CLOS Je suis un vrai petit renard ! Aelle Bristyle

La grande colère de Narcisse se calma aussi soudainement qu'elle venait de l'envahir. Elle disparu, comme ça, d'un battement de cil, d'un claquement de doigts. Sur une brève expiration, elle venait de se retirer, à l'image d'une grande vague délaissant la plage sur laquelle elle venait de s'abattre, la laissant vierge et stérile de toute autre émotion. Il prit quelques autres respirations, pour se remettre de son état, se sentant un peu ridicule. Il avait donc mal compris tout ce qu'elle disait, et il s'était laissé emporter à cause de ça. Vraiment, ça ne lui ressemblait pas, et il s'en sentait un peu honteux. Il croisa les bras sur son torse, baissant légèrement les yeux.

- Oh j'suis désolé alors... Euh... C'est juste qu'j'avais l'impression qu'tu disais l'inverse... Vraiment désolé, j'dois être un peu fatigué.

Il se frotta l'arrête du nez, réfléchissant encore un peu davantage aux paroles d'Aelle.

- J'avais pas pour intention d'remettre quoi qu'ce soit en question, si t'es heureuse, c'est tout c'qui compte j'pense.

En revanche, il fronça les sourcils, tel l'enfant irrité qu'il était, quand elle sembla se vexer face aux préoccupations de Narcisse. Pourquoi rejetait-elle à ce point toute marque d'affection ? Ou même d'inquiétude, de sollicitude ? Ne voulait-elle donc n'avoir aucun contact amical d'aucune manière ? Un terrible sentiment l'envahit, à l'idée que peut-être, c'était lui le problème, et que c'était peut-être uniquement avec lui qu'il se comportait comme ça. Il ne supporta pas cette idée, du moins, il refusa de la traiter immédiatement, pas tant qu'il demeurait dans cet état de fatigue qui le rendait instable. Mais ce questionnement et cette confusion cédèrent le pas à autre chose : de la tristesse. Elle avait l'air de catégoriquement refuser de croire qu'un inconnu pouvait se soucier de son bonheur. Il leva à nouveau les yeux vers elle, dépourvus, cette fois, de toute émotion violente, seule une curiosité et une empathie certaine brillait au fond de ses pupilles.

- Pourquoi tu crois pas qu'j'puisse vouloir qu'tu sois heureuse ? Non... Pardon, réponds pas, j'avais oublié, le pacte.

Il sourit doucement, comprenant que cette fois-ci, il n'avait pas les ressources mentales nécessaires pour se frayer un chemin jusqu'à l'intérieur d'Aelle, et réussir à communiquer avec elle comme il le voudrait.

- Mais j'suis comme ça.

Il haussa les épaules.

- J'ai envie qu'tout le monde soit heureux. Les gens malheureux, ça... Ça me rend triste, et ça coûte rien d's'inquiéter pour les autres.

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Je suis affligée par la disparition de la colère du garçon. Affligée et un peu désespérée également. Cette disparition m'apparaît tout aussi mensongère que les fois précédentes. Il réussit, je ne sais comment, à ravaler ses émotions pour me présenter ce visage lisse et ces paroles bourrées d'excuse et de repentance. Je me demande si c'est ce contrôle parfait qui m'insupporte autant : pourquoi arrive-t-il si bien à ravaler sa colère ? Je ne supporte pas cette façon de faire, je préférerais qu'il explose. J'ai l'impression d'avoir ces pensées en boucle depuis que je suis avec lui. Et à chaque fois c'est la même chose : la colère le quitte soudainement et la conversation retrouve un ton plus plat. Ça m'agace. J'ai besoin de grandes émotions, de colère vive, de coup d'éclat violent ! Lui, tout ce qu'il a à m'offrir, ce sont des excuses.

Je serre les poings dans mes poches, fomentant secrètement l'envie désormais bien familière de le secouer dans tous les sens pour le forcer à se départir de ses bons sentiments qui ne peuvent qu'être feints tant ils paraissent parfaits.

Sa question est l'occasion parfaite pour lui dire tout ce que je pense de lui, et pour lui souhaiter bien allègrement d'aller voir dans l'enclos des éruptifs si j'y suis. J'ouvre la bouche, les yeux brillants de colère quand...

« J'avais oublié, le pacte. »

Je referme aussitôt la bouche et ravale mes mots en haussant vaguement les épaules. Oui, le pacte. Je ne pensais pas qu'il s'en souviendrait mais il semblerait qu'il y ait autre chose dans son cerveau que de la mélasse. À voir combien de temps dure sa détermination à respecter ledit pacte, cela dit.

