À l'orée du grand monde
Samedi 4 avril 2048
Quai 9 ¾ — Londres
7ème année
D’un coup de baguette, je récupère la valise dans le filet au-dessus de la banquette. Par la fenêtre du Poudlard Express, j’aperçois la foule qui s’amasse sur le quai. Les visages souriants défilent tandis que la vieille locomotive décélère dans un nuage de fumée. Je m’étonne de reconnaître quelques têtes : des parents, des frères et des sœurs. Certains sont d’anciens élèves mais pas tous. Si je les reconnais, c’est parce que cela fait sept ans qu’ils viennent attendre leur rejeton sur ce même quai, sept ans que je les côtoie sans connaître leur nom. Et je ne les connaîtrai pas davantage aujourd’hui que durant les sept années écoulées. Je pose une main sur la vitre le temps que le train se stoppe afin de garder l’équilibre. Plongée dans mes pensées, je regarde les visages qui deviennent de plus en plus facilement discernables maintenant que nous sommes presque à l’arrêt.
Des cris résonnent dans le couloir. Moins nombreux que durant les trajets de début et de fin d’année, mais suffisamment pour me faire soupirer. Je m’accroche à la poignée de ma valise et m’assieds au bord de la banquette en regardant d’un côté les élèves s’écouler dans un rythme soutenu dans le couloir et de l’autre les corps impatients de leurs parents qui se pressent contre les portes pour les accueillir avec le sourire.
Rentrer n’était pas une nécessité. Pas même un besoin. L’idée de revoir ma famille me gâche la vie depuis une bonne semaine et accroît ma mauvaise humeur. Ils me fatiguent déjà avec toutes les questions qu’ils me poseront sur mon futur voyage à Uagadou. Je vais encore me confronter à la colère de maman qui ne m’adressera pas la parole, puisque je ne me suis toujours pas excusée comme elle souhaitait que je le fasse. Et Zakary, qui me jettera des regards noirs. Et Natanaël qui se trémoussera, gêné. Et Aodren qui rira comme si de rien n’était, pas parce que c’est un menteur mais parce qu’il est comme ça, moins propice à la rancœur. Et papa qui retiendra ses mots et me sourira d’un air souffreteux. Quand je pense à eux, j’ai envie de crier. S’ils me donnent envie de crier, c’est parce que les voir me renvoie à une vie dont je ne veux plus. Une vie d’enfant. Une vie faite d’interdits et de faiblesses. Une vie sur laquelle papa et maman avaient le droit de régner.
Personne n’aura plus jamais le droit de régner sur moi.
Rentrer n’était donc pas une nécessité et encore moins un besoin, pourtant me voilà à Londres. Lorsque j’ai dû faire un choix entre rentrer ou non à la maison, j’ai pensé à mes livres dans ma chambre, au Chemin de Traverse où je pourrais faire mes achats. À l’Allée des Embrumes. À ce grimoire noir caché dans le ventre de la terre. Au grand monde, celui qui me tend les bras et duquel je suis si injustement tenue éloignée à cause des règles drastiques de l’école. Les quelques sorties à Pré-au-Lard ne me contentent plus. Alors je suis ici, à Londres, à osciller entre le plaisir de la liberté retrouvée et l’angoisse des liens familiaux qui m’entravent encore.
J’échange un regard avec Zikomo, patiemment assis sur la banquette face à la mienne. Le silence revient doucement. Le couloir de mon wagon est presque vide, je vais pouvoir y aller. Mon compagnon comprend : d’un bond, il rejoint sa place et se camoufle dans les plis de ma cape de voyage. Je me faufile hors du compartiment. Je laisse passer un jeune élève au pas hâtif qui me jette un regard impressionné avant de s’enfuir loin de moi.
Sur le quai, les embrassades prennent de la place. Je toise une famille du haut du marchepied le temps qu’elle comprenne qu’elle doit se déplacer pour me laisser descendre. Lui m’offre un sourire d’excuse, l’autre homme me lance un « Pardon, bonnes vacances ! » ; je ne réponds ni à l’un ni à l’autre.
Me voilà sur le quai, ma valise à la main, coincée dans la bonne humeur des autres. Pour la première fois en sept ans de scolarité, après vingt-six trajets en Poudlard Express et un nombre d'heures incalculables à attendre que le paysage écossais défile derrière les vitres de l’antique engin, personne ne m’attend sur le quai. Ce vingt-septième trajet, je l’ai passé en sachant que l’arrivée ne sera pas synonyme de retrouvailles embarrassées.
Je pousse un soupir de soulagement et m’autorise un minuscule sourire qui ne se devine pas sur mes lèvres. Voilà, me dis-je en traversant la foule, c’est cela d’être adulte : arriver sur un quai sans avoir besoin de quiconque pour le quitter.
Papa m’a évidemment proposée d’annuler tous ses plans pour venir me récupérer. Me récupérer. Comme si j’étais un colis ! Comme si je n’étais pas capable de transplaner ! J’aurais même pu ne pas prendre le train si je n’avais pas considéré les longues heures de trajet jusqu’à Londres comme une attente nécessaire pour me préparer à retrouver ma famille dans les jours prochains. À papa, donc, je lui ai dit que le colis n’avait nul besoin d’être récupéré. Le colis sait se débrouiller. Et le colis a de toute façon parfaitement bien deviné que tu n’avais aucune envie de le voir, pas plus que maman et Natanaël, d’ailleurs : sinon, pourquoi auraient-ils prévu ce dîner chez des amis justement ce soir ? Excusez-moi, mais le train ne quitte la gare que rarement, non ? Et ils prévoient un dîner le jour des vacances d’avril ? Il ne faut pas me prendre pour un veaudelune. Qu’ils aillent dîner, je n’en ai rien à faire.
Cette soirée, je la passerai donc chez Narym, puisqu’il me l’a proposée. Et Narym n’a pas dit qu’il allait venir me récupérer. Il a dit : « Rejoins-moi à la maison dès que tu arrives, d’accord ? Tu connais l’adresse », ce qui m’a drôlement plu.
Toute auréolée de ma condition d’adulte, je traverse la foule de familles en me sentant tellement plus débrouillarde que tous mes camarades qui attendent que papa ou maman les ramène à la maison. Dès que possible, je m'accroche à ma baguette et fais appel à ma magie. Une seconde plus tard, je disparais dans un craquement sévère.
Quai 9 ¾ — Londres
7ème année
D’un coup de baguette, je récupère la valise dans le filet au-dessus de la banquette. Par la fenêtre du Poudlard Express, j’aperçois la foule qui s’amasse sur le quai. Les visages souriants défilent tandis que la vieille locomotive décélère dans un nuage de fumée. Je m’étonne de reconnaître quelques têtes : des parents, des frères et des sœurs. Certains sont d’anciens élèves mais pas tous. Si je les reconnais, c’est parce que cela fait sept ans qu’ils viennent attendre leur rejeton sur ce même quai, sept ans que je les côtoie sans connaître leur nom. Et je ne les connaîtrai pas davantage aujourd’hui que durant les sept années écoulées. Je pose une main sur la vitre le temps que le train se stoppe afin de garder l’équilibre. Plongée dans mes pensées, je regarde les visages qui deviennent de plus en plus facilement discernables maintenant que nous sommes presque à l’arrêt.
Des cris résonnent dans le couloir. Moins nombreux que durant les trajets de début et de fin d’année, mais suffisamment pour me faire soupirer. Je m’accroche à la poignée de ma valise et m’assieds au bord de la banquette en regardant d’un côté les élèves s’écouler dans un rythme soutenu dans le couloir et de l’autre les corps impatients de leurs parents qui se pressent contre les portes pour les accueillir avec le sourire.
Rentrer n’était pas une nécessité. Pas même un besoin. L’idée de revoir ma famille me gâche la vie depuis une bonne semaine et accroît ma mauvaise humeur. Ils me fatiguent déjà avec toutes les questions qu’ils me poseront sur mon futur voyage à Uagadou. Je vais encore me confronter à la colère de maman qui ne m’adressera pas la parole, puisque je ne me suis toujours pas excusée comme elle souhaitait que je le fasse. Et Zakary, qui me jettera des regards noirs. Et Natanaël qui se trémoussera, gêné. Et Aodren qui rira comme si de rien n’était, pas parce que c’est un menteur mais parce qu’il est comme ça, moins propice à la rancœur. Et papa qui retiendra ses mots et me sourira d’un air souffreteux. Quand je pense à eux, j’ai envie de crier. S’ils me donnent envie de crier, c’est parce que les voir me renvoie à une vie dont je ne veux plus. Une vie d’enfant. Une vie faite d’interdits et de faiblesses. Une vie sur laquelle papa et maman avaient le droit de régner.
Personne n’aura plus jamais le droit de régner sur moi.
Rentrer n’était donc pas une nécessité et encore moins un besoin, pourtant me voilà à Londres. Lorsque j’ai dû faire un choix entre rentrer ou non à la maison, j’ai pensé à mes livres dans ma chambre, au Chemin de Traverse où je pourrais faire mes achats. À l’Allée des Embrumes. À ce grimoire noir caché dans le ventre de la terre. Au grand monde, celui qui me tend les bras et duquel je suis si injustement tenue éloignée à cause des règles drastiques de l’école. Les quelques sorties à Pré-au-Lard ne me contentent plus. Alors je suis ici, à Londres, à osciller entre le plaisir de la liberté retrouvée et l’angoisse des liens familiaux qui m’entravent encore.
J’échange un regard avec Zikomo, patiemment assis sur la banquette face à la mienne. Le silence revient doucement. Le couloir de mon wagon est presque vide, je vais pouvoir y aller. Mon compagnon comprend : d’un bond, il rejoint sa place et se camoufle dans les plis de ma cape de voyage. Je me faufile hors du compartiment. Je laisse passer un jeune élève au pas hâtif qui me jette un regard impressionné avant de s’enfuir loin de moi.
Sur le quai, les embrassades prennent de la place. Je toise une famille du haut du marchepied le temps qu’elle comprenne qu’elle doit se déplacer pour me laisser descendre. Lui m’offre un sourire d’excuse, l’autre homme me lance un « Pardon, bonnes vacances ! » ; je ne réponds ni à l’un ni à l’autre.
Me voilà sur le quai, ma valise à la main, coincée dans la bonne humeur des autres. Pour la première fois en sept ans de scolarité, après vingt-six trajets en Poudlard Express et un nombre d'heures incalculables à attendre que le paysage écossais défile derrière les vitres de l’antique engin, personne ne m’attend sur le quai. Ce vingt-septième trajet, je l’ai passé en sachant que l’arrivée ne sera pas synonyme de retrouvailles embarrassées.
Je pousse un soupir de soulagement et m’autorise un minuscule sourire qui ne se devine pas sur mes lèvres. Voilà, me dis-je en traversant la foule, c’est cela d’être adulte : arriver sur un quai sans avoir besoin de quiconque pour le quitter.
Papa m’a évidemment proposée d’annuler tous ses plans pour venir me récupérer. Me récupérer. Comme si j’étais un colis ! Comme si je n’étais pas capable de transplaner ! J’aurais même pu ne pas prendre le train si je n’avais pas considéré les longues heures de trajet jusqu’à Londres comme une attente nécessaire pour me préparer à retrouver ma famille dans les jours prochains. À papa, donc, je lui ai dit que le colis n’avait nul besoin d’être récupéré. Le colis sait se débrouiller. Et le colis a de toute façon parfaitement bien deviné que tu n’avais aucune envie de le voir, pas plus que maman et Natanaël, d’ailleurs : sinon, pourquoi auraient-ils prévu ce dîner chez des amis justement ce soir ? Excusez-moi, mais le train ne quitte la gare que rarement, non ? Et ils prévoient un dîner le jour des vacances d’avril ? Il ne faut pas me prendre pour un veaudelune. Qu’ils aillent dîner, je n’en ai rien à faire.
Cette soirée, je la passerai donc chez Narym, puisqu’il me l’a proposée. Et Narym n’a pas dit qu’il allait venir me récupérer. Il a dit : « Rejoins-moi à la maison dès que tu arrives, d’accord ? Tu connais l’adresse », ce qui m’a drôlement plu.
Toute auréolée de ma condition d’adulte, je traverse la foule de familles en me sentant tellement plus débrouillarde que tous mes camarades qui attendent que papa ou maman les ramène à la maison. Dès que possible, je m'accroche à ma baguette et fais appel à ma magie. Une seconde plus tard, je disparais dans un craquement sévère.
À l'orée du grand monde
Samedi 4 avril 2048
Mochdinam — Pays de Galles
7ème année
La porte s'ouvre après plusieurs secondes d'attente.
« Pardon, pardon ! Déjà là ? Je n’ai pas vu passer l’heure. »
Il s’efface pour me laisser entrer. Je me contente d’un « Bonjour Narym » très formel qui le fait glousser. Je pénètre dans son grand appartement. Le salon est noyé sous les pâles rayons du soleil d’avril. Rien n’a changé, ici. Une légère odeur de poussière flotte dans l’air, comme toujours. Elle va bien avec le canapé vieillot qui habille les lieux et les meubles récupérés à droite et à gauche qui l’accompagnent. Automatiquement, mes yeux se portent sur ce coin de l’appartement. Celui où, plusieurs mois auparavant, se trouvait une jolie et précieuse commode que j’ai réduite en poussière d’un coup de baguette. J’ai la surprise d’y voir un buffet en bois qui croule déjà sous les objets en tout genre.
Zikomo saute de mon épaule pour prendre ses aises dans l’appartement qu’il connaît bien mais moi j’ai du mal à détacher mon regard du nouveau meuble. Narym remarque mon manège et le désigne d’un geste du menton.
« Il est pas mal, non ?
— Quoi, le buffet ? répliqué-je en détournant les yeux, mal à l’aise.
— Oui. Je l’ai trouvé complètement au hasard ! J’ai craqué. »
Et le voilà parti dans de longues explications sur comment et pourquoi il a récupéré ce meuble, il enjolive l’histoire, me parle de son coup de coeur, et je le laisse parler parce que je sais qu’il fait ça pour me faire oublier qu’il l’a changé juste parce qu’il n’a pas eu d’autres choix que de le faire. Tandis qu’il parle, je me débarrasse de ma cape de voyage et de ma valise. D’un coup de baguette, j’envoie cette dernière dans la chambre d’ami que j’ai occupée la dernière fois, sans même savoir si la chambre est prête pour me recevoir ou non.
Je plonge les mains dans les poches de ma robe de sorcière. Je me sens maladroite dans ce grand salon aux allures familières. Il me rappelle l’été dernier. Il faisait plus chaud, alors. Nous passions nos soirées sur ce canapé avec Narym, à lire et parfois discuter. Je ne garde pas de bons souvenirs de ces jours passés en sa compagnie. Je me rappelle de ses nombreux regards en coin et de ses tentatives pour me parler de la maison, de papa et de maman, de ses propositions maladroites de réconciliation : « Tu ne veux pas leur écrire ? » me demandait-il parfois, prenant le risque de me voir exploser.
