T'as déjà vu un Goéland ? PV

Le dimanche 12 mai 2047,
Dans la matinée,
Cromlech,

4ème année


Mon message est probablement parvenu jusqu'à son destinataire. J'ai cherché à trouver le moyen de la contacter discrètement pendant une bonne partie de l'après-midi d'hier avant de tomber sur Zikomo dans un couloir du deuxième étage. Il a probablement lu le soulagement sur mon visage presque affolé quand je lui ai sauté dessus (au sens figuré du terme bien évidemment) pour le supplier à genoux (cette fois l'image est plutôt fidèle) de bien vouloir transmettre un message à Aelle Bristyle. Après avoir rit gaiement il m'a promis de transmettre mon message, puis je l'ai laissé vaquer à ses occupations.

C'est comme ça que je me suis retrouvée au lieu de rendez-vous que j'ai indiqué à Zikomo, au milieu du Cromlech et entre les hautes pierres disposées en cercle. Mon dos est appuyé sur l'une de ces pierres alors que des bouquins sont ouverts autour de moi dans l'herbe déjà sèche et sur mes genoux un parchemin criblé de petites lettres d'encre et, sur le verso, des dessins d'un oiseau plus ou moins bien réussis.

Le soleil qui s'est levé il y a un moment déjà éclaire mes recherches mais ma tête n'est pas moins embrumée. Mes mains sont moites de la douce chaleur de ce mois de mai et je dois les essuyer sur mon jean pour éviter de tremper le parchemin que je m'emploie à retourner pour scruter les croquis. Je n'ai même pas mis ma robe de sorcier, et je porte un jean bleu tout ce qu'il y a de plus classique avec un haut à rayures, noires et blanches, qui ne se marie pas très bien avec la couleur du pantalon. Mais la mode est bien le dernier de mes soucis, je pense avec les sourcils froncés.

Je me torture l'esprit avec cet exercice de métamorphose depuis plusieurs jours déjà. Un exercice que mes petits camarades n'ont pas, un exercice qui n'est que pour moi et un exercice qui comptera pour la formation Animagus. C'est pour cette raison que j'ai demandé à Zikomo de transmettre mon message à Bristyle, un message qui disait : j'ai besoin de ton aide pour la formation Animagus.

C'est un appel à l'aide que j'ai lancé à une camarade plus âgée en espérant qu'elle puisse débloquer mon cerveau pour qu'il réussisse enfin à réaliser cette fichue métamorphose.

Je jette des coups d'œil vers le pont couvert et le porche qui forme sa sortie pour espérer la voir arriver. Si m'apporter de l'aide l'intéresse, elle ne devrait plus tarder à franchir le pont pour me rejoindre ici avec son air désobligeant sur le visage, celui qu'elle avait à chaque fois que je me suis retrouvée avec elle et Nerrah ses trois ou quatre dernières fois. Je me suis souvent demandé si cette expression figée sur sa face était naturelle ou si elle était due à la présence du garçon... C'est ce que je me demande à nouveau aujourd'hui, le soleil caressant ma peau avec ses rayons matinaux, ma baguette roulant entre mes doigts.

Je vais probablement avoir la réponse aujourd'hui.

Faut-il encore que la sixième année se pointe.

@Aelle Bristyle

Animagus renard polaire
Post ASPIC

T'as déjà vu un Goéland ? PV
Dimanche 12 mai 2047
Cromlech — Poudlard
6ème année



Le ciel est d'un bleu limpide. Le soleil matinal m'éblouit à l'horizon, derrière les rambardes du pont couvert qui mène au Cromlech. Au loin devant moi, une fois passé le long pont biscornu, j'aperçois les grandes roches qui composent le cercle de pierre. Je ne suis pas suffisamment proche pour la voir mais je devine que Macbeth y est déjà. Si je suis à l'heure, elle aura été en avance. Je l'ai suffisamment côtoyée ces dernières semaines pour savoir cela d'elle. Savoir également qu'elle ne requiert pas mon aide pour le seul caprice d'être aidée : elle est coincée et elle a besoin que je l'éclaire sur certains points ; elle ne semble pas se soucier du fait que je ne suive pas la formation d'Animagus et tant mieux, je sais que je peux l'aider sans cela.

C'est un sentiment de grande confiance qui me voit débarquer au milieu de cercle de pierres. En son centre, calée contre l'un des mastodontes, la fille que je suis venue retrouver. Un sourire moqueur me vient lorsque mes yeux tombent sur elle ; réaction naturelle à mes propres pensées — j'étais réellement sûre qu'elle serait là. Adaline Macbeth porte sur le visage l'expression de celles et ceux, rares donc, qui me côtoient régulièrement. À moins que ce ne soit moi qui la regarde différemment car j'ai l'occasion de la voir souvent depuis quelques semaines. Nos entraînement en compagnie du Serpentard ne portent peut-être pas encore leurs fruits, du moins pour moi qui ai tendance à vouloir des résultats sans attendre, mais au moins me permettent-ils d'acquérir une certaine connaissance de ces deux-là. Non pas que cela soit important... Mais puisque je dois former un groupe avec eux, autant qu'ils me soient familiers.

« Macbeth, » salué-je en arrivant près d'elle. Je la regarde de toute ma hauteur, la nuque tordue pour glaner quelques mots sur les pages des livres ouverts autour d'elle.

