croit si bien porter. Je crispe les mâchoires. Si j'ai du mal à supporter les gens qui me manquent de respect et que je n'ai jamais cherché à le cacher, je n'avais pas conscience de ne pas pouvoir supporter les gens trop gentils "sur le papier". La vérité c'est que ça n'existe pas les gens comme lui. Ceux qui ne jugent pas, qui laissent les autres penser comme ils veulent, qui font comme s'ils étaient parfaits. Il y a toujours des tendances plus moches chez les gens. Ce petit garçon qui affirme si bien qu'il n'a rien à redire sur le comportement des autres doit avoir le crane truffé de jugement, c'est obligé. Il doit bien haïr, comme tous les autres, détester, juger, cracher, espérer qu'il arrive de mauvaises choses à ceux qu'il n'aime pas, toutes ces pensées peu reluisantes que l'on a tous.
Je préférerai qu'il les assume clairement plutôt que de faire comme si. Je ne sais pas pourquoi mais la seule idée de l'imaginer comme le petit garçon parfait que tout parent souhaiterait avoir me brusque. Je déteste cette image que j'ai de lui. J'aimerais qu'il ouvre les yeux et qu'il dévie légèrement. Juste un peu, juste pour que je puisse lui dire : tu vois, toi aussi tu es méchant, revanchard, violent, colérique, jaloux. Toi aussi tu n'es qu'un garçon comme les autres.
Mes bras se serrent un peu plus fort sur ma poitrine, je détourne légèrement la tête pour ne plus avoir à le regarder tandis qu'il pose ce qui doit bien être sa dixième question insupportable de la journée. Il n'a donc pas de limite dans son stock de connerie ?
Connerie ou non, son air agacé et ses questions touchent à mon ego. Qu'est-ce qu'il dit ? Évidemment que je me fiche de lui ! Si je suis encore là c'est juste parce qu'il me pose des questions. Et parce qu'il dit des bêtises plus grosses que lui donc je suis bien obligée de le corriger. Si je suis encore là, c'est parce qu'il parle de choses qui résonnent en moi, c'est parce qu'il pose des questions qui trouvent un écho en moi. Je ne sais pas exactement pourquoi je suis encore là, à la réflexion. C'est vrai qu'il m'agace sans forcément de raison, c'est vrai qu'il me fatigue, que j'aimerais juste pouvoir le gommer du bout de ma baguette comme s'il n'était qu'un mauvais dessin. Mais je suis encore là, je réponds à ses questions. Pourquoi ?
Et qui à part lui en a quelque chose à faire de ces questions ?
« Je fais pas tout pour être détestable, craché-je en le fusillant du regard. Je le suis, c'est tout. »
Les mots deviennent du venin. Je me rends compte qu'il m'exaspère mais que je ne parviens pas à partir. J'ai envie de le secouer et surtout de gagner la bataille : je veux le dernier mot, je veux dominer, je veux qu'il abandonne. Je déteste me sentir soumise à cette envie. Mais je déteste plus encore la ténacité de Brando.
« C'est comme ça que je suis : détestable, désagréable, qui donne pas envie de l'approcher. Demande aux autres dans la Salle commune, ils te diront pareil. T'inquiète pas, moi j'ai pas à faire semblant pour être ce que je suis. »
Soudainement, un flot déstabilisant de honte se répand dans mon corps : en étant encore là, je rends caduque toutes mes grandes paroles affirmant que je n'en ai rien à faire de lui — je me ridiculise. J'ai envie qu'il comprenne que je suis tout ce que les autres croient, que c'est l'exacte raison pour laquelle je suis encore ici devant lui : parce que je ne suis qu'une adolescente détestable qui adore emmerder les gens, leur faire du mal et les voir pleurer. C'est cela qu'il doit croire, pas autre chose.
