Éclats SOLO

⇁ À NOS TRAUMATISMES ↼
À NOS MENSONGES
⇁ ? ↼


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— sentez-vous la tempête qui s'annonce ? —

« Marcus, savez-vous quel est le moyen de mesurer combien vous aimez quelqu'un ?
- Non.
- C'est de le perdre. »
Joël Dicker




25 JUIN 2045, 14h08,
PARC, POUDLARD

Alyona, 15 ans
Anaë, 16 ans



La première fois où nous nous sommes rencontrées ? C'est étrange, mais je ne m'en souviens plus ; parfois, j'ai comme l'impression que nous nous sommes toujours connues. Cependant, je l'image parfaitement, dans les moindres détails. Cela devait être une belle journée, lumineuse, flamboyante, agréable. Ou peut-être était-elle, au contraire, affreuse : il pleuvait, le ciel était voilé de nuages, il grondait comme un parent dont la patience s'égare. Je ne sais pas vraiment, mais je ne crois pas que ce soit important. C'était probablement une journée comme une autre, perdue dans cet amoncellement de journées toutes semblables, comme des ombres qui se confondent tant elles se superposent. Et puis soudain... — C'est étrange, on imagine toujours que quelque chose change brusquement quand on rencontre quelqu'un qui marquera sa vie. Mais en réalité, je ne pense pas que ce soit vraiment le cas ; le changement n'est pas brutal, on ne le voit pas venir dans un grand éclat de lumière, on le devine à peine ; une sensation, un regard, une vague impression, tout change dans le plus profond des silences, sous la glace des apparences. Avec elle, il n'y a pas eu de révélation, aucun rayon n'est tombé du ciel pour illuminer ce moment bouleversant, cette croisée de chemins qui se poursuivront ensemble. Non, rien de tout cela. Probablement de simples phrases de politesse lancées dans l'espace trop vide, peut-être quelques sourires. Cela a dû être bref et sans grands sentiments, comme la plupart des premières fois, des nouvelles rencontres. C'est peu dire, je ne m'en souviens même plus. Et pourtant ; oui, pourtant... Avoir rencontré Anaë Brown, c'était probablement l'une des plus grandes chances de ma vie.


~



Je marche. Un pas après l'autre, comme le balancier d'une horloge, j'avance avec une régularité précise. Tout est si habituel que tout déborde d'ennui. Je progresse dans le parc, les pensées vagabondant. Chacun de mes pas est prévisible ; l'une après l'autre, sur un rythme égal, banal, je projette une jambe en avant. Il y a si peu d'intérêt dans ce simple geste ! Je pourrais le décomposer minutieusement, tant mes pensées sont gorgées d'ennui, prêtes à s'accrocher à tout pour en boire la sève jusqu'à l'assèchement. Au lieu de cela, je les laisse vagabonder. Un oiseau, un mouvement au loin, une fleur, tout attire mon attention sans pour autant la retenir. Je suis une abeille qui butine divers intérêts sans en trouver un seul digne de réflexion.

Anaë avance à mes côtés. Elle garde le silence, la tête tournée vers le sol, plongée dans ses pensées, le visage fermé, les sourcils froncés. Je ne le vois qu'à peine, n'en prends presque pas conscience. C'est Anaë, et cela fait bien plusieurs semaines qu'entre nous, il n'y a plus qu'un silence trop lourd. En réalité, cela fait des mois. Combien de temps s'est écoulé depuis novembre ? Sept mois ? Huit mois ? J'ai perdu le compte. Oh, je me pose des questions, je m'inquiète, j'y réfléchis ! Mais je suis fatiguée. Cette année a été trop dure, trop épuisante, trop douloureuse. Avec Anaë, notre relation a juste eu quelques difficultés à tout supporter. Mais on avancera, on avance toujours. C'est Anaë, et c'est moi.

Brutalement, la Verte s'arrête.

« Tu t'rends compte ? Demain, cette putain d'année sera terminée. »

Elle me regarde et sourit.

« Enfin ! »

Anaë secoue la tête avec un rictus amusé.

*Enfin ?* Et après, Anaë, que se passera-t-il ? Il y aura ces mois de vacances, loin des livres, des connaissances, des silhouettes trop nombreuses, des conversations qui s'envolent avec le vent. Des mois remplis d'un silence encore plus lourd, encore plus insupportable. C'est de cela que tu as hâte ?

« Elle n'était pas si terrible, cette année. »

Un regard dur percute le mien. Nous nous remettons à marcher, sans but, sans destination — à quoi bon ? —, juste nos pas dans le parc. Le silence revient se poser sur nos corps, comme un voile funèbre. Il nous enterre vivantes.

C'est vrai, cette année a été horrible. Il y a eu ce bal, et Daï, et ces longs mois compliqués, ces regards transparents, ces échanges froids, cette poussière qui recouvrait le cœur. Mais nous en sommes sortis, n'est-ce pas ? Et n'y a-t-il pas eu également de belles rencontres ? Nous avons certes pleuré, mais nous avons aussi souri, ris, couru, été dévorées par une passion ardente pour la connaissance, laissé nos yeux parcourir des pages et des pages de livres plus intéressants les uns que les autres ; il y a tout de même eu de beaux moments. Mon amie a réussi ses BUSE, et moi mes examens. J'ai amélioré quelques notes en Astronomie. Nous sommes parvenues à de jolies choses en fin de compte, n'est-ce pas ? Je l'espère, je veux y croire. Ne pas y croire serait trop douloureux, même si cette année a été une des plus terribles depuis mon entrée à Poudlard.

« Tu n'as pas le droit de dire ça, tu n'étais pas là. »

Oh, Anaë Brown, tes mots de glace me brûlent la peau.

Pourquoi dit-elle cela ? Pourquoi s'évertuer à me faire mal, à me faire comprendre que je n'étais pas là, que je n'ai pas souffert comme elle a souffert, que je ne peux donc pas comprendre ce qu'elle a ressenti ? C'est idiot. Elle et moi, on se comprend, on s'est toujours comprises. Elle sait très bien que toutes les douleurs qu'elle a, je les ai aussi. Quand elle pleure, quand elle a mal, quand elle doute, moi aussi je pleure, j'ai mal, je doute. Oui, je n'étais pas là ce jour-là ; oui, tout ce que j'ai pu faire, c'est récolter ses larmes et son « va-t'en » si brusque ; oui, je n'ai pas vu, pas vécu, mais cela ne veut pas dire que je n'ai pas eu peur, que je n'ai pas eu mal, que je n'ai pas été touchée.

Tu es dure avec moi, Anaë Brown. Tu es dure, et je t'en veux, mais cela ne reste qu'un instant. Juste un bref moment, parce que je te connais, parce que tu es mon amie, parce que je t'apprécie. Je sais que ce que tu dis, tu ne le penses pas vraiment. Tu me connais, je te connais. Tu sais bien que moi aussi j'ai souffert, que moi aussi j'ai eu peur, que moi aussi j'en ai fait des cauchemars. Tes mots me font mal, je les trouve injustes et indélicats, mais je ne t'en veux pas. C'est aussi ça l'amitié, n'est-ce pas ? Pouvoir accepter les mots durs que l'on reçoit. Au fond, toi et moi, on sait très bien que cette nuit d'Halloween nous a fait mal à toutes les deux, mais qu'elle n'a pas pour autant rendue l'entièreté de cette année horrible. Nous le savons, n'est-ce pas ? Laisse-moi y croire, même le temps d'une seconde.

