Tutti frutti

Avec la très fruitée @Stéphanie Lilith


Cela faisait désormais plusieurs mois qu’Aylin avait quitté Poudlard, contre l’avis de son père. Sa mère, mourante, avait refusé qu’elle quitte tout ce qu’elle avait commencé à construire à Poudlard. Pourtant, Aylin le sentait. C’était viscéral : elle devait être auprès de celle qui lui avait tout appris. Il ne pouvait en être autrement. Mais maintenant qu’elle était partie, il ne lui restait qu’un vide immense entre les deux épaules. Un creux abyssal qu’elle peinait à combler. Son père l’avait senti glisser mais il ne pouvait rien : lui aussi se laisser glisser par la perte immense, incommensurable, qu’ils avaient dû affronter. Sa mère, compagne de son père, était le ciment de leur famille. Maintenant, tout se délitait, tout tombait dans ce trou noir qu’elle avait laissé.

Cela faisait longtemps qu’Aylin n’était pas revenue sur le Chemin de Traverse. Longtemps qu’elle n’avait pas poussé la porte du Chaudron Baveur. En entrant, elle en huma l’odeur : impossible de retrouver la même du côté moldue. Elle ne s’était pas privée de magie, disons qu’elle avait juste été tellement obnubilée par la perte qu’elle s’était retrouvée prise au piège des murs de la maison de ses parents. Prisonnière des souvenirs qu’elle voyait encore défiler sous ses paupières. Elle ne voulait pas pleurer, chaque jour pourtant, des larmes s’écoulaient de ses yeux déjà rouges et gonflés. Quelle tristesse dans ce corps si frêle.

Elle n’avait jamais été de faible constitution mais quiconque la verrait pourrait croire qu’elle aussi était mourante. Son âme semblait vide de tout. Quand elle s’accouda au comptoir du Chaudron Baveur, elle ignorait ce qu’elle cherchait. Peut-être simplement la compagnie d’une âme humaine qui ne serait pas rongée par la détresse de la perte.

Le portillon est un état d'esprit
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Certaines journées valaient la peine d'être vécues. Et d'autres méritaient simplement de ne pas s'endormir. Cette journée en faisait partie. Un ennui profond m'envahissait, au poins que je commençait à me demander si j'avais jamais ri dans ma vie. Les clients d'un ennui profond, le service d'une facilité déconcertante, bref, vraiment pas de quoi rigoler. Je détestais m'ennuyer. Vraiment, ne rien faire, le pire des fléaux. J'hésitai à aller sortir pour fumer une petite cigarette, quand je sentis une odeur singulière. Je me redressai, accoudée au comptoir, glissant mon regard vers la cliente qui venait d'entrer. Et bien... Si je m'estimais ennuyée, ce n'était rien en comparaison du miasme de tristesse et de désespoir qui se dégageait de cette personne. On pouvait presque le palper, et elle semblait prisonnière de ses propres émotions. Non pas que je sois particulièrement empathique, pour être honnête, je n'en avais un peu rien à faire. Mais elle était dans mon bar, et elle allait répandre son odeur de tristesse partout sur mon lieu de travail. Et ça, hors de question.

En me levant, je m'appliquai à utiliser mon nez pour aller au-delà des senteurs misérables de l'inconnue tandis qu'elle s'asseyait au comptoir. Emplissant mes narines de ses fragrances, je sentis ses goûts se dessiner. Oui... Un grande amertume, qui devra être contrebalancée par une douceur, et peut-être même avec une touche d'odeur rance, qui méritait donc une saveur fruitée. Je claquai des doigts, connectant les points de mon esprit. J'empoignais souplement mon shaker, sortant mon rhum ambré, le rhum blanc, du jus d'ananas et du lait de coco. Gardant un coup d’œil sur la cliente en secouant mon shaker, laissant échapper quelques mèches rebelles de ma natte, je laissai la magie de mes talents opérer. Je versai ensuite fluidement le cocktail dans le verre adapté, parfait. Mes pas me guidèrent face à l'inconnue triste, et disposant mon verre face à elle :

- Buvez, avant que vous ne contaminiez le bar avec votre négativité.

Peut-être un peu rude. Agatha allait encore me taper sur les doigts. Je soupirai en levant les yeux au ciel.

- Tout va bien ?

Eurk, non mais écoutez-moi, sérieusement. J'espérais de tout cœur qu'elle ait des choses intéressantes à raconter.

Quelque part, perdue avec Sixtine.