« Parmi toute la fournée de première année qu'on a eu cette année, t'es clairement le pire. J'en sais rien, continué-je avec un sourire mensonger, j'avais peut-être juste envie que tu prennes conscience que t'es pas supportable. »
Je préférerai qu'il les assume clairement plutôt que de faire comme si. Je ne sais pas pourquoi mais la seule idée de l'imaginer comme le petit garçon parfait que tout parent souhaiterait avoir me brusque. Je déteste cette image que j'ai de lui. J'aimerais qu'il ouvre les yeux et qu'il dévie légèrement. Juste un peu, juste pour que je puisse lui dire : tu vois, toi aussi tu es méchant, revanchard, violent, colérique, jaloux. Toi aussi tu n'es qu'un garçon comme les autres.
Mes bras se serrent un peu plus fort sur ma poitrine, je détourne légèrement la tête pour ne plus avoir à le regarder tandis qu'il pose ce qui doit bien être sa dixième question insupportable de la journée. Il n'a donc pas de limite dans son stock de connerie ?
Connerie ou non, son air agacé et ses questions touchent à mon ego. Qu'est-ce qu'il dit ? Évidemment que je me fiche de lui ! Si je suis encore là c'est juste parce qu'il me pose des questions. Et parce qu'il dit des bêtises plus grosses que lui donc je suis bien obligée de le corriger. Si je suis encore là, c'est parce qu'il parle de choses qui résonnent en moi, c'est parce qu'il pose des questions qui trouvent un écho en moi. Je ne sais pas exactement pourquoi je suis encore là, à la réflexion. C'est vrai qu'il m'agace sans forcément de raison, c'est vrai qu'il me fatigue, que j'aimerais juste pouvoir le gommer du bout de ma baguette comme s'il n'était qu'un mauvais dessin. Mais je suis encore là, je réponds à ses questions. Pourquoi ?
Et qui à part lui en a quelque chose à faire de ces questions ?
« Je fais pas tout pour être détestable, craché-je en le fusillant du regard. Je le suis, c'est tout. »
Les mots deviennent du venin. Je me rends compte qu'il m'exaspère mais que je ne parviens pas à partir. J'ai envie de le secouer et surtout de gagner la bataille : je veux le dernier mot, je veux dominer, je veux qu'il abandonne. Je déteste me sentir soumise à cette envie. Mais je déteste plus encore la ténacité de Brando.
« C'est comme ça que je suis : détestable, désagréable, qui donne pas envie de l'approcher. Demande aux autres dans la Salle commune, ils te diront pareil. T'inquiète pas, moi j'ai pas à faire semblant pour être ce que je suis. »
Soudainement, un flot déstabilisant de honte se répand dans mon corps : en étant encore là, je rends caduque toutes mes grandes paroles affirmant que je n'en ai rien à faire de lui — je me ridiculise. J'ai envie qu'il comprenne que je suis tout ce que les autres croient, que c'est l'exacte raison pour laquelle je suis encore ici devant lui : parce que je ne suis qu'une adolescente détestable qui adore emmerder les gens, leur faire du mal et les voir pleurer. C'est cela qu'il doit croire, pas autre chose.
« Parmi toute la fournée de première année qu'on a eu cette année, t'es clairement le pire. J'en sais rien, continué-je avec un sourire mensonger, j'avais peut-être juste envie que tu prennes conscience que t'es pas supportable. »
Je suis un vrai petit renard !
Narcisse se figea, les yeux plongés dans ceux d'Aelle. Et il sentit, pour une raison totalement inconnue, une grande hilarité monter au fond de lui. Il la sentit aussi violemment qu'un grand coup de poing dans la figure, et s'il n'avait pas été aussi épuisé, il aurait sans douté éclaté de rire. En l'occurrence, la seule chose qui apparut sur son visage fut un sourire léger. Il s'agissait là du discours le plus ridicule qu'il ait jamais entendu de sa courte vie. Comment pouvait-on se revendiquer détestable ? Surtout aussi sérieusement ? Comment pouvait-on tirer de la fierté à être détesté des autres ? Cela le dépassait, purement et simplement, et toute l'étendue de sa naïveté, pourtant sans fond, n'aurait pu le convaincre du contraire. Elle aussi devait mentir. C'était obligé. Mais pourquoi mentir ainsi ? Et surtout, pourquoi vouloir entraîner Narcisse dans cette même spirale de haine ? Il sentit le tonnerre de la migraine exploser derrière ses yeux et ses tempes, ce qui le fit froncer les sourcils de douleur et grimacer. Il se redressa lentement. Il ignora copieusement les dernières paroles qu'elles venaient de lui lancer, bizarrement, ces dernières n'eurent aucun effet sur lui, non pas qu'il ne la crut pas, et son cœur se pinça légèrement qu'on puisse penser cela. Mais après tout, il fallait bien être la pire personne aux yeux de quelqu'un non ? Son visage se radoucit.