Je me souviens également de la colère profonde que j’ai ressenti pour Zikomo. Je tourne les yeux vers lui. En équilibre sur le dossier du canapé, il observe Narym parler (qui désormais, s’adresse plus à lui qu’à moi puisque je ne l’écoute pas). Le Mngwi tourne brièvement ses yeux dorés vers moi et les plisse légèrement. Je comprends qu’il n’a pas oublié, lui non plus. Il n’a pas oublié mes « Dégage ! » à répétition et ma colère qui semblait n’avoir jamais de fin. Merlin, que je l’ai détesté. Lui, mon compagnon, mon meilleur ami… Durant ces vacances, j’ai appris que je pouvais même détester ceux que j’aimais le plus.
Je n’aime pas me rappeler de ça.
Narym disparaît dans la cuisine pour préparer du thé. Toujours préparer du thé. C’est une manie mais je risque pas de m’en plaindre : quand il prépare le thé, Narym est toujours silencieux, comme si ce moment était précieux. Puis lorsqu’il boit, il savoure chaque gorgée en fermant les yeux et je trouve cela apaisant.
Je laisse Zikomo à ses petites occupations et traverse la pièce. Je passe près du vieux canapé, observe la grande cheminée qui se trouve de l’autre côté de la table basse. Des photos familières se trouvent sur la tablette au-dessus de l’âtre. Sur l’une d’elle, nous sommes tous présents. Je ne m’approche pas, n’ayant aucune envie de me replonger dans ces souvenirs. La petite Aelle coincée entre un papa et une maman beaucoup plus jeunes, cette toute petite fille aux cheveux en bazar qui sourit doucement, ses grands yeux tournés vers sa mère... Je ne suis bien loin de cette enfant que j'étais. Je déteste regarder les photos de famille.
La voix de Narym s’élève de l’autre côté de la cloison :
« Est-ce que tu veux grignoter quelque chose, Aelle ? »
Et je pense : je m’en tape. Si tu savais, Narym, comme je m’en tape de grignoter quelque chose.
« Ouais, si tu veux. »
Il est content de ma réponse, il me raconte qu’il lui reste un morceau de gâteau merveilleux réalisé il y a quelques jours par ses bons soins. Je soupire doucement et poursuis mon chemin. Je m’éloigne de la cheminée ; j’aurais bien le temps de supporter la vision des photos lorsque je m'assiérai sur le canapé pour discuter avec Narym. La liberté a bon goût, excepté lorsqu’elle me force à supporter ses discours qui, je l’avoue, ne m’intéressent pas beaucoup. Oh, je suis heureuse de le retrouver. Je suis heureuse car être ici signifie ne plus être enfermée à Poudlard. J’aime l’idée de pouvoir transplaner d’un instant à l’autre si je le désire. Pouvoir aller n’importe où, faire ce que je veux. Répondre au moindre de mes désirs. Si je voulais découcher, je pourrais ! Pourquoi est-ce que je ne le fais pas, alors ? Parce que c’est acté que je passe la nuit ici ? Ou parce qu'il n'y a rien qui me fasse envie — rien d'accessible, du moins ?
À gauche en entrant dans l'appartement, une série de fenêtres qui donnent plein est et qui offrent une jolie vue sur les toits de Mochdinam et la campagne verdoyante qui l’entoure. Dans ce coin de la pièce, une grande table ronde. Mes yeux se posent sur cette dernière. Elle est recouverte de parchemins en tout genre et de toutes tailles recouverts de l’écriture arrondie de mon frère, mais pas que. Narym étant toujours en train de s’affairer dans la cuisine, je parcoure les papiers d’un regard ennuyé jusqu’à ce que je remarque l’en-tête d’un parchemin qui se retrouve sur beaucoup d’autres de ses semblables.
J’en attrape un du bout des doigts, les yeux plissés pour mieux lire. Dans mon dos, j’entends les pas de Narym qui s’approchent. Loin de ressentir de la honte ou de la gêne, je lis à voix haute :
« Havre des petits mages ? C’est quoi cette mer… »
À peine ai-je le temps d'ouvrir la bouche que le parchemin m’est arraché des mains par un sortilège rondement bien jeté par Narym. Sous mes yeux, les papiers se rangent les uns sur les autres en volant de façon ordonnée et disparaissent dans un tiroir du tout nouveau buffet. Je croise le regard sévère de mon grand-frère.
« T’occupe.
— C’était quoi ?
— Depuis quand tu t’intéresses à ce que font les autres, Ely ? »
Son regard s’écrase contre le mien mais le léger sourire qui lui étire les lèvres me rassure ; si une telle phrase avait été proférée par Zakary je me serai inquiétée mais Narym est incapable d’élever la voix contre qui que ce soit. Je hausse donc les épaules et tire une chaise pour y prendre place. Il me rejoint avec une théière et des tasses.
Le bruit de la vaisselle me détend. Zikomo viens avec nous et la conversation se déroule comme une pelote de laine oubliée. Il évoque les enfants dont il s'occupe, les soirées avec ses amis, le cours qu'il a donné la veille. C’est comme ça, avec Narym. Il parle en donnant toujours l’impression d’avoir quelque chose à raconter sans chercher à l’imposer, même si ça ne m’intéresse pas toujours. Même si dans ma tête, mes pensées sont à des miles de Mochdinam et de la vie bien remplie de mon frère.
Je pense à demain, aux achats que je dois faire sur le Chemin de Traverse, à la visite que je ne pourrais pas m’empêcher de faire sur l’Allée des Embrumes, à la bourse dans ma poche que je dépenserai comme je le souhaite. Je pense au soir, quand je devrai retrouver la maison bruyante. À ma famille qui m’attendra. Qui m’attend toujours. À leurs questions, à leurs attentes. Je pense à mes recherches desquelles je ne parviens jamais réellement à me détacher. Une partie de mon esprit est toujours tournée vers elles. Je pense à mes dernières avancées, bien maigres je l’avoue, sur l’Élixir de Longue-Vie, je pense au savoir, le grand savoir, celui qui parvient mieux que quiconque à me plonger dans un état de satisfaction intense. Le grand savoir qui n’a aucune attente, aucun besoin qui doit être comblé, qui ne parle pas pour ne rien dire, qui ne me reproche rien. Auquel je ne reproche rien. Le grand savoir qui prend une dimension différente maintenant que je suis hors des limites du château et de son enseignement soumis à une multitude de règles qui m’entravent. Le grand savoir qui se résume en un grimoire caché au pied d’un arbre.
Où que vous soyez, que pensez-vous de mes pensées ? Font-elles écho à celles que vous aviez il y a vingt ans ? Pâliriez-vous de découvrir la direction qu’elles prennent ? Condamneriez-vous ce grimoire que je cache comme s’il s’agissait d’un honteux secret ? Dites-moi, aimeriez-vous être avec moi pour diriger mes découvertes ? Aimeriez-vous, où que vous soyez, poursuivre cet apprentissage que vous m’aviez promis à demi-mot ? Est-ce que parfois vous pensez à ce qu’aurait pu donner notre collaboration ? Nous imaginez-vous creuser les secrets les plus obscurs de la magie, pas par obligation, pas parce que qui que ce soit nous le demande, mais seulement pour assouvir cette grande envie dont vous êtes faites autant que moi je le suis… Pensez-vous à ce que ça aurait pu donner sans ce départ que vous nous avez imposé ? Non. Vous ne vous questionnez pas, vous ne vous demandez pas. Vous ne pouvez pas condamner ce qui ne vous importe pas. Ces pensées que j’ai ne trouvent aucun écho nul part ; il n’y a personne pour les recevoir, personne pour les entendre. Vous moins encore que les autres.
« … parlé, Aelle ? Aelle ? »
J’arrache mon regard de la table sur laquelle il s’était perdu. Je focalise sur Narym qui me regarde d'un air soucieux. Assis près du pot de fleurs, la queue bien enroulée autour des pattes, Zikomo m’observe d’une façon semblable. J’essaie de retrouver ce que mes oreilles ont forcément dû entendre durant mon absence, en vain.
« Tu disais ?
— Tu... Ça va ?
— Évidemment, oui. »
Quelle drôle de question, Narym. Pourquoi ça n’irait pas ? Y a-t-il seulement une chose qui ne tourne pas rond dans ma vie pour que tu me poses cette question ?
« Donc, tu disais ? » insisté-je d’une voix que je n'essaie même pas de rendre légère en braquant mon regard dans le sien.
Il semble hésiter, les doigts serrés autour de sa tasse. À quel moment nous a-t-il servi le thé ? J’étais certaine qu’il allait insister, ce qui aurait foncièrement gâché la soirée à venir, mais il se secoue soudainement et enchaîne, après un froncement de nez :
« Les entraînements dont tu m’as parlé, ceux avec tes deux camarades mystères. Est-ce qu’ils se poursuivent ? » répète-t-il lentement.
Oh, Nerrah et Macbeth. Je ne sais pas pourquoi j’ai caché leur identité lorsque j’ai expliqué à Narym dans l’une de mes lettres que je faisais plus ou moins équipe avec deux élèves de Poudlard dans l’optique de… Mh, j’ai enjolivé les choses. J’ai dit : « Nous nous efforçons de nous améliorer ». Narym n’est pas dû genre à comprendre que l’on puisse vouloir « s’élever et rester la meilleure quoi qu’il arrive ».
« Ils se poursuivent. »
Les jambes croisées, un bras enroulé autour du ventre, la nuque pliée vers le bas, j’invoque le souvenir de mes camarades particuliers. Je joue avec ma tasse sans pour autant boire le précieux liquide qu’elle contient.
« Tu aimes bien ?
— De quoi ?
— Leur apprendre ce que tu sais.
— Ça va, réponds-je en haussant les épaules. Je crois que lui trouve que je manque de… Mh… »
Narym s’avance sur la table. Il pose un coude dessus, installe son menton dans sa paume. Ses yeux ambrés m’observent avec attention ; il écoute réellement.
« De pédagogie ? De tact ? De patience ? propose-t-il avec un sourire taquin.
— Un truc dans ce goût-là, oui, dis-je en songeant à Nerrah et à nos prises de bec sans grande conséquence. Elle, elle est moins difficile. Elle apprend bien, avoué-je après un silence. Lui aussi. »
Je peux bien leur accorder ça. À tous les deux.
« Et toi, tu apprends ?
— Ils ont deux ans de moins que moi.
— Tu penses qu’on ne peut qu’apprendre de ceux qui ont un meilleur niveau magique que nous ? »
Je lève vaguement les yeux au ciel. Discuter avec un ancien professeur désormais précepteur, c’est s’entendre dire que tout est bon à apprendre, toujours, toutes les situations de la vie sont propices à l’apprentissage. Ou d’autres conneries du genre.
« Ce qui m’intéresse réellement, c’est pas eux qui me l'apprendront. »
Je ne sais pas pourquoi j’ai dit ça. C’est vrai, évidemment, mais ce que ça sous-entend, c’est à dire que je n’apprends rien d’eux, ça ne l’est pas. Je ne peux pas nier que côtoyer la Gryffondor et le Serpentard m’apporte un petit quelque chose d’intéressant. J’apprends à nuancer mon regard, avec eux. Macbeth me fait découvrir une magie bien plus créatrice et jolie, elle qui est si attentive aux détails qui composent ses métamorphoses. Quant à Nerrah… Sa rigueur ne peut que me plaire, tout comme sa connaissance de la Défense contre les forces du mal. Je n’ai jamais autant voulu perfectionner la gestuelle de mes sortilèges qu’avec lui. Mais là, tout de suite, maintenant, ce n’est pas ça qui fait vibrer les fibres de mon être. Et Narym le comprend. Il demande :
« Qui, alors ?
— T’as décidé de me faire chier ? »
C’est sorti tout seul. Mais il faut dire que ses questions me brusquent. Et son regard. Trop proche. Trop attentionné. C’est plus facile lorsque nous échangeons par écrit. Je me tends, persuadée qu’il va s’agacer, froncer les sourcils, me faire une leçon de morale comme le grand frère qu’il est — je suis prête à me défendre et à arguer avec force que de toute façon, j’en étais sûre, la famille est toujours prête à m’emmerder ! Mais il grimace, secoue la tête et rigole étrangement :
« Pardon ! dit-il en levant les mains en l’air. C’était plutôt déplacé. Tu sais, tu as le droit de me dire : je n’ai pas envie de parler de ça. Je n’insisterai jamais. »
Il ne me laisse pas le temps de baragouiner une vérité qui aurait pu être blessante. Il enchaîne directement sur un autre sujet et n’oublie pas d’intégrer Zikomo à la conversation.
J’ai du mal à me détendre. Je crois que j’aurais préféré qu’il s’agace. J’aurais aimé que l’ambiance se refroidisse drastiquement. Que son regard se fasse de glace. Que son menton se dresse. J’aurais aimé pouvoir faire quelque chose de l’énergie qui me parcoure le corps, celle qui me met des images violentes dans la tête et qui me fait crisper les poings alors même qu’il n’y a pas la moindre once de colère en moi. Vous savez ? Cette envie qui s’insinue en vous et qui vous susurre que la seule chose dont vous avez besoin, là, c’est d’un sursaut de chaos pour apaiser le monstre qui vous dévore de l’intérieur.
Mochdinam — Pays de Galles
7ème année
La porte s'ouvre après plusieurs secondes d'attente.
« Pardon, pardon ! Déjà là ? Je n’ai pas vu passer l’heure. »
Il s’efface pour me laisser entrer. Je me contente d’un « Bonjour Narym » très formel qui le fait glousser. Je pénètre dans son grand appartement. Le salon est noyé sous les pâles rayons du soleil d’avril. Rien n’a changé, ici. Une légère odeur de poussière flotte dans l’air, comme toujours. Elle va bien avec le canapé vieillot qui habille les lieux et les meubles récupérés à droite et à gauche qui l’accompagnent. Automatiquement, mes yeux se portent sur ce coin de l’appartement. Celui où, plusieurs mois auparavant, se trouvait une jolie et précieuse commode que j’ai réduite en poussière d’un coup de baguette. J’ai la surprise d’y voir un buffet en bois qui croule déjà sous les objets en tout genre.
Zikomo saute de mon épaule pour prendre ses aises dans l’appartement qu’il connaît bien mais moi j’ai du mal à détacher mon regard du nouveau meuble. Narym remarque mon manège et le désigne d’un geste du menton.
« Il est pas mal, non ?
— Quoi, le buffet ? répliqué-je en détournant les yeux, mal à l’aise.
— Oui. Je l’ai trouvé complètement au hasard ! J’ai craqué. »
Et le voilà parti dans de longues explications sur comment et pourquoi il a récupéré ce meuble, il enjolive l’histoire, me parle de son coup de coeur, et je le laisse parler parce que je sais qu’il fait ça pour me faire oublier qu’il l’a changé juste parce qu’il n’a pas eu d’autres choix que de le faire. Tandis qu’il parle, je me débarrasse de ma cape de voyage et de ma valise. D’un coup de baguette, j’envoie cette dernière dans la chambre d’ami que j’ai occupée la dernière fois, sans même savoir si la chambre est prête pour me recevoir ou non.
Je plonge les mains dans les poches de ma robe de sorcière. Je me sens maladroite dans ce grand salon aux allures familières. Il me rappelle l’été dernier. Il faisait plus chaud, alors. Nous passions nos soirées sur ce canapé avec Narym, à lire et parfois discuter. Je ne garde pas de bons souvenirs de ces jours passés en sa compagnie. Je me rappelle de ses nombreux regards en coin et de ses tentatives pour me parler de la maison, de papa et de maman, de ses propositions maladroites de réconciliation : « Tu ne veux pas leur écrire ? » me demandait-il parfois, prenant le risque de me voir exploser.