Six mois en arrière je n'aurais jamais cru passer suffisamment de temps avec elle pour être capable de reconnaître son écriture ou de prédire ses comportements. Mais c'est le cas. Et chaque jour qui me voit la côtoyer me rappelle qu'elle me ressemble sur bien des points, cette fille, même si son tempérament est très différent du mien. Lorsque Zikomo est venu me trouver pour me faire passer son message, je me suis demandée si le fait que Macbeth me ressemble sur certains points pouvait être un danger pour l'amitié qui me lie au Mngwi — risque-t-il de la préférer ? Puis je me suis souvenue que j'avais un tas de bons côtés que la Gryffondor n'avait pas et cela m'a rassurée.

*C'est faux*, songé-je en regardant la fille du coin de l'œil. Je ne suis pas rassurée mais je n'ai aucune envie de polluer mon esprit avec des préoccupations si peu intéressantes.

« Alors ? »

Un simple mot jeté au moment où je m'accroupis face à elle. J'arrange la robe de sorcière sombre autour de mes jambes pour un meilleur confort. Puis, curieuse, j'attrape l'un des parchemins et j'essaie de le décrypter.

Me voilà enfin !
Je m'excuse pour ce retard.

T'as déjà vu un Goéland ? PV
J'aperçois l'ombre de ma camarade avant même d'entendre ses pieds marteler les pierres qui composent le pont. Bientôt, sa silhouette se dessine à travers le porche et elle le traverse d'un mouvement sans équivoque. Elle est venue ici pour m'aider. Je peux le lire sur son visage, visage qui se penche déjà sur moi et sur lequel je crois déceler une forme de satisfaction. Cela doit probablement lui faire plaisir que je me tourne vers elle pour lui demander de l'aide ou encore flatter son ego que j'ai besoin de ses conseils. Mais je n'en ai rien à faire, de son ego ou de son plaisir, à ce moment précis. Je ne peux pas dire que ce soit toujours vrai, je me suis surprise plus d'une fois à m'inquiéter de la voir passer un bon moment avec Nerrah et moi ou encore de voir son ego se froisser sous les joutes verbales auxquelles ils se livrent tous les deux un peu trop fréquemment.

« Bristyle... »

Sifflé-je entre mes dents.

Il me faut retenir toute cette rage qui tremble au fond des tripes encore quelques instants, le temps de la laisser retomber comme toutes ces fois passées. Chaque fois que je la sentais gronder dans mon ventre, pour une raison ou une autre, il m'a suffit de serrer les dents et de la laisser retomber comme un flan moldu - pâtisserie que ma grand-mère m'a souvent forcé à terminer. Et pour chacune de ses colères bouillonnantes, cela a suffit à contenir ma rage.

Mais elle est devenue rémanente. J'ai le sentiment qu'elle me suit partout, dans chaque contrariété, chaque regard de côté, chaque mot raturé, chaque tentative ratée.

Pour l'instant incapable de lui répondre sans me mettre à hurler, je le regarder attraper un de mes parchemins et tenter de le décrypter. Mon écriture est petite, plus encore lorsque je suis sous tension, parce que j'essaie toujours de faire rentrer le plus de mots possible sur le papier jauni. Alors j'écris parfois en pattes de mouche qui sont difficile à décrypter pour les autres, moi, je sais très bien ce que j'écris. Bristyle semble tenter de décrypter à son tour mon écriture, sans douter qu'elle finisse par y arriver, je crois qu'elle finira pas s'en désintéresser avant d'y parvenir.

Le vrombissement coléreux de mon ventre ne s'est pas atténué et je sens que mes mains se sont mises à trembler sur le parchemin criblé de croquis ratés que je tiens. Alors que je crains de ne pas pouvoir me retenir de la laisser sortir, ce qui devait arriver arriva.

Je déchire brusquement le parchemin dans un grognement aigu, avant de pousser les livres sur mes genoux et de me redresser tout aussi subitement. Je me mets à faire les cents pas à l'intérieur du cercle de pierre, évitant soigneusement de m'approcher de mon campement fait de tout plein de papier, celui des livres, celui des parchemin, les boulettes d'entraînement. J'enrage et mes pieds claquent sur la pierre alors que me mains tremblent. Tout cela en l'espace d'une poignée de secondes.

« J'y arrive pas ! »

Je déclare rageusement, d'une voix plus forte que d'habitude, éclipsée par la honte qui vient la percer sur le tout dernier mot. Le flan n'est pas retombé tout seul et me voilà en train de laisser couler me sentiments devant Bristyle. Devant Bristyle ! Je continue de faire les cents pas, tremblante, bouillonnante, énervée, légèrement honteuse, profondément déçue.

« J'y arrive pas et ça m'énerve ! »

Animagus renard polaire
Post ASPIC

T'as déjà vu un Goéland ? PV
En équilibre sur mes talons et penchée sur la feuille de parchemin qui ne m'appartient pas, je tente de décrypter les mots qui recouvrent cette dernière. Une petite écriture familière mais pas tant que cela que j'ai du mal à décrypter, à mon plus grand malheur. J'observe donc les croquis laborieusement réalisés sans avoir de mal à comprendre que j'ai sous les yeux le fruit de nombreuses heures de recherche en lien avec la formation Animagus de la jeune femme.