#466962Botaniste au Jardin de Draíocht

Éclats SOLO
Je glisse un regard déçu vers la Verte. J'aurais espéré que notre conversation ne glisse pas sur ce terrain. Je ne veux plus penser à l'année écoulée et à tout ce qu'elle a provoqué. Je ne veux plus revoir ces élèves qui erraient comme des fantômes, ses lèvres rouges, le corps de Daï, et tout cela entremêlé dans l'océan beaucoup trop puissant qui me noie le crâne. N'est-elle pas en train de se terminer, cette année ? Je veux pouvoir m'imaginer la suivante sans être étouffée par les fumées de la précédente. L'année prochaine, ce sera l'occasion de tourner la page sur ces derniers mois. Je veux de la Magie, des sourires, des moments plus doux avec Anaë, des rencontres, des mains qui se serrent et qui ne se lâchent plus ! Je veux que le silence qui nous recouvre soit moins lourd et moins présent. N'est-ce pas ce que tu souhaites aussi, Anaë Brown ? Alors laisse le passé au passé, aide-moi à reconstruire de belles choses.

« Je n'étais peut-être pas là, mais cela ne m'a pas empêché de m'inquiéter. »

Je n'aurais pas dû répondre, je le sais, mais j'avais besoin de... Je ne pouvais pas la laisser dire ça ! Je sais que cette soirée a été terrible pour elle ; je sais qu'elle a souffert ; je sais qu'elle a eu peur tandis que moi je ne me doutais de rien. Mais le lendemain, elle m'a si durement repoussé ! Et les jours qui ont suivi ! Tout ce qu'elle a vécu ce soir-là, elle ne m'en a jamais parlé ! C'est comme si elle m'en voulait pour ce qui s'était passé, alors que je n'ai rien fait ! Elle est restée muette, autant sur ce qui s'est déroulé avant qu'elle ne parte que sur la suite. Je sais, je ne devrai pas lui en vouloir pour cela. Je sais, je n'étais pas là. Mais parfois, j'aimerais juste qu'elle comprenne que j'aurais préféré être auprès d'elle, parce que mon absence nous a éloignées, et je préfère avoir peur avec elle plutôt qu'avoir peur pour elle. Anaë et moi, nous nous sommes toujours soutenues. Si elle tombe, je tombe ; si je tombe, elle tombe, n'est-ce pas ? Nous sommes fragiles l'une sans l'autre. Je ne veux pas qu'on s'éloigne davantage, je ne veux pas de ce silence qui nous sépare. Il fissure mon cœur de verre.

« Tu aurais pu venir. »

Pourquoi poursuit-elle ? Ne veut-elle pas changer de sujet, se concentrer sur autre chose ? Merlin, elle me fait mal. Je ne parviens même pas à dire si ses paroles sont un reproche, un regret ou un soulagement. Ses mots sont des aiguilles qu'on appuie sur ma peau.

« Seule ? »

Tu sais, Anaë, j'y ai déjà pensé. Si j'avais été là... Par Circé, on pourrait refaire le monde avec des si. Mais si j'avais été là, j'aurais été avec toi Anaë Brown. Avant que le bal ne bascule dans la peur, j'aurais pu sourire à tes côtés, te regarder danser avec ta robe rouge et noir, tes lèvres rouges s'étirant si fort qu'elles auraient dévoilé tes fausses canines plus longues. Nous aurions été ensemble, juste à deux, éclatant de lumière dans cette salle trop grande, rayonnant comme deux soleils grâce aux lueurs qui auraient fait pétiller nos yeux. Cela aurait été juste toi et moi. Et ensuite, il n'y aurait pas eu de silence, pas eu de secret, pas eu d'éloignement entre nous deux. Peut-être même que ces émotions chaudes et douces qui faisaient brûler mes joues juste avant que tu ne partes seraient restées. Cependant, au lieu de tout cela, nous voici ici, toi avec tes reproches, moi avec mes regrets, la poitrine serrée et les pensées fanées.

Si j'avais été là... Tout aurait pu être différent, tu ne crois pas ?

« Ce soir-là, avant... Tu aurais pu me demander de venir avec moi. »

Il y a tant d'assurance dans sa voix ! Merlin, tant d'assurance !

La chaîne de regrets qui m'enferme et que je traîne me paraît soudainement plus lourde. Tu veux dire que tu aurais dit oui, si je t'avais retenu pour te demander de venir avec moi ce soir-là, Anaë Brown ? Tu veux dire que tu aurais abandonné la personne avec qui tu y es allée pour moi ? C'est idiot ; c'est idiot ! Pourquoi m'avouer cela maintenant ? Merlin, cela me fait mal ! Tout aurait pu être si différent... Mais pourquoi remettre la faute sur moi ?! J'aurais pu te demander, j'aurais pu te demander... Mais tu étais déjà avec quelqu'un ! C'est tellement affreux ce que tu me fais, Anaë. C'est si douloureux !

Je ne peux pas m'empêcher de m'imaginer la retenir. J'y ai pensé, ce soir d'Halloween. J'ai pensé à l'attraper, et je ne l'ai pas fait. Mais si je l'avais fait, si j'avais écouté mon cœur qui battait trop fort et mes pensées si étranges... Tout aurait été si différent ! Nous aurions dû nous dépêcher pour me trouver un déguisement digne de ce nom ; peut-être que nous serions arrivées main dans la main, avec des sourires trop grands pour nos visages ; peut-être que nous aurions pu danser ensemble et... Non, je ne veux plus revoir ses lèvres rouges si proches de moi qui me mettaient mal à l'aise. Je ne veux plus m'imaginer tout ce qui aurait pu se passer ! Pourquoi as-tu dit cela Anaë ? Cherches-tu à me faire mal ? Souhaites-tu vraiment tisser mes pensées avec des et si ? On ne peut pas refaire ce qui a été fait. On ne peut pas recommencer. On ne peut pas... Ah, Circé ! Tout aurait été si différent !

Mon esprit baigne dans une eau pourpre, trop teintée de regrets et de rêves.

« Arrête avec ça ! » Mes lèvres tremblent. Les larmes me montent aux yeux, mais je les retiens. *Il faut qu'elles restent enfermées, il faut qu'elles restent enfermées...* Je me sens si fragile ! Prête à éclater en sanglots, trop brusquement. Mais je ne suis pas faible, et je ne veux pas pleurer, pas maintenant. « C'est nul c'que tu dis. » Ma voix se brise sur ces quelques mots. Je déglutis et détourne les yeux.

Arrête Anaë. S'il te plaît. Je ne peux pas m'empêcher d'imaginer tout ce qui aurait pu être différent si les choses ne s'étaient pas passées comme ça. Parce que j'aurais pu aussi te retenir et te demander de rester avec moi. Tu ne serais pas allée à ce bal, je ne serais pas restée seule avec Ecco. Il y aurait juste eu toi et moi, dans les toilettes abandonnées, parées de couleurs et de sourires comme des gemmes étincelantes.

Alors, est-ce ma faute si nous en sommes là ? Est-ce ma faute si je suis fracturée par mes réflexions et mes sentiments ? Est-ce ma faute si nous deux, nous sommes passées à côté d'une belle histoire ?

Une bouffée de tristesse et de colère me monte brutalement au crâne.
Je te déteste Anaë de tout remettre sur mes épaules. Je te déteste de me frapper avec ces phrases si dures, juste avant que l'année ne se termine. Je te déteste, mais je ne peux pas m'empêcher de te revoir, dans ta robe rouge et noir, avec tes lèvres rouge rubis, ton souffle sur mon visage.