Je me souviens également de la colère profonde que j’ai ressenti pour Zikomo. Je tourne les yeux vers lui. En équilibre sur le dossier du canapé, il observe Narym parler (qui désormais, s’adresse plus à lui qu’à moi puisque je ne l’écoute pas). Le Mngwi tourne brièvement ses yeux dorés vers moi et les plisse légèrement. Je comprends qu’il n’a pas oublié, lui non plus. Il n’a pas oublié mes « Dégage ! » à répétition et ma colère qui semblait n’avoir jamais de fin. Merlin, que je l’ai détesté. Lui, mon compagnon, mon meilleur ami… Durant ces vacances, j’ai appris que je pouvais même détester ceux que j’aimais le plus.
Je n’aime pas me rappeler de ça.
Narym disparaît dans la cuisine pour préparer du thé. Toujours préparer du thé. C’est une manie mais je risque pas de m’en plaindre : quand il prépare le thé, Narym est toujours silencieux, comme si ce moment était précieux. Puis lorsqu’il boit, il savoure chaque gorgée en fermant les yeux et je trouve cela apaisant.
Je laisse Zikomo à ses petites occupations et traverse la pièce. Je passe près du vieux canapé, observe la grande cheminée qui se trouve de l’autre côté de la table basse. Des photos familières se trouvent sur la tablette au-dessus de l’âtre. Sur l’une d’elle, nous sommes tous présents. Je ne m’approche pas, n’ayant aucune envie de me replonger dans ces souvenirs. La petite Aelle coincée entre un papa et une maman beaucoup plus jeunes, cette toute petite fille aux cheveux en bazar qui sourit doucement, ses grands yeux tournés vers sa mère... Je ne suis bien loin de cette enfant que j'étais. Je déteste regarder les photos de famille.
La voix de Narym s’élève de l’autre côté de la cloison :
« Est-ce que tu veux grignoter quelque chose, Aelle ? »
Et je pense : je m’en tape. Si tu savais, Narym, comme je m’en tape de grignoter quelque chose.
« Ouais, si tu veux. »
Il est content de ma réponse, il me raconte qu’il lui reste un morceau de gâteau merveilleux réalisé il y a quelques jours par ses bons soins. Je soupire doucement et poursuis mon chemin. Je m’éloigne de la cheminée ; j’aurais bien le temps de supporter la vision des photos lorsque je m'assiérai sur le canapé pour discuter avec Narym. La liberté a bon goût, excepté lorsqu’elle me force à supporter ses discours qui, je l’avoue, ne m’intéressent pas beaucoup. Oh, je suis heureuse de le retrouver. Je suis heureuse car être ici signifie ne plus être enfermée à Poudlard. J’aime l’idée de pouvoir transplaner d’un instant à l’autre si je le désire. Pouvoir aller n’importe où, faire ce que je veux. Répondre au moindre de mes désirs. Si je voulais découcher, je pourrais ! Pourquoi est-ce que je ne le fais pas, alors ? Parce que c’est acté que je passe la nuit ici ? Ou parce qu'il n'y a rien qui me fasse envie — rien d'accessible, du moins ?
À gauche en entrant dans l'appartement, une série de fenêtres qui donnent plein est et qui offrent une jolie vue sur les toits de Mochdinam et la campagne verdoyante qui l’entoure. Dans ce coin de la pièce, une grande table ronde. Mes yeux se posent sur cette dernière. Elle est recouverte de parchemins en tout genre et de toutes tailles recouverts de l’écriture arrondie de mon frère, mais pas que. Narym étant toujours en train de s’affairer dans la cuisine, je parcoure les papiers d’un regard ennuyé jusqu’à ce que je remarque l’en-tête d’un parchemin qui se retrouve sur beaucoup d’autres de ses semblables.
J’en attrape un du bout des doigts, les yeux plissés pour mieux lire. Dans mon dos, j’entends les pas de Narym qui s’approchent. Loin de ressentir de la honte ou de la gêne, je lis à voix haute :
« Havre des petits mages ? C’est quoi cette mer… »
À peine ai-je le temps d'ouvrir la bouche que le parchemin m’est arraché des mains par un sortilège rondement bien jeté par Narym. Sous mes yeux, les papiers se rangent les uns sur les autres en volant de façon ordonnée et disparaissent dans un tiroir du tout nouveau buffet. Je croise le regard sévère de mon grand-frère.
« T’occupe.
— C’était quoi ?
— Depuis quand tu t’intéresses à ce que font les autres, Ely ? »
Son regard s’écrase contre le mien mais le léger sourire qui lui étire les lèvres me rassure ; si une telle phrase avait été proférée par Zakary je me serai inquiétée mais Narym est incapable d’élever la voix contre qui que ce soit. Je hausse donc les épaules et tire une chaise pour y prendre place. Il me rejoint avec une théière et des tasses.
Le bruit de la vaisselle me détend. Zikomo viens avec nous et la conversation se déroule comme une pelote de laine oubliée. Il évoque les enfants dont il s'occupe, les soirées avec ses amis, le cours qu'il a donné la veille. C’est comme ça, avec Narym. Il parle en donnant toujours l’impression d’avoir quelque chose à raconter sans chercher à l’imposer, même si ça ne m’intéresse pas toujours. Même si dans ma tête, mes pensées sont à des miles de Mochdinam et de la vie bien remplie de mon frère.
Je pense à demain, aux achats que je dois faire sur le Chemin de Traverse, à la visite que je ne pourrais pas m’empêcher de faire sur l’Allée des Embrumes, à la bourse dans ma poche que je dépenserai comme je le souhaite. Je pense au soir, quand je devrai retrouver la maison bruyante. À ma famille qui m’attendra. Qui m’attend toujours. À leurs questions, à leurs attentes. Je pense à mes recherches desquelles je ne parviens jamais réellement à me détacher. Une partie de mon esprit est toujours tournée vers elles. Je pense à mes dernières avancées, bien maigres je l’avoue, sur l’Élixir de Longue-Vie, je pense au savoir, le grand savoir, celui qui parvient mieux que quiconque à me plonger dans un état de satisfaction intense. Le grand savoir qui n’a aucune attente, aucun besoin qui doit être comblé, qui ne parle pas pour ne rien dire, qui ne me reproche rien. Auquel je ne reproche rien. Le grand savoir qui prend une dimension différente maintenant que je suis hors des limites du château et de son enseignement soumis à une multitude de règles qui m’entravent. Le grand savoir qui se résume en un grimoire caché au pied d’un arbre.
Où que vous soyez, que pensez-vous de mes pensées ? Font-elles écho à celles que vous aviez il y a vingt ans ? Pâliriez-vous de découvrir la direction qu’elles prennent ? Condamneriez-vous ce grimoire que je cache comme s’il s’agissait d’un honteux secret ? Dites-moi, aimeriez-vous être avec moi pour diriger mes découvertes ? Aimeriez-vous, où que vous soyez, poursuivre cet apprentissage que vous m’aviez promis à demi-mot ? Est-ce que parfois vous pensez à ce qu’aurait pu donner notre collaboration ? Nous imaginez-vous creuser les secrets les plus obscurs de la magie, pas par obligation, pas parce que qui que ce soit nous le demande, mais seulement pour assouvir cette grande envie dont vous êtes faites autant que moi je le suis… Pensez-vous à ce que ça aurait pu donner sans ce départ que vous nous avez imposé ? Non. Vous ne vous questionnez pas, vous ne vous demandez pas. Vous ne pouvez pas condamner ce qui ne vous importe pas. Ces pensées que j’ai ne trouvent aucun écho nul part ; il n’y a personne pour les recevoir, personne pour les entendre. Vous moins encore que les autres.
« … parlé, Aelle ? Aelle ? »
J’arrache mon regard de la table sur laquelle il s’était perdu. Je focalise sur Narym qui me regarde d'un air soucieux. Assis près du pot de fleurs, la queue bien enroulée autour des pattes, Zikomo m’observe d’une façon semblable. J’essaie de retrouver ce que mes oreilles ont forcément dû entendre durant mon absence, en vain.
« Tu disais ?
— Tu... Ça va ?
— Évidemment, oui. »
Quelle drôle de question, Narym. Pourquoi ça n’irait pas ? Y a-t-il seulement une chose qui ne tourne pas rond dans ma vie pour que tu me poses cette question ?
« Donc, tu disais ? » insisté-je d’une voix que je n'essaie même pas de rendre légère en braquant mon regard dans le sien.
Il semble hésiter, les doigts serrés autour de sa tasse. À quel moment nous a-t-il servi le thé ? J’étais certaine qu’il allait insister, ce qui aurait foncièrement gâché la soirée à venir, mais il se secoue soudainement et enchaîne, après un froncement de nez :
« Les entraînements dont tu m’as parlé, ceux avec tes deux camarades mystères. Est-ce qu’ils se poursuivent ? » répète-t-il lentement.
Oh, Nerrah et Macbeth. Je ne sais pas pourquoi j’ai caché leur identité lorsque j’ai expliqué à Narym dans l’une de mes lettres que je faisais plus ou moins équipe avec deux élèves de Poudlard dans l’optique de… Mh, j’ai enjolivé les choses. J’ai dit : « Nous nous efforçons de nous améliorer ». Narym n’est pas dû genre à comprendre que l’on puisse vouloir « s’élever et rester la meilleure quoi qu’il arrive ».
« Ils se poursuivent. »
Les jambes croisées, un bras enroulé autour du ventre, la nuque pliée vers le bas, j’invoque le souvenir de mes camarades particuliers. Je joue avec ma tasse sans pour autant boire le précieux liquide qu’elle contient.
« Tu aimes bien ?
— De quoi ?
— Leur apprendre ce que tu sais.
— Ça va, réponds-je en haussant les épaules. Je crois que lui trouve que je manque de… Mh… »
Narym s’avance sur la table. Il pose un coude dessus, installe son menton dans sa paume. Ses yeux ambrés m’observent avec attention ; il écoute réellement.
« De pédagogie ? De tact ? De patience ? propose-t-il avec un sourire taquin.
— Un truc dans ce goût-là, oui, dis-je en songeant à Nerrah et à nos prises de bec sans grande conséquence. Elle, elle est moins difficile. Elle apprend bien, avoué-je après un silence. Lui aussi. »
Je peux bien leur accorder ça. À tous les deux.
« Et toi, tu apprends ?
— Ils ont deux ans de moins que moi.
— Tu penses qu’on ne peut qu’apprendre de ceux qui ont un meilleur niveau magique que nous ? »
Je lève vaguement les yeux au ciel. Discuter avec un ancien professeur désormais précepteur, c’est s’entendre dire que tout est bon à apprendre, toujours, toutes les situations de la vie sont propices à l’apprentissage. Ou d’autres conneries du genre.
« Ce qui m’intéresse réellement, c’est pas eux qui me l'apprendront. »
Je ne sais pas pourquoi j’ai dit ça. C’est vrai, évidemment, mais ce que ça sous-entend, c’est à dire que je n’apprends rien d’eux, ça ne l’est pas. Je ne peux pas nier que côtoyer la Gryffondor et le Serpentard m’apporte un petit quelque chose d’intéressant. J’apprends à nuancer mon regard, avec eux. Macbeth me fait découvrir une magie bien plus créatrice et jolie, elle qui est si attentive aux détails qui composent ses métamorphoses. Quant à Nerrah… Sa rigueur ne peut que me plaire, tout comme sa connaissance de la Défense contre les forces du mal. Je n’ai jamais autant voulu perfectionner la gestuelle de mes sortilèges qu’avec lui. Mais là, tout de suite, maintenant, ce n’est pas ça qui fait vibrer les fibres de mon être. Et Narym le comprend. Il demande :
« Qui, alors ?
— T’as décidé de me faire chier ? »
C’est sorti tout seul. Mais il faut dire que ses questions me brusquent. Et son regard. Trop proche. Trop attentionné. C’est plus facile lorsque nous échangeons par écrit. Je me tends, persuadée qu’il va s’agacer, froncer les sourcils, me faire une leçon de morale comme le grand frère qu’il est — je suis prête à me défendre et à arguer avec force que de toute façon, j’en étais sûre, la famille est toujours prête à m’emmerder ! Mais il grimace, secoue la tête et rigole étrangement :
« Pardon ! dit-il en levant les mains en l’air. C’était plutôt déplacé. Tu sais, tu as le droit de me dire : je n’ai pas envie de parler de ça. Je n’insisterai jamais. »
Il ne me laisse pas le temps de baragouiner une vérité qui aurait pu être blessante. Il enchaîne directement sur un autre sujet et n’oublie pas d’intégrer Zikomo à la conversation.
J’ai du mal à me détendre. Je crois que j’aurais préféré qu’il s’agace. J’aurais aimé que l’ambiance se refroidisse drastiquement. Que son regard se fasse de glace. Que son menton se dresse. J’aurais aimé pouvoir faire quelque chose de l’énergie qui me parcoure le corps, celle qui me met des images violentes dans la tête et qui me fait crisper les poings alors même qu’il n’y a pas la moindre once de colère en moi. Vous savez ? Cette envie qui s’insinue en vous et qui vous susurre que la seule chose dont vous avez besoin, là, c’est d’un sursaut de chaos pour apaiser le monstre qui vous dévore de l’intérieur.
À l'orée du grand monde
Dimanche 5 avril 2048
Chez Zakary et Lounis — Pays de Galles
7ème année
Les vieux tubes des Bizarr’ Sisters résonnent jusque dans la maison même si le cœur de la fête se déroule à l’extérieur, dans le jardin protégé des moldus et des intempéries par tous les sortilèges adéquats. Par la porte-fenêtre grande ouverte, je vois Lounis qui se dandine en pouffant et en chantant, un verre à la main. Il est loin d’être angoissé par toute l’organisation que nécessite d’accueillir chez lui la grande famille de son compagnon. Comme d’habitude, les choses se font à l’envers : rien n’était installé quand nous sommes arrivés, nous avons aidé à dresser la table, à réchauffer les plats, à remplir les verres. Zakary a dit : « À l’arrache, comme d’hab ! » et ça les a fait rire, lui et Lounis. Natanaël a moins ri. Je le soupçonne d’avoir espéré, pendant les quelques heures qui ont précédé notre arrivée au Pays de Galles, qu’une grande fête ait été préparée pour fêter son vingt-sixième anniversaire, date qui est tombée en plein milieu de la semaine. Peut-être s’attendait-il à des feux d’artifice, des lampions, des guirlandes, un groupe d’amis, un gros gâteau. Il n’a eu que la famille et un bon paquet de cadeaux.
J’observe le grand jeune homme à la silhouette nerveuse assis à table, entouré de papier kraft roulé en boule et des cadeaux découverts un peu plus tôt. À voir le sourire qui lui étire les lèvres, je devine que le rouge sur ses joues est davantage dû à la joie qu’au Whisky-pur-feu avec lequel ils ont tous trinqué. Il est en grande discussion avec papa devant lequel il brandit l’un de ses cadeaux, et avec Lounis qui se dandine plus qu’il n’écoute. Maman est assise près d’eux mais elle regarde à l’opposé, en direction du jardin, du ciel et des arbres — en direction de la Nouvelle Sainte-Mangouste, certainement, et de toute la vie bien plus palpitante qui l’attend hors de cette maison et du petit quartier résidentiel dans lequel elle se situe. Nous voilà un point commun : nous aimerions être ailleurs.