Bien que cette dernière se trouve juste devant moi, c'est à peine si je lui lance un regard. Pourtant, une bonne partie de mon attention est braquée sur elle ; j'attends qu'elle me dise à voix haute ce qu'elle attend de moi exactement. Ce n'est pas comme si je pouvais le deviner. Elle prend son temps, un peu trop d'ailleurs, mais je m'efforce d'être patiente et me concentre sur ma douloureuse lecture de sa petite écriture. Adaline Macbeth n'est pas spécifiquement le type de personne à s'encombrer de mots inutiles ou de silence secret. C'est pour cela que je finis par arracher mon regard du parchemin pour la regarder,...

... pile lorsqu'elle se lève après avoir violemment déchiré une feuille et repousséeses livres. Je la suis du regard, éberluée par ce qu'elle me montre à voir d'elle-même. J'en oublie le parchemin que j'ai dans les mains, si bien que j'ai à peine conscience de le laisser retomber devant moi. Je me tords pour la regarder faire les cent pas, la rage au bord des lèvres. Ses mains qui tremblent, ses yeux plein d'une colère plus dirigée vers elle-même qu'ailleurs, ses pas rageurs... Je me redresse doucement en prenant appui sur mes genoux.

Elle n'y arrive pas.
Je comprends alors que ce que j'avais pris du calme un peu plus tôt, lorsque j'ai aperçu la Gryffondor assise entourée de ses livres, n'était qu'un mensonge. La brûlure de la frustration brille dans le moindre de ses gestes, si bien que je me demande comment j'ai pu la louper. Son trouble trouve un drôle d'écho dans mon propre corps : je n'ai que trop conscience de la douleur qu'accompagne l'échec, ou plutôt l'absence de réussite. J'ai eu le temps de comprendre durant les quelques réunions que nous avons partagé elle, moi et Nerrah que Macbeth était une personne qui ne se contentait pas du peu : elle cherche la perfection, c'est le sommet qu'elle veut atteindre, pas la seule connaissance. Elle ne se réjouira jamais de la seule compréhension d'un domaine magique. Elle veut être la meilleure. Et clairement, que la meilleure échoue à comprendre quelque chose qui a attrait à la métamorphose, ça ne passe pas.

Je la considère un instant, me sentant terriblement à l'aise dans mon calme que je prends pour de la maturité. L'impression diffuse d'être celle qui contrôle aujourd'hui, pour une fois, me plonge dans un océan de bien être que je n'ai que rarement l'occasion de ressentir. Je fais face à la fille agitée et croise les bras sur ma poitrine.

« Tu n'y arrives pas, » répété-je en dressant légèrement le menton.

Les yeux plissés je tente de comprendre ce qu'elle échoue à faire exactement. Je n'ai jamais suivi le moindre enseignement pour devenir Animagus. Ce n'est pas tant que le sujet ne m'intéresse pas que le fait que j'ai d'autres choses plus intéressantes à faire — j'ai cependant appris comme tous mes camarades en quoi consistait exactement cette pratique, et même davantage qu'eux puisque je suis plus assidue, plus passionnée, plus intelligente.

« T'arrives pas à quoi exactement ? » continué-je à mi-voix.

Il y a dans mon observation de la Gryffondor une curiosité malsaine que je ne cherche même pas à refréner. Sa colère me fascine. Je n'ai jamais vu la fille autre chose qu'intéressée ou passionnée, jamais. C'est un peu comme si j'apprenais aujourd'hui qu'elle était aussi humaine que moi : elle aussi est capable d'éprouver des choses. Je ne savais pas. C'est étrange de savoir qu'elle peut, comme moi, être frustrée ou dépassée par sa propre incompréhension.

Et voilà, chère Plume. Quel bonheur de voir Aelle en découvrir davantage sur Adaline. Je trouve très touchant le fait que ta Protégée ne cherche pas à cacher ces émotions qui la traversent.

T'as déjà vu un Goéland ? PV
Faire les cents pas, laisser couler la colère qui me submerge, entendre la présence de Bristyle autour de moi finit par calmer mon feu intérieur. Du moins, suffisamment pour que je me mettes à réfléchir correctement. Alors voilà la situation, j'ai déjà démontré ma maîtrise du sortilège Draconifors devant mon professeur quelques mois plus tôt. Je crois pouvoir dire sans trop me tromper l'avoir réussi à la perfection, je ne veux pas moins. Ensuite, c'est le sortilège Lapifors que j'ai du démontrer en transformant un mouchoir en lapin Bélier. Ce sortilège là aussi, que je maîtrisais déjà très bien, ne m'a pas posé de soucis. Je me suis occupée d'un lapin pendant une grande partie de l'année, me prenant d'affection pour lui - j'y pense souvent avec un petit pincement au cœur maintenant qu'il n'est plus là. C'est cela qui m'a aidé à parfaire le sortilège Lapifors et à créer de ma magie une bête parfaite sous les yeux du professeur de métamorphose.

Mais voilà, alors que je fais toujours les cents pas, je me retrouve dans une situation compliquée.