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Je n'ose pas la regarder. J'ai peur qu'elle voie mes yeux humides, qu'elle abandonne face à moi une de ses phrases si dures (« Par Merlin Alyona, qu'est-ce que tu es sensible ! » ou « Ce n'était qu'une supposition, calme-toi, par la barbe de Merlin ! ») — je l'imagine déjà parler, me reprocher tout un tas de choses, et je ne veux pas passer sous la froideur de ses iris, même si elle serait amenée à être plus bienveillante par la suite. Je ne veux pas de son jugement, de ses paroles, de ses reproches. Je ne veux plus rien entendre, plus rien voir, plus rien ressentir. Laisse-moi donc Anaë ! Arrête avec tes mots pointus, coupants, tranchants. Je ne veux pas de nos silences sombres comme des abysses, je ne veux pas de notre animosité qui nous dresse l'une contre l'autre. Je ne veux plus rien vivre avec toi aujourd'hui. J'ai bien peur que nous en soyons arrivées à ce point où seul le temps peut calmer nos tempêtes. Laisse le temps nous réparer, laisse le temps nous rapprocher. N'est-il pas ce dont nous avons besoin ? Le silence nous fissure et les mots nous écorchent. Laisse donc le temps guérir nos plaies, faire disparaître nos cicatrices. Ne dis rien, plus rien. Va-t'en, laisse-moi, apprends à notre amitié à respirer, elle qui s'étouffe si vite et si douloureusement.

Je garde le silence et les yeux fermés. Aucune larme, aucun mot. J'attends l'évolution, l'apaisement, les excuses. J'attends quelque chose avec la peur qu'il ne vienne pas. J'aimerais que nous changions de sujet, que nous continuions notre chemin, mais avec le sourire aux lèvres et les pensées comme des coussins remplis de rêves et d'espoirs. J'aimerais ne plus me sentir coincée par les paroles de mon amie. Cependant, elle frappe et je ne peux l'arrêter. Elle semble avoir les pensées ancrées sur un seul point, un seul objectif. Je ne sais pas ce qui lui arrive ; je ne comprends pas ; je ne comprends plus. Je me contente uniquement d'attendre, avec l'espoir que tout évolue. Après les grandes vacances, tout ira mieux, n'est-ce pas ? J'ai peur de rêver à l'impossible, cela m'arrive bien trop souvent.

« Ton manque de courage n'a donc d'égal que ton manque de clairvoyance. » Elle secoue la tête, une tempête passe dans la mienne. « Tu peux bien dire que cette année s'est bien passée : tu as fui à chaque fois qu'on a eu besoin de toi. »

Et je me retrouve toute vidée, comme à bout de souffle, dépossédée de tout. On a piétiné mon esprit, le voici en ruines. Où sont les espoirs, les regrets, les attentes ? Elle m'a tout enlevé en quelques mots. Pourtant, je me sens plus lourde qu'Atlas soulevant le monde.

Il reste néanmoins quelque chose, sous ces amas de rêves et d'espérance ; c'est une étrange souffrance, qui se lève comme une révolution.

Alors, voici donc ce que je suis pour toi Anaë, une lâche et une idiote ? Une fuyante, une aveugle ? Merlin. J'ai mal. Elle m'a si facilement touché, si facilement blessé. Et c'est allé si rapidement ! Ses mots n'avaient qu'une direction, qu'un unique but. Toute cette année pour ça ! Toutes ces batailles, tous ces efforts ! Je l'ai soutenue, je suis venue la voir, je suis restée à ses côtés, je l'ai aimée comme ma soeur ! Et tout ça, tout ce que je lui ai donné... Tout... Toute cette présence ! tout ce soutien ! Pour qu'elle m'écrase et qu'elle me jette comme une idée qui n'a plus sa place.

Que suis-je pour toi Anaë Brown ? Qu'ai-je été ? Que resterai-je ? Rien ? Une pierre sur ton chemin ? Une perte de temps ? Un mirage qu'on efface en papillonnant des paupières ?

Je me sens creuse et faible. Tenir debout est compliqué. Je suis comme une fleur qu'on a piétiné et qui doit se remettre droite après. Toute bancale, toute cassée, toute déformée. Les fleurs comme celles-ci fanent dans les jours qui suivent, pensé-je brusquement. Tout est tellement soufflé dans mon esprit que les pensées naissent comme des bulles. Elles arrivent, éclatent, disparaissent. Le vent se lève tout à coup, n'est-ce pas ? Je n'en suis pas sûre. Et, oh, j'ai la sensation qu'on m'a frappé la poitrine. C'est douloureux, je suis sûre que ma peau est rouge. Merlin, je crois que je pleure. Je suis aussi en colère. Peut-on être en colère et pleurer ? Je suis triste, je n'ai plus de force, mais je voudrais pouvoir frapper quelque chose, faire mal comme j'ai mal, hurler toute la souffrance enfermée dans ma poitrine. Cependant, je ne peux pas le faire. D'une part, parce que je suis vide de tout. D'autre part, parce que je ne peux pas me permettre cette violence. Ce n'est pas bien de heurter, de vouloir blesser, d'être en colère. Je dois contenir cette colère, je dois me calmer. Je dois être forte. Forte ? *Forte ?* Mais je manque de courage, mais je fuis tout le temps — n'est-ce pas ce qu'elle a affirmé ?

*Merlin !* Mes jambes sont faibles, fragiles, tremblantes. *Je vais tomber ! Je vais tomber !* Il faut que je me raccroche quelque part. Une main ! Un regard ! Vite !

Ses pupilles qui me surplombent.

*Anaë...* Je vois trouble à travers mes larmes, mais je ne peux passer à côté de ce regard dur, intouchable, imperturbable. *Anaë...* Et une bouffée de colère grande, énorme, terrifiante.

« Va-t'en. Je te déteste ! » Et puis hurlé, la voix cassée à cause des pleurs : « Je te déteste ! »

Et enfin, il n'y a plus que les larmes. Qui coulent comme des rivières, comme des torrents. Mes larmes et mes pensées, qui reviennent m'obstruer la gorge. J'étouffe de peur, de tristesse, de colère, de regrets.
J'étouffe.

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Pourquoi Anaë ? Pourquoi ? Je ne comprends pas. C'était la fin, le moment était venu pour reprendre notre souffle, pour apaiser nos cœurs, pour retrouver un peu d'équilibre. Pourquoi chercher à tout souffler maintenant ? Qu'ai-je donc fait de mal ? M'en veux-tu vraiment pour ce foutu bal qui nous aura séparées ? Pourtant, ce soir-là, entre nous, cela avait été tout particulier, n'est-ce pas ? C'était fort, c'était doux, c'était nous. Pourquoi chercher à tout détruire ? Pourquoi vouloir me faire mal ? Je ne comprends pas, non, je ne comprends pas.

Mon âme est un abysse dans lequel mon incompréhension se noie. Je réfléchis, je réfléchis, je réfléchis, mais je ne comprends rien.

Tous les souvenirs de cette année s'écrasent dans mon crâne. Ecco, le bal, le lendemain, mon anniversaire, Noël, les rencontres, Daï, la Jaune au Tournesoleil, jusqu'à hier, jusqu'à Bristyle et cette musique si forte. Tout passe, comme une Pensine qu'on aurait secoué pour voir les souvenirs tomber. Plus je les revois, plus je réfléchis, plus j'essaye de comprendre. Qu'ai-je fait de mal ? Quand ai-je fui ? Quand ai-je manqué de courage ? Quand ne l'ai-je pas soutenu, même lorsque les temps étaient durs ? Quand ai-je fait une erreur ? Je cherche, je cherche ; et je ne trouve rien. Cette année, je l'ai passée avec Anaë, à la soutenir, à rester près d'elle, à lui tendre la main à chaque instant, à l'écouter, à suivre ce qu'elle me disait. Cette année, j'ai tout fait pour elle, j'ai tout donné. Et elle me reproche d'avoir fui ? Elle me reproche d'avoir manqué de courage ? Elle me reproche de ne pas avoir su voir — mais voir quoi ?