- Pourquoi tu penses être comme ça ? Et même si c'était vrai... T'en es vraiment satisfaite ? J'veux dire...
Il se frotta l'arrière de la tête, fermant un œil sous la réflexion, regardant sur les côtés.
- C'est une situation qui te convient vraiment ? D'être vue comme détestable par tous, comme tu dis ? Et même si tu prête pas attention à c'qu'on dit sur toi, t'es heureuse comme ça ?
Il serra ses poings de frustration, ne sachant pas mettre les bons mots sur ses pensées, et ça l'irritait passablement. Il regardait désormais Aelle avec des yeux emplis de compassion.
- Moi, j'espère qu't'es heureuse en tout cas... Sincèrement...
Au-delà de toutes les méchancetés qu'on aurait pu lui faire ou lui dire, Narcisse croyait véritablement que chacun avait droit au bonheur. C'était pour lui quelque chose d'essentiel, qui guidait chacun de ses pas et chacune de ses respirations : la quête du bonheur, pour lui et surtout pour les autres. D'ailleurs, il avait l'impression de trouver son bonheur dans celui des autres, rien ne lui donnait plus le sourire que de rendre quelqu'un heureux.
- Pourquoi tu penses être comme ça ? Et même si c'était vrai... T'en es vraiment satisfaite ? J'veux dire...
Il se frotta l'arrière de la tête, fermant un œil sous la réflexion, regardant sur les côtés.
- C'est une situation qui te convient vraiment ? D'être vue comme détestable par tous, comme tu dis ? Et même si tu prête pas attention à c'qu'on dit sur toi, t'es heureuse comme ça ?
Il serra ses poings de frustration, ne sachant pas mettre les bons mots sur ses pensées, et ça l'irritait passablement. Il regardait désormais Aelle avec des yeux emplis de compassion.
- Moi, j'espère qu't'es heureuse en tout cas... Sincèrement...
Au-delà de toutes les méchancetés qu'on aurait pu lui faire ou lui dire, Narcisse croyait véritablement que chacun avait droit au bonheur. C'était pour lui quelque chose d'essentiel, qui guidait chacun de ses pas et chacune de ses respirations : la quête du bonheur, pour lui et surtout pour les autres. D'ailleurs, il avait l'impression de trouver son bonheur dans celui des autres, rien ne lui donnait plus le sourire que de rendre quelqu'un heureux.
Je suis un vrai petit renard !
Cette situation est tout à fait désagréable. Je me sens coincée dans mon propre corps. La cour de la tour de l'horloge se transforme peu à peu en une étrange et étroite prison de laquelle je ne parviens pas à me sortir. Je sais que je ne partirai pas tant que je n'aurais pas le dernier mot ; c'est une question de principe. Et peut-être même d'ego. Je dois finir ce que j'ai commencé. Ne pas faire demi-tour dans un bruissement de cape. Face à lui, j'aurais l'impression de fuir. C'est malheureux, n'est-ce pas, que ce lui ne soit qu'un enfant de onze ou douze ans. À intervalle régulier son âge se rappelle à moi. Je prends alors conscience de sa taille, de son regard d'enfant, de son visage qui porte encore les marques de la jeunesse innocente. Dans ces brefs moments, comme celui que je vis actuellement, je me sens idiote de tenir tête à ce tout petit garçon. Mais le pire dans tout cela ce n'est pas tant ce sentiment que la certitude que je ne peux rien faire pour lutter contre lui. J'y suis tout à fait soumise.
Plus il parle, plus il m'emprisonne dans ce lieu, dans cette situation.