Mais si ma bouche se ferme, ce n'est que pour mieux se rouvrir moins de dix secondes après, quand Narcisse Brando fait son Narcisse Brando et qu'il prononce des mots bourrés d'innocence naïve et dégoulinante d'un positivisme qui me donne envie de vomir.

« Sauf que ton inquiétude, elle vaut rien. C'est juste une réaction naturelle et mensongère qui vient... » Je n'en ai pas la moindre idée. « De je n'sais où. Tu peux t'en passer avec moi. J'ai pas besoin qu'un inconnu fasse semblant de s'inquiéter, merci bien. Si t'es incapable de faire face aux gens malheureux reste dans ta bulle et viens pas me casser la tête avec tes : "j'veux que tout l'monde soit heureux", » singé-je en prenant une voix plus aiguë.

J'expire un soupir agacé en le dardant de mon regard sombre. J'ai l'impression de le voir tel qu'il est réellement pour la première fois depuis qu'il est arrivé dans la cour. Sans le filtre qui le rend agaçant, immature, gamin, insupportable, qui ne sait pas écouter, geignard, naïf, idiot. Ce n'est qu'un enfant et c'est rare que je sente un tel gouffre entre moi et un élève. Pas le gouffre habituel qui sépare le veaudelune de l'intelligence passionnée, non, mais le gouffre entre enfance et... Et quoi ? Je ne suis pas tellement une adulte, moi, pourtant face à Brando j'ai l'intime conviction de ne plus être une enfant, contrairement à lui. Une conviction différente de celle un peu immature qui m'a fait brailler à papa : « J'ai dix-huit ans, je fais ce que je veux ! ».

Son innocence m'apparaît alors comme une drôle de malédiction que l'on se trimbale tous à son âge, quelque chose que l'on traîne difficilement jusqu'à ce que la vie nous force à la lâcher. Ça lui arrivera à lui aussi. Un jour, il arrêtera de dire qu'il veut que tout le monde soit heureux, tout simplement car il aura compris que cela n'arrivera jamais.

« Ça existe pas une vie belle et heureuse sans malheur, Brando. »

Ma voix a perdu son ton agacé. Il a sans doute disparu quelque part dans le gouffre béant qui nous sépare, le Poufsouffle et moi. Même mon visage se débarrasse de ses replis sombres et froissés. Il ne sert à rien, ce combat-là. Je n'ai d'ailleurs aucune envie de le mener.

Je fais un geste de la main en même temps que je me détourne du garçon, comme pour dire : j'en ai assez de tout cela. Ce qui est vrai, j'en ai assez. Je jette un coup d'oeil à Zikomo qui n'a pas bougé, droit comme la justice sur son petit muret, le museau dirigé tantôt vers moi tantôt vers Brando, témoin silencieux de notre conversation qui tourne en rond. Puis je tourne la tête et le reste du corps en direction de la coursive dans laquelle se trouvent toujours mon sac et mon livre ; il est grand temps de les récupérer et de repartir à ma vie.

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Narcisse ressentit une petite pique au cœur lors de la première intervention d'Aelle. Il ne saurait expliquer entièrement pourquoi cependant. Car à la fois, il se sentit personnellement attaqué, et son état de fatigue et de stress émotionnel l'empêcha de passer au-dessus comme il avait l'habitude de faire, et à la fois pour elle. Il prit conscience et mesure à quel point Aelle devait se sentir seule. Et en cet instant, quelque chose le fit plonger dans un abysse de ténèbres et de rage : Il voulut arguer vindicativement qu'il ne mentait pas, qu'il ne faisait pas semblant, qu'il s'inquiétait réellement pour elle et pour tous les autres, parce que c'était sa nature, c'était ainsi qu'il était, qu'il respirait chaque jour qui passait. Mais ce qui le fit angoisser, c'est qu'il ne savait pas s'il faisait ça pour lui-même ou pour les autres. C'était donc ainsi que les autres le percevaient ? C'était donc ainsi que les gens percevaient l'inquiétude spontanée d'un inconnu ? Il eut envie de vomir, et il frissonna, proche de trembler. Était-il à ce point une erreur ? N'avait-il donc pas sa place auprès des autres ? Passerait-il le restant de sa vie à être vu comme un anomalie ?