Merlin. Elle m'a frappé la poitrine si rapidement que je n'ai plus de souffle, plus de voix. Je ne comprends pas, non, je ne comprends pas. Et c'est terrible, d'être là avec ma douleur, mes larmes, elle face à moi, et cela sans aucune raison. Pourquoi en sommes-nous arrivées là ?

J'essaye de reprendre mon souffle, de réorganiser mes pensées, de me calmer, mais je suis trop en colère. J'en veux terriblement à Anaë de me faire ça, de fragiliser notre amitié de cette manière, en me faisant mal. Je lui en veux aussi de me jeter tous ces reproches sans m'en expliquer les raisons. Rien n'est fondé, tout est douloureux, et je ne comprends rien. Alors je suis en colère. Contre elle, contre nous, contre cette année, contre moi-même, qui réfléchit trop et se laisse toucher si facilement et si douloureusement.

« Tu dis n'importe quoi. » Ma voix est un murmure. Je souffle en parlant. Tout s'échappe dans ce filet de son qui tremble. « J'ai fait de mon mieux cette année. Je suis restée avec toi, je t'ai écouté, je t'ai soutenu, je t'ai proposé mon aide, je t'ai comprise. Jamais je n'ai cherché à fuir ou à manquer de courage. Jamais je n'ai voulu ne pas voir la réalité. Je suis restée à tes côtés à chaque fois, dans tous les moments difficiles. Quand tu m'as repoussé, quand tu étais de mauvaise humeur ou en colère, j'étais là. » Ma voix s'affermit progressivement, mais reste comme un souffle d'émotions qui s'échappent. « Je t'ai laissé du temps, j'ai accepté ton silence, j'ai soutenu tes choix. Tu n'as pas le droit de me faire ces reproches, et je te déteste de le faire. »

Je ferme les yeux un bref instant. Merlin, cela me fait si mal ! Nous sommes en train de tomber, toutes les deux, je le sais, mais je ne veux pas y croire. Comment pourrions-nous chuter maintenant ? Nous avons tenu bon toute l'année. Nous sommes restées soudées, nous sommes restées ensemble, nous... Je ne sais pas. Je ne sais pas, je ne sais pas, je ne sais pas ! C'est Anaë, c'est moi, nous nous sommes toujours soutenues. Pourquoi aujourd'hui, nos fondations tremblent-elles si fort ? Je suis terrifiée à l'idée de tomber, terrifiée à l'idée de voir se briser ce qui nous unit depuis tant d'années. Mais je ne peux rien faire ! Le mécanisme est actionné, nous nous sommes lancées dans le vide ; je ne peux qu'attendre la fin, notre fin, avec l'angoisse de ceux qui se voient tomber et qui ne peuvent pas amortir leur chute.

Alors je repense à cette année. Je la creuse, la déchire, l'ouvre et la secoue. Je veux trouver des explications, des fautes, ce qui fait que nous en sommes là. Car il doit bien y avoir des raisons, n'est-ce pas ? À chaque événement, il y a une cause. J'ai besoin de la connaître. Je ne peux pas continuer dans cette voie, je ne veux plus continuer. Plus penser, plus parler, plus faire face au visage dur d'Anaë. Je ne veux plus rien ! J'aimerais être cette enfant qui peut encore se boucher les oreilles et fermer les yeux quand quelque chose ne va pas, s'enfermer ailleurs pour ne pas faire face au monde. Merlin, laisse-moi m'éloigner, partir, je ne veux pas que cet instant se termine, je ne veux pas connaître la fin.

« C'est toi qui dis n'importe quoi ! Arrête d'essayer de te faire passer pour ce que tu n'es pas. »

Elle prend une grande inspiration, pose ses mains un bref instant sur son front, tête penchée en avant. J'ai foutrement peur de ce qui va s'ensuivre. J'ai peur, mais je suis tellement en colère ! Comme ose-t-elle me dire ça ? Ne comprends donc t'elle pas ce qu'elle me reproche ? la brutalité et le tranchant de ses paroles ?

« Écoute. Cette année, tu n'as pas été la seule à avoir mal, à avoir vécu des événements compliqués, à pleurer à cause de ce qu'il se passait. » Serait-elle en train d'avouer une certaine faiblesse de sa part ? Je n'en sais rien et cela m'importe peu : je suis pendue à ses mots, à ce fil ténu entre nous deux, ténu et tendu, fragile, cassant. « Tu dis que tu m'as soutenu à chaque fois, mais qui a séché tes larmes en mai ? Qui t'a aidé à réviser pour les examens ? Et en retour, toi, qu'as-tu fait ? Tu es venue me voir à l'infirmerie, et tu es partie ? Tu m'as aidé à aller à ce foutu bal, mais tu n'as même pas insisté pour y aller ? »

Ma gorge est toute obstruée. Ainsi, les voici, ses raisons. Ses paroles s'enfoncent dans mes muscles et me laissent toute coite.

« Mais tu..., commencé-je avant d'être coupée.
Non, Alyona, non ! »

Elle prend une grande inspiration, secoue la tête. « Tu vois : tu ne comprends vraiment rien. Et je suis fatiguée de devoir faire tous ces efforts pour t'expliquer. »

Fatiguée ? Fatiguée ?! Les larmes coulent sur mes joues. Tu es fatiguée de moi, Anaë ? Merde. Nous en sommes donc là ? Ça se terminera comme ça : toi et moi, fatiguées l'une de l'autre ?

J'essaye de respirer mais je ne peux que renifler, inondée par tous ces sanglots trop forts, trop brusques. Et toutes ces pensées qui résonnent de ses mots.

Mon coeur me paraît tout cabossé. On ne s'était jamais fait aussi mal l'une à l'autre avant ce jour. J'ai peur que nous nous soyons engagées dans une impasse.

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Il faut que je respire et que je réfléchisse. Ce n'est pas compliqué, n'est-ce pas ? Respirer et réfléchir. C'est ainsi que je pourrai trouver une solution à ce dans quoi nous nous sommes engagées et ce vers quoi nous fonçons. Respirer, réfléchir, et ne surtout pas se laisser avaler par les vagues de sentiments qui me font trembler, me déséquilibrent et s'acharnent contre moi. Respirer et réfléchir, ce n'est pas difficile, alors pourquoi est-ce que je n'y parviens pas ?

Je n'arrête pas de penser à ce qu'elle m'a dit. C'est plus fort que moi, cela tourne en boucle dans mon crâne tandis que des larmes me coulent sur les joues.

Est-ce que je me mens à moi-même ? Suis-je vraiment en train de tenter de m'excuser, de me justifier, parce que je refuse de voir une certaine vérité ? Je ne veux pas être cette fille aveugle à ce qu'il y a autour d'elle. Je ne veux pas mal comprendre, me tromper. Je ne veux pas que ce soient mes erreurs qui nous aient menées là. Mais je ne sais pas ce dont elle veut parler, et je ne le comprends pas. Tout est vrai dans ce que j'ai dit, n'est-ce pas ? N'est-ce donc pas elle qui ne s'en rend pas compte ? Je suis restée là, je l'ai soutenue ! Comment peut-elle affirmer le contraire ? Comment peut-elle penser que j'ai souhaité éviter certains moments, certaines situations, fuir face à des angoisses et des problèmes ? Oui, je n'étais pas bien ce jour où Daï est mort ; oui, je ne l'ai pas aidée pour ses BUSE ; oui, je ne suis pas restée à l'infirmerie et, oui, je n'ai pas assisté à ce bal. Mais comment l'aurais-je pu ? J'avais peur, j'en étais incapable, elle m'a repoussé et elle n'a pas voulu de moi. Qu'aurais-je pu faire de plus ? Aurais-je dû me montrer plus forte ? Ai-je été plus faible sur ce que je n'ose m'avouer ? Aurais-je dû agir autrement, être davantage prête à m'impliquer ? Mais je ne comprends pas ! Pourquoi me reprocher cela ? Tout le reste du temps, j'étais là ! Ce n'étaient que quelques fautes, quelques incertitudes, quelques soucis. Pourquoi me les reprocher ? Les a-t-elle si mal vécu ? M'en veut-elle réellement pour tout cela ? Oh Merlin, mais que nous arrive-t-il ? Pourquoi devons-nous nous faire tous ces reproches, nous parler si durement ? C'est si difficile, cela fait tellement mal ! Mais ses paroles, ses paroles...! Comment les accueillir sans être en colère, sans être perdue ?