Ses mots m'inspirent une grimace moqueuse. Que croit-il ? Qu'il vaut mieux se leurrer, se faire croire que l'on est gentil, agréable et se plaindre sans comprendre pourquoi les autres ne viennent pas vers nous alors que la vérité c'est seulement qu'on ne les supporte pas et donc que l'on est désagréable avec eux ? Encore une fois le souvenir de l'âge de Brando me frappe : onze ans. À onze ans, on ne connait rien de la vie ou du monde, contrairement à dix-huit. Il parle de satisfaction comme si c'était le seul but à la vie, être satisfait ; il en parle comme une grande valeur, comme un grand principe : et si je lui dis que je suis satisfaite d'être désagréable, me croira-t-il ? Tournera-t-il les talons avec un sourire en me disant : bon, alors ça va si tu es satisfaite, je suis soulagé.
« T'es heureuse comme ça ? »
Ces mots, plus que les précédents, m'envoient un puissant uppercut dans le coeur, le genre qui affole totalement le palpitant et qui fait perdre le cours de ses propres pensées. J'en perds même ma grimace moqueuse. Mes yeux papillonnent et se perdent dans la cour jusqu'à se poser sur un point invisible sur la fontaine. En vérité ce que je regarde se situe de l'autre côté. Là-bas, par terre, au pied du muret — un jour de juin, une lettre qui m'annonce un départ. Pourquoi est-ce que je pense à cela maintenant ?
Je m'extirpe tant bien que mal de la lourdeur qui a soudainement envahi mon coeur. Je prends une longue inspiration qui se termine en un tout aussi long soupir. J'imagine que s'évacuent par ma bouche entrouverte, dans mon souffle tiède, les souvenirs qui me reviennent par flash et qui prennent tous place sur un plateau rocheux de l'arrière pays Écossais.
« Ahah ! rigolé-je soudainement, mais ce rire tient plus de la nervosité que de la véritable hilarité. Tu parles d'être heureux comme si t'en connaissais quelque chose, toi qu'a jamais connu bonheur plus grand que celui de terminer une collection de carte ou que de rendre ton papa et ta maman heureux. »
Je secoue la tête de droite à gauche en me persuadant que je suis réellement amusée parce qu'il dit et ce que je lui réponds.
Il n'y a pas que son apparence de gentil garçon qui me brusque. Il y a également cette innocence à toute épreuve. Ai-je un jour été ainsi ? Je crois que j'aurais aimé que ce soit le cas. Je n'aime pas le fait qu'il remette en question mon bonheur. Cela me force à me questionner : suis-je heureuse ? Je n'ai pas de réponse à cette question. Qu'est-ce que c'est, le bonheur ? Est-ce ce sentiment de plénitude que je ressens lorsque je suis plongée dans mes recherches et que plus rien d'autre ne compte, que mes pensées s'apaisent ? Ou est-ce ce sentiment perdu qui me vrille de douleur, ce sentiment qui nous prend lorsque l'on pense à un passé qui nous manque ? Mon bonheur est-il quelque part dans mes souvenirs ? Le bonheur n'est pas à la maison où je ne vois plus que les regards de reproche des miens et ne ressens que ce sentiment d'enfermement. Ce n'est pas au château non plus où les couloirs renferment tant de souvenirs qui me rendent misérable et m'enlacent de sentiments haineux. Peut-être est-il dans le chatouillement que provoque la danse des moustaches de Zikomo dans mon cou quand il s'installe sur mon épaule ?
J'expire un nouveau soupir, plus brusque que le précédent.
« On va faire un pacte toi et moi, d'accord ? lui lancé-je tout à coup en me redressant pour montrer que je suis sûre de moi. T'arrête de poser des questions que tu comprends pas, surtout des questions que t'as pas le droit de poser à la première inconnue qui passe... Et moi je vais essayer de contrôler l'immense envie que j'ai de te faire exploser avec un sortilège. D'accord ? »
Plus il parle, plus il m'emprisonne dans ce lieu, dans cette situation.