J’évolue dans ma propre famille comme en territoire étranger. Je réponds quand on me parle, j’acquiesce quand il me faut montrer que j’écoute, je bois ce que l’on me donne, je vide mes assiettes, je débarrasse. Depuis ce matin, depuis hier soir même, j’agis sans être là. Je pense à toutes les autres choses qui me parlent vraiment, à mes projets qui approchent, comme mon séjour à Uagadou, ou ceux qui prennent du retard — l’Élixir de Longue-Vie. Je me suis même surprise à songer au prochain entrainement que je vais préparer pour Macbeth et Nerrah.
Ma vie, celle que j’ai quittée il y a deux jours, s’oppose en tout point avec celle que je suis aujourd’hui forcée de supporter. J’ai envie d’être ce soir, d’être seule. De me plonger dans mes bouquins et mes recherches. D’avancer, de faire quelque chose. D’agir, de trouver, de créer. J’ai besoin de faire quelque chose de mes mains, ne pas rester statique dans un jardin à écouter les conversations insipides de ma famille, brasser de l’air pour fêter le vingt-sixième anniversaire de mon frère qui en aura de toute manière une brassée d’autres, d’anniversaire. Je ne me soucie pas de savoir qui coupera le gâteau ou qui rangera la table. Je me fiche de savoir ce que l’on fera cet après-midi. Je me fiche de ces retrouvailles familiales qui foutent un sourire indécent sur les lèvres de Narym, tout heureux d’avoir toute sa famille rassemblés autour de lui, et qui rendent papa surexcité, parce que lui aussi n’est nourri que par le bonheur, les sourires, les conversations sans profondeur. J’exècre les fêtes de famille. J’exècre le bruit qui va avec. Les sourires, les rires, les chansons idiotes. Trinquer à chaque événement possible, ouvrir des bouteilles « de vingt ans d’âge, ce n’est pas n’importe quel Whisky ! ». La banalité du moment que je suis en train de vivre me rappelle que j’ai une vie et que cette vie perd tout son sens lorsque je ne la passe pas à travailler à m’en écorcher les yeux sur n’importe quel sujet un tant soit peu capable de me passionner.
Chez Zakary et Lounis — Pays de Galles
7ème année
Présents dans ce texte :
C’est moins compliqué que ça a l’air, je vous le promets.
Zile, 57 ans, père d’Aelle
Arya, 57 ans, mère d’Aelle
Narym, 33 ans, frère d’Aelle
Zakary, 31 ans, frère d’Aelle
Natanaël, 26 ans, frère d’Aelle
Aodren, 20 ans, frère d’Aelle
Lounis, 43 ans, compagnon de Zakary
Krissel, 16 ans, fille de Lounis
Les vieux tubes des Bizarr’ Sisters résonnent jusque dans la maison même si le cœur de la fête se déroule à l’extérieur, dans le jardin protégé des moldus et des intempéries par tous les sortilèges adéquats. Par la porte-fenêtre grande ouverte, je vois Lounis qui se dandine en pouffant et en chantant, un verre à la main. Il est loin d’être angoissé par toute l’organisation que nécessite d’accueillir chez lui la grande famille de son compagnon. Comme d’habitude, les choses se font à l’envers : rien n’était installé quand nous sommes arrivés, nous avons aidé à dresser la table, à réchauffer les plats, à remplir les verres. Zakary a dit : « À l’arrache, comme d’hab ! » et ça les a fait rire, lui et Lounis. Natanaël a moins ri. Je le soupçonne d’avoir espéré, pendant les quelques heures qui ont précédé notre arrivée au Pays de Galles, qu’une grande fête ait été préparée pour fêter son vingt-sixième anniversaire, date qui est tombée en plein milieu de la semaine. Peut-être s’attendait-il à des feux d’artifice, des lampions, des guirlandes, un groupe d’amis, un gros gâteau. Il n’a eu que la famille et un bon paquet de cadeaux.
J’observe le grand jeune homme à la silhouette nerveuse assis à table, entouré de papier kraft roulé en boule et des cadeaux découverts un peu plus tôt. À voir le sourire qui lui étire les lèvres, je devine que le rouge sur ses joues est davantage dû à la joie qu’au Whisky-pur-feu avec lequel ils ont tous trinqué. Il est en grande discussion avec papa devant lequel il brandit l’un de ses cadeaux, et avec Lounis qui se dandine plus qu’il n’écoute. Maman est assise près d’eux mais elle regarde à l’opposé, en direction du jardin, du ciel et des arbres — en direction de la Nouvelle Sainte-Mangouste, certainement, et de toute la vie bien plus palpitante qui l’attend hors de cette maison et du petit quartier résidentiel dans lequel elle se situe. Nous voilà un point commun : nous aimerions être ailleurs.
J’évolue dans ma propre famille comme en territoire étranger. Je réponds quand on me parle, j’acquiesce quand il me faut montrer que j’écoute, je bois ce que l’on me donne, je vide mes assiettes, je débarrasse. Depuis ce matin, depuis hier soir même, j’agis sans être là. Je pense à toutes les autres choses qui me parlent vraiment, à mes projets qui approchent, comme mon séjour à Uagadou, ou ceux qui prennent du retard — l’Élixir de Longue-Vie. Je me suis même surprise à songer au prochain entrainement que je vais préparer pour Macbeth et Nerrah.
Ma vie, celle que j’ai quittée il y a deux jours, s’oppose en tout point avec celle que je suis aujourd’hui forcée de supporter. J’ai envie d’être ce soir, d’être seule. De me plonger dans mes bouquins et mes recherches. D’avancer, de faire quelque chose. D’agir, de trouver, de créer. J’ai besoin de faire quelque chose de mes mains, ne pas rester statique dans un jardin à écouter les conversations insipides de ma famille, brasser de l’air pour fêter le vingt-sixième anniversaire de mon frère qui en aura de toute manière une brassée d’autres, d’anniversaire. Je ne me soucie pas de savoir qui coupera le gâteau ou qui rangera la table. Je me fiche de savoir ce que l’on fera cet après-midi. Je me fiche de ces retrouvailles familiales qui foutent un sourire indécent sur les lèvres de Narym, tout heureux d’avoir toute sa famille rassemblés autour de lui, et qui rendent papa surexcité, parce que lui aussi n’est nourri que par le bonheur, les sourires, les conversations sans profondeur. J’exècre les fêtes de famille. J’exècre le bruit qui va avec. Les sourires, les rires, les chansons idiotes. Trinquer à chaque événement possible, ouvrir des bouteilles « de vingt ans d’âge, ce n’est pas n’importe quel Whisky ! ». La banalité du moment que je suis en train de vivre me rappelle que j’ai une vie et que cette vie perd tout son sens lorsque je ne la passe pas à travailler à m’en écorcher les yeux sur n’importe quel sujet un tant soit peu capable de me passionner.
À l'orée du grand monde
« Aelle, tu me files un coup de main. »
Je m’arrache à la vision affligeante de ma famille qui se détache derrière la baie vitrée pour me tourner vers Zakary, bien occupé dans la cuisine. Un énorme gâteau se trouve sur le bar contre lequel j’étais adossée en attendant qu’il termine d’installer les bougies. Je fais le tour du meuble non sans noter dans un coin de ma tête le ton sur lequel il m’a parlé : ce n’était pas une question, plutôt une affirmation. Une voix froide et sèche, comme celle avec laquelle il m’a saluée tout à l’heure, quand nous sommes arrivés.
« Allume les bougies, m’ordonne-t-il en nettoyant ses ustensiles d’un coup de baguette. Vas-y doucement, ne crame pas le gâteau.
— Je suis pas bête, Zakary. »
Je me fais un plaisir d’éviter le regard acéré qu’il me lance en me concentrant sur l’imposant gâteau au chocolat et à la pistache sur lequel ont été planté pas moins de vingt-six bougies — il ne faudrait pas oublier quel âge à notre frère, n’est-ce pas ?
Zakary n’est pas le seul à ne pas m’avoir adressé de sourire ou de parole agréable depuis des mois. Le fait que nous ne nous soyons vus qu'une fois depuis mon départ au château en septembre dernier n’aide évidemment pas à briser le carcan de rancœur qui s’est créé suite aux vacances d’été déplorables entre ma sixième et ma septième année. Si papa ne me condamne plus pour ma colère, ma fuite et mes éclats de colère de cet été-là, pas plus qu’Aodren ou Natanaël (qui ne me parle de toute manière que peu), c’est une autre histoire avec Zak et maman. Je n’avais jamais remarqué à quel point ils se ressemblaient. Avec leurs regards noirs, leur rancœur dont on dit que j’ai hérité, les piques acerbes et la froideur dans leur voix… Leur présence aujourd’hui rend la journée plus difficile encore. J’aurais pu supporter l’ennui d’une fête de famille si je n’étais pas victime de leurs reproches silencieux.
D’un coup de baguette maîtrisé, j’enflamme la mèche de toutes les bougies qui se mettent aussitôt à crépiter.
« Allez, on l'emmène ! »
Un sourire qui ne m’est pas destiné lui étire grand les lèvres. Il s’occupe tout seul de faire léviter le gâteau enflammé jusqu’à la table. Le spectacle dure beaucoup trop longtemps pour moi. Tous les corps qui s’assemblent, qui se serrent les uns comme les autres, la mélodie intemporelle qui résonne, les regards noirs si on me surprend à « faire la tronche ». Je chante comme les autres avec l’impression de perdre à chaque seconde un peu plus de substance.
Parfois, j’ai peur que la banalité du quotidien me bouffe toute entière. Je savais ce que j’allais subir en rentrant pour les vacances, je le savais mais j’ai cru que je pourrais le supporter car cela m’offrirait la liberté dont j’avais éperdument besoin. Alors tandis que les bougies sont soufflés par un Natanaël étouffé de bonheur, tandis qu’on découpe des parts et que l’on commente le goût du chocolat ou de la pistache, je m’efforce de penser à mes projets de la semaine, au voyage sur le Plateau que j’ai prévu, au livre que je vais déterrer, à mes entraînements avec Nyakane, à mes transplanages à l’autre bout du pays, à ma liberté qui ne sera entravée que par mes retours à la maison le soir, parce qu’il ne faudrait pas que je loupe le dîner ou que je laisse croire que je me fiche de profiter de ma famille que je vois si peu.
J’étouffe tout le temps que durent ces mascarades et je continue d’étouffer jusqu’à ce qu’ils s’éloignent de la table pour vaquer à leurs occupations. Sauf maman qui regarde toujours vers des horizons plus agréables et qui surtout, surtout ne m’adresse pas la parole ni ne tourne les yeux vers moi.
Je m’arrache à la vision affligeante de ma famille qui se détache derrière la baie vitrée pour me tourner vers Zakary, bien occupé dans la cuisine. Un énorme gâteau se trouve sur le bar contre lequel j’étais adossée en attendant qu’il termine d’installer les bougies. Je fais le tour du meuble non sans noter dans un coin de ma tête le ton sur lequel il m’a parlé : ce n’était pas une question, plutôt une affirmation. Une voix froide et sèche, comme celle avec laquelle il m’a saluée tout à l’heure, quand nous sommes arrivés.
« Allume les bougies, m’ordonne-t-il en nettoyant ses ustensiles d’un coup de baguette. Vas-y doucement, ne crame pas le gâteau.
— Je suis pas bête, Zakary. »
Je me fais un plaisir d’éviter le regard acéré qu’il me lance en me concentrant sur l’imposant gâteau au chocolat et à la pistache sur lequel ont été planté pas moins de vingt-six bougies — il ne faudrait pas oublier quel âge à notre frère, n’est-ce pas ?
Zakary n’est pas le seul à ne pas m’avoir adressé de sourire ou de parole agréable depuis des mois. Le fait que nous ne nous soyons vus qu'une fois depuis mon départ au château en septembre dernier n’aide évidemment pas à briser le carcan de rancœur qui s’est créé suite aux vacances d’été déplorables entre ma sixième et ma septième année. Si papa ne me condamne plus pour ma colère, ma fuite et mes éclats de colère de cet été-là, pas plus qu’Aodren ou Natanaël (qui ne me parle de toute manière que peu), c’est une autre histoire avec Zak et maman. Je n’avais jamais remarqué à quel point ils se ressemblaient. Avec leurs regards noirs, leur rancœur dont on dit que j’ai hérité, les piques acerbes et la froideur dans leur voix… Leur présence aujourd’hui rend la journée plus difficile encore. J’aurais pu supporter l’ennui d’une fête de famille si je n’étais pas victime de leurs reproches silencieux.
D’un coup de baguette maîtrisé, j’enflamme la mèche de toutes les bougies qui se mettent aussitôt à crépiter.
« Allez, on l'emmène ! »
Un sourire qui ne m’est pas destiné lui étire grand les lèvres. Il s’occupe tout seul de faire léviter le gâteau enflammé jusqu’à la table. Le spectacle dure beaucoup trop longtemps pour moi. Tous les corps qui s’assemblent, qui se serrent les uns comme les autres, la mélodie intemporelle qui résonne, les regards noirs si on me surprend à « faire la tronche ». Je chante comme les autres avec l’impression de perdre à chaque seconde un peu plus de substance.
Parfois, j’ai peur que la banalité du quotidien me bouffe toute entière. Je savais ce que j’allais subir en rentrant pour les vacances, je le savais mais j’ai cru que je pourrais le supporter car cela m’offrirait la liberté dont j’avais éperdument besoin. Alors tandis que les bougies sont soufflés par un Natanaël étouffé de bonheur, tandis qu’on découpe des parts et que l’on commente le goût du chocolat ou de la pistache, je m’efforce de penser à mes projets de la semaine, au voyage sur le Plateau que j’ai prévu, au livre que je vais déterrer, à mes entraînements avec Nyakane, à mes transplanages à l’autre bout du pays, à ma liberté qui ne sera entravée que par mes retours à la maison le soir, parce qu’il ne faudrait pas que je loupe le dîner ou que je laisse croire que je me fiche de profiter de ma famille que je vois si peu.
J’étouffe tout le temps que durent ces mascarades et je continue d’étouffer jusqu’à ce qu’ils s’éloignent de la table pour vaquer à leurs occupations. Sauf maman qui regarde toujours vers des horizons plus agréables et qui surtout, surtout ne m’adresse pas la parole ni ne tourne les yeux vers moi.
À l'orée du grand monde
Assise sur ma chaise, je n’ose sortir mon livre qu’en milieu d’après-midi, une fois la vaisselle rangée — ne restent sur la table que les verres et les bouteilles d'alcool assorties. Au pied de l’unique arbre du jardin, Krissel et Aodren sont en pleine discussion. Entre eux, le Nimbus 2000 qu’Ao s’est offert après avoir accumulé suffisamment de Galions. Krissel est la même au château qu’à la maison. Qu’elle soit en compagnie de Lounis, son père, ou de son groupe d’amis, elle est toujours aussi exubérante. Elle parle fort, elle sourit fort. Elle prend de la place, elle rigole et fait des blagues à tout bout de champ. Elle n’est plus la gamine insupportable qui m’a offert une épée en bois il y a plusieurs années ou qui venait me trouver dans les couloirs dans l’espoir de passer un moment avec moi. Krissel, elle a compris que sa présence n’était pas désirée. Cela ne l’empêche pas de me sourire et me saluer dès qu’elle me croise à la table des Poufsouffle ou dans la Salle commune.