Jamais, dans ma courte vie, je ne me suis sentie aussi coincée. C'est une sensation presque physique qui naît dans ma poitrine, qui la contracte et par la même occasion qui met tous mes nerfs à vif. Cela fait une semaine que je sais quel oiseau je vais devoir créer avec le sortilège Avifors, et une semaine que mes tentatives échouent toutes. Mon oiseau n'est pas parfait, et songer à montrer un sortilège qui ne soit pas parfaitement maîtrisé me mets dans un tel état de nerfs !

Alors que ma respiration se fait saccadée, je croise le regard de Bristyle qui s'est plantée en face de moi. Les cents pas autour du Cromlech s'arrêtent en même temps que mon corps se fige. Je prends deux autres grandes respirations pour lui répondre.

« Je dois réussir à métamorphoser un mouchoir en Goéland. Mais je n'y arrive pas. »

Ce dernier aveux qui m'est arraché presque à mon insu me déchire le cœur. Moi qui pensais avoir fait tout le chemin en avouant que je n'y arrive pas, expliciter la chose s'avère bien plus difficile encore. Voilà, mes faiblesses sont exposées et je sens les prunelles de cette fille en face de moi me juger, ou plutôt me jauger. Je ne sais pas ce qu'elle pense de ces aveux mais je ne peux plus les récupérer, alors il va me falloir composer avec cet œil juge et la déception que je risque d'y voir.

Ce n'est pas tout à fait ça que je vois dans son regard, c'est quelque chose comme de la curiosité. Je n'en suis pas sûre, Aelle Bristyle est dure à décoder.

« Je me suis renseignée, j'ai lu tout ce que j'ai pu sur cet animal, je l'ai dessiné autant que possible mais voilà. Il y a quelque chose qui coince et je ne sais pas quoi ! »

Ma voix s'emporte un peu sur la dernière phrase.

C'est pour ça, pour cette raison précise, que je suis tellement en colère. J'ai l'esprit cartésien, je sais trouver les problèmes et les régler, je suis minutieuse et perfectionniste et pourtant. Pourtant, le Goéland m'échappe toujours.

Cette formation Animagus me donne finalement du fil à retorde. Jusqu'ici, je n'ai pas ressenti de difficultés particulières, si ce n'est la fatigue qui me pèse de plus en plus lourd. Combiner mes études normales, ma soif d'apprendre, le Gobelbabil et la formation n'est pas de tout repos. Mais le fait de réussir les épreuves qui composent cette formation me donne la force de travailler toujours plus dur. Mais je tourne en rond depuis plusieurs jours, prise dans un engrenage de métamorphoses ratées, de becs trop plat ou trop rond, d'ailes trop peu symétriques.

Animagus renard polaire
Post ASPIC

T'as déjà vu un Goéland ? PV
La cause de tous les malheurs d'Adaline Macbeth est un goéland, un simple oiseau. Je me souviens de ces bestioles et de leur cri angoissant ; leur cacophonie me tapait sur le système lorsque j'allais chez Grand-mère et Grand-père, il y a une éternité, quand j'étais une enfant. Il y avait toujours une grappe de goélands qui volaient au-dessus de la falaise, pas loin de leur maison. Ils se détachaient sur le ciel azur de la côte du Pays de Galles et survolaient la mer d’Irlande. Pour moi ce sont des oiseaux banals et sans le moindre intérêt. Je me demande pourquoi Macbeth doit spécifiquement transformer son mouchoir en goéland. La question ne m'intéresse cependant moins que la raison pour laquelle cette fille si douée en Métamorphose échoue.

Je soutiens son regard sans frémir. Je n'ai pas de mal à comprendre ce qui doit actuellement régner dans son coeur. La honte, la peur d'être jugée. Et la colère, si grande, d'échouer — et s'il n'y avait plus que cela, désormais, des échecs et la honte cuisante de ne parvenir à rien ? D'autant plus si elle a étudié comme elle le prétend. Pourquoi échoue-t-elle si elle s'est renseignée sur l'oiseau qu'elle cherche à obtenir grâce à sa métamorphose ? Au final, ses difficultés me réconfortent alors qu'elles la désespèrent. La voir échouer c'est comme apercevoir sa colère : cela me rappelle qu'elle n'est qu'une élève et qu'elle est confrontée, comme tous le monde, à la défaite. Je n'éprouve pour autant aucun sentiment de supériorité, aucune envie de lui mettre le nez dans la vérité ou de la titiller à propos de ses échecs. Je ressens plutôt une sorte de respect pour celle qui peut avouer à voix haute qu'elle n'y arrive pas.

Je la considère sans ne rien dire pendant de longues secondes.

« Tu ressens trop, dis-je finalement d'une voix tout à fait calme. T'es en colère. Je doute que ce soit ça l'émotion à privilégier quand on essaie de lancer le sortilège Avifors. »

Je dis je doute alors que je pense je sais ; elle entendra certainement cette différence dans mon ton. Je ne cherche pas à cacher le fait que sa colère m'inspire un dégoût aussi grand que l'attirance que j'ai pour elle. Dans la froideur de ma phrase elle devinera ma répugnance mais elle trouvera dans mon regard fixe dénué de la moindre étincelle de jugement ma fascination. Je ne sais pas pourquoi j'ai envie, au fond de moi, de la pousser encore et encore pour qu'elle explose et laisse sortir toute la colère que son petit corps semble contenir. C'est une envie qui grouille et prend de l'ampleur jusqu'à ce que je décide de la refréner.