Ses mots m'inspirent une grimace moqueuse. Que croit-il ? Qu'il vaut mieux se leurrer, se faire croire que l'on est gentil, agréable et se plaindre sans comprendre pourquoi les autres ne viennent pas vers nous alors que la vérité c'est seulement qu'on ne les supporte pas et donc que l'on est désagréable avec eux ? Encore une fois le souvenir de l'âge de Brando me frappe : onze ans. À onze ans, on ne connait rien de la vie ou du monde, contrairement à dix-huit. Il parle de satisfaction comme si c'était le seul but à la vie, être satisfait ; il en parle comme une grande valeur, comme un grand principe : et si je lui dis que je suis satisfaite d'être désagréable, me croira-t-il ? Tournera-t-il les talons avec un sourire en me disant : bon, alors ça va si tu es satisfaite, je suis soulagé.
« T'es heureuse comme ça ? »
Ces mots, plus que les précédents, m'envoient un puissant uppercut dans le coeur, le genre qui affole totalement le palpitant et qui fait perdre le cours de ses propres pensées. J'en perds même ma grimace moqueuse. Mes yeux papillonnent et se perdent dans la cour jusqu'à se poser sur un point invisible sur la fontaine. En vérité ce que je regarde se situe de l'autre côté. Là-bas, par terre, au pied du muret — un jour de juin, une lettre qui m'annonce un départ. Pourquoi est-ce que je pense à cela maintenant ?
Je m'extirpe tant bien que mal de la lourdeur qui a soudainement envahi mon coeur. Je prends une longue inspiration qui se termine en un tout aussi long soupir. J'imagine que s'évacuent par ma bouche entrouverte, dans mon souffle tiède, les souvenirs qui me reviennent par flash et qui prennent tous place sur un plateau rocheux de l'arrière pays Écossais.
« Ahah ! rigolé-je soudainement, mais ce rire tient plus de la nervosité que de la véritable hilarité. Tu parles d'être heureux comme si t'en connaissais quelque chose, toi qu'a jamais connu bonheur plus grand que celui de terminer une collection de carte ou que de rendre ton papa et ta maman heureux. »
Je secoue la tête de droite à gauche en me persuadant que je suis réellement amusée parce qu'il dit et ce que je lui réponds.
Il n'y a pas que son apparence de gentil garçon qui me brusque. Il y a également cette innocence à toute épreuve. Ai-je un jour été ainsi ? Je crois que j'aurais aimé que ce soit le cas. Je n'aime pas le fait qu'il remette en question mon bonheur. Cela me force à me questionner : suis-je heureuse ? Je n'ai pas de réponse à cette question. Qu'est-ce que c'est, le bonheur ? Est-ce ce sentiment de plénitude que je ressens lorsque je suis plongée dans mes recherches et que plus rien d'autre ne compte, que mes pensées s'apaisent ? Ou est-ce ce sentiment perdu qui me vrille de douleur, ce sentiment qui nous prend lorsque l'on pense à un passé qui nous manque ? Mon bonheur est-il quelque part dans mes souvenirs ? Le bonheur n'est pas à la maison où je ne vois plus que les regards de reproche des miens et ne ressens que ce sentiment d'enfermement. Ce n'est pas au château non plus où les couloirs renferment tant de souvenirs qui me rendent misérable et m'enlacent de sentiments haineux. Peut-être est-il dans le chatouillement que provoque la danse des moustaches de Zikomo dans mon cou quand il s'installe sur mon épaule ?
J'expire un nouveau soupir, plus brusque que le précédent.
« On va faire un pacte toi et moi, d'accord ? lui lancé-je tout à coup en me redressant pour montrer que je suis sûre de moi. T'arrête de poser des questions que tu comprends pas, surtout des questions que t'as pas le droit de poser à la première inconnue qui passe... Et moi je vais essayer de contrôler l'immense envie que j'ai de te faire exploser avec un sortilège. D'accord ? »
Je suis un vrai petit renard !