Quand elle se lève, je devine qu’elle va venir me voir. Je capte le regard que me lance Zakary à l’autre bout du jardin. Il semble me dire : fais attention à ton comportement ou je sévirai. Krissel n’est pas encore arrivée que déjà mon visage s’habille d’ombres et de rancœurs.
« Salut Aelle, ça va ? »
Je lève les yeux vers cette grande fille au corps allongé et à la chevelure blonde, j’y suis bien forcée. Mais je ne réponds pas à sa question idiote. Je me contente de lever mon livre pour lui signifier : oui, ça va très bien, merci, laisse-moi lire. Krissel gigote, me sourit, se retourne vers Aodren qui lui fait un signe et me regarde de nouveau. Maman tourne la tête dans notre direction mais ne dit rien. Lounis est assis en bout de table. Il pose sur sa fille un regard extrêmement doux. Je prends note de sa présence : je ferais mieux de contenir mes envies de souhaiter à son enfant d’aller se voir v—
« Avec Aodren on va aller faire un tour en balai. Tu viens avec nous ? »
Toujours aussi directe, cette fille. Croit-elle sincèrement que je vais venir ? Sérieusement ? À quel moment a-t-elle pensé que j’allais répondre positivement à sa proposition ?
« Non. »
Et je retourne à mon livre.
Maman gigote. Un raclement sort de sa gorge. Quand je tourne la tête vers elle, elle n’a à m’offrir que son profil silencieux et sévère. Je crispe les mâchoires et ne fais rien pour retenir le soupir qui s'expulse de mon nez. Je m’efforce de ne pas avoir l’air trop violente et agacée quand je lève de nouveau les yeux vers Krissel qui n’a pas perdu son sourire.
« Je dois lire ça, lui dis-je d’une voix forcée. Mais c’est… » Putain, j’ai envie d’exploser quelque chose très violemment. « …gentil d’avoir proposé.
— Si tu changes d’avis tu nous dis ! Je te prêterai le vieux de Brossdur 7 de papa ! »
Ouais, ouais, c’est ça. Mon regard sombre la suit tandis qu’elle retourne vers Aodren en courant. Mes doigts sont crispés sur la couverture de mon livre. J’aurais dû rester à Poudlard, comme ça je n’aurais pas été forcée de répondre aux ordres idiots de tous les membres idiots de mon idiote de famille.
Le jardin retouvre son calme mais je ne parviens à m’apaiser que lorsque maman quitte la table — toujours sans m’adresser le moindre mot. Elle me laisse seule avec Lounis qui est le seul membre de cette famille qui ne me m'a fait aucun reproche. Peut-être parce qu'il n'est qu'une pièce rapportée. Sa présence ne me dérange pas et tout à coup, la journée me parait moins difficile à supporter.
J'ai du mal à détacher mon regard des mouvements réguliers de son bras. Ce dernier se lève et s’abaisse dans un ballet hypnotisant. À chaque fois que la cigarette atteint sa bouche, je le regarde avaler la fumée, la savourer et la recracher en direction du ciel. Si j’avais été courageuse, je lui en aurais demandé une — ne m’a-t-elle pas dit, Valerion, que cela saurait m’apaiser ? Cette fois-ci, cela marchera peut-être mieux que la dernière fois ? Mais je ne bouge pas, je ne demande pas. J’observe l’homme fumer et je trouve attirant le calme qui émane de lui.
Je repense aux mots de Valerion. Vous êtes plus pathétique que moi. Cette phrase, couplée à ma colère latente, me rappelle à quel point je l’ai été, pathétique, et combien je refuse de l’être de nouveau. C’est sûrement pour cela que je persiste jusqu’au soir à incriminer cette journée, cet anniversaire, cette famille qui me rend la vie insupportable.
Je parviens à retrouver un semblant de calme qu’au moment où la trappe de ma chambre se referme derrière moi, après avoir laissé ma famille vaquer à ses occupations une fois terminé le dîner animé de conversations enthousiasmes (les leurs, pas les miennes) avec les derniers membres de la famille vivant encore à la maison. Natanaël, maman, Ao et papa ont leurs habitudes — être avec eux me donne l’impression d'atterrir au beau milieu d’une chorégraphie dont je ne connais pas les pas.
Dans ma chambre d’enfant, je retrouve un rythme qui me plait : illuminée par la lumière faiblarde de ma lampe de chevet, je lis mes livres et je griffonne dans mes petits carnets. Le monde revient à sa place. La solitude a toujours été mon amie la plus fidèle.
Quand elle se lève, je devine qu’elle va venir me voir. Je capte le regard que me lance Zakary à l’autre bout du jardin. Il semble me dire : fais attention à ton comportement ou je sévirai. Krissel n’est pas encore arrivée que déjà mon visage s’habille d’ombres et de rancœurs.
« Salut Aelle, ça va ? »
Je lève les yeux vers cette grande fille au corps allongé et à la chevelure blonde, j’y suis bien forcée. Mais je ne réponds pas à sa question idiote. Je me contente de lever mon livre pour lui signifier : oui, ça va très bien, merci, laisse-moi lire. Krissel gigote, me sourit, se retourne vers Aodren qui lui fait un signe et me regarde de nouveau. Maman tourne la tête dans notre direction mais ne dit rien. Lounis est assis en bout de table. Il pose sur sa fille un regard extrêmement doux. Je prends note de sa présence : je ferais mieux de contenir mes envies de souhaiter à son enfant d’aller se voir v—
« Avec Aodren on va aller faire un tour en balai. Tu viens avec nous ? »
Toujours aussi directe, cette fille. Croit-elle sincèrement que je vais venir ? Sérieusement ? À quel moment a-t-elle pensé que j’allais répondre positivement à sa proposition ?
« Non. »
Et je retourne à mon livre.
Maman gigote. Un raclement sort de sa gorge. Quand je tourne la tête vers elle, elle n’a à m’offrir que son profil silencieux et sévère. Je crispe les mâchoires et ne fais rien pour retenir le soupir qui s'expulse de mon nez. Je m’efforce de ne pas avoir l’air trop violente et agacée quand je lève de nouveau les yeux vers Krissel qui n’a pas perdu son sourire.
« Je dois lire ça, lui dis-je d’une voix forcée. Mais c’est… » Putain, j’ai envie d’exploser quelque chose très violemment. « …gentil d’avoir proposé.
— Si tu changes d’avis tu nous dis ! Je te prêterai le vieux de Brossdur 7 de papa ! »
Ouais, ouais, c’est ça. Mon regard sombre la suit tandis qu’elle retourne vers Aodren en courant. Mes doigts sont crispés sur la couverture de mon livre. J’aurais dû rester à Poudlard, comme ça je n’aurais pas été forcée de répondre aux ordres idiots de tous les membres idiots de mon idiote de famille.
Le jardin retouvre son calme mais je ne parviens à m’apaiser que lorsque maman quitte la table — toujours sans m’adresser le moindre mot. Elle me laisse seule avec Lounis qui est le seul membre de cette famille qui ne me m'a fait aucun reproche. Peut-être parce qu'il n'est qu'une pièce rapportée. Sa présence ne me dérange pas et tout à coup, la journée me parait moins difficile à supporter.
J'ai du mal à détacher mon regard des mouvements réguliers de son bras. Ce dernier se lève et s’abaisse dans un ballet hypnotisant. À chaque fois que la cigarette atteint sa bouche, je le regarde avaler la fumée, la savourer et la recracher en direction du ciel. Si j’avais été courageuse, je lui en aurais demandé une — ne m’a-t-elle pas dit, Valerion, que cela saurait m’apaiser ? Cette fois-ci, cela marchera peut-être mieux que la dernière fois ? Mais je ne bouge pas, je ne demande pas. J’observe l’homme fumer et je trouve attirant le calme qui émane de lui.
Je repense aux mots de Valerion. Vous êtes plus pathétique que moi. Cette phrase, couplée à ma colère latente, me rappelle à quel point je l’ai été, pathétique, et combien je refuse de l’être de nouveau. C’est sûrement pour cela que je persiste jusqu’au soir à incriminer cette journée, cet anniversaire, cette famille qui me rend la vie insupportable.
Je parviens à retrouver un semblant de calme qu’au moment où la trappe de ma chambre se referme derrière moi, après avoir laissé ma famille vaquer à ses occupations une fois terminé le dîner animé de conversations enthousiasmes (les leurs, pas les miennes) avec les derniers membres de la famille vivant encore à la maison. Natanaël, maman, Ao et papa ont leurs habitudes — être avec eux me donne l’impression d'atterrir au beau milieu d’une chorégraphie dont je ne connais pas les pas.
Dans ma chambre d’enfant, je retrouve un rythme qui me plait : illuminée par la lumière faiblarde de ma lampe de chevet, je lis mes livres et je griffonne dans mes petits carnets. Le monde revient à sa place. La solitude a toujours été mon amie la plus fidèle.
Dernière modification par Aelle Bristyle le 26 août 2023, 11:46, modifié 2 fois.
À l'orée du grand monde
Lundi 6 avril 2048
Domaine Bristyle — Worcestershire
7ème année
J’ai attendu deux heures après qu’Aodren soit parti de la maison pour se rendre à son travail. Avant de transplaner il a dit : « sois sage ! » puis il s’est esclaffé comme si c’était une blague particulièrement amusante. Je n’ai pas esquissé le moindre sourire. Les fesses vissées dans le fauteuil du salon, j’ai passé le temps en lisant. Je surveillais par la fenêtre du salon que personne ne revienne à cause d'un oubli de chapeau ou des clés de la boutique. Personne n’est revenu. Le silence m’entoure entièrement lorsque je décide qu’il est tant d’agir.
Je m’extirpe du fauteuil en trépignant d’impatience. Je n’emporte rien avec moi si ce n’est ma baguette magique. Je quitte la maison en sortant par la véranda qui, aujourd’hui, s’est vêtue de couleurs printanières : du vert, des fleurs, une légère brise fraîche. Dehors, le temps est maussade. Une pluie fine se déverse du ciel ; je me protège à l’aide de ma baguette magique et traverse le jardin jusqu’à la barrière en bois qui sépare notre domaine du champ et, un peu plus loin, de la lisière de la forêt.
Malgré le fait qu’il n’y ait jamais eu dans ce coin-là de moldu, je prends garde à ranger ma baguette dans le revers de ma cape avant d’escalader la barrière et de sortir des protections qui entourent la maison. Je traverse rapidement le champ. Combien de fois ai-je effectué ce trajet durant mon enfance ? À une époque, j’allais tous les jours dans la forêt pour y jouer avec mes frères. Nous passions des heures là-bas après être revenus de chez le précepteur Migway. Ma vie se réduisait à cette forêt — et aux lectures qui m’ont toujours accompagnés, même à mon plus jeune âge.
La forêt m'accueille dans son immense domaine silencieux. La canopée me protège de la pluie. Je me tords la nuque pour observer la cime des arbres. Les feuilles dansent doucement dans le vent. Une intense odeur d'humus accompagne mon cheminement. Je connais le chemin par coeur mais je ne me presse pas. Je m’enfonce pendant une dizaine de minutes dans la forêt épaisse avant d’apercevoir l’arbre en forme de fourche sous lequel j’ai caché l’un de mes biens les plus secrets.
Je m’agenouille au pied du tronc et dégaine ma baguette magique. L’herbe a repoussé et le sol est recouvert de vieilles feuilles et de morceaux de bois. Personne ne se douterait de ce qui est caché là-dessous.
« Perfodictum, » murmuré-je.
Sous l’impulsion de ma magie, la terre se creuse sur une surface d’un demi-mètre carré. Une minute passe, un trou d’un mètre s’ouvre désormais devant moi. Je ne m’arrête que lorsque qu’apparaît sous la terre le tissu noir familier de la cape de sorcière que j’ai utilisé pour protéger le grimoire. « Wingardium Leviosa ! ». La chose qui s’extirpe difficilement du trou est recouverte de terre et d’insectes grouillants mais elle semble aussi propre et neuve qu’au premier jour. Il faut dire que l’été dernier, j’ai passé des heures à l’imprégner, ainsi que mon livre, de tous les sortilèges imaginables pour que le précieux grimoire soit protégé des éléments. Et de quiconque aurait pu avoir l’idée de le trouver. Même si personne n’est au courant de son existence si ce n’est Zikomo, Nyakane et la personne qui me l’a vendu sur l’Allée des Embrumes.
Malgré toute la confiance que j’ai en mes propres capacités magiques, je ressens un filet d’angoisse en déposant le tas sombre noir et plié de ma cape sur le sol et en me penchant sur elle. Il suffirait d'un manque de puissance de mes sortilèges pour que l’humidité ait abîmé mon bien et que les insectes se soient repus de ses pages fragiles.
Les genoux plantés dans la terre fraîche et boueuse, je soulève délicatement les pans de la robe après l’avoir débarrassée de la terre. Là, dans les replis du vêtement, l’ouvrage apparaît. Une joie enfantine m’inonde : il est aussi neuf que lorsque je l’ai acheté ! Cette fois-ci, je ne retiens plus mes gestes. Je débarrasse complètement le livre de magie noire de son carcan protecteur et je le dépose sur mes genoux. Son poids m’avait manquée ! Je l’ouvre en son milieu exact. Un frisson d’excitation me secoue lorsque mes yeux tombent sur un visage grimaçant et sanglant qui prend une page entière. Je feuillette les pages sans pouvoir contrôler l’immense sentiment qui m’envahit, ce sentiment qui nous fait nous sentir à la fois tout petit… Et plus puissant que n’importe qui : j’ai entre mes mains une magie très dangereuse. Fascinante mais dangereuse. Cela explique mon sourire et les palpitations dans mon coeur.
Je prends soin de reboucher le trou et de réduire le livre pour le cacher dans ma poche avant de repartir en direction de la maison. Calfeutrée dans ma chambre, je passe la journée à décrypter les pages couvertes d’une écriture minuscule qui référence un bon paquet de rituels, de sortilèges et autres actes de magie noire qui, je l’espère, feraient faire une syncope à une certaine femme qui m’a abandonnée seule à mon apprentissage.
Domaine Bristyle — Worcestershire
7ème année
J’ai attendu deux heures après qu’Aodren soit parti de la maison pour se rendre à son travail. Avant de transplaner il a dit : « sois sage ! » puis il s’est esclaffé comme si c’était une blague particulièrement amusante. Je n’ai pas esquissé le moindre sourire. Les fesses vissées dans le fauteuil du salon, j’ai passé le temps en lisant. Je surveillais par la fenêtre du salon que personne ne revienne à cause d'un oubli de chapeau ou des clés de la boutique. Personne n’est revenu. Le silence m’entoure entièrement lorsque je décide qu’il est tant d’agir.
