D'obscurité sont faits nos rêves
Mon souffle a du mal à s'ouvrir un chemin jusqu'à mes poumons. C'est comme si un géant invisible me tenait par la gorge. Je n'arrive pas à respirer, je n'arrive pas à me calmer, les souvenirs se mélangent et l'horreur, l'horreur de ce qui vient d'arriver me frappe de plein fouet. Maintenant que je suis debout, face à elle, que je rencontre son regard bourré de jugement, je me rends compte que je viens de pleurer dans ses bras. Moi, Aelle Bristyle, pleurer dans les bras de Sixtine Valerion. Sortir du dortoir en pleine nuit pour aller retrouver ma professeure de sortilège c'était déjà très pitoyable mais pleurer dans les bras de cette femme ? J'essaie de me défendre de ma propre erreur : c'est elle qui m'a forcée ! Elle m'a prise dans ses bras, elle m'a enfermée, je n'ai pas eu le choix ! Elle est la créatrice de mes larmes, celles-ci ne viennent pas de moi ! Je le jure, vous entendez, je jure que ça ne vient pas de moi ! Mais je suis incapable de m'en persuader, incapable d'accepter ce flot de honte inépuisable qui se déverse dans mon corps. Alors je fais la seule chose que je suis capable de faire pour lutter contre le vide immense qui veut s'ouvrir sous mes pieds pour m'avaler.
Je tremble de la tête aux pieds, pourtant j'ai encore la force de me redresser, de lever le bras, serrer le poing et frapper le mur de toutes mes forces. Une fois, juste une seule, pour lui montrer que je ne suis pas seulement faite de larmes, je suis aussi pleine de violence, et c'est bien plus acceptable, n'est-ce pas ? Surtout, cette douleur qui me remonte dans le bras fait refluer, très légèrement, la honte qui essaie de m'étouffer. Je me laisse aller contre le mur, le souffle court mais lourde de cette impression que grâce à ce coup j'ai un peu effacé le souvenir de mes sanglots et l'étreinte que la femme m'a donnée.
Je renifle doucement, la joue contre la pierre centenaire du château. Je pousse sur mes bras pour retrouver une position plus droite, plus adulte, malgré mes yeux rouges et mes mains qui tremblent si fort que je ne parviens pas à contrôler les mouvements brefs et brusques qu'elles font. Je m'adosse contre la pierre, je me sens faible. Je sais ce qui va arriver, désormais. Je vais me laisser tomber au sol parce que je suis bien trop faible pour rester debout, et Valerion aussi va retrouver sa position de tout à l'heure. Puis elle me ressortira des grandes phrases toutes faites. « On se sent mieux après avoir pleuré » ou « il n'y a aucune honte à montrer que l'on va mal ». Elle me dira des paroles qui me feront grimacer mais son ton académique et sa voix d'adulte vont me faire oublier, le temps d'un instant, ce qu'il vient de se passer.
Oui, c'est ce qui va arriver. Alors je me prépare, je ramène mon poing blessé contre mon ventre et je lève la tête pour observer la femme qui s'est également relevée. J'affronte silencieusement son regard sans pour autant oser y plonger franchement. Je la regarde par à-coups et j'essaie de comprendre pourquoi ses traits restent si froids. Elle ne dit rien, elle récupère ses chaussures, elle fait disparaître les traces de notre moment mais quand elle lève de nouveaux les yeux vers moi, je me prend son regard comme je me serais pris un coup : avec douleur.
Ses mots se fracassent entre elle et moi. plus pathétique que moi. Elle se retourne pour partir mais je ne vois pas grand chose car c'est comme si ma vision s'était recouverte d'un voile qui la floutait. vous êtes bien plus pathétique que moi. C'est comme avaler une goulée d'air glaciale qui qui vous déchire de l'intérieur. Ça me frappe tout à coup et un grand silence s'empare de moi. Je la laisse partir parce qu'il n'y a rien en moi, absolument rien qui serait capable de la retenir.
Et je me rends compte, là, figée dans un couloir obscur parce que je viens de me prendre des mots qui giflent dans le visage, que je n'ai jamais su retenir qui que ce soit. Ce n'est pas tant de ma faute que de la leur : personne n'a jamais voulu rester près de moi. Et je me rends compte aussi, non sans éprouver une douleur qui me coupe le souffle et ravive les larmes, que Valerion a raison. Et ça fait m—
Un sanglot coupe mes pensées. Je ferme très fort les yeux pour empêcher les larmes de couler et pour me soustraire à ce monde qui est capable de me déplaire autant qu'il sait me fasciner.
Ça fait mal de se prendre de cette façon-là une vérité aussi dure et aussi criante : je suis pathétique. C'est vrai, quoi. Je suis une sorcière quasi diplômée bien plus puissante que la moyenne, je manie une forme de magie que je suis la seule à maîtriser au château, je lance plus de sortilèges que mes camarades, j'ai une mémoire phénoménale, je comprends les choses très facilement, j'ai une très bonne moyenne, la magie m'est plus naturelle que respirer, j'ai des compagnons incroyables, j'ai une baguette magique japonaise... Et après ? Après, ça fait six mois que je bataille avec mes émotions parce qu'une femme est partie vivre sa vie. Après, ça fait trois fois que je me ridiculise devant des professeures... Pourquoi ? Parce que j'ai besoin... J'aurais juste envie que l'on me dise, juste une seule fois, Merlin : je suis là pour toi. Parce que ma directrice ne me l'a jamais dit alors que j'avais tant besoin qu'elle le fasse.
Je me laisse glisser au sol, la tête entre les mains, des sanglots incontrôlables qui me secouent les épaules. J'aimerais me relever et parcourir les couloirs la tête haute, comme vous le faite Valerion, et ne pas être pathétique comme ça, mais je n'y arrive pas. Une grande tristesse s'est emparée de moi, je ne sais pas comment l'affronter. Je reste longtemps ainsi, un moment infini à tourner et tourner les mêmes pensées dans ma tête qui au final veulent toutes dire la même chose : si on m'abandonne encore une fois aussi brutalement à un moment où j'aurais aimé que l'on reste avec moi, c'est parce que je ne vaux rien d'autre que cela. Que l'abandon. Et c'est de ma faute, c'est de la mienne. Si j'arrivais à me mettre en tête que je ne dois jamais, jamais rechercher la présence des autres, je ne me retrouverais pas dans ces états-là. La réaction de Valerion est normale, sa brutalité est normale, bien plus que l'étreinte bizarre qu'elle m'a imposée. Ce qui n'est pas normal, c'est d'avoir souhaité autre chose. C'est de ma faute si elle s'est montrée si dure et si elle est partie : j'avais oublié que la brutalité était un comportement plus valable que la douceur.
C'est de ma faute, la mienne.
Je me martèle cette idée.
Ma faute, la mienne.
Je l'incruste dans ma tête pour ne plus jamais me laisser aller à la moindre faiblesse émotive. Jamais. Les émotions sont des erreurs. La vie me force à le comprendre ! Valerion aussi. C'est pour ça que je lui parais pathétique. Parce que les émotions sont des erreurs et que je suis à leur service. C'est ce qu'elle a essayé de me dire, la professeure : ne te laisse pas aller à tes émotions, ne te laisse pas submerger ! Plus jamais !
Plus jamais.
En me relevant et en m'enfonçant dans les couloirs pour tenter de retrouver le chemin vers mon lit, je me répète ces phrases. Plus jamais. C'est de ma faute. Je suis pathétique. Je me connais suffisamment pour savoir qu'elles s'incrusteront si profondément en moi qu'elles deviendront dès demain des vérités que je suivrai avec une vive ferveur.
Pas de dinguerie de la part d'Aelle !
Merci d'avoir ramené Aelle sur le droit chemin : de lui avoir rappelé que ressentir des choses et vouloir de l'amour n'était pas acceptable.
Je rigole, c'est horrible, Aelle comprend tout mal, et elle persiste dans des comportements vraiment horribles, et c'est très triste.
Maiiis j'ai adoré écrire avec toi, ça m'a fait ressentir des choses très bouleversantes. Alors merci beaucoup. Merci pour tes mots et merci pour Sixtine qui est vraiment une créature étonnante, un peu brutale, mais touchante.
Je tremble de la tête aux pieds, pourtant j'ai encore la force de me redresser, de lever le bras, serrer le poing et frapper le mur de toutes mes forces. Une fois, juste une seule, pour lui montrer que je ne suis pas seulement faite de larmes, je suis aussi pleine de violence, et c'est bien plus acceptable, n'est-ce pas ? Surtout, cette douleur qui me remonte dans le bras fait refluer, très légèrement, la honte qui essaie de m'étouffer. Je me laisse aller contre le mur, le souffle court mais lourde de cette impression que grâce à ce coup j'ai un peu effacé le souvenir de mes sanglots et l'étreinte que la femme m'a donnée.
Je renifle doucement, la joue contre la pierre centenaire du château. Je pousse sur mes bras pour retrouver une position plus droite, plus adulte, malgré mes yeux rouges et mes mains qui tremblent si fort que je ne parviens pas à contrôler les mouvements brefs et brusques qu'elles font. Je m'adosse contre la pierre, je me sens faible. Je sais ce qui va arriver, désormais. Je vais me laisser tomber au sol parce que je suis bien trop faible pour rester debout, et Valerion aussi va retrouver sa position de tout à l'heure. Puis elle me ressortira des grandes phrases toutes faites. « On se sent mieux après avoir pleuré » ou « il n'y a aucune honte à montrer que l'on va mal ». Elle me dira des paroles qui me feront grimacer mais son ton académique et sa voix d'adulte vont me faire oublier, le temps d'un instant, ce qu'il vient de se passer.
Oui, c'est ce qui va arriver. Alors je me prépare, je ramène mon poing blessé contre mon ventre et je lève la tête pour observer la femme qui s'est également relevée. J'affronte silencieusement son regard sans pour autant oser y plonger franchement. Je la regarde par à-coups et j'essaie de comprendre pourquoi ses traits restent si froids. Elle ne dit rien, elle récupère ses chaussures, elle fait disparaître les traces de notre moment mais quand elle lève de nouveaux les yeux vers moi, je me prend son regard comme je me serais pris un coup : avec douleur.
Ses mots se fracassent entre elle et moi. plus pathétique que moi. Elle se retourne pour partir mais je ne vois pas grand chose car c'est comme si ma vision s'était recouverte d'un voile qui la floutait. vous êtes bien plus pathétique que moi. C'est comme avaler une goulée d'air glaciale qui qui vous déchire de l'intérieur. Ça me frappe tout à coup et un grand silence s'empare de moi. Je la laisse partir parce qu'il n'y a rien en moi, absolument rien qui serait capable de la retenir.
Et je me rends compte, là, figée dans un couloir obscur parce que je viens de me prendre des mots qui giflent dans le visage, que je n'ai jamais su retenir qui que ce soit. Ce n'est pas tant de ma faute que de la leur : personne n'a jamais voulu rester près de moi. Et je me rends compte aussi, non sans éprouver une douleur qui me coupe le souffle et ravive les larmes, que Valerion a raison. Et ça fait m—
Un sanglot coupe mes pensées. Je ferme très fort les yeux pour empêcher les larmes de couler et pour me soustraire à ce monde qui est capable de me déplaire autant qu'il sait me fasciner.
Ça fait mal de se prendre de cette façon-là une vérité aussi dure et aussi criante : je suis pathétique. C'est vrai, quoi. Je suis une sorcière quasi diplômée bien plus puissante que la moyenne, je manie une forme de magie que je suis la seule à maîtriser au château, je lance plus de sortilèges que mes camarades, j'ai une mémoire phénoménale, je comprends les choses très facilement, j'ai une très bonne moyenne, la magie m'est plus naturelle que respirer, j'ai des compagnons incroyables, j'ai une baguette magique japonaise... Et après ? Après, ça fait six mois que je bataille avec mes émotions parce qu'une femme est partie vivre sa vie. Après, ça fait trois fois que je me ridiculise devant des professeures... Pourquoi ? Parce que j'ai besoin... J'aurais juste envie que l'on me dise, juste une seule fois, Merlin : je suis là pour toi. Parce que ma directrice ne me l'a jamais dit alors que j'avais tant besoin qu'elle le fasse.
Je me laisse glisser au sol, la tête entre les mains, des sanglots incontrôlables qui me secouent les épaules. J'aimerais me relever et parcourir les couloirs la tête haute, comme vous le faite Valerion, et ne pas être pathétique comme ça, mais je n'y arrive pas. Une grande tristesse s'est emparée de moi, je ne sais pas comment l'affronter. Je reste longtemps ainsi, un moment infini à tourner et tourner les mêmes pensées dans ma tête qui au final veulent toutes dire la même chose : si on m'abandonne encore une fois aussi brutalement à un moment où j'aurais aimé que l'on reste avec moi, c'est parce que je ne vaux rien d'autre que cela. Que l'abandon. Et c'est de ma faute, c'est de la mienne. Si j'arrivais à me mettre en tête que je ne dois jamais, jamais rechercher la présence des autres, je ne me retrouverais pas dans ces états-là. La réaction de Valerion est normale, sa brutalité est normale, bien plus que l'étreinte bizarre qu'elle m'a imposée. Ce qui n'est pas normal, c'est d'avoir souhaité autre chose. C'est de ma faute si elle s'est montrée si dure et si elle est partie : j'avais oublié que la brutalité était un comportement plus valable que la douceur.
C'est de ma faute, la mienne.
Je me martèle cette idée.
Ma faute, la mienne.
Je l'incruste dans ma tête pour ne plus jamais me laisser aller à la moindre faiblesse émotive. Jamais. Les émotions sont des erreurs. La vie me force à le comprendre ! Valerion aussi. C'est pour ça que je lui parais pathétique. Parce que les émotions sont des erreurs et que je suis à leur service. C'est ce qu'elle a essayé de me dire, la professeure : ne te laisse pas aller à tes émotions, ne te laisse pas submerger ! Plus jamais !
Plus jamais.
En me relevant et en m'enfonçant dans les couloirs pour tenter de retrouver le chemin vers mon lit, je me répète ces phrases. Plus jamais. C'est de ma faute. Je suis pathétique. Je me connais suffisamment pour savoir qu'elles s'incrusteront si profondément en moi qu'elles deviendront dès demain des vérités que je suivrai avec une vive ferveur.
— Fin —
Pas de dinguerie de la part d'Aelle !
Merci d'avoir ramené Aelle sur le droit chemin : de lui avoir rappelé que ressentir des choses et vouloir de l'amour n'était pas acceptable.
Je rigole, c'est horrible, Aelle comprend tout mal, et elle persiste dans des comportements vraiment horribles, et c'est très triste.
Maiiis j'ai adoré écrire avec toi, ça m'a fait ressentir des choses très bouleversantes. Alors merci beaucoup. Merci pour tes mots et merci pour Sixtine qui est vraiment une créature étonnante, un peu brutale, mais touchante.