Tutti frutti
Accoudée au comptoir, la tristesse comme seule compagne, elle vit plus qu’elle n’entendit la femme à l’air sévère, cheveux nattés, qui déposait devant elle un verre à la couleur laiteuse. Le regard d’AylIn s’égara un instant dans le verre, dont le contenu semblait encore tourmenté. Lorsque les propos de la barmaid se frayèrent un chemin dans son esprit, elle leva ses yeux affligés vers elle. De quoi se mêlait-elle celle-là ? A la tristesse de la perte vint s’ajouter la colère de l’incompréhension. Incompréhension rapidement remplacée par l’hébétement. Aylin aurait donné tout ce qu’il lui restait pour parier que cette greluche aux cheveux auburn n’avait cure de sa réponse. D’ailleurs, elle ne tarda pas à cracher son venin.

- Quelque chose me dit que vous vous foutez complétement de ma réponse.


Elle attrapa néanmoins le verre proposé et le porta à ses lèvres. Elle but sans s’arrêter, quand bien même l’alcool brûlait chacune de ses papilles. Quand bien même les effluves du rhum faisaient pleurer ses yeux. Encore. Le liquide était doux. Puissant. Assez anesthésiant.

- A défaut d’empathie vous savez au moins faire des cocktails.


Ha ! Si elle n’avait pas été écrasée par le chagrin, Aylin aurait ri : en quoi s’avérait-elle juge de cocktails ? Elle ignorait même jusqu’au nom de la boisson qu’elle venait d’ingurgiter, y reconnaissant simplement quelques senteurs. Le rhum notamment, car rencontré dans la préparation des crêpes que sa mère aimait faire. La vie était foutrement cruelle.

Dans le processus lié à la perte d’un être cher, Aylin ne se trouvait qu’au début : le moment où la colère est à son paroxysme et où la moindre chose est prétexte à dégoupiller la grenade qu’elle portait à son cœur. De manière imagée, bien entendu. Quand bien sa colère, peu habituelle, aurait pu être dévastatrice. Surtout pour elle, à dire vrai. Le reste du monde étant généralement hermétique à ce genre de manifestation colérique. Etait-ce pour cela qu’elle était revenue du côté sorcier ?

A cette idée, elle passa une main sur son visage. Il fallait qu’elle se calme. Elle n’avait pas le droit d’être ainsi. Il fallait accepter. Toujours marcher. Le dos droit. Sans baisser la tête. Alors pour tenter d’endiguer la colère qu’elle sentait pointer à ses tempes, pour tenter d’annihiler ce besoin de tout ravager qu’elle avait, elle ajouta :

- Navrée, je crois que j’aurais mieux fait de rester chez moi.


Pourtant, elle ne bougea pas d’un centimètre, les yeux rougis fixés sur la barmaid aux cheveux auburn dont les reflets semblaient éclairés le bar. Ou peut-être étaient-ce les larmes translucides de la jeune femme qui faisait tout paraître plus brillant.

Le portillon est un état d'esprit
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J'humai les effluves d'un début de colère, et me tournai lentement pour poser ma main sur la gaine de ma baguette rangée dans ma cuissarde, juste au cas où. Je levai les yeux au ciel à sa première phrase, me retenant de toutes mes forces de confirmer ses dires. Au moins, elle n'étais pas en train de se lamenter et elle ne s'était pas effondrée en pleurs sur mon bar, abîmant le vernis de ses larmes salées. Heureusement qu'elle avait apprécié à sa juste valeur mon cocktail. Je me détendis en me redressant, avant de croiser les bras sur ma poitrine.

En l'observant se passer une main sur le visage, j'espérais qu'elle n'était pas déjà complètement ivre, et que je ne venais pas de rajouter une couche à sa murge. Les clients ivres, je détestais ça. Toutefois, son odeur ne m'orientait pas dans ce sens, j'humais plutôt des émotions fortement tristes. Tel un miasme lui collant à la peau et menaçant de contaminer tous ceux l'entourant assez perspicaces pour l'observer. Et je la vis craquer. Depuis combien de temps renfermait-elle cette douleur en elle ? C'était stupide. Il fallait la laisser sortir, c'était évident. Je poussai un soupir avant de m'assoir sur le tabouret derrière le bar face à elle. En dégainant ma baguette, je fis venir une bouteille de Whisky Pur Feu et deux verres, avant de nous servir. Consoler les clients tristes, c'était apparemment une partie de mon boulot. Je n'étais pas assez payée pour ça mais bon... Au moins j'étais payée.

- Si vous étiez restée chez vous, vous n'auriez pas pu consommer.

Je fis glisser le verre rempli face à elle, avant de boire le mien d'une traite. La brûlure glacée de l'alcool me tranchant l’œsophage et l'estomac, je poussai un grand soupir satisfait, en serrant les lèvres. Je donnai cinq minutes à cette inconnue pour me convaincre que sa peine était quelque chose qui était digne de mon temps et de mon intérêt.

Quelque part, perdue avec Sixtine.