Je me détourne d'elle et m'approche de l'espace de travail qu'elle a installé au pied de la grande roche en forme de menhir. Je m'accroupis et récupère une feuille de parchemin différente de la précédente. J'observe d'un œil critique les croquis que j'y trouve. Il me semble, ma foi, plutôt bien réalisés. J'essaie de décrypter les phrases laborieusement gribouillées, de comprendre le sens de ses recherches. Je ne doute pas un seul instant que ces dernières aient été bien réalisées ; j'ai confiance en Macbeth à ce propos : elle étudie bien. Non, ce n'est pas à ce niveau-là que le bât blesse.

« T'as fait des recherches, des dessins... T'as tout fait comme il fallait, Macbeth. Si tu y arrives pas c'est peut-être parce que tu essaies trop d'y arriver. »

Bordel, on croirait entendre Nyakane mais avec un vocabulaire bien moins élaboré que le sien. Ce que je peux haïr lorsqu'il me sort des paroles nébuleuses comme ça ! Je grimace, regrettant aussitôt mes mots bien qu'ils ne comportent aucune trace de mensonge, au contraire même. Je me tords le cou pour observer la Gryffondor par dessus mon épaule.

« Ce que je veux dire c'est que t'as l'air sous pression. Et que lorsqu'on est sous pression, on arrive à rien. »

J'ai eu l'occasion de le remarquer. Et à chaque fois que c'est arrivé, j'ai ressenti une grande souffrance s'immiscer dans mon corps ; une fierté malmenée, ça fait toujours très mal, physiquement mal.

« T'as déjà vu un goéland ? demandé-je en me relevant, mon paquet de feuillets toujours dans la main. Je sais que pour ce genre de magie, c'est plus facile d'avoir eu l'occasion d'observer un spécimen. »

T'as déjà vu un Goéland ? PV
Je la regarde évoluer à travers mes recherches éparpillées comme un champ de bataille, je l'écoute me donner des conseils, je la vois attraper le fruit des recherches dans ses mains pour les observer minutieusement, je l'imagine lire mes mots parfois désordonnés. Je me concentre sur elle pour éviter de regarder à l'intérieur de moi et contempler ces sentiments dont elle parle et que je sais en train de s'emmêler là-dedans.

Tout ce qu'elle dit, c'est vrai. Elle n'a pas tord quand elle dit que je suis en colère, car je la sens vrombir dans mes entrailles. Elle n'a pas tord quand elle dit que ce n'est pas la bonne émotion pour lancer Avifors, je sais que c'est plutôt de l'espoir voire de la détermination. Elle n'a pas tord de dire que je suis sous pression, je la sais m'écraser les épaules depuis cette lettre d'acceptation. Cette pression ne m'a pourtant pas empêchée de réaliser parfaitement les deux sortilèges précédent, je pense en fixant le dos d'Aelle Bristyle, alors pourquoi est-ce que c'est différent cette fois ? Pourquoi est-ce que je suis tellement en colère ? Pourquoi est-ce que j'essaie tellement de réussir ?

La réponse m'apparaît clairement. Comme si tout était devenu clair, d'un coup d'un seul, je la vois dans mon esprit.

Je ressens le sortilège Avifors comme mon sortilège signature. Ma magie, lorsque je lance ce sort de métamorphose, prend tout son sens et surtout la forme que je lui imagine. C'est parce que je vois ma magie comme vivante que j'aime tellement la métamorphose et que je considère Avifors comme mon sortilège signature. Parce que voir s'envoler ma magie me soulève le cœur, comme un shot d'adrénaline toujours bienvenu, et la tapisse d'une joie immense. Ce sentiment me parvient aussi quand je décline un sortilège de métamorphose pour créer une race de lapin, d'oiseau que l'on n'étudie pas en cours.

L'autre élément de réponse c'est la formation en elle-même. Elle touche à sa fin avec cette dernière démonstration alors la pression n'en est que plus intense. Je ne sais pas si rater cette métamorphose me fera rater ma première année et m'empêchera d'accéder à la deuxième, mais je ne veux pas seulement passer cette première année : je veux exceller. Je veux être la meilleure élève de Lynch et la plus curieuse de Dawson, je veux être la plus créative des sorcières qu'ils n'aient jamais eue à former et celle qui réussira le mieux.

Finalement, comme une sorte de dissertation qui se compose dans mon esprit, je crois que le fait d'espérer secrètement devenir un Animagus volant ne m'aide pas à réussir cette métamorphose là.

« Et... »

Si j'échoue ?

Mais ma phrase ne s'achève pas, c'est tout juste si elle débute. Je ne la laisse pas sortir parce que déjà Aelle Bristyle me fait voir un autre aspect de la chose. Alors plutôt que de continuer à me morfondre, parce que je ne suis pas capable de réaliser mon prétendu sortilège signature à la perfection, parce que si je rate la formation je rate ma vie, parce que je veux être la meilleure d'entre tous... Je secoue la tête et me reconcentre.