Je ne comprends rien. Plus qu'une sensation, c'est ce qu'Anaë me reproche. Je ne comprends rien, ou je ne la comprends pas ? Elle est si peu claire dans ses propos ! Bien sûr que je ne la comprends pas, bien sûr que je ne sais pas lire ses silences, mettre du sens à ses reproches ! Je la connais depuis que nous sommes toutes les deux petites. Nous avons grandi ensemble, nous avons découvert le monde côte à côte, nous avons appris à nous connaître en même temps. Mais oui, je dois bien l'avouer, parfois, je ne la connais pas. Dans des moments comme celui-là, je ne la reconnais pas. Elle dit toutes ces paroles dures, mais avec le visage impassible, insensible à mes propres sanglots. Elle me fait mal et elle ne semble pas regretter, pas réagir, pas s'en inquiéter. Non non, elle continue. Un reproche après l'autre. Comme des vagues qui m'agressent, me bousculent, me font perdre l'équilibre et s'infiltrent dans ma bouche, mes yeux, mes oreilles, mon nez. Et peu importe ce qu'elle voit, Anaë Brown ne s'arrête pas. Elle ne fait pas demi-tour. Elle continue, s'accroche, accélère. Je dis n'importe quoi ? Je me fais passer pour ce que je ne suis pas ? Je ne comprends rien ? Je la fatigue ? Et après, qu'y aura-t-il de plus ? Des yeux au ciel, un haussement d'épaules, et un « franchement, tu es insupportable Alyona » ?
Excuse-moi Anaë si parfois je ne te reconnais pas. Parce qu'il t'arrive d'être une autre personne, complètement différente de celle qui, le sourire aux lèvres, me parle de ce qui l'intéresse, me partage son regard, me pousse à faire des choses que je n'aurais jamais faite. Excuse-moi Anaë de ne pas te reconnaître quand tes mots deviennent tranchants et ton regard dur comme la glace. J'aimerais pouvoir te dire et m'avouer avec délice qu'après tout ce temps avec toi, à t'écouter, à te suivre, je suis capable de te comprendre et je te connais mieux que je ne me connais, mais le fait est que ce n'est pas le cas. Toi et moi, nous sommes au final bien différentes, et tu viens de me le rappeler aujourd'hui.

Mes larmes sèchent, je me redresse, me fais plus distante. Voilà où nous en sommes : nous ne nous comprenons plus.

Il me faut plusieurs secondes pour me donner une contenance, pour trouver les mots justes, pour m'assurer que ce que je m'apprête à faire est la bonne solution. Je réfléchis beaucoup durant ces quelques secondes. Je me demande laquelle de nous deux est responsable de tout cela, je me demande quand nous avons commencé à ne plus nous comprendre, je me demande si une chance existe pour que le temps répare nos plaies et nous fait nous retrouver. Et je me demande si toutes les deux, nous ne nous sommes pas menti l'une à l'autre en persévérant cette année pour que notre relation ne reste pas fragilisée en apparence. Je me demande si tout cela n'arrive pas parce que nous avons déjà tout tenté, tout donné, tout essayé, et que nous sommes finalement fatiguées de poursuivre, fatiguées d'espérer.

Alors nous nous arrêtons là ? Sans deuxième chance, sans nouveaux efforts ? C'est douloureux, mais je ne les crois plus possibles. Cette année a été dure, et je pense que toutes les difficultés que nous avons rencontrées, elles n'ont pas participé à nous rapprocher, elles ont juste mis en avant les fragilités de notre relation. Toutes deux, nous avons besoin l'une de l'autre. J'ai besoin de son savoir, de sa sagesse, de son réconfort, de nos souvenirs entremêlés sur lesquels je peux m'appuyer ; elle a besoin de mes sourires, de ma douceur, de ma présence, de mon soutien. Cette année, nous avons peut-être toutes les deux eu trop besoin de l'autre, désiré trop de soutien, trop de réconfort, trop de présence. Et peut-être qu'aucune de nous n'était capable d'apporter autant à l'autre. Peut-être que ce qui ne va pas entre nous est juste là : après tout ce temps, nous savons ce dont nous avons besoin, mais nous ne savons pas ce dont l'autre a besoin. Peut-être que c'est pour cela que nous ne nous comprenons pas, peut-être que c'est pour cela que nous nous écroulons l'une avec l'autre.

La gorge nouée, je baisse les yeux et passe une main dans mes cheveux avant de tourner brusquement mon visage vers celui de la Verte, mes pupilles s'accrochant aux siennes, comme une dernière étreinte.

« Tu sais quoi : tu as peut-être raison. Mais moi aussi je suis fatiguée. Cette année, nos différents, toutes ces difficultés... Ça m'épuise. Je n'en peux plus. »

J'aimerais penser que plus je parle, plus les mots sont faciles, mais c'est bien le contraire. Chaque syllabe est plus difficile que la précédente. J'ai l'impression de saisir ce qui nous unit, tout ce que nous avons vécu, tout ce que nous avons partagé, et de le casser, de l'écraser, de le faire voler en éclats.

« Je ne veux plus avoir mal à cause de toi ; je ne veux plus tout te donner et devoir supporter tes reproches après. Tu vois, ce matin-là, à l'infirmerie, tu m'as demandé de partir, et je suis partie. Maintenant je te le demande à toi. Va-t'en Anaë Brown. Va-t'en et laisse-moi. »

Je ne sais plus si je suis en colère contre elle ou contre moi. Je ne comprends rien à ce que je lis sur son visage. Non, tout ce qui m'occupe, c'est ce qu'il se passe : sans un mot, elle me tourne et le dos et s'en va.

Sans un mot.

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Éclats SOLO
Je ne sais pas si je réalise vraiment ce qu'il se passe. Je ne sais pas si je prends conscience à ce moment des impacts que cela aura, des vides que cela laissera. Je ne sais pas si je la laisse partir en toute connaissance de cause, en ayant compris qu'en réalité, elle ne reviendra plus. Je ne pense pas. C'est dur de prendre du recul quand nos sentiments nous mordent le cœur et semblent si emmêlés, donnant l'impression qu'on ne peut que les percevoir, sans les comprendre. Comment penser à l'avenir, aux conséquences, quand on se sent tiraillé, en colère, triste et débordant de questions, d'incompréhension ? Comment regarder en avant quand le présent sous nos yeux est si lumineux ?