Je m’extirpe du fauteuil en trépignant d’impatience. Je n’emporte rien avec moi si ce n’est ma baguette magique. Je quitte la maison en sortant par la véranda qui, aujourd’hui, s’est vêtue de couleurs printanières : du vert, des fleurs, une légère brise fraîche. Dehors, le temps est maussade. Une pluie fine se déverse du ciel ; je me protège à l’aide de ma baguette magique et traverse le jardin jusqu’à la barrière en bois qui sépare notre domaine du champ et, un peu plus loin, de la lisière de la forêt.
Malgré le fait qu’il n’y ait jamais eu dans ce coin-là de moldu, je prends garde à ranger ma baguette dans le revers de ma cape avant d’escalader la barrière et de sortir des protections qui entourent la maison. Je traverse rapidement le champ. Combien de fois ai-je effectué ce trajet durant mon enfance ? À une époque, j’allais tous les jours dans la forêt pour y jouer avec mes frères. Nous passions des heures là-bas après être revenus de chez le précepteur Migway. Ma vie se réduisait à cette forêt — et aux lectures qui m’ont toujours accompagnés, même à mon plus jeune âge.
La forêt m'accueille dans son immense domaine silencieux. La canopée me protège de la pluie. Je me tords la nuque pour observer la cime des arbres. Les feuilles dansent doucement dans le vent. Une intense odeur d'humus accompagne mon cheminement. Je connais le chemin par coeur mais je ne me presse pas. Je m’enfonce pendant une dizaine de minutes dans la forêt épaisse avant d’apercevoir l’arbre en forme de fourche sous lequel j’ai caché l’un de mes biens les plus secrets.
Je m’agenouille au pied du tronc et dégaine ma baguette magique. L’herbe a repoussé et le sol est recouvert de vieilles feuilles et de morceaux de bois. Personne ne se douterait de ce qui est caché là-dessous.
« Perfodictum, » murmuré-je.
Sous l’impulsion de ma magie, la terre se creuse sur une surface d’un demi-mètre carré. Une minute passe, un trou d’un mètre s’ouvre désormais devant moi. Je ne m’arrête que lorsque qu’apparaît sous la terre le tissu noir familier de la cape de sorcière que j’ai utilisé pour protéger le grimoire. « Wingardium Leviosa ! ». La chose qui s’extirpe difficilement du trou est recouverte de terre et d’insectes grouillants mais elle semble aussi propre et neuve qu’au premier jour. Il faut dire que l’été dernier, j’ai passé des heures à l’imprégner, ainsi que mon livre, de tous les sortilèges imaginables pour que le précieux grimoire soit protégé des éléments. Et de quiconque aurait pu avoir l’idée de le trouver. Même si personne n’est au courant de son existence si ce n’est Zikomo, Nyakane et la personne qui me l’a vendu sur l’Allée des Embrumes.
Malgré toute la confiance que j’ai en mes propres capacités magiques, je ressens un filet d’angoisse en déposant le tas sombre noir et plié de ma cape sur le sol et en me penchant sur elle. Il suffirait d'un manque de puissance de mes sortilèges pour que l’humidité ait abîmé mon bien et que les insectes se soient repus de ses pages fragiles.
Les genoux plantés dans la terre fraîche et boueuse, je soulève délicatement les pans de la robe après l’avoir débarrassée de la terre. Là, dans les replis du vêtement, l’ouvrage apparaît. Une joie enfantine m’inonde : il est aussi neuf que lorsque je l’ai acheté ! Cette fois-ci, je ne retiens plus mes gestes. Je débarrasse complètement le livre de magie noire de son carcan protecteur et je le dépose sur mes genoux. Son poids m’avait manquée ! Je l’ouvre en son milieu exact. Un frisson d’excitation me secoue lorsque mes yeux tombent sur un visage grimaçant et sanglant qui prend une page entière. Je feuillette les pages sans pouvoir contrôler l’immense sentiment qui m’envahit, ce sentiment qui nous fait nous sentir à la fois tout petit… Et plus puissant que n’importe qui : j’ai entre mes mains une magie très dangereuse. Fascinante mais dangereuse. Cela explique mon sourire et les palpitations dans mon coeur.
Je prends soin de reboucher le trou et de réduire le livre pour le cacher dans ma poche avant de repartir en direction de la maison. Calfeutrée dans ma chambre, je passe la journée à décrypter les pages couvertes d’une écriture minuscule qui référence un bon paquet de rituels, de sortilèges et autres actes de magie noire qui, je l’espère, feraient faire une syncope à une certaine femme qui m’a abandonnée seule à mon apprentissage.
À l'orée du grand monde
Je ne peux pas étudier cela sans songer à elle. Elle occupe une grande partie de mes pensées de la journée tandis que je prends des notes dans l’un de mes petits carnets noirs. Parmi tous les sortilèges qui demandent un sacrifice plus ou moins douloureux, physiquement ou mentalement, et qui feraient définitivement faire une crise cardiaque à ma mère, qui choqueraient la grande majorité des sorciers et des sorcières que je connais, je me demande lequel lui prouvera, si un jour nos chemins se croisent de nouveau, que je n’ai jamais eu besoin de son aide pour apprendre cette forme de magie-là. Je cherche, je tâtonne. Et mon esprit en revient toujours au même point. Il y a une page sur laquelle je reviens régulièrement et que je connais par cœur. Une page dont le sortilège qui est décrit et l’effet de celui-ci me coupe le souffle. Pas de peur. Pas de crainte. Mon souffle m’est arraché par l’envie, l’envie qui fait picoter le bout de mes doigts. L’envie qui me fait oublier pendant un temps que j’ai mal au cœur depuis un très long moment, maintenant. Une petite voix me souffle à l’oreille que je me sentirais beaucoup plus légère si je pouvais ne serait-ce qu’un tout petit peu décharger toute l’aigreur de mes pensées, qui sont particulièrement sombres depuis que je suis revenue à la maison, dans l’apprentissage long et éprouvant d’un sortilège d’une toute nouvelle sorte.
Un claquement de porte m’arrache à mes études. J’étire mes épaules et frotte mes yeux fatigués en étouffant un bâillement. Attablée à mon bureau, je me penche pour jeter un œil à travers la fenêtre et m’étonne de découvrir que la nuit est tombée. Déjà ? Zikomo dort sur le lit. Il a été silencieux une bonne partie de la journée. Je sais qu’il n’approuve pas entièrement la teneur de mes études mais je n’ai pas besoin de son accord. Je repousse ma chaise pour me lever, une grimace sur les lèvres : mes genoux sont douloureux et mes muscles tout ankylosés. J’ai oublié de manger, aujourd’hui, et mon estomac me le rappelle en grognant.
Du bruit monte des étages inférieurs. Je devine à leurs voix que maman et Natanaël viennent de rentrer de l’hôpital. Ma vieille pendule indique huit heures du soir. Mince, cela signifie qu’Aodren est rentré, tout comme papa. Je n’ai entendu ni l’un ni l’autre arriver. Et personne ne s’est donné la peine de venir me chercher. Au lieu de me sentir reconnaissante, j’éprouve un sentiment de soulagement : enfin ils ont compris que je n’ai pas besoin qu’ils viennent me voir au moment même où ils rentrent à la maison — de toute façon, ce n’est pas comme si leur journée m’intéressait.
Cette fois-ci, je n’étouffe pas le bâillement qui me fait ouvrir en grand les mâchoires. J’ai du mal à m’extirper de ma concentration passionnée. Une chape de lassitude me tombe dessus à l’idée de devoir descendre et participer au repas. Répondre aux questions, raconter ma journée, les entendre blablater à propos de la leur… Alors que je pourrais découvrir des secrets de la magie… Si j’étais seule, si j’étais libre… Je ne me serais pas contentée de gribouiller sur mon carnet.
« Ils me saoulent…, » marmonné-je très doucement en me frottant les yeux.
Leur présence, leur existence. Je maudis tout d’eux, ce soir. Je soupire longuement avant de refermer livre et carnet, de leur faire subir un sortilège d’invisibilité et de protection, et de les cacher sous mon lit.
« Tu viens ? » demandé-je à Zikomo en me dirigeant vers la trappe.
Le Mngwi s’étire longuement avant de sauter sur le plancher et de me rejoindre.
« Tu as remarqué ? me lance-t-il en sautant au bas de l’échelle et en trottinant vers la volée d’escaliers.
— De quoi ? soufflé-je en le suivant lentement, le pas lourd, l’air sombre et maussade.
Les bruits sont plus forts ici que dans le grenier. La voix d’Aodren me parvient, il babille joyeusement et papa le questionne sur un ton tout aussi léger. Ils ne sont même pas encore devant moi qu’ils m’agressent tous les deux avec leur légèreté et leur joie de vivre. Qu’est-ce qui les rend heureux ? Leur petite vie insignifiante, leur travail qui n’a pas de sens, le fait de rentrer à la maison et de retrouver les mêmes têtes qu’ils voient tous les jours ?
Zikomo s’est arrêté sur le palier du premier étage, juste à côté du couloir qui mène à la chambre de papa et maman. Je m’arrête à mon tour et lui jette un regard interrogateur. Dans la pénombre, il paraît tout à coup très grave.
« Quand tu étudies ça, tu es toujours d’une humeur exécrable, après. »
J’ouvre la bouche et la referme. Je ne m’attendais pas à un reproche… L’humeur exécrable monte d’un cran — c’est tout ce qu’il a à dire ?! Évidemment que je suis d’une humeur exécrable puisque j’ai pensé à elle toute la journée et que j’ai rédigé mes notes tout en songeant au bonheur que ce serait de la voir écarquiller d'horreur ses yeux de glace le jour où je lui enverrai dans le visage…
« C’est bon, t’as dit ce que tu avais à dire ? répliqué-je d’une voix méchante que j’accompagne d’un regard noir particulièrement défiant.
— Ce n’était pas un reproche, Aelle, juste une remarque.
— Je me fiche de tes remarques, Zikomo. J’aime pas du tout quand tu es comme ça. »
Ma voix accuse et condamne. Je le fusille du regard avant de faire demi-tour dans un mouvement de cape et de descendre au rez-de-chaussée, l'humeur encore plus sombre que celle poisseuse et sale dans laquelle j'ai baigné toute la journée.
Un claquement de porte m’arrache à mes études. J’étire mes épaules et frotte mes yeux fatigués en étouffant un bâillement. Attablée à mon bureau, je me penche pour jeter un œil à travers la fenêtre et m’étonne de découvrir que la nuit est tombée. Déjà ? Zikomo dort sur le lit. Il a été silencieux une bonne partie de la journée. Je sais qu’il n’approuve pas entièrement la teneur de mes études mais je n’ai pas besoin de son accord. Je repousse ma chaise pour me lever, une grimace sur les lèvres : mes genoux sont douloureux et mes muscles tout ankylosés. J’ai oublié de manger, aujourd’hui, et mon estomac me le rappelle en grognant.
Du bruit monte des étages inférieurs. Je devine à leurs voix que maman et Natanaël viennent de rentrer de l’hôpital. Ma vieille pendule indique huit heures du soir. Mince, cela signifie qu’Aodren est rentré, tout comme papa. Je n’ai entendu ni l’un ni l’autre arriver. Et personne ne s’est donné la peine de venir me chercher. Au lieu de me sentir reconnaissante, j’éprouve un sentiment de soulagement : enfin ils ont compris que je n’ai pas besoin qu’ils viennent me voir au moment même où ils rentrent à la maison — de toute façon, ce n’est pas comme si leur journée m’intéressait.
Cette fois-ci, je n’étouffe pas le bâillement qui me fait ouvrir en grand les mâchoires. J’ai du mal à m’extirper de ma concentration passionnée. Une chape de lassitude me tombe dessus à l’idée de devoir descendre et participer au repas. Répondre aux questions, raconter ma journée, les entendre blablater à propos de la leur… Alors que je pourrais découvrir des secrets de la magie… Si j’étais seule, si j’étais libre… Je ne me serais pas contentée de gribouiller sur mon carnet.
« Ils me saoulent…, » marmonné-je très doucement en me frottant les yeux.
Leur présence, leur existence. Je maudis tout d’eux, ce soir. Je soupire longuement avant de refermer livre et carnet, de leur faire subir un sortilège d’invisibilité et de protection, et de les cacher sous mon lit.
« Tu viens ? » demandé-je à Zikomo en me dirigeant vers la trappe.
Le Mngwi s’étire longuement avant de sauter sur le plancher et de me rejoindre.
« Tu as remarqué ? me lance-t-il en sautant au bas de l’échelle et en trottinant vers la volée d’escaliers.
— De quoi ? soufflé-je en le suivant lentement, le pas lourd, l’air sombre et maussade.
Les bruits sont plus forts ici que dans le grenier. La voix d’Aodren me parvient, il babille joyeusement et papa le questionne sur un ton tout aussi léger. Ils ne sont même pas encore devant moi qu’ils m’agressent tous les deux avec leur légèreté et leur joie de vivre. Qu’est-ce qui les rend heureux ? Leur petite vie insignifiante, leur travail qui n’a pas de sens, le fait de rentrer à la maison et de retrouver les mêmes têtes qu’ils voient tous les jours ?
Zikomo s’est arrêté sur le palier du premier étage, juste à côté du couloir qui mène à la chambre de papa et maman. Je m’arrête à mon tour et lui jette un regard interrogateur. Dans la pénombre, il paraît tout à coup très grave.
« Quand tu étudies ça, tu es toujours d’une humeur exécrable, après. »
J’ouvre la bouche et la referme. Je ne m’attendais pas à un reproche… L’humeur exécrable monte d’un cran — c’est tout ce qu’il a à dire ?! Évidemment que je suis d’une humeur exécrable puisque j’ai pensé à elle toute la journée et que j’ai rédigé mes notes tout en songeant au bonheur que ce serait de la voir écarquiller d'horreur ses yeux de glace le jour où je lui enverrai dans le visage…
« C’est bon, t’as dit ce que tu avais à dire ? répliqué-je d’une voix méchante que j’accompagne d’un regard noir particulièrement défiant.
— Ce n’était pas un reproche, Aelle, juste une remarque.
— Je me fiche de tes remarques, Zikomo. J’aime pas du tout quand tu es comme ça. »
Ma voix accuse et condamne. Je le fusille du regard avant de faire demi-tour dans un mouvement de cape et de descendre au rez-de-chaussée, l'humeur encore plus sombre que celle poisseuse et sale dans laquelle j'ai baigné toute la journée.
À l'orée du grand monde
Mardi 7 avril 2048
Domaine Bristyle — Worcestershire
7ème année
Je redécouvre ma maison d'une façon totalement inédite. Je me promène dans le salon, dans la véranda, je traverse la cuisine, la chambre de mes frères et même celle de mes parents. J’arpente les couloirs comme si je les découvrais, comme si je ne vivais pas ici depuis ma naissance. Fut un temps, je me sentais ici comme chez moi. C’était le seul lieu au monde dans lequel j’étais “à la maison”. Et maintenant, quel est le lieu dans lequel je me sens à l’abri de tout ?
Ce n’est pas la première fois que je reste seule chez moi mais jamais je n’ai été laissée aussi libre pendant autant de temps. Cette fois-ci, papa ne m’a pas une seule fois proposé de travailler à la maison pour « profiter de ta compagnie ». Il s’est contenté de partir à la librairie ce matin, comme hier, sans même prendre la peine de venir toquer à la trappe de ma chambre pour me souhaiter une bonne journée ou pour « te dire que je m’en vais, je reviens à midi, d’accord ? Ça va aller ? ». Rien de tout ça. Il est parti, Aodren est parti et ne reviendra qu’en début d’après-midi, quant aux deux autres, ce sont des guérisseurs, des passionnés — je ne les verrai pas avant le soir. Le programme est exactement le même qu’hier et sera semblable tout au long de la semaine, ce qui me réjouit particulièrement.