En m'approchant d'elle je réfléchis. En fait, je fais mine de réfléchir car ma voix est nouée, mais je sais pertinemment que je n'ai jamais vu ce fichu oiseau de mes yeux vus et que c'est probablement une des raisons qui me font le rater.

« Non. Non, je n'en ai jamais vu. »

Réponds-je en la regardant d'un œil nouveau. J'ai eu cette intuition, que quelque soit mon problème, Bristyle m'aiderait à le régler. Si j'avais compris plus tôt que c'était ma gestion des sentiments qui posait problème, je n'aurais probablement pas parié sur elle pour m'aider. Mais contre toute attente, elle a été une bonne conseillère : je sens mon feu intérieur s'allumer de passion, non plus de colère.

« Et toi, t'as déjà vu un Goéland ? Tu voudrais bien me montrer ? »

Son regard me dit qu'elle en a déjà vu. C'est difficile d'expliquer pourquoi, mais il est certain qu'un non me surprendrait ! Je lui tends le mouchoir vierge que je sors de ma poche.

Animagus renard polaire
Post ASPIC

T'as déjà vu un Goéland ? PV
Mes yeux parcourent son visage tandis qu'elle réfléchit mais au fond de moi je connais déjà la réponse. Aucune surprise, donc, lorsqu'elle m'avoue n'avoir jamais vu l'un de ces oiseaux qu'elle cherche pourtant tant à reproduire. Une sourcil se dresse sur mon front, comme pour dire : « bah pas besoin de chercher plus loin », même si le besoin de chercher plus loin est tout de même nécessaire pour comprendre pourquoi elle bouillonne. Je sais pertinemment bien que les émotions soit nous entravent lorsqu'il est question de magie, soit nous permettent d'exploser plus que d'atteindre nos objectifs. Et, contrairement à moi, je doute que Macbeth souhaite faire exploser quoi que ce soit. Non, cette fille est dans la maîtrise, mais pas la même maîtrise brutale et destructrice que moi ; elle elle souhaite des résultats précis et elle déteste ne pas y parvenir.

Mes pensées prennent un tournant tout à fait différent lorsqu'elle me tend son mouchoir ; quoi, moi, lui montrer ce qu'est un goéland ? J'attrape l'objet d'un geste machinal alors même que je ne sais pas encore si j'ai réellement envie de ça. Alors certes, je sais à quoi ressemble l'animal mais cela signifie-t-il que j'arriverais à réussir ma métamorphose ? Je n'ai aucun doute quant à mes capacités, évidemment que je sais lancer ce sortilège, je ne suis pas idiote, mais faire une métamorphose que l'on a l'habitude de faire, c'est très différent que de vouloir comme résultat un oiseau en particulier. C'est d'ailleurs pour ça que Macbeth échoue alors que j'ai en tête la magnifique créature qu'elle a fait apparaître lorsqu'elle m'a recrutée pour faire partie de la SSSS — nom par ailleurs ridicule qui me donne l'impression de bafouiller lorsque je tente de le prononcer à voix haute.

« J'en ai déjà vu, réponds enfin d'une voix lointaine, les yeux toujours baissés sur le mouchoir. Chez mes grands-parents, à Llangrannog. » Je lance un bref regard à Macbeth à travers mes cils. « Sur la côte est, ajouté-je sans davantage de précision. Mais ça fait un moment. »

La question n'est pas de savoir à quand remonte la dernière fois que j'ai vu un goéland, et donc la dernière fois que j'ai vu mes chers grands-parents. Parce que je m'en rappelle fort bien de cette dernière fois complètement délirante. La soirée de Noël a été la scène de quelques révélations choquantes pour les deux vieux et l'occasion pour eux de me rappeler qu'ils n'avaient pas pardonné mes bavures passées. Noël 2044. Et Merlin, je me porte parfaitement bien de ne point les avoir revu depuis ce moment-là, contrairement à certains de mes frères.

« Je vais te montrer, » accepté-je finalement.

Sans un regard de plus, je me détourne et m'installe à son bureau de fortune. Cette fois-ci, je prends la place qu'elle occupait précédemment : je m'installe dos contre le menhir et d'un geste du menton l'invite à s'installer en face de moi. En attendant, et persuadée qu'elle me rejoindra, je me concentre sur les croquis que j'ai devant moi. Je les observe d'un œil nouveau en me concentrant sur les ailes des créatures et leurs pattes. Je me souviens de leur corps en forme de larme, de la tache noire qui les rend si différents des autres oiseaux, de leurs pattes palmées, de leurs petits yeux vicieux. Je n'ai jamais apprécié ces créatures. Trop banales, trop bruyantes. Trop Llangrannog.

Je lance un regard en coin à Macbeth avant d'en revenir au mouchoir abandonné entre nous deux. Je fais rouler ma baguette entre mes doigts. Si j'ai conscience d'avoir moins de facilité dans ce sortilège que Macbeth, je n'en suis pas moins capable de le lancer. Et si l'on rajoute à mes propres capacités (excellentes je dois dire) les leçons que m'a donné la Gryffondor, je me sais capable de le réussir sans trop de difficulté. Mais ce qui me dérange... Ce qui me dérange, c'est que j'ai besoin de faire apparaître un goéland parfait. Je ne veux pas d'erreur, pas d'une créature qui y ressemble approximativement. Je veux un goéland qui se confondrait aisément avec l'un de ceux que l'on peut voir dans le ciel lorsque l'on est près de la mer.