Narcisse n'en pouvait plus. Il s'en rendrait compte s'il prêtait un tout petit peu plus attention aux signaux de détresse que lui envoyait son corps. La bouche asséchée, le coeur qui faisait des montagnes russes, les genoux faibles comme de la barbe à papa. Ce n'était pas la première fois qu'il ne faisait pas attention à ses limites. Sa mère avait d'ailleurs fortement tendance à lui en faire la critique, mais toutes ses bonnes leçons ne pénétraient pas toujours le crâne buté d'un enfant de onze ans. Aussi longtemps qu'il pouvait avancer, il le ferait, et ce, malgré sa vision qui commençait à ressembler étrangement à un tunnel aux bordures noires. Mais dans cet état de faiblesse physique, mental et émotionnel, Narcisse semblait devenir beaucoup plus passionné. Enfin, il l'était toujours. C'était un garçon passionné, qui préférait agir en se basant sur les émotions que sur la tête, et réfléchir après, sauf dans certains cas. Mais dans cet état, il perdait une partie de sa rationalité. Et pour une raison inconnue, et le fait qu'elle soit inconnue l'irritait encore davantage, les mots d'Aelle le blessèrent. En quoi se contenter de peu pour être heureux était mal ? Et puis, elle n'en savait rien en fait ? Pourquoi se permettait-elle de dire de telles choses si elle n'en savait rien ? Narcisse savait que les gens basaient leur jugement sur ce qu'ils savaient, mais ça ne l'empêchait pas d'être très énervé par ce genre de chose, surtout dans cette situation. Et dans cette situation, il n'arriva pas à prendre assez de recul. Il s'approcha d'Aelle de quelques pas déterminés, toute la faiblesse de ses jambes oubliés, pointant vers elle un index révolté et accusateur. Il s'arrêta, la main tremblante, le souffle court, le visage rouge de colère et les yeux lançant des éclairs.
- Tu n'en sais rien. Tu n'en sais rien !
Sa mère. Sa mère à l'hôpital, la frayeur qu'il avait ressenti en pensant qu'il ne la reverrait plus jamais, son soulagement quand il l'avait vu vivante. La chance qu'il avait de l'avoir près de lui aujourd'hui. Comment pouvait-elle se permettre de croire que son bonheur était forcément superficiel et léger ?
- Tu ne sais pas ce qui est arrivé, tu ne sais rien d'elle. Et tu sais rien de mes parents.
La mention de ses parents l'avait irrité. C'était l'une des rares choses qui pouvait le faire sortir réellement de ses gonds. Si elle continuait d'appuyer sur ce point, il avait très peur de ses réactions, surtout dans son état de fatigue actuel. Il prit une grande inspiration saccadée, refusant de baisser les yeux, peu importe comme elle pouvait réagir. Il prit une autre grande inspiration, laissant finalement sa main retomber le long de son corps, écoutant avec attention la proposition de pacte qu'Aelle lui faisait. Aucun sourire ne lui vint. Il ne comprenait pas. Il ne comprenait vraiment rien à cette personne.
- Ça te pose tant problème qu'on s'inquiète pour toi ? J'ai l'impression qu't'arrive pas à croire qu'on puisse réellement s'inquiéter pour toi.
La menace du sortilège le fit frémir, évidemment, mais pour une raison inconnue, il se sentait calme face à cette menace. Les violences physiques, il s'agissait étonnamment de quelque chose qui lui faisait bien moins peur. Il recula d'un pas.
- Et au passage, en quoi ce s'rait mal d'être heureux pour ces raisons ? On peut pas être heureux simplement ?
- Tu n'en sais rien. Tu n'en sais rien !
Sa mère. Sa mère à l'hôpital, la frayeur qu'il avait ressenti en pensant qu'il ne la reverrait plus jamais, son soulagement quand il l'avait vu vivante. La chance qu'il avait de l'avoir près de lui aujourd'hui. Comment pouvait-elle se permettre de croire que son bonheur était forcément superficiel et léger ?
- Tu ne sais pas ce qui est arrivé, tu ne sais rien d'elle. Et tu sais rien de mes parents.