Je l'observe avancer de dos, et je ne peux plus rien dire, plus rien faire, plus rien penser. Voilà, elle s'en va. Elle n'a même pas cherché à rappliquer, à avancer un dernier reproche, ou même à s'excuser. Non, elle n'a rien dit et elle est partie. Rien. Nous nous connaissons depuis plus de dix ans, et elle me laisse après m'avoir fait mal, et cela si facilement ! Merlin. J'ai une météorite enfoncée dans la poitrine. Je ne suis pas certaine de comprendre ce qu'il se passe. Comme bien trop souvent, je me laisse guidée par ce que je ressens, j'écoute mon cœur avant ma tête. Or, aujourd'hui, je ne suis plus qu'en colère. Elle s'en va, comme ça, sans rien ajouter de plus. Pourquoi, par Circé, pourquoi ?! Elle aurait dû rire, ou sourire, ou dire quelque chose, non ? C'est Anaë, elle ne peut pas rester silencieuse, elle ne peut pas partir comme ça ! Et tout ce que nous avons vécu, partagé, ce qui nous a forgées ensemble ? Où le met-elle ? Elle s'en va, juste parce que je lui dis ! Mais n'est-ce pas ce que je lui ai demandé : partir sans poser de question, sans chercher à refuser ? Mais là, là... ! J'aurais préféré qu'elle ne m'écoute pas, qu'elle fasse quelque chose, pas qu'elle s'en aille sans un mot.

C'est étrange, n'est-ce pas ? Cette situation est folle. Tout est complétement inimaginable. C'est la fin d'année, une période déjà compliquée, et cet événement semble être de trop. Il se coince dans ma gorge, me fait suffoquer, étouffer. Après le bal, Daï, la peur : ça ? Je ne peux pas y croire. C'est trop... Impossible ! C'est impossible ! Anaë s'en va ! Oh, je suis tellement en colère ! C'est elle, c'est moi. Que s'est-il donc passé ? Ma mémoire est percée. Je ne veux pas y croire, pas comprendre, pas réaliser ce qu'il se passe. Nous nous sommes disputées, je lui ai demandé de partir, et elle est partie.
Tout est là en réalité, juste dans ces quelques mots : elle est partie.

J'ai brusquement un grand vertige. La nausée me monte à la gorge, je me sens faible, mon crâne est un nœud immense, mon ventre me fait mal et mes membres me semblent faits de verre. *Elle est partie.* L'évidence est là. Tout est là. Pourquoi être en colère ? Pourquoi réfléchir ? Pourquoi détester ? *Elle est partie.* Où est son sourire ? Où est son visage pâle ? Où sont ses lèvres rouges comme un fruit estival ? *Elle est partie*, et je n'arrive à penser à rien d'autre.

La terre m'accueille durement. Je tombe à genoux, le souffle coupé, les yeux perdus ailleurs, et je ne suis même pas sûre de m'en rendre compte. Une énorme vague menace de me submerger. Elle grandit, s'étend, se renforce. Je la sens se soulever dans mon corps, comme une menace lourde et pesante, une épée de Damoclès qu'on sent tomber sans bruit. Je la sens, mais sa présence est comme une voix dans une foule, impossible à isoler. Elle devient plus forte, et je ne fais rien. Elle devient plus haute et violente, et je reste immobile, prise dans les sables mouvants de mes pensées.
Jusqu'à ce qu'elle me renverse, brusquement.

J'éclate en sanglots, verre que le silence fait exploser, et les larmes coulent sur mon visage comme la pluie dans le ciel sombre. Une averse me ravage le corps. Je suis trempée de sentiments et un souffle froid court dans mes veines. Je n'ai même pas le courage de penser que je suis pitoyable ainsi, à genoux, pleurant, face aux regards inconnus qui ont peut-être tout vu et suivi toute la scène. Non, en fait, j'ai des difficultés à penser correctement. Je me sens juste dépassée, ravagée, écrasée par ces vagues de sentiments qui s'acharnent sur mon corps. Je ne veux plus pleurer ; je ne veux plus être triste ; je ne veux plus être en colère. Je veux que les choses redeviennent comme avant. Je veux revenir avant le Bal, ce soir-là, quand il n'y avait qu'elle et moi. Je veux pouvoir la retenir, mettre mes souvenirs à terre et marcher dessus violemment. Je veux pouvoir réécrire l'histoire, changer les phrases et les mots. Mais comment ? Comment ? C'est impossible. Alors de grandes vagues arrivent et se relayent, me noient le crâne et le cœur.
Anaë Brown, jamais tu n'étais parvenue à me faire aussi mal.

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Éclats SOLO
Je ne sais pas combien de temps j'ai passé ainsi, à genoux dans l'herbe, les pleurs cascadant sur mes joues sans s'arrêter. Peut-être des heures, peut-être juste des minutes. Le temps s'est arrêté quand Anaë est partie. La journée s'est brusquement arrêtée, les mois se sont fracassés les uns contre les autres, et moi j'étais un peu partout. Prise au piège avec moi-même, avec mes sentiments, avec mes pensées, avec le présent, mais aussi le passé et l'avenir. J'étais partout, et nulle part à la fois. De toute manière, je ne suis parvenue à rien le reste de la journée. Les souvenirs sont flous, incertains, tremblants. Les cours sont passés, les heures se sont accumulées comme un tas de déchets, les mots entendus ont formé des piles dans mon crâne, des piles et des murs, séparant mes pensées de la réalité. J'entendais parler d'un dernier cours, des prochaines vacances, des futurs projets, mais je ne voyais en réalité qu'elle, ses cheveux châtains, sa peau pâle, ses lèvres rouges, et je n'entendais que sa voix, résonnante, accumulant les critiques comme les souvenirs. J'étais creuse comme ces côtes rocheuses après les passages successifs et incessants des vagues et du temps. On m'a rongé comme un os.

Alors, dans une certaine continuité, mon été m'a paru être un des pires de ma vie. Plongée dans le silence et la solitude, incapable d'utiliser ma magie correctement, incapable de me concentrer sur des lectures un tant soit peu captivantes, incapable de dormir sans la voir. J'avais l'impression que dans tous mes rêves, elle apparaissait avec sa robe du bal, et ses lèvres rouges si proches de moi. Comme une illusion, un mirage, un fantôme. Je voyais ses cheveux, son visage, entendais son rire, sa voix. Mais petit à petit, tout disparaissait. La colère, la peur, les regrets, la tendresse, la honte. Le monde retournait à la normale, et c'était terrible. Comment les faits pouvaient-ils s'effacer si facilement ? Comment peut-on se résigner si vite ? Je ne comprenais pas les autres, et moi. Le monde était devenu opaque et sombre.

Je lui ai écrit des lettres cet été. Tout d'abord, pour lui demander de s'excuser, de s'expliquer, de m'aider à comprendre. Ensuite, je la priais de revenir, de m'écrire, et je m'excusais, je lui écrivais qu'elle me manquait, que j'avais envie de la revoir, que j'avais besoin de la revoir. Enfin, je lui disais dans d'autres lettres que je la détestais, que je lui en voulais terriblement et qu'elle pouvait bien rester loin de moi, cela ne me dérangeait pas. De toutes ces lettres écrites, de tous ces mots entassés sur des papiers, je ne lui ai rien envoyé. Tout est resté dans un tiroir, jusqu'à la fin de l'été. Après, toutes ces lettres, je les ai brûlées. À quoi bon, de toute manière ? Tous ces mots étaient inutiles. Ce que nous nous sommes dit ce jour-là, ne le pensions-nous pas un peu ? Oui, je vis avec des regrets, avec des remords ; mais je ne peux pas lui pardonner ce dont elle m'a accusé, ce qu'elle m'a reproché. Je ne peux pas ! C'est au-dessus de mes capacités. Alors j'ai prolongé le silence, et j'ai laissé le temps guérir mes plaies, comme j'aurais aimé que nous le fassions ce dernier jour.