Il serra les poings, laissant cette fois-ci ses mains trembler, ressentant une rage et une puissance infinie, qu'il alimentait volontairement, au détriment de sa fatigue. Quand il la vit partir, il hésita sur sa réaction. Il aurait probablement surenchéri sur tous les points qu'elle avait évoqué, ne serait-ce que pour se rassurer sur le fait qu'il ne mentait pas et qu'il ne faisait pas semblant. Une nouvelle remontée acide. Était-ce dont seulement pour lui-même qu'il faisait tout ça ? Être égoïste était-il donc inévitable ? Il y réfléchirait plus tard, ce n'était pas le moment. Il desserra ses poings, quand Aelle dit sa dernière phrase, et il pensa à sa mère. Tremblant et révolté, mais impuissant.

- Je sais... Je sais, mais...

Mais ce n'est pas comme ça que je veux que le monde soit.

- Je...

Je ne suis pas d'accord avec ta vision, tu te trompe, c'est évident.

- C'est...

C'est pas possible d'être aussi triste et seule ! Je refuse que le monde soit comme ça, c'est dégueulasse et horrible !

Il se mordit soudainement la langue jusqu'au sang. Et se figea totalement, une boule de douleur envahissant l'entièreté de sa bouche, anesthésiant totalement ses joues. Il n'avait pas envie de dire le moindre des mots que son esprit avait pu former. En cet instant, il se sentit comme le pire des gamins, la personne la plus immature du monde, incapable d'accepter le monde tel qu'il était. Le trait enflammé sur sa langue se concentra à l'endroit de la morsure, tandis qu'il sentait le goût métallique caractéristique du sang se répandre sur ses papilles. Il avala difficilement sa salive, s'essuyant les lèvres pour chasser la petite goutte rouge grenat. Qu'il en laisse une trace sur ses lèvres ou pas, il n'en avait cure.

- Pourquoi t'es comme cha ?..

Il demeura une petite seconde à fixer Aelle s'en aller, il n'était même pas certain qu'elle l'ait entendu, et il n'en avait cure. Il se tourna juste après, s'éloignant lentement d'elle, totalement secoué jusque dans les tréfonds de sa personnalité. Il sentit également une petite larme de douleur aigue couler le long de son œil, et il était bien content de s'être tourné avant. Tandis qu'il s'éloignait, il sonda une dernière fois l'intérieur de son coeur, et si les premières secondes le plongèrent dans un profond désespoir, il finit par y trouver quelque chose qui l'empêcha de basculer. Il savait qu'il n'était pas mauvais. Il savait qu'il faisait de son mieux. Et si l'obligation de se remettre en question lui apparaissait plus clairement, il était certain, en cet instant, qu'il ne perdrait jamais sa vision optimiste du monde. Pas quand il avait des parents comme il avait, et pas après qu'il ait rencontré tous ces gens merveilleux à Poudlard et ailleurs.

Il se tourna une dernière fois vers Aelle, ne se souciant guère de savoir si elle était toujours là, et pensa une dernière fois qu'elle ne devait pas rester seule. Et qu'il finirait par réussir à l'aider, malgré tout ce qu'elle pourrait lui envoyer à la figure. Mais pas tout de suite. Il était fatigué, et affaibli, et retourné, ses fondations brisées, emplit de doutes. Il aurait voulu pouvoir parler directement à ses parents.

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Ses balbutiements ralentissent le mouvement que je fais en direction de mes affaires mais après un « Je... » balancé sans qu'aucune suite n'arrive, je me remets en marche avec un mouvement d'humeur. Soit tu parles, soit tu te tais, Merlin ! Que cet enfant est affligeant. Un enfant dans son sens le plus strict. Un enfant qui voit le monde avec des yeux remplis d'étoiles, qui croit qu'il suffit de vouloir que quelqu'un soit heureux pour qu'il le soit effectivement, un enfant qui dit s'inquiéter alors qu'il ne connait rien à la véritable inquiétude. Et pire que tout : un enfant qui reste bloqué sur ses petites convictions sans accepter que ma vision du monde est beaucoup plus élaboré que la sienne. J'ai raison, parce que je connais plus de choses que lui, et parce qu'au moins j'ai conscience que la vie n'est pas une foutue partie de plaisir. Et lui qui demande si je suis heureuse, satisfaite, qui croit s'inquiéter et qui se persuade qu'être détestable est un choix et pas un fait. Ses yeux innocents, ses questions naïves... J'ai envie de les lui faire bouffer à grands coups de baguette, voilà ce que j'ai envie de faire tout au fond de moi, au-delà de la fatigue, au-delà des émotions malmenées par les semi-vérités qu'il croit m'avoir asséné.