La mention de ses parents l'avait irrité. C'était l'une des rares choses qui pouvait le faire sortir réellement de ses gonds. Si elle continuait d'appuyer sur ce point, il avait très peur de ses réactions, surtout dans son état de fatigue actuel. Il prit une grande inspiration saccadée, refusant de baisser les yeux, peu importe comme elle pouvait réagir. Il prit une autre grande inspiration, laissant finalement sa main retomber le long de son corps, écoutant avec attention la proposition de pacte qu'Aelle lui faisait. Aucun sourire ne lui vint. Il ne comprenait pas. Il ne comprenait vraiment rien à cette personne.
- Ça te pose tant problème qu'on s'inquiète pour toi ? J'ai l'impression qu't'arrive pas à croire qu'on puisse réellement s'inquiéter pour toi.
La menace du sortilège le fit frémir, évidemment, mais pour une raison inconnue, il se sentait calme face à cette menace. Les violences physiques, il s'agissait étonnamment de quelque chose qui lui faisait bien moins peur. Il recula d'un pas.
- Et au passage, en quoi ce s'rait mal d'être heureux pour ces raisons ? On peut pas être heureux simplement ?
Je suis un vrai petit renard !
Un visage tout rouge, un doigt levé dans ma direction, quelques pas qui le font s'approcher tout près de moi. Brando est en colère et je mentirais si je disais que ça ne me plaisait pas de le voir ainsi. Qu'est-ce qui l'a fait réagir ? Il parle d'un elle, certainement sa mère. Est-ce ma phrase sur ses parents qui le dérange autant ? Un sourire amer vient rapidement rejoindre sur mon visage le sourcil déjà dressé en réaction aux comportements du garçon. Il n'y a que les gamins pour s'inquiéter autant du moindre mot que l'on peut dire sur leurs parents. Je n'ai rien dit de mensonger en plus, rien de bien méchant. Mais il réagit comme si je les insultais. Qu'est-ce que ce serait si je lui disais que ses parents étaient des incapables pour avoir aussi mal éduqué leur enfant ? Je suis destinée à ne pas le savoir ; même si ça me démange de lui sortir cette phrase mensongère à laquelle je ne crois pas, juste pour le voir s'étouffer de sa rage enfantine, je n'ai aucune envie de jouer à ce jeu-là. Je n'ai aucun intérêt à faire ça.
« T'as pas compris. Évidemment qu'on peut être heureux simplement. » Je renifle d'une façon quelque peu dédaigneuse qui montre ce que je pense du fait de se contenter de ces bonheurs simples dont il parle. « T'as pas à te vexer pour ça, » me moqué-je avec un petit sourire en coin.
Je n'ai qu'une envie : qu'il se vexe plus encore.
« Mais c'est pas à toi avec ton bonheur de gamin de remettre en question ce qui me rend heureuse ou non. Tu connais rien à la vie, » affirmé-je avec une grimace dépitée.
Ça me rend dingue d'entendre encore sa voix dire « T'es heureuse comme ça ? ». De quel droit me pose-t-il cette question ? Il ne sait rien, ne connait rien. Comment un gamin de son âge qui ne connait rien de ce que le monde peut proposer de plus détestable peut-il me dire quelque chose comme ça ? En quoi ça le concerne que la situation dans laquelle je suis me rende heureuse ou non ? Sérieux, c'est quoi son problème, à celui-ci ? Pourquoi insiste-t-il, pourquoi pose-t-il ces questions ? Ne comprend-t-il pas que son insistance m'enfonce dans mon envie de le malmener, de le mettre en colère, d'avoir le dernier mot ?
Comment ose-t-il ? Quelle est la dernière personne à m'avoir demandé aussi directement si j'étais heureuse ou non ? Gaëlle Living, songé-je le coeur serré. La mère d'Elowen qui m'a dit des mots qui résonnent encore quelques fois dans mon esprit quand je m'y attends le moins. Ces grandes phrases toute faites qui parviennent si facilement à trouver le chemin vers mon coeur. Je les déteste, ces phrases. Je déteste ces questions. Personne n'a le droit de me demander si je suis heureuse. Personne, pas même Zikomo. Personne n'a le droit de me mettre face au vide qui m'envahi lorsque je réfléchis à la réponse à cette question.