Habituée que je suis à visualiser tout et n'importe quoi pour la réalisation de mes sortilèges, je n'ai aucun mal à dessiner sous mes paupières fermés un goéland que j'imagine parfait. Sa petite tête, ses mouvements nerveux, son bec jaunâtre... J'entends même son cri horrible.

Mais avant même de réaliser la gestuelle ou de prononcer la formule, je rouvre les yeux et plonge mon regard dans celui tout sombre de la Gryffondor. Je fais alors quelque chose que je déteste que l'on me fasse ; mais puisqu'aujourd'hui c'est elle et pas moi, je me fiche totalement de ce que j'aime ou pas :

« Dis, Macbeth... Pourquoi t'arrives pas au résultat que tu veux selon toi ? »

En me relisant je me suis dit qu'il était tout à fait possible qu'Adaline ne suive pas Aelle près du menhir ; si c'est le cas n'hésite pas à me le dire et je ferai les modifications nécessaires, ce n'est pas un problème pour moi.

T'as déjà vu un Goéland ? PV
Quand Aelle Bristyle attrape le mouchoir en papier que je lui tends, je sais tout de suite qu’elle a déjà vu un (ou plusieurs) goéland. J’en suis tellement persuadée que je n’imagine même pas un autre scénario.

Je la regarde contourner les feuilles qui gisent au sol et prendre ma place contre le menhir. Cette place lui convient bien, je pense, elle lui donne un air religieux qu’il lui sied particulièrement bien à cet instant précis. Ce n’est pas que je sacralise sa parole mais son aide a des airs divins, je dois bien l’avouer, après autant de tortures et de flagellations mentales. Probablement pas si divin car la réponse n’était pas inaccessible, mais elle nécessitait un recul que je n’aurais pas pu prendre.

Lorsqu’elle m’invite à s’asseoir en face d’elle, pour regarder sa démonstration et voir naître un goéland comme je le crois, j’obéis sans un mot. Je m’installe en tailleur là où le papier n’a pas recouvert la pierre et je m’apprête à regarder, les yeux rivés sur le mouchoir. Cette attitude prouve peut-être que je n’ai pas encore terminé ma route vers la réussite du sortilège…

Mais c’est tout autre chose qui se passe. Presque rien, en effet. Elle se contente de me poser une question. Et pour la première fois, elle m’agace.

Bon… je dois avouer que j’ai déjà ressenti de l’agacement en sa présence, mais c’est surtout son combo avec Nerrah qui est énervant - pas assez pour me faire sortir de mes gongs cela dit. Cette fois, c’est différent. Elle m’agace subitement, en fait, elle me frustre. Au fond, je ne veux toujours qu’une chose : voir ce goéland, essayer à nouveau et réussir ce sortilège de métamorphose. Alors que Bristyle pose encore une question entre moi et ma réussite… ça m’énerve.

Une fois ce pincement de colère assimilé, je songe à la question. Je prends du temps pour répondre, le regard perdu dans les feuilles qui jonchent le sol.

Pourquoi est-ce que je n’arrive pas au résultat que je veux ? Parce que je suis trop débile est la première chose qui me vient. Mais je ne le pense même pas vraiment. Parce que je veux tellement le réussir, probablement. Parce que je suis trop en colère contre moi-même et que je ne sais même pas pourquoi, aussi. Parce que j’aimerais pouvoir affirmer que ce sortilège est mon sortilège signature à moi et que je le maîtrise à la perfection, tout autant. En fait il y a tout un tas de réponses à cette question et je ne sais pas si j’ai le temps de choisir la bonne à donner à Bristyle que…

« C’est parce que j’ai vraiment envie de le réussir, parce que je me mets la pression pour la formation, parce que j’ai l’impression que si j’échoue je serai qu’une bonne à rien, parce que j’ai tellement envie de devenir Animagus que j’ai l’impression que tout dépend de ce foutu goéland, parce que j’aimerais pouvoir dire qu’Avifors est mon sortilège signature mais je suis même pas capable de le réussir à la perfection et surtout, surtout, parce que je suis trop en colère. »

Je lui dis tout. Et je ferme enfin la bouche avec l’horrible sentiment d’en avoir trop dit. Mais en même temps… je sens qu’il y a du poids en moins sur mes épaules.

Je suis désolée est la première chose que j’ai envie de dire (voire de crier avant de m’enfuir en courant) mais je n’en fais rien. Je ne vais pas m’enfuir juste parce que j’ai révélé à quelqu’un les pensées qui tournent en boucle dans ma tête depuis plusieurs jours. Non, je vais rester et affronter son jugement (en évitant tout de même de la regarder dans les yeux), comme je le fais depuis qu’elle est arrivée.

« Je sais, faut que je me détendes. »

Dis-je avec un petit sourire embêté. Bizarrement, elle ne m’agace plus du tout.
Dernière modification par Adaline Macbeth le 16 avr. 2023, 16:15, modifié 1 fois.