Je ne supporte pas sa bien-pensance et ses phrases toutes faites qui lui proviennent certainement de ses parents. « Il faut toujours s'assurer que tout le monde soit heureux, Narcisse ; le bonheur de chacun est essentiel, même du moindre inconnu que tu croises ». Et d'autres phrases débiles avec lesquelles il lui ont sûrement bourré le crâne. Papa aussi m'a bourrée le crâne mais ça ne m'a jamais empêché de savoir les choses. Ou alors j'ai oublié que j'étais comme Brando, fut un temps, et dans ce cas je ne ferais jamais rien pour m'en souvenir.

Je poursuis donc mon chemin d'un pas un peu plus vif, laissant le gosse balbutier derrière moi. S'il parvient enfin à terminer sa phrase, aucun moyen de le savoir. Je me glisse par l'ouverture la plus proche et rejoins en quelques pas l'endroit où j'ai abandonné plus tôt mes affaires. Je me souviens vaguement de la simple sensation de bien-être que je ressentais en lisant le livre offert par Joy. Disparu, tout cela. Maintenant, je n'ai plus envie de lire. Je fourre Rites d'Afrique dans mon sac et me redresse en passant la lanière de ce dernier sur mon épaule.

Dans la cour, Brando semble s'être éloigné de l'endroit où je l'ai laissé. Je plisse des yeux et grommelle dans ma barbe : Zikomo est à ses pieds et je parierai ma fiole d'Élixir qu'il est en train de lui parler. Et pour lui dire quoi ? Pour le rassurer quant à mes dernières paroles ? Non, Zikomo est peut-être bien plus tendre que moi sur certains aspects mais il n'est pas non plus gâteux au point de sortir une idiotie qui rassurerait le garçon à propos de la grande, la terrible, la méchante vie qui fait mal et qui blesse — ou la méchante, fille, au choix.

« Par la barbe de Merlin, grincé-je entre mes dents, puis à haute voix : Zik, je me tire ! Tu viens ? »

Une part de moi a envie de l'abandonner là mais une part plus grande encore refuse que mon ami reste en compagnie d'un Brando esseulé.

*


Zikomo, désormais bien familier des façons de faire et de parler d'Aelle, a suivi l'échange sans s'étonner de voir le ton monter, et ce, des deux côtés. Depuis le temps qu'il côtoie la jeune anglaise, il a pu remarquer que nombre de ses interactions se terminent de la même manière : l'une ou l'autre des partie s'en part fâchée, ou triste, ou blessée — et le plus souvent, ce n'est pas Aelle. Chez le jeune garçon, la tristesse semble avoir gagné la partie même si Zikomo suspecte qu'elle n'est pas la seule émotion à l'assombrir.

À propos des nombreux mensonges que vient de proférer Aelle, l'ancien Messager des rêves n'a pas grand chose à dire, même s'il n'en pense pas moins. Il pourrait évidemment reprocher à Aelle sa dureté, sa condescendance. Souligner qu'elle s'est comportée avec le garçon comme l'ancienne directrice se comportait avec elle, c'est à dire en se permettant de faire des leçons de vie et de morale parce qu'elle a quelques années de plus que lui, chose qu'Aelle avait en horreur, même si elle ne le disait pas clairement. Non, Zikomo ne dira rien de tout cela car s'il se permet parfois de faire remarquer à la sorcière qu'elle dépasse les bornes, il se refuse et se refusera toujours de l'entraver dans ses propres choix. Il est son compagnon, pas une figure d'autorité !

Ainsi, le Mngwi est bien déterminé à ne pas intervenir, envenimer les choses ou faire une leçon de morale dont personne n'a besoin, mais il n'a aucune intention de partir sans adresser une parole à ce garçon qui malmène si injustement sa langue. Malgré tout ce que pense sa compagne, Zikomo ne peut s'empêcher de le trouver touchant. Après avoir côtoyé une Aelle propice aux grandes émotions mais dont la bienveillance ne fait pas partie, et avant cela nombre de sorciers et sorcières dont certains présentaient la même froideur d'esprit que l'anglaise, le renard d'encre trouve rafraîchissant l'esprit innocent et sensiblement positif de ce Narcisse Brando. Il lui rappelle Erza dans ses jeunes années. Elle aussi a toujours fait preuve d'une immense gentillesse et d'une droiture d'esprit qui virait parfois à la rigidité.