De toutes les vacances, aucun mot ne fut donc de nouveau échangé entre nous. Et cela continua, et cela continue encore. Nous avons passé des années à nous éviter à Poudlard, des années à ne plus nous parler, à ne plus nous regarder l'une l'autre. Jusqu'à ce qu'Anaë quitte l'école après ses ASPIC. Je ne sais même pas dans quelle école elle s'en est allée. J'ai quelques suppositions, quelques idées, mais rien de bien concret. Ses parents et les miens ont continué à se voir, de moins en moins avec le temps, et sans nous. Quand ils venaient, je partais chez une de mes grands-mères, ou je me disais malade. Avec du recul, cela me paraît presque idiot. Notre dispute est lointaine, mais nous continuons à nous éviter comme si elle datait d'hier. Peut-être parce que, l'une comme l'autre, nous pensons toujours à ce que nous avons vécu ensemble. C'est vrai : parfois, je pense à Anaë Brown. Si je n'ai que rarement remis un pied à l'infirmerie depuis ce bal, à chaque fois que j'y vais, je ne peux m'empêcher de regarder le lit dans lequel elle était ce matin-là. Quand l'urne est venue dans la Grande Salle, j'ai aussi pensé à elle. Quand les échanges AMICO sont apparus, elle est aussi revenue hanter mes pensées. C'est terrible, n'est-ce pas ? Avoir son visage à jamais gravé dans ma mémoire. Je crois qu'au fond, j'ai toujours un peu mal quand mes pensées se tournent vers l'ancienne Verte. J'ai toujours un peu mal, parce que j'ai la sensation que notre histoire s'est terminée trop vite, avant même de pouvoir réellement s'écrire. Comme si le point final n'avait pas été mis à la bonne phrase.
Mais que puis-je y faire, maintenant ? Je ne peux rien changer, je ne peux rien remplacer. Ce qui est écrit est écrit. Anaë et moi, c'est terminé, c'est tout.

Pourtant, parfois, rarement, je rêve encore de son souvenir, je la revois alors, dans sa robe rouge et noir, avec ses lèvres vermeilles. Peut-être qu'en réalité, de tout ce que nous avons vécu ensemble, il ne restera que cette image d'elle dans ma mémoire. Ce soir-là, je l'ai figée pour l'éternité.




Cet écrit-ci me paraît incomplet sans le point de vue d'Anaë, sans son regard sur ce qu'il vient de se passer.
Cependant, puisque c'est une PNJ, je dois faire passer le regard d'Alyona avant le sien.
Ayant néanmoins eu besoin de l'écrire, je me permets de joindre le point de vue d'Anaë en reducio, peut-être qu'il éclaircira certaines paroles, certaines actions.

Reducio
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point de vue d'Anaë Brown



Cela fait des mois que je me prépare à ce moment, des mois que je l'imagine, que je le façonne dans mon esprit, que je l'organise, en essayant de prendre de la distance sur les sentiments qui me gonflent le coeur. Des mois. Pourtant, quand il est arrivé, je n'étais pas aussi prête que j'aurais aimé l'être.

C'est étrange, ce matin-là, quand je me suis levée, préparée, habillée, j'ai eu comme un pressentiment, la sensation que ce serait aujourd'hui. Au final, cela ne pouvait être qu'aujourd'hui. L'année nous a toutes les deux épuisé et, plus que tout, elle a épuisé ce qui nous liait. Quand j'y pense, je n'arrive plus à respirer, tellement cela me paraît horrible, affreux. J'ai laissé tout cela arriver. Plus que tout : j'ai fait en sorte que tout cela arrive.

S'éloigner définitivement d'une personne à laquelle on tient et qu'on connaît depuis longtemps, cela prend du temps. Et cela demande beaucoup d'énergie, de force, de courage. Il faut créer des espaces, des failles, des vides, et leur laisser le temps de grandir, de prendre de la place et de l'importance. Il faut laisser les idées et les doutes s'installer, les reproches et les déceptions fleurir. J'ai tout donné pour permettre cela. Mes sourires, mes pensées, mes nuits, tout y est passé. J'ai beaucoup hésité au début, mais comment ne pas hésiter ? Ce que je m'apprêtais à faire était horrible, inhumain, inimaginable. Couper net le fil qui me relie à Alyona. Brûler la plaie au fer rouge pour qu'elle cicatrise. Il faut faire cela proprement, sans trop d'hésitation, sans trop de remords. C'est très difficile. Cela demande des heures de réflexions, de douleur, de lutte. J'ai toujours tendance à réfléchir longtemps avant de prendre une décision qui me paraît importante. Celle-ci l'était. Alors j'ai pesé le pour, le contre, imaginé tous les et si possibles, et j'ai fait mon choix. J'ai fait mon choix. Le bon, le mauvais ? Le bien et le mal existent-ils seulement ? Qu'importe : il me fallait choisir. J'ai choisi, et je suis restée fidèle à ma décision, je l'ai suivie. Et voici où nous en sommes. Je suis parvenue à avoir le résultat attendu, aussi douloureux soit-il. Je l'ai tout de suite vu dans ses yeux, dans ses larmes, que j'avais réussi. Merlin, que c'était affreux, que c'était dur ! Mais c'était nécessaire, n'est-ce pas ? Je me devais de le faire, pour elle, pour nous, pour éviter le pire.

Parce que l'amour — voilà, le mot est mis, le mot est écrit, et ce n'est pas si terrible, au final —, cela fait plus de mal que de bien.

Je sais exactement quand cela a commencé, quand en la voyant, mon corps m'a transmis les premiers signes que quelque chose, dans la relation que j'entretenais avec elle, dans ma manière de la percevoir, était en train de changer. C'était vers la fin de ma première année à Poudlard. En quittant l'école pour les vacances de Pâques, en allant voir Alyona, je me suis rendu compte qu'elle avait un effet étrange chez moi. Quand elle n'était pas là, elle me manquait et je pensais très souvent à elle, je l'imaginais partout ; quand elle était là, je me sentais bien, et il se passait des choses nouvelles dans mon ventre, dans mon corps, j'avais le coeur qui battait un peu trop vite. Si les signes étaient clairs, il m'a pourtant fallu du temps pour les comprendre, pour accepter ce qu'ils signifiaient. Au début, je pensais que cela allait passer, que c'était passager, ou que tout le monde passait par là, qu'Alyona aussi ressentait ces choses si inhabituelles. Mais le temps s'écoulait, et ces symptômes s'accentuaient. Je pensais de plus en plus à elle. J'ai pensé à elle pendant toutes les vacances d'été, entre ma première et ma deuxième année. Jusqu'à ce qu'elle arrive à Poudlard. Là, j'ai su que cela durerait, et j'ai compris ce que c'était. Merlin ! Que c'était incroyable, pouvoir passer des journées avec la personne qui hantait mes pensées, de jour comme de nuit ! Que c'était magique ! Je n'ai jamais été aussi heureuse que durant ces premiers mois de ma deuxième année. J'avais envie de tout dire à Alyona, ce que je savais, les rumeurs que je connaissais, les mots que j'avais lu ; je voulais l'impressionner, la faire rester avec moi. J'avais envie de lui montrer tout le château, de lui faire vivre des choses que je n'aurais jamais osé faire avant. C'est ainsi que je l'ai invitée chez moi, pour une partie des vacances de Noël, et que je lui ai montré Londres lors des fêtes de fin d'année. Durant cette période, j'ai même été jusqu'à sortir hors de ma salle commune de nuit pour lui montrer le parc le soir. Cependant, dans tous mes actes, je restais mesurée. Jamais, ô grand jamais, elle ne devait comprendre ce que je ressentais pour elle. Non, c'était mieux ainsi, c'était mieux si elle ne savait pas.