Animagus renard polaire
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T'as déjà vu un Goéland ? PV
Mon regard s'accroche à ses cils noirs et ne les lâche plus. Je ne peux pas dire que je suis une très bonne observatrice pourtant cette fois-ci je ne manque rien des émotions qui passent sur son visage. La colère revient fugacement, un éclair qui lui brouille les traits et qui assombrit ses yeux. Puis sa bouche s'ouvre et j'écoute ses conclusions en observant l'angle troublé de ses lèvres, ses deux billes d'obsidienne qui se détournent, ses mèches sombres qui s'agitent dans la brise et ses mains qui accompagnent parfois ses paroles pleines d'une colère dirigée vers elle-même. Évidemment, elle ne m'apprend rien. Je sais déjà ce qu'elle m'avoue. Jamais elle ne le saura mais l'entendre répéter ces choses à voix haute, ces choses qui moi me liquéfieraient de honte, me fait ressentir un plaisir malsain que j'ai du mal à décrire.

J'aime écouter ses émotions se battre dans sa voix, j'aime ce regard qui se baisse car il est incapable de soutenir le mien, j'aime la dureté implacable de ses aveux. J'aime me dire que ce qu'elle ressent actuellement c'est une honte cuisante qui lui noue les entrailles, qui lui pince le coeur et qui arrache des lambeaux de sa confiance en elle. Je sais exactement ce qu'elle ressent. Et si j'aime tant le savoir et me dire que c'est ce qui domine en elle pour le moment, c'est parce que je me réjouis que ça lui arrive à elle et non à moi. Si tout s'effrite à l'intérieur de son corps, au sein du mien règne une confiance calme et apaisée : je sais dominer le moment que nous partageons.

« Oui, tu te mets trop la pression, Macbeth, lui dis-je sans montrer le moindre sourire qui pourrait apaiser les grandes inquiétudes qui doivent pourtant la traverser. Et tu échoues à réaliser un sortilège que tu maîtrise pourtant à la perfection. »

Je fronce légèrement les sourcils en penchant la tête sur le côté, un mouvement qui me permet d'arracher mon regard d'elle pour le faire descendre jusqu'au mouchoir qui attend toujours que je le métamorphose.

« Maintenant que tu as accepté ça, passe à la suite, » lui dis-je durement.

Et si elle a l'impression que je sous-estime les raisons qui la poussent à l'échec, ce n'est pas mon problème. Je sais que j'ai raison : arrête de t'apitoyer et passe à la suite maintenant que tu as verbalisé ce qui t'entravait. La pression qu'elle ressent n'est pas un argument suffisant pour excuser le fait qu'elle ne parvienne pas à faire apparaître un goéland. Même le fait qu'elle n'en ait jamais vu ne suffit pas ! Pour n'importe quel autre élève, cela aurait pu marcher, mais Merlin, pas pour elle. Pas pour une sorcière qui maîtrise aussi bien cette métamorphose.

Je redresse le menton sans ne plus me soucier d'elle et me soustrais au monde qui m'entoure en fermant les yeux. Pour cette démonstration, il n'est pas question de magie instinctive. Je me mets dans le même état d'esprit que lorsque je suis en cours : je me concentre et avance pas à pas, comme une élève studieuse, en me raccrochant à la théorie et à mes connaissances. Je me fiche que la Gryffondor soit actuellement en train de m'observer sous toutes les coutures. Je me plonge dans l'état d'esprit que je recherche et m'enrobe dans l'espoir de faire apparaître un bel oiseau. Pas pour moi mais pour elle. C'est rare que je fasse de la magie pour les autres.

Je visualise la vilaine bête et c'est comme si j'étais de retour à Llangrannog. J'entends la voix de Grand-mère et les longs exposés de Grand-père. Je ne me concentre pas trop là-dessus car ce ne sont pas de beaux souvenirs. Mais j'invoque les bourrasques salées qui me foutaient le visage quand je courrais dans l'herbe avec mes frères, au sommet des falaises, et les cris des mouettes et des goélands, leur vol gracieux et insouciant, leur plongée vers l'océan.

Lorsque j'ouvre les yeux, mon regard est voilé par des souvenirs vieux de plusieurs années.

« Avifors, » articulé-je d'une voix basse et lente.

Le mouchoir se tord et se détord. Les ailes apparaissent d'abord, grandes et bizarrement constituées de la texture du mouchoir. Puis le corps en forme de larme, le cou blanc, les petits yeux noirs qui ne clignent pas. La métamorphose est longue, beaucoup trop, mais les ailes finissent par trouver une texture acceptable, les plumes brillant sous le soleil matinal, et les yeux se mettent enfin à cligner. Sans que je lui ordonne de le faire, sans doute influencée par mes souvenirs, la créature magique ouvre le bec et pousse un horrible croassement qui me fait grimacer. C'est loin d'être parfait et je suis plutôt mécontente du résultat mais au moins pouvons-nous affirmer que nous avons là un goéland plausible.

Je cligne des paupières et joue des épaules pour m'arracher à mon état de concentration. Néanmoins, à aucun moment je ne lève les yeux pour observer la réaction de Macbeth. Sur le coup, j'ai un peu de mal à affronter le regard de celle qui a la métamorphose dans le sang. Je n'ai que trop conscience de ma création bancale qui croasse comme un corbeau - le bruit n'était-il pas plus larmoyant dans mes souvenirs ? - et dont les ailes font un bruit de mouchoir froissé lorsqu'elle les secoue.