D'un bon, Zikomo saute sur le parterre enneigé et gambade vers le jeune Poufsouffle qui est justement en train d'articuler une phrase qui rend son intervention plus que nécessaire.

« Aelle est comme ça avec tout le monde, lui lance-t-il d'une petite voix, persuadé que ce qui dérange le garçon c'est d'imaginer être à l'origine de la dureté d'Aelle. Je ne te dis pas ça pour te rassurer mais pour que tu saches que tu n'es pas responsable de sa façon d'être. »

La voix d'Aelle lui parvient alors de l'autre bout de la cour. Il tourne le museau vers elle. Il entend dans sa voix son impatience. Il lui répond simplement par un signe de la tête qu'elle comprendra aisément : j'arrive, attends-moi !

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Narcisse se sentait vide. Il remarqua soudainement que les voix dans sa tête s'étaient tues. En temps normal, sa petite voix intérieure se confondait toujours avec des dizaines d'autres, l'empêchant de se concentrer sur une chose à la fois, le rendant hyperactif, prompt à changer de sujet, s'égarer, parler sans arrêt, penser sans arrêt. Et pourtant, en cet instant, le silence assourdissant qui régnait sous sa tête lui parut proprement insupportable. Il n'entendait que ses pas dans la neige, lourds et lents, et ceux d'Aelle, secs et rapides. Il aurait presque pu entendre les flocons de neige tomber si des petits bruits de patounes dans la neige à côté de lui n'avaient pas attiré son attention. Zik était à côté de lui, et il lui parla. Les mots du petit renard magique mirent indubitablement du baume au cœur de Narcisse. Mais il aurait tout aussi bien pu mettre un pansement mercurochrome sur une plaie béante. Il arrêta de marcher pour le regarder, avant de tourner son regard vers Aelle, le regard et le visage vide, puis, lentement, très lentement, une esquisse de sourire se dessina sur ses lèvres.

- Ch'est...

Il ferma immédiatement la bouche, sentant sa langue lourde et engourdie, ainsi qu'un goût métallique très désagréable venir à nouveau lui chatouiller le palais. Il fit jouer de sa langue et de ses joues pour concentrer le sang qui s'était accumulé dans sa bouche au bout de ses lèvres, avant de le cracher dans la neige, le plus proprement qu'il put. La chaleur du liquide le fit s'enfoncer dans la couche de neige, dégageant de légères volutes de vapeur d'eau. Il s'essuya les lèvres, les sentant collantes, puis il regarda à nouveau Zikomo.

- Désolé...

Il regarda Aelle, qui semblait perdre patience.

- Ça m'rassure un peu, mais, j'comprends pas.

Il regarda Zikomo.

- Pourquoi elle est comme ça avec tout le monde ? Et...

Il leva les mains en l'air, souriant doucement.

- Le pacte... Pardon. Mais, pour l'importance que ça revêt à tes oreilles, j'ai pas menti. Je fais pas semblant. Et ça m'rend un peu triste qu'elle soit à ce point persuadée du contraire.

Il soupira, en se disant qu'encore une fois, il parlait trop. Il se fatiguait lui-même. Il se tourna une derrière fois vers le petit renard, le saluant simplement d'un hochement de tête.

- J'espère qu't'es bien là pour elle. Je mettrais ma main à couper qu'elle en a besoin.

Puis il entreprit de se rendre dans sa salle commune, il avait une soudaine envie de se faire un bain de bouche avec du sel, ou du bicarbonate de soude, s'il y avait quelque chose de ce genre dans cette école étrange et sombre.

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Les oreilles du Mngwi s'agitent au-dessus de sa tête. Évidemment qu'Aelle a besoin de lui. Il n'en a jamais douté. Et Zikomo sera toujours là pour elle, bien qu'il soit parfois confronté à la difficulté que représente la tâche. Il en a rencontré des sorciers et des sorcières et tous ont représenté un jour ou l'autre un défi pour lui. Même Erza, sa chère Erza, lui en a parfois fait voir de toutes les couleurs même si la relation qu'il avait avec elle n'était pas la même que celle qu'il a avec Aelle.

À Narcisse Brando, Zikomo ne répond pas grand chose. D'une part parce que le garçon semble avoir besoin de repos plus que de réponse et d'autre part parce que certaines réponses ne doivent pas être données par lui — surtout alors qu'il sait si bien qu'Aelle préférerait qu'il se taise. Néanmoins il prend le temps de le rassurer :

« Je sais que tu n'as pas menti. »

Et il sait également pourquoi Aelle est persuadée du contraire.