J’ai mis de côté mes recherches concernant l’Élixir de Longue-Vie, mes entraînements avec Nyakane (à son grand déplaisir), mes exercices autour de la magie des golem et même ceux de magie informulée. Mon quotidien entier a été mis en pause pour que je puisse me concentrer sur cet ouvrage à la couverture obscure qui hante mes pensées du matin au soir.
C’est laborieux et éprouvant. Zikomo a tort. Ce n’est pas d’étudier cette magie qui me rend exécrable, ce sont les pensées qu’elle m’inspire. Ces pensées qui me font songer à mon escapade prévu pour lundi prochain et qui me mènera devant le tableau de l’Ombre de la mort sur lequel j’ai peur de ne trouver aucun indice laissé par ma directrice, ces pensées qui se tournent régulièrement vers Celle-que-je-ne-nomme-plus et qui me mettent en colère, ou qui me rendent très triste. Cela me fait un bien fou de me plonger dans cette magie dont tout est à découvrir. J’aime les frissons que j’ai lorsque je lis les pages au contenu glaçant, j’aime ce cœur qui palpite quand je songe à l’effroi, l’horreur, le choc de ma famille si elle découvrait ce à quoi j’occupe mes journées durant les vacances. J’aime ces limites qui me narguent et qui me font envie, qui me susurrent à longueur de journée : viens nous franchir, passe le pas ! Tu verras, tu te sentiras si bien après. Mon cœur palpite quand je m’imagine réaliser l’un de ces sortilèges dont j’apprends la théorie. Mon âme s’émeut que je pense que ça pourrait arriver aujourd’hui, demain, après-demain — dès que je le souhaite.
Tout n’est évidemment pas bon à prendre et à apprendre dans cet ouvrage. Je décrypte avec un intérêt teinté d’horreur certaines pratiques qui me nouent la gorge et qui me font songer aux mots qu’elle m’a un jour dit : « Moi, j’éviscère les gens ». Et je me dis que moi, jamais je n’en arriverai là. Moi, je ne veux pas tuer, je ne veux pas faire souffrir — je veux seulement répondre à cet appel qui chuchote dans mon cœur, ce besoin qui me donne envie de plonger la tête dans des profondeurs qui me paraissent splendides. Je veux voir ce qui se passe de l’autre côté, derrière les frontières ; laisser la lumière derrière moi pour toucher ce monde duquel elle provient et qui m’appelle si fort. Je ne fais rien de mal, ce n’est que la grande passion qui parle, la grande magie qui me hurle de la rejoindre. Je ne fais qu’embrasser mon destin, je fais de grandes choses dans ma chambre — bientôt, je ferai de grandes choses dans le monde. Je suis une grande sorcière qui ne se laisse pas entraver par les interdits et la morale. Je suis une aventurière de la magie. Quand je griffonne dans mon petit carnet sombre, je me sens importante et je me persuade que je le suis effectivement. Importante et aux portes de grandes et splendides découvertes.
Domaine Bristyle — Worcestershire
7ème année
Je redécouvre ma maison d'une façon totalement inédite. Je me promène dans le salon, dans la véranda, je traverse la cuisine, la chambre de mes frères et même celle de mes parents. J’arpente les couloirs comme si je les découvrais, comme si je ne vivais pas ici depuis ma naissance. Fut un temps, je me sentais ici comme chez moi. C’était le seul lieu au monde dans lequel j’étais “à la maison”. Et maintenant, quel est le lieu dans lequel je me sens à l’abri de tout ?
Ce n’est pas la première fois que je reste seule chez moi mais jamais je n’ai été laissée aussi libre pendant autant de temps. Cette fois-ci, papa ne m’a pas une seule fois proposé de travailler à la maison pour « profiter de ta compagnie ». Il s’est contenté de partir à la librairie ce matin, comme hier, sans même prendre la peine de venir toquer à la trappe de ma chambre pour me souhaiter une bonne journée ou pour « te dire que je m’en vais, je reviens à midi, d’accord ? Ça va aller ? ». Rien de tout ça. Il est parti, Aodren est parti et ne reviendra qu’en début d’après-midi, quant aux deux autres, ce sont des guérisseurs, des passionnés — je ne les verrai pas avant le soir. Le programme est exactement le même qu’hier et sera semblable tout au long de la semaine, ce qui me réjouit particulièrement.
J’ai mis de côté mes recherches concernant l’Élixir de Longue-Vie, mes entraînements avec Nyakane (à son grand déplaisir), mes exercices autour de la magie des golem et même ceux de magie informulée. Mon quotidien entier a été mis en pause pour que je puisse me concentrer sur cet ouvrage à la couverture obscure qui hante mes pensées du matin au soir.
C’est laborieux et éprouvant. Zikomo a tort. Ce n’est pas d’étudier cette magie qui me rend exécrable, ce sont les pensées qu’elle m’inspire. Ces pensées qui me font songer à mon escapade prévu pour lundi prochain et qui me mènera devant le tableau de l’Ombre de la mort sur lequel j’ai peur de ne trouver aucun indice laissé par ma directrice, ces pensées qui se tournent régulièrement vers Celle-que-je-ne-nomme-plus et qui me mettent en colère, ou qui me rendent très triste. Cela me fait un bien fou de me plonger dans cette magie dont tout est à découvrir. J’aime les frissons que j’ai lorsque je lis les pages au contenu glaçant, j’aime ce cœur qui palpite quand je songe à l’effroi, l’horreur, le choc de ma famille si elle découvrait ce à quoi j’occupe mes journées durant les vacances. J’aime ces limites qui me narguent et qui me font envie, qui me susurrent à longueur de journée : viens nous franchir, passe le pas ! Tu verras, tu te sentiras si bien après. Mon cœur palpite quand je m’imagine réaliser l’un de ces sortilèges dont j’apprends la théorie. Mon âme s’émeut que je pense que ça pourrait arriver aujourd’hui, demain, après-demain — dès que je le souhaite.
Tout n’est évidemment pas bon à prendre et à apprendre dans cet ouvrage. Je décrypte avec un intérêt teinté d’horreur certaines pratiques qui me nouent la gorge et qui me font songer aux mots qu’elle m’a un jour dit : « Moi, j’éviscère les gens ». Et je me dis que moi, jamais je n’en arriverai là. Moi, je ne veux pas tuer, je ne veux pas faire souffrir — je veux seulement répondre à cet appel qui chuchote dans mon cœur, ce besoin qui me donne envie de plonger la tête dans des profondeurs qui me paraissent splendides. Je veux voir ce qui se passe de l’autre côté, derrière les frontières ; laisser la lumière derrière moi pour toucher ce monde duquel elle provient et qui m’appelle si fort. Je ne fais rien de mal, ce n’est que la grande passion qui parle, la grande magie qui me hurle de la rejoindre. Je ne fais qu’embrasser mon destin, je fais de grandes choses dans ma chambre — bientôt, je ferai de grandes choses dans le monde. Je suis une grande sorcière qui ne se laisse pas entraver par les interdits et la morale. Je suis une aventurière de la magie. Quand je griffonne dans mon petit carnet sombre, je me sens importante et je me persuade que je le suis effectivement. Importante et aux portes de grandes et splendides découvertes.
À l'orée du grand monde
Aodren crie en rentrant, quand il arrive au second étage, celui de sa chambre, le palier juste sous ma trappe fermée qu’il ne cherche heureusement pas à ouvrir.
« Je suis rentrée, Aelle ! me lance-t-il, comme si le bruit qu’il a fait en grimpant les escaliers n’était pas suffisamment évident.
— Ouais, ok. »
Je réponds pour qu’il me lâche la grappe et il me la lâche. Je ne le vois pas jusqu'au dîner. Ni lui, ni les autres. Si Zikomo a vaqué à ses occupations, il a d’ailleurs passé plus de temps à l’extérieur qu’avec moi qui ne suis pas sortie de ma chambre de la journée. Encore une fois, je remarque que j’ai manqué le repas de midi. Je me jette avec appétit sur le plat confectionné à la va-vite par papa qui nous raconte avec moults détails inintéressants toutes ses ventes de la journée.
Le premier sourire de la journée, un sourire qui ne provient pas d’un livre au contenu plus sombre que la nuit, m’est arraché alors que nous sommes tous réunis dans le salon. Maman, papa, Aodren, Naël, Zikomo et même Nyakane. Drôle de compagnie que toutes ces personnes si différentes les unes des autres. Pendant un long moment, maman nous raconte ses déboires de l’hôpital, comme elle le faisait avant. À la différence près que cette fois-ci, Natanaël y ajoute son grain de sel : il fréquente après tout les mêmes patients qu’elle et a aussi son lot d’anecdotes à raconter. Je ne peux pas dire que j’en oublie tout le reste qui a pour moi une importance bien plus capitale que tout ce qui peut se jouer dans le salon. Mais pendant une demi-heure, je parviens à ne pas y songer, ou à le faire sans être totalement alpaguée par ces pensées sauvages.
Quand maman nous quitte pour aller dormir et que papa descend dans le sous-sol pour aller faire je ne sais quoi dans son bureau, je reste un moment allongée dans le canapé sans participer à la conversation qui oppose mes deux frères et les messagers des rêves. Leurs voix me bercent et je me serais certainement endormi si mes pensées n’étaient pas dirigées vers mon père.
Je ne sais pas exactement ce qui me pousse à me lever. Une force comme une autre, une envie soudaine que je ne cherche pas à comprendre. Je m’extirpe du canapé et croise le regard de mes frères qui s’interrompent pour m’observer.
« Je reviens, je vais voir papa. »
Ils acquiescent et reprennent leur discussion. Zikomo garde le museau en l’air. Il me questionne de ses yeux dorés. Je secoue d’un geste infime le menton : non, tu n’as pas besoin de venir, je reste ici. Dans mon regard, la douceur est de retour. Celle qui lui est destinée. Avant de quitter le salon par la porte qui mène au sous-sol, la commissure de mes lèvres se lève très légèrement dans sa direction. L’éclat et la dureté des paroles échangées hier ne sont plus qu’un mauvais souvenir, comme tout le reste. Tout s’efface si simplement, pourquoi prendre la peine de faire attention à nos paroles puisque l’on peut les oublier si aisément ?
Mes talons résonnent sur le carrelage quand je descends les escaliers. Un étroit rayon de lumière se détache sur le palier du sous-sol : la porte du bureau de papa est ouverte. Je toque avant d’entrer. Il est installé à son bureau, le visage baissé sur une liasse de parchemins. Quand il lève la tête vers moi, la ride soucieuse qui lui barre le front semble se creuser. Néanmoins, un sourire fatigué lui étire les lèvres. Il quitte aussitôt ses parchemins pour m’offrir toute sa concentration.
« Aelle, tout va bien ? »
Je hoche la tête. Ce que je peux détester cette question. Elle me rappelle que la seule façon d’approcher les gens, c’est d’avoir une chose à leur dire, quelque chose à leur demander, d’avoir un problème. Comme si je ne pouvais pas simplement venir voir mon père dans son bureau.
Je parcours du regard la pièce que je connais par cœur. Les étagères mal rangées qui croulent sous les livres et les bibelots, les cartons qui s’entassent un peu partout, vestiges de commandes à venir. Sur le grand bureau en chêne, la belle de jour de papa, préservée par la magie. Je me laisse tomber dans le fauteuil qui fait face à celui de mon père et croise le regard soucieux de celui-ci posé sur moi.
« J’étais en train de vérifier une commande pour demain, précise-t-il alors que je n’ai rien demandé. Un client qui voulait une collection complète d’ouvrages évoquant de près ou de loin la stichomancie. »
Un sourire amusé lui étire les lèvres. Il s’agrandit quand je grimace.
« Passionnant, hein ?
— Affligeant, ouais, répliqué-je d’une voix traînante. Y’a vraiment des gens intéressés par de drôles de choses. »
Papa acquiesce avec un petit rire. Je l’observe à la dérobée. Les plis au coin de ses yeux, le gris qui parsème ses cheveux, les cernes qui grignotent son regard. Il semble m’observer avec le même intérêt et je devine à sa façon d’ouvrir et de refermer la bouche qu’il aimerait dire quelque chose mais qu’il s’abstient. Évidemment, cela m’agace. Cela fait un an que papa ne sait plus comment me parler. Depuis que je lui ai dit : « Laisse-moi respirer, je ne te supporte plus ! » en quittant la maison dans un claquement de porte. Je commence à regretter d’être venue quand il parvient enfin à dire quelque chose — et je parierais un Gallion que ce n’est pas ce qu’il avait en tête.
« Prends un livre, si tu veux, me dit-il en désignant les étagères. Tu peux rester bouquiner ici pendant que je termine. »
Comme je le faisais lorsque j’étais une gamine ? Mais je n’en suis plus une, papa. Je secoue la tête pour signifier mon refus et crois capter sur sa bouche l’ombre d’une moue déçue. Mais ce n’est sûrement qu’une invention de ma part car elle disparaît dans la seconde.
« Non, c’est bon, je vais y aller. Je dois terminer d’écrire mes lettres de motivation pour les écoles… »
Je prononce cette phrase en gardant les yeux baissés sur le bureau. Je joue négligemment avec une plume qui traîne sur le plateau en bois. Ce n’est pas tout à fait vrai. Mes lettres de motivation me sont un peu sortie de l’esprit depuis que je suis revenue à la maison, que j’ai retrouvé mon livre noir et que mes pensées flirtent avec les souvenirs d’une directrice qui m’a oubliée depuis longtemps. Mais j’avais prévu cette discussion quand j’ai eu l’idée de rentrer à la maison, parce qu’il n’y a que papa à qui ça ne me serait pas douloureux de demander ce que je veux demander.
Évidemment, il mord à l’hameçon. Il se redresse aussitôt, les yeux brillants.
« Je suis rentrée, Aelle ! me lance-t-il, comme si le bruit qu’il a fait en grimpant les escaliers n’était pas suffisamment évident.
— Ouais, ok. »
Je réponds pour qu’il me lâche la grappe et il me la lâche. Je ne le vois pas jusqu'au dîner. Ni lui, ni les autres. Si Zikomo a vaqué à ses occupations, il a d’ailleurs passé plus de temps à l’extérieur qu’avec moi qui ne suis pas sortie de ma chambre de la journée. Encore une fois, je remarque que j’ai manqué le repas de midi. Je me jette avec appétit sur le plat confectionné à la va-vite par papa qui nous raconte avec moults détails inintéressants toutes ses ventes de la journée.
Le premier sourire de la journée, un sourire qui ne provient pas d’un livre au contenu plus sombre que la nuit, m’est arraché alors que nous sommes tous réunis dans le salon. Maman, papa, Aodren, Naël, Zikomo et même Nyakane. Drôle de compagnie que toutes ces personnes si différentes les unes des autres. Pendant un long moment, maman nous raconte ses déboires de l’hôpital, comme elle le faisait avant. À la différence près que cette fois-ci, Natanaël y ajoute son grain de sel : il fréquente après tout les mêmes patients qu’elle et a aussi son lot d’anecdotes à raconter. Je ne peux pas dire que j’en oublie tout le reste qui a pour moi une importance bien plus capitale que tout ce qui peut se jouer dans le salon. Mais pendant une demi-heure, je parviens à ne pas y songer, ou à le faire sans être totalement alpaguée par ces pensées sauvages.