Alors, cela a continué de la même manière durant ma troisième année et ma quatrième année. Si moi, j'avais compris que je l'aimais, je savais que ce n'était pas réciproque, qu'elle ne partageait pas mes sentiments. Cependant, cela ne m'importait pas beaucoup. Je passais mes journées avec elle, qu'aurais-je pu vouloir de plus ? Je ne voulais pas que les choses changent, je voulais qu'elles restent ainsi pour toujours. Et cela aurait dû rester ainsi pour toujours. Elle, moi, les moments que nous partagions, les bouffées de bonheur dont nous nous gorgions, les paroles que nous échangions, nos sourires qui nous liaient et nous rendaient fortes. Cela aurait dû rester ainsi, même si cela me faisait mal de savoir que je ne pourrais jamais m'asseoir à côté d'elle et lui dire à quel point je l'aimais, même si les mots me faisaient peur. J'espérais encore, je crois, que cela puisse être réciproque. Ne restait-elle pas avec moi tout le temps ? N'était-elle pas heureuse à mes côtés ? Alors pourquoi ne montrait-elle pas des signes pour me faire comprendre qu'elle aussi, elle pensait tout le temps à moi, qu'elle aussi, elle ressentait des sentiments beaucoup trop étranges et beaucoup trop forts quand elle me voyait ? Pour la simple et bonne raison que tous ces signes, ces symptômes de l'amour qui me faisaient si peur, elle ne les ressentait pas. Si je l'aimais, elle, elle ne m'aimait pas de la même manière. Je pense que c'est cela qui fut le plus terrible à accepter, plus encore que la nécessité de m'éloigner d'elle. Elle ne m'aimait pas comme je l'aimais.

Je me dois de l'avouer, j'ai tout fait pour la faire m'aimer, et j'ai tout fait pour essayer de savoir si c'était le cas. Oh, c'était peut-être affreux de ma part, de vouloir la pousser à m'aimer comme je l'aime, mais je n'avais pas d'autre choix ; j'avais l'impression de brûler, de ne pas savoir calmer mon feu, mais tout cela en sentant que l'oxygène se raréfiait, qu'à un moment, je m'éteindrais, brusquement, comme une étoile. Et il n'y aurait pas de braises destinées à être rallumées, juste des cendres.
Et, oh Merlin, que cela me terrifiait ! Dans mes cauchemars, elle finissait toujours par partir, et j'avais peur qu'en le faisait, elle puisse m'arracher à la terre.

Alors, quand Oscar m'a proposé de l'accompagner au bal, parce qu'il voulait y aller comme ses amis mais qu'il lui fallait quelqu'un pour entrer, j'ai dit oui. Non pas parce que, dans mon rôle de grande soeur, je souhaitais lui faire plaisir. Non, juste parce que j'y ai vu là l'occasion d'être sûre qu'Alyona ne m'aimait vraiment pas comme je l'aimais ; parce que, si elle m'aimait, ce soir-là avant le bal, elle aurait trouvé un moyen pour que je ne parte pas, pour que je reste avec elle, n'est-ce pas ? Elle aurait fait quelque chose, non ? Ne lui en ai-je pas laissé l'occasion ? Ah, c'est idiot ! Tout était tellement idiot ! L'amour, cela ne peut que faire mal, j'aurais dû m'en douter. Alors, bien sûr qu'elle n'a rien fait, bien sûr qu'elle n'a rien tenté, cela ne pouvait que se passer de cette façon. Mais moi, j'ai eu mal, très longtemps, tout le temps en fait. Parce que je savais qu'elle ne m'aimait pas, mais que je continuais d'espérer, comme une idiote.

Après ce bal d'Halloween, je suis retournée chez moi pour Noël. J'y ai retrouvé mes parents, qui ne pouvaient, ne savaient plus vivre ensemble. J'ai reçu une lettre juste après mes ASPIC, avant que je ne rentre. Ma mère me prévenait qu'ils avaient décidé de divorcer, que cela ne fonctionnait plus entre eux, avec tout un tas de mots débiles, comme si je n'avais pas compris plus tôt que l'amour, cela ne pouvait pas durer.

Cependant, j'avais déjà fait le choix de glisser la Bleue hors de ma vie. C'était nécessaire, et c'est ce que je me suis répétée. Elle me faisait terriblement mal, et elle ne le savait même pas. Je ne pouvais plus m'arrêter de penser à elle, à mes espoirs perdus, abandonnés définitivement à l'infirmerie, à ses joues rouges de gêne, à ses sourires — Merlin, son sourire ! Combien de mes nuits a-t-il hanté ? —, à ce que nous avions vécu, et que je ne vivrais plus jamais de la même façon. J'ai appris à perdre espoir, et ce fut douloureux.

Alors aujourd'hui, je n'ai fait que rompre ce fil rouge qui nous maintenait liées. Après l'avoir progressivement fragilisé, je l'ai coupé. Brusquement, violemment, il faut être rapide pour que cela fasse moins mal. On brûle la plaie, et ensuite, la guérison est possible. Il ne faut juste pas hésiter, être vif et sûr, savoir toucher là où cela fait mal. Après, cela ira mieux. Pour elle, pour moi, pour nous. Après, ce sera mieux.

Je n'ai pas failli devant ses larmes. Je suis restée droite devant ses pleurs. Mon visage a demeuré impassible face à sa voix cassée, à ses mots durs. Je n'ai pas bougé. Ce fut si compliqué ! Mais j'y suis parvenue.

Un pas après l'autre. Une douleur passée est une douleur en moins. Un mot prononcé est un mot qui rapproche de la fin. On m'arrache le coeur mais je continue. Je fonce tête baissée dans le mur. Parce qu'après, tout ira mieux. Après, je pourrai apprendre à vivre sans elle, à ne plus craindre de la voir. Après, l'amour disparaîtra, et il ne me fera plus mal, n'est-ce pas ? C'est tout ce que je souhaite, tout ce que je veux : ne plus souffrir de l'aimer et de savoir qu'elle ne m'aime pas.

À la suite de ses derniers mots, quand je retourne vers le château, après lui avoir tourné le dos, je sais que je n'aurais pas su tenir plus longtemps. C'est pour cela que je suis partie ainsi, sans rien lui dire, sans réagir, parce que je sais que si je saurais restée plus longtemps, j'aurais fini par avouer des choses que je ne veux pas avouer, ou par exploser en sanglots face à elle. Ah Merlin, que je déteste l'amour ! En voulant l'empêcher de détruire notre amitié et de nous faire du mal, je lui ai permis de faire exactement tout cela. Maintenant, notre amitié est détruite et nous avons mal. Ah ! Amour idiot ! Foutu amour ! Rien n'est plus stupide que d'aimer ! Je ne veux plus jamais être amoureuse, plus jamais connaître cela ! Qu'il aille en Enfers, celui qui me dira que l'amour rend la vie plus agréable ! Quelle blague ! Quelle connerie ! Rien n'est plus faux. L'amour, cela ne fait que tout détruire ! Que personne n'aille me dire le contraire !

Et, oh Merlin, que je me sens triste. Rien de tout cela n'aurait dû avoir lieu. C'était idiot. Et puis, pourquoi est-ce que je l'aime toujours autant ? Pourquoi est-ce qu'après l'avoir entendu me hurler à quel point elle me détestait, je pense toujours à elle avec autant de douceur ? Pourquoi est-ce que son visage plein de larmes ne quitte pas mes pensées ? Alyona Farrow, pourquoi est-ce que mon amour pour toi perdure encore après tout cela ?

Ce soir-là, dans le dortoir des filles de Serpentard, j'ai longtemps pleuré. C'était bien la première fois que mes camarades me voyaient secouée de sanglots, mais je n'en avais que faire. Je ne cessais de me répéter qu'après, cela irait mieux, qu'après, cela s'en irait. Que des mensonges.

J'ai construit mon avenir autour de mensonges. Cela me fait suffoquer.





f i n

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