Sans bouger, le petit Mngwi regarde le garçon partir jusqu'à ce que celui-ci ait disparu dans l'ombre des couloirs. Et jusqu'à ce que la voix d'Aelle se fasse de nouveau entendre :

« Zik ! T'attends quoi ! »

Zikomo s'ébroue et gambade à petits pas jusqu'à sa campagne qui l'attend en fronçant les sourcils d'impatience et en lui jetant le regard suspicieux qu'elle lui réserve toujours lorsqu'il parle à des élèves sans qu'elle ne soit dans les parages. Elle a beau être impatiente et égoïste, exigeante et parfois même méchante, Zikomo sait tout ce qu'elle cache derrière le pire de ses comportements. Il sait que sa méchanceté ne s'explique pas seulement par sa peur de s'attacher aux autres, qu'Aelle a un manque d'empathie et de bienveillance qui la rend naturellement distance et tranchante dans ses paroles. Mais il sait également que parfois elle pleure dans son sommeil, sans même s'en rendre compte, et qu'elle murmure les prénoms de ceux qu'elle s'évertue à repousser lorsqu'elle est éveillée. Des prénoms auxquels elle s'interdit même de penser. Des prénoms vieux de parfois six ans qui la hantent encore et qui continuerons de la hanter.

Zikomo sait qu'un jour tout cela finira par exploser. Exploser réellement et douloureusement. Personne n'est capable de refuser avec une telle ardeur les sentiments qui sont les siens. Aelle semble parfois l'oublier mais elle n'est qu'une humaine. Lorsque les pleurs nocturnes déclenchés par ses manques inconscients ne suffiront plus, qu'arrivera-t-il ?

« T'en as mis du temps, il t'a dit quoi ? » demande Aelle d'une voix revêche lorsqu'il arrive à elle.

Le Mngwi ne répond pas tout de suite. Il éprouve un vif sentiment d'attachement pour cette petite humaine qui après s'être attirée sans trop savoir comment l'amitié sincère d'Erza Nyakane, s'est attaché pour toujours un Zikomo est soudainement envahi par une vague d'inquiétude et d'amour mêlés. Il saute d'un bond sur l'épaule de la jeune femme, lui arrachant un cri de surprise.

*


Zikomo atterri sur mon épaule sans m'avoir répondu. Je râle sans chercher à contenir ma mauvaise humeur, je veux savoir ce que l'autre gamin lui a dit ! Mais Zikomo n'a aucune intention de me répondre. Il se faufile tout près de mon cou et dans un geste aussi fluide que familier il referme ses dents sur le lobe de mon oreille.

« Aïe ! Merlin mais Zik ! »

Cela ne fait pas réellement mal, c'est plus un pincement affectif qu'autre chose, mais ça m'a surprise. Je me tord le cou pour lui lancer un regard accusateur auquel il répond en collant brusquement le haut de son crâne contre mon menton. Cela me calme instantanément. Je reste sans bouger durant cette drôle de caresse, comme figée par un sentiment que je ne peux pas comprendre. Il n'est pas rare que nous ayons des gestes d'affection l'un pour l'autre évidemment, mais comme ça, en plein jour ? Je me racle la gorge, gênée.

« Qu'est-c't'as, Zik ? bafouillé-je à voix basse.
J'ai dit à Narcisse Brando que je tenais énormément à toi, réplique mon petit ami bleu sans faire attention au rouge qui recouvre mes joues à ces mots.
Pourquoi t'as été lui dire une chose pareille ?! piaillé-je pour cacher les sursauts irréguliers de mon coeur.
Parce que c'est vrai.
Et qu'est-ce qu'il en a à faire que ce soit vrai ou non, hein ? Il a pas à savoir ce genre de choses, personne n'a à le savoir, et puis de toute façon qu'est-ce que tu peux bien... »

Je continue de déblatérer en prenant le chemin des dortoirs sans que Zikomo ne m'interrompt. Je le soupçonne de ne pas m'écouter et je suis bien trop heureuse d'avoir une excuse pour parler et remplir le silence — qui sait, sans cela mon coeur aurait pu continuer de gonfler, gonfler, si bien que j'aurais été incapable d'ignorer que ce qui le remplissait si bien était de l'amour.

— Fin —


Et bien dis-donc ! Merci beaucoup, tu sais tout le bien que je pense de ce RP qui va par d'ailleurs beaucoup me manquer. Mais c'est la voix ouverte à d'autres aventures !