J'enchaîne sans transition, pour effacer mes pensées mais aussi et surtout parce que l'une des phrases du garçon me déplaît particulièrement :
« Et remballe un peu tes "impressions" ! ordonné-je d'une voix agacée. À quel moment tu t'inquiètes pour moi ? Putain mais tu t'entends parler ? T'es qui au juste ? T'es un gamin à qui j'ai parlé maximum deux fois. Arrête de te foutre de ma gueule en me faisant croire que tu t'inquiètes. Et de quoi au juste, en fait ? Qu'est-ce que tu sais pour t'inquiéter ? Rien. »
Un ricanement sans joie me secoue les épaules.
Je ne déteste rien de plus que ces émotions dégoulinantes. Surtout quand elles ne sont pas justifiées.
Le ton monte doucement. Tout cela est de sa faute. Ne lui ai-je pas proposé après tout de faire un pacte ? Il n'aurait eu qu'à dire oui, à acquiescer et à faire demi-tour pour repartir à ses petites affaires. Mais au lieu de ça il insiste. Et il pose encore des questions qu'il n'a pas le droit de poser.
« T'as pas compris. Évidemment qu'on peut être heureux simplement. » Je renifle d'une façon quelque peu dédaigneuse qui montre ce que je pense du fait de se contenter de ces bonheurs simples dont il parle. « T'as pas à te vexer pour ça, » me moqué-je avec un petit sourire en coin.
Je n'ai qu'une envie : qu'il se vexe plus encore.
« Mais c'est pas à toi avec ton bonheur de gamin de remettre en question ce qui me rend heureuse ou non. Tu connais rien à la vie, » affirmé-je avec une grimace dépitée.
Ça me rend dingue d'entendre encore sa voix dire « T'es heureuse comme ça ? ». De quel droit me pose-t-il cette question ? Il ne sait rien, ne connait rien. Comment un gamin de son âge qui ne connait rien de ce que le monde peut proposer de plus détestable peut-il me dire quelque chose comme ça ? En quoi ça le concerne que la situation dans laquelle je suis me rende heureuse ou non ? Sérieux, c'est quoi son problème, à celui-ci ? Pourquoi insiste-t-il, pourquoi pose-t-il ces questions ? Ne comprend-t-il pas que son insistance m'enfonce dans mon envie de le malmener, de le mettre en colère, d'avoir le dernier mot ?
Comment ose-t-il ? Quelle est la dernière personne à m'avoir demandé aussi directement si j'étais heureuse ou non ? Gaëlle Living, songé-je le coeur serré. La mère d'Elowen qui m'a dit des mots qui résonnent encore quelques fois dans mon esprit quand je m'y attends le moins. Ces grandes phrases toute faites qui parviennent si facilement à trouver le chemin vers mon coeur. Je les déteste, ces phrases. Je déteste ces questions. Personne n'a le droit de me demander si je suis heureuse. Personne, pas même Zikomo. Personne n'a le droit de me mettre face au vide qui m'envahi lorsque je réfléchis à la réponse à cette question.
J'enchaîne sans transition, pour effacer mes pensées mais aussi et surtout parce que l'une des phrases du garçon me déplaît particulièrement :
« Et remballe un peu tes "impressions" ! ordonné-je d'une voix agacée. À quel moment tu t'inquiètes pour moi ? Putain mais tu t'entends parler ? T'es qui au juste ? T'es un gamin à qui j'ai parlé maximum deux fois. Arrête de te foutre de ma gueule en me faisant croire que tu t'inquiètes. Et de quoi au juste, en fait ? Qu'est-ce que tu sais pour t'inquiéter ? Rien. »
Un ricanement sans joie me secoue les épaules.
Je ne déteste rien de plus que ces émotions dégoulinantes. Surtout quand elles ne sont pas justifiées.
Le ton monte doucement. Tout cela est de sa faute. Ne lui ai-je pas proposé après tout de faire un pacte ? Il n'aurait eu qu'à dire oui, à acquiescer et à faire demi-tour pour repartir à ses petites affaires. Mais au lieu de ça il insiste. Et il pose encore des questions qu'il n'a pas le droit de poser.