Quand maman nous quitte pour aller dormir et que papa descend dans le sous-sol pour aller faire je ne sais quoi dans son bureau, je reste un moment allongée dans le canapé sans participer à la conversation qui oppose mes deux frères et les messagers des rêves. Leurs voix me bercent et je me serais certainement endormi si mes pensées n’étaient pas dirigées vers mon père.
Je ne sais pas exactement ce qui me pousse à me lever. Une force comme une autre, une envie soudaine que je ne cherche pas à comprendre. Je m’extirpe du canapé et croise le regard de mes frères qui s’interrompent pour m’observer.
« Je reviens, je vais voir papa. »
Ils acquiescent et reprennent leur discussion. Zikomo garde le museau en l’air. Il me questionne de ses yeux dorés. Je secoue d’un geste infime le menton : non, tu n’as pas besoin de venir, je reste ici. Dans mon regard, la douceur est de retour. Celle qui lui est destinée. Avant de quitter le salon par la porte qui mène au sous-sol, la commissure de mes lèvres se lève très légèrement dans sa direction. L’éclat et la dureté des paroles échangées hier ne sont plus qu’un mauvais souvenir, comme tout le reste. Tout s’efface si simplement, pourquoi prendre la peine de faire attention à nos paroles puisque l’on peut les oublier si aisément ?
Mes talons résonnent sur le carrelage quand je descends les escaliers. Un étroit rayon de lumière se détache sur le palier du sous-sol : la porte du bureau de papa est ouverte. Je toque avant d’entrer. Il est installé à son bureau, le visage baissé sur une liasse de parchemins. Quand il lève la tête vers moi, la ride soucieuse qui lui barre le front semble se creuser. Néanmoins, un sourire fatigué lui étire les lèvres. Il quitte aussitôt ses parchemins pour m’offrir toute sa concentration.
« Aelle, tout va bien ? »
Je hoche la tête. Ce que je peux détester cette question. Elle me rappelle que la seule façon d’approcher les gens, c’est d’avoir une chose à leur dire, quelque chose à leur demander, d’avoir un problème. Comme si je ne pouvais pas simplement venir voir mon père dans son bureau.
Je parcours du regard la pièce que je connais par cœur. Les étagères mal rangées qui croulent sous les livres et les bibelots, les cartons qui s’entassent un peu partout, vestiges de commandes à venir. Sur le grand bureau en chêne, la belle de jour de papa, préservée par la magie. Je me laisse tomber dans le fauteuil qui fait face à celui de mon père et croise le regard soucieux de celui-ci posé sur moi.
« J’étais en train de vérifier une commande pour demain, précise-t-il alors que je n’ai rien demandé. Un client qui voulait une collection complète d’ouvrages évoquant de près ou de loin la stichomancie. »
Un sourire amusé lui étire les lèvres. Il s’agrandit quand je grimace.
« Passionnant, hein ?
— Affligeant, ouais, répliqué-je d’une voix traînante. Y’a vraiment des gens intéressés par de drôles de choses. »
Papa acquiesce avec un petit rire. Je l’observe à la dérobée. Les plis au coin de ses yeux, le gris qui parsème ses cheveux, les cernes qui grignotent son regard. Il semble m’observer avec le même intérêt et je devine à sa façon d’ouvrir et de refermer la bouche qu’il aimerait dire quelque chose mais qu’il s’abstient. Évidemment, cela m’agace. Cela fait un an que papa ne sait plus comment me parler. Depuis que je lui ai dit : « Laisse-moi respirer, je ne te supporte plus ! » en quittant la maison dans un claquement de porte. Je commence à regretter d’être venue quand il parvient enfin à dire quelque chose — et je parierais un Gallion que ce n’est pas ce qu’il avait en tête.
« Prends un livre, si tu veux, me dit-il en désignant les étagères. Tu peux rester bouquiner ici pendant que je termine. »
Comme je le faisais lorsque j’étais une gamine ? Mais je n’en suis plus une, papa. Je secoue la tête pour signifier mon refus et crois capter sur sa bouche l’ombre d’une moue déçue. Mais ce n’est sûrement qu’une invention de ma part car elle disparaît dans la seconde.
« Non, c’est bon, je vais y aller. Je dois terminer d’écrire mes lettres de motivation pour les écoles… »
Je prononce cette phrase en gardant les yeux baissés sur le bureau. Je joue négligemment avec une plume qui traîne sur le plateau en bois. Ce n’est pas tout à fait vrai. Mes lettres de motivation me sont un peu sortie de l’esprit depuis que je suis revenue à la maison, que j’ai retrouvé mon livre noir et que mes pensées flirtent avec les souvenirs d’une directrice qui m’a oubliée depuis longtemps. Mais j’avais prévu cette discussion quand j’ai eu l’idée de rentrer à la maison, parce qu’il n’y a que papa à qui ça ne me serait pas douloureux de demander ce que je veux demander.
Évidemment, il mord à l’hameçon. Il se redresse aussitôt, les yeux brillants.
À l'orée du grand monde
« Tes lettres de motivation ! Alors tu avances, tu prépares tes dossiers ?
— Oui, réponds-je en haussant les épaules. Il vaut mieux que je m’y prenne en avance.
— Tu t’es décidée pour l’école que tu veux, alors ? » me demande-t-il doucement.
Je me demande s’il pense aussi à la dernière conversation semblable que nous avons eu, la veille de mon retour à Poudlard pour ma septième année. À ce moment-là, je lui avais dit que je n’avais pas besoin d’aide avec mes lettres de motivation et la préparation de mes dossiers de candidatures.
« Je me questionne encore…
— Choisis celle qui t’attire le plus en fonction de tes projets professionnels, me conseille-t-il prudemment avec une retenue qui lui va très mal.
— Ouais, je sais.
— Tu pourras toujours candidater pour l’autre si le cursus que tu as fait dans la première ne te convient pas.
— Ouais. »
Sous le bureau, mon pied bat le rythme. Lorsque je m’en rends compte, je me force à arrêter. Ce n’est pas tant que ces questions m’angoissent. Après tout, je sais avoir le niveau adéquat pour rentrer dans ces deux écoles. C’est seulement que je ne veux pas faire de choix. J’aimerais pouvoir passer autant de temps dans l’une que dans l’autre. Papa parle de projet professionnel… Moi je pense plutôt à mes passions et mes envies.
« Tu sais ce que tu aimerais faire après ? »
Je soupire et détourne le regard.
« C’est pas de ça dont je veux parler, » marmonné-je sur un ton sombre.
L’idée de parler de mes petits projets avec papa me déplait particulièrement. Je ne sais pas pourquoi. Sa simple question m’agace et me tends : quoi, il attend des comptes, il veut tout savoir, tout connaître de moi, c’est ça ?
« De quoi veux-tu parler, alors ? »
Sa voix très douce me dérange, elle aussi, et je serre un peu plus les mâchoires. Elle s’accompagne d’un regard franc qui cherche à croiser le mien, ce que je lui refuse. À la place, je préfère attraper ma baguette magique.
« Aparecio lettres de motivation. »
Les lettres se matérialisent sur le bureau. Deux parchemins soigneusement roulés. J’en attrape un que je déroule devant moi. Il s’agit de ma lettre de motivation pour l’école de duel. Les sourcils froncés, je relis le dernier paragraphe à voix haute, remplissant de ce fait le silence qui s’était installé. Puis je lève les yeux vers papa.
« Tu vois ? Je ne suis pas sûre de cette partie… »
Il attrape mon parchemin et l’étudie soigneusement. Je le laisse faire en déroulant l’autre lettre de motivation.
« Et tu l’as cette lettre de recommandation dont tu parles ? dit-il après un instant de réflexion.
— Pas encore, non.
— Tu serais plus sûre de ce que tu avances si tu la demandais, tu ne crois pas ? »
Certes, sauf que je n’ai pas envie de demander à quelqu’un une chose dont je ne suis pas certaine d’avoir l’utilité.
« Ta professeure de Défense contre les Forces du mal pourrait t’en faire une, tu penses ? »
Je retiens tant bien que mal la grimace que m’inspirent ces mots. Oh, nous avons partagé une cigarette, la première que j’ai fumé, je pense qu’elle pourrait me faire une lettre de recommandation, qu’en penses-tu papa ? Sauf que les derniers mots qu’elle m’a dit prouvent que jamais elle ne fera une telle chose.
Vous êtes plus pathétique que moi.
J’ignore ma gorge nouée et mes pensées en désescalade pour marmonner :
« Ouais, sûrement.
— Ou ta professeure de Sortilèges, ça marcherait également, » poursuit papa sur un ton très concerné en parcourant mon parchemin du regard.
Tu sais, papa, la dernière fois je suis allée dans les appartements de ma professeure de Sortilèges en pleine nuit et je me suis retrouvée sans voix devant elle, sans savoir ce que je lui voulais exactement. Ai-je envie d’aller lui demander la moindre chose ? Je n’en suis pas certaine.
Mon cœur se serre douloureusement dans ma poitrine lorsque je prends conscience que j’ai peut-être gâché mon avenir en ayant un comportement aussi pitoyable et méprisable que celui que j’ai eu face à ces deux femmes qui auraient pu m’aider. Mes faiblesses et mes émotions gâcheront-elles mon avenir ?
Papa lève les yeux parce que je ne dis rien. Je ne sais pas s’il remarque la pâleur soudaine de ma peau ou s’il comprend quelque chose en plongeant ses yeux dans les miens. Reste qu’il dit :
« Il n’y a aucune raison que tu n’aies pas de lettre de recommandation, Aelle, tu es une très bonne élève. »
Un sourire sans joie m’étire les lèvres et c’est un regard un peu méchant que je rends à mon père. Donne-t-on des lettres de recommandation à des bons élèves pathétiques ? En réponse à ces mots que je ne dis pas, il se contente d’un sourire.
« Si c’est cette école que tu souhaites, tu devrais demander cette lettre. Tu veux que je regarde l’AESM ? »
— Oui, réponds-je en haussant les épaules. Il vaut mieux que je m’y prenne en avance.
— Tu t’es décidée pour l’école que tu veux, alors ? » me demande-t-il doucement.
Je me demande s’il pense aussi à la dernière conversation semblable que nous avons eu, la veille de mon retour à Poudlard pour ma septième année. À ce moment-là, je lui avais dit que je n’avais pas besoin d’aide avec mes lettres de motivation et la préparation de mes dossiers de candidatures.
« Je me questionne encore…
— Choisis celle qui t’attire le plus en fonction de tes projets professionnels, me conseille-t-il prudemment avec une retenue qui lui va très mal.
— Ouais, je sais.
— Tu pourras toujours candidater pour l’autre si le cursus que tu as fait dans la première ne te convient pas.
— Ouais. »
Sous le bureau, mon pied bat le rythme. Lorsque je m’en rends compte, je me force à arrêter. Ce n’est pas tant que ces questions m’angoissent. Après tout, je sais avoir le niveau adéquat pour rentrer dans ces deux écoles. C’est seulement que je ne veux pas faire de choix. J’aimerais pouvoir passer autant de temps dans l’une que dans l’autre. Papa parle de projet professionnel… Moi je pense plutôt à mes passions et mes envies.
« Tu sais ce que tu aimerais faire après ? »
Je soupire et détourne le regard.
« C’est pas de ça dont je veux parler, » marmonné-je sur un ton sombre.
L’idée de parler de mes petits projets avec papa me déplait particulièrement. Je ne sais pas pourquoi. Sa simple question m’agace et me tends : quoi, il attend des comptes, il veut tout savoir, tout connaître de moi, c’est ça ?
« De quoi veux-tu parler, alors ? »
Sa voix très douce me dérange, elle aussi, et je serre un peu plus les mâchoires. Elle s’accompagne d’un regard franc qui cherche à croiser le mien, ce que je lui refuse. À la place, je préfère attraper ma baguette magique.
« Aparecio lettres de motivation. »
Les lettres se matérialisent sur le bureau. Deux parchemins soigneusement roulés. J’en attrape un que je déroule devant moi. Il s’agit de ma lettre de motivation pour l’école de duel. Les sourcils froncés, je relis le dernier paragraphe à voix haute, remplissant de ce fait le silence qui s’était installé. Puis je lève les yeux vers papa.
« Tu vois ? Je ne suis pas sûre de cette partie… »
Il attrape mon parchemin et l’étudie soigneusement. Je le laisse faire en déroulant l’autre lettre de motivation.
« Et tu l’as cette lettre de recommandation dont tu parles ? dit-il après un instant de réflexion.
— Pas encore, non.
— Tu serais plus sûre de ce que tu avances si tu la demandais, tu ne crois pas ? »
Certes, sauf que je n’ai pas envie de demander à quelqu’un une chose dont je ne suis pas certaine d’avoir l’utilité.
« Ta professeure de Défense contre les Forces du mal pourrait t’en faire une, tu penses ? »
Je retiens tant bien que mal la grimace que m’inspirent ces mots. Oh, nous avons partagé une cigarette, la première que j’ai fumé, je pense qu’elle pourrait me faire une lettre de recommandation, qu’en penses-tu papa ? Sauf que les derniers mots qu’elle m’a dit prouvent que jamais elle ne fera une telle chose.
Vous êtes plus pathétique que moi.
J’ignore ma gorge nouée et mes pensées en désescalade pour marmonner :
« Ouais, sûrement.
— Ou ta professeure de Sortilèges, ça marcherait également, » poursuit papa sur un ton très concerné en parcourant mon parchemin du regard.
Tu sais, papa, la dernière fois je suis allée dans les appartements de ma professeure de Sortilèges en pleine nuit et je me suis retrouvée sans voix devant elle, sans savoir ce que je lui voulais exactement. Ai-je envie d’aller lui demander la moindre chose ? Je n’en suis pas certaine.
Mon cœur se serre douloureusement dans ma poitrine lorsque je prends conscience que j’ai peut-être gâché mon avenir en ayant un comportement aussi pitoyable et méprisable que celui que j’ai eu face à ces deux femmes qui auraient pu m’aider. Mes faiblesses et mes émotions gâcheront-elles mon avenir ?
Papa lève les yeux parce que je ne dis rien. Je ne sais pas s’il remarque la pâleur soudaine de ma peau ou s’il comprend quelque chose en plongeant ses yeux dans les miens. Reste qu’il dit :
« Il n’y a aucune raison que tu n’aies pas de lettre de recommandation, Aelle, tu es une très bonne élève. »
Un sourire sans joie m’étire les lèvres et c’est un regard un peu méchant que je rends à mon père. Donne-t-on des lettres de recommandation à des bons élèves pathétiques ? En réponse à ces mots que je ne dis pas, il se contente d’un sourire.
« Si c’est cette école que tu souhaites, tu devrais demander cette lettre. Tu veux que je regarde l’AESM ? »
Dernière modification par Aelle Bristyle le 22 juil. 2023, 18:47, modifié